Le grand Feu, réalisation et mis en scène de Jean-Michel van den Eeyden

© Leslie Artamonow

© Leslie Artamonow

Le grand Feu, réalisation et mis en scène de Jean-Michel van den Eeyden

Le Centre Wallonie-Bruxelles à Paris a le charme de ces lieux aux curiosités diverses qui proposent des soirées toujours empreintes d’une attention particulière aux artistes (et qui présente un excellent rapport scène/salle, assurant l’intimité entre public et interprètes). Un écrin rêvé pour découvrir le nouvel opus de Simon Delecosse, alias Mochelan, avec qui nous avions pu faire connaissance autour de Nés poumon noir, une œuvre déjà pilotée par Jean-Michel van den Eeyden, directeur du théâtre de L’Ancre à Charleroi.

Mochelan vient du pays minier, de Charleroi et il s’est fabriqué un univers de rappeur/poète/slameur, à la conscience de classe chatouilleuse mais pas hargneuse : une personnalité forte à qui l’écriture ne fait pas peur, tant qu’elle parle des vrais sujets. Sur scène, ce grand gars ne ménage pas sa présence charismatique. Et l’anniversaire de la disparition du Grand Jacques a donc conduit Mochelan et son complice musical Rémon JR, as du sampling, du scratch et des univers sonores, sur les pas des premiers textes de jeunesse de Brel (parus justement sous le titre Le grand Feu ), lesquels révèlent une âme déjà tourmentée. Les premières notes font entendre quelques mesures de Vierzon, (hommage en ce jour de la mort de Marcel Azzola?) mais c’est plutôt à un voyage dans des œuvres moins rebattues que nous entraîne le duo : Le Diable, L’Ivrogne, Le Troubadour, Jaurès…

Le début du spectacle traîne un peu : Mochelan s’inflige (et ce n’est pas un lecteur inspiré, donc il nous inflige aussi) la lecture d’un très long extrait du Grand Feu dont quelques lignes auraient suffi à nous faire découvrir l’aspiration à la nature, à une certaine forme de transparence dans les rapports humains, et à un idéal de vie qui irrigueront – et tortureront – la vie et l’œuvre  du chanteur jusqu’à la fin.

 Le Diable prend le pouls du monde, et ne cache pas sa défiance envers les femmes, au bénéfice des chiens, tandis que Le Troubadour nous interroge sur l’humanisme, voire le romantisme du bonhomme : deux visions de Brel chahutées à l’intérieur d’un esprit qui cherche la passion en toutes choses, ne s’excuse jamais et médite en permanence sur la mort. Mochelan ne nous fait pas le coup de la filiation… Au contraire, grâce aux arrangements très originaux de Rémon JR, il s’éloigne de l’univers sonore de Brel, tout en se rattachant à lui, par un jeu de transparences dans l’interprétation. Avec une grande intelligence, le metteur en scène l’a conduit à laisser en creux le spectateur se lover dans son univers, et chacun de nous avec ses souvenirs réincarne mentalement Jacques Brel sur scène.

 On parcourt, bien sûr, toutes les contradictions (féroces) qui déchiraient ses textes: Mochelan n’essaie pas de le rendre plus cohérent, mais c’est sa Belgique à lui qui se superpose à celle de Brel et qui nous arrive, par vagues, comme lorsqu’on relit les lettres d’un amour passé. Rémon JR n’est pas pour rien dans cette sorte de boîte aux trésors entrouverte : ses choix d’instruments, d’orchestration ou de simples citations, sèment des petits cailloux qui nous aident à retrouver le chemin, entre musique et narration, du paradis perdu de Brel.

 On reçoit ce spectacle comme une invitation à rejoindre la lisière de la forêt où se trouveraient, telles de jeunes animaux, toutes ces inventions verbales au charme inouï, qui vivent leur vie autonome, comme des personnes connues, un peu oubliées, mais qui ressurgissent à la faveur de cet oasis. Ce soir-là, une panne technique nous a privés de l’environnement vidéo du spectacle créé par Darty Monitor. Sans vouloir faire injure à cet artiste de talent, cela n’a guère affecté la représentation, tant la puissance toujours active de Brel et le talent des interprètes nous tenaient par la main. Cet écran transparent aurait probablement accueilli une forme de rêverie d’une autre nature. Comment le savoir?

Marie-Agnès Sevestre

Spectacle vu au Centre Wallonie-Bruxelles,127-129 rue Saint-Martin, Paris IV ème. T. : 01 53 01 96 96.

Mons (Belgique), du 11 au 13 février , dans le cadre de Mars Arts de la Scène.

 

 


Archives pour la catégorie critique

Paulina, adaptation de La maison de la force d’Angélica Liddell, mise en scène de Jessica Walker

Paulina, adaptation de La Maison de la force d’Angélica Liddell, mise en scène de Jessica Walker

DC70B69E-6B29-41B8-9DDD-3D933E272CDBSur une joyeuse musique brésilienne, le public s’installe. Seule en scène, une jeune femme, Paulina, danse et chantonne : «Je suis une poupée de cire Une poupée de son Mon cœur est gravé dans mes chansons Poupée de cire poupée de son», un tube de 1965 aux paroles ambiguës et légèrement machistes, composé par Serge Gainsbourg : «Suis-je meilleure, suis-je pire Qu’une poupée de salon Je vois la vie en rose bonbon Poupée de cire, poupée de son ». Cela ne manque pas d’esprit car ce leitmotiv accompagne une descente aux enfers… Guirlandes multicolores en raphia, lampions: c’est la fête ! Mais bien vite, le ciel s’assombrira.
En tenue de carnaval, peu vêtue -sans doute, sommes-nous aux Caraïbes- Paulina déambule puis s’arrête : «Tu les trouves jolies, mes fesses ?Et mes seins, tu les aimes ?Qu’est-ce que tu préfères ? Mes seins ou la pointe de mes seins ? Bas, c’est Godard. Le réalisateur. Le Mépris. Brigitte Bardot. B.B. Tu connais rien…. »

Quelques mouvements de contorsion… et Paulina s’assoit à même le sol, puis se relève comme pour repartir vers un ailleurs désormais impossible. A la fois, objet de désir et cible, elle passe de l’ombre à la lumière, traquée par le pinceau lumineux d’un projecteur… Disparition forcée, viol, violence morale et physique: sur l’écran, suspendu côté jardin : « Paulina Elizabeth Lujan Morales avait seize ans, elle était mexicaine. Le 12 mars 2008, elle est enlevée, violée et assassinée dans l’Etat du Chihuahua, à la frontière entre  Mexique et Etats-Unis.»

Paulina, adaptée de La Maison de la force d’Angélica Liddell (voir Le Théâtre du Blog), témoigne, comme dans la création de l’artiste espagnole (fille d’un père franquiste), des horreurs vécues par les femmes au Mexique et dans d’autres pays d’Amérique latine. Mais ici la metteuse en scène et l’actrice ont choisi, disent-elles de mettre Paulina au cœur de leur adaptation. « Dans La Maison de la force, ce n’est qu’un texte assez court. Pour pouvoir le faire, nous avons passé le texte de la troisième, à la première personne du singulier.» Le spectacle a d’abord été créé en espagnol, puis Clémence Caillouel et Jessica Walker ont décidé de faire vivre certains passages en espagnol, et d’autres en français.
De ce mélange linguistique et des timbres divers de voix -très évocateurs- émis par la comédienne, naît un rythme poétique, une onde sonore qui pourraient, incarnés, être celle de cris, puissants ou étouffés, chuchotements, supplications, ordres aussi…Ce glissement d’une langue et d’un personnage à l’autre, et d’un contexte individuel à un contexte collectif, Clémence Caillouel le fait à la perfection, et avec une sensibilité qui bouleverse le public. Sans aucune hystérie, ni pathos, elle est la/les victime(s), une présentatrice de journal télévisé mais aussi subitement, l’homme jouisseur, donneur de leçons, déshumanisé: «Je les ai baisées, ensuite, je les ai étranglées. Et alors ? Tu ne trouves pas ça rose? Alors, embrasse-moi le cul, je te dis. (…) Ensuite, je t’enverrai dans une maison froide et sombre, d’une couleur innommable.

La jeune comédienne n’hésite pas, et pour notre plus grand bonheur, à faire appel et avec beaucoup de subtilité, à l’art du clown, du mime, du cabaret ou du théâtre au sens classique du terme. Paulina, c’est au sens fort, un univers d’une cruauté sans limites, avec, comme particularité, celle de ne s’adresser qu’à la gente féminine. D’où le terme féminicide : «meurtre de femmes commis par des hommes, parce ce que sont des femmes». Mot inventé par la sociologue américaine Diana E. H. Russell en 1976, pour ce genre de pratique innommable (très répandue en Amérique latine).

Ici, la voix de Paulina est aussi celle de toutes ces femmes martyres : «Et au moment où j’étais prête à tout donner, Cet homme que j’aimais à la folie  S’est mis à me traiter comme de la merde. Peut-être qu’il m’avait toujours traitée comme de la merde.» Victimes du machisme, de la misogynie, de la grossièreté assassine, de la société de consommation : «Si je lui parlais d’amour, je m’en prenais une. Je ne pouvais le toucher, que s’il m’y autorisait.»

La violence  dans ce solo, revêt ici avec finesse, toutes une série de masques, les uns plus révélateurs que les autres. Et comme un écho ou un coup de théâtre, une autre forme de violence vient s’immiscer dans le flot tragique du récit de Paulina et de ces femmes humiliées et assassinées. Collective celle-ci, quand il s’agit des conflits armés israëlo-palestinien : «Chaos en Gaza La muerte (la mort) en directo. 2.600 heridos (blessés)» mais qui semble curieusement passée au second plan. Comme pour mieux renforcer l’enfer individuel, et souvent ignoré, de chacune de ces femmes, de Paulina : « HAMAS PROCLAMA “EL DIA DE LA IRA”. Le HAMAS proclame une “Journée de la colère”. Si seulement moi aussi, j’avais proclamé ma “Journée de la colère”. Parce qu’aujourd’hui, il me faut un corps fort et épuisé, pour m’aider à supporter la terreur de la nuit et la peine du matin. »

 La violence régulièrement diffusée par les médias dans les émissions d’ information et tout aussi insupportable, mais pas taboue, se vivrait-elle «mieux», que celle de la cruauté des féminicides, trop souvent tenue secrète et interdite aux yeux du monde ? Ce spectacle se caractérise par une grande sobriété et une grande pudeur, sans aucune caricature, face aux sévices vécus. Côté scénographie, rien de trop: ici le corps est central. Des cicatrices rouge sang recouvrent le corps de Paulina, héroïne tragique moderne. «J’ai commencé à entailler mon corps car je voulais qu’il le voit. C’est la vraie raison pour laquelle je me coupe le corps : par amour. » Mais aussi la voix, privée de la parole. Du corps, vient toute la tension dramatique, il en est le personnage. La parole comme détachée du corps, témoigne des souffrances, de la soumission, du mépris qu’il subit, morales et physiques. Paulina et ses sœurs de souffrance, très vite, n’ont plus eu accès à la parole, mais l’ont-elles vraiment eu un jour ?

Ce spectacle, proche d’un documentaire, possède une forte théâtralité. Avec une grande qualité d’interprétation la jeune comédienne et sa metteuse en scène, se saisissent de la violence mais non sans une certaine douceur, une lenteur parfois, qui donne corps à une brutalité inouïe… Paulina nous traverse par la beauté effrayante de sa solitude, par l’urgence de son cri, par un appel si souvent ignoré : «Elle se fait violer, un point, c’est tout. Ce sont les problèmes de l’humanité.» Un sujet grave et une belle réalisation dramatique, une grande émotion !

Elisabeth Naud

Jusqu’au 30 janvier, Théâtre de la Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron,  Paris XVIII ème. T. 01 42 33 42 03.  a
Rencontre et bords de scène à l’issue du spectacle le dimanche 27 janvier avec la metteuse en scène Jessica Walker.

La Duchesse d’Amalfi de John Webster, mise en scène de Guillaume Séverac-Schmitz

 

La Duchesse d’Amalfi de John Webster, traduction et adaptation de Clément Camar-Mercier, mise en scène de Guillaume  Séverac-Schmitz

 

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Cette tragédie, sans doute une des plus fortes de la Renaissance anglaise et à la fin proche d’un macabre Grand Guignol,fut représentée en 1613-14 au Théâtre du Globe à Londres. Son auteur (1580-1625) qui a aussi écrit Le Démon blanc (1611)  et des comédies satiriques, s’inspire de faits survenus  un siècle avant, en Italie: Jeanne d’Aragon, duchesse d’Amalfi et veuve, y épousa secrètement Antonio Beccadelli di Bologna…

L’auteur aborde ici avec courage le thème de la misogynie et la duchesse; une belle et jeune veuve, se revendique comme une femme libre et indépendante. Ses frères, Ferdinand son jumeau et le Cardinal, grand amateur de femmes, lui interdisent -tradition patriarcale et catholique oblige- de se remarier mais c’est surtout pour garder le pouvoir et rester les seuls héritiers de ses richesses. Mais elle  aime son intendant Antonio et a envie de vivre pleinement cet amour interdit! Elle va donc l’épouser dans le plus grand secret et seule sa suivante Cariola est au courant. Mais les choses se compliquent: la duchesse et Antonio imaginent de faire croire que lui, l’aurait escroquée de sa fortune et aurait dû s’exiler:  ce qui ensuite leur permettrait, croient-ils, de se rejoindre, enfin libérés du carcan familial…Un plan que la duchesse  confie maladroitement à Bosola, ignorant qu’il est l’homme à tout faire de Ferdinand…

Les époux puis deux de leurs enfants et Cariola, tous pris au piège, mourront assassinés par Bosola, personnage assez mystérieux et complexe. Emu par le courage de la duchesse, il veut quand même épargner Antonio, mais, à la suite d’une méprise, il le tuera aussi. La faute à pas de chance, la vie ne tient qu’à un fil dans une époque où on meurt le plus souvent autour de la quarantaine… Dans cette pièce des plus noires, malgré la ténacité de cette femme exceptionnelle, intrigues et  pouvoir masculin auront eu raison d’elle, de son mari et de deux de leurs enfants

Mais, juste  équilibre, la Mort frappera jusqu’au bout tous les protagonistes, dans un véritable et rapide jeu de massacre dont Bosola reconnaît être l’acteur principal. Ferdinand qui aurait bien aimé la voir dans son lit, maudit celui qui a tué cette sœur qu’il aimait tant, et meurt. Bosola mourra lui aussi. Seul Delio, le meilleur ami d’Antonio et seul survivant aura le mot de la fin. Il se veut lucide et pragmatique. Avec un soupçon d’optimisme, il dit au fils aîné d’Antonio et de la duchesse : « Je te promets une vie pleine de promesses, telle que ta mère aurait voulu qu’elle soit. Tous ces princes soi-disant éminents ne laissent pas plus de trace qu’un marcheur dans la neige. »

Brillamment mise en scène en 1990 par Matthias Langhoff avec François Chattot, Gilles Privat  et Laurence Calame pour qui, dit-elle, ce rôle, a été une torture. Puis par Anne-Laure Liégeois à Montluçon en 2010. La pièce, longue et parfois touffue a une fin splendide mais elle commence un peu difficilement, et ne peut sans doute être mise en scène que dans une adaptation. Clément Camar-Mercier a fait des coupes avec raison mais dit qu’il a voulu que cette nouvelle traduction  soit  » fidèle à l’état d’esprit de l’époque et aux registres de langages utilisés, et recrée un nouveau texte fidèle à un esprit plus qu’à un contenu, fidèle à une forme plus qu’à un sens, fidèle à une esthétique, plutôt qu’à un discours. »

Cinq siècles après, cette Duchesse d’Amalfi continue à nous intriguer avec une violente critique  du Pouvoir royal et de l’église catholique.  (Et elle est inscrite au programme d’agrégation 2019). Ecrite dans une langue  admirable aux dialogues incisifs et souvent pleins de poésie.  « Dure et claire, selon Claude Duneton qui avait traduit  le texte pour Matthias Langhoff. L’auteur parle ici des pulsions de mort et de sexe qui rendent monstrueux ces frères aristocrates et leurs hommes de main qui agissent dans l’ombre (faux papiers ou faux passeports et missions-magouilles à l’étranger, dérives barbouzardes pour le compte d’un roi ou d’un président ne sont pas d’hier!). Et ceux qui commandent toute une nation, ont souvent les mains dans le cambouis, quelle que soit l’époque ou le régime politique… Mais dans un monde d’hommes où la femme était juste priée d’obéir et de renouveler l’espèce, il y a parfois une révolte profonde et alors inévitable quand un des personnages ose mettre son gilet jaune,  avec à la clé,  de nombreux dérapages très violents et le plus souvent marqués par le sang…

Cela dit comment mettre en scène aujourd’hui cette pièce hors-normes aux répliques étonnantes mais qui comporte aussi des longueurs… Le Cratère d’Alès fut construit à la place d’un ancien et beau lycée du XIX ème rasé par le maire de l’époque. Inauguré en 1991,  cette très grande maison a un plateau d’une ouverture de vingt mètres! Donc comparable à celui de Chaillot  avec une profondeur d’environ quinze mètres. Mais affligé d’un proscénium où on ne peut guère jouer puisque mal éclairé! Ce qui éloigne encore plus le public des acteurs. Heureusement, le directeur, Denis Lafaurie a obtenu les crédits pour faire bientôt disparaître cette aberration scénique…

Emmanuel Clolus a donc imaginé un praticable plus petit et d’une dizaine de centimètres de hauteur qui délimite sur ce grand plateau, une aire de jeu, procédé autrefois justement utilisé par Jean Vilar à Chaillot. Sur ce praticable, des châssis tendu de tissu blanc et deux  plaques verticales de tubes fluo à la lumière crue, rappelant ceux d’artistes contemporains comme Dan Flavin, ou plus sophistiqués ceux du crâne imaginé par Jean-Michel Alberola. Glacial, cet intelligent dispositif comme la mort tragique que l’on sent venir…Le tout est manipulé à vue par les acteurs selon les besoins du jeu. Ici, aucune concession à un quelconque pittoresque historique genre: dagues, pourpoints, dentelles et lanternes ou chandeliers…  Mais des costumes contemporains, noirs pour les hommes et de longues robes vert ou rouge foncé pour les femmes. Là aussi bien vu: concentration maximum sur le texte: c’est à dire sur cette guerre impitoyable où les mots font des ravages.

 Les acteurs sont tous très bien et fortement impliqués, même si, en ce soir de première, il y avait encore quelques scènes où le texte était un peu boulé; mention spéciale à Eléonor Joncquez, solide et brillante dans ce rôle capital mais pas facile et à Jean Alibert, tout à fait  remarquable dans un Bosola massif qui fait froid dans le dos. La mise en scène de de Guillaume  Séverac-Schmitz est comme celle de Richard II, d’une rigueur absolue, malgré quelques longueurs sur la fin. Mais pas facile de réduire encore ce texte que l’on entend parfois mal: cette immense scène, surtout quand elle est à peu près nue, est loin d’être une merveille pour le théâtre sur le plan acoustique mais ce beau spectacle qui a encore besoin de rodage, devrait prendre toute son ampleur ensuite à Perpignan, puis dans la petite salle de la Mac de Créteil, etc.

Allez voir si vous le pouvez, cette pièce -on ne dira pas d’une étonnante modernité : elle est bien de son siècle. Mais elle nous donne une  bonne occasion de réfléchir sur une véritable libération de la femme mais aussi sur les relations entre sexe, argent, magouilles d’agents doubles, et Pouvoir politique et/ou religieux comme encore dans certains pays où l’Eglise catholique a une influence redoutable. Rien qui ne soit finalement plus actuel quelque cinq siècles plus tard…

Philippe du Vignal

Spectacle créé du 23 au 25 janvier, au Cratère-Scène nationale, square Pablo Neruda, Alès (Gard). T.  04 66 52 90 00.

Les 12 et 13 février, l’Archipel, Scène nationale de Perpignan; du 19 au 22 février,  MAC de Créteil ; les 26 et 27 février, La Passerelle, Scène nationale de Saint-Brieuc.
Du 7 au 9 mars, Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence.
Le 3 avril, Scène nationale du Grand Narbonne. Les 17 et 18 avril, Théâtre de Nîmes.

Le texte, traduit par Gisèle Venet, est publié aux Belles Lettres, et celui dans la traduction de Clément Camar-Mercier, est édité chez Esse que. 10 €.

 

Training chorégraphie et interprétation de Marion Lévy

 

Training, chorégraphie et interprétation de  Marion Lévy

41A0F3F1-3864-4CA0-811D-4A9E406A7897Mariette Navarro évoque, en retranscrivant les paroles de Marion Lévy, celle de nombreux danseurs. À partir de ce texte, réaliste sur les épisodes la vie de la danseuse qui nous questionne avec ce spectacle émouvant et sincère. «Je vais vous conter, vous reconter, compter sur vous, je dois être sûre qu’aucun d’entre vous ne s’apprête à me trahir», dit-elle, au début, en voix off, en s’adressant au public mais aussi aux parties de son corps qui, avec le temps, la trahiront inexorablement.

 La pièce rend compte des souffrances corporelles et pressions morales infligées par les professeurs de danse et/ou les chorégraphes. Inhérentes  au métier, et de plus en plus souvent exprimées aujourd’hui. Marion Lévy en parle avec humour et tendresse, évoquant sa collaboration avec Anne Teresa de Keersmaeker. Elle s’exprime en dansant, avec une séquence  de pôle-danse, acrobatique et sensuelle et elle nous prend à témoin, en criant ses souvenirs : «T’es moche, t’es raide, t’es toute petite!»

Clown triste, elle grimace parfois ou nous fait revivre des moments intimes : «C’est moi qui ai quitté le seul homme que j’ai aimé, parce que je me sentais trop fragile.» Ce solo d’une heure nous transporte sans aucun temps mort, entre rire et mélancolie, dans le corps d’une artiste. On pense à une séquence de Véronique Doisneau, une pièce puis un film de Jérôme Bel où cette interprète de l’Opéra de Paris, proche de la retraite, a un regard rétrospectif et douloureux sur sa carrière de ballerine, dans l’ombre des étoiles. Les gestes de Marion Lévy qu’elle réalise péniblement quand son corps vieillit, montrent les poses contre nature du célèbre Lac des Cygnes.

Pirouette artistique finale: elle s’élance sur une musique de Richard Wagner et s’évanouit dans un bain de lumière et de fumée. «Je sais la valeur de la bataille pour chaque soldat que vous êtes», dit encore la fragile Marion Lévy qui, au commencement nous avait demandé : «Ne partez pas, ne me laissez pas toute seule.» Aux saluts, le public a répondu présent.

Jean Couturier

Spectacle joué au festival Faits d’Hiver,  Carreau du Temple, 2 rue Perrée, Paris III ème, T: 01 83 81 93 30, les 23 et 24 janvier.

  

Bérénice de Jean Racine, adaptation et mise en scène d’Isabelle Lafon

Bérénice de Jean Racine, adaptation et mise en scène d’Isabelle Lafon

©pascal Victor

©pascal Victor

 «Il la renvoya malgré lui, malgré elle». Titus, empereur romain, héritier de la République, ne peut épouser une reine orientale et le tragique est là. Dans sa préface, Racine manifeste un beau contentement de soi pour avoir réussi cet exploit de simplicité. Et Isabelle Lafon le prend au mot et choisit la simplicité qui est aussi sa propre marque de fabrique. Elle parle d’adaptation mais elle a seulement fait quelques coupes et a laissé venir parfois, comme une énigme, la répétition d’un vers ou une question en sous-texte.

Sur le vaste plateau du Théâtre Gérard Philipe, sous les lumières de Jean Bellorini qui «respirent» avec la pièce, une table et des chaises, côté jardin. Quatre actrices et un acteur, et la metteuse en scène attentive et aux interventions sensibles. La compagnie d’Isabelle Lafon : Les Merveilleuses n’exclut pas les garçons . Et elle a confié à un comédien le rôle d’Antiochus, un roi oriental, allié et ami de Titus, amoureux muet de Bérénice depuis cinq ans, inventé par Racine, pour les besoins de sa dramaturgie. Il est l’homme de trop, utilisé par Titus, repoussé par Bérénice : il ne lui reste qu’à faire assaut de nobles sentiments et de désintéressement avec les deux autres «acteurs héroïques».

Les autres rôles sont distribués entre les actrices, y compris ceux des heureux confidents et confidentes épargnés par l’amour. Cela va de soi : il ne s’agit pas ici de personnages mais de la naissance d’un texte poétique et des émotions qu’il porte. La pièce commence: par : «Arrêtons un moment ». Isabelle Lafon justement s’arrête pour écouter cette langue traverser les corps des  interprètes qui ne sont pas enfermés dans une lecture. On les sent ouverts, étonnés, vibrants de ce qui se produit en eux. L’émotion les bouscule jusqu’à les propulser en une danse qui parcoure toute la scène. Même et surtout dans la langue de Racine, cette émotion ne peut pas toujours rester contenue.

« Ce n’est point une nécessité qu’il y ait du sang et des morts dans une tragédie : il suffit que l’action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques que les passions y soient excitées, et que tout s’y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie. » écrit Racine. Mais on le sait, il n’a rien de doux et Bérénice est une passionnée, une violente : il faut l’entendre  à l’acte III, renvoyer sèchement Antiochus, qui a le seul tort de n’être pas aimé, de n’être pas Titus : « Hé ! Quoi, seigneur, vous n’êtes point parti ?» Elle ira jusqu’à la haine  envers ce malheureux porteur de mauvaises nouvelles: «Pour jamais à mes yeux, gardez vous de paraître.» Et pourtant elle était faite pour aimer: «J’aimais, Seigneur, j’aimais, je voulais être aimée.» Inutile de dire de qui : la passion absolue ne peut avoir qu’un seul objet. Mais l’amour empêché est un gouffre mortel et il faut aux  rois  amoureux un courage exemplaire pour affronter un tourment pire que la mort : vivre avec un  amour impossible.

Parfois -dommage- dans leur écoute profonde du texte, les comédiennes ne se font pas tout à fait entendre, même si le spectateur est prêt à tendre l’oreille. Cela n’ôte (presque) rien à la tension et à la pure beauté d’une pièce dont on aura rarement été aussi proche,  Ici sans excès d’interprétation ni surcharge psychologique, juste naissant devant nous.

Christine Friedel

Théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). T. : 01 48 13 70 00.

Du 8 au 14 février, MC2 de Grenoble (Isère); du 20 au 21 février, Théâtre Firmin Gémier/La Piscine, Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine).

 

La Cerisaie, d’Anton Tchekhov, mise en scène de Nicolas Liautard et Magalie Nadaud

 

©christophe Batterel  Cyril Batterel

©christophe Batterel Cyril Batterel

La Cerisaie, d’Anton Tchekhov, texte français de Nicolas Liautard, mise en scène de Nicolas Liautard et Magalie Nadaud

 À chacun sa Cerisaie… Cette propriété magnifique avec ses hectares de cerisiers en fleurs: «Regardez, tout est blanc!» avec aussi cette maison encore chaude de nombreux souvenirs et qu’il faudra démolir! Et pourquoi? Parce que la vie passe et que les temps et les générations changent ! Tchekhov évoque comme personne le passage à un monde moderne qui nous arrache presque en douceur, à l’ancien. Et qui enseignera à ces gentils aristocrates débordés et impuissants comme l’aimante Lioubov et son frère Gaev, qu’on peut prendre ses affaires en main, que l’argent ne tombe pas du ciel ou plutôt ne sort pas de terre quand les paysans ne sont plus là pour cultiver les champs? La maison sera vendue, la famille dispersée mais ce ne sera même pas tragique puisque les trains circulent déjà d’un bout à l’autre de l’Europe, et en Russie.

L’une des charmes de Tchekhov: ses pièces  chorales tournent autour de quelques solistes et il donne toujours une place à des personnages plus énigmatiques qu’insignifiants, des voisins, des fonctionnaires sans fonction… Ici, la Prima Donna est Lioubov. Ce qu’elle sait faire? Aimer l’amant lointain, un escroc qu’elle a laissé à Paris, sa maison de Russie et les merveilleux cerisiers en fleurs, sa fille Ania, mais aussi Varia, sa fille adoptive, Lopakhine, le petit moujik devenu riche et Gaev, ce grand enfant discoureur. Elle est l’indulgence même, avec  des mains de beurre qui laissent tout tomber. Elle trouve partout son Paradis mais quelques instants et ne peut rester nulle part.

Nicolas Liautard analyse son comportement cyclothymique en termes de culpabilité inconsciente. Tchekhov le montre simplement et nous nous y retrouvons. Nous sommes peut-être comme Lioubov, de belles âmes inutiles. Ou des champions de l’immobilier comme ce Lopakhine qui prépare un nouveau coup : raser la maison et couper tous les cerisiers pour y faire construire des bungalows et récupérer la manne touristique!

Cela présage nos campings en bord de mer et plus largement le mode de vie qui s’est imposé et dont on voit aujourd’hui les limites avec paysages mités, lotissements pavillonnaires centrifugés et très loin d’un rêve de propriétaires… Dans le débat entre Lopakhine, entrepreneur au demeurant généreux et Trofimov, l’intellectuel supposé être «dans les nuages», Tchekhov ne tranche pas. L’homme qui agit a peut-être raison sur le moment… mais si l’éternel étudiant voyait juste, c’est à dire un peu plus loin que lui ?

Avec ce qu’elle donne à penser, on voit bien les qualités de la mise en scène de Nicolas Liautard qui actualise la pièce sans vision réductrice. Scénographie sobre et pratique avec des éléments de décor, ne signifiant rien de plus que leur fonction. Avec, entre autres, la «chère petite armoire» de la chambre d’enfants», la blancheur resplendissante d’un cyclo évoquant l’incomparable cerisaie en fleurs… Le jeu des acteurs est à l’avenant, juste, nécessaire, sans quête de performance ni démonstration. Lioubov (Nanou Garcia) passe d’une vraie mélancolie à une gaîté un peu volontariste, à l’image de la pièce dans son ensemble, à l’angoisse :«La maison sera-t-elle vendue» que l’on ressent dans cette fête inutilement pailletée, au tourment : «A qui a-t-elle été vendue?»  Distribution harmonieuse avec mention particulière à Emilien Diard-Deteuf, sympathique incarnation d’un «gagnant» (provisoire ?) de la revanche sociale, en un Lopakhine mutant qui a besoin de cette victoire pour se souvenir qu’il a échappé à une enfance misérable. Un autre personnage traverse toute la pièce, comme un passé dont on ne peut se défaire: Firs, le vieux serviteur. Thierry Bosc lui donne avec ses grommellements et l’usage variable de sa surdité, une douce fantaisie et un humour inhabituel et poétique. La pièce finit sur lui, comme on le sait, dans la très belle lumière  de Magalie Nadaud.

Voilà une belle Cerisaie pudique et sans coquetterie, à voir pour se laisser aller à penser avec Tchekhov, au monde, aux sentiments, à tout ce qui compte dans la vie…

Christine Friedel

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de Manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne). T.: 01 43 28 36 36.

à la scène Watteau, Nogent-sur-Marne ( 94) Du 4 AU 14 février A 20H30, relâche le 10 février

La Dama Boba de Felix de Lope de Vega, mis en scène de Justine Heynemann

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La Dama Boba ou Celle qu’on trouvait idiote de Felix de Lope de Vega, traduction de Benjamin Penamaria, adaptation de Justine Heynemann et Benjamin Penamaria, mise en scène de Justine Heynemann

Cette comédie écrite en 1613, aussi connue en Espagne que L’Avare ou Les Femmes savantes chez nous, possède une remarquable écriture et l’immense dramaturge y pose insidieusement la question de la place de la femme dans la société de son époque. Le Seigneur Otavio, riche gentilhomme de Madrid, a deux filles encore célibataires: l’aînée, Nise est déjà une intellectuelle, capable de discuter à égalité avec les hommes mais Finéa, la plus jeune, est vue comme une inadaptée sur le plan social et idiote (boba) car elle ne sait ni lire ni écrire. Elle serait donc soi-disant incapable de réflexion et d’intelligence véritable… Mais, sinon il n’y aurait pas de pièce,  elle a bien d’autres atouts: charmante, assez fantaisiste et fine, elle a une forte personnalité, possède une rare intuition et va vite montrer qu’elle est tout à fait à même de vite retourner ce qui ne va pas dans son sens, d’échapper aux griffes de sa sœur et de plaire à plus d’un garçon, quand et comme elle le souhaite. Féministe avant l’heure…

Laurencio, charmant poète mais sans une peseta, essaye en secret de séduire Finéa qui a fait un bel héritage! On peut être poète mais comme il le dit un peu naïvement, avoir aussi besoin d’argent. Et petit à petit, il va découvrir cette étrange jeune fille dont la sœur est jalouse.  Cela se passe dans la chambre des sœurs, avec deux lits blancs, deux fauteuils en bois et de hautes fenêtres à rideaux à lamelles. La literie sert finalement peu et occupe beaucoup d’espace; erreur de scénographie sur ce petit plateau mais les jeunes acteurs semblent faire avec. On passera sur toutes les péripéties amoureuses et compliquées de ces sœurs qui convoitent le même et bel Otavio…

 Mais Lope de Vega anticipe déjà Marivaux avec une virtuosité incomparable quand il montre  les jeunes gens rivaux et Nise en pleine crise de jalousie: « Laurencio: « Je suis comme l’aiguille, Qui partie d’une heure, a fait le tour du cadran. Je marquais Nise ? (…)Aujourd’hui, je marque Finéa. »  Finéa: « Mais, mon lit est assez grand pour nous accueillir tous deux. Nise: « Oui, mais pas avant les noces, ma sœur. « Finéa: « Ah bon, pourquoi? » Nise: « Laurencio, je comprends, vous avez vos raisons. Vous êtes intelligent mais sans le sou. Elle est stupide mais richissime. Vous cherchez ce que vous n’avez pas, et vous abandonnez ce que vous possédez déjà. » (…) Et sachant que je voudrais toujours avoir le dernier mot et conserver l’empire qui est réservé aux hommes, Vous m’avez préféré une petite idiote riche et obéissante. »

Et avec parfois aussi, un certain cynisme dans certaines répliques que ne renierait pas Cioran comme avec cet aphorisme bien connu: « Si l’on pouvait se voir avec les yeux des autres, on disparaîtrait sur-le-champ. Ici, Lope de Vega fait dire à Turin:   » Si un imbécile pouvait voir son esprit dans un miroir, ne fuirait-il pas de lui-même? Un homme, si bête soit-il, est heureux et content? Tant qu’il est persuadé qu’il est intelligent… »

Avec en filigrane, ces deux paramètres parfois difficilement conciliables  et qui font le miel de tant de comédies classiques voire contemporaines: attirance sexuelle et possible vie commune d’un côté, et et niveau de vie financier de l’autre côté.  Il y a parmi les personnages, le père figure classique un peu excédé par les tourbillons familiaux que provoquent  les sentiments de ses filles mais assez conciliant et heureux de les voir vivre, un valet plein de philosophie, une servante habile et quelques chansons reprises de poèmes de Lope de Vega -dont une à la fin très populaire en Espagne- et qui ponctuent l’action avec bonheur…
 
Justine Heymann  a su mettre en scène simplement l’ensemble avec habileté  et il y a une belle unité de jeu, ce qui n’est pas si fréquent. Sol Espeche (Nise), Stephan Godin (Otavio le père), Corentin Hot (Turin), Rémy Laquittant (Liséo), Pascal Neyron (Duardo), Lisa Perrio (Clara), Antoine Sarrazin (Laurencio) ont tous une bonne diction, sont absolument crédibles et semblent très heureux de jouer cette pièce inconnue. Mention spéciale à Roxanne Roux récemment sortie du Cons qui est une Finéa brillantissime. Elle joue les idiotes avec une grande  intelligence (et on sait comme c’est difficile sur un plateau !) sans en rajouter des louches, sait faire évoluer son personnage et a une gestuelle tout à fait étonnante comme Stephan Godin, remarquable Otavio au corps longiligne.

Seul bémol: quelques modernisations du texte faciles et sans intérêt et des allers et retours fréquents des acteurs entre salle et scène en rien justifiés et que Justine Heynemann aurait pu nous épargner mais qui semblent une fois de plus être la marque imposée du Théâtre 13… Qu’importe après tout ! Le public est enthousiaste (et il a bien raison!) en découvrant par un froid après midi d’hiver, cette belle comédie, encore une fois magistralement écrite et qui, il ne sait pas toujours, a été écrite il y a cinq siècles déjà! Après, dans la même semaine, d’aussi médiocres spectacles que Meaulnes et Les Tables tournantes, cela fait du bien par où cela passe… 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 17 février, Théâtre 13 /Jardin, 103 A, boulevard Auguste-Blanqui, Paris XIIIème. Surtitrage pour spectateurs sourds ou mal-entendants, dimanche 3 février à 16h et mardi 5 février à 20h.

 

 

Convulsions de Hakim Bah, mise en scène de Frédéric Fisbach

Convulsions de Hakim Bah, mise en scène Frédéric Fisbach

 

Crédit photo : Mathieu Edet

Crédit photo : Mathieu Edet

La pièce inspirée des Atrides de Sénèque, traite des violences familiales, conjugales et socio- économiques. Un reflet du monde animal, une affaire de possession ou conquête de territoires  mais d’exil aussi. Le plateau est une sorte de hall d’aéroport: on y entend la voix stéréotypée annonçant les vols. Dans une urgence à prendre la parole, Hakim Bah à l’écriture répétitive et rythmée, n’hésite pas à prendre les mots au corps à corps, libérant un verbe cru et imagé, à la mesure des enjeux politiques et intimes de ses personnages. Et il prend plaisir à exprimer sans ambages, l’étranger, le différent, l’autre, pour qu’on perçoive mieux l’universalité même de ces réalités.

 Quel est l’homme-standard, ou standardisé d’aujourd’hui ? Un être angoissé, préoccupé par mille sollicitations extérieures qui se sont glissées en lui. «Ton souci de ne jamais décevoir Ton souci d’avoir le monde Le souci d’avoir les clés du monde Le souci de posséder le monde Le souci d’avoir le monde dans la poche (…)Le souci de toujours aller de l’avant Le souci de faire du profit Le souci de vendre plus d’acheter plus de commander plus. Le souci d’information Le souci d’optimisation Le souci de planification. »

 Violence, haine et amertume: Atrée et Thyeste, les  deux frères se jalousent, s’entretuent, ne négligeant rien d’un hasard qui puisse être récupéré à leur avantage,. Les hommes aiment la guerre et n’en finissent pas de démontrer ce théorème. Frères de sang, demi-frères ou non étrangers les uns aux autres, ils n’en sont pas moins cruels et tyranniques. Atrée et Thyeste ont ainsi torturé et tué leur frère «bâtard», pour n’avoir pas à partager avec lui l’héritage familial. Ensuite Atrée, impassible, essaie d’apprendre l’anglais sur son ordinateur, ne levant jamais la tête, ne répondant jamais à quiconque lui parle et surtout pas à sa propre épouse Erope qu’il semble ne pas voir et mépriser. Quand un voisin survient Thyeste ou quelqu’un d’autre,  fusil à la main et prêt à  tirer sur cet être inattentif à l’autre et n’exprimant aucun signe d’humanité possible.

Thyeste, amoureux d’Erope, finit par séduire la jeune femme: on suit plus tard le couple se rendant à l’ambassade pour effectuer les démarches nécessaires à leur installation aux Etats-Unis. Mais les analyses ADN de l’enfant indispensables pour obtenir un visa, peuvent aboutir  à des révélations inattendues… Ibrahima Bah, Maxence Bod, Madalina Constantin, Lorry Hardel, Nelson-Rafaell Madel et Marie Payen  forment un chœur d’acteurs performants, inscrit dans la violence du monde, habité par la langue incisive d’Hakim Bah. Mais ils savent aussi s’en extraire quand ils jouent alternativement tel ou tel personnage, ou quand ils se mettent à l’écart pour qu’advienne à la lumière, la scène significative. Ils  existent bien  comme personnages, narrateurs ou coryphées  mais disent aussi les didascalies du genre: «Thyeste dit…, Atrée dit… ». Tous proches des hommes et femmes qu’ils accompagnent.

 Calmes, patients, observateurs et silencieux, ils s’emparent de cette voix off : la leur,  écho de la conscience du personnage tragique et de celle du spectateur complice. Mais ils nuancent et commentent les paroles du locuteur éprouvant le désir de dire ceci, ou pensant qu’il vaudrait mieux d’exprimer cela, tout en se ravisant parfois. La scène devient finalement plus un ring de boxe qu’une salle de basket, et les hommes accomplissent le rituel d’un beau pugilat avec une grande violence verbale et gestuelle. Les femmes, elles, restent placides sourient,  mettent les choses à distance et possèdent une sagesse intuitive. Finalement, nombre de scènes révèlent ce que chacun porte en soi d’égoïsme et de vanité…

 Véronique Hotte

Théâtre Ouvert-Centre National des Dramaturgies Contemporaines, jusqu’au 9 février. T. : 01 42 55 74 40.
 
Editions Tapuscrit/Théâtre Ouvert, coédition RFI.

 

 

 

 

 

Marchand de Londres de Francis Beaumont, mise en scène de Declan Donnellan

©Johan Persson

©Johan Persson

Marchand de Londres, d’après The Knight of the burning pestle (Le Chevalier au pilon flamboyant)  de Francis Beaumont, mise en scène de Declan Donnellan (en russe, surtitré en français)

Une belle manière de réunir l’ancienne Europe culturelle : faire jouer une pièce subversive de Francis Beaumont, acteur et dramaturge du théâtre élisabéthain, né en 1585 et mort comme le grand William en 1616. Et surtout connu pour ses pièces écrites en collaboration avec John Flechter. La seule de lui conservée est ici mise en scène par le codirecteur britannique de la compagnie Cheek by Jowl, avec les acteurs du Théâtre Pouchkine de Moscou.

Ce sixième spectacle issu de la collaboration avec eux est une ode au théâtre. Francis Beaumont opérait déjà, en 1607, une mise en abyme et une parodie, comme d’autres dramaturges de son époque. Ici deux «spectateurs»: un épicier et sa femme, interrompent la première scène d’un drame conventionnel, une passion amoureuse contrariée. Ils signifient aux  comédiens stupéfaits par leur intervention, qu’ils s’ennuient et qu’ils préféreraient voir un spectacle de cape et d’épée ! Ils leur suggèrent aussi d’intégrer leur fils dans un rôle de chevalier.  «Espérons, dit aux acteurs la femme de l’épicier (ici, une petite bourgeoise), que vous éviterez des propos malsains, je vous laisse décider si cette pièce mérite votre approbation!»

La troupe va essayer de continuer à jouer mais le spectacle est sans cesse parasité par les commentaires du couple qui s’incruste sur scène et par les rodomontades de leur fils qui joue donc un chevalier de pacotille. Actualisée, la pièce permet à Declan Donnellan de critiquer avec humour le théâtre dit « contemporain ». Pour tout décor, un cube central pivotant où son projetées les images des lieux de l’action. Pas de costumes d’époque mais ceux de la vie quotidienne actuelle. Le couple est présenté sous un aspect caricatural:  des Russes visitant Paris à qui rien ne sera épargné : un coup de téléphone d’une amie pendant la représentation, une dispute entre eux qui finira par une émouvante réconciliation.

Le metteur en scène ridiculise aussi l’usage des images vidéo, trop souvent utilisées au théâtre depuis une dizaine d’années, quand l’épicier s’empare de la caméra et va filmer jusque dans les coulisses, créant ainsi un troisième niveau de désordre, après celui de la salle et du plateau. Ce genre de mise en scène exige un rythme enlevé, une précision sans faille dans les enchaînements et un jeu d’une exceptionnelle qualité. Ce que Declan Donnellan réalise à la perfection avec des acteurs qui font preuve d’une justesse et d’une folie jubilatoire pendant une heure quarante.

 Cela finit avec un moment dansé d’une comédie musicale, réglé par la femme de l’épicier : « J’aurais jamais cru que l’on puisse être aussi bien au théâtre » dit-elle comme Pridamant, à la fin de L’Illusion comique (1635) de Pierre Corneille, qui est aussi une pièce de théâtre dans le théâtre  : «Je n’ose plus m’en plaindre, et vois trop de combien/Le métier qu’il a pris est meilleur que le mien/Il est vrai que d’abord mon âme s’est émue:/J’ai cru la comédie au point où je l’ai vue; J’en ignorais l’éclat, l’utilité, l’appât. »

Jean Couturier

Jusqu’au 2 février, Les Gémeaux, 49 avenue Georges Clémenceau, Sceaux (Hauts-de-Seine). T. :  01 46 61 36 67.

Les Tables tournantes, mise en scène de Mirabelle Rousseau

Les Tables tournantes, mise en scène de Mirabelle Rousseau

©Bellamy

©Bellamy

Ce procédé était utilisé par les adeptes du spiritisme pour essayer d’établir un dialoguer entre vivants et disparus. Très pratiquées aux Etats-Unis vers 1850, les séances pour faire tourner les tables se répandirent en Europe dans les milieux bourgeois et artistiques, notamment en France. Nombre de gens y croyait alors pour établir une communication avec l’au-delà… Et pas n’importe qui! Entre autres, Gérard de Nerval, Victor Hugo et ses proches pendant son exil à Jersey.

Le Théâtre Obsessionnel Compulsif « veut rendre compte de l’atmosphère fantastique de ces expériences spirites” avec un spectacle en sept épisodes. Cela commence (mal!) par un récit dans une presque obscurité! d’événements arrivés en 1848 dans une maison aux Etats-Unis: la famille Fox et ses voisins, appelés à la rescousse, y entendent des coups réguliers venus de nulle part  chaque nuit. Puis, on est donc à Jersey, juste après la mort de Léopoldine, la jeune fille chérie de Victor Hugo. Et après dans l’atelier d’un soi-disant photographe-medium parisien, Edouard Buguet. Il prétendait faire apparaître sur un cliché, le spectre de la personne à laquelle ses clients pensaient le plus fort au moment de les prendre en portrait. Mais un client venu anonymement, en fait un policier, démasquera un trucage flagrant. On va ensuite chez la médium et  somnambule Hélène Smith et enfin chez André Breton en 1922 où il a réuni quelques-uns de ses amis surréalistes…

Et cela donne quoi? Pas grand chose d’intéressant. « Notre intérêt, dit Mirabelle Rousseau, a également été éveillé par le magnifique potentiel artistique que cette expérience des tables parlantes était en mesure de générer. » (…) La forme des textes est d’emblée théâtrale puisqu’il s’agit de dialogues menés sous formes d’interrogatoires par un système de questions-réponses entre les vivants et les morts.” Oui, mais voilà, dans cette série d’esprits frappeurs et de dictées spirites, rien n’est dans l’axe: il n’y a en fait aucun «potentiel artistique » ni théâtral, comme annoncé et la dramaturgie sans fil rouge véritable est inexistante, le dialogue d’une rare indigence et les cinq acteurs, mal dirigés dans une lumière des plus faibles, ne semblent pas y croire eux-mêmes à ce simili-théâtre documentaire. Les séances de spiritisme étaient peut-être souvent très drôles mais ici, il n’y a guère d’humour! La scénographie simple, devient en fait compliquée à mettre en place, et il faut du temps à chaque fin d’épisode pour changer les éléments de décor, ce qui casse un rythme déjà poussif.

De ce désastre programmé, on peut sauver un bref moment: celui où le photographe escroc se fait pincer et où un instant de théâtre comique passe alors. Mais côté «ludisme et théâtre de surprises», il faudra repasser… Cerise sur le gâteau de la fausse bonne idée de Mirabelle Rousseau et de sa dramaturge Muriel Malguy : ces histoires de spiritisme et tables tournantes, sans aucun intérêt et pas crédibles pour une rondelle, durent deux heures quinze sans entracte! Après soixante minutes et quelque d’un redoutable ennui dans une salle à moitié vide, ce qui n’arrange rien, nous avons fui… Bref, une soirée perdue ! On va encore nous dire que ce n’était pas le bon soir mais on aura connu Mirabelle Rousseau plus inspirée (voir Le Théâtre du Blog) et on se demande comment on peut mettre autant d’énergie pour arriver à une telle aberration scénique! Le spectacle sera aussi joué à Montreuil: vous l’aurez compris, inutile de vous déplacer. Pour vous consoler, vous pouvez relire Dis moi qui tu hantes, une courte nouvelle mais d’une rare force comique de Mémoires d’un amant lamentable signée Groucho Marx…

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 19 janvier au Théâtre Antoine Vitez, 1 rue Simon Dereure, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne).

 

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