La Mémoire du Temps d’Alain Choquette

La Mémoire du Temps d’Alain Choquette

La Mémoire du Temps - Affiche - copiePour nous faire patienter, deux écrans LED diffusent le parcours  du célèbre illusionniste depuis ses débuts jusqu’à aujourd’hui. Alain Choquette  a commencé à la télévision canadienne de 89 à 95 comme  chroniqueur dans Ad Lib  et a créé son premier spectacle de magie Première apparition en 1993 au Théâtre Saint-Denis à Montréal.
En 1994,  il  se lance à la conquête des Etats-Unis avec Grand Illusions ’94 -An Evening of Magic and wonder  à Atlantic City pour cent cinquante représentations. La même année, il est invité à participer à l’émission mythique World’s Greatest Magic, enregistrée à Las Vegas et diffusée par la chaîne américaine NBC. En 1995, il s’installe au Forum de Montréal avec Fascination, un nouveau spectacle en compagnie de vingt-deux artistes de l’École nationale de cirque… L’année suivante, Alain Choquette retourne aux États-Unis et devient le premier artiste francophone à obtenir une résidence à Las Vegas. Il obtient une reconnaissance mondiale avec un numéro original La Disparition des douze où douze spectateurs disparaissent sur une plateforme. David Copperfield, lui-même, lui demandera l’autorisation de présenter cette illusion dans l’un de ses réalisations. En 1997, Alain Choquette crée Jeux de vilain  à Montréal, pour ensuite aller en tournée à travers le Canada…  Et en 2011, il lance un spectacle éponyme, en français et en anglais, avec lequel il parcourt de nouveau le Canada. Deux ans plus tard, il arrive en France pour la série de spectacles du Comedy Majik Cho d’Arturo Brachetti et  en 2014 il présente Drôlement magique au Théâtre de la Gaîté-Montparnasse avec plus de six cents représentations! Cette année  il crée son dernier grand spectacle La Mémoire du temps au Québec, et le présente à Paris. Il entre en scène avec le tour final : la production de papillons en papier. La représentation est soi-disant terminée et ses assistants arrivent pour nettoyer la scène et charger le matériel dans des caisses. Le plateau est alors plongé dans le noir et une lumière de chantier s’allume et projette l’ombre de l’illusionniste sur un grand écran blanc, et il parle au public de ses débuts. Une  caisse s’ouvre toute seule  et apparait la première mallette de magie d’Alain Choquette.  Son ombre se transforme alors en silhouette d’enfant qui joue avec lui et la lumière de l’ampoule, dans un va-et-vient de l’écran au réverbère. Les souvenirs refont surface et ils exécutent ensemble une routine classique, celle des anneaux chinois entre le virtuel et le réel.  Un premier tableau pas très convaincant où sont repris tous les stéréotypes de l’artiste qui remonte le temps et se souvent de ses jeunes années quand il découvrait la magie… Un modèle anglo-saxon usé jusqu’à la corde. Les traits de l’enfant sont grossiers et l’interaction avec l’adulte se fait mal. Bref, un début maladroit…

Alain Choquette mentalisme (photo Annie T. Roussel) - copiePuis  les spectateurs qui ont tous reçu une enveloppe à l’entrée sont invités à l’ouvrir ; ils y découvrent quatre photos du magicien à des époques différentes. Alain adolescent avec son premier livre de magie, sa première photo comme professionnel,  une de lui aujourd’hui et une autre encore où il est âgé…Ces moments d’une vie vont se mélanger sous les ordres de l’illusionniste qui demande au public de faire exactement les mêmes gestes que lui. Les  photos sont d’abord mélangées face en l’air, puis face en bas. Puis le paquet est alors déchiré en deux. Les morceaux de nouveau mélangés dessus dessous  sont alors jetés en l’air plusieurs fois de suite. Un morceau est gardé par chaque spectateur qui le met sous ses cuisses. Les opérations sont répétées encore et encore jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une moitié déchirée face en bas. Le magicien demande à chacun de rassembler ses deux morceaux et les bouts correspondent parfaitement ! Le passé, le présent et le futur se sont mélangés un instant mais tout rentre dans l’ordre au final et l’intégrité du magicien est sauve. Une magnifique adaptation de Before You Read Any Further…How To Find Your Other Half créé par Woody Aragon en 2011… Un grand moment de communion avec la salle entière autour d’Alain Chouquette… 

La représentation est lancée dans les hautes sphères du mystère et l’illusionniste ne lâchera plus le lien qui l’unit désormais à tous jusqu’à la fin.  Onze spectateurs  vont participer activement aux prochaines expériences sur scène et dans la salle. Grâce à des gros ballons de plage numérotés qui vont se balader et s’arrêter au stop du magicien sur des volontaires choisis au hasard. Puis les six premiers numéros sont appelés sur scène et les spectateurs pour prendre place sur des chaises numérotées et disposées en arc de cercle autour d’une table à «expériences sensorielles». Une première  personne est invitée à une expérience olfactive en choisissant une boîte fermée parmi six, suivant le forçage PATEO. L’objet que la dernière boîte renferme secrètement est deviné par le spectateur à l’odeur… Un fruit.

Un deuxième spectateur est invité à mélanger quatre liquides différents (café, lait, eau, jus de pomme) et boire une gorgée de celle qu’il choisit à l’abri du regard du magicien qui propose de révéler la boisson bue à distance par le goût. La première révélation échoue. Le spectateur refait son mélange et boit une nouvelle gorgée d’un autre liquide. Cette fois-ci, le magicien devine le bon liquide et demande ensuite au spectateur d’en boire deux l’un après l’autre et il les devine  aussi…

Un troisième est invité à mélanger six cartes avec un numéro de 1 à 6 pour redistribuer les emplacements des volontaires. Une fois assis à leur nouvelle place, les six spectateurs retournent leurs chaises respectives et découvrent un nouveau numéro derrière. Une fois toutes les chaises retournées, le public peut lire une série de numéros qui signifie le cycle d’une année 365 /7/4/12 (jour de l’année/jours de la semaine/nombre de semaines dans un mois/nombre de mois dans l’année). La dernière chaise restante est retournée : on peut lire le prénom de l’illusionniste.

Alain Choquette - les enveloppes (photo Annie T. Roussel) - copieLes spectateurs n° 7 et n° 8 entourent le magicien qui propose une expérience de mentalisme avec un jeu de cartes. Après l’avoir mémorisé face en l’air, une première carte est choisie librement par un spectateur et replacée face en bas dans un jeu mélangé par ses soins. Le mentaliste étale les cartes face en l’air et  retire celle choisie qui n’est plus à la même place qu’au début. Opération répétée et réussie avec cette fois, trois cartes choisies et replacées dans le jeu. Les personnes avec les ballons numérotés de 9 à 11 prennent place debout sur un côté de la salle. Alain Choquette demande à une d’elles de choisir entre les hommes et les femmes de la salle. Une autre personne désignée choisit les plus ou les moins de cinquante ans. Une troisième choisit entre les gens portant des lunettes ou non. Enfin, quelqu’un désigne d’«éliminer» une partie du public pour n’en garder qu’une moitié. Le spectateur avec le ballon n° 11 le lance sur le public de la moitié de salle. Le n° 10 et le n° 9 en font de même. La personne qui a le ballon avec la croix est LE CHOIX final.

L’illusionniste rappelle toutes les étapes de ce choix totalement libre et hasardeux. Il révèle alors une prédiction d’une enveloppe, visible début le début du spectacle en avant-scène dans une vitrine, qui s’avère être la photo de la personne choisie ! Une séquence très puissante et la révélation finale laisse le public bouche bée:  apparemment libres, des gens n’ont  aucune maîtrise dans leurs choix

Le magicien présente deux vases à pied disposés sur des guéridons. Le premier est rempli d’un foulard blanc et recouvert d’un foulard rouge. Du néant, Alain Choquette tire du sable et le fait couler de son poing dans le deuxième vase vide qui se remplit pendant que l’illusionniste dit un très beau texte sur le temps qui passe. Quelques grains de sable sont envoyés plusieurs fois en direction de l’autre vase recouvert et  à la fin, le foulard blanc s’est transformé en sable qui est déversé dans l’autre vase.

Un coffre suspendu descend des cintres, isolé de tout et bien visible par l’ensemble  du public. L’illusionniste demande quel est le couple avec le plus d’années de mariage et le fait monter sur scène. Ce couple d’un certain âge s’assoie sur un banc de parc public, près d’un réverbère pour planter le décor d’une première rencontre amoureuse.  Sur un grand tableau noir, Alain Choquette va noter successivement toutes les réponses de la dame à ces questions sur les conditions et les circonstances de la rencontre et des habitudes du couple.

Une fois, le tableau rempli, il fait descendre le coffre et en retire une lettre contenue dans un tube en plastique transparent : celle-là même que le mari a écrit à sa femme avec les mêmes mots. Un banal tour de mentalisme réalisé par bon nombre de magiciens avec toujours la même trame semi-dramatique. Mais Alain Choquette a la grande intelligence de raconter une histoire bouleversante, celle d’un parcours où des époux se retournent sur leur passé et  voient combien ils sont attachés l’un à l’autre. Ce soir-là, le mari à l’annonce de « sa lettre écrite» était très ému et a fait pleurer la salle entière. Un formidable tour de force! Alain Choquette nous touche en plein cœur, comme rarement un illusionniste sait et peut le faire !

Puis, un plateau surélevé est disposé au centre de la scène par des assistants. L’illusionniste insiste sur le fait que cette structure est bien isolée du sol. Pour en contrôler tous les angles, il demande à quatre spectateurs de se positionner autour du plateau devant, derrière et sur les côtés supérieurs. Puis il sort ensuite de la salle pour rejoindre le hall d’entrée, accompagné d’un caméraman qui le filme. Nous le voyons et nous l’entendons qui s’adresse à la salle et qui donne des instructions aux deux spectateurs sur la plateforme. Il les invite à soulever un grand rideau de velours noir et à le secouer. A ce moment précis, la vidéo s’arrête brutalement et le magicien apparait derrière le rideau sur la plateforme !

Personne n’a vu venir cette formidable transposition-éclair stupéfiante qui clôt la représentation en apothéose. L’illusionniste a construit son coup comme un orfèvre avec un maximum de subtilités qui rendent possible un tel effet. Pour dissiper toute utilisation d’un double, il a emprunté une écharpe à une spectatrice, avant de sortir sous prétexte qu’il fait froid dans le hall. Pour donner l’illusion de continuité par l’image, il insinue que le caméraman est novice et qu’il ne sait pas très bien se servir d’une caméra ! Il y a donc des coupures inopinées et rapides de l’image… Nous avons donc cette illusion de continuité, alors que le temps s’est déjà arrêté et  Alain Choquette est déjà dans les coulisses. La téléportation, un vieux fantasme de l’humanité…

Un très grand moment du spectacle de cet artiste espiègle et charismatique. Construits sur une trame temporelle, tous ses numéros se répondent entre eux, avec des va-et-vient passionnants entre passé, présent et futur mais sans jamais tomber dans le stéréotype. Le but est atteint : se jouer de l’effet du temps en « conjuguant l’avenir, au présent». L’illusionniste a l’intelligence de scénariser la moindre de ses actions et de choisir un répertoire magique classique mais parfaitement adapté à son propos. La grande force d’Alain Choquette? Utiliser un matériel et des techniques simples et les transfigurer  pour arriver à créer une forte émotion. Une grande leçon de dramaturgie… Et cette magie directe frappe juste et fort à chaque fois. Il sait mettre le public au centre de la représentation  pour qu’il apporte sa synergie aux histoires intimes et universelles qu’il fait partager du début à la fin, et même dans toutes les mémoires que le temps façonne. «L’Histoire, disait déjà le grand historien grec Thucydide, est un éternel recommencement. »

Sébastien Bazou

Spectacle vu au Palace, 8 rue du Faubourg-Montmartre, Paris (IX ème) le 17 novembre.  Jusqu’au 11 janvier. T. : 01 48 74 03 65.


Archives pour la catégorie critique

Un Américain à Paris, musique et lyriques de George et Ira Gershwin,mise en scène et chorégraphie de Christopher Wheeldon

Un Américain à Paris, musique et lyriques de George et Ira Gershwin, livret de Craig Lucas, mise en scène et chorégraphie de Christopher Wheeldon

un americain Cette comédie musicale est revenue à la maison… Après cinq ans de triomphe dans le monde entier, six cent représentations à Broadway et quatre Tony Awards, elle retrouve le Châtelet qui l’a vue naître. Pari gagné pour Jean-Luc Choplin, allié à la production Broadway Asia. On imagine ce que représente le montage d’une telle affaire: onze comédiens, danseurs et chanteurs excellents dans ces trois disciplines mais aussi vingt-cinq danseurs, autant de musiciens et encore autant de techniciens et régisseurs. Sans compter les arrangeurs et les librettistes, les chorégraphes, costumiers, assistants… Avec les producteurs et les organisateurs de la tournée, l’entreprise a pris une taille industrielle.

On dira que le public s’en fiche mais cela donne la mesure et la démesure de ce grand spectacle. Ses concepteurs ont repris la «rhapsodie ballet» de 1928  -l’époque du Paris est une fête d’Ernest Hemingway- et le film de Vincente Minelli  (1951) et ils ont placé l’intrigue au sortir de la seconde guerre mondiale. Le G.I. Jerry Mulligan retournera-t-il au pays ou restera-t-il mener la vie de bohème des peintres parisiens ? Cela commence fort avec l’arrachage d’un immense drapeau nazi remplacé par un aussi immense drapeau tricolore. Et le prologue voit juste : la France est du côté des vainqueurs mais elle est défaite et on assiste à un court ballet de la faim : une jeune femme s’évanouit avec grâce…
 
Mais la guerre est vite oubliée et les trois amis cherchent chacun à percer dans son art -le public profite de la démonstration- et ils tombent amoureux d’une jolie vendeuse qui se révèle être une danseuse promise au succès et… au fils des bourgeois qui l’ont cachée pendant la guerre. Mais elle préfère Jerry malgré les obstacles, même si une riche héritière tente de le séduire en lui ouvrant les portes des collectionneurs et mécènes… Happy end, évidemment : ni l’argent ni les services rendus ne peuvent acheter l’amour, tout le monde est d’accord là-dessus. Rideau.

À vrai dire, le spectacle nous accroche avec ces hésitations et péripéties amoureuses et artistiques mais… parfois longuettes. Et grâce à une haute performance technique : tout ici est réglé au millimètre et au dixième de seconde près. On a envie de dire, c’est de la dentelle mais c’est aussi  une mécanique de grande précision. Les décors apparaissent et disparaissent -éléments gigantesques sur roulettes silencieuses, projections sur tulle des toits et des rues de Paris- au rythme exact de ballets ininterrompus,  avec les changements de décor et de nouvelles chorégraphies, entre duos et solos. On pourra chipoter : les voix des chanteuses, parfaitement justes et bien placées, ont quelque chose d’un peu métallique. Et le GI Jerry de ce soir-là (ils sont deux en alternance) est plus convaincant en danseur (grands jetés puissants et envolés, déboulés à ôter le souffle), qu’en comédien mais la troupe est parfaite.

La frustration viendrait plutôt du côté de la musique. Impossible, dans une fosse, d’avoir la richesse d’un orchestre symphonique. Malgré leur vaillance en seconde partie, les cuivres manquent d’ampleur et de brillant. Il faut se dire que la musique est ici  au service du spectacle et que la battue du chef répond à l’exactitude du plateau. Donc, ne chipotons pas et battons intérieurement notre propre pulsation jazzy, les minuscules contretemps qui nous enchanteraient et qui nous manquent.

Enfin, une bonne nouvelle pour les moins de vingt-six ans et les plus de  soixante-cinq ans.. Un quart d’heure avant le début du spectacle, on peut trouver d’excellentes places à vingt euros… Sinon, ce sera de treize euros (au ras du plafond et les genoux écrasés) à quelque cent vingt euros au parterre…  Le prix des places semble presque aussi variable que celui des billets d’avion, mais cela vaut la peine d’essayer : le Théâtre est desservi par la ligne 1, automatique, qui roule pendant la grève.

Christine Friedel

Théâtre du Châtelet, Place du Châtelet, Paris (Ier) jusqu’au 1er janvier. (Aucune réservation par téléphone).

Beloved Shadows, chorégraphie et interprétation de Nach, musique de Koki Nakano

Beloved Shadows,  chorégraphie et interprétation de Nach, musique de Koki Nakano

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© Alan Algee

Le krump, danse urbaine née des émeutes à Los Angeles dans les années 2000, développe une gestuelle codifiée et très virile : frappe du pied (stomp),  balancement des bras (arm swing), mobilité de la poitrine (chest pop), cris et grimaces (gimmicks), autant d’exutoires expressifs à la violence concentrée dans le corps. Le butô, en revanche, se caractérise par des mouvements lents et ritualisés et des torsions sinueuses. C’est donc une danse retenue que propose cette krumpeuse, crâne rasé et poudrée de blanc comme les interprètes de la compagnie japonaise Sankai Juku.

La pénombre livre aux regards son torse nu à la large carrure.  Accroupie devant une structure de trois écrans triangulaires bordés de tubes fluorescents, Nach déploie les bras comme les ailes d’un puissant oiseau. Au rythme de percussions (bruits de verre brisé, craquements) émergeant d’une nappe sonore sourde et continue, elle déplie lentement son corps, se contorsionne et s’affichent des archives de scènes de rue filmées avec un téléphone mobile. Une ombre masculine, masquée de noir comme un marionnettiste du bunraku japonais, fait glisser lentement la structure en plusieurs endroits du plateau…

La danseuse, en interaction avec cette scénographie, jouant de l’obscurité et de la lumière, capture des ambiances éphémères et éprouve dans son corps ces variations de climat. Et elle dialogue avec les quelques vidéos projetées. L’énergie de cette danse urbaine et masculine, couplée avec la sérénité du butô, produit un personnage hybride, à la fois puissant et délicat…  Contraste renforcé quand la performance se poursuit quand Nach est sur des talons aiguille vertigineux ou qu’une lumière fluo rouge érotise le décor. A mi-parcours, Nach, dans un long fourreau blanc, s’ouvre à une gestuelle plus sereine et sur des musiques plus fluides: piano et cordes. Mais ses courbes féminines harmonieuses gardent la puissance de sa danse initiale: «Le butô, son énergie fulgurante dans la lenteur, m’oblige à contrôler mon krump.» 

Chez elle, butô et krump sont compatibles: «L’un comme l’autre sont nés d’une révolte: le krumper gonfle son ego mais le danseur de butô fait le vide pour incarner autre chose. Au Japon, dit-elle, j’ai trouvé quelque chose de l’ordre de la lumière. J’ai eu envie de fouiller dans mes cauchemars et d’y mettre de la lumière.» Beloved shadows, quête poétique à la recherche d’amants fantomatiques, est une étape dans l’itinéraire de l’artiste, compagnonne du Centre Chorégraphique National de La Rochelle. Son style et son esthétique affirmés augurent de belles surprises à venir.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 14 décembre, à l’Atelier de Paris, Cartoucherie de Vincennes Paris 12e  . Métro: Château de Vincennes.

Le  21 janvier, MPAA Auditorium Saint-Germain dans le Cadre du Festival Faits d’hiver ;

Le 24 janvier 19h30 Apéro-découverte avec Nach à la MPAA/La Canopée qui propose un atelier avec la danseuse, pour créer un Sacre du printemps : Sacre 2.020,  programmé le 23 mai à la MPAA/Saint-Germain, dans le cadre des Remontantes, scènes de mai. Et en juin à L’Atelier de Paris,  dans le cadre du festival  June Events.

 

 

Alice à travers le miroir de Fabrice Melquiot et Emmanuel Demarcy-Mota, d’après Lewis Carroll

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Alice à travers le miroir de Fabrice Melquiot et Emmanuel Demarcy-Mota, d’après Lewis Carroll

Après le succès rencontré par sa précédente création Alice et autres merveilles en 2016 et reprise les saisons suivantes, le metteur en scène a souhaité renouer avec les aventures de la petite Alice en lui faisant rencontrer de jeunes héroïnes de la littérature. Se sont alors imposées Dorothy du Magicien d’Oz, la Zazie de Raymond Queneau et une jeune fille d’aujourd’hui, Rose, une invention de Fabrice Melquiot, une nouvelle fois associé à l’aventure.

Ces jeunes filles ont-elles des jeux à partager ? Traversent-elles le temps comme Alice traversa le miroir ? Le regard de ces adolescentes est-il encore celui de l’enfance ? Le spectacle nous invite à les suivre de l’autre côté du miroir. Commencent alors des fantasmagories : munificence des tableaux (le jardin des fleurs qui parlent), renversement des directions (nous sommes de l’autre côté des apparences), énigmes des rêves qui rêvent du rêveur (Alice dans celui de Rose ?).

Notre imagination se laisse volontiers séduire par les changements incessants de décor, d’univers et par la stylisation impeccable des personnages (reine de cœur, cavaliers du jeu d’échecs), mais nous éprouvons des difficultés à raccorder tous les sauts de la narration. Manque d’audace dans l’écriture, excès de moyens qui ruinent une vraie poésie? Nous peinons à passer de l’autre côté des apparences, malgré la débauche de signes. 

Si l’imaginaire se laisse volontiers séduire par les changements incessants de décor, d’univers, par la stylisation impeccable des personnages (Reine de coeur, Cavalier des jeux d’échecs), l’esprit éprouve des difficultés à raccorder tous les sauts de la narration. Manque d’audace dans l’écriture ? Excès de moyens qui ruinent une vraie poésie ? Le spectateur peine à passer de l’autre côté des apparences malgré la débauche de signes qui lui sont offerts.

Le spectacle veut embrasser des attendus pseudo-philosophiques, au moins autant que la magie des perspectives qui se dérobent : «La vraie vie est toujours sur le point de disparaître… » « Les portes les plus importantes sont invisibles à l’œil nu… ». Tandis qu’Alice procède de case en case sur le jeu d’échecs, Zazie, lourdingue, jure comme il se doit, Dorothy se qualifie de sorcière de l’Ouest, et Rose… is a rose is a rose… C’est bien connu. Et Alice traverse le miroir, comme Rose traversait l’écran de La Rose pourpre du Caire de Woody Allen et  pose d’emblée la question du réel, de la « vraie vie ». Vit-on dans l’illusion de vivre? Le rêveur vit-il une vie en double ? Toutes ces énigmes que les enfants posent aux adultes, sont ici pesantes car ce sont des adolescentes, presque des jeunes femmes, qui jouent avec…

Lewis Carroll a créé des personnages devenus des emblèmes du non-sense à l’anglaise : Humpty-Dumpty, Jabberwocky, Tweedledum and Tweedledee… Ce qui manque exactement à ce spectacle qui réunit pourtant beaucoup de talents : la rhétorique débridée du Chat du Cheshire n’est pas celle de la relativité d’Einstein. A vouloir creuser profond dans les méandres de la science, les situations déconcertantes où est plongée Alice, perdent de leur folle légèreté. Et les paradoxes de la logique chers à Caroll se transforment ici en questionnements métaphysiques.

Pour autant, les enfants auront les yeux emplis de merveilles et ne s’attarderont sans doute pas à ces questions d’adultes plaquées sur des personnages qui n’en demandaient pas tant. Ici, la magie fonctionne pour les yeux, si ce n’est pour l’esprit…

Marie-Agnès Sevestre

Jusqu’au 12 janvier, Espace Cardin /Théâtre de la Ville, 1 avenue Gabriel, Paris (VIII ème).

 

 

 

Paradoxe(s) Gilles David, s’entretient avec Laurent Goumarre

Portrait d’Acteurs

Paradoxe(s) : Gilles David, sociétaire de la Comédie-Française s’entretient avec Laurent Goumarre

Prénom NomCe comédien et metteur en scène enseigne au Conservatoire national d’art dramatique. A soixante ans passés, il a vécu  beaucoup d’aventures théâtrales avec des metteurs en scène comme Antoine Vitez, Alain Françon, Stéphane Braunschweig… et de grands auteurs : Edward Bond, Michel Vinaver.
En 2007, il entama une nouvelle carrière  comme pensionnaire à la Comédie-Française et sept ans plus tard , en devint le cinq cent vingt-septième sociétaire. Actuellement en congé de la grande maison jusqu’au 29 décembre, il joue dans Mort prématuré d’un chanteur populaire dans la force de l’âge de Wajdi Mouawad,  coécrit avec Arthur H (voir Le Théâtre du Blog).

Ses réponses aux questions de Laurent Goumarre nous révèlent une  conscience aigüe du travail collectif. Il parle de tous ses camarades du Français avec émotion : «Même si on aime cette maison, il faut se faire aimer d’elle. » Mais il s’y sent pourtant bien aujourd’hui : «Je me sens à la maison, je ne me lasse pas.» Il apprécie la venue de nouveaux metteurs en scène et l’idée de faire du théâtre vingt-quatre heures sur vingt-quatre, l’enchante pleinement.

Il se remémore les épopées théâtrales qu’il a vécues. Il se souvient de sa première expérience de comédien à l’école, dans le rôle de la Mère Louve dans le Livre de la jungle de Rudyard Kipling et avoir ressenti un état de grâce : «C’était là où je me sentais bien, la scène.»

Marqué par ses deux professeurs au Conservatoire national d’art dramatique, Pierre Vial et Michel Bouquet, il évoque aussi l’enseignement d’Antoine Vitez, avec qui on pouvait «faire  théâtre de tout» et l’aventure du Soulier de Satin de Paul Claudel, au festival d’Avignon 1987. Aujourd’hui, professeur, il  dit, au sujet de l’interprétation :«Il faut toujours regarder la structure du texte, ce qui fait jouer, c’est le sens du texte.» Et quand il parle du passé: pour lui, «Le théâtre est l’art du présent, je suis en appétit de ce qui va se faire dans le futur, sans regarder le passé.» Modeste, il questionne le paradoxe du comédien : «L’image que l’on dégage dans  la vie n’est pas celle que l’on montre sur un plateau et sur la scène, on lâche les chiens.»

 Nous avons assisté durant une heure à un beau moment de sincérité.

Jean Couturier

Spectacle vu le 9 décembre, Studio de la Comédie-Française, Pyramide inversée,  99 rue de Rivoli,  Paris ( Ier). T. : 01 44 58 98 58

 

Le Pire n’est pas (toujours) certain, texte et mise en scène de Catherine Boskowitz

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Le Pire n’est pas (toujours) certain, texte et mise en scène de Catherine Boskowitz

La metteuse en scène et dessinatrice, artiste toujours engagée, a écrit le texte de son dernier spectacle à la suite d’un séjour de plusieurs semaines à Thessalonique (Grèce), suite aussi à l’accueil des réfugiés venus du Moyen-Orient et à la route qu’elle a empruntée au retour, à travers les Balkans. La version finale a ainsi été élaborée à partir de son journal de bord rédigé en Grèce et quand elle est rentrée à Bobigny depuis Thessalonique, en passant par Skopje, Belgrade, Budapest et Vienne, la ville à atteindre.

Les personnes rencontrées -exilés, réfugiés ou activistes- sont ici les protagonistes comme Waël, Jumana, Abdoukarim, Michel,  délégué européen aux affaires migratoires. Avec Marcel Mankita, Nanténé Traoré, Frédéric Fachéna, Estelle Lesage, Andreya Ouamba et Catherine Boskowitz et sur la musique de Jean-Marc Foussat, des histoires se nouent ici et là, des contes intimes, des incidents de parcours obligés, dus aux sentiments, aux émotions, aux rêves et craintes de ces héros, dits Frères migrants, titre de l’ouvrage de Patrick Chamoiseau…

 Nous pensions « que nous n’avions en quelque sorte pas vraiment à nous plaindre, et que les temps barbares étaient d’un autre temps que le nôtre. Cette réussite incontestable nous autorisait à marginaliser ces éruptions (d’un vif d’oxyde et de cadmium) qui se manifestaient de-ci de-là, insistaient, persistaient, s’épanouissaient en brutalités à Lampedusa, Malte, au Soudan en Erythrée,  Lybie… en Syrie où Alep abandonnée de tous n’est plus qu’une imprescriptible accusation de tous, dans la Méditerranée tout entière, aux portes restées closes du sanctuaire de l’Europe… »

Le spectacle de Catherine Boskowitz est convaincant et elle harangue vertement la salle qui incarne, selon elle,  la bonne conscience repue et méfiante de l’Europe. Sur le plateau, s’accomplit avec bonheur un pari politique, éthique et esthétique, particulièrement audacieux : comment rendre la violence et la misère au quotidien de ces migrants forcés à un acte à la fois personnel et collectif, initiateur d’une vie autre, peut-être meilleure  mais radicalement empêché par l’administration et la police de certains Etats coercitifs : Hongrie, Bulgarie, Serbie ?

Sur un plateau vaste et nu, quelques rideaux que l’on roule ou déroule, des paravents de plastique transparent qui laissent passer la lumière, des bouteilles en plastique de toute taille rassemblées sur une table, des chaises pour les entretiens avec les activistes et les délégués européens aux affaires migratoires, et deux draps pour signifier un abri de migrante. Est ici crûment exposée la pauvreté des moyens mis en place, métaphore de la condition  des migrants là où subsiste encore et malgré tout,  une humanité chez des êtres, confrontés physiquement et symboliquement à la vie animale à laquelle on aimerait les réduire en fermant les yeux, malgré les résistances et les obstacles.

Tous les comédiens s’essaient avec brio à jouer la gent canine, aboyant leur douleur, grognant leur souffrance, levant la patte et se grattant impulsivement l’oreille, démontrant que la bête a ses réflexes et sa logique à soi… Bref, une vie de chien. L’homme n’est pourtant pas une bête mais un être existentiel. Danse, acrobatie, les chiens sont physiquement plus performants que l’homme, et les acteurs le prouvent, capables aussi de chanter et jouer un chœur antique. D’un rôle à l’autre, tous se glissent dans les entrelacs d’une population niée mais résistante, flexible et vivace qui joue la carte de l’optimisme… La fée Clochette, quand elle n’est pas clown au nez rouge et apte à dire ses quatre vérités au public interpellé et amusé,  est  là pour trouver des arrangements et prête à entendre, à comprendre et à trouver la juste mesure.

Beaucoup de fantaisie narrative donc avec, au sol, des lignes tracées à ne pas franchir, des frontières à ne pas dépasser…  Et sur des châssis suspendus, des dessins, tags et slogans esquissés à la peinture blanche et de couleur, des masques africains et orientaux.  Et des  marionnettes, figures miniaturisées des migrants. Les masques ont été fabriqués par Khalid Adam, Aboubakar Elnour, Kosta Tashkov et Ali, Hussein, Habib, Philip, Azari, Algassimou, Yassine, Kacem, Ejaz, Abdoulaye, Festu, Djuma, demandeurs d’asile et résidents du foyer Oryema à Bobigny.

Un spectacle politique fort dont l’invention dramaturgique et la scénographie contribuent à une belle unité théâtrale et poétique.

Véronique Hotte

MC93-Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, 9 boulevard Lénine, Bobigny (Seine-Saint-Denis), jusqu’au 21 décembre. T. : 01 41 60 72 72.

Fortunio d’André Messager, mise en scène de Denis Podalydès

© Stefan Brion

© Stefan Brion

 

Fortunio, musique d’André Messager, livret de Gaston Arman de Caillavet et Robert de Flers d’après Le Chandelier d’Alfred de Musset, mise en scène de Denis Podalydès, direction musicale de Louis Langrée

Jouée à l’Opéra-Comique il y a dix ans dans cette même mise en scène, cette comédie lyrique en quatre actes recueille toujours un beau succès public et cela, depuis sa création ici en 1907. Une musique remarquable, en particulier au III ème acte accompagne les très belles voix d’Anne Catherine Gillet (Jacqueline) et de Cyrille Dubois (Fortunio). Ils se retrouvent ici après Le Domino Noir, présenté ici pour notre plus grand plaisir en 2018 (voir Le Théâtre du Blog), premier opéra dirigé par Louis Langrée à l’Opéra de Lyon, il y a trente ans, qui parle d’une «élégance mélodique, associée à une grande souplesse harmonique».

Le chœur les Eléments accompagne l’orchestre des Champs-Elysées qui interprète la musique d’André Messager, un chef d’orchestre devenu à cinquante-quatre ans directeur de l’Opéra de Paris quand a été créé Fortunio. Ce compositeur, un des les plus connus de l’école française d’opérette classique, crée une musique légère fluide et harmonieuse, « agréable à l’oreille »  pour un large public qui la garde facilement en mémoire. Son œuvre la plus connue est Véronique (1898).

La scénographie réaliste nous emporte d’une place d’une petite ville de province, à la chambre de Jacqueline, au jardin de l’étude notariale. Et la mise en scène, très cinématographique -mais sans projections vidéo- rend l’œuvre tout à fait accessible. Les élégants costumes de Christian Lacroix, les décors où domine le bois qui ont été conçus par Eric Ruf, le sublime cadre de scène de l’Opéra-Comique nous transportent aisément à la fin du XIX ème siècle.  Un véritable voyage dans le temps : les calèches attendraient à la sortie du théâtre et les robes à faux cul ou à crinoline des spectatrices pourraient ressembler à celles des artistes. Et dehors, tomberait la neige qui accompagne ici les premier et dernier actes…

Un jeune clerc de notaire, considéré par les autres personnages comme «un enfant », est trahi par Jacqueline, la femme de Maître André, un notaire (Franck Leguérinel). Elle l’utilise comme paravent pour vivre une liaison avec le militaire Clavaroche, chanté avec fougue par Jean-Sébastien Bou: «Le plaisir toujours vif pour un militaire de cocufier un notaire, claironne-t-il.» (…) «Nos belles coquettes ne goûtent que l’épaulette! » Pour Denis Podalydès, Fortunio, est «l’amoureux courtois, désintéressé, innocent et pur, qui donne sa vie à la dame de ses pensées, sans rien attendre en retour. » Il dit à Jacqueline : «Je mourrais de bon cœur pour vous rendre service. » La Maîtrise populaire de l’Opéra-Comique avec des enfants de la sixième à la terminale, participe à cette création. Les deux heures quinze de ce spectacle avec entracte, coulent avec bonheur et enchantent le public…

Jean Couturier

Opéra-Comique, 1 Place Boieldieu, Paris (II ème), jusqu’au 22 décembre. T. : 01.70.23.01.31.

 

Britney’s Dream, tragi-comédie fantastique (en franglais), de et avec Alexandra Flandrin.

Britney’s Dream, tragi-comédie fantastique (en franglais), de et avec Alexandra Flandrin.

 

Crédit photo : Marie Charbonnier

Crédit photo : Marie Charbonnier

Cette actrice bilingue, franco-américaine a entrepris, après mûre réflexion et beaucoup de travail, un voyage identitaire au pays des illusions: formule stéréotypée qu’elle fait sienne après l’avoir bien analysée.Après avoir vu un documentaire sur Britney Spears, la pop star au masque idéal, elle transforme le pseudo-conte de cette chanteuse, image sublimée de l’Amérique actuelle et la situe à l’extrême opposé du pays décrit par Donald Trump. Facétieuse, elle cite David Lynch avec pertinence: «Le monde contemporain n’est peut-être pas exactement l’endroit le plus brillant où l’on puisse rêver de vivre. C’est une espèce d’étrange carnaval. Où il y a pas mal de douleur mais qui peut-être assez drôle aussi. »

Sur scène, un rideau léger de strass doré sépare le plateau des coulisses, avec, sur un portant, les atours sexy que la comédienne va revêtir. Au centre, une chapelle miniature en bois du culte évangéliste rappelant celle de la ville de Louisiane. Quand la mère de Britney Spears projetait ses fantasmes de réussite sociale, alors que la fillette, trop jeune, acquiesçait à tout. Elle devient animatrice au Mickey Mouse Club avec  fans bruyants, rires enregistrés et vagues d’applaudissements quand elle porte les oreilles de Minnie Mouse. Puis, les drugstores d’Hollywood Boulevard, jusqu’à  des séjours dans un hôpital psychiatrique, avant que Britney Spears ne préside  la  Britney Depression Fondation Organisation. L’«american way of life»? D’abord, le culte de l’individualisme et, en guise de bonheur, l’obligation d’être en bonne santé, performante, belle … et drôle. Mais on le sait, cette recherche vaine et obsessionnelle de perfection génère angoisse toxique, faux-semblants et sentiment de non-appartenance à l’existence…

Une icône tendue entre sublime et grotesque… Une ambivalence politique, éthique et esthétique dont se saisit Alexandra Flandrin pour composer un masque théâtral équivoque, une enveloppe vide, froissée à plaisir pour que puisse se révéler enfin l’identité perdue de l’héroïne. Ce qui l’a conduit à la dépression, aux drogues prises par le monde médiatique et pour finir, à la folie. La fiancée américaine idéale, adulée outre-Atlantique, ne parvient pas à se reconstruire ou du moins  à se trouver… Devenue un monstre à facettes fabriqué et manipulé,  sans aucune authenticité.

La Lolita du Mickey Mouse Club,  est devenue superwoman à la tête rasée, rompant avec l’image d’une princesse à la chevelure blonde stéréotypée. Une tragi-comédie musicale fantastique. De la jeune fille innocente, mince, blanche et souriante, elle passe à l’incarnation d’un monstre: le reflet d’une société en crise, fragile, complexe et très malade où nul ne peut contrôler ses propres dérives. L’interprète explore deux cultures, à travers les langues française et américaine, en les rapprochant. Entre rêve et réalité, Las Vegas ou Paris, entre grotesque et sublime, sentiment de puissance et dépression :« Tout le monde thought que j’étais heureuse to be Britney sauf moi. Me. If there was one person on earth who hated me the most, c’était bien moi. C’était bien moi, si il y avait une personne sur terre qui me haïssait, it was me…But, les années ont passé, et le more j’étais célèbre, the happier she was, et the more je me détestais. Jusqu’au one day, when I was in my twenties, je ne sais pas pourquoi, I became ok with it (…)

La comédienne sexy s’amuse et amuse le public, distante et ironique: « Bon, okay, je sais qu’on n’est pas à Las Vegas, capitale du divertissement ! Mais je suis quand même une fucking intertainer ! » Une performance audacieuse où elle n’hésite pas à bousculer les codes avec dérision, dans ce divertissement à l’américaine avec danses équivoques et évocations de super-héros comme James Bond, Wonder Woman, Minnie Mouse, Barbarella… Avec des perruques en cheveux synthétiques, des jouets et revolvers en plastique, et des poupées Barbie … Gaieté des adresses au public et résonance des chansons, danses provocantes, vidéos/karaoké : Alexandra Flandrin fait tout pour que nous soyons un peu bousculés, loin de nos convictions intimes. Comme cette manipulation de la femme à des seules fins commerciales…

Alexandra Flandrin, facétieuse et bien consciente des travers de son temps, creuse avec méthode, le thème de la fragilité. Celle d’une femme perdue dans le rêve américain… pour elle devenu un cauchemar. Performeuse convaincante et sincère, elle fait ici le portrait contrasté d’une figure emblématique du divertissement aux Etats-Unis, avec un bel humour et une passion ludique des changements de costume à vue.

 Véronique Hotte

La Flèche Théâtre, 75 rue de Charonne Paris (XI ème). T. : 01 40 09 70 40.

Alexandra Flandrin pour les paroles et David Georgelin pour la musique, ont réalisé Army of Britney’s , un album de chansons pop

 

 

 

Livres et revues

Livres et revues

 Parages 06–La revue du Théâtre National de Strasbourg

parages-06 - copieStanislas Nordey et Frédéric Vossier poursuivent avec cette sixième édition, une réflexion consacrée aux auteurs contemporains. Avec entre autres, un focus sur Jon Fosse, des formes courtes sur des «faits d’hiver » en 2018 au Théâtre du Peuple à Bussang, des entretiens et des portraits. Dans son éditorial, Frédéric Vossier s’arrête sur Le Cas Müller, aujourd’hui et sur des  extraits significatifs de Conversations 1975-1995, une vingtaine d’entretiens avec le dramaturge allemand et Jean Jourdheuil, publiés aux éditions de Minuit cette année. On reconnaît le mordant, l’humour noir, l’art de l’esquive et l’esprit de contradiction de l’auteur à l’écriture  subversive. «C’est pourquoi maintenant, l’histoire se déplace vers les chambres à coucher. Et il en va malheureusement ainsi de notre littérature : Brecht, de ce point de vue, a eu trop peu de prolongements et on a développé trop peu de techniques pour représenter un conflit conjugal ou un drame familial avec le regard de l’historien, plutôt qu’avec celui d’un conseiller conjugal ou du voisin qui regarde par le trou de la serrure. » (1975). Et Hans-Thies Lehmann en est persuadé : «La langue de Müller est un terreau sur lequel la littérature peut pousser après lui. »

Lancelot Hamelin se penche, lui, sur Le Carnet noir de la traductrice-Trouver Jon Fosse et il poursuit sa quête avec Si je désire une eau d’Europe, un entretien avec cet auteur, traduit par Marianne Ségol-Samoy qui nous fait goûter un inédit de lui, Là-bas, qu’elle a traduit aussi du néo-norvégien. Et la nouvelle directrice de L’Arche Editeur, Claire Stavaux, réfléchit à ce que signifie Editer Jon Fosse ou  Réapprendre les mots. Marion Aubert  propose,elle, un incipit inédit de sa pièce (2016), Des hommes qui tombent (Cédric, captive des anges)  qui a déjà été publiée au Brésil. Un travail à partir de Notre-Dame-des-Fleurs de Jean Genet, qui fait «éclater la vie». Olivier Neveux avec Dramaturgie mécréante, brosse un portrait dramaturgique d’une œuvre que n’effraie pas l’énergie comique.

Dans une analyse croisée, Toxiques fait dialoguer Eric Noël, auteur de Ces Regards amoureux de garçons altérés et Pauline Peyrade qui a écrit Poings. Sur le thème: dépasser la blessure en vue d’un amour à vivre, hors de la violence et l’effacement. Des pièces sélectionnées par le comité de lecture du T.N.S. et portées à la scène. Nous avons vu, il y a peu, A la Carabine, une pièce admirablement montée par Anne Théron (voir Le Théâtre du Blog).

A retenir aussi une réflexion critique de Bérénice Hamidi-Kim sur le projet de D’ de Kabal, Il est difficile d’être un homme aussi». Elle y traque les manques d’un théâtre politiquement engagé où l’auteur s’interroge sur l’hégémonie du masculin… Claudine Galéa propose, elle, un second volet de son projet d’écriture Un Sentiment de vie. Et  ce Sentiment de vie deux /My Way se tresse plutôt autour de la figure du père.

Marion Chénetier-Alev a réalisé un entretien à propos de Scènes de capture de Marion Mougel qui évoque l’effroi de la modernité et qui conjugue choralité, incantations et catharsis. Cet été au festival de Bussang  (Vosges), nous avions découvert de cette autrice, Suzy Storck, mis en scène par Simon Delétang qui se confie sur ces Faits d’hiver dans L’Ecriture, les habitants, les alentours, un entretien réalisé par Aude Astier. Pour son directeur  et  metteur en scène,   le Théâtre du Peuple de Bussang,  » est une entreprise de désacralisation du rapport aux artistes et de dé-hiérarchisation» et a pour but de changer le paysage du théâtre actuel.

Ecrire sur les faits divers qui ont marqué la région des Vosges et plus largement la Lorraine : un engagement de cinq auteurs. Penda Diouf pour j’mèle, Julien Gaillard pour Exécutions capitales de la bête (en cinq mouvements), Magali Mougel pour Taïaut ! Pièce pour trois hommes et un morceau de viande à partager, Pauline Peyrade pour Beau, corbeau et Frédéric Vossier pour Histoire de feuilles. Ces pièces, à lire ici, ont été créées par les metteurs en scène Emilie Capliez, Ferdinand Flame, Marc Lainé, Anne Monfort et Matthieu Roy. Un terreau où poussent les tiges prometteuses de notre temps…

Véronique Hotte

Parages 06–La revue du Théâtre National de Strasbourg est éditée aux Solitaires Intempestifs. 15 €, l’unité ou 40 €, pour quatre numéros.

Warm de Ronan Chéneau, mise en scène de David Bobée

Warm texte de Ronan Chéneau, installation et direction de David Bobée

 

 

©arnaud_bertereau

©arnaud_bertereau

Béatrice Dalle était Betty dans  37 ° 2 le matin (1986) de Jean-Jacques Beineix puis a joué dans de nombreux films. Au théâtre, elle a interprété il y a cinq ans, le rôle-titre  dans Lucrèce Borgia au château de Grignan, mise en scène par David Bobée. (voir Le Théâtre du Blog). Ici, dans cette performance qui se voudrait érotique, elle est debout côté cour, en bottines de cuir, pantalon moulant et T shirt noir, et micro à la main lit en hurlant, un texte sur fond de désirs, fantasmes sexuels et orgasme,  qu’elle lit sur un pupitre :  «Seule dans ma chambre, pas de drap sur le lit. » (..) « Explose moi » (…) « Chiens, chiens de rêve…» (…) « Les garçons ne sont pas réels attendant l’occasion de se mettre en danger Les garçons ne sont pas réels ils sont beaux, on les voit de loin Ressemblant de loin A ce qu’on voudrait voir de près Leur corps, leur sexe sont durs contre moi, et presque trop parfaits, je suis liquide, liquide sous leurs mains mouillée, liquide chiffonnée.” Un texte assez banal et loin du “poème incandescent” un peu trop vite annoncé dans la note d’intention…

En fond de scène, de grands miroirs reflétant le public (pas vraiment nouveau! ) qui trembleront à l’extrême fin. Côté cour et côté jardin, deux beaux murs de projecteurs qui irradient une très forte chaleur. Il doit faire dans la salle quarante degrés. Un rappel-citation de 37 ° le matin? Sans doute pour dire le côté torride de l’amour ? Ou pour mettre à l’épreuve -c’est le propre d’une performance au sens strict du terme- à la fois les artistes et pour le public- avec une grande chaleur tropicale et une «musique» aux basses continues en permanence. Pour David Bobée, « cette expérience,  pousse les limites de la relation au spectacle même : on est dans une performance immersive. » (…) «Le public ne perçoit plus la proposition uniquement  par l’ouïe et le regard. » Puisqu’il nous le dit… mais nous avons le droit d’être très sceptique!

Cet ensemble faussement provocateur mais bien timide, en effet ne fonctionne pas. Rien à faire! Nous sommes ici dans une vraie petite salle de théâtre au public sagement assis en rangs serrés, ce qui donne un côté figé à cette proposition. Il y a donc côté cour, une Béatrice Dalle, en maîtresse de cérémonie mais, même si on ne doute pas de sa sincérité, il faut se pincer pour y croire. Elle tire très souvent sur son T shirt pour découvrir son épaule et son soutien-gorge, histoire de nous persuader que ce texte est bien érotique?

©arnaud_bertereau

©arnaud_bertereau

Il y a heureusement de jeunes et beaux acrobates… Un porteur, Edward Aleman et un voltigeur Wimer Marquez enchaînent, virtuoses, positions et équilibres des plus risqués: le voltigeur sur les pieds de l’autre allongé, ou pieds joints sur la tête du porteur marchant lentement, etc. Brillantissimes… Le torse nu, dans une métaphore évidente du désir amoureux, ils se jettent parfois l’un sur l’autre et Béatrice Dalle s’en rapproche: «Venez, je dis.» Mais elle ne les dirige pas, comme David Bobée le prétend et ces fantastiques acrobates sont bien assez doués pour le faire eux-mêmes. Et on les regarde plus,  que Béatrice Dalle continuant à hurler, la bouche à deux centimètres du micro dans une pénombre permanente… Dissuasif!

On est donc entre une lecture et une véritable performance acrobatique mais sans relation véritable entre ces deux éléments. Le froid, le feu, le danger, la difficulté physique sont des éléments de constitutifs de la performance depuis les années soixante. Avec parfois, la mise en œuvre d’un texte, comme ensuite dans la poésie-action de Julien Blaine ou de Bernard Heidsieck. Avec un (e) artiste généralement au départ, peintre ou sculpteur ayant reçu une formation dans une école de Beaux-Arts. Comme dans le body-art avec Gina Pane, Orlan, Marina Abramovic…. Des voix de femmes qui commençaient à être singulièrement entendues. Et où le corps, comme ici, était soumis à rude épreuve selon un temps indéterminé mais de toute façon, peu commun.

En effet, même s’il y a parfois quelques éléments d’origine théâtrale ou du moins spectaculaire dans une performance, la notion même de temps et d’espace ne sont pas du tout les mêmes que sur un plateau de théâtre. Et à vouloir unir un récit fictionnel poétique ici donné chaque soir et une performance, réalisation par définition unique et in situ, David Bobée s’est planté.

Heureusement, il a convoqué ces acrobates. Quant à Ronan Chéneau, il a déjà écrit des textes pour le metteur en scène et ici spécialement pour Béatrice Dalle. Et si on a bien compris, c’est une séance masturbatoire et en même temps une revendication féministe- c’est dans l’air du temps mais pourquoi pas?- où une femme parle de ses envies sexuelles et de ses amants. Mais Béatrice Dalle, pleinement engagée -là n’est pas la question- lit son texte, les yeux rivés sur son pupitre d’un bout à l’autre!  On ne voit donc jamais son regard. Vous avez dit, un peu gênant? Il y a, en permanence, une « musique » électro assourdissante et David Bobée fait crier l’actrice au micro à quelques centimètres de sa bouche. Quelle erreur de direction! Du coup, le texte est le plus souvent à peine audible et il y a de curieux bruits parasites. Bravo.

David Bobée baptise le tout: « installation ». Ce que ce court spectacle -qui parait longuet- n’est pas vraiment. Et il y aurait fallu un sens beaucoup plus plastique des choses et une conscience artistique de l’espace. Et pourquoi ne pas avoir davantage mis en valeur ces merveilleux acrobates sans personne d’autre sur le plateau et  ailleurs que sur une petite scène frontale qui ne convient pas du tout. Et avec une voix, celle de Béatrice Dalle par exemple, disant quelques textes réellement érotiques de qualité… La littérature française n’en manque pas: du marquis de Sade à Guillaume Apollinaire, Georges Bataille, Dominique Aury/Pauline Réage, Virginie Despentes, etc.… Et cela aurait commencé à faire sens et à ressembler à une véritable performance.

Cela est sans doute indifférent au metteur en scène mais, en ces temps où on ne cesse de lutter contre le réchauffement climatique, quid de ces quelque quatre-vingt huit projecteurs spéciaux orange pour fournir une chaleur tropicale? Pour dire quoi? L’incandescence du sexe?  Il y a là quelque chose d’assez vain. Une fois de plus, vous n’avez rien compris et vous confondez tout, pauvre du Vignal. Sans doute mais à quelques dizaines de mètres du plateau, une image qu’on ne peut oublier quand on sort du théâtre : deux SDF pas très jeunes essayant eux de garder un peu de chaleur dans de vieux sacs de couchage mal isolés par des cartons, du bitume glacé… Décidément, la vie à Paris est mal faite et David Bobée pourrait les inviter le temps de la représentation sur le plateau, cela leur ferait un bien fou et du coup, sa petite « installation » prendrait alors une autre dimension.

Vous aurez compris que vous pouvez vous abstenir d’aller voir ce Warm comme on dit en bon français, salué debout par quelques hystériques criant au génie de David Bobée… Quelle tristesse! 

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin-Roosevelt, Paris (VIII ème) jusqu’au 5 janvier. T. : 01 44 95 98 21.

 

 

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