Vie et Destin, d’après Vassili Grossman, traduction d’Alexis Berelowitsch et Anne Coldefy-Foucard, mise en scène Brigitte de Jaque-Wajeman

Vie et Destin, d’après Vassili Grossman, traduction d’Alexis Berelowitsch et Anne Coldefy-Foucard, mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman

« Krymov savait maintenant comment on brisait un homme. Ceux qui s’obstinaient à revendiquer le droit d’être des hommes, étaient peu à peu ébranlés et détruits, brisés, cassés, grignotés et mis en pièces jusqu’au moment où ils atteignaient un tel degré de faiblesse, qu’ils ne pensaient plus à la justice, à la liberté, ni même à la paix, et ne désiraient qu’être débarrassés au plus vite de cette vie qu’ils haïssaient: »
Voilà un événement théâtral –au sens où toute véritable création en est un- attendu, espéré et presque redouté: mettre en scène, sur scène, ce livre central, immense de Vassili Grossman.
La metteuse en scène, ses collaborateurs François Regnault et les traducteurs, ont bâti leur adaptation sur le thème: «liberté et soumission », question tragique du désastre soviétique. Comment l’idée du Bien, de l’Homme nouveau (partagée avec l’idéologie nazie) a-t-elle produit le mal et des millions de morts de famine organisée, des milliers de prisonniers du goulag, au plus profond de la prison intérieure où un régime totalitaire enfermait la vie de chacun?

©x Gilles Le Mao

© Gilles Le Mao

Il ne s’agit pas d’illustrer le livre. Pas d’images pour un texte disant l’indicible. Ce que l’on voit (scénographie et costumes de Chantal de la Coste), pourrait être le lieu de premières répétitions. Pour le travail à la table, ici rien ne manque : la grande table donc et ses sièges, toujours déplacés et replacés en fonction de l’avancée du récit, les dossiers, papiers, et surtout, présent, numéroté, manié, marqué, le Livre. Au lointain, des portants avec éléments de costumes pour les acteurs qui sont au travail.
La pièce  -on n’a pas envie de dire: le spectacle,  tant le spectaculaire n’a pas sa place ici- commence par une proclamation, un appel à la liberté de la presse: condition même de la liberté d’opinion. Après quoi, la troupe peut raconter sa gigantesque éradication  au nom du Parti unique et univoque. Le récit met en avant différents personnages qu’on voit évoluer, selon la place qu’ils prennent et qu’ils perdent, sous la contrainte d’un régime paranoïaque… et sous le portrait de Staline. Qu’on ne verra pas ici! Encore une fois, la pièce n’est jamais illustrative.
Les comédiens ont chacun un ou plusieurs rôles et prennent la responsabilité de les dire, dans la situation en jeu. Incarnent-ils des personnages? Non, mais ils leur donnent corps et surtout, ils donnent une voix responsable et claire à ces figures du communisme ou de la science, prêts à se sacrifier pour une vérité supérieure.
Ils nous montrent comment l’idéologie totalitaire entre dans la vie des individus avec la peur, porte d‘entrée de la soumission. Et la peur, elle-même, entre en chacun, par celle de l’instabilité : chaque vie, chaque destin peut se retourner à tout instant: un commissaire politique devient suspect pour une confidence intime, naïvement mise en circulation, un scientifique qui faisait la fierté du régime pouvait être privé de tout droit,de  toute liberté pour n’avoir pas donné priorité à la théorie officielle…

On s’aperçoit qu’on n’a pas raconté grand-chose des personnages, ni de leurs histoires particulières, bien que les comédiens les suggèrent avec force, à notre imagination. Comme si, à notre tour nous étions enfermés dans une sorte de collectivisme? Vie et destin répond à nombre de questions que nous devrions nous poser: est-ce fini ? Au moment où, en Iran le régime des mollahs -parmi d’autres autoritaires- extorque à ses opposants de faux aveux de complicité avec l’ennemi, une inculpation commode et invérifiable? Où le journalisme est étouffé en Russie, et le pouvoir bétonné dans la nostalgie d’une U.R.S.S. mythique, toute puissante et assiégée par une éternelle guerre froide? Stalingrad vit la victoire de «l’armée de la liberté» : vrai et faux. « Nous n’avons pas compris ce qu’est la liberté ». Les trois heures de la représentation passent à l’allure de l’Histoire: très vite…

Christine Friedel

Jusqu’au 27 janvier, Théâtre de la Ville-Les Abbesses, 31 rue des Abbesses Paris (XVIII ème), T. : 01 42 74 22 77.

 

 

 

 

 


Archives pour la catégorie critique

I love suprême de Xavier Durringer, mise en scène de Dominique Pitoiset

I love suprême de Xavier Durringer, mise en scène de Dominique Pitoiset

L’auteur et cinéaste, hélas, récemment disparu à soixante-et-un ans, a écrit en 2018 ce monologue pour Nadia Fabrizio. Il nous emmène à travers un parcours existentiel et artistique, dans le monde de la nuit, à Pigalle, dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, donc juste avant et après l’arrivée du sida. Des situations extrêmes où se trouve, Bianca, une très jeune femme qui arrive à Paris, où elle veut être actrice. Souvent les marginaux, les invisibles et délaissés de la vie habitent le paysage dramatique de Xavier Durringer. Très vite, Bianca s’aperçoit qu’il n’y a plus rien à espérer et que les dés sont jetés: «C’est Dingue. J’ai rien vu. Rien senti. Rien compris. » La pièce commence par un coup de théâtre. 

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Dans une laverie automatique (scénographie réussie de Dominique Pitoiset), quelques vêtements et objets dispersés au sol. Sur l’air de Sunday Morning chanté par Nico (1938- 1988) pour le premier album du célèbre groupe The Velvet Underground(1967) et produit par Andy Warhol. Bianca, la trentaine, arrive nonchalante et s’assied sur un banc. Sexy,  perruque blonde et bouclée, elle annonce la couleur: «Ils veulent que j’arrête». C’est la dernière danse pour Bianca : «Il paraît que t’es au top dans ce métier entre dix-huit et vingt-cinq ans. Après, c’est trop tard, ils disent. T’as le cul qui ressemble à un sharpeï. »

De sa vie tellement rêvée d’artiste à Paris, elle n’aura connu qu’un peep-show à Pigalle, I love suprême, un nom donné en hommage à l’album du jazzman John Coltrane: l’accent circonflexe a été mis par les propriétaires de la boîte, ignares en musique! Chaque nuit, depuis trente-deux ans, Bianca y danse en jouant avec son corps: «Je fais du strip, ce que j’appelle du spectacle érotique, en un contre un, ou un contre deux. »
La force du spectacle est dans la poésie du texte, à la fois filmique et théâtral, et dans l’interprétation sublime de Nadia Fabrizio… Une véritable performance d’actrice réalisée grâce à la subtile mise en scène et à la complicité de Dominique Pitoiset. Ici, tout est axé sur la parole théâtrale du personnage. 
Dans ce monde du rêve et de grandes solitudes, à la fois impitoyable et enivrant, nous suivons le parcours artistique et intime de Bianca: «Moi, j’ai pas de rêves. Enfin, j’en ai plus. J’en avais, mais je les ai tous perdus en route. Comme on perdrait ses clefs.»
Un récit d’une grande richesse: grâce à la perception juste, sensible et pleine d’esprit de cette femme et de son corps, dans l’univers nocturne parisien où la fête battait son plein avec  extravagance, fantasmes et mélange de classes sociales. 
Le passage de la fin du XX ème, au XXI ème siècle est à travers le vécu intime de Bianca et l’écriture émouvante de Xavier Durringer, d’une véritable intelligence et d’une profonde humanité, surtout quand il parle d’une liberté disparue. Un moment théâtral riche en émotion! Et un témoignage sur la fête et le monde du spectacle d’hier. «Pourquoi sortir encore le soir, dit Dominique Pitoiset, pourquoi aller encore à Pigalle, au théâtre, ou au cinéma, puisque toutes vos demandes, tous vos fantasmes peuvent être livrés à domicile sur internet.  »

Ici, deux histoires s’entremêlent : celle intime de Bianca, une artiste en fin de parcours qui n’a jamais su, ou pu, rien construire pour elle-même, et celle d’une société qui laisse place à un monde de plus en plus virtuel. Xavier Durringer nous alerte sur la difficulté des rapports humains sociaux ou intimes. « Il fait le portrait d’une fourmi (le personnage de Bianca) dans l’immensité, remarque Dominique Pitoiset.  Gros plan avant disparition. Qui la suivra? Qu’en est-il de la vie et de l’expérience? Quelles valeurs leur assigner, si l’économie est le seul point d’insertion de l’individu dans la trame humaine ». Le metteur en scène dit bien toute la puissance politique et humaine de ce texte qu’il a remarquablement mis en scène.  Un spectacle bouleversant.

Elisabeth Naud 

Jusqu’au 24 janvier, Théâtre 14- 20 avenue Marc Sangnier, Paris ( XIV ème ) . T. : 01 45 45 49 77. 

La Fin du courage de Cynthia Fleury, lecture, mise en scène de Jacques Vincey

La Fin du courage de Cynthia Fleury, lecture mise en scène de Jacques Vincey

En 2019, la philosophe et psychanalyste avait proposé à Isabelle Adjani de porter un texte, inspiré de  son livre publié chez Fayard sur le courage. « Il n’y a pas de courage politique sans courage moral et la philosophie permet de fonder une théorie du courage qui articule l’individuel et le collectif. Car si l’homme courageux est toujours solitaire, l’éthique collective du courage est seule durable. » (…) « Entre découragement du présent et reconquête de l’avenir, ce dialogue mis en scène montre en quoi il n’y a pas de courage politique sans courage moral et démontre comment un retour à l’exemplarité politique est non seulement possible et nécessaire, mais urgent. (…)
Car si l’homme courageux est toujours solitaire, l’éthique collective du courage est seule durable. Au travers de la forme théâtrale, dans cette tradition des dialogues, j’ai voulu mettre en joute deux visions du courage, deux formes de négociation avec le monde, ses insuffisances, ses dérives et ses périls grandissants. J’ai l’espoir que ce « moment » se prolonge ailleurs et autrement, pour aller au-devant de publics qui spontanément ne lisent pas de la philosophie. »

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Il s’agit donc bien de théâtre- il y a une scénographie et des effets de lumière -avec deux actrices qui, au fil des semaines, se succèderont et « joueront » une jeune journaliste et une philosophe; cette lecture avait été expérimentée au Palais de Tokyo, puis à la Scala. Et elle est créée cette année au Théâtre de l’Atelier, pendant six semaines, avec quarante-sept représentations. Mais c’est bien d’une lecture, comme on prend bien soin de nous en avertir avec une annonce… Et les actrices de cette forme hybride, ont la brochure en mains, tout le temps que durera, et restera qu’on le veuille ou non,  ce spectacle.
Dirigé par Jacques Vincey qui a réalisé de bonnes et nombreuses mises en scène d’auteurs classiques: Marivaux, William Shakespeare, August Strindberg, Ödön von Horváth. Mais aussi contemporains, comme entre autres: Witold Gombrowicz, Heiner Müller, Arne Lygre, Marie N’Dyaie…  au Théâtre Olympia-Centre Dramatique National de Tours. Il en a été le directeur de 2014 à 2023 (voir Le Théâtre du Blog). 

Devant le rideau de fer, Isabelle Adjani, en pantalon et longue veste noirs, avec de beaux cheveux longs aussi très  noirs (la Philosophe) murmure quelques phrases mais il faut tendre l’oreille pour la comprendre… Puis, à côté d’un grand escalier-bibliothèque pleine de livres entassés sur la tranche- belle scénographie imaginée par Lucie Mazières -on le retrouve avec Laure Calamy (l’animatrice d’une émission télé qui va être enregistrée. Le tournage commence. Assises dans de gros fauteuils en cuir,  elles ont micro et brochure en main. On les retrouvera dans le bureau de la philosophe, mais, comme Isabelle Adajani est plutôt en fond de scène, on l’entend aussi très mal.
Laure Calamy qui a souvent  joué au théâtre avec Olivier Py, Volodia Serre, Vincent Macaigne, Catherine Hiegel  et qui, il y a dix ans, s’était fait remarquer avec
le personnage de Noémie dans la série télévisée Dix pour cent et qui, la même année, reçut le Molière de la comédienne-théâtre privé, pour Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, mise en scène de Catherine Hiegel. Et il y a cinq ans, le César 2021 de la meilleure actrice lui a été attribué pour le rôle principal dAntoinette dans les Cévennes de Caroline Vignal.
Ici, dès qu’elle est sur le plateau, elle s’impose et joue brillamment cette animatrice et journaliste télé, en jupe de cuir et chemisier, bavarde et suffisante. Concentration maximum, diction et gestuelle parfaite, caricature, insolence, drôlerie, virtuosité dans l’exercice de la parole, maîtrise absolue du second degré : Laure Calamy est exceptionnelle, même si les dialogues sont souvent très  faciles et quand  un réalisateur en coulisses essaye de faire monter le ton pour que le public en ait pour son compte, là, on frise le boulevard…
Quant à l’immense Isabelle Adjani, pourtant rompue à l’exercice de la lecture, elle semblait ce soir-là, absente et parlait très bas. On l’entendait bien… quand elle était au micro. Bref, tout se passe, comme si, fatiguée, elle regrettait de s’être lancée dans cette aventure.  Et il faudrait au moins que Jacques Vincey lui demande de parler pour toute la salle, et non pour les premiers rangs. C’est son rôle de metteur en scène. Bref, une soirée très décevante, sauvée par Laure Calamy. Mais ces quatre-vingt minutes sont bien longues et on ne peut vous conseiller cette lecture-spectacle, surtout quand les places sont à 46 et 40 € !!! au parterre. A suivre pour les autres épisodes…

Philippe du Vignal

Isabelle Adjani, Laure Calamy, et Louis Pencréach, jusqu’au 25 janvier.

Puis, Emmanuelle Béart, Sarah Succo et Louis Pencréach, du 28 janvier au 1er février.

Emmanuelle Béart, Sophie Guillemin et Louis Pencréach, du 3 au 8 février.
Isabelle Carré, Sophie Guillemin et Louis Pencréach, du 11  au 22 février.
Lubna Azabal, Sophie Guillemin et Louis Pencréach, du 25 au 27 février.

Lubna Azabal, Rosa Bursztein et Louis Pencréach, du 28 février au 8 mars.

Théâtre de l’Atelier, place Charles Dullin, Paris ( XVIII ème) . T. : 01 46 06 49 24.  billetterie@theatre-atelier.com 

 

 

 

Shakuntala par la compagnie Triwat, mise en scène et scénographie de Kamal Kant, chorégraphie de Megha Jagawat

Shakuntala par la compagnie Triwat, mise en scène et scénographie de Kamal Kant, chorégraphie de Megha Jagawat

© compagnie

© compagnie Triwat

Les représentations de ballet Bollywood sont plutôt rares en France mais il y a cinq ans, le Théâtre national de la danse de Chaillot, en avait accueilli un spectacle. Triwat, avec des artistes de plusieurs origines mais vivant en France, forme des élèves à cette danse. Tous ont une pratique régulière du kathak, souvent depuis de longues années. C’est une très ancienne danse narrative dont le grand public retient la rythmique des pieds, le langage des mains et les pirouettes.
A l’origine, les artistes itinérants de kathak utilisaient danse, musique et gestuelle pour raconter les histoires de la mythologie hindoue, en particulier Le Mahabharata et Le Ramayana.

Le texte du prologue résume bien la proposition: «Acteurs et danseurs réunis dans le studio de danse, s’échauffent, discutent et répètent leur chorégraphie, pendant que le public s’installe. Le directeur  annonce alors qu’ils vont travailler sur une nouvelle création fondée sur Shakuntala du poète indien Kâlidâsa. Il en présente brièvement la vie et plonge le public dans le contexte de la pièce à venir, puis le spectacle commence avec l’histoire de Shakuntala. »
Ses amours contrariés avec le roi Dushyanta est un des épisodes du Mahabharata. Kamal Kant, issu de huit générations de maîtres de kathak, a travaillé en France avec plusieurs compagnies de danse et de théâtre,  en particulier, le Théâtre du Soleil dirigé par Ariane Mnouchkine. Meghat Jagawat vient, lui, de la danse traditionnelle indienne et a étudié le kathak avec  le maître Girdhari Maharaj: ils en sont donc les grands spécialistes. Vingt danseuses et danseurs participent à cette création. La vie de Prachi Ghera qui interprète Shakuntala et que nous avons rencontrée, est en elle-même, une épopée! Née à New York, de parents d’origine Sindhi, elle  y a pratiqué la danse kathak depuis l’âge de sept ans.

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©x Camille Claudel réalisant Shakuntala

Actuellement chef de projet en architecture intérieure, elle avait un rêve caché: pouvoir vivre et de son art à Paris. Arrivée ici il y a un an, elle a un français encore fragile mais très compréhensible. Se retrouver dans la capitale et y jouer le rôle de Shakuntala complète ce rêve. Elle a répété avec la compagnie Triwat chaque dimanche, pendant quatre mois…
A ce travail en groupe, s’ajoutaient ses répétitions à elle: le rôle exige en effet une grande maîtrise de la danse mais aussi du jeu avec dialogues. Sa présence est impressionnante, quand elle incarne cette héroïne mythique, comme le sont aussi les autres artistes embarqués dans cette aventure.

Chants, danses, dialogues sont accompagnés de vidéo en fond de scène. L’ensemble, avec de beaux costumes, est un kaléidoscope riche en couleurs et une invitation au voyage dans une autre culture. Le travail des ces artistes est une vraie réussite et il serait utile  que le public le découvre sur d’autres scènes. Le musée Camille Claudel avait déjà accueilli ce spectacle: l’artiste réalisa en 1887 une sculpture représentant Shakuntala…

Jean Couturier

Spectacle vu le 10 janvier à la M.P.A.A. de Saint-Germain-des-Prés, 4 rue Félibien, Paris (VI ème). 

Un pas de côté… et l’autre aussi, cabaret de Jean-Michel Ribes, musique de Reinhardt Wagner.

Un Pas de côté… et l’autre aussi, cabaret de Jean-Michel Ribes,  musique de Reinhardt Wagner

En  66, le dramaturge et metteur en scène avait fondé  la compagnie du Pallium, avec le peintre Gérard Garouste et l’acteur Philippe Khorsand. Il y a fait jouer de jeunes acteurs: Andréa Ferréol, Roland Blanche, Gérard Darmon, Jean-Pierre Bacri, Daniel Prévost, Roland Giraud… Il mit en scène des œuvres de Sham Shepard, Copi, Roland Topor, Fernando Arrabal et, en 70, il crée sa première pièce, Les Fraises musclées… Puis l’année suivante, Il faut que le sycomore coule, au petit Théâtre de Plaisance, aujourd’hui disparu, où Jérôme Savary débuta aussi.
Suivront entre autres, L’Odysée pour une tasse de thé… au Théâtre de la Ville, puis Musée haut, musée bas,  Batailles de Roland Topor et lui-même, René l’énervé, déjà avec Reinhardt Wagner, Par delà les marronniers… Jean-Michel Ribes créera aussi avec Roland Topor, Jean-Marie Gourio, François Rollin et Gébé, Merci Bernard sur FR3 et Palace sur Canal+,les fameuses séries à l’humour décapant qui eurent un grand succès.

 

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Ici, il nous entraîne dans une promenade en absurdie, sous le signe de  l’humour noir et d’une fantaisie débridée, pour notre plus grand plaisir avec un montage des textes poétiques de Roland Topor, Jean Tardieu, Raymond Queneau, Jean-Louis Fournier et Georges Fourest. Mais aussi d’Alexandre Vialatte aux chroniques savoureuses, et des extraits de ses anciens spectacles: ce poète de la dérision fut aussi longtemps le directeur du Théâtre du Rond-Point.
« Il y a, dit-il,  beaucoup d’écrivains dont j’ai le sentiment d’appartenir à leur famille. Une famille un peu à part, dont les rejetons certes reconnus ne sont pas suffisamment bien élevés pour qu’on leur permette d’être entendus comme ils le méritent. Une tribu à part en quelque sorte, qui reste dans une certaine marginalité, qui comme le disait Roland Topor: «Je préfère vivre dans la marge, que de mourir au milieu ». Ce que j’aime chez Alexandre Vialatte, Roland Topor,  Jean Tardieu ou  Raymond Queneau que j’ai, par ailleurs, bien connu, c’est l’idée que le sérieux est le cholestérol de l’imaginaire.

La fantaisie est quelque chose qui résiste aux diktats, aux morales définitives et aux gens qui savent. Quand Staline disait: «un pays heureux n’a pas besoin d’humour», on comprend combien la seule chose dont il avait peur, était la fantaisie. Tout ne peut pas se réduire au seul bon sens et le non-sens est nécessaire; cela ne signifie pas: absence de sens mais volonté de regarder le monde à l’envers, pour montrer combien il est ridicule… à l’endroit. « 

Ici, avec Reinhardt Wagner, il nous entraîne, sous la coupole du Théâtre de la Ville, dans  un nouveau voyage, joué et chanté dans un scénographie dépouillée, avec juste quelques chaises… Marie-Christine Orry, Justine Garcia, Ema Haznadar, Quentin Baillot et David Migeot sont très à l’aise dans un univers  imprévisible. Bref, un cabaret joyeux, impertinent et plein d’esprit, sous le signe de l’insolite et de l’ubuesque… Une invitation à s’évader.

 Solange Barbizier
Jusqu’au 24 janvier, Théâtre de la Ville-Sarah Bernhard , 2 place du Châtelet, Paris ( IVème) . T. : 01 42 74 22 77. 

Les Femmes savantes de Molière, mise en scène d’Emma Dante

Les Femmes savantes de Molière, mise en scène d’Emma Dante

Chrysale, un brave homme, faible devant les décisions que prend Philaminte, son épouse. Fascinée par Trissotin, un homme de lettres ridicule et prétentieux qui récite de mauvais poèmes, elle veut qu’Henriette la cadette de leurs filles l’épouse. Mais Chrysale et Ariste, son frère, sont tout à fait contre .
Comme bien sûr, le jeune Clitandre, autrefois amoureux d’Armande, la sœur d’Henriette qui l’avait écarté,  lui préférant « les beaux feux de la philosophie ». Il est en effet fou  amoureux d’Henriette et ils veulent se marier. Mais ces femmes savantes que sont Armande,  reste assez jalouse. Philaminte, Bélise,  la tante célibataire, pas toute jeune, elle se croit irrésistible, ici en mini-robe et collants tigrés, essaye de séduire Clitandre! Toutes les trois veulent absolument qu’Henriette épouse Trissotin.
Chrysale, sympathique mais un peu lâche, ne sait comment s’opposer à son épouse. Le mariage d’Henriette et Clitandre semble donc menacé. Et Trissotin, qui est toujours là, arrive à s’imposer.  Clitandre et Henriette semblent lutter en vain. Mais un mail annonce que Chrysale est ruiné! En fait une ruse d’Ariste pour confondre Trissotin qui avait aussitôt abandonné cette idée de mariage, puisqu’il n’y avait plus de dot. Et Henriette pourra enfin  épouser son chéri de Clitandre.

Cela se passe sur la scène du Rond-Point, où la Comédie-Française s’est installée en raison d’importants travaux durant six mois, salle Richelieu. Emma Dante a déjà fait deux mises en scène à la Comédie-Française mais  y monte un Molière pour la première fois et cela se voit: le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne fait pas dans la dentelle et on se demande pourquoi on lui a fait cette commande ! Sur le plateau nu:  un vieux carrelage à damier noir et gris; Armande (Jennifer Decker) et Henriette (Édith Proust), les deux sœurs  en  tenue de sport, munies de leur  ordinateur et d’un portable, vont se disputer.  On a en a vu d’autres, donc pourquoi pas? Oui, mais voilà; Mol!re au chausse-mpies, cel ane fonctionne pas!
Puis arrive Bélise (Aymeline Alix), un personnage remarquablement tenu autrefois par Catherine Samie. Excellente actrice et doyenne de la Comédie-Française, elle  y avait joué cent-trente trois rôles et vient de s’éteindre à quatre-vingt douze ans… En janvier, la maison de Molière est une fois de plus en deuil: après la mort du grand acteur Pierre Vial et celle de Valère Novarina, un des meilleurs dramaturges contemporains  entré au répertoire (voir Le Théâtre du Blog).

© Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

© Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

Le jeune et beau Clitandre, en pantalon bouffant et perruque  (Gaël Kamilindi) sort d’une grosse malle; plein de poussière, il a du mal à marcher droit et semble tituber… Laurent Stocker est un très bon Chrysale. Philaminte (Elsa Lepoivre), Bélise et Armande vont donner une leçon de grammaire à la servante Martine (Charlotte Van Bervesselès) sur trente piles de gros livres anciens, comme un hommage à la Culture. Mais ils sont creux, sans doute pour ne pas fatiguer les acteurs qui les apportent! Notre maie Chrsitine Friedel dirait avec raison qu’au théâtre, il n’y a pas de détail…)  lesquels livres, dits « pop-up », seront ensuite ouverts pour laisser surgir des paysages. Là on frise le n’importe quoi 

Stéphane Varupenne joue Trissotin, ridicule scientifique, comme on en voit encore aujourd’hui! Comment ne pas être partagé? D’un côté, une mise en scène précise et énergique -mais où le rythme va trop souvent cahotant, surtout à la fin-  un respect absolu du texte. Mais il y a chez Emma Dante, un excès de références au monde contemporain (pantalons de sport, ordinateur pour lire une lettre, téléphone portable, aspirateur pour enlever la poussière du canapé et des fauteuils, et un comique gestuel lassant à force d’être répété, comme ces petites danses de mariées en longue robe blanche.
Lire et orienter Les Femmes savantes vers une esthétique burlesque personnelle. Entre autres,  avec de grandes malles à roulettes apportées par des serviteurs (dont l’une se révèle être des toilettes avec déroulement de papier blanc hygiénique… (Ah! Ah! Ah! comme c’est fin et drôle!!!!)  et d’où sortiront le jeune Clitandre, Chrysale et Ariste. Avec aussi de grosses fleurs perçant tout à coup et par deux fois; les hauts murs habillés de papier peint, avec des costumes et perruques hypertrophiées (cela aussi se veut drôle mais ne l’est pas).
Emma Dante est allée vers un farcesque bas de gamme, avec gags à répétition (l’erreur bien connue, à surtout éviter!) comme ce canapé à fond amovible d’où les personnages s’extraient,  ou ces incursions dans le rangs du public, un procédé bien usé. Tout cela est trop facile mais surtout inefficace.

Et, pour faire moderne, la metteuse en scène introduit des musiques actuelles (Björk, Billie Eilish, les  Clash), un vieux truc assez racoleur. A la fin, il y une très belle image, comme elle sait en faire: un grand cadre doré descend, avec, au centre, tous les interprètes réunis, comme pour une photo de famille. Mais il aura fallu la mériter cette très belle image! Après plus de deux heures parfois drôles mais longuettes…
Même si la pièce n’est pas l’une des meilleures de notre grand auteur, il méritait mieux et fait de la résistance passive au traitement que veut lui imposer la metteuse en scène sicilienne! Il y a en effet comme un sérieux hiatus entre le monde de Molière et celui d’Emma Dante. Cela se passe selon elle « dans une temporalité drôle et grotesque. Mon théâtre toujours dans le grotesque excessif ».
On veut bien mais le dialogue qu’elle entend instaurer et  à tout prix, entre le monde contemporain,  et le temps de Molière, entre ce flot d’images souvent invasif et le texte, ne fonctionne pas du tout. Dommage! Si vous n’êtes pas trop exigeant, vous pouvez aller voir ces quatorze acteurs au jeu précis et qui ont plaisir à jouer la pièce, mais vous risquez d’être très déçu…

Philippe du Vignal

Jusqu’au Ier mars, Théâtre du Rond-Point,  2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème); T . :  

Molière et ses masques, farce rêvésMolière et ses masques,farce rêvée sur la vie et la mort de Molière, écriture et mise en scène de Simon Falguières cène

 Molière et ses masques,farce rêvée sur la vie et la mort de Molière, écriture et mise en scène de Simon Falguières

Cette pièce a été créée en 2024 au festival de l’Hydre III à Saint-Pierre d’Entremont et Mireille Davidovici en avait rendu compte (voir Le Théâtre du Blog). L’auteur et metteur en scène la reprend pour la première fois en scène maintenant avec six interprètes, à la fois acteurs et parfois musiciens (accordéon, guitares). Six modules de tréteaux alignés en bord de la scène avec rideaux blancs coulissants, façon rideaux brechtiens. Et au-dessus, une guirlande  de petites ampoules blanches. Dans le fond, on aperçoit une table de maquillage et un portant avec une vingtaine de costumes récupérés d’anciens spectacles de la compagnie que les actrices et acteurs sans distinction de genre, enfileront le  moment venu,  .

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En première partie de cette Farce rêvée sur la vie et la mort de Molière, des scènes de L’Etourdi  (Victoire Goupil, brillante en  Mascarille, le valet insolent). Une occasion pour Simon Falguières d’évoquer la première comédie et le premier succès du grand dramaturge  français. Mais aussi la vie de l’Illustre théâtre, la troupe que Molière balada pendant douze ans, surtout dans le Sud de la France, notamment à Pézenas (Hérault), la ville d’origine du merveilleux Bobby Lapointe…  Les Etats de Languedoc soutiendront Molière qui avait été invité à jouer par le prince de Conti (Louis de Villiers) mais qui  cessera ensuite de le protéger. 

Dans la seconde partie du spectacle,  sont retracés les  grands moments de la vie de Molière ( brillante et efficace Anne Duverneuil en jeans et chemise blanche) quand il revient à Paris et où il met en scène Nicomède, une tragédie  de Pierre Corneille qui sera jouée devant Louis XIV et sa Cour. Mais c’est un échec. Simon Falguières transforme la  pièce en farce avec des personnages ridicules.  Il y aura aussi l’insolite et surprenante arrivée des deux Dupont (Antonin Chalon et Charly Fournier). Ils racontent un peu de la vie de Molière, ses grandes pièces L’Avare, Don Juan,Les Femmes savantes, Les Fourberies de Scapin et  ses relations parfois difficiles avec Anne d’Autriche ( Manon Rey).

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Défilent entre autres, Louis XIV, Philippe d’Orléans, monsieur frère du Roi, Marie de Médicis, le cardinal Richelieu… Simon Falguières rappelle que Louis XIV( Manon Rey) avait beaucoup aimé Tartuffe… avant de le faire interdire trois jours plus tard, Marie de Médicis ( Louis de Villiers) Richelieu (Victoire Goupil) et Monsieur, frère du roi, Philippe d’Orléans ( Antoine Chalon)  qui protègera Molière (Anne Duverneuil) en jean et chemisier.

L’auteur et metteur en scène montre le grand dramaturge, en vieil homme amoureux d’Agnès dans L’Ecole des femmes et en mari fidèle à Madeleine (Victoire Goupil). Puis, en Alceste dans Le Misanthrope  et en mari  fidèle à Madeleine Béjart (Victoire Goupil)histoire de dire pour Simon Falguières, que la vie amoureuse de notre grand auteur ne fut pas de tout repos,  même si on n’en sait finalement pas grand chose..
« Nous voulons, dit l’auteur et :metteur en scène, utiliser la tradition du tréteau pour faire un grand théâtre populaire de qualité. Une pure comédie sur notre temps, en passant par la figure tutélaire du théâtre français. »
Dans la première partie, le texte, inégal mais sans aucune prétention, a du mal à prendre son envol mais est ensuite plus convaincant dans le second volet : direction d’acteurs, jeu, musique impeccables. Le public très jeune ( ce n’est pas si fréquent et cela fait du bien!) a applaudi chaleureusement ce spectacle parfaitement rodé. Et il y a eu cinq rappels. Cerise sur le gâteau, il n’y a, pour une fois! aucun fumigène… Et  ce théâtre de tréteaux tient aussi la route dans une salle. 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 24 janvier, Les Plateaux Sauvages, 5 rue des Plâtrières, Paris (XX ème). T. : 01 83 75 55 70 de 10 h à 13 h et de 14 h à 18 h.

En itinérance dans le Calvados du 29 janvier au 7 février.

En itinérance dans Paris (XX ème) du 13 au 16 avril. Et avec le Centre Dramatique de Normandie-Rouen, du 24 au 26 avril.

La Mégisserie, Saint-Junien (Haute-Vienne) du 5 au 8 mai. ACB, Scène nationale de Bar-le-Duc, (Meuse) du 19 au 22 mai.

En itinérance dans l’Eure, en juin. 

 

 

 

 

Nous serons toujours là de Ryoko Sekiguchi, Trami Nguyen, Laurent Durupt et Sugioio Yamaguchi

Nous serons toujours là de Ryoko Sekiguchi, Trami Nguyen, Laurent Durupt et Sugio Yamaguchi

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En exergue, la phrase bien connue de l’artiste Christian Boltanski (1944 -2021 : «  Qu’est-ce que la vie, si ce n’est les deux dates, celle de la naissance et de la mort et le tiret qui les relie.» L’artiste avait des rapports privilégiés avec le Japon et la petite île de Teshima:  »Où sont rassemblés, dit-il, tous les cœurs de l’humanité.»  Ou plutôt leurs battements dont il avait fait réaliser des enregistrements conservés là-bas avec soin, qui peuvent être écoutés par les visiteurs. Ceux qui le souhaitent, se font aussi enregistrer les pulsations de leur cœur. On retrouve ici des thèmes chers à Christian Boltanski: lien entre mémoire individuelle et mémoire collective, notion d’inventaire, vie et mort.


C’est aussi de la vie et de la mort dont nous parle ce spectacle mais surtout de la mémoire du goût des aliments, une constante depuis très longtemps, dans l’histoire de l’humanité mais si difficile, voire impossible à conserver. Et encore plus de génération en génération… sinon grâce aux adjectifs mais ils semblent faibles, quand on veut restituer la sensation d’un goût: piquant, amer, acide, épais, fluide, doux, sucré, craquant, pimenté,  fruité, voire peu agréable, etc. après avoir quitté notre bouche? Et quand le son d’une parole ou d’une musique abandonne-t-il l’oreille qui l’a reçue? On se souvient de la belle phrase de Sacha Guitry: « Lorsqu’on vient d’entendre un morceau de Mozart, le silence qui lui succède, est encore de lui. « 

 

© Alexandre Boissot

© Alexandre Boissot

Avant d’entrer dan la salle, les spectateurs reçoivent un long petit plateau où sont soigneusement alignées quelques fines tranches de légumes et un rouleau d’algues noires séchées: un accompagnement du chef Sugio Yamaguchi et que nous serons priés de goûter, quand on nous l’indiquera.  Il y a aussi sur la scène, la musique bien présente, avec piano à queue, clavier électronique et platines, jouée par Trami Nguyen et Laurent Durupt. Mais aussi un texte écrit et dit par Ryoko Sekiguchi. « Pour vivre, dit-elle, plusieurs continuums. Afin que nous soyons toujours là. « 
Nous n’avons pas été très convaincus par cette dégustation, peut-être trop exotique pour nous et le souvenir des saveurs nous a échappé. Mais cela donne envie de reprendre cette expérience chez soi, avec des légumes cuits ou crus: purée tiède de topinambours ou de navets marteau (pas les raves rose, vendus sous le nom de navets), émincés de céleri juste revenus, potage de feuilles de jeunes orties avec un chouya de crème fraîche, bouchée de riz pilaf parfumé de laurier, serpolet et pincée de curry, cuiller de carottes finement râpées et servies aussitôt avec huile d’olive et jus de citron. Tous produits bio et très frais bien entendu; là, vérifiez si la mémoire gustative fonctionne bien… Et pas besoin d’être grand expert pour voir la différence de saveur avec des légumes poussés à coup d’engrais, gardés plusieurs jours dans les frigos de supermarchés…
Le texte sur cette réflexion orale sur le goût en général, et gustatif en particulier, nous a paru vraiment intéressante, même si la balance sonore n’était souvent pas au top. Et ce mariage entre musique au piano et musique électronique, avec ces longs continuums, puis ce silences, nous emmenait vers une échappée belle hors du temps et de l’espace, dans cet espace  feutré, loin, très loin de Paris, et des sirènes de véhicules de police…La Maison de la Culture du Japon es pourtant à côté de la tour Eiffel. Malheureusement, cette pièce  ne s’y est jouée qu’une fois. Les spectacles avec dégustation, sont souvent nombreux mais cette réalisation, finement élaborée, donnera peut-être à d’autres metteurs en scène, envie de s’engager sur cette voie.

Philippe du Vignal 

Spectacle vu le 15 janvier à la Maison de la Culture du Japon, 101 bis quai Jacques Chirac, Paris (XV ème).

 

Marie Stuart de Friedrich von Schiller, traduction de Sylvain Fort, mise en scène de Chloé Dabert

Marie Stuart  de Friedrich von Schiller, traduction de Sylvain Fort, mise en scène de Chloé Dabert

La pièce que le grand dramaturge (1759-1805) a écrite à la fin de sa vie, est souvent jouée en Allemagne mais peu en France.Parce que Marie Stuart aurait fait assassiner son mari, lord Darnley, pour ensuite  se marier avec son amant, James Hepburn, elle est enfermée depuis dix-neuf ans, sur ordre de la reine protestante Elisabeth, au château de Fotheringhay. Elle aurait prononcé alors cette phrase célèbre: « En ma fin, gît mon commencement.» Cette ancienne reine d’Écosse et de France y vit seule avec sa vieille nourrice, Hanna Kennedy.
Mais 
Elisabeth veut éliminer cette rivale, héritière catholique du trône d’Angleterre qui va chercher du secours en envoyant de nombreuses lettres, pour essayer d’échapper à son triste sort. Amias Paulet, son gardien, veille sur elle et Élisabeth hésite à la faire exécuter, même si Burleigh, son conseiller, l’y pousse. Elle semble avoir peur que son image de reine protestante en Angleterre mais aussi dans une Europe plutôt catholique,  en prenne un coup. Il y a donc un conflit royal permanent sur fond de politique et religion.

©Jean-Louis Frenandez

©Jean-Louis Fernandez

Inspirée de faits réels, la pièce, bien construite, est une fiction imaginée par Schiller, puisque ces rivales en fait, ne se sont jamais rencontrées. Mortimer, le neveu de Paulet, soutient Marie Stuart qui lui confie une lettre pour un de ses anciens amants, le comte de Leicester, un des conseillers d’Élisabeth, en espérant qu’il pourra l’aider en intervenant auprès d’elle.
Marie Stuart essaye aussi d’avoir une entrevue avec Elisabeth  qui, prise entre deux feux, semble hésiter à lui accorder. Burleigh lui  conseille de refuser et Leicester, assez faux et cynique, la persuade d’accepter dans la mesure où elle a tout à y gagner, puisqu’elle est en position de force… Elles se rencontreront mais Marie refusera de se soumettre à la reine. Mortimer essayera  de la faire libérer par la force mais en vain et il se suicidera. Élisabeth  finalement signera son arrêt de mort. Mais remis, sans instructions claires, au sous-secrétaire de la reine, Davison qui hésite devant cette responsabilité. Burleigh, lui, confirmera cette condamnation et Marie sera donc exécutée, en partie, à cause de lui. Entre temps, Elisabeth, bouleversée, a voulu la faire délivrer mais trop tard, elle a déjà été exécutée. Elisabeth condamne alors Davison au motif  qu’il n’a pas suivi ses conseils et chasse Burleigh de sa Cour, pour n’avoir pas eu d’elle, une véritable autorisation. Habile, le grand dramaturge fait progresser l’intrigue, comme si l’assassinat programmé de Marie Stuart n’était pas sûr… avec quelques arrangements avec la vérité historique. Mais comment faire autrement, sinon la pièce s’arrêterait vite.  

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Et sur le plateau? Cela commence assez laborieusement… dans un sorte de belle boîte noire conçue par Pierre Nouvel avec certains parois qui peuvent se lever. On y voit la pauvre Reine dans une lumière crépusculaire, écrire des lettres à son bureau noir aux côtés de son gardien tout habillé de noir  (beaux costumes  de Marie La Rocca). Que de noir!  Tous les déplacements sont précis mais l’ensemble reste sec.  Et on se demande pourquoi Chloé Dabert fait jouer ses interprètes en fond de scène dans si peu de lumière, et pourquoi la seconde partie avec en fond de scène, une beau paysage  campagnard (belle toile peinte de Marine Dillard) commence dans une bain de fumigènes: rebonjour les stéréotypes avec,  cette année 2026 juste commencée, déjà sept spectacles fumigénés au compteur!
Tout se passe comme si la metteuse en scène avait surtout voulu réaliser de belles images en clair-obscur et c’est très réussi… Mais la direction d’acteurs  est médiocre et la distribution inégale (manque de présence et de diction chez les acteurs: seuls Sébastien Éveno (Burleigh) et Koen De Sutter (Leicester) arrivent à donner corps à leur personnage. Bénédicte Cerutti (Marie Stuart) s’en sort mais peine à incarner cette reine maudite. On l’a connu mieux inspirée. Océane Mozas, elle, est plus juste en Élisabeth. Mais cette mise en scène, finalement assez prétentieuse, n’a rien de convaincant et l’action en presque quatre heures avec quinze minutes d’entracte, nous a paru bien longue et loin de nous. Bref, Chloé Dabert est passée à côté du grand Schiller. Dommage! Et nous ne pouvons pas vous conseiller ce spectacle.

Philippe du Vignal

Jusqu’au  29 janvier, Théâtre Gérard Philipe, Centre Dramatique National de Saint-Denis (Seine-Saint Denis).

Théâtre du Nord-Centre Dramatique National de Lille-Tourcoing ( Nord) du 3 au 7 février. Comédie de Béthune, Centre Dramatique National-Nord-Pas-de-Calais, du 11 au 13 février. Théâtre National Populaire, Villeurbanne (Rhône) du 25  février au 4 mars.

Comédie de Valence, Centre  Dramatique National Drôme-Ardèche, les 11 et 12 mars. Théâtre National de Bretagne, Rennes (Ile-et-Vilaine)  du 24 au 27 mars.

Théâtre de Pau (Pyrénées-Atlantiques) les 8 et 9 avril. Théâtre de la Cité, Centre Dramatique National Toulouse-Occitanie  ( Haute-Garonne) du 14 au 17 avril.

Fils de Chien (manifeste autophage), texte de Bertrand de Roffignac et Nicolas Kastsiapis, concept, mise en scène et jeu de Bertrand de Roffignac


Fils de Chien 
(manifeste autophage), texte de Bertrand de Roffignac et Nicolas Katsiapis,  concept, mise en scène et jeu de Bertrand de Roffignac

Cet acteur, entre autres chez Olivier Py et créateur hors-normes, maintenant bien connu, est tout à fait intéressant (voir Le Théâtre du Blog); sorti du Conservatoire national, il a, depuis, créé six spectacles.  Le texte?  Inspiré de la vie et d’une nouvelle du Russe Vladimir Slépian, né en 1930 et mort de faim à Saint-Germain-des-Prés en 98, un peintre dont l’œuvre se rattache à l’action painting de Jackson Pollock et à l’abstraction lyrique. En 63, il abandonne la peinture et devient un écrivain de langue française. Sa nouvelle Fils de chien parut dans la revue Minuit en 74 et fit l’objet d’une analyse de Gilles Deleuze et  Félix Guattari, dans Mille Plateaux.
Vladimir Slépian y met en scène un personnage qui a tout le temps faim et qui veut devenir un chien. Ce monologue s’adresse à des interlocuteurs appelés: «Messieurs». Pas loin de Samuel Beckett et avec une bonne dose d’absurde, c’est, aussi et avant tout, une réflexion sur l’aliénation, la folie et notre société. Une Note du propriétaire nous informe qu’il s’agit bien d’un chien, mort écrasé par une voiture et que c’est lui, son propriétaire, qui a transcrit cette rage d’écrire du chien.

« Cette création, dit Bertrand de Roffignac, est l’occasion pour  notre Théâtre de la Suspension, de reconsidérer de façon originale notre manière de faire société. Qui dévore qui ? Comment ? Pourquoi certains mangent quand d’autres sont mangés ? (…) Le Chien serait heureux s’il avait la chance de vous voir. Je pense à lui. Nous pensons tous à lui. Vous aussi vous pensez à lui, pour la simple raison que nous pensons par lui. (…) Le temps d’une soirée, vous serez invités à retraverser les principaux événements de la vie du Chien, figure mythique mi-homme mi-bête, parvenu à renverser les derniers tabous d’une société sur le déclin. Ce récit viendra justifier son goût pour la chair humaine, ses amours contrariées avec une funambule obèse et la fascination progressive dont il fut l’objet pour ce qui s’est appelé notre Humanité. »

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Cela se passe dans la salle aux beaux murs tapissés de bois. Avec, au centre de la scène, un grand caisson noir  rempli d’eau où baignent une table et une chaise en stratifié bleu pâle des années cinquante qu’ont mis à l’honneur, il y a une trentaine d’années, Macha Makeieff et Jérôme Deschamps pour leur… Deschiens. Nos excuses pour ce jeu de mots.
Bertrand de Roffignac, en T-Shirt blanc, pantalon et bottines noires, parfois revêtu d’un grand manteau orange pâle, va, avec ou sans micro, se lancer, marchant et pataugeant dans l’eau ou juste à côté dans un singulier monologue théâtral. Diction irréprochable, énergie à tout épreuve et excellent rapport avec les spectateurs. Un vrai spectacle donc, avec une débauche de lumières de couleur et d’environnements sonores électroniques.
Fils de chien est aussi proche d’une performance d’arts plastiques où le corps, la gestuelle d’un artiste et/ ou sculpteur et/ ou musicien sont à l’honneur mais aussi le temps, l’espace et la relation que l’artiste établit avec le public, parfois debout. Souvent à base de critique sociale et présentée dans une galerie d’art ou un musée, plus rarement dans un théâtre, avec, pour but de susciter une réaction.  Créée une seule fois mais, éventuellement, à nouveau recommencée. Donc, pas loin d’un théâtre-théâtre.
Et ici, dans la lignée de Joseph Beuys, quant à l’animalité. Bertrand de Roffignac tirera un coup de revolver et un petit poulet tombera des cintres. Petit faux poulet couvert de mousse à raser qu’il enverra sur une spectatrice qui le lui réexpédiera illico… 
On est ici dans la lignée, bien sûr, d’Antonin Artaud, mais aussi des happenings d’Allan Kaprow, de George Maciunas, le créateur du mouvement Fluxus et pas loin d’Otto Muehl et Herman Nistch, les actionnistes viennois. Et en France, de Gina Pane. Bertrand de Roffignac agrafera des morceaux de viande ( fausse, on est au théâtre..), sur le le mur gris délavé du fond.  Avec, donc, une petite touche d’art conceptuel…
Brillante, l’adaptation de cette nouvelle est souvent d’une rare violence verbale! Oui, mais, après une quarantaine de minutes, le temps devient long, comme souvent les solos des créateurs actuels et on frise l’ennui, même s’il se passe toujours quelque chose sur le plateau.
Bertrand de Roffignac gère mieux l’espace et le jeu, que le temps et il aurait pu nous épargner ces jets de confettis lancés par deux complices en combinaison noire, à tête de chien. Comme ces fumigènes à jets répétés qui ne servent à rien (peut-être au second degré puisqu’on entend dans le vacarme le mot: fumigène mais les cinquièmes déjà pour nous en janvier !). A ces réserves près, et malgré le froid, miracle d’un samedi soir: le public: une cinquantaine de personnes, jeunes pour la plupart, était bien au rendez-vous et a chaleureusement applaudi ce créateur.
Nous avons besoin de ce théâtre expérimental. Vous pouvez tenter l’expérience et aller voir cet ovni  (pas la peine d’emmener votre tata!).  En plus, vous aurez droit après, à une bonne soupe très chaude de lentilles pour vous réchauffer.  Que demande le peuple? Et il y a ensuite dans la grande salle de l’Epée de bois, 
L’Alphabet des Providences (farce épique) dont l’infatigable  Bertrand de Roffignac  a aussi  écrit le texte et réalisé la mise en scène. Nous vous en parlerons aussi.

Philippe du Vignal

Jusqu’au  1 er février, du jeudi au samedi à 19h et le dimanche à 14 h 30, Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre. Métro: Château de Vincennes+ navette ( attention, pas facile à trouver et parfois fluctuante) ou bus 112. 

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