Le voyage de Gulliver d’après Jonathan Swift, adaptation et mise en scène de Christian Hecq et Valérie Lesort

Le Voyage de Gulliver d’après Jonathan Swift, adaptation et mise en scène de Christian Hecq et Valérie Lesort

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© Fabrice Robin

 

Qui n’a lu dans son enfance les aventures de ce marin, seul survivant d’un naufrage, échoué sur le rivage d’un étrange pays où des êtres minuscules mais tyranniques en font leur prisonnier et leur esclave ? On voit souvent cet ouvrage comme un conte pour enfants, du faits des nombreuses éditions édulcorées et illustrées pour la jeunesse. Et les metteurs en scène à qui l’on doit des réussites comme 20 000 lieux sous les mers et l’opéra baroque Ercole Amante de Francesco Cavalli (voir Le Théâtre du blog) nous ouvrent un beau livre d’images. Prenant le public par la main, le comédien qui incarne Gulliver face à un peuple de marionnettes, raconte les aventures de ce navigateur devenu un dangereux géant aux yeux des Lilliputiens. A à la fois narrateur, témoin et victime d’un pouvoir arbitraire et d’une guerre absurde qui oppose les mangeurs d’œufs par le gros bout, à ceux qui les entament par le petit bout…

Jonathan Swift (1667-1745) avec ce conte philosophique habillé de merveilleux, s’en prenait à l’absolutisme des souverains anglais, ce qui le forcera à s’exiler en Irlande. Pacifiste avant la lettre, son pamphlet féérique critique aussi la guerre sans fin qui oppose son pays à la France. Mais Le Voyage de Gulliver prend ici la forme d’une fable burlesque charmante et efficace, plus que d’un libelle contre le pouvoir.

 Dans un décor de carton-pâte, bas de plafond, le comédien, sur un plateau rehaussé, paraît gigantesque, à côté des marionnettes hybrides où les sept autres interprètes ont glissé leur tête. Ces personnages au faciès humain, hauts de cinquante centimètres, sont très expressifs dans leurs petits corps en costumes bariolés, manipulés selon le procédé du théâtre noir grâce à un éclairage effaçant les  acteurs et permettant des effets spéciaux.

La scénographie d’Audrey Vuong et les costumes de Vanessa Sannino créent une esthétique délibérèment naïve et kitch. Un clin d’œil aux illustrations des contes pour enfants du XIX ème siècle. Les acteurs s’en donnent à coeur joie avec cette satire du régime lilliputien, aussi habiles à manipuler leurs petits bonshommes qu’à chanter lors des intermèdes. Comme ce moment virtuose où sur la table de la salle à manger transformée en scène de cabaret, l’impératrice Cachaça se livre à une numéro avec plumes et déshabillage… Une heure quinze de plaisir théâtral attend petits et grands, sous-tendu par un message envoyé à qui veut l’entendre.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 28 janvier, Athénée-Théâtre Louis Jouvet, 7 rue Boudreau, Paris (IX ème).T.: 01 53 05 19 19.

Du 1 au 11 février Célestins Lyon (Rhône) les 18 et 19 février, Equilibre Fribourg (Suisse) ; du 23 au 26 février, Théâtre National de Nice (Alpes- Maritimes).

Du 2 au 6 mars, Théâtre de Caen (Calvados) ; les 10 et 11 mars La Comète, Châlons-en-Champagne (Marne); le 15 mars Théâtre Edwige Feuillière, Vesoul (Haute-Saône); le 18 mars, Ma-Scène nationale, Montbéliard (Doubs); les 22 et 23 mars, Tangram, Evreux ; les 30 et 31 mars, Maison de la Culture, Nevers (Nièvre). Les 12 et 13 avril, Théâtre de Sartrouville (Yvelines) ; les 19 et 20 avril, La Ferme du Buisson, Noisiel (Seine-et-Marne). Du 17 au 19 mai La Coursive, La Rochelle (Charente-Maritime) et les 24 et 25 mai, Théâtre des Deux Rives, Rouen (Seine-Maritime)… 

 


Archives pour la catégorie critique

Les Cinq fois où j’ai vu mon père, texte et mise en scène de Guy Régis Jr.

Les Cinq fois où j’ai vu mon père, texte et mise en scène de Guy Régis Jr.

Les cinq fois où j'ai vu mon père

Christian Gonin © Nicolas Lascourrèges

« Le thème est personnel, voire intime. Alors qu’il concerne bien d’autres car nous avons chacun subi une absence quelque part. » L’auteur haïtien remonte ici vers son enfance de la dernière fois, à la première où il a vu son père: « Je l’ai vu partir quand j’avais douze ans. Je voudrais replonger profondément dans ma mémoire.» En cinq temps, Christian Gonon de la Comédie-Française donne les couleurs de l’enfance à cette adaptation du roman éponyme. La langue concise et dense, porte en elle des images et climats. Mais y-avait-il besoin des jolis dessins animés avec ciels, nuages et pluie, au graphisme naïf, de Raphaël Caloone qui rythment la représentation ? 

« L’écriture théâtrale demande à être plus concise, dit Guy Régis Jr. C’est de la parole parlée comme j’aime le dire. Le théâtre, c’est créer de la parole et non pas de l’écrit. » Il est ici question non de l’absence mais plutôt de la présence en pointillé de ce père, à travers les paroles de la mère, et par des adresses de l’écrivain adulte à l’auteur de ses jours. Avec des reproches mais aussi une sorte de complicité interrogative. Très forte est l’évocation de la Haïti des années soixante dix, « pays sans dessus dessous », où les dictatures successives et la misère chassent les hommes vers l’exil. «Le départ de celui qui va gagner de l’argent et lui permettra de nourrir sa famille, dit Guy Régis Jr. On oublie souvent qu’on vient d’une société qui a vécu l’esclavage pendant trois siècles. C’est donc normal qu’il y ait encore l’éclatement de la famille. »

 Une mise en scène sobre et réussie qui doit beaucoup à la présence de Christian Gonon. Il se glisse avec humour, élégance et une émotion retenue dans cette langue concrète et poétique, mais sans pathos. Il est à la fois cet enfant avec toutes ses questions et cet adulte qui revient avec lucidité sur son passé. Un spectacle à voir mais aussi un texte à lire…

 Mireille Davidovici.

 Jusqu’au 29 janvier, Théâtre Ouvert, 159 avenue Gambetta, Paris (XX ème).

Les 25 et 26 mars, Tropique Atrium, Fort-de-France (Martinique).

Les 1er et 2 avril, Archipel-Scène nationale de Basse-Terre (Guadeloupe).

 Le texte est publié aux éditions Gallimard.

 

Anne-Marie La Beauté, texte et mise en scène de Yasmina Reza

 

 

Anne-Marie La Beauté, texte et mise en scène de Yasmina Reza

Atteinte par le covid peu après avoir vu ce spectacle fin décembre, Elisabeth Naud a quand même tenu à écrire ce compte-rendu que nous avons reçu et nous l’en remercions chaleureusement. Toute notre équipe est de tout cœur avec elle.

 Dans ce premier monologue de Yasmina Reza, le personnage, Anne-Marie Mille, actrice vieillissante, évoque à la mort de Giselle Fayolle, leur rencontre et leur vie: «Au temps du Théâtre de Clichy, j’étais sa seule amie. Les autres étaient jalouses.» Tout se passe dans sa chambre, un logement modeste mais soigné, proche du Moulin-Rouge, loin des paillettes et des lumières du Théâtre de Clichy. Anne-Marie, éblouissante malgré les années et toujours aussi passionnée, livre l’aventure de sa vie, à une ou un journaliste imaginaire. Elle passe de Madame à Monsieur à Mademoiselle : « J’allais oublier une chose importante madame : j’ai commencé en découpant des photos de Brigitte Bardot » puis parlant de son fils,   »De tout e façon je m’en fous. Je ne vois ce qui pourrait enrayer notre perdition monsieur, la civilisation a échoué » Ce(tte) journaliste n’existe que dans le récit de ses souvenirs… Et n’est-ce pas en vérité,  à nous public, qu’elle se confie, avec grâce et espièglerie…?

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Emmanuel Clolus avec une scénographie sobre mais subtile exprime bien, dans cet unique décor, l’univers de la comédienne : sur un plateau presque nu, une méridienne en velours vert, et au sol, une paire d’escarpins Salomé, en attente d’une prochaine sortie, d’un prochain spectacle? la tenue d’Anne-Marie en combinaison de soie au début du spectacle, son sac à mains dans lequel elle fouille, pour saisir en autres un rouge à lèvres, l’accroche de ses boucles d’oreilles etc. sont autant d’éléments ou de gestes qui accompagnent la progression poétique et dramatique  du récit.   Nous nous laissons vite conquérir par ce chemin de vie, et par ces souvenirs de théâtre, admirablement interprétés par André Marcon travesti, accompagné par la musique de Laurent Durupt, d’après Bach et Brahms.. Histoire intime et histoire d’une époque : la France des années cinquante-soixante, avec Paris sous les feux de la rampe… Tout un paysage aux mille frémissements s’esquisse au fil des mots et de la composition dramatique parfaite de ce monologue, mais aussi à travers le paysage intérieur d’Anne-Marie, du coeur de cette femme artiste issue d’un milieu populaire. Une enfance à Saint-Sourd dans le Nord: « Moi, je viens de Saint-Sourd-en-Ger, madame, un pays où on ne reste pas couché. (…) Il y avait les puits de charbon et la compagnie théâtrale de Prosper Ginot. On voyait passer en ville les acteurs de la Comédie de Saint-Sourd. (…) Je les reconnaissais tous. » ou les évocations de sa chambre, rue des Rondeaux, du Théâtre de Clichy, et de la banalité domestique  témoignent de l’écriture imagée, charnelle, pleine de nuances de Yasmina Reza. Le jeu d’André Marcon, d’une densité poétique et théâtrale inouïe laisse jaillir toute la richesse du texte. 


André Marcon et Yasmina Reza se connaissent bien, ils ont collaboré ensemble sur cinq créations,  «Il fait partie de mon écriture», dit-elle.  Il a reçu le prix du meilleur comédien 2020 du Syndicat de la critique pour son interprétation de la pièce créée la même année à La Colline. Nous sommes captivés par le personnage de cette grande dame: l’élocution et le timbre de sa voix d’une finesse sans pareil, aux variations infinitésimales selon les faits racontés, ses expressions d’humour ou de nostalgie, donnent au personnage une profondeur et une humeur sans cesse changeantes. D’une incroyable sincérité, il nous touche et nous émerveille : « J’arrivai de Saint-Sourd, j’étais descendue à Paris pour une audition. Les confidentes de tragédie, personne ne les faisait. J’avais une recommandation. » Le jeu de l’acteur transcende ici le texte comme la sensibilité de l’autrice. Ce monologue nous offre avec délicatesse, un kaléidoscope de l’âme humaine et de l’univers du spectacle, du monde de la nuit, du temps qui passe : «Mais la lumière s’était refroidie madame. » La mort qui veille, la roue qui tourne…

La carrière et les personnages autrefois incarnés par Anne-Marie et Giselle …Ces actrices et amies, leur gloire mais aussi ensuite leur solitude et l’oubli : «Sur scène, on ne laisse rien derrière soi. La scène se fout de qui l’occupe, Giselle Fayolle, Anne-Marie. Aucune trace de personne. », se succèdent, prennent forme en notre imaginaire et disparaissent pour mieux ressurgir comme sur les beaux murs gris, les ombres des personnages de l’artiste norvégien Örjan Wikström. Pour Jeanne Labrune, réalisatrice et scénariste, «son œuvre se situe dans l’entre-deux de l’harmonie et du chaos, de l’équilibre et du déséquilibre, du plaisir et de la souffrance. » un écho à l’existence d’Anne-Marie Mille. La mise en scène, le texte, et l’interprétation, un vrai bonheur ! Cet ensemble ciselé nous offre dans une symbiose parfaite, un spectacle d’une théâtralité magique ! Dans la petite salle du Théâtre de La Colline, le temps semble s’être arrêté et le silence règne. Il reste l’émotion et le plaisir ressentis par Anne-Marie nous racontant sa vie bigarrée et ceux du public sous le charme de cette forte et émouvante personnalité, gaie et mélancolique, du théâtre et de sa beauté !  

Elisabeth Naud

Spectacle vu le 22 décembre au Théâtre de la Colline, 13 rue Malte-Brun, Paris (XX ème).

Tournée 2022 en cours de programmation.

 Le texte de la pièce est paru aux éditions Flammarion.

Maîtres anciens de Thomas Bernhard, traduction de Gilberte Lambrichs, mise en scène et adaptation de Gerold Schumann

Maîtres anciens de Thomas Bernhard, traduction de Gilberte Lambrichs, mise en scène et adaptation de Gerold Schumann

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© Pascale Stih

Dans les lumières crues de Philippe Lacombe, François Clavier s’empare avec maestria du texte caustique de l’auteur autrichien,  adapté d’un roman de 1985. Il incarne Reger, un célèbre musicologue habitué depuis longtemps à fréquenter le Musée d’art ancien à Vienne. Tous les deux jours, il s’assied sur une banquette devant L’Homme à la barbe blanche du Tintoret, sous le regard du vieux gardien dont il dit pis que pendre… Là-même où il a rencontré sa compagne, l’amour de sa vie. Depuis qu’elle est morte, en proie à la solitude, il ne renonce pas à ces visites qui, manière de survie, lui donnent prétexte à vitupérer son pays, son époque, la politique, l’art et ses contemporains et à voir la mort venir, face au portrait du vieillard.

Tout pour lui est matière à critique, jusqu’aux maîtres anciens de la galerie : « Tous ces tableaux me sont insupportables, ils sont affreux. Pour pouvoir les supporter, je cherche en chacun d’eux un défaut. J’ai toujours trouvé l’échec de son créateur. Cela me rend heureux. » Il s’en prend aussi à Beethoven et autres grands de la musique, sans épargner artistes, philosophes et écrivains… En fond sonore, un quatuor à cordes égrène discrètement une pièce de Fanny Mendelssohn enregistrée en répétition et une voix off commente les faits et gestes de Reger.  Alter ego de l’auteur qui, lui aussi, vient de perdre sa femme quand il écrit Maîtres anciens. Sous-jacent, le deuil de l’être aimé infuse le texte, et, entre vindictes, ruminations et critiques, nous sentons sourdre chez François Clavier, une émotion sans que jamais il s’y complaise.

Le metteur en scène allemand, installé en France depuis 1992, s’est déjà frotté à Thomas Bernhard avec Minetti, portrait de l’artiste en vieil homme,  qui valut, en 2009, à Serge Merlin, dans le rôle-titre, le prix du meilleur acteur attribué par le syndicat de la critique.  Dans la partition minutieuse que Gerold Schumann a établie, il y a derrière le ressassement, la répétition obsessionnelle, un rapport paradoxal avec l’héritage de ces «maîtres anciens» que Reger honnit: «Les soi-disant grands maîtres sont des enthousiastes de l’hypocrisie qui ont fait des courbettes et se sont vendus à l’Etat catholique, qui ont toujours trouvé leurs sujets au ciel et en enfer, mais jamais sur terre. » Il y revient pourtant depuis plus de trente ans, comme il revient vers les hommes, malgré sa répugnance: «Je déteste les hommes, mais ils sont en même temps, mon unique raison de vivre.»

François Clavier, immobile pendant plus d’une heure, joue avec une profonde humanité, de cette ironie propre à Thomas Bernard: « Celui qui ne sait pas rire, ne doit pas être pris au sérieux ! » dit Reger. Et nous rions, nous sourions aux traits acérés et à cet humour particulier qui n’a rien perdu de son mordant. Le public jubile aux saillies de Reger contre l’Etat: « Nous sommes gouvernés par un gouvernement hypocrite et menteur et grossier, un gouvernement le plus bête qu’on puisse imaginer. » Ou contre l’art : «L’art se tourne toujours vers les Puissants. Il n’y a rien de plus répugnant que le pouvoir peint. Peinture de pouvoir, rien d’autre! » Un texte qu’on réentend ou qu’on découvre avec plaisir. ..

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 29 janvier, Les Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs Paris (Ier). T. 01 42 36 00 50.

Le roman est publié aux éditions Gallimard.

 

Girls and Boys de Dennis Kelly, traduction de Philippe Le Moine, mise en scène de Chloé Dabert

Girls and boys de Dennis Kelly, traduction de Philippe Le Moine, mise en scène de Chloé Dabert

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Bénédicte Cerutti © Victor Tonelli

La directrice de la Comédie-Centre Dramatique National de Reims depuis 2019, après avoir monté Orphelins et L’Abattage rituel de Gorge Mastromas de cet auteur britannique souvent joué en France (voir Le Théâtre du Blog) s’empare de ce monologue. « Surprenant, Dennis Kelly, explore toujours des nouvelles formes. Son théâtre raconte l’humain, sans complaisance », dit-elle. Une jeune femme (Bénédicte Cerutti) au langage cru et direct, prend le public à témoin d’un coup de foudre à l’aéroport de Naples  Fuyant une vie de sexe, d’alcool et drogue, elle trouve enfin l’amour. Nous pensons tout d’abord avoir à faire à du café-théâtre, avec bons… ou gros mots mais son discours se fait moins bravache, au fur et à mesure qu’elle nous entraîne dans ses histoires de couple, de mère, de travail, ses colères contre le sexisme, le harcèlement et les violences masculines.

Malgré une carrière professionnelle florissante qu’elle se trace, en jonglant avec les horaires de ses deux enfants, nous sentons qu’il y a anguille sous roche… Son mari a changé, c’est le temps des soupçons et d’une prochaine guerre de couple. Drame ordinaire du désamour? Le récit confine au bizarre : la comédienne parle avec des enfants fantômes : effet de théâtralité renforcé par un décor qui s’ouvre vers un lointain brouillardeux et fantomatique ? Soudain tout bascule, la jeune femme nous livre le fin mot de l’histoire : l’horreur absolue, venue d’un homme envieux, haineux et autoritaire…

La scénographie de Pierre Nouvel, sobre, donne accès à plusieurs espaces : bureau, maison, salon… à la fois réalistes et chimériques, lieux d’un passé révolu, celui du récit… Chloé Dabert dirige avec justesse Bénédicte Cerutti qui incarne avec brio une femme ordinaire, pugnace et naïve. La pièce, vive et rythmée, ménage les temps, pauses et silences.  Elle aborde des thèmes dans l’air du temps comme la violence et les guerres engendrées par les hommes, la souffrance au travail dans une système où le profit est roi, la résilience des femmes…

Elu meilleur auteur étranger par le magazine allemand Theater Heute en 2009, Dennis Kelly inscrit son théâtre, comme nombre de dramaturges  anglo-saxons, dans une réalité sociale et politique… Mais ce monologue d’une heure quarante, peu innovant dans la forme et la langue, se perd à la longue dans les détails du récit au détriment de sa force dramatique et de l’énergie de la comédienne. Malgré cela, Girls and Boys -un sans faute pour l’équipe artistique- ne manquera pas de toucher le public…

 Mireille Davidovici  

 Jusqu’au 30 janvier, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème) T. : 01 44 95 98 00.

 Du 2 au 5 février, Théâtre National de la Criée, Marseille (Bouches-du-Rhône) et du 22 au 26 février, Comédie de Reims (Marne).

 

 

Livres et revues : Jeu n°180 et Danser hip hop de Rosita Boisseau et Laurent Philippe

 

Livres et revues

Jeu revue de théâtre n° 180

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Dans son éditorial, Raymond Bertin le rédacteur en chef, met comme d’habitude et avec une grande clarté les choses au point après la pandémie historique que le Canada a subie : «Dans quel état se trouve le théâtre, entendu au sens large des arts du spectacle vivant ? Notre théâtre, celui que nous connaissons et aimons, saura-t-il se relever et retrouver son ampleur, son dynamisme, son rayonnement ? »

Il y a dans ce nouveau et très riche numéro un dossier Renaissance où il est question de mémoire transmission, perte, deuil, guérison, filiation, ruptures générationnelles, espoir, renouveau. Michel Vaïs pense qu’il faut élargir notre horizon, en réfléchissant sur les traumatismes sociaux qu’ a vécu l’humanité au cours de son histoire ; d’autre part, nous voulions chercher dans notre passé récent des réponses d’artistes aux maux de l’ici et après, notamment certain·es dont la longévité au théâtre devrait contribuer à nous éclairer.

Enzo Giacomazzi rappelle en effet que l’art a joué un rôle primordial dans la «reconstruction sociétale des pays endeuillés ». Que sera-t-il d’un nouveau théâtre? Aura-t-il encore à voir avec l’actuel ou faudra-t-il tout reconstruire comme depuis deux ans.

Notre ami Jean-Pierre Han dresse un bilan de la situation du théâtre en France et en Europe. il y a une véritable rupture. Et comme il le dit justement, les criques plus très jeunes mais encore en activité voient un âge d’or dans les quarante dernières années, ce qu’avait déjà remarqué un metteur en scène aussi lucide qu’Antoine Vitez. Mais les jeunes metteurs en scène ne se retrouvent souvent pas du tout dans le travail de ceux qui dirigent maintenant des institutions. Et le numérique comme la vidéo ont fini par envahir les plateaux avec des résultats souvent consternants. Et c’est toute une génération qui profite d’avoir un lieu théâtral pour tenter des expériences plus proches du cinéma. Il y aura un jour une bascule mais laquelle? Quand cette croyance absolue dans les merveilles coûteuses!-de la technologie aura pris un sérieux coup dans l’aile…

Des créateurs aussi avertis qu’Hervé de Lafond et Jacques Livchine ont bien senti le danger et leur Nuit unique, même si c’est une grosse machine à gérer une nuit entière avec une précision absolue, a plus à voir avec un certain artisanat du spectacle… Il y a actuellement aussi une tendance à la récupération. Ce qui était très rare il ya quelque vingt ans. Ainsi le décor de Roméo et Juliette, passant de la Comédie-Française à l’Opéra-Comique. Ou Murielle Mayette qui, intelligemment, récupère des costumes de la Comédie-Française pour créer sa trilogie Goldoni. Bien entendu la crise covid n’en est pas la cause mais a certainement aidé à prendre conscience de la débauche de moyens pour certains spectacles .
Comme le souligne Jean-Pierre Han, il y a bien une rupture que ce soit en France  ou ailleursentre les générations  et le théâtre des années soixante-dix à maintenant que nous avons connu, est sinon mort, du moins en train d’être oublié. Qui connait encore le parcours du célèbre Living Theatre de Julien Beck et Judith Malina? Qui est Jérôme Savary pour des jeunes gens de  vingt ans?  Et s’il y a renaissance, cela sera comme toujours en dehors des lieux institutionnels dont les jeunes se méfient de plus en plus, surtout quand ils sont cornaqués d’en haut par des énarques incompétents en matière de spectacle mais avec la bénédiction de la Macronie.

Et il a trois articles sur notre force collective de résilience. Celui de Marie-Laurence Marleau qui s’intéresse à la guérison des blessures individuelles.  Élise Fiola étudie le travail de création de Blackout,  The Concordia Computer Riots, et ceux de Serge Boucher et Pol Pelletier, entre autres, pour évoquer les événements traumatiques qui marquent l’inconscient collectif. Et Anne-Marie Cousineau dresse le portrait de Michelle Parent et de sa compagnie Pirata Théâtre  qui intègrent des acteurs non professionnels. Nous ne pouvons tout citer de ce riche numéro qui apporte un bel éclairage sur un théâtre à la fois si loin géographiquement et si près de nous, avec  comme toujours une iconographie précise et de grande qualité…

Philippe du Vignal

 

 Danser hip hop de Rosita Boisseau et Laurent Philippe

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© Laurent Philippe

 Né dans la rue, le  hip hop est apparu en France dans les années quatre-vingt et a investi progressivement les plateaux de théâtre, cinéma et télévision. Il s’est largement diversifié à la fois par son style et ses publics. Rosita Boisseau, autrice de plusieurs livres sur la danse, notamment Danser Pina prix de la critique 2020,  a vécu de près cette épopée dans l’Hexagone. Dans ce livre, elle remonte aux racines de cette danse, en complicité avec Laurent Philippe dont les photos saisissent l’énergie spectaculaire des artistes.

Une introduction historique va à la source du hip hop, dans les ghettos new yorkais, au début des années soixante-dix, avec joutes acrobatiques au son de «ghetto blasters», fêtes de quartier rythmées par les D J et battles… L’étymologie du mot: hip: être dans le coup, en argot américain, et hop: sauter,  évoque le bouillonnement de ce mouvement artistique et socio-politique. Si la ghettoïsation aux Etats-Unis des minorités noires et latinos «où la fibre hip hop trouve sa sève» est différente de celle des banlieues et villes françaises, on y rencontre les mêmes questions des racines et de la diversité, comme l’a exprimé par exemple le mouvement Black Blanc Beur.

En cinq chapitres, la journaliste dresse un panorama composite de ce mouvement en effervescence et en métamorphose permanente, qu’elle a suivie dès les années quatre-vingt avec des chroniques sur Radio Arc-en-Ciel et Radio Nova, puis à France-Culture dans Avant-Premières d’Yvonne Taquet. Exploration qu’elle poursuit avec ses critiques dans Le Monde et Télérama. Elle retrace l’évolution de ce mouvement en s’appuyant sur la trajectoire de plusieurs artistes : Frank 2 Louise, Hamid Ben Mahi, Kader Attou, Mourad Merzouk, Amala Dianor,i… Sans oublier les femmes qui commencent, elles aussi, à occuper le devant de la scène : Jann Gallois, Anne Nguyen… Ils et elles ont fondé leur compagnie et certains sont devenus directeurs de centres chorégraphiques nationaux.

Danser hip hop nous fait revivre les battles, ces compétitions informelles devenues des performances minutées devant un jury. Chacun avec un style personnel dans des solos ou duos insensés ou des affrontements par équipe.. Les battles ont conquis leurs lettres de noblesse, jusqu’à être programmés par l’Opéra de Paris. «Ils ont dégagé un circuit économique pour les danseurs, qui leur permet de gagner leur vie ou de se faire connaître et engager. » dit Rosita Boisseau. Elle  consacre un autre chapitre à l’aspect collectif que revêt, paradoxalement, le hip hop aujourd’hui : Wanted Posse fête ses vingt ans et à Lyon, Pokemon Crew gagne en notoriété jusqu’à inaugurer le stade de l’Olympique lyonnais.

Le dernier chapitre est consacré à tous les styles du hip hop : on y distingue ceux débout, dits : «old school» comme le waacking sur musique disco, et ceux «new school», dont l’électro, ou le break, dansés au sol,  et vous saurez tout sur le locking, le boogaloo, le smurt, le krump… Et sur le métissage de ces styles avec la danse contemporaine… Vous apprendrez aussi les modes vestimentaires liées à cette histoire du hip hop. Accompagné d’une bibliographie et d’un index, cet ouvrage sera le bienvenu dans la bibliothèque des amateurs de danse. Les nombreuses et belles photos, sont légendées, ce qui est rare, avec les noms de tous les interprètes et constituent ainsi une mémoire précieuse des spectacles…

Mireille Davidovici

Nouvelles éditions Scala, 140 pages, 29 €.

 

 

 

 

 

Le Temps de vivre, de Camille Chamoux et Camille Cottin, mise en scène de Vincent Dedienne

Le Temps de vivre, de Camille Chamoux et Camille Cottin, mise en scène de Vincent Dedienne

Autrice et interprète de ses textes, la comédienne s’est imposée en 2012 avec Née sous Giscard et, de solo en solo, continue, porte-parole de la génération  « baby boom» à avoir un regard caustique sur le monde.  Nous l’avons suivie dès ses débuts et son quatrième spectacle a tenu l’affiche tout l’automne,  avec une réflexion sur le temps, sans doute dictée par le confinement. Celui qu’on perd sur les réseaux sociaux, qu’on espère gagner grâce à internet, ou, que pris dans une course contre la montre, on ne réussit pas à accorder aux autres, même à ses enfants… Jongler avec ses horaires de travail et ceux de la crèche, pester pour un contretemps quand waze a mal calculé votre itinéraire, déplorer les heures passées sur whatsapp

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© Christophe Raynaud De Lage

 Et si, dit-elle, on inversait le processus, si on prenait le temps : celui qui nous est accordé dans la finitude et la contingence de notre vie. Débrancher son téléphone et toutes ses applications chronophages… Et s’occuper un peu moins de notre petit nombril sur une planète qui souffre et qui brûle. Avec en mains, Marcel Proust, Epicure ou André Gide, en soixante-dix minutes  chrono elle partage ses tracas avec le public applaudit chaleureusement . Mais ensuite, nous dit-elle, le régisseur doit aller s’occuper de son vieux chien incontinent…

Rien de passéiste dans Le Temps de vivre ni de «c’était mieux avant». Camille Chamoux s’en prend volontiers à ces «boomers» qui ne lâchent rien, comme ses parents encore sur des skis à quatre-vingt ans… D’une plume acérée et avec quelques références littéraires à propos, elle évoque les petits maux d’une société hystérisée par le temps et l’argent et envoie quelques coups de griffes aux actrices de la génération précédente refusant de « balancer  les gros porcs». Et elle entre parfois dans de saines colères. Faute de tragédie grecque avec catharsis, nous dit-elle, elle emprunte sa rage à Virginie Despentes, en la parodiant…

 Fluette, la comédienne s’impose dès son entrée sur le beau plateau dénudé du grand théâtre de la Porte Saint-Martin, avec un jeu nuancé, parfois cru jamais vulgaire. Mise en scène sobre et efficace de Vincent Dedienne: Camille Chamoux n’a pas besoin d’aller chercher le public et le temps passe vite en sa compagnie et à la fin, quand la scène plongée dans l’obscurité est éclairée par une bougie, elle nous offre pour la route, un poème signé Boris Vian, Le Temps de vivre.

Un spectacle à  déguster comme le vieux Marcel dégustait sa madeleine, pour « cesser de se sentir médiocre, contingent, mortel » et en finir avec l’obsession du « timing» ».  Et vous pourrez l’applaudir près de chez vous.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 31 décembre, Théâtre de la Porte Saint-Martin, 18 boulevard Saint-Martin, Paris (X ème). T. : 01 42 08 00 32.
Le 8 janvier, Théâtre Simone Signoret, Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) ; le 11 janvier, Pantin (Seine-Saint-Denis); le 20 janvier, Chambéry (Savoie) ; le 22 janvier, Radiant-Bellevue, Caluire (Rhône) ; le 25 janvier Théâtre Jean Vilar, Bourgoin-Jallieu (Rhône), etc.

 

 

Giselle… de François Gremaud, d’après Théophile Gauthier

Giselle… de François Gremaud, d’après Théophile Gauthier

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© Dorothée Thébert-Filliger

 Qu’on ne s’y méprenne pas : les trois points de suspension du titre indiquent qu’il ne s’agit pas du fameux ballet classique ni de sa réinterprétation mais «d’une réduction de spectacle pour interprète seule». Selon la formule déjà éprouvée avec son Phèdre ! d’après Jean Racine, un solo joué par Romain Daroles et créé avec grand succès en 2019, le metteur en scène suisse a confié cette «comédie-ballet» à la danseuse Samantha van Wissen. Rompue à la grammaire de la danse contemporaine, elle met ses pas dans ceux des interprètes de Giselle, avec arabesques, entrechats et autres figures classiques dans une narration fluide.

Le texte oscille entre l’histoire de ce ballet écrit par Théophile Gauthier, des commentaires sur la musique d’Adolphe Adam, la chorégraphie de Jean Coralli et le décor de Cicéri qui réutilise pour le premier acte, celui de La Fille du Danube (1838), un ballet qui «a fini par sombrer, non dans le fleuve mais dans l’oubli. » Ici, nous apprenons par exemple que « Molière est l’inventeur de la comédie-ballet Le Bourgeois Gentilhomme avec deux heures de texte et trois heures et demi de danse. » Que Théophile Gauthier écrivit le livret pour la danseuse-étoile Carlotta Grisi dont il était amoureux. Que Jean-Georges Noverre (1727-1810) «en défendant la danse narrative théâtralisée et inféodée à la musique est, au XVlll ème siècle, le révolutionnaire que Merce Cunningham sera au XX ème siècle… en prônant très exactement l’inverse. » La Sylphide (1832), chorégraphie de Noverre, serait l’œuvre fondatrice du ballet romantique où s’invente, où s’invente, avec Marie Taglioni, la figure de la ballerine sur pointes et en tutu de mousseline blanche, « que tout le monde va copier, y compris les futures épousées qui, jusqu’ici, se mariaient en robe de couleur.»

Nous retrouvons ici la boulimie encyclopédique et l’esprit oulipien et coq-à-l’âne que nous avions aimés dans La Conférence des choses (voir Le Théâtre du blog). Un côté pédagogique plaisant et sans rien de cuistre : l’humour reste de mise et la présence sympathique de Samantha von Wissen donne corps au comique bonhomme si particulier de François Gremaud, avec quelques coups de griffe à l’académisme et au formalisme de Giselle.

L’héroïne et l’argument du ballet ne sont pas ici le véritable thème de cette pièce d’une heure cinquante, même si Samantha van Wissen nous conte et nous danse cette tragédie amoureuse romantique doublée d’une féérie macabre. En effet quand Giselle, une fraîche et primesautière paysanne, apprend qu’Albrecht est fiancé à une princesse, elle en meurt et son fantôme rejoint les Willis, esprits vengeurs des jeunes filles disparues, trahies par leurs fiancés. La reine des Willis condamne Albrecht à danser, jusqu’à rejoindre Giselle dans la tombe. Mais la jeune morte le sauvera en dansant son amour…

François Gremaud revisite pour nous cette œuvre-phare du répertoire, en la replaçant dans son contexte, en la décortiquant et en la reconstruisant avec drôlerie. La conteuse et danseuse a imaginé une chorégraphie à partir de celle de Jean Corelli et Jules Perrot. Mais elle ôte au ballet ses lourdeurs et se réfère à la version plus récente de Marius Petipa pour le Théâtre impérial Marinski (1887) et surtout à l’interprétation mythique de ce ballet recréé par Natalia Makarova (Giselle) et Mikhail Baryshnikov (Albrecht) à l’American Ballet Center  en 1974. Samantha van Wissen ne danse pas vraiment mais paraphrase les attitudes et mouvements indiqués par la musique.

 Grand complice de Giselle… un quatuor féminin en fond de scène mais bien présent : Léa Al Saghir (violon), Tjasha Gafner (harpe), Héléna Macherel (flûte) et Sara Zazo Romero (saxo) jouent la partition d’Adolphe Adam, revue par Luca Antigagni. Cette création suisse y gagne en vivacité et légèreté et offre une bouffée de plaisir. En attendant un Carmen à la sauce François Gremaud, nous pouvons aussi voir Phèdre!, un spectacle programmé dans cette même salle des AbbessesMais du 27 au 31 décembre seulement à 17 heures 30..

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 31 décembre, Théâtre des Abbesses-Théâtre de la Ville, 31 rue des Abbesses Paris ( XVIII ème). T. : 01 42 74 22 77.

Et du 15 au 19 février, Théâtre Vidy, Lausanne (Suisse).

Les 1 et 2 mars, Espace Malraux, Chambéry (Savoie); du 9 au 12 mars, Théâtre Saint-Gervais, Genève (Suisse) ; les 15 et 16 mars, Les 2 Scènes, Besançon (Doubs) ; 20 Mars, Théâtre du Jura, Delémont (Suisse) ; les 24 et 25 mars, Bonlieu-Scène Nationale d’Annecy (Haute-Savoie).

Le 24 avril, Theater Basel (Suisse) ; du 27 au 30 avril, Le Maillon, Strasbourg (Bas-Rhin).

Les 10 et 11 mai, Usine à Gaz, Nyon (Suisse)  et le 14 mai, Théâtre Jean Marais, Lyon (Rhône).

 

 

 

Fado dans les veines, texte et mise en scène de Nadège Prugnard, direction musicale de Radoslaw Klukowski

Fado dans les veines, texte et mise en scène de Nadège Prugnard, direction musicale de Radoslaw Klukowski

BELLE PHOTO 2

© Jean-Pierre Estrounet

 Embarquons pour le Portugal, dans un trajet à rebours de ceux qui l’ont quitté. Leurs paroles d’exil et de reconquête ont muté en un poème dramatique et musical  sous le plume de Nadège Prugnard. Portugaise de sang mais pas de sol ni de langue. D’où un manque à combler, un vide et des silences qui la hantent. «C’est, dit-elle, de cette migration ancienne, intime et politique, de ce fado de l’âme et de l’exil, que j’ai toujours caché comme un secret impossible à prononcer dont j’ai voulu faire poème. »

Quand nous l’avions rencontrée au Théâtre de Ilets à Montluçon, pour Les Bouillonnantes qu’elle avait écrit, une pièce mise en scène par Carole Thibault, elle partait pour un voyage aux sources auprès des communautés portugaises de Montluçon et sur la terre de ses parents. Trois ans et deux confinements plus tard, Fado dans les veines a vu le jour à Montluçon et nous parvient enfin.

 Comme entrée en matière, une géographie chantée parlée : « Un cercueil en bois, c’est la forme du Portugal/Un rectangle taillé par l’assaut perpétuel de l’océan/ Creusé  par les sanglots des Carpideiras/ Notre identité » c’est d’être la fin du monde !/ Une route où pleurent les chiens/ Un endroit où a terre s’arrête! » Nadège Prugnard, récitante et ordonnatrice de la troupe, rockeuse flamboyante, lance ses mots à la fois rageurs et nostalgiques. Viennent en contrepoint, les chants de Charlotte Bouillot, Carina Salavado et Laura Tejeda, rythmés par le formidable trio Cheval des 3 :  Jérémy Bonnaud, Eric Exbrayat, Radoslaw Klukowski. Sept interprètes pour ce fado flamboyant où musique et mots tissent un canto aux accents de saudade.

Selon Fernando Pessoa, «La Saudade, c’est la fatigue de l’âme forte, le regard de mépris du Portugal vers le Dieu en qui il a cru et qui l’a aussi abandonné ». Ici ce sont des larmes ravalées, une fête triste, une colère,  entrecoupées de récits de déracinement : Adelino, Antonio, Joao, Maria ou Amalia et d’autres, partis sans retour loin de la dictature et de la misère, travailleurs de l’ombre, coupés de leurs racines. Les saillies éruptives de l’autrice portent leurs mots mêlés à sa révolte, pour conjurer cette « impossibilité poétique à recoudre ce qui a été arraché ». Aux airs d’Amalia Rodrigues entonnés par les trois chanteuses à la voix chaude, succèdent ceux la Résistance et le Grandola Vila Morena de Zeca Alfonso, diffusé le 25 avril 1974 à la radio, annonçant la Révolution des Œillets et célébrant la fraternité :« Grandola vila morena/ Terra da fraternidade. »

L’ombre du dictateur Salazar plane sur ce cérémonial intime et politique autour d’une immense table…  Des croix et des tombes se découpent sur de grandes voiles blanches en fond de scène, comme des appels du large, en hommage à Magellan. La scénographie discrète de Benjamin Lebreton joue sur le contraste entre les œillets rouges disposés ça et là dans des vases, sur des crucifix et les costumes à dominante noire. Nadège Prugnard veut défier les trois F : Fado-Fatima-Football : « Fatima joue au Football » Fatima joue au football avec le crâne du Portugal et marque un but. Salazar applaudit et tombe de sa chaise comme on tombe du pouvoir, la messe est dite ! »  Elle offre à la sainte patronne, un dernier cantique blasphématoire avec cette Prière profane devant l’église de Fatima : «Baise-moi de baisers sur la bouche./ Baise le fil rouge de mes lèvres écarlates (…) Baise la colombe de mes yeux/Baise mes yeux cernés par le charbon des idoles/ Baise les saphirs de mes mains. »

La messe est dite, et bien dite, avec ce voyage très personnel mais collectif, poétique, musical qui met en abyme l’hier et l’aujourd’hui… sans ménagement. Un spectacle nécessaire….

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 16 décembre au Théâtre de l’Echangeur, Bagnolet, 9 avenue du Général de Gaulle, Bagnolet (Seine-Saint-Denis). T. : 01 43 62 71 20.

Les 14 et 15 mars, Thé́âtre municipal d’Aurillac (Cantal) ; les 18 et 19 mars, Biennale des écritures du réel, Théâtre Joliette, Marseille (Bouches-du-Rhône). Le 26 mars, Théâtre Municipal de Villefranche-de-Rouergue (Aveyron) ; le 31 mars salle de l’Ancien Evêché, Uzè̀s (Gard). 

Le 18 mai Salle Georges Brassens, Lunel (Hérault); le 20 mai, Théâtre municipal Christian Liger, Nîmes (Gard) et le 24 mai, Théâtre municipal de Roanne (Loire).

 La pièce est publiée aux Editions Moires.

 

 

Vivre sa vie, d’après le scénario de Jean-Luc Godard, mise en scène de Charles Berling

Vivre sa vie, d’après le scénario de Jean-Luc Godard, mise en scène de Charles Berling

14-Vivre sa vie 2021CreditVincentBerenger7eSceneChateauvallonLiberteSceneNationale

© Vincent Bérenger, Scène Chateauvallon Liberté
Sébastien Dupommier, Pauline Cheviller, Martine Schambacher

Le transposition du cinéma au théâtre est dans l’air du temps : ici, le metteur en scène nous restitue l’esprit de l’œuvre originelle, en empruntant la voie d’une théâtralité affirmée, sans renoncer pour autant à un travail sur les images. L’essentiel du scénario subsiste, revu à l’aune du féminisme par des textes additionnels mais sa structure ouverte permet aux personnages de s’en saisir, tout simplement. «L’idée n’est pas de réaliser une simple adaptation du film, dit le metteur en scène, mais de dialoguer avec lui, (…) de s’approprier, par un travail de plateau, le matériau donné par Godard et ainsi faire résonner le destin magnifique et tragique de Nana en 2019. »

 On entend le point de vue de la philosophe Simone Weil sur la condition des ouvrières, mais aussi la voix d’anciennes travailleuses du sexe comme Grisélidis Réal (La Passe imaginaire ) et Virginie Despentes (King Kong Théorie). Inimaginable à l’époque du film (1962) ! Plus loin, un article de Marguerite Duras consacré à Jeanne Socquet qui peignait les bordels de Montmartre:  des ajouts s’insérant naturellement, et sans nuire au rythme de ce spectacle qui garde la trame et une partie des dialogues du film de Jean-Luc Godard .

Nana (Anna Karina chez le cinéaste, ici Pauline Cheviller) rêve de devenir actrice et va quitter Paul et leur enfant, pour «vivre sa vie ». Mais son maigre salaire de vendeuse ne suffisant pas, elle va donc se prostituer. Une vie de marchandise sous le regard des hommes : clients ou maquereaux. Et une fin tragique comme dans Lulu de Wedekind et Nana d’Emile Zola dont le cinéaste s’était inspiré. Il avait demandé à Anna Karina d’adopter la coiffure de Louise Brooks dans Lulu de Wilhelm Pabst.

Deux espaces de jeu : sur le devant de scène, larène pour les douze tableaux de cette tragédie titrés : bar, chambre, rue, bal… et, en surplomb, un miroir reflétant ce quotidien mais qui se fera aussi écran pour accueillir des images en mémoire de Passion de Jeanne d’Arc de Carl Dreyer , des regards d’Anna Karina ou des vues de chambres sordides de lupanars. Derrière l’écran, en transparence ont lieu de courtes scènes érotiques mimées avec séquences de déshabillage… Un théâtre d’ombre onirique et grotesque. Autour de Pauline Cheviller, une Nana attachante et digne de son modèle, Martine Schambacher joue Paul, Raoul et des clients. Sébastien Depommier, entre autres, le journaliste ou Yvette, la copine de Nana. Grégoire Léauté, également à la guitare, interprète une caissière ou Luigi…

 Avec un prologue expressionniste, Charles Berling force la dose pour ancrer cette adaptation dans une théâtralité sans équivoque, en reprenant une séquence de Lulu de Frank Wedekind. Un dompteur grimé en clown (Sébastien Depommier) et une Marylin vieillissante avec perruque peroxydée (Martine Schambacher) précipitent sous le feu des projecteurs une Nana qui s’agite à terre sur le morceau satanique d’Aphrodite’s Childs, Infinity en mimant un orgasme féminin (« I am, I am to come and was… »)Après cette entrée en matière déroutante, nous retrouvons le fil de Vivre sa vie : courtes séquences, petites phrases, dialogues existentiels comme l’inoubliable rencontre de Nana avec un philosophe : Brice Parain dans le film et ici Martine Schambacher: «-Parler c’est mortel./-Parler c’est presque une résurrection par rapport à la vie en ce sens que quand on parle c’est une autre vie que quand on ne parle pas. Vous comprenez ?/ – Et alors pour vivre en parlant, il faut avoir passé par la mort de la vie sans parler… »  Des chansons, une musique nostalgique, interrompue par des morceaux pop à la guitare électrique. Une action soutenue dans une esthétique kitch et les peintures de Toulouse-Lautrec ou d’Edward Hopper.

Douze tableaux mais rien d’un chemin de croix… Comme Jean-Luc Godard, Charles Berling et ses acteurs mettent assez de distance pour ne pas sombrer dans un réalisme sordide ou une démonstration sociologique. Martine Schambacher nous offre des compositions étonnantes. Pauline Cheviller joue avec légèreté la dualité de son personnage entre aliénation et liberté d’esprit. Frappée à mort par une balle perdue, elle se relève pour une ultime réplique empruntée à Simone Weil  : « La force, c’est ce qui fait de quiconque lui est soumise, une chose. Quand elle s’exerce jusqu’au bout, elle fait de l’homme une chose au sens le plus littéral, car elle en fait un cadavre. »  Mis en tension, ce tissage de styles, registres de jeu, textes, déjà éprouvés… pourrait paraître un habile bricolage mais s’avère plutôt efficace. C’est aussi un coup de chapeau à Jean-Luc Godard.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 23 décembre, Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris (XIV ème). T. : 01 45 45 49 77.

 

 

 

 

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