Kadoc de Rémi de Vos, mise en scène de Jean-Michel Ribes

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Kadoc de Rémi de Vos, mise en scène de Jean-Michel Ribes

La pièce avait été mise en scène par Michel Vuillermoz avec les élèves-comédiens de la Comédie-Française au Studio-Théâtre, seulement trois jours en juillet 2015 et festival d’Avignon oblige, nous ne l’avions pu la voir. Rémi de Vos est maintenant un dramaturge reconnu (voir Le Théâtre du Blog) avec, entre autres,  Jusqu’à ce que la mort nous sépare, Sextett, Débrayage, Occident ou récemment Toute ma vie j’ai fait des choses que je savais pas faire… et Trois Ruptures où des couples sont sur le point de rompre; si dans Kadoc, il y a aussi trois couples dont la vie des maris est en conflit permanent avec celle de l’entreprise où eux travaillent mais pas leurs épouses…

Autoritarisme de la direction, salariés proches de l’épuisement et/ou prêts à toutes les bassesses, violents conflits de personnes obligés de cohabiter, alors qu’elles n’ont pas grand chose en commun, pressions constantes de la direction, voire chantage déguisé pour réussir à augmenter les ventes, impression d’étouffer, manque total de solidarité entre collègues, jalousies exaspérées et vieilles haines remontant parfois à plus de vingt ans, peur d’échouer,  dénigrements réciproques. Bref, on est tout près d’une folie programmée… Et  à la maison, ce n’est guère mieux : grande fatigue et solitude de gens pourtant mariés… Rémi de Vos, comme Michel Vinaver, connaît bien le monde de l’entreprise et c’est le thème de plusieurs de ses quelque trente pièces dont cette comédie féroce. «Le monde du travail, Rémi De Vos ne le moralise pas, dit Jean-Michel Ribes, il n’en tire ni leçon ni message, bien mieux, il nous en dévoile son extravagante absurdité. »

Chacun des maris travaille dans l’entreprise Krump mais à des postes différents. Wurtz, patron très autoritaire essaye mais en vain, de motiver ses collaborateurs pour vendre un produit invendable : le Karflex. «Le dossier de trop, le point de rupture. Le viatique pour passer de l’autre côté » dit l’auteur. Mais à la maison, Wurtz devient un ectoplasme et obéit au doigt et à l’œil à une épouse bipolaire, insupportable, et aux réactions imprévisibles… Nora possède un bon répertoire d’injures qu’elle lui envoie… avant de se jeter dans ses bras et de lui déclarer qu’il est «son tout petit amour. » Jamais avec toi, jamais sans toi!  On n’est pas très loin de Feydeau : « Lucienne: « Marié ! vous êtes marié !…Pontagnac : « Oui… un peu.. ! »
Il y a aussi Hervé Schmertz un collaborateur terrorisé par Wurtz et obsédé par une hallucination récurrente que sa femme Judith sa femme n’arrive pas à comprendre. Là, on n’est pas très loin de Franz Kafka… «Mon bureau est occupé par quelqu’un d’autre. » « Il était petit et tout à fait grotesque. » (…) « Il boitait. Il m’a fait penser à un singe.» Mais Wurtz  se moque sans arrêt de lui, l’injurie et va le remettre sèchement d’équerre : «Il ne s’agit pas de votre bureau. Quand vous partirez de chez Krump, vous n’emporterez pas votre bureau. »

Et Serge Coulon, un cadre très ambitieux, lui, traite tout le monde de con. Marié à la jeune  Marion que Wurtz rencontre dans un supermarché et qu’il l’invite à dîner avec son mari. Ce qui ne plait pas du tout à Nora qui va le lui reprocher vertemen? Goulon, lui, commence à divaguer et imagine déjà que cette invitation est un prétexte pour lui proposer discrètement un très haut poste. Même s’il n’aime pas trop le risotto : « Quand on veut réussir, il n’y a pas de risotto qui tienne. » 

Le dîner aura bien lieu mais tournera vite au cauchemar et les relations se détériorent sérieusement : Goulon : « Bon, moi, j’ai terminé. » Wurtz : « Vous en voulez encore ? Du risotto de ma femme.  » Goulon : «Non merci. Wurtz : «Il en reste. Vous pouvez en reprendre si vous voulez. » Goulon : « Je vous ai dit non. Quand je vous dis non, c’est non. Vous le savez, ça ? » Les deux hommes en arriveront à sa battre et pour couronner ce mémorable repas, quiproquo absolu: en fait Wurtz s’est trompé sur l’épouse quand  il  était au supermarché-  et le couple Schmertz  débarque au moment du dessert….

On oubliera vite la scénographie assez prétentieuse signée Sophie Perez, d’inspiration surréaliste entre Yves Tanguy et Salvador Dali. La circulation se fait mal dans ce dispositif assez laid avec étage et escaliers: cela ralentit le rythme de la pièce qui, au début, n’avait pas besoin de cela. Mais la direction d’acteurs de Jean-Michel Ribes est très fine: il a su réunir et faire travailler ensemble une équipe d’excellents acteurs : d’abord et surtout Marie-Armelle Deguy, en épouse délirante. Dès qu’elle apparaît, on ne voit plus qu’elle : une grande leçon de théâtre. Avec une gestuelle remarquable, elle reste toujours crédible dans ce rôle pas facile et sait ne jamais en faire trop. En chaussures rose foncé et veste écossaise, Jacques Bonnaffé est tout aussi éblouissant; il a quelque chose de loufoque et de poétique à la fois, en patron-tyran. Gilles-Gaston Dreyfus est hors-pair en Goulon, ce cadre très ambitieux, pas sympathique ni très regardant quant il s’agit de sa petite carrière. En mini-jupe de cuir rouge très sexy, Anne-Lise Heimburger (Marion Goulon) a une magnifique présence et est aussi très juste. Dans le couple Schmertz (Caroline Arrouas et Yannick Landrein à l’incroyable démarche) jouent parfaitement sa différence générationnelle et on le sent perdu dans un monde qui n’est pas- ou pas encore!- le sien.

Bon, cela dit, les dialogues patinent pendant toute la première partie qui mériterait d’être sérieusement élaguée. On se demande même si l’auteur va réussir à mettre les choses en place. Malgré quelques bonnes scènes entre mari et femme, notamment chez les Wurtz avec une très âpre discussion à propos du futur dîner  et un concours d’injures cinglantes chez les Goulon sur les graves manquements de l’un et l’autre à la morale: un morceau d’anthologie qui fera sans doute le bonheur des apprentis-acteurs… Et puis, miracle, arrive le fameux dîner où tout va se détraquer comme souvent au théâtre -sinon, il n’y aurait pas de pièce- et là on rit vraiment et de plus en plus, de cette folie totale qui, comme chez Feydeau atteint les quatre puis les six personnages. Le rire, une denrée de plus en plus rare dans le théâtre contemporain… Et cela fait du bien. Jean-Michel Ribes a réussi à mettre en valeur les répliques vachardes et les relations compliquées entre ces trois couples, imaginées par Rémi de Vos. Malgré la faiblesse du texte au début, le spectacle vaut le coup: allez-y, vous ne le regretterez pas. Et encore une fois, mention spéciale à Armelle Deguy et à Jacques Bonnaffé.

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème). T : 01 44 95 98 21.  

 

 

 

 

 

 


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Le Montage des Attractions, spectacle du G.I.T.I.S, mise en scène de Vladimir Pankov

 

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Le Montage des Attractions, spectacle du G.I.T.I.S (Institut National des arts du théâtre de Moscou) mise en scène de Vladimir Pankov

L’Oeil extatique, une exposition consacrée à l’œuvre de Sergueï Eisenstein réalisée par Ada Ackerman et Philippe-Alain Michaud au Centre Georges Pompidou à Metz, est à l’origine de ce spectacle musical. Peu courant en effet qu’un travail de fin d’études soit invité par un musée national français! Et qu’il illustre l’œuvre d’un grand cinéaste qui avait fait ses débuts au théâtre mais qui a aussi laissé des écrits d’une importance considérable…

Le Montage des Attractions nous rend sensibles à la recherche des nouveaux moyens d’expression par Sergueï Eisenstein, passé de la peinture au théâtre, puis du théâtre au cinéma. L’art de gauche en Russie, dit aujourd’hui «d’avant-garde», s’est placé dans les années vingt, sous le signe de la synthèse des arts.  Et nous avons admiré la maîtrise de la scène chez ces tout jeunes comédiens, capables aussi de chanter, danser et jouer admirablement du piano et autres instruments. Ils ont été formés pendant quatre ans au théâtre musical, dans la section dirigée par Oleg Koudriachov qui a été le professeur de Vladimir Pankov…

Cette continuité est le propre de cette grande école russe dont on a pu si souvent  admirer l’excellence. Et le titre du spectacle vient d’un mot fondamental de l’art dit de gauche: le «sdvig»: un concept issu du cubisme signifiant un détournement des modèles et une subversion des formes héritées du passé.  Dans notre livre L’Art contre les masses, nous avions appelé ce procédé, «la création décalée» qui, paradoxalement, a été mise en œuvre dans le constructivisme: avant de construire, il faut d’abord en effet déconstruire…  Ce que Sergueï Eisenstein a fait pour la première fois dans Le Sage, le second spectacle qu’il a créé pour le Théâtre du Proletkult. Pièce jointe MailIl avait été inspiré par Il n’est sage qui ne faille (1868), une pièce d’Alexandre Ostrovski (1823-1886) détournée par Serge Tretiakov, un collaborateur du L.E.F. (Le Front gauche des arts), une revue dirigée par Maïakowski. Sergueï Eisenstein y publiera en octobre 1924 Le Manifeste du montage des attractions après avoir mis en pratique le sdwig un an avant dans Le Sage. Ivan Axionov, quand il écrira son essai sur le cinéaste dont il avait été le professeur aux ateliers de théâtre de Vsevolod Meyerhold, loin de vanter la nouveauté du procédé, critiquera le caractère systématique du texte et reprochera à son ex-élève d’avoir fait une dissertation! La pratique avait devancé la théorie qui avait été un effet induit d’un exercice inspiré par «la fabrique de l’acteur excentrique» et qui avait déjà donné des exemples d’attractions: ce qui entraînait donc le théâtre vers le cirque, le cabaret, le music-hall ou les variétés…

Comme le dira le personnage de Kroutitski/Staline dans ce spectacle: pour renouveler une esthétique sclérosée, on échange le haut et le bas, comme on inverse un meuble, en le mettant sens dessus-dessous : «Tenez, voici cette table, elle est sur ses quatre pieds, elle tient debout, bien droit, bien solide? Et maintenant, je te la renverserai cul par-dessus tête. Eh! bien, c’est ce qu’ils font.» Cette dénonciation d’un «siècle léger» contient, avant l’heure, une définition assez exacte de ce Montage des attractions,  mais en ayant un point de vue conservateur et en montrant aussi qu’il était dans l’esprit du temps. Désignant une tendance à démembrer un texte littéraire ou scénique et à prendre la partie pour le tout. Préfigurant ainsi dans Le Sage, ce que le cinéaste mettra ensuite en œuvre avec ses films. Et son geste iconoclaste peut être aussi interprété comme une provocation envers Anatoli Lounatcharski, en appliquant à sa manière, son mot d’ordre: revenir à Alexandre Ostrovski pour redonner un contenu social à un théâtre jugé trop axé sur la primauté de la forme, et de l’esthétique sur l’idéologie.

Sergueï Eisenstein s’était écarté d’Alexandre Ostrovski pour se rapprocher de Nicolas Gogol qui, le premier, avait mis les détails en valeur, pour démolir les stéréotypes… Il était le seul auteur classique que les Futuristes avaient oublié de jeter par-dessus bord du bateau de la modernité. Sergueï Eisenstein imaginera dans Le Journal de Gloumov, le personnage d’un agent du capitalisme, bien que cette actualisation n’ait été qu’une couverture pour créer de nouveaux moyens d’expression… En effet, dans ce premier film, un court métrage conçu pour être projeté avant la représentation d’Un Homme sage d’Alexandre Ostrovski, il s’en prend aux spéculateurs accusés de provoquer les guerres pour vendre des canons et fera du cinéma, une attraction supplémentaire pour casser le moule du thème de la pièce…

Un pari audacieux donc pour Vladimir Pankov et son équipe! Ils ont pris pour modèle, un jalon essentiel de l’histoire du théâtre et qui fait désormais figure de classique de notre modernité. Cette création collective a enchanté le public: ses auteurs, au lieu de se livrer à une déconstruction, sont revenus au texte d’Alexandre Ostrovski, non comme le souhaitait Anatoli Lounatcharski, mais en le détournant et en faisant, comme Sergueï Eisenstein, un usage explosif de la parodie et du grotesque. Le «samodourstvo», le despotisme familial des marchands russes du XIX ème siècle, sert de cible et Vladimir Pankov fait exploser les poncifs de l’héritage soviétique, ici réduit à une farce.

Et en mettant dans la bouche de Staline et de Beria, chef de sa police politique et responsable de la torture et des déportations, les mots prononcés par Kroutitski et Gorodouline, on obtient un effet de sens, à partir d’une simple transposition des répliques d’Alexandre Ostrovski. Pour Vladimir Pankov, ce spectacle a pour thème principal, le rôle des ragots dans la dégradation d’une société quelle qu’elle soit. Et le Journal de Gloumov apparaît comme une mise en abyme: le grand cinéaste y utilisait la partie pour le tout, en révélant, dans toute son ampleur, le détournement des relations familiales et sociales.

Avec cette mise en cause de fausses informations devenues aujourd’hui inhérentes à la mondialisation, ce spectacle dénonce aussi la mise en place de bobards… le plus souvent officiels qu’officieux. Ce Montage des attractions englobe trois systèmes fondés sur l’instrumentalisation du langage à des fins de domination. Avec une vérité artistique en parfait accord entre les discours en apparence anodins des personnages et le retour à une culture carnavalesque, telle que l’avait bien défini Mikhaïl Bakhtine dans L’Oeuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen-Âge et sous la Renaissance.

Il y a ici un décalage entre des moments de cirque, acrobatie, boxe, etc. : toute la biomécanique chère à Vsevolod Meyerhold, et d’autres moments où une musique vivifie l’action, avec des intermèdes endiablés. Très tôt en effet, Sergueï Eisenstein s’était rendu compte de la nécessité pour lui, de conjuguer des attractions et un thème principal, pour éviter une trop grande diffraction du sens, ce qui risquait de nuire à la réception du spectacle. Et, en passant du théâtre au cinéma, il ouvrira la voie à une esthétique, non plus de la forme et de l’art en tant que tel, mais de sa réception. 

Ici, Vladimir Pankov et ses merveilleux élèves-comédiens ont trouvé le juste dosage avec un réglage minutieux de la temporalité et une alternance entre moments calmes et moments très intenses pour ce spectacle coproduit par le Centre Georges Pompidou de Metz, la compagnie Iva, le festival Passages, le Théâtre du Préau de Vir (Calvados) et par Vladimir Zaslaviski, le directeur du G.I.T.I.S. qui a vraiment permis à cette création de voir le jour. Comme Mikhaïl Savtchenko, le directeur du nouveau musée Tretiakov à Samara au Sud-Est de Moscou, nous avons eu le plaisir de savourer non le pot-pourri auquel on pouvait s’attendre, mais une œuvre solide et structurée comme un meuble qui, après avoir été déconstruit, aurait été remonté…

Gérard Conio

Le spectacle a été créé les 12 et 13 février, au Centre Georges Pompidou de Metz (Moselle).

 

 

La Foutue bande d’Yvan Corbineau, mise en scène d’Elsa Fourcade: sortie de chantier

Culture Commune Fabrique Théâtrale :

Sortie de chantier de  La Foutue bande d’Yvan Corbineau, mise en scène d’Elsa Fourcade

Cela se passe à proximité de Lens où est installé le Centre Georges Pompidou… C’est moins luxueux mais très vivant, chaleureux et il se passe toujours quelque chose dans cette Scène nationale du Bassin Minier du Pas-de-Calais qui offre des spectacles de théâtre, arts de la rue, cirque, danse, spectacles jeune public et multimédias… Ouverte en 1998, elle a été mise en conformité il y cinq ans. Le site est maintenant classé par l’UNESCO. Pas très loin de deux terrils où pousse une flore et où vit une faune exceptionnelles qui se trouvent bien au chaud au pied de cet amas de schistes et autres minéraux, résidus des mines de charbon après tri.

Nous sommes dans l’ancienne salle des Pendus, un vestiaire où les mineurs accrochaient leurs vêtements à un crochet au bout de la chaîne puis les faisaient monter au plafond: pas d’armoire, nettoyage de la salle et séchage plus faciles… Elle est devenue La Fabrique Théâtrale avec un grand espace scénique où on travaille sur des spectacles et où on les présente aussi. “Culture Commune est plus qu’un lieu de programmation, dit son directeur Laurent Coutouly. Et la Fabrique est avant tout un laboratoire expérimental où les artistes travaillent en résidence. Il y a des stages, ateliers et rendez-vous avec le public régulièrement organisés. Et des espaces pour les créations et/ou répétitions, un centre de ressources des écritures théâtrales contemporaines avec un fonds de plus de 1.500 ouvrages et une Maison des artistes et des citoyens permettant l’immersion de créateurs dans cette ex-cité minière, pour rencontrer ses habitants qui pour la grande majorité n’ont pas connu la mine en activité. »

 «Mais cette Scène Nationale, dit aussi Laurent Coutouly, a la particularité d’avoir aussi une dizaine de salles partenaires de cent-vingt à cinq cents places dans trois communautés d’agglomération: cent-cinquante communes semi-rurales avec plus de 600.000 habitants. Et une Smob, scène mobile itinérante en Artois, un chapiteau auto-porté de 85 places et des chapiteaux occasionnels. Avec le Louvre-Lens ouvert il y a six ans déjà, la Comédie de Béthune-Centre Dramatique National, le réseau du collectif  Jeune Public des Hauts-de-France, Artoiscope, le réseau des structures culturelles de l’Artois. Et depuis trois ans avec Le Boulon, à Vieux-Condé , en banlieue de Valenciennes, le cirque Jules Verne à Amiens et Le Prato à Lille, nous avons créé un réseau de coopération artistique autour du cirque et des arts forains. »

Yvan Corbineau, comédien et metteur en scène met en scène aujourd’hui La Foutue Bande qu’il a écrit en résidence à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon. Il écrit de la poésie et a reçu les Encouragements du Centre National du Théâtre pour Mamie rôtie en 2009, qu’il a ensuite monté et souvent joué (voir Le Théâtre du Blog). Le Bulldozer et l’Olivier, un conte musical, premier volet de La Foutue Bande illustre l’histoire récente de la Palestine sur le thème de la résistance et de l’attachement à la terre…

Sur le plateau, un mur fait de grands châssis en contre-plaqué de récupération avec quelques pans grillagés. Ils sont sept artistes dont un joueur de oud pour dire la seconde partie de La Foutue bande dont le sous-titre est De loin la Palestine. Yvan Corbineau sait de quoi il parle: il est allé plusieurs fois là-bas et en Israël; il précise que doit ce collectif doit s’emparer de cette matière encore non théâtrale, ce qui rend le travail plus lent. Cela parle de la Palestine, colonisée depuis le début du XX ème siècle et de la colonisation en général. «C’est l’histoire d’une bande qui manque d’air coincée entre le mur et la mer, dit Yvan Corbineau.
 » (…
) « Pour la parcourir ensemble, nous mettons en espace et en musique les fragments qui la composent : une tragédie de famille, les voix d’un peuple nié par son territoire, le récit d’un exil et de toute l’énergie qu’il faut pour entretenir le feu d’un pays vécu de loin. Le fatras des questions qui taraudent et des croyances, l’impossible traversée de celui qui voudrait aller d’un point à un autre, mais le territoire se dérobe, la terre résiste. »

Au début, un long tapis de couloir que les acteurs déroulent et où ils poussent lentement une petite table à roulettes munie d’un magnétophone à bande -belle coïncidence- qui délivrera le début du conte, comme pour obtenir une certaine distance avec l’actualité de cette trop fameuse bande de Gaza  (41 kms de long sur six à douze km de large, entourée par l’État d’Israël au Nord, et par l’Egypte au Sud-Ouest. Deux millions d’habitants dont de nombreux réfugiés palestiniens. Quant aux 9. 000 habitants juifs, ils ont été évacués eux il y a seize ans et, comme la Cisjordanie, ce territoire est revendiqué par l’Autorité palestinienne qui la contrôle actuellement. Mais dont l’électricité est achetée à Israël…

Il y a chez Yvan Corbineau et Elsa Hourcade une attention évidente à la scénographie comme élément essentiel du spectacle, pour mieux construire cette histoire imagée de cette Palestine qui focalise régulièrement l’attention du monde entier. Comme avec cette image faite à partir de pas grand chose mais d’une belle poésie : deux rectangles en papier calque éclairés sur ce mur. On entend sans le voir un cutter avec lequel deux acteurs fendent le dit papier dans un bruit infernal de déchirure, symbole visuel et sonore de la séparation entre deux peuples obligés de cohabiter.

Puis, une fois le papier complètement enlevé, apparaissent alors -magnifique image- tous les personnages chantant en chœur, accompagnés par le joueur de oud. Espoir d’une vie commune retrouvée ? La construction sonore ici étant aussi prégnante que la circulation des châssis. Une très simple et belle construction pas toujours simple à régler mais qui permet d’imaginer un ailleurs par derrière : une fête, une cuisine, espace de vie où une mère épluche des légumes, comme un clin d’œil à la nécessaire trivialité des jours qui passent quand, malgré tout, il faut se nourrir. Mais la zone selon l’O.N.U. pourrait vite devenir invivable, en raison des blocus israélien et égyptien. L’eau et l’énergie étant limités, mais la dégradation du système de santé et un très fort taux de chômage étant, eux, actuellement sans limites.

La mère dit qu’elle n’en peut plus : « Nos toits-terrasses bien exposés avec le linge qui y sèche et les drones qui y rôdent. Ça nous tombe dessus comme ça et mieux vaut ne pas être en dessous… Par ici, un enfant perd bien vite une jambe, un bras, le sourire. Par ici, une femme perd bien vite un enfant, perd un mari, perd pied. Par ici, on n’a plus grand-chose à perdre. On fait des enfants, ça redonne le sourire car, petits, ils ne savent pas à quelle sauce ils seront mangés… Je t’écris pour que tu saches où nous en sommes, où j’en suis, ici et pourquoi je ne suis pas là-bas avec toi. Ma lutte, c’est rester. Ma lutte, c’est rester joyeuse. C’est rire dès que l’occasion se présente. C’est faire la fête aussi c’est résister.

Avec lucidité et une certaine tristesse bien compréhensible, Osloob raconte:  » Je suis Palestinien, je suis né au Liban, ça fait quatre ans que je suis en France, je suis musicien, je rappe et je chante un peu. J’ai étudié le chant religieux quand j’étais petit. Et maintenant, je mélange ça avec la musique de jazz, de rap, et quoi d’autre encore.. Je suis réfugié en France, j’ai demandé l’asile, y a quatre ans, ouais. Ma famille est partie de Palestine en 1948. Ils ont été en Irak d’abord, après en Jordanie, à la fin, au Liban. Ils étaient obligés de partir parce qu’ils étaient de Jaffa, et Jaffa c’était la première ville occupée par par la milice sioniste. » (…) « Moi, je suis né dans un camp de réfugiés dans la banlieue de Beyrouth. Je suis né pendant la guerre du camp et les bombardements. L’armée syrienne faisait le siège du camp. Tu sais: avant pour moi ou pour nous, les Palestiniens, c’était comme un morceau de Palestine mais pas en Palestine. C’est pour ça que je voulais savoir ce qui se passait là-bas, comment les gens pensaient, comment ils vivaient. C’était vraiment un truc nécessaire pour moi. »

Très bonne direction d’acteurs, qualité des images, texte poétique en arabe surtitré, et en français sur le thème de ce grave conflit qui ne cesse de poursuivre les pays occidentaux… qui ont colonisé la région sont les atouts de ce futur spectacle où la musique joue aussi un rôle  important:Je suis devenu musicien par hasard, dit Osloob, j’aimais bien les vinyles, j’aimais bien le son, les cassettes, j’aimais bien tout ça, même si j’étais pas musicien. C’est venu avec mon grand-frère, il écoutait beaucoup de jazz, de rap, du rock, des chansons palestiniennes. À la maison, il mettait tout le temps de la musique, n’importe quoi. Il a allumé le truc dans mon cerveau. J’ai commencé par écrire un peu des paroles, puis j’ai trouvé un logiciel pour faire du son sur ordinateur. Après, j’ai appris les notes. »
Elsa Hourcade nous a présenté quelques extraits de ce futur spectacle d’un peu plus d’une heure: ils donnent une bonne idée de la saveur poétique du texte d’Yvan Corbineau.

Philippe du Vignal

Culture Commune/Fabrique Théâtrale, Base du 11/19,   rue de Bourgogne,  Loos en-Gohelle (Pas-de-Calais). T. : 03 21 14 25 35, du lundi au vendredi de 8h30 à13h et de 14h à 18h (plus tard si manifestation). Ouvert aussi le week-end, lors de manifestations.

Le premier des textes de La Foutue Bande est édité chez Un Thé chez les fous, Toulouse, 2019

 

Notre sang n’a pas l’odeur du jasmin, texte et mise en scène de Sarah Mouline

 

Notre sang n’a pas l’odeur du jasmin, texte et mise en scène de Sarah Mouline

 f-77a-5d1b5dc9a324aAprès Du sable et des Playmobil, fragment d’une guerre d’Algérie, (voir Le Théâtre du Blog), cette pièce est le deuxième volet d’un cycle de recherche. Salwa, une jeune reporter-journaliste française est venue en Tunisie  couvrir les soulèvements qu’on a appelés «la  révolution de jasmin » en 2010-2011. Plus de trois cent morts et l’immolation par le feu d’un jeune vendeur de fruits, Mohamed Bouazizi à qui la police avait confisqué sa marchandise. Ces événements aboutiront au départ du président Ben Ali.  Salwa fait son métier et veut coller à l’actualité immédiate et être, comme on dit, au cœur de qui se passe. Elle devient l’amie d’un jeune militant et découvre la terrible répression qui s’abat sur eux. C’est aussi une histoire personnelle qui croise donc la grande Histoire d’un peuple…

« L’écriture de ce spectacle, dit Sarah Mouline, analyse la propagation de l’information, le surgissement de la violence qui vibre dans nos poches, sur les écrans de nos téléphones. Et pose cette question : Quelle place reste-t-il au récit intime quand notre histoire s’inscrit dans un récit collectif tant médiatisé ? L’actualité presse, bouscule, assourdit. Le temps de l’expérience ne va pas au même rythme. L’écriture, le théâtre permettent justement de nous réapproprier ce qui nous a traversé sans avoir pu être nommé.Le personnage principal, Salwa, est justement plongée dans l’expérience du langage et de ses limites. Journaliste, elle est obnubilée par le désir de dire ce qui est. »

À Tunis, Salwa se rend compte que la langue écrite d’un journal ne coïncide pas avec la vie qui l’entoure. Et à Paris, Ugo, un jeune acteur se rend compte de la violence de la guerre quand il répète une pièce de Wouajdi Mouawad. Le père de Salwa est en train de mourir en France mais, pour des raisons personnelles, la jeune femme ne veut pas rentrer : elle pense qu’elle est plus utile à son père, là où elle est, c’est à dire dans le pays d’origine de ce père qu’elle ne reverra donc jamais.

Un plateau nu où les cinq acteurs jouent ou sont assis sur les côtés sur des chaises rouges. Un procédé bien usé  mais il faudra faire avec. Sarah Mouline a imaginé de courtes scènes coupées par des noirs: un autre procédé pas bien neuf non plus, emprunté au cinéma pour rendre compte, dit-elle, «de la rapidité avec laquelle circulent les événements qui ont alimenté la révolution tunisienne». On veut bien mais nous ne sommes pas en train de regarder un film et cela casse le rythme. Comme cette écriture est, de plus, singulièrement bavarde, on s’ennuie très vite..

Et Sarah Mouline aurait pu nous épargner ces fumigènes pour évoquer -mal très mal- ces combats de rue et ces fumées de cigarette d’un des protagonistes. Ces deux heures nous ont paru interminables et d’évidence, la metteuse en scène sait beaucoup mieux maîtriser l’espace que le temps. Ce que l’on n’apprend visiblement pas à l’Ecole Normale Supérieure. Et elle aurait pu nous donner en une heure et quelque, une vision beaucoup plus forte de ces événements dramatiques, si elle avait concentré son écriture et avait écrit un véritable scénario. Mais le texte, tel qu’il est, n’a rien de passionnant et qui peut-il intéresser sinon les amis de l’auteure-metteuse en scène… Reste une très bonne direction d’acteurs. Anna Jacob (la jeune journaliste) et Adil Laboudi (un des jeunes militants tunisiens) sont excellents. Mais on oubliera vite cette pièce ennuyeuse comme cette mise en scène appliquée et sans invention, qui nous ont laissé sur notre faim…

Philippe du Vignal

Du 25 février au 7 mars, Théâtre de l’Echangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, Bagnolet (Seine-Saint-Denis). T. :  01.43.62.71.20.

La Mégère apprivoisée de William Shakespeare, adaptation et mise en scène de Frédérique Lazarini

 

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Cédric Colas et Sarah Biasini

La Mégère apprivoisée de William Shakespeare, adaptation et mise en scène de Frédérique Lazarini

 Pour cette version réduite, la metteuse en scène convoque cinq personnages seulement sur le plateau auxquels les autres, filmés, donnent la réplique. Ce savant mélange de théâtre et de cinéma, allié à un style résolument burlesque, renoue avec la simplicité du théâtre de tréteaux.  

Hortensio, venu faire ses études à l’Université de Padoue, craint de ne pouvoir épouser la belle Bianca, fille cadette du signore Baptista. En effet, le père veut d’abord marier son aînée, la colérique et indomptable Catharina. Quand survient Petruccio, un marchand ruiné originaire  de Vérone qui cherche fortune et femme. En conquérant le cœur de Catharina, il mettrait la main sur une belle dot… Encore faut-il l’apprivoiser ! Il s’y emploiera avec fermeté et succès. Immortalisée par le réalisateur Franco Zeffirelli en 1967 avec le fameux duo Elisabeth Taylor  Richard Burton, cette comédie, revue par Frédérique Lazarini et située dans l’Italie des années cinquante rend hommage à la grande époque de Cinecitta.

 Quelques bancs en bois blanc, un écran, un vieux projecteur à l’avant-scène, des bruits de basse-cour. Nous voilà sur une place de village pour une séance de cinéma en plein air. Bianca et Catharina apparaissent dans un film en noir et blanc. Le réalisateur Bernard Malaterre retrouve le grain de pellicule contrasté du cinéma néoréaliste et les comédiennes, le ton et les mimiques. Quelques intermèdes avec réclames et bandes-annonces de péplums de l’époque : du  kitch à souhait… Des deux jeunes filles, seule Catharina, la méchante, se produira sur scène, laissant sa sœur parler à son soupirant du haut de l’écran.

 Cette adaptation de la pièce ainsi resserrée et épurée se focalise sur la tigresse et son dompteur et, au-delà de la guerre des sexes et de la violence masculine,  traite de la soumission amoureuse de Catharina, interprétée dans toutes ses contradictions par Sarah Biasini. Petruccio (Cédric Colas, énergique) déploie une virilité brutale. Pierre Enaudi est un Hortensio bon enfant, face à la piquante et cinégénique Charlotte Durand-Raucher (Bianca).  Maxime Lombard (signore Baptista) à l’allure de Raimu italien est excellent.

 Des draps blancs contre lesquels pendent, ton sur ton, caleçons et chemises délimitent l’aire de jeu. Cette élégante scénographie figure l’enfermement de la femme dans l’espace domestique et dans son rôle de ménagère, rôle que refusait Catharina l’insoumise, avant de succomber aux assauts de son mari. On accorde à William Shakespeare des intentions vertueuses et en phase avec notre modernité, quand il donne le rôle-titre à une rebelle vent debout contre les autorités patriarcales de son temps.
Pourtant, il n’hésite pas à clore son histoire avec un texte misogyne, assumé par l’héroïne métamorphosée en épouse obéissante.

Frédérique Lazarini, elle, ne laissera pas la pièce se terminer sur cette leçon édifiante et Catharina aura le dernier mot en citant Virginia Woolf. La romancière britannique évoque, dans Une Chambre à soi, la « sœur merveilleuse de Shakespeare ». Une écrivaine n’aurait jamais tenu de tels propos, dit-elle et elle exhorte les femmes à prendre «l’habitude de la liberté et le courage d’écrire exactement ce que nous pensons». Et ce spectacle, réjouissant et malicieux, répond au vibrant appel de Virginia Woolf. A voir donc.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 12 mai , Artistic-Théâtre, 45 bis rue Richard Lenoir, Paris (Xl ème) .T. 01 43 56 38 32

 Delphine Depardieu interprétera Catharina (sur scène et à l’écran) du 12 mars au 12 avril avant de partager le rôle en alternance avec Sarah Biasini à partir du 14 avril. 

V.I.T.R.I.O.L de Roxane Kasperski et Elsa Granat, mise en scène d’Elsa Granat

vitriol

© Christophe Raynaud de Lage

V.I.T.R.I.O.L de Roxane Kasperski et Elsa Granat, mise en scène d’Elsa Granat

 L’acronyme du titre résume la phrase : «Visita interiorem terrae, rectificando invenies operae lapidem » (Visite l’intérieur de la Terre et, en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée) : la formule des alchimistes médiévaux à la recherche de cette pierre occulte. Ici, le titre renvoie plutôt à l’exploration de l’inconscient et à une plongée au cœur de la folie. Un sujet sulfureux, comme cet acide sulfureux, aussi nommé vitriol. 

Un homme, en plein délire maniaque, fait irruption dans l’appartement d’un couple et sa démence envahit l’espace… L’intrus manipule, au sens littéral, ses interlocuteurs, sous forme de figurines, et les créatures de son théâtre mental qu’il active sur une petite table, influent sur le comportement des vrais personnages. Se jouent alors en miniature et en grandeur réelle, des relations triangulaires: une femme entre son ex et son nouvel amant. Plongé dans cet enfer, le public tente de reconstituer la situation et de renouer les fils qui unissent l’homme à cette femme en plein désarroi : « Je ne peux pas le laisser partir, dit-elle, il pourrait aller n’importe où. » On comprend alors à ses allusions, qu’il a quitté l’hôpital où il vivait sous camisole chimique : «Je suis le plus grand des guerriers modernes, j’appartiens à l’armée invisible du monde. »(…) «Mon armure, c’est un pyjama bleu et mon bouclier est si petit, que je peux l’avaler. »

 Face à Roxane Kasperski (Elsa), co-autrice de la pièce et à Pierre Giafferi (Lui 2), Olivier Werner (Lui 1)  a une puissance de jeu redoutable. Le plateau lui appartient et il fait entrer une violoncelliste, un percussionniste et un flûtiste, pour accompagner sa folie. Le texte donne libre cours à cette langue débridée et Elsa risque d’être entraînée dans le délire de son ex : « Putain, le Phoenix est de retour, mes plumes ont moins de couleurs mais mon esprit étincelant les habille de reflets mordorés, ma peau taffetas se remplit d’air, elle s’allège, je deviens léger, je suis un courant d’air, plus léger qu’un zéphyr. Mes yeux de plomb  brûlent. »

Que faire de la souffrance psychique de l’autre : comment rester à distance, tout en montrant de l’empathie ? Et comment soigner autrement que par les traitements actuels ? Des questions posées dans les années soixante-dix par les antipsychiatres. Et dans la deuxième partie, la pièce ressuscite quelques ténors de cette école : Pierre-Félix Guattari, Gilles Deleuze, Michel Boussat, Ronald Laing ou encore Franco Basaglia dont le travail a permis la fermeture des asiles en Italie. Catherine Dolto est aussi de la partie. «Nous sommes retournées vers ces penseurs, dit Elsa Granat, mais la conjoncture actuelle semble prendre le chemin inverse.» Pour ce faire, les jeunes femmes ont puisé dans les archives de France-Culture qui donnait longuement la parole à ces militants, insurgés contre le sort réservés aux malades mentaux… La clinique de Cour-Cheverny, dite clinique de la Borde, fut un vaste champ d’expérimentation.  Et en Angleterre, David Cooper ouvrit aussi un lieu alternatif…

Passer d’un espace intime à un débat théorique ne va pas de soi et cette transition semble un peu escamotée par la mise en scène. Par exemple, avec ces étiquettes trop hâtivement collées pour identifier tel ou tel protagoniste. Mais bientôt leurs propos se croisent et la fantaisie prend le dessus et nous fait entendre une parole libérée et polyglotte. Les institutions feraient bien de se souvenir de ces pionniers à l’heure où les hôpitaux psychiatriques, surchargés, recourent à la chimiothérapie et à ce qu’on nomme pudiquement la sismothérapie (pour ne pas dire électrochocs).

Plus largement, V.I.T.R.I.O.L. s’interroge sur la place à donner dans notre société à ceux qui sont différents. Malgré quelques petites chutes de tension, ce spectacle explore en une heure trente, l’intime de la folie grâce à une direction d’acteurs très physique et ce faisant, il en trouve la richesse cachée. On entend une parole souffrante mais inventive, portée à son paroxysme par Olivier Werner, exceptionnel. «Je me souviens d’avoir pensé que les schizophrènes étaient les poètes étranglés de notre époque. Il est temps, écrivait David Cooper*,  que nous, qui devrions les guérir, retirions nos mains de leurs gorges.» 

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 29 mars, Théâtre de la Tempête, route du Champ de Manœuvre, Cartoucherie de Vincennes, Paris (XII ème). Métro: Château de Vincennes + navette gratuite. T. : 01 43 28 36 36.  

*Psychiatrie et anti-psychiatrie de David Cooper, éditions du Seuil, (1978).

Ballroom, chorégraphie d’Arthur Perole

Ballroom, chorégraphie d’Arthur Perole

©nina-flore_hernandez

©nina-flore_hernandez

«Aux rythmes dionysiaques unissant la Parole d’Orphée, Apollon ordonne les jeux des grâces et des muses», lit-on au-dessus de la scène du Théâtre des Champs-Elysées. Salle Gémier à Chaillot, nous allons assister à une forme plus contemporaine de jeux dionysiaques. Et au bout d’une heure, pris par le rythme des six danseurs, le public entraîné par I feel Love  de Donna Summer (1977), les rejoindra sur le plateau. Cette performance nous ramène aux années quatre-vingt, pleines d’insouciance et de liberté. Arthur Perole qui a intégré en 2007 le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, ne les a donc pas connues mais réinvente à sa manière cette grande fête perdue. «J’ai essayé, dit-il, d’associer des danses de boîte qui traitent de pulse comme le disco, la techno, le voguing, à des danses anciennes comme la tarentelle de l’Italie du Sud, un rituel porté par la musique de pizzica accélérant le rythme du cœur, ce qui permettait aux femmes d’expulser leur détresse.» 

A l’entrée, on invite les spectateurs à aider les artistes à se costumer. Une fois assis, ils assistent à une fête rythmée par la musique techno de Giani Carsetto et les lumières changeantes d’Anthony Merlaud. «La seule contrainte que j’ai donnée, était d’immerger le public dans la lumière», dit le chorégraphe. Chaque danseur crée son  parcours chorégraphique et entre pleinement dans cette farandole déjantée.  La Fête, cette hantise, un numéro de la revue Autrement écrit par un collectif d’auteurs paraissait en 1976. Donc rien de bien nouveau! Arthur Perole dit avoir pensé à cette fête exutoire, symbole de liberté, après les attentats de 2015, pour essayer de traduire le besoin des gens de se retrouver ensemble, hors des codes sociaux. Ballroom a atteint son objectif : la plupart des spectateurs ont adhéré à l’esprit de la soirée.

 Jean Couturier

Le spectacle a été présenté du 26 au 29 février à Chaillot-Théâtre national de la danse, 1 place du Trocadéro, Paris (XVIème). T. : 01 53 65 30 00.

 

 

L’Éveil du printemps de Frank Wedekind, adaptation et mise en scène d’Armel Roussel

FRA - THEATRE - L EVEIL DU PRINTEMPS

©Pascal Gély

L’Éveil du printemps de Frank Wedekind, adaptation et mise en scène d’Armel Roussel

Ironiquement sous-titrée Une tragédie enfantine, la pièce met en scène des adolescents confrontés à l’éveil de désirs inconnus et sans nom. Face à une avalanche de questions et angoisses existentielles, ils se heurtent aux adultes incapables de leur apporter des réponses. Entre famille et école, le vert paradis de la jeunesse tourne au cauchemar et l’enfer est pavé des bonnes intentions des éducateurs et des parents. Ce spectacle, a été bien accueilli par le public belge et Armel Roussel a su donner un coup de jeune à une œuvre, qui, écrite en 1891, est encore aujourd’hui, d’une véritable modernité.

 La pièce jugée pornographique, ne sera jouée qu’en 1906, à Berlin, dans une mise en scène de Max Reinhardt et l’auteur allemand interprétait le mystérieux Homme masqué de la fin. Dans une version édulcorée pour déjouer la censure… L’Eveil du Printemps impressionna Sigmund Freud et Bertolt Brecht voyait en Frank Wedekind (1864-1918) «l’un des plus grands éducateurs de l’Allemagne moderne ». A juste titre : le poète et dramaturge frappait là où ça fait mal, dans ce XIX ème  siècle puritain, où les lycéens apprenaient le latin et le grec mais rien des choses du sexe…

FRA - THEATRE - L EVEIL DU PRINTEMPS

On y voit Madame Bergmann raconter à  Wendla, quatorze ans, la fable de la cigogne qui apporte aux femmes les bébés, le tout est de savoir si elle entre par la fenêtre ou la cheminée, et il ne faut surtout pas demander au ramoneur ! Ainsi instruite, l’impétueuse adolescente couchera avec le beau Melchior (plus dégourdi que ses camarades) qui la pénètre par inadvertance. Enceinte, elle meurt « d’anémie », victime d’une faiseuse d’anges louée par sa mère…. Melchior, lui, après avoir renseigné son copain Moritz par un traité sur le coït, est envoyé en maison de correction, tenu responsable du suicide de son ami, profondément perturbé par ses échecs scolaires et ses poussées de désir …

 

Frank Wedekind dénonçait l’hypocrisie de la société bourgeoise de son époque mais, à l’heure où les mœurs ont largement évolué, pourquoi attire-t-elle encore de nombreux  metteurs en scène ? Chacun tente une lecture personnelle de ce chef-d’œuvre qui mêle satire sociale et poésie. Pour Armel Roussel : «Wedekind est un immense poète. Il dote ses personnages d’une langue qui oscille entre prosaïque et lyrisme, composant une pièce qui demeure d’une grande jeunesse et qui  s’affranchit ainsi de toute question de modernité.» Il n’a pas trop actualisé le texte originel, mais lui a rendu sa verdeur, en convoquant la puissance organique des pulsions de la jeunesse.

 Comme les personnages, la terre fauve recouvrant le plateau subira les aléas du climat de la pièce, de plus en plus sombre, jusqu’à devenir la boue d’un cimetière. Dans ce no man’s land campagnard, quelques bottes de foin évoquent une grange, lieu des amours furtives et un canapé, échoué au milieu, figure l’intérieur bourgeois pour jouer les scènes familiales. Les beaux éclairages d’Amélie Géhin accompagnent les mutations de cet espace unique : couleur miel au printemps, le sol virera au brun sous les pluies et le brouillard d’automne. Le groupe bruxellois Juicy : Julie Rens et Sasha Vovk, joue des reprises pop et rythm and blues. Les musiciennes accueillent  les spectateurs à l’entrée et ambianceront toute la représentation. Dans cet environnement rural et vitaminé, la fiction avance par tableaux, scandés par le calendrier scolaire : Avant les vacances de printemps ; Deux mois plus tard ; À la fin du trimestre ; Après les résultats des examens… pour finir en octobre. Les adolescents, nus ou habillés, s’ébattent dans un élan viscéral, sur ce terrain accidenté que les adultes foulent maladroitement engoncés dans leurs principes et impuissants face au printemps bourgeonnant de la jeunesse.

Quatorze comédiens se partagent les quarante rôles de la pièce, jouée in extenso avec quelques scènes additionnelles. Sous les yeux d’un chœur omniprésent, chaque épisode se dessine avec soin et les acteurs habitent leurs personnages sans retenue. Avec un jeu proche du grotesque pour les adultes et débridé jusqu’à l’excès pour les adolescents. Wendla (Judith Williquet), encombrée d’un corps trop vite grandi, Melchior  (Julien Frégé) :  du vif argent, Moritz (Nicolas Luçon) en proie à la mélancolie et obsédé par ses résultats scolaires : « Je suis incurable, je croyais souffrir d’une maladie étrange » (…)  « Aucun mortel n’a jamais marché sur des tombes avec plus d’envie que moi, d’être dedans », dit-il, quand, sous forme de fantôme, il retrouve Melchior près de la tombe de Wendla. Il y a des scènes provocantes de masturbation collective à la maison de correction mais aussi des moments de grande pudeur comme ces baisers échangés par Ernst (Lode Thiery) et Hans (Romain Cinter), ou la belle rencontre entre Moritz et Ilse (Nadège Cathelineau), celle qui a franchi le pas et mène une vie délurée dans la bohème de l’époque. L’humour n’est jamais très loin: sexe nu contre terre, Wendla supplie convulsivement sa mère (Berdine Nusselder) de lui expliquer comment on fait les enfants. Les contorsions de l’adulte en disent long sur son malaise et son impossibilité à dire la vérité…

 Ces partis pris de jeu, très assumés, renvoient, avec les signifiants d’aujourd’hui, forcément plus outrés, au caractère sulfureux de la pièce à sa création. Comme si pour revenir aux sources, il avait fallu forcer le trait. Il y a quelques lourdeurs, bien pardonnables, comme ce conseil de classe entre plateau et salle, ou des répliques issues de film portés par de jeunes machos citant Le Bon, la brute et le truand : « Tu vois, le monde se divise en deux catégories, ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi, tu creuses.» Ou A bout de souffle de Jean-Luc Godard : « Si vous n’aimez pas la mer, si vous n’aimez pas la montagne, si vous n’aimez pas la ville, allez vous faire foutre !»

 Le jeu démonstratif et la nudité délibérée ne tombent jamais dans la vulgarité et font ressentir physiquement la turgescence mentale et érotique des adolescents et la gêne qui entrave les parents et les éducateurs. Liberté de ton, fluidité narrative, musique vivante, scénographie inventive, beauté des corps et des images contribuent à la réussite de spectacle en deux heures trente qui ne plaira pas sans doute à tout le monde. Mais, comme l’écrivait Antonin Artaud: «Le vrai théâtre, parce qu’il bouge et parce qu’il se sert d’instruments vivants, continue à agiter des ombres où n’a cessé de trébucher la vie. » 

Armel Roussel se dit habité depuis vingt-cinq ans par l’Éveil du printemps et à partir de cette création de 2018, construit une tétralogie avec un deuxième volet : Long live the life, that burns the chest (en Estonie en 2019), puis  Ether After (en Inde en 2020)  et enfin Printemps /Congo (au Congo en 2020) .

 

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 29 mars, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre, Paris (XII ème). Métro : Château de Vincennes + navette gratuite.  T. : 01 43 28 36 36.

 

 

 

 

Les derniers Jours, texte et mise en scène de Jean-Michel Rabeux

 

Les derniers Jours, texte et mise en scène de Jean-Michel Rabeux

 

Simon Gosselin

Simon Gosselin

On sait que l’ami va mourir. Le long processus a déjà commencé ; la mort  a sa durée et n’est pas qu’un instant. Et elle a aussi sa dureté, si douce qu’on veuille la faire à ceux qu’on aime. Ils ne nous laissent pas le choix : ils ne nous ont pas oubliés mais ne nous reconnaissent plus, ou pas toujours. Et ils sont parfois méchants, eux qui ont été si tendres. Et cette longue mort qu’ils nous infligent ? On les tuerait pour cela. Ce que dit l’épouse aimante (Claude Degliame) du mourant et elle ne se défera pas de son amour, ni de sa colère et de son humour.

Jean-Michel Rabeux a accompagné jusqu’à la mort un ami très proche et en a écrit Les derniers jours.  Le personnage de l’Auteur, le fidèle Pylade (Yann Métivier) l’annonce : tout est vrai, chaque instant est vrai, mais vous ne saurez rien de plus de l’ami “disparu“. Et il n’aura pas disparu, puisqu’on parle de lui, réinventé sur scène, réinvesti sous le nom mythique de Lear et dans le corps d’un acteur qui lui donne une grâce sans âge (Olav Benesvedt). Autorisé, sans rien cacher de sa mort, à ressusciter.

L’auteur-metteur en scène s’est toujours intéressé à la vérité des corps divers et variés comme aux désirs. Et il aborde ici l’érotisme particulier de la mort qui commence par le fait de retomber en enfance. L’agonisant est un bébé dont on entend les cris qu’on ne comprend pas toujours. Ses intestins le lâchent : lui et son entourage, ses soignants sont réellement « dans la merde ». On le lave, il pue quand même. Son corps s’en va, peau collée sur les os. Le texte de la pièce n’économise rien, ne cache rien des lenteurs et laideurs de la mort mais reste d’une pudeur parfaite.

Scénographie légère, avec les meubles les plus ordinaires de la vie : six chaises et une table, celle des banquets mais aussi celle de l’exposition du mort. Une cascade de fleurs de papier découpé (d’Isa Barbier), aussi légères qu’est lourd le départ d’une âme. Un maître de cérémonie chenu (Georges Edmont) agite avec douceur un honnête plumeau. La mise en scène est aussi toute en délicatesse.  Accompagnée par le chant et la harpe de Juliette Flipo, esquissant quelques pas d’une comédie musicale lointaine Cheek to cheek  : « Je suis au ciel et mon cœur bat si fort que je ne peux plus parler/ Et on dirait que j’ai trouvé le bonheur que je cherchais/ Quand je suis avec vous, dansant joue contre joue », chantée dans un anglais nostalgique…

Cette délicatesse et cette élégance mettent peut-être à distance tout ce qui est dit de la mort sale et de l’agonie. Jean-Michel Rabeux laisse heureusement à Angelica Liddell ou à Romeo Castellucci les images esthétisantes et provocatrices de la déchéance mais on regrette que les grands masques donnés aux personnages et à leur fonction : Pénélope l’épouse, Pylade l’ami, Lear le fou, ne jouent pas plus que cela. Encore une fois, il ne s’agit pas d’une Mort abstraite, d’une question philosophique mais de bien la mort vécue, jusqu’au bout, par celui qui s’en va, et bien au-delà pour ceux qui l’auront accompagné.

Mais ce récit, dont nous saisissons à chaque instant la vérité, et qui vise en chacun de nous une expérience –chacun a ses morts-, nous reste extérieur. Ce qui nous parvient, finalement ? L’amour du couple dont la femme survit, l’amour de l’ami pour le mourant, le souvenir de son amour à lui pour l’un et l’autre. L’amour plus fort que la mort ? L’amour n’est pas une abstraction, non plus. Mais une relation intime, qui demande le respect et c’est la source chaude de ce spectacle. Il ne nous appartient pas, il nous retient sur le pas de la porte.

Christine Friedel

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème) jusqu’au 22 mars. T. : 01 44 95 98 21.

 

 

 

 

Toute Nue, variation Feydeau/Norén, mise en scène d’Émilie Anna Maillet

Maxime Lethelier

Maxime Lethelier

 

Toute Nue, variation Feydeau/Norén,  mise en scène d’Émilie Anna Maillet

Apparemment, la jeune Troisième République a généré tout de suite des comportements aussi désolants que durables, en même temps que leur satire. L’exposition du couple comme outil de pouvoir, par exemple : on n’a pas encore fait mieux. Voyez la saga de nos trois derniers présidents, voyez l’actualité : inutile d’insister. Mais la Roche tarpéienne est proche du Capitole,  et plus dure sera la chute…

Ventroux, le mari dans Ne te promène donc pas toute nue de Georges Feydeau, à peine élu député et déjà ministrable, baigne dans la joie et l’espoir d’un bel avenir politique, soutenu par un « plan médias »  où on met en avant le couple parfait qu’il forme avec son épouse. Mais il fait très chaud : « trente-six degrés de latitude », dit Clarisse, forcément idiote aux yeux de Ventroux, lui-même peu gâté par la nature et affublé d’un nom qui l’enferme dans ses appétits.

Madame est allée à un mariage pour représenter Monsieur, ce député qui n’a pas le temps et elle revient chez elle en sueur. Comme on est chez Feydeau, mâtiné de fines tranches de Lars Norén (particulièrement aigu sur les haines conjugales), rien ne se passe comme prévu…  L’équipe de la presse people est remplacée par un journaliste du Figaro (donc, sérieux !), qui obtient pour toute réponse : « plus tard » ou des éléments de langage habituels des politiques : un vide absolu…  Donc ce jour-là, comme dans les vingt-quatre heures fatidiques de la tragédie, un élément pouvait sembler anodin : ce «  trente-six degrés de latitude » va renverser les destinées et remettre les choses à leur place, c’est à dire cul par-dessus tête…

Clarisse se promène toute nue, ce qui signifie chez Feydeau, comme dans On purge Bébé en tenue intime, dont la vue est interdite à tout homme autre que le mari ou le domestique (aveugle et muet par fonction), sans aller jusqu’au « plus que nu-u-e » de Mistingett. Toute nue, sous le regard du Maire venu en solliciteur, du journaliste et même sous le regard du Tigre, Georges Clémenceau qui habite juste en face et qui se rince l’œil ! Quelle image, quelle représentation pour la carrière de son mari !

Feydeau aimait les femmes, au point de ne plus supporter la sienne et de finir par vivre à l’hôtel, où il écrit sa série : « du mariage au divorce ». La seule fois où il fut attiré par un boy  de cabaret  déguisé en fille… qui lui transmettra la syphilis qui lui sera fatale. Les femmes l’intéressent et il désigne comme leur bêtise,  leur mystère, l’ « obscur objet du désir ». C’est peut-être cela qui le fascine : le potentiel de liberté dont sont chargées ces créatures soumises. Clarisse, à sa façon, dit : «Mon corps est à moi ». La metteuse en scène, logiquement, la montre un moment, en « femen », torse nu comme un drapeau, encore et toujours transgressif.

La mise en scène, rythmée par la batterie de François Merville, avec ses pulsations, fonctionne sur plusieurs registres : celui d’une comédie burlesque la plus débridée, un langage vide et répétitif avec des objets en folie et  celui de la cruauté qui irait jusqu’au « combat des cerveaux » si Georges Feydeau et Lars Norén supposaient que leurs protagonistes en aient un. Émilie-Anna Maillet  joue à bon escient de la vidéo et de l’éclatement dans l’espace. On ne sait jamais d’où va surgir Clarisse toute nue ; n’étant plus « chez elle », elle est partout chez elle. Y compris, surdimensionnée, sur les murs, derrière les murs, à l’envers du décor où s’expose ce qu’on ne devrait pas voir, l’abîme du couple, la destruction réciproque, la haine qui a poussé comme une moisissure au fil des années sur le tissu conjugal. Et l’image officielle de ce couple que l’on devrait voir, n’existe plus !

Ce spectacle possède un comique ravageur mais aussi une amertume profonde. La lumière vient des acteurs et en particulier de Marion Suzanne, qui joue une belle femme normale, ce qui la sauve une fois pour toutes d’être un objet, une pin up  avec une liberté d’avance. Voilà une belle soirée de théâtre-catastrophe qui secoue et qui ne donne certainement pas de réponse. Politiquement incorrect : la faute à la politique qui elle-même ne sait plus (pas ?) être correcte…

Christine Friedel

Théâtre Paris-Villette, 211 avenue Jean Jaurès Paris (XIX ème). T. : 01 40 03 72 23

Dimanche 1er mars : à l’issue de la représentation, Derrière le rideau :une rencontre philosophique  avec Anne-Laure Benharrosh. Et mercredi 4 mars,  après le spectacle, rencontre avec Emilie-Anna Maillet et Camille Froidevaux-Mettrie, philosophe féministe.

 

 

 

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