Michael Kohlhaas, l’homme révolté

 

Michael Kohlhaas, l’homme révolté d’Henrich von Kleist, adaptation de Marco Bellani et Remo Rostagno, traduction d’Olivier Favier

Kohlhaas 4Le remarquable écrivain allemand né en 1777, qui s’est suicidé  trente quatre ans plus tard, n’a été connu en France que tardivement. Mais surtout après que Jean Vilar ait monté Le Prince de Hombourg. Depuis Eric Rohmer mit en scène La Petite Catherine de Heilbronn qui avait déjà été adaptée par Jean Anouilh mais en fit aussi un téléfilm, et on joua aussi un peu  partout La Cruche cassée, et Penthésilée. Le fameux texte théorique, Essai sur les théâtre de marionnettes fait maintenant partie des classiques dans toutes les écoles de théâtre.  Et  le même Eric Rohmer adapta une nouvelle comme La Marquise d’O.  Mais aussi des cinéastes s’intéressèrent aussi à l’œuvre d’Henrich von Kleist comme Volker Schlöndorff ou Marco Bellochio qui fit une adaptation de Mickael Kohlhaas, mais bien après qu’une version théâtrale en ait été jouée en France dès les années 80…

Henrich von Kleist  y raconte  la tragédie d’un marchand de chevaux aisé qui doit conduire à pied une centaine de chevaux avec un serviteur pour les vendre à la foire de Dresde. Mais un noble châtelain va exiger un laisser-passer sur sa route, et retiendra en gage le serviteur et deux superbes bêtes auxquelles le marchand  tenait beaucoup. Quand il reviendra de la foire trois semaines plus tard, il retrouvera son serviteur très malade et les deux chevaux maigres, épuisés et blessés par des journées de labour. Il portera plainte mais  le noble est puissant et influent et  il n’obtiendra donc rien. Lisette, la femme de Michel Kolhlhaas, venue présenter une requête à l’Empereur se blessera mortellement en tombant.

Bref, dans une situation sans issue, Michael Kohlhaas, honnête marchand et père de famille, révolté et de plus en plus obsédé par la grave injustice dont il est l’objet, même si on lui répète qu’il ne s’agit après tout que de deux chevaux, va se transformer en terrible criminel. Avec une bande de serviteurs armés, puis ensuite aussi de volontaires, il va rechercher en vain ce châtelain qui s’est enfui successivement dans plusieurs villes pour lui échapper. Michel Kohlhaas incendie les maisons de tous ceux qu’il soupçonne d’avoir protégé la fuite du noble, et les fait tuer sans aucun état d’âme…  «  En un mot, le monde aurait béni sa mémoire, dit Henrich von Kleist, sans les circonstances qui l’amenèrent à pousser à l’excès, une seule vertu, le sentiment de la justice, et en firent un brigand et un meurtrier. »

L’empereur de Prusse voyant que la révolte personnelle de cet homme furieux d’avoir été bafoué devient dangereuse, le fera pendre au motif que son attitude exigeante risque de mettre en cause son pouvoir impérial, et celui de son armée… donc la bonne marche et l’identité du pays tout entier. Ou comment le vol de deux chevaux qui aurait pu n’être qu’un simple fait divers, va, à cause d’un très mauvais fonctionnement de la justice, finalement enflammer un pays tout entier quand un groupe social s’estime avec raison, et sur des preuves réelles être la proie d’un mépris évident par le pouvoir en place. Cela rappelle, bien entendu, les récentes violences policières en France…

Gilbert Ponté, seul en scène, raconte cette tragédie sur le modèle italien du théâtre-narration et, à le voir, on pense tout de suite au grand maître Dario Fo dont il a un peu l’allure physique. Voix chaleureuse et diction impeccable, Gilbert Ponté est un conteur né, et raconte cette histoire comme s’il l’inventait, au fur et à mesure que progresse le récit. On VOIT vraiment les scènes qui se succèdent dans les différents lieux : la route,  le tribunal, le château puis les villes attaquées. Mais l’acteur qui est ans doute aussi son propre metteur en scène, ce qui n’est jamais l’idéal, maîtrise moins bien sa gestuelle qui, déjà trop souvent pléonastique et répétitive, est trop invasive, puisque on se trouve à peine à quelques mètres de lui !

Et il suffisait de fermer les yeux un moment, comme si on l’écoutait à la radio, pour que cette aventure prenne tout à coup une autre dimension, et que l’on sente tout le souffle épique de cette histoire que le conteur réussit sans peine à transmettre.
Mais cette cave aux beaux murs de pierre taillée blanche, trop petite et peu pratique avec ses deux gros piliers, convient mal à ce type de théâtre-récit et de toute façon, à tout spectacle de théâtre. On souhaite à Gilbert Ponté de trouver un plateau parisien plus grand et donc mieux adapté… Il le mérite amplement.

Philippe du Vignal

Théâtre Essaïon, 6 Rue Pierre au Lard, 75004 Paris. T : 01 42 78 46 42, les seuls lundi et mardi à 19h45, jusqu’au 27 juin.

 

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Archives pour la catégorie critique

Ma Solange, comment t’écrire mon Désastre, Alex Roux

Ma Solange, comment t’écrire mon désastre, Alex Roux de Noëlle Renaude, mise en scène de François Gremaud

Ma Solange, comment t’écrire mon désastre, Alex Roux -de Noëlle Renaude -THEATRE OUVERT -

photo Christophe Reynaud De Lage

Aventure littéraire et défi théâtral, menés par l’auteure avec l’acteur Christophe Brault, ce feuilleton écrit de 1994 à 1997, et joué au fur et à mesure de sa rédaction, en livraisons de quarante-cinq minutes, interrompues arbitrairement par la sonnerie d’un réveil, apparaissait alors comme un objet expérimental dans le paysage. Aujourd’hui, quatre comédiennes donnent corps à ces voix multiples; assises à une table avec quelques accessoires sonores (clochettes, klaxon, boîtes à musique, magnétophone et vieux tourne-disques), elles lisent-jouent l’intégrale de l’œuvre en dix-huit épisodes, d’une heure chacun. Non pas des personnages (elles n’ont pas le temps d’en composer) mais des êtres prennent ici soudain la parole pour dire leurs petits et grand désastres.

François Gremaud a découvert ce texte à l’INSAS de Bruxelles, quand son professeur, Jean-Marie Piemme proposa aux élèves, comme exercice d’acteurs, de s’emparer d’une page par jour. Quelques années plus tard, ce metteur en scène suisse passe à l’acte, à la demande d’Heidi Kipfer, à l’origine de ce quatuor de femmes qu’elle forme avec Valérie Liengme, Stefania Pinnelli, Anne-Marie Yerly.

Saisis au vol, ces fragments foisonnants et protéiformes nous transmettent les bruits des gens, avec leurs accents et leurs défauts de langue: zozotements, bégaiements, hésitations, etc. Les interventions sont réglées avec minutie, interprétées comme une partition musicale. S’y mêlent des chansonnettes et, à plusieurs reprises, des cantates de Jean-Sébastien Bach, entonnées en chœur, comme autant de respirations dans un cet amoncellement de vivants et morts, où personnages, récurrents et sporadiques, cohabitent. A une longue plainte d’épouse insatisfaite, succède ainsi la demande d’un voisin en manque de tire-bouchon, puis c’est l’interminable liste de décès —parents, voisins et animaux confondus— que débite, par intermittence, une actrice sur un hymne funèbre…

Le metteur en scène a su trouver les bonnes pistes pour nous guider à travers ce texte inépuisable et en faire un spectacle populaire et réjouissant. Il ne faut pas manquer Ma Solange, comment t’écrire mon Désastre, Alex Roux, même si on attrape seulement un ou deux épisodes de ce feuilleton en cours. Espérons qu’une tournée suivra. Et, bien sûr, on peut aussi le lire.

 Mireille Davidovici

Théâtre Ouvert, 4 Cité Véron, 75018 Paris T. 01 42 55 74 40, jusqu’au 18 mars. Le texte de Noëlle Renaude est publié aux Editions Théâtrales

* Michel Corvin in Noëlle Renaude, Atlas alphabétique d’un nouveau monde, Edtions Théâtrales

Politique documentaire théâtral, épisode 2017

 

Politique documentaire théâtral, épisode 2017, création collective, mise en scène de Florian Sitbon


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«Sommes-nous encore politiques? se demande Florian Sitbon, ce documentaire théâtral propose une plongée dans l’âme tourmentée du pays. un objet théâtral unique où éclatent les errements, les colères et les utopies d’un peuple qui hésite entre démission et insurrection.»

Ses comédiens et lui ont ainsi recueilli une centaine de précieux témoignages d’une liberté de parole totale : soit une matière brute sur l’utopie et le pragmatisme en politique, la représentation parlementaire, l’émigration et la crise économique… On entend ainsi Mike le musicien, Lisa, une  étudiante, Philippe, un pompier-sdf,  Jean-Claude, un entrepreneur, etc. tous très bien interprétées par Jean-Paul Bezzina, Valentine Catzéflis, Jean-Marc Coudert, Samantha Markowic, Elizabeth Mazev, (tout à fait remarquable) et Florian Sitbon.

Rien sur ce plateau peu profond qu’une table et des chaises. Cela commence par une habile projection d’images d’actualité avec les candidats actuels de l’élection présidentielle mais aussi de migrants sur des canots pneumatiques en méditerranée. Images qui s’inscriront de nouveau comme une piqûre de rappel encore deux fois sur le fond de scène noir.

Les personnages-ou plutôt ces silhouettes-font entendre avec les mots de tous les jours, la parole de gens qui nous ressemblent avec leur détresse personnelle, ou leur générosité et leur interrogation quant à l’aide qu’ils peuvent apporter aux milliers de migrants qui vivent sur le trottoir dans des conditions insalubres en plein Paris. Ou encore  sur leur vie à Paris parfois d’une très grande pauvreté  ou qui n’a, selon eux, plus grand sens : «Il y a pas de vie familiale. la télé à détruit en soixante ans toute la vie sociale. je veux dire il y a soixante ans il y avait les petits pépés assis à 6 heures du soir qui jouaient aux dames. euh t’avais les enfants qui jouaient dans la rue. maintenant tout le monde regarde la télé. ils regardent la télé quand ils bouffent, jusqu’à ce qu’ils s’endorment. ils mettent les nouvelles quand ils se réveillent et partent en courant à l’école. enfin à l’école ou au boulot. (…) il y a pas donc pour avoir des idéologies il faut d’abord penser, or tout est programmé pour plus avoir le temps de penser. »

Et ce type de collage scénique fonctionne ? Pas toujours… mais aux meilleurs moments, Florian Sitbon, par ailleurs conseiller d’arrondissement dans le XVème et candidat à la députation, arrive, comme il dit, à «faire théâtre» de cette matière brute, selon l’expression d’Antoine Vitez, et ces personnages semblent même parfois se répondre dans un dialogue habile qui balance entre l’incarnation et la simple citation. Il y a juste et c’est assez bien vu, le titre du chapitre, leur prénom, l’initiale de leur nom et leur profession qui s’affiche discrètement sur le mur noir.

 Le tout est forcément inégal-cela traîne parfois en longueur-et, si on sourit parfois, il y a aussi des moments un peu ennuyeux où le metteur en scène n’arrive pas à mettre en place un véritable discours théâtral. Et il y a, vers la fin, une subite panne de courant : les comédiens doivent donc alors se rassembler autour d’un tout petit feu!  Mais le régisseur, muni de sa grosse boîte à outils, arrivera à réparer la panne ! Ah ! Ah! Ah! Florian Sitbon aurait pu nous épargner ce genre de ficelles qui ressemblent à des cordes !

En fait, manque sans doute ici la puissance de tir à la fois cynique et souvent du plus haut comique qu’Hervé de Lafond et Jacques Livchine ont réussi à insuffler chaque mois depuis plusieurs années à leur «kapouchnik», un cabaret socio-poético-politique avec un dizaine de complices, devant un public aussi fidèle que populaire à Audincourt, près de Montbéliard.

Mais que cela ne vous empêche pas d’y aller voir; après tout, pour une fois, que le théâtre contemporain est proche de l’actualité! C’est au métro Lamarck-Caulaincourt mais vous êtes prévenu: il vous  faudra monter les quelque cinq étages des fameux escaliers de Montmartre …

Philippe du Vignal

Ciné XIII Théâtre 1 avenue Junot Paris 18ème, jusqu’au 30 avril.

 

 

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Le Vol du Rempart

 

Le Vol du Rempart, de et avec Vincent Martinez, Katell Boisneau, Moïse Bernier et Nicolas Bachet, mise en scène de Pierre Tallaron, musique et textes de Nicolas Bachet

Ils sont quatre acrobates au mât chinois mais Katell Boisneau est aussi harpiste, Nicolas Bachet, musicien, compositeur et slameur, Moïse Bernier, clown et musicien, et Vincent Martinez, danseur: cette petite compagnie de cirque n’imagine pas l’acrobatie sans musique en direct. Cela commence avec un un texte médiocre et mal dit, mais heureusement les choses s’éclairent avec la montée à un mât chinois traditionnel et des acrobaties à son sommet. C’est déjà impressionnant et sublime de virtuosité, notamment, après son complice qui descend très vite, et Katell Boisneau qui le fait lentement, tête en avant…

Mais les quatre complices ont imaginé aussi un nouveau dispositif: un autre mât chinois mais culbuto d’environ quatre mètres, c’est à dire monté sur un support base d’une demi-boule lestée qui va servir de contre-poids.Comment dire les choses de façon plus précise…  Ils vont s’en servir à tour de rôle ou à plusieurs. Et ils glissent dessus, s’envolent tout au bout de la perche avec facilité, grâce à ce contrepoids qui restitue toute l’énergie capable de les faire s’envoler comme par miracle, puis retombent sur le sol, quand même veillés de près par les autres. Cela suppose en effet, bien entendu, un énorme travail de précision et de solidarité, pour arriver, ce qui n’est pas incompatible, à cette grande élégance acrobatique. Ou ils tournent autour, et passent, méprisant le danger, en dessous du socle qui oscille sans cesse…puis sautent dessus parfois à trois en même temps

Tous encore plus impressionnants de force et de virtuosité qu’au mât fixe. Il y a ici, au delà même de ce travail physique, quelque chose de métaphysique dans ce déséquilibre permanent, l’image même de la condition humaine. Soutenue par le merveilleux grincement amplifié de la demi-sphère, et par la harpe, la guitare électrique et le violon. Et, dernière vision d’une intense poésie,  on retrouve les acrobates en équilibre, accroupis sur une perche souple oblique, accrochée au sol…

La mise en scène, un peu hésitante, manque de rythme, surtout au début; mais qu’importe, Le Vol du rempart, est un spectacle remarquable de sensibilité, et on ne cesse d’admirer l’énergie de ces corps en mouvement qui s’approprient avec une certaine espièglerie l’espace aérien. On ne saurait trop conseiller à M. Laurent Wauquiez, président la région Rhône-Alpes-Auvergne, (ce monsieur n’aime guère les écoles de cirque, selon lui trop coûteuses!), de prendre le temps d’aller voir la compagnie du Mauvais coton sous ce petit chapiteau…Le public, lui, l’a applaudie chaleureusement.

Philippe du Vignal

Espace Cirque d’Antony, rue Georges Suant, 92160 Antony. T. : 01 41 87 20 84, jusqu’au 26 mars

Timon d’Athènes de William Shakespeare

©Antonia Bozzi

©Antonia Bozzi

 

Timon d’Athènes de William Shakespeare, texte français de Jean-Claude Carrière, mise en scène de Cyril Le Grix

On connaît mal l’histoire de Timon d’Athènes, une pièce rarement jouée, et la mise en scène de Peter Brook (1975) l’avait peut-être éclairée d’un jour trop tendre. Tendre, l’affaire ne l’est pas. Celle d’un richissime viveur qui se croit désintéressé parce qu’il ignore la source de sa fortune, et généreux parce qu’il la dilapide auprès de courtisans intéressés. Nous sommes tous frères ! Ce que je vous donne, vous me le rendrez au besoin ! Point : le besoin arrive, tous se dérobent et de façon fort peu élégante, se préparent à rattraper le coup au cas où la ruine de leur «ami» n’aurait été qu’un jeu, qu’une ruse.

Déception et rage de celui qui se croyait au cœur d’une fraternité. Il va, tel «une post-vibration du Roi Lear» selon Douglas Brown, se réfugier sur une lande, au bord de la mer, vivant de racines, et maudissant tout le genre humain. Excessif dans le dénuement, comme il l’avait été dans la richesse vaine. Et, à force de creuser la terre, il va trouver un trésor qu’il utilisera à pervertir autant que possible, ceux qui auraient la mauvaise idée de venir le voir.

Entre temps, la même ingratitude a été manifestée au général Alcibiade par les mêmes notables, si bien que, par représailles, il menacera les murs et le peuple d’Athènes. Lui, contrairement à Timon, prendra le temps de trier les bons et les méchants, pour sauver une ville qui abrite au moins un juste, l’intendant Flavius, honnête, actif et utile, qui sait faire de l’argent autre chose qu’un bain stérile à la Picsou.

William Shakespeare et Jean-Claude Carrière n’y vont pas avec le dos de la cuillère, et on est frappé par la cruelle rencontre entre l’époque élisabéthaine et la nôtre, quant aux affaires d’argent et de corruption. Les formules font mouche et on croirait qu’elles ont été écrites pour les clients des paradis fiscaux, ou pour nos élections présidentielles… Évidemment, on rit, comme chaque fois qu’une vérité se dévoile avec brutalité, et on épouse la hargne de Timon : elle nous venge.

On aime bien Flavius, mais la fidélité et le bon sens manquent d’attrait. La mise en scène a cette énergie directe, comme Patrick Catalifo (Timon), pas très à l’aise dans une première partie riche en moments parodiques avec des notables corrompus et lâches à souhait mais encombrée d’un numéro de danseuses sexy (?) sans grâce et longuet. Mais dans la seconde partie, en misanthrope absolu, l’acteur est puissant, souple comme une lame et il n’y a pas un mot qu’il ne retourne aussitôt à son adversaire. Il ne voit en autrui qu’un ennemi, avec une efficacité sanglante, augmentée d’une bonne dose d’humour. Ne vous attendez pas à une analyse intellectuelle de la pièce : la mise en scène ne fait pas de chichis. D’aucuns diront, pas assez ! Un parti pris qui  se discute…  Cyril Le Grix va droit au but, prend l’affaire à bras le corps et la fait soutenir par la musique d’un beau trio de jazz qui impulse les scènes.

Pas d’analyse, pas de commentaire mais, avec une scénographie juste et commode, ce spectacle est avant tout défoulatoire. Le public endosse un moment la colère de Timon, pour se souvenir de la sienne. Cela ne fait pas de ce Timon d’Athènes, un spectacle populiste : on ne sort pas de là, renforcé dans la conviction du «tous pourris», mais bien étrillé par la gigantesque révolte de Timon. Un spectacle efficace, donc, et ce n’est pas un vilain mot.

Christine Friedel 

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 2 avril. T. : 01 43 28 36 36

 

 

Détruire d’après Détruire dit-elle de Marguerite Duras

 

Détruire d’après Détruire dit-elle de Marguerite Duras, adaptation et mise en scène de Jean-Luc Vincent

 

(C)JOSSELYN LAMBERT

(C)JOSSELYN LAMBERT

Maurice Blanchot considère Détruire dit-elle comme la description d’un possible film fantastique où les personnages posent leur énigme : «Qui sont-ils ? Certes des êtres comme nous : il n’en est pas d’autres en ce monde. Mais, en effet, des êtres déjà radicalement détruits (d’où l’allusion au judaïsme) … »

 Lente érosion et dévastation, mouvement intérieur de mort qui mène à la douceur, attention à l’autre, amour non possessif : «Détruire dit-elle, et muter. Les événements de mai 68 résonnent ici dans cette volonté idéalisée et obstinée de tout anéantir et raser, pour pouvoir enfin recommencer et initier à nouveau des lendemains qui chantent.  Sur le film Détruire dit-elle (1969), Marguerite Duras écrivait : «J’essaie de situer le changement de l’homme, enfin le stade révolutionnaire au niveau de la vie intérieure. Je crois que si on ne fait pas ce pas intérieur, si l’homme ne change pas dans sa solitude, rien n’est possible… »

Détruire dit-elle participe de l’idée du bonheur mais aussi des rêves et espoirs trop souvent déçus, lentement corrodés par le temps, le désir et les passions inassouvies : ainsi parle Alissa (Edith Baldy) qui, avec le professeur Max Thor (Xavier Deranlot) et le juif Stein (Airy Routier), rencontrent dans le parc d’un hôtel, la mystérieuse Elisabeth Alione (la danseuse Isabelle Catalan) : «Sur la chaise longue, elle a bougé. Elle s’est retournée et s’est rendormie, les jambes étirées, disjointes, la tête prise dans son bras. » Max Thor passe devant elle furtivement et  sans lui parler.

 Ces êtres contemplateurs, s’immiscent dans sa vie, et la bouleversent.  Et l’action, à proprement parler, est absente de la scène, sinon par l’invasion chez eux d’une sensation tonique de cette conscience vivante et partagée, de la fin d’un monde. Le théâtre vient ici de la parole libérée de Stein, avec une impudeur affichée de dire, et de faire dire; et le spectacle se déroule alors comme un mystère à la Maurice Blanchot, dans une représentation inattendue, musicale, de la destruction.

Un désir absolu, loin de tout libertinage, circule alors d’une figure à l’autre, avec la flamme d’une passion partagée, au-delà de la morale, amorale enfin. Le «moi» n’existe plus, au profit de l’énergie d’un désir circulant de l’un à l’autre. Alissa, la jeune épouse de Max Thor, est attirée par Stein dans la complicité et la folie, et ces trois personnages abandonnent l’«avoir» pour l’«être», dans une attitude non sentimentale.

 L’ancien monde est révolu : plus d’Histoire (la matière enseignée par Max Thor), plus de références ni de mémoire, et elle fait place à la musique et l’art de la fugue. Une forêt profonde jouxte le parc de cet hôtel, et il y a comme une invitation à parcourir ensemble cet espace sauvage inconnu.

La mise en scène de Jean-Luc Vincent accroche l’œil, sous l’éclairage vif et précis de cette écriture durassienne, si reconnaissable, de cet esprit libre et ouvert à l’autre. Comme dans l’obscurité d’une salle de cinéma, brille tout à coup ici l’éclat de spots pour un tournage de film, sur une petite table de jardin; une femme et un homme boivent un verre. Ils parlent de la création littéraire, et on entend au loin le bruit régulier et sec des balles sur les raquettes de tennis. Villégiature estivale et repos…

 Anne-Elodie Sorlin est une Marguerite Duras espiègle, qui marche, puis fait quelques pas de danse sur une fugue de Jean-Sébastien Bach. Facétieuse, avec de grosses lunettes, en petite jupe d’été jaune paille, cigarette à la main et diction tout de suite identifiable, répétitive et saccadée. Une audace ludique et juste pour redonner vie à une écrivaine disparue en 1996, et nous nous amusons d’une telle pertinence… Julien Derivaz est l’homme au pull rouge, et Yann André, le compagnon de Marguerite avec qui elle commente ses choix de fiction. Le couple regarde autour de la table, ces personnages infiniment humains que rejoint l’époux d’Elisabeth Alione (Jean-Luc Vincent). Certains se délivrent parfois d’eux-mêmes en hurlant!

Un voyage au cœur de la création de Marguerite Duras à travers une belle transformation de la fiction romanesque en théâtre.

 Véronique Hotte

Studio-Théâtre de Vitry, 18 avenue de l’Insurrection, 94400 Vitry-sur-Seine. T: 01 46 81 75 50, jusqu’au 6 mars. Théâtre de Vanves, Festival Ardanthé, le 21 mars.

Théâtre Dijon-Bourgogne, Festival Théâtre en mai, les 21, 22 et 23 mai.

 

 

Comédia infantil,d’après le roman d’Henning Mankell

 

Comédia Infantil, d’après le roman d’Henning Mankell, traduction d’Agneta Ségol et Pascale Brick-Aïda, mise en scène de Françoise Lepoix et Nicolas Fleury

 

IMG_0566Vous  avez devant vous une femme qui vous dit : je m’appelle José Antonio Maria Vaz, je suis boulanger: le début d’un récit, et le début du théâtre, d’un jeu de vérité : on sait où on est, et l’imaginaire peut prendre toute sa place. Ce que raconte Henning Mankell, en revanche, n’a rien d’imaginaire quand il évoque la guerre civile entre le FRELIMO (Front de libération du Mozambique) et le RENAMO, parti d’opposition soutenu par ses voisins inquiets, Rhodésie et Afrique du Sud sous l’apartheid contre un Mozambique socialiste. Et il rappelle le souvenir d’un miracle, la  création, dans l’illusion lyrique de la libération du pays, du Teatro Avenida.

Henning Mankell a bien connu celle qui le dirigeait, Manuela Soeiro, une révolutionnaire héroïque qui n’a voulu qu’une chose, une fois du côté du pouvoir : bâtir un théâtre, celui où il a lui-même œuvré. Il s’est inspiré d’elle pour créer le personnage de Dona Esmeralda, qui construit obstinément son théâtre, et le finance en y intégrant une boulangerie. La culture, pain de l’âme…

Ce soir là, donc, le boulanger raconte. Un soir, stupéfait, il a trouvé au milieu de la scène un enfant blessé de deux balles, qui ne lui a demandé qu’une chose : qu’il l’emmène sur le toit du théâtre, pour y respirer. Et là, neuf nuits durant, le boulanger écoute le récit de l’enfant, jusqu’à ce que… Cela ressemble à un conte où il y aurait des innocents lumineux comme le petit Nelio, ce gavroche d’Afrique de l’Est, face aux ogres et aux balles perdues.

Ce qui pourrait n’être qu’un récit, s’édifie peu à peu en théâtre. D’abord, par le biais de ce récit à étages,  avec une première pierre posée par la façon dont Françoise Lepoix se campe sur scène. Elle affirme sans le dire : ma légitimité à raconter cette histoire, c’est mon désir de le faire.  Et Bertrand Binet, guitariste et acteur, sans bouger de son coin, et le plus souvent sans rien dire, dialogue, intimement ou de très loin, avec l’actrice, créant un espace qui élargit le cercle de lumière du conteur.

La lumière et le travail du son achèvent de construire l’édifice. En un fondu enchaîné imaginaire, on glisse de la salle d’Aubervilliers au théâtre de Maputo. Voilà un spectacle simple et fin qui vous emmène loin dans l’émotion et la tendresse, avec une grande inquiétude pour ce monde décidément incapable de se guérir.

Christine Friedel

Théâtre de la Commune, 2 rue Edouard Poisson, 93300 Aubervilliers. T: 01 48 33 16 16 jusqu’au 10 mars.

Le roman d’Henning Mankell est publié aux éditions de l’Arche.

 

Honneur à notre élue

Honneur à notre élue

©Giovanni Cittadini Cesi

Honneur à notre élue de Marie NDiaye, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia

 

Il s’agit d’une sorte de conte sur la vie d’une démocratie, avec une élection locale, ou plutôt sur ses dessous pas toujours glorieux: calomnies, achats de vote, et coups bas dans la campagne d’affichage, et cela, quelque soit le parti en cause. L’auteure a écrit la pièce, il y a trois ans, donc, dit-elle, mais sans rapport avec les élections présidentielles à venir. Disons que le hasard fait bien les choses dans une programmation de saison…

Une élue depuis vingt ans, bien sous tous rapports, mariée, deux enfants, très intègre, sans aucune casserole. Bref, cette femme qui dérange, a remporté des élections par 17. 398 voix contre 2.101 voix, et, comme on le voit au début dans une trop longue vidéo, elle est applaudie et respectée par tous même par son adversaire, dit «l’Opposant». Mais Sachs son adjoint et lui, furieux, n’acceptent tout de même pas d’avoir été battus. Et, si on a bien compris, ils vont monter une machine de guerre : un vieil homme et son épouse-assez caricaturaux-arrivent un soir dans la maison de l’Elue où ils s’installent; ils prétendent être ses parents!

Lui et elle, odieux avec son mari comme avec leurs enfants, et tous les deux d’une insupportable vulgarité,  disent partout que cette prétendue fille leur a fait subir les pires saloperies. L’Elue prise au piège, semble accepter  cette situation mais, on ne sait pourquoi, ne dit rien, et semble tétanisée, même quand son mari qui n’en peut plus, menace de partir avec les deux enfants. Un des rares moments un peu crédibles de cette pièce.

Frédéric Bélier-Garcia a mis en scène une sorte de conte fadasse qui se voudrait cruel mais finalement pas très subtil, même si pour le metteur en scène, «ce n’est pas un conte mais une tragi-comédie chorale, contemporaine, fantastique, sur le monde tel qu’il va ici». Un grand écran de télévision, quelques meubles pour figurer salle à manger et salon avec tapisseries aux murs, quelques gradins de stade couvert pour une grande réunion de parti avec une table nappée de blanc pour un pot de fin d’élections. Voilà pour ce qui ressemble à une scénographie qui peine à remplir ce grand plateau où les acteurs semblent un peu perdus.

Le compte n’y est pas tout à fait : les scènes se succèdent sans véritable fil rouge et on peine  à s’intéresser à ce semblant d’histoire, pas très subtile, qui navigue entre actualité électorale et conte philosophico-socio-politique. La faute à quoi? A la fois à des dialogues bavards et peu convaincants, à des personnages et à l’intrigue pâlichons mais aussi à une mise en scène qui manque singulièrement de rythme. Ce qui pourrait être une pochade, passerait peut-être en une heure, mais a bien du mal à exister, pendant… quelque cent dix très très longues minutes !

Jean-Paul Muel et Chantal Neuwirth, grands-parents de comédie de boulevard, apportent bien une petite bouffée de comique-courte sans doute mais savoureuse-dans un océan d’ennui. Isabelle Carré, comme toujours impeccable, essaye en vain donner vie à un personnage inconsistant. Et, comme les autres comédiens, tous avec voix amplifiée (on se demande bien pourquoi! cela n’arrange rien), Patrick Chesnais ne semble vraiment pas croire à cette pauvre intrigue, et a souvent une diction des plus approximatives…

Bref, rien ici n’est vraiment dans l’axe. Une soirée décevante, et on ne vous poussera vraiment pas à aller y voir de plus près…

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point 2bis avenue Franklin-Roosevelt Paris 8ème. T : 01 44 95 98 21, jusqu’au 26 mars.

 

 

Métamorphoses, d’après Les Métamorphoses d’Ovide

 

Métamorphoses, d’après Les Métamorphoses d’Ovide et Les Contes d’Ovide, de Ted Hughes, traduction française de Patrick Reumaux, mise en scène d’Aurélie Van Den Daele

b1ef2314ef5970b59ad9ff8801b007d4Sur le plateau, un grand écran où défile un paysage mouvant de nuages dans un bruit d’ouragan, et où s’inscrit Prologue : chaos; Ted Hughes narre en vers la création du monde en une langue fulgurante de beauté, incisive. Ce grand poète anglais (1930-1998) est surtout connu en France, à travers le destin tragique de sa femme, la poétesse Sylvia Plath, dont le suicide le hanta jusqu’à sa mort, d’autant que les féministes américaines s’emparèrent de ce personnage pour vouer son conjoint aux gémonies.

Publiés peu avant sa mort dans son pays, et parus en France en 2002, Les Lettres d’anniversaire, adressées toute sa vie à la défunte et Les Contes d’Ovide rencontrent aujourd’hui le théâtre*. « Les Métamorphoses, dit Aurélie Van Den Daele, me poursuivent depuis l’enfance, et je rêvais souvent de dieux démoniaques, d’êtres mi-hommes, mi-animaux, et de ces paysages menacés par le chaos.» Au cours de ses recherches, elle découvre Les Contes d’Ovide : «Voilà l’univers qui s’ouvre devant moi, une langue puissante, évocatrice, contemporaine… Je suis tombée amoureuse de ce geste poétique. » 

Pour transposer les textes d’Ovide et Ted Hughes, elle a choisi une scénographie minimaliste qui nous plonge dans un quotidien contemporain. Une vidéo abstraite, ancrée dans le cosmique, est projetée avant, après et, pour masquer les changements de décor, entre les trois contes proposés. Le titre du premier: Térée /Si le ciel ne me tombe pas sur la tête, s’inscrit sur l’écran. Dans une salle des fêtes, on célèbre les noces de Térée et Procné, fille de Pandion, roi d’Athènes. Les époux dansent au rythme d’une guitare et d’une batterie, et on chante des chansons mièvres d’aujourd’hui, comme : Et si tu n’existais pas de Joe Dassin. Mais la mariée est en noir et, dans ce décor banal, s’ourdit la pire des vengeances. Bientôt Procné va donner naissance à un fils. Envoyé à Athènes quérir Philomène la sœur de Procné, Térée va la violer, puis lui couper la langue puis il l’enfermera dans une forêt profonde… Mais les deux sœurs se retrouvent, et Procné fait dévorer son propre fils à Philomène: «La vengeance avait avalé tout son être». Au terme de ce festin cannibale, les protagonistes sont transformés en oiseaux : Térée « était devenu une huppe/ Philomène/ Un rossignol sanglotant dans la forêt/ Procné, une hirondelle se lamentant/ Tout autour du palais. »

Moins long, l’épisode de Phaéton, fils du Soleil, n’en est pas moins tragique. Mais on assiste surtout à l’accouchement de sa mère, à l’orée d’un feu d’artifice de 14 juillet, puis aux tentatives de l’enfant pour retrouver son père, monter jusqu’à lui et chevaucher son char céleste… Phaéton finit dans des crépitements d’éclairs et un écran de fumée, foudroyé par Jupiter…

Troisième tableau : Erysichton, où on prépare le vernissage d’une installation, Une nature morte constituée d’un arbre maigrelet, au pied duquel les artistes apportent une tête de sanglier et une peau de renard aplatie au fer à repasser. Parodie efficace qui décale l’horreur de la punition infligée à Erychton par la déesse Cérès. Elle l’a condamné, pour avoir coupé un de ses arbres sacrés, à une faim intarissable, jusqu’à se qu’il se dévore lui-même. La mise en scène suggère seulement son supplice.
Les Quatre Âges de Ted Hughes, en forme d’apocalypse, clôt le spectacle.

Nous avions beaucoup apprécié Peggy Pickit voit la face de Dieu de Roland Schimmelpfennig (voir Le Théâtre du blog) présenté en novembre 2014 par Aurélie Van Den Daele. Nous avons été moins convaincus par  son Angels in America malgré l’intelligence de la mise en scène. Ici, nous restons ici encore sur notre faim. Même si la direction d’acteurs, efficace, radicalise le propos, et la transposition dans le contemporain contribue aussi à vivifier cette mythologie. Les images, les confrontations corporelles apportent une tension dramatique, parfois parasitée par un sous-texte issu d’une «écriture de plateau».

Dans cet ensemble inégal, la première séquence occupe plus de la moitié des cent-dix minutes de la soirée. Les nombreuses entrées et sorties des personnages rompent le rythme et l’intensité tragique. Phaéton peine à trouver sa traduction scénique. Seul, le dernier tableau semble vraiment en accord avec le projet. Par ailleurs, le son tonitruant (que ce soit volontaire ou non), de la musique et des voix off, dilue aussi la force des situations.

Mais ce spectacle nous invite à faire connaissance avec l’œuvre de Ted Hughes dont on peut apprécier la texture dans le prologue et l’épilogue comme dans les quelques vers projetés sur le mur qui décrivent l’action. Ce poète, à la langue âpre des paysans du Yorkshire, parle d’une nature féroce où renard, corbeau ou brochet rendent compte du désastre des humains. Il aborde aussi sous l’angle de la violence, les vingt-quatre épisodes qu’il a tirés des Métamorphoses. Inspiré par l’aspect apocalyptique du poème d’Ovide, plus que par son côté bucolique ou sacré, c’est à la «la fin d’une époque», la nôtre, qu’il nous renvoie… Grâce à quoi ce spectacle nous plonge dans le tragique contemporain, la catastrophe écologique programmée, et une ère où l’individu s’annonce dévoré par sa colère contre lui-même…

Mireille Davidovici

Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes. T. 01 43 74 99 61, jusqu’au 26 mars

Les Contes d’Ovide traduit par Patrick Reumaux est publié aux  éditions Phébus

* La création prochaine de Never never never de Dorothée Zumstein mettra en présence Sylvia Plath, Ted Hughes et sa maîtresse Assia Wevill ( voir bientôt dans Le Théâtre du Blog).

Un amour impossible de Christine Angot

 

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© Elizabeth Carecchio

 

Un amour impossible d’après le roman de Christine Angot, adaptation de l’auteure, mise en scène de Célie Pauthe

 

 La pièce tirée du roman par elle-même, ce qui n’est pas si fréquent, reprend une histoire d’amour qui commence mal. Cela se passe d’abord à Châteauroux où naît Christine Schwartz, il y a cinquante huit ans, d’un père, interprète à l’OTAN, et d’une mère Rachel, employée à la Sécurité Sociale. L’enfant vit avec sa mère. Elle et son père s’aiment mais ne vivent pas ensemble, de par la volonté de Pierre qui, ensuite, violera sa fille. Bref, un curieux mélange des rôles où personne n’est à sa place, avec, en perspective, de « belles » souffrances qui pourriront la vie de Christine, comme celle de sa mère qui savait sans doute mais qui n’a rien dit.

«L’aveuglement et l’impuissance à parler dont la mère a fait preuve, dit Célie Pauthe, pendant et après la découverte de l’inceste, demeurent et demeureront d’une certaine manière, irréparables, et les zones d’ombre qui émaillent le dialogue final, en témoignent. C’est d’un amour profondément blessé dont il s’agit. ».
Et malgré  tout, petit miracle exceptionnel dans ce genre de situations, la mère et la fille se reverront, malgré les non-dits et la réticence de la fille à parler à sa mère, autrement que par brefs coups de téléphone… Malgré tout cela et malgré les années qui ont passé, la mère âgée et sa fille devenue adulte finissent par dépasser ce qui les a déchirées, l’absence et la trop grande présence de cet homme. Dénominateur commun entre elles: en leur faisant l’amour, ils les a fait toutes les deux souffrir, au plus profond d’elles-mêmes.

Mais elles trouveront la force de dépasser cette souffrance et se demanderont ensemble pourquoi cela a eu lieu, avec le sentiment que cette histoire d’amour qui a mal tourné, vient de très loin, et dépasse la culpabilité de la mère pauvre, humiliée mais silencieuse, et la victimisation de la fille qui, longtemps, a accepté ce rapport incestueux chaque fois qu’elle allait voir son père… Toutes les deux surtout blessées, victimes d’un homme d’une autre classe sociale que la leur, mais aussi et surtout coupables, l’une comme l’autre mais pour des raisons différentes, d’avoir accepté cet «amour impossible».

Comme le dit très bien Célie Pauthe, il y a aussi derrière-et ce n’est pas le moins important-le poids de la société qui a longtemps sinon approuvé, du moins toléré longtemps cette transgression qui existe dans tous les milieux. Alors que l’on sait bien que l’inceste entraîne chez les victimes comme une sorte d’anesthésie des émotions. Mais une chose est de le savoir, une autre de l’exprimer ensuite : la mère maintenant âgée, est donc bien consciente comme sa fille qu’elles doivent faire vite pour  retrouver une confiance réciproque qui s’est perdue. Seule la parole, on le sait, est, dans ce cas, libératoire…  

Et cela donne quoi sur le grand plateau des Ateliers Berthier? D’abord, là où on pouvait être inquiet quant à l’adaptation de son roman par elle-même, Christine Angot a, malgré certaines longueurs, plutôt réussi son coup et a pris, avec une grande maîtrise, une certaine distance avec le texte original. Elle a ainsi mis en place plusieurs moments forts avec retours en arrière, en évitant bavardages et apitoiements inutiles, sans pour autant nuire à l’émotion. Cela se passe d’abord dans un appartement pauvre à Châteauroux de la mère dans les années soixante, puis dans celui où elle a ensuite déménagé à Reims, ensuite chez Christine, et enfin dans un restaurant où elles vont se retrouver.

Célie Pauthe dirige très bien Bulle Ogier (77 ans), vraiment bouleversante, qui passe par une fabuleuse gamme de sentiments: profonde amertume jamais éteinte d’avoir été niée dans son corps par son amant qu’elle continuait à aimer malgré tout-fallait-il qu’il ait eu, même malfaisant, un certain talent!-mais aussi nostalgie du temps où elle élevait seule sa fille, et colère ancienne avec profonde dépression quand elle apprit l’inceste prête à ressurgir…

Maria de Medeiros, (51 ans) que l’on n’avait pas vue au théâtre depuis 2009, pourrait être la fille de Bulle Ogier; lumineuse dans ses incarnations de Christine enfant (même si elle a tendance à jouer un peu trop de sa belle voix), elle est tout aussi convaincante, quand ado, elle nous dit qu’elle va voir son père dans son appartement, alors que sa mère, avertie par un amie de la famille, comprend enfin leurs relations et quand, jeune femme, elle sait qu’elle devra vivre toute sa vie avec ce profond traumatisme, puis enfin quand elle retrouve à nouveau sa mère qui vit ses dernières années…

Cela, bizarrement, ne fonctionne pas tout le temps, sans doute à cause de cette volonté de minimalisme et par moments, d’une certaine  froideur dans la mise en scène, comme si Célie Pauthe avait eu peur de tomber dans le pathos ou l’impudeur. Certes la marge de manœuvre, dans ces cas-là, est faible. Et pour une fois, les courts monologues en vidéo de la mère et de la fille filmées en gros plan par Aline Loustalot, excellents et très émouvants, se justifient.

Mais sur ce grand plateau vide parsemé de quelques meubles, une scénographie trop imposante augmente encore cette impression de froideur: pourquoi ces voix amplifiées? Pourquoi avoir reconstitué ici un fond de scène absolument noir avec une haute porte centrale à deux battants pour faire entrer décors et accessoires? Pourquoi ce discret mais incessant ballet d’accessoiristes aussi de noir vêtus, qui transportent trop souvent chaises, tables, fauteuils et canapés, ce qui pollue l’action?

Malgré ces réserves, il faut aller voir ce spectacle. Aussi intelligent qu’émouvant, et qui a le mérite de dire des choses que l’on n’entend pas si souvent…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Odéon/Ateliers Berthier, Paris 17ème. T : 01 44 85 40 40, jusqu’au 26 mars.

Le roman est édité aux éditions Flammarion.

 

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