Jacob, Jacob de Valérie Zenatti, adaptation et mise en scène de Dyssia Loubatière

 

Jacob, Jacob de Valérie Zenatti adaptation et mise en scène de Dyssia Loubatière

photo-jacob-jacob-765x510 - copieUne photo de quatre jeunes gens posant fièrement devant une réplique du paquebot Normandie, à Alger. A partir de l’un de ces visages, rayonnants et joyeux -portrait volé de cette photo de groupe- et des souvenirs mêmes de sa grand-mère, l’auteure, sa petite-nièce, nous restitue la vie brève d’un grand-oncle inconnu: Jacob, né à Constantine et  mort à dix-neuf ans, sur le front alsacien.

Jeune homme heureux, il fait la joie des siens, complice de chacun, les grands comme les petits dont son neveu avec lequel il joue à lancer des galets dans l’eau pour  faire une infinité de ricochets qui émerveillent l’enfant. Une scène enregistrée et ici récurrente, significative de la fragilité de toute existence, aussitôt passée, aussitôt enfuie.

 Jacob fait le bonheur et l’admiration de sa mère, attentive et protectrice, qui  voit avec douleur cet appelé partir pour une caserne lointaine en Algérie. Sans nouvelles, elle aussi part, volontaire, en quête de son fils  avec un panier de provisions, suivant ses pas, de caserne en caserne, là où il est mobilisé. Mais elle ne franchira pas la Méditerranée pour rejoindre et libérer la Métropole et se battre, comme son fils qui porte l’uniforme français. Lui qui, au lycée d’Aumale à Constantine, avait été exclu sous Pétain, parce qu’il était juif!

Ironie de l’Histoire: il est  jugé «suffisamment français» et apte à porter l’uniforme pour sauver la patrie! Pour Rachel, son fils retrouve enfin sa dignité, lavé de la honte d’avoir été chassé de son lycée en 1941 et 1942. Elle pense à lui  tout le temps, croyant le suivre fidèlement, persuadée que l’amour d’une mère peut faire des miracles. De même sont salutaires, les plats préparés de bon cœur pour réjouir et contenter le fugitif, arraché aux siens et à l’enfance.

Mise en scène rythmée et délicate de Dyssia Loubatière : la mère fait le récit pathétique des pérégrinations de  son cher appelé, expliquant les circonstances, commentant les situations et avouant sa souffrance. Elle raconte cette tragédie, tout en incarnant son propre personnage, se levant et prenant une canne pour se déplacer, en dame modeste mais digne qui sait se tenir.  Revendiquant son statut de mère face aux autorités qui ne l’intimident en rien, elle clame son amour de mère ostensiblement mais avec pudeur. La talentueuse Christiane Cohendy interprète avec tact ce rôle avec sensibilité et attention: quand on vient au secours en  urgence de celui qu’on aime.

Le personnage de Jacob est, lui, porté avec un éclat conquérant par Florian Choquart, figure de qui se sait aimé, fort de ce privilège qui réconforte. Il marche sur une étroite passerelle surélevée donc à risques. En uniforme, il chante ou fait l’expérience de sa première rencontre amoureuse avec Louise-Jeanne Disson. Il se raconte, clame son enthousiasme, puis se met progressivement à distance de lui-même, obligé d’obéir aux ordres mais formant une famille avec ses camarades.

 L’initiation à la guerre et au monde qui la génère coûtera la vie à Jacob et à ses compagnons et sera une tragédie existentielle pour Rachel.  Pour cause de guerre, un aller-retour sans lendemain, entre une mère et son fils, entre l’Algérie et la France, entre l’expérience des armes et la vie qui vole en éclats…

Prix du livre Inter 2015, Prix Livre Azur 2015, Prix Méditerranée 2015, le  livre de Valérie Zénatti a, dans cette adaptation, vu le jour avec le soutien de la compagnie de Didier Bezace.

 Véronique Hotte

Théâtre du Petit-Louvre, 3 rue  Félix Gras, Avignon. T. : 04 32 76 02 79, du 5 au 28 juillet, à 10 h 45.

 MC2, Grenoble, du 26 au 30 novembre.   Théâtre Montansier, Versailles (Yvelines), les 3 et 4 décembre.  Le texte est publié aux Editions de L’Olivier et à  Points.

 


Archives pour la catégorie critique

Marie Stuart de Ludovic M. Formentin d’après Stéphane Zweig, mise en scène de Nohlann Kean

Marie Stuart de Ludovic M. Formentin, d’après Stéphane Zweig, mise en scène de Nohlann Kean

© Pascal Gély

© Pascal Gély

Les sujets ne sont pas les seuls à se soumettre à  l’autorité royale. Les représentants suprêmes du pouvoir, sont eux-mêmes même contraints d’obéir: «Ils m’ont demandé d’être Marie Stuart. J’ai accepté. Ils m’ont dit que pour cela, je devais être reine d’Ecosse. J’ai dit oui. Ils ont ensuite insisté, exigeant que je sois reine de France. A nouveau, j’ai dit oui. » Tels sont les mots de cette grande Dame souveraine catholique, en ouverture de la pièce.

À la mort de son père, le roi d’Écosse Jacques V Stuart, le 14 décembre 1542 Marie Stuart est couronnée dans son berceau. Souveraine du royaume d’Écosse de cette date jusqu’au 24 juillet 1567, puis reine de France du 10 juillet 1559 au 5 décembre 1560 ! Elle grandit dans notre pays où elle épousera à seize ans le futur roi François II.  Au début du spectacle, le drame relate la dernière nuit tragique de la reine avant l’échafaud où l’a envoyée sa cousine et rivale, Elisabeth d’Angleterre qui l’a condamnée à mort. Jouée  par Daphné Proisy seule en scène qui profère le texte à la fois avec délicatesse et rage : « Marie Stuart jusqu’au bout ! »

Une violence tout en retenue, mais rapidement une tension prend forme. Le public fasciné par ce destin hors du commun, ne quitte plus le regard de cette créature aristocrate et mystérieuse. Même si l’émotion se perd de temps à autre. En effet, la comédienne parfois ne semble plus être habitée par cette fragilité comme par cette force qu’elle donne à ce magnifique personnage de femme et de reine. Autre point fort, l’écriture et l’adaptation de Ludovic M. Formentin. Il réussit à travers la vie politique et privée de Marie Stuart, à allier de façon fine et précise la fiction théâtrale et la réalité historique. Ici, l’intime rejoint l’universel : «C’était votre voix, votre souffle contre ma tempe dont j’avais besoin -non pas cette couronne que vous m’avez laissée, trop grande et trop lourde pour une petite tête d’enfant- en me laissant avec elle tous ses dangers. »  Cette prouesse d’auteur permet de nous  rafraîchir la mémoire sur ce XVIème siècle où l’Écosse était profondément divisée, comme la France et pour la même raison : la lutte entre protestants et catholiques déchirait la société. 

Mais il ne s’agit pas d’un spectacle pédagogique et la magie théâtrale opère véritablement. Point de cours d’Histoire ou d’empilement de connaissances. La mise en scène de Nohlann Kean et le texte nous touchent et étourdissent notre esprit devant ce destin, à la fois surprenant et terrible de responsabilité : «Faut-il que les Stuart ne puissent jamais vivre heureux, ni longtemps ? »

Décor sobre, sans ornement. Le velours rouge sang du lit,  le jeu de cartes noir et blanc imprimé sur le tapis et le grand miroir d’angle tel un mur de verre coupant, imposent d’emblée un climat cruel qui ne cessera de croître. Il n’y a plus rien à attendre et  rôde une funeste fin. Daphné Proisy nous touche par la grandeur, la sensibilité qu’elle donne à son personnage et au destin de cette reine, exilée et enfermée pendant plus de douze ans! Et qui revient en Ecosse pour régner dans un pays, le sien, mais qu’elle n’a pas eu le temps de connaître : «Me voilà devenue à jamais et en tout lieu, une étrangère !» C’est la mort qui l’accueillera…
Elle est l’Étrangère mais restera pour toujours et jusqu’au plus profond de l’horreur: Marie Stuart. «Ce monde est à moi, et il est mon bien le plus cher, qu’ils ne me prendront pas, en prenant ma vie ! » Telle apparaît Marie Stuart, marquée dès le premier souffle du sceau de la fatalité. Personnage de théâtre, romanesque, sa vie, tout à la fois âpre et raffinée, précieuse et sanglante,  fait songer à un drame de Shakespeare

Des extraits de symphonies de Gustav Mahler accompagnent avec justesse les dernières confidences de la reine face au jugement de Dieu. Ici, la théâtralité enchante cette page noire de l’Histoire et la part existentielle de cette haute figure de la Renaissance. Un grand moment romantique et violent. Marie Stuart, une reine aux mille tourments, une femme, aujourd’hui, toujours et encore mystérieuse.  A découvrir ! 

Elisabeth Naud

Théâtre de l’Étincelle, 14 place des Études, Avignon, à 10h. T.  : 04 90 85 43 91.

Tous mes rêves partent de la Gare d’Austerlitz de Mohamed Kacimi, mise en scène de Marjorie Nakache

 

Tous mes rêves partent de la Gare d’Austerlitz de Mohamed Kacimi, mise en scène de Marjorie Nakache

©benoite fanton

©benoite fanton

Dans une maison d’arrêt, cinq femmes se retrouvent tous les jours à la bibliothèque dirigée par Barbara (Marjorie Nakache). Comme elle, Rosa, Marylou, Zélie et Lily sont là le plus souvent à la suite  d’une dispute avec leur homme qui a très mal tourné quand elles ont voulu se défendre… Elles découvrent que seule la solidarité dans cette taule leur permettra de rêver encore un peu au vert paradis de leur amour disparu. Mais attention: Barbara  leur a vite fait vite la leçon: tous les maris ou compagnons tombent toujours en panne quand ils leur rendent visite… Un taulard cela existe, une taularde, non…. Autrement dit, vous êtes sur une liste noire de vos proches et vous n’aurez aucun espoir de visite. Quant aux bébés, vous entendez leurs cris dans cette maison d’arrêt mais il ne resteront pas plus de neuf mois avec leurs mères… Dura lex, sed lex.

Et Mohamed Kacimi sait ce dont il parle: « Depuis quelques années, j’anime, durant les fêtes de fin d’année, un atelier d’écriture à la maison d’arrêt des femmes de Fleury-Mérogis. J’ai vu comment la prison réagit sur les hommes. Elle les broie, les écrase et en fait des monstres. Elle est tout le contraire pour les femmes. Elle les éteint. Elle nie leur féminité, leur corps et même leur maternité. Ainsi rayées de la carte, les femmes détenues se dessinent d’autres visages, d’autres parcours, d’autres vies pour pouvoir exister encore. Elles cherchent à échapper à leur condition carcérale par tous les moyens: le rêve, le délire, le rire, la folie ou, parfois, la mort.”

Enfin, il y a dans cette taule, malgré les bruits insupportables et les inévitables disputes, une solidarité réelle. Un soir de Noël, elles sont libres, enfin un petit peu… Elles ont pu quitter leur cellule et c’est l’occasion de faire une petite fête à la bibliothèque. Sur une table avec une nappe décorée d’une pauvre petite guirlande et de boire un coup de “vin” fabriqué avec du jus de pomme fermenté. Et elles préparent des cadeaux pour leurs enfants. Mais ce soir de Noël, arrive Frida que l’on a arrêtée pour l’enlèvement de sa fille. Dénoncée au moment où elle achetait pour elle, On ne badine pas avec l’amour d’Alfred de Musset.  En état de choc, Frida veut mourir. Barbara et les autres jeunes femmes lui proposent alors de jouer une scène de la célèbre pièce. Ou le théâtre, le jeu, même dans les conditions les plus simples peuvent être un moyen d’échapper quelques heures à leur incarcération.

Jamila Aznague, Gabrielle Cohen, Olga Grumberg, Marjorie Nakache, Marina Pastor et Irène Voyatzis sont toutes justes, crédibles. Et très subtilement dirigées par Marjorie Nakache qui a pris soin de ne pas en rajouter dans le pathétique. Mais on aurait aimé que l’auteur ne se contente pas d’un simple constat sociologique et aille plus loin. Il y a des répliques un peu faciles qui flirtent avec le théâtre de boulevard. Et la seconde partie de la pièce, quand ces jeunes femmes jouent la scène-culte de Badine, est plus conventionnelle et traîne un peu en longueur. Bref, ce n’est pas la pièce de l’année mais comme elle a déjà été jouée et est très bien rodée, le public du troisième âge  -très peu de jeunes! -ravi de découvrir l’univers carcéral, a fait ce soir-là une ovation debout méritée à la metteuse en scène et à ses actrices… A vous de voir, si cela vaut le coup.

Philippe du Vignal

Chapelle du Verbe Incarné, 216 rue des Lices, Avignon à 18 h. T. :  04 90 14 07 49.

Sous d’autres cieux, d’après L’Enéide de Virgile, mise en scène de Maëlle Poésy.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

 

Festival d’Avignon:

Sous d’autres cieux, d’après L’Enéide de Virgile, texte de Kevin Keiss et Maëlle Poésy, mise en scène de Maëlle Poésy

 Dans la thématique de ce festival, hanté par le mythe d’Ulysse et de toutes les odyssées, Maëlle Poésy et Kevin Keiss ont choisi l’exil des vaincus. Les épreuves d’Ulysse racontent l’amertume de la victoire, son côté dérisoire, celles d’Enée l’angoisse d’une errance sans retour, avec, au bout, la promesse obscure d’un nouveau destin. Les auteurs du spectacle ont choisi de privilégier le récit, en travaillant sur la mémoire : pour Didon, elle-même exilée de Tyr à Carthage (qu’elle a fondée, mais ceci est presque une autre histoire) qui écoute avec avidité les récits de la catastrophe de Troie  (« Immense est la douleur que tu me fais revivre… »),  le héros arrachera des pans entiers de son histoire douloureuse, fera revivre et mourir son peuple, montrera le gigantesque cheval de bois puis les incendies et ravages.

 Une chronologie parfois bouleversée, les destins confondus : Enée, appelé à fonder une ville (quand les dieux voudront bien lui en indiquer l’emplacement), est tenté de s’arrêter pour épouser Didon… Refus des dieux, notifié par un Mercure ailé : il faut reprendre la mer et continuer la quête « sous d’autre cieux », y compris en passant par les Enfers où les morts dont son père Anchise, lui donneront quelques clés  sur son avenir.

Pour Virgile, la composition, l’écriture de l’Enéide est une affaire fondamentalement politique. Il fallait donner à Rome, et en particulier à Auguste (fin du Ier siècle avant J.C.), le grand poème épique légitimant sa lignée et consolidant la Pax Romana. Il l’a fait loyalement, mais en vaincu, venu lui-même du camp adverse. D’où une certaine mélancolie sensible dans son poème qui est aussi celui de la réconciliation.

Sous d’autre cieux ne donne pas du voyage d’Enée un lecture politique explicite mais va plutôt chercher du côté d’un théâtre populaire, héritier lointain de l’antiquité grecque, avec chœur dansant et apparitions divines sur un Olympe de bric et de broc ou en arrière-plan. Les Dieux, sortes de nouveaux riches polyglottes en vacances, regardent donc de haut, en toute désinvolture, le petit groupe de compagnons errants mené par Enée. Comme l’Europe regarde les réfugiés se noyer en Méditerranée?

Le style de jeu, entre facéties dansantes des dieux et récit proféré, ne permet pas  de s‘attarder sur la question. Certes, on pourra se féliciter de ne pas être devant un théâtre donneur de leçons. Mais on attendait plus de théâtre, une direction d’acteurs plus précise et même un peu de la poésie du “matériau“ Virgile. La priorité donnée au récit appauvrit le spectacle et ne laisse pas passer grand-chose du travail dramaturgique fait en amont par Maëlle Poésy sur le fonctionnement de la mémoire. Un détail gênant : la scène est parfois laissée un trop long moment dans une obscurité qui ne produit aucun sens : le public des premiers rangs est ébloui par ce qui devrait être une lumière filtrante de contre-jour. Un manque de précision, parmi d’autres et un signe que le spectacle n’est pas arrivé tout à fait prêt au cloître des Carmes ? Il a devant lui une longue tournée pour se remettre au travail.

Christine Friedel

Cloître des Carmes, Avignon à 22 h, jusqu’au 14 juillet.

Du 28 novembre au 7 décembre, Théâtre de Dijon-Bourgogne (Côte-d’Or)), les 17 et 18 au Granit, à Belfort (Territoire de Belfort)

Le 10 janvier, Théâtre Anthéa, Antibes (Alpes-Martimes), le 17, Châteauvallon (Var) ; les 22 et 23 janvier, Scène Nationale du Sud-Aquitaine, Bayonne (Pyrénées-Atlantiques).

Les 5 et 6 février, Centre Dramatique National de Normandie , Caen Calvados), du 12 au 14 février, Théâtre du Gymnase à Marseille (Bouches-du-Rhône), du 25 févier au 1er mars, Théâtre Firmin Gémier-La Piscine à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine).

Le 1er mars Théâtre de Château-Arnoux (04); le 19 mars, Scène nationale de Châteauroux, les 25 et 26 mars, Scène  Nationale de Saint-Nazaire, du 31 mars au 4 avril,  Théâtre de la Cité à Toulouse (36), les 25 et 26  mars, Scène nationale de Saint-Nazaire (44).

Caillasse, mise en scène de Rémy Vachet

 

Festival d’Avignon:

Caillasse de Rémy Vachet, adapatation d’Expédition Padock d’Olivier Germser, mise en scène de  Rémy Vachet

 

02AECE46-DB50-46B7-9000-F414ED941E9FUn spectacle venu de Nouvelle-Calédonie. C’est l’histoire muette de deux bagnards habillés d’une combinaison en toile à matelas (un tissu très prisé par les couturiers  pour des tailleurs/pantalons  dans les années soixante. L’un est un peu enveloppé, l’autre assez mince. Ces bagnards ne sortiront jamais du plateau. Enfermés avec un lit en fer pour une personne monté sur roulettes, ces Laurel et Hardy d’Outre-Mer, essayent de passer le temps en en faisant, un instrument de jeu. Pari réussi sur cette petite scène:  acrobates hors pair, ces complices jouent d’habitude en plein air.

L’un fait rouler le lit sur lui-même pendant que l’autre saute dessus ou par dessus, passe en dessous. Remarquables de virtuosité L’autre, en une seconde, monte sur ce lit mis debout pour rebondir aussi sec sur la scène… Dans la lignée de Charlie Chaplin ou de Buster Keaton,  ils s’expriment uniquement grâce à une gestuelle très élaborée et des grommelots, voire à la fin, avec quelques mots…

«Au fond, dit Rémy Vachet, ça parle de la recherche de liberté et de ceux qui continuent à vivre au rythme battant et instinctif de l’espoir. Loin de la niaiserie du mélodrame, Caillasse est une envolée drôle et délirante qui invite le spectateur à regarder au-dessus du mur de la haine et à tenir tête aux geôliers dans les bras desquels le monde tente de nous précipiter. »

Soit, et libre à chacun de voir ce qu’il veut dans cette aventure sans parole et des plus loufoques. Ces acteurs sont sympathiques; oui,  mais voilà: la mise en scène reste assez approximative: début raté, manque de rythme et cela dès le début, gags qui n’en finissent pas ou qui se répètent, jets de fumigène inutiles comme dans nombre de spectacles… Cela ne dure que cinquante cinq minutes mais ce qui aurait pu être un sketch assez virulent, devient une performance gestuelle beaucoup trop longue, même avec de la musique et quelques petites chansons.  On  sourit parfois…

Philippe du Vignal

Chapelle du Verbe Incarné, 216 rue des Lices, Avignon, du 5 au 27 juillet, à 16 h 30.

 

Blanche-Neige, histoire d’un Prince de Marie Dilasser, mise en scène Michel Raskine

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Blanche-Neige, histoire d’un Prince de Marie Dilasser, mise en scène Michel Raskine

 

Il était une fois… Pourquoi, on s’arrête toujours à une fois? Mais à la fin des contes, quand la Princesse et le Prince sont heureux, ils peuvent vivre très longtemps. Alors, les choses se répètent:  Blanche-Neige grandit, grandit, le Prince vieillit, vieillit, les cent un nains de la forêt travaillent, travaillent au royaume de la forêt sans arbres et  aux montagnes aplaties. Souillon aux cheveux jaunes, la servante (le régisseur) tire les ficelles et joue à l‘occasion les messagers. Plus un écureuil à se mettre sous la dent, les ventres sont creux, la terre est épuisée, la lune ne répond pas et le soleil s’en fiche. Le Prince est jaloux de Monsieur Seguin, comme si c’était le moment. Et pourtant le bonheur : « Le bonheur nous a collé aux poulaines, aux ballerines, aux basques, mais il ne colle plus à mes bottes, ce fabuleux bonheur, cette onctueuse insouciance. »

Bien mélancolique, tout ça, réellement mélancolique. Et pourtant, «Si Peau d’Âne m’était conté , j’y prendrais un plaisir extrême» et ce n’est pas non plus de la tarte, malgré le gâteau de Catherine Deneuve et Jacques Demy. Ce/cette Blanche-Neige histoire d’un Prince est un bijou d’écriture qui ravit les enfants, comme les vieux enfants. On appelle ça une « commande », c’est plutôt une symbiose entre Marie Dilasser et Michel Raskine, une complicité évidente, un même regard. Eux, ils disent « ping-pong ». Aucune complaisance, pas d’eau de rose, la planète est foutue: on a trop « chasse-cueilli », bande de prédateurs que nous sommes…

Mais il nous reste le mieux du mieux, le fin du fin, le langage et l’humour de toutes les couleurs. Rien que les noms des cent un nains de la forêt sans arbres. Tiens, on vous donne les sept premiers : Poulmouyé, Oualdisné, Malfoutu, Tetaklak, Dakodak, Pétincou, Beufoju ; cherchez les quatre-vingt quatorze autres! Et le pire, donc le mieux : les enfants entendent avec jubilation ces ortografes fantaisistes.

Il nous reste aussi le théâtre: ne pas manquer les délicieux et impressionnants bricolages dus à Stéphanie Mathieu (scénographie), Olivier Sion (objets mécaniques) et Claire Dancoisne (collaboration artistique), la reine des corps transformés, transcendés en œuvres plastiques (voir sa Green Box, d’après L’Homme qui rit de Victor Hugo, à Présence Pasteur). Ne pas manquer mais cela va de soi, Marief Guittier, l’actrice par excellence, qui a tout joué –surtout avec Michel Raskine, son frère de scène, même s’il a joué son fils – et qui peut tout jouer. Ici, elle est le Prince vieillissant qui fume en cachette et revient bredouille de la forêt sans arbres, empêtré dans son inconscience de riche et le bonheur tourmenté de vivre avec sa Blanche-Neige si grande…

On ne peut qu’enchaîner les adjectifs : glaçante, bouleversante,  irrésistible, précise, tendre, unique. Et bien accompagnée par le gigantesque Tibor Ockenfels, qui se permet en plus d’être un grand acteur (Blanche–Neige), et par le précieux Alexandre Bazan (Souillon aux cheveux jaunes), qui vaque au bon moment et au bon endroit pour manipuler ses apparitions mécaniques, d’autant plus magiques qu’on en voit les ficelles.

On aura compris que ce/cette Blanche-Neige, histoire d’un Prince est un spectacle sans concession ni indulgence : on ne va pas faire de cadeau à ce Prince qui a exploité à mort la forêt, la terre et les cent un nains. Et cette rigueur fait le plaisir extrême de ce spectacle : on ne se moque pas de nous, enfants de tous âges (les petits sont ravis), on ne fait pas semblant. Nous savons très bien ce qui ne va pas, dans le monde ; nous savons que les contes terrifiants sont là pour nous aider à affronter les vraies terreurs. Et l’on nous donne ici ce que l’on peut trouver de plus précieux : du théâtre sensible, intelligent, drôle et mélancolique. Zut, re-voilà la kyrielle d’adjectifs. Donc, ne gardons un seul mot : un régal.  Et on a envie de dire : encore !

Christine Friedel

Chapelle des Pénitents Blancs, Avignon,  à 11h et à 15 h,  jusqu’au 12 juillet.

Comédie de Valence (Drôme) du 1er au 4 octobre, Le Bateau Feu à Dunkerque (Nord), du 8 au 12 Octobre; le Rive Gauche,  Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine- Maritime)  et le 15 octobre, Théâtre du Gymnase, Marseille (Bouches-du-Rhône). Les 6 et 7 novembre, Théâtre du Vellein, Villefontaine (Isère), les 21 et 22 novembre. Comédie de Saint-Etienne (Loire) du 4 au 6 décembre et Théâtre Molière, Sète (Hérault) les 19 et 20 décembre.

La Maison, Nevers (Nièvre) du 7 au 9 janvier, Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon( Rhône) du 21 au 25 janvier; Le Château Rouge, Annemasse (Haute-Savoie) les 30 et 31 janvier..

Le texte de la pièce est publié aux Solitaires Intempestifs.

 

 

Disparu, texte et mise en scène de Cédric Orain

Festival d’Avignon

Disparu, texte et mise en scène de Cédric Orain

C48F752A-4804-42F8-81AF-CD549E9E487DLe Ministère de l’Intérieur compterait chaque année près de deux mille cinq cent disparitions.  Volontaires ? Inquiétantes ? Les “évaporés“ japonais laissent derrière eux téléphone portable, pièces d’identité, voiture… Ils organisent leur disparition à la suite d’un licenciement, d’une rupture ou d’une atteinte insupportable à leur honneur.* Mais lui, ce garçon, en France, parti à dix-neuf ans ? Il a le droit, il est majeur. Mais elle, sa mère ?

Une voix masculine anonyme et bienveillante pose les questions et définit le protocole : vous acceptez que je vous interroge sur la disparition de votre fils, vous répondez si vous le souhaitez, vous gardez le silence si vous le souhaitez. Et le silence pèse, d’abord. Les mots viennent difficilement. Et peu à peu, ils touchent une zone sensible et  la parole se libère. Que s’est-il passé, avec ce garçon brillant et original? Quels signes annonciateurs a-t-elle pu louper ? La mère cherche son fils dans la chambre inchangée au fil des ans, elle le cherche en elle. Et pourtant peu à peu, son visage se défait. Le père le cherche de par le monde, raconte-t-elle et elle imagine le jour où il sera là, derrière la porte,  «et ce serait un trop gros choc, alors je suis obligée de pressentir son retour, les quelques secondes qui précèdent l’instant où il va sonner ».

Au bout d’un moment, l’interrogateur s’efface: il a rempli son rôle, il a libéré une parole d’abord rare. Laure Wolf est  seule sur sa chaise dans l’obscurité, à peine nimbée d’une lumière qui monte progressivement, comme le récit lui-même, jusqu’à projeter son ombre, double et précise, sur les murs du théâtre. Elle arrive à donner le sentiment d’une double gestation : comme si la mère mettait son fils au monde, encore et encore, dans sa quête du souvenir, comme si la chambre du fils la mettait elle-même au monde. Cédric Orain dit  vouloir parler du silence. On l‘entend dans l’hésitation, la difficulté de cette femme à répondre à l’interrogateur ; on l’entend plus encore dans la tentative de la mère pour que le disparu ne se taise pas, en elle, au moins. Au fil des mots, elle tire sur le fil fragile de la mémoire, pour le ramener des limbes. Un instant, elle y parvient presque… Et c’est très beau.

Christine Friedel

Théâtre du Train bleu, 40 rue Paul Saïn, Avignon, à13 h 45. T. : 04 90 82 39 26

* Voir dans Le Théâtre du blog : Les Évaporés, texte et mise en scène de Delphine Hecquet.

L’Amour vainqueur, texte mise en scène et musique d’Olivier Py

 

L’Amour vainqueur, texte, mise en scène et musique d’Olivier Py, (tout public à partir de neuf ans)

 

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Dans un monde en guerre, une jeune fille se prépare inconsciemment à vivre le grand amour, à l’écoute de désirs qu’elle ne soupçonne pas. Languissante, elle attend le Prince charmant. A partir d’un conte des frères Grimm, le directeur du festival d’Avignon entraîne le jeune public dans une opérette pétillante. Il a l’art de plaire à tous quand il s adapte et met en scène un livre pour enfants…

 Cinq personnages dessinés avec un bel humour et une solide conviction morale: une princesse à la fois douce, charmante et déterminée, un prétendant énergique à la triste figure, un Roi et Général, amer, envieux et diabolique, un jardinier écolo attentif, et ce qu’on appelle, non sans méchanceté mais avec le sourire, une fille de vaisselle:  une souillon émancipée qui rêve de hauts faits militaires virils.

 L’épopée s’accomplit ici à travers une parole en alexandrins blancs avec monologues, dialogues et récits. Olivier Py nous conte des aventures inouïes tissées de rêves d’amour, de travestissement et de lutte existentielle. Ce beau théâtre musical s’avère fort efficace: ici danser et chanter devient chose naturelle. Prouesse artistique des interprètes à la voix  puissante et très proches des personnages, postures caricaturales et bon enfant, mouvements enjoués et tourbillonnants, chansons en solo: l’opérette requiert des acteurs enthousiastes, chanteurs et musiciens de talent, accompagnés au piano. Ils jouent dans l’écrin vite identifiable du scénographe, costumier et maquilleur Pierre-André Weitz, un décor populaire de cabaret et de plaisirs.

 Comme posé sur un plateau surélevé, le cadre scénique est cerné d’une double guirlande de loupiotes, avec, sur le mur du fond  des images projetées de ville détruite. La jeune fille et le jeune homme n’en combattent pas moins pour la vie et l’amour, la beauté du monde et des existences qui se construisent et se choisissent peu à peu.

 En bas de la scène,  le piano d’un Monsieur Loyal, un Militaire gradé  à la figure de démon. Et si morale de conte il y a -ce que récuse Olivier Py qui parle plutôt de chemin initiatique, d’accompagnement dans la formation de jeunes esprits- c’est la vérité de soi qui est à poursuivre, la vérité d’un désir à respecter. Les enfants méprisent l’autoritarisme des adultes, leurs disputes haineuses quand il font cette rencontre incontournable avec la violence et la brutalité du monde. Leur reste -et c’est un trésor absolu- une grande vitalité pour en découdre avec détermination et s’opposer aux horreurs des jours qui passent.

 L’amour et  la foi en ses valeurs restent toujours vainqueurs, mêlé à l’envie de vivre,  découvrir, chercher à comprendre l’autre et à l’accompagner. Les interprètes  représentent une jeunesse prometteuse : le Prince, animal royal, mature avant l’âge,  ne cesse de se battre et de persuader les autres et le public avec lui, de ses projets humanistes argumentés,  la charmante Demoiselle fidèle à son amour et à ses valeurs. Et chez les adultes, le jardinier facétieux et lucide, la jeune fille de vaisselle sûre d’elle et le Général et Roi infernal. Clémentine Bourgoin, Pierre Lebon, Flannan Obé et Antoni Sykopoulos émerveillent leur public: ils donnent beaucoup d’eux-mêmes  pour réaliser ce rêve…

Véronique Hotte

 Gymnase du lycée Mistral, Avignon, les 10, 11 et  13 juillet  à 15 h et 20 h;  le 12 juillet à 20 h.

Le texte est publié chez Actes Sud-Papiers

 

Le présent qui déborde de Christiane Jatahy, d’après Homère

Festival d’Avignon 


Le Présent qui déborde
, (O Agora que demora) Notre Odyssée II, de Christiane Jatahy, d’après Homère

 

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Pour le  premier  volet de cette Odyssée, Ithaque, la metteuse en scène plaçait puis déplaçait le public selon deux points de vue : celui d’Ulysse et celui de Pénélope (qui ne fait pas qu’attendre). « J’avais introduit du réel à l’intérieur du fictionnel, en ajoutant au texte d’Homère, des paroles de réfugiés qui m’avaient raconté leur traversée maritime vers l’Europe. » (…)  » Le spectacle se terminait sur l’image de la mer et l’introduction du cinéma dans le spectacle. »

  Dans ce second volet, le film a pris le dessus. «Nous sommes partis dans cinq lieux du monde, à la rencontre de personnes qui vivent une odyssée ». Palestine, Afrique du Sud, Liban, Grèce et son pays: le Brésil. Christiane Jatahy a filmé, avec les paroles d’Homère, des hommes et des femmes interdits de retour chez eux, en attente entre des frontières, échappés de tortures réelles dont Charybde et Scylla ou le Cyclope ne seraient que le fantasme. La metteuse en scène brésilienne a rencontré des acteurs interdits de théâtre, des héros anonymes qui ont réellement traversé les Enfers et en sont revenus, comme Ulysse parti consulter les morts pour apprendre quelque chose de sa vie et de son retour. Elle-même a retrouvé son pays aux mains d’un dictateur élu mais dangereux, ennemi déclaré des femmes, des homosexuels et des Indiens privés de leurs droits légaux de citoyen. Avec cela, avec ces présences et ces témoignages, elle a fait un beau film. Si terribles soient les témoignages, ils sont faits de paroles libérées. Si loin soient les vers d’Homère, on entend la joie que ressentent ces acteurs à les dire. À cela, s’ajoute un beau travail musical, enregistré et en direct, accordé avec puissance et délicatesse.

Christiane Jatahy cherche sa place à la frontière entre théâtre et cinéma et plus largement dans la notion de frontière. Pour ce spectacle, elle a même théorisé, testé concrètement cette notion en laissant avec précision sept mètres entre l’écran et le public : la largeur d’un no man’s land, dit-elle. Mais l’analogie ne fonctionne pas: on a juste un espace qui donne le recul nécessaire à une bonne vision, et c’est tout.  De même, la présence réelle, au milieu du public, des acteurs que l’on voit à l’écran, ne parvient pas à « faire théâtre ». La simultanéité des images enregistrées et des paroles vivantes ne crée rien, faute d’un travail de la forme. Il y a une tentative de récits morcelés, simultanés, adressés à de petits groupes mais qui ne trouve pas sa puissance d’ensemble. Elle-même, racontant ses craintes pour son pays, a raison de faire tendre l’oreille au public mais sa fragilité n’arrive pas à donner de  la force aux images  qu’elle a elle-même produites. L’ambiguïté est là : des acteurs du monde entier sont invités mais comme témoins, comme migrants, comme victimes. Leur place d’artiste ne leur est accordée qu’au compte-goutte…

Il y a encore de belles idées, comme celle de la circulation universelle des eaux: « Tous les fleuves vont à la mer… » mais l’on est déçu. Une partie du public se laisse volontiers aller à danser, à suivre l’invitation à faire, avec sa peau, de petits bruits de gouttes d’eau : c’est peu. Une autre partie quitte la salle: les réfugiés ne sont-ils pas, d’une certaine façon, les otages de ce projet artistique ?

Christiane Jatahy a atteint un niveau de notoriété qui lui permet de voir grand, d’essayer de réaliser un art mondial contre les dictatures. On ne peut la taxer d’opportunisme pour avoir choisi ce thème de l’Odyssée : elle l’avait fait sien avant qu’il ne devienne celui du festival d’Avignon 2019. Mais ce travail reste à la fois très conceptuel et très  « bien pensant » : l’idée de l’exil, l’idée du retour ou de la frontière ne produit paradoxalement qu’une sympathie envers les exilés. Manque la contradiction, la dialectique du théâtre, le vrai débat. Reste l’inquiétude, en effet – et sur ce point on ne peut que suivre l’artiste-,  à propos de son pays qui a déjà connu une terrible dictature, mais aussi des cultures amérindiennes menacées par l’avidité des grands groupes financiers brésiliens.

Mais par où qu’on essaie de prendre le problème, dans un théâtre le réel est bien faible s’il n’est pas mis en scène, s’il ne s’empare pas de la puissance du symbole. Che Guevara disait que le devoir de tout révolutionnaire est de faire la révolution. Et le devoir de tout artiste est sans doute de ne rien lâcher de son art…

Christine Friedel

Un autre point de vue…

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Après un premier volet controversé du diptyque Notre Odyssée à la forme approximative et légèrement désinvolte,  Christiane Jatahi nous en livre aujourd’hui un second, magnifique.  Il y a un film projeté sur grand écran et sur le devant de la scène  la conceptrice intervient parfois, notant que ce dessein artistique et politique inclut des histoires dans l’expérience même de la vie. Sur l’écran, cinq lieux du monde qu’a arpentés l’équipe artistique et technique et on reconnaît dans la salle des interprètes qui sont aussi les personnages du film.

Retour au Brésil, à la fin, chez les Indiens de la forêt amazonienne; dans son pays, la metteuse en scène a écrit un scénario à partir des chants significatifs homériques. « Je voulais rencontrer tous les Ulysse et toutes les Pénélope possibles, ces personnes qui ont dû quitter leur pays pour tenter de reconstruire un sentiment d’appartenance ailleurs »,  dit la jeune metteuse engagée et responsable. Mais on s’arrache physiquement à un pays sans pour autant s’en détacher, meurtri par un passé que l’on n’oublie pas, et incertain quant à l’avenir. Les êtres sont bloqués dans un présent si omniprésent qu’il en déborde, d’où le titre du spectacle, éprouvé comme un lieu d’attente non statique mais se mouvant circulairement, comme dans les limbes et la profondeur des forêts obscures: la  situation de nombreux déplacés en Palestine, comme dans tout pays occupé. Les réfugiés  venant de Syrie sont coincés dans un non-lieu, sur une frontière. Comme Ulysse qui pendant dix ans,  a la sensation d’une arrivée sans cesse retardée, rendue impossible par des forces extérieures. 
 Christiane Jatahy donne la parole à des Ulysse réels qui témoignent de leur vie d’exilé, en résonance avec les émotions vécues par le personnage d’Homère. Les acteurs viennent de Palestine, du Liban, de Grèce et d’Afrique du Sud. Et dans chaque pays, trois d’entre eux ont été filmés, dont systématiquement deux Ulysse et une Pénélope, cette femme d’ailleurs qui n’attend pas, mais traverse mers et frontières.

Il y a ici les aventures filmées du Cyclope  mais aussi la guerre en Palestine. Des acteurs syriens au  Liban ont retracé l’épisode de Circé sur l’île d’Ayayé, après qu’Ulysse ait aveuglé le Cyclope. L’entrée chez Hadès a été filmée en Afrique du Sud, où la metteuse en scène travaillé avec des artistes réfugiés du Zimbabwe et de Malawi qui ont côtoyé l’enfer et la mort. Ici, recherche documentaire et travail de fiction sont tissés étroitement avec tact.La forêt amazonienne est présente à la fin, chère à la cinéaste car son grand-père y est mort étrangement dans un accident d’avion:  son corps n’a jamais été retrouvé. Un symbole, cette forêt amazonienne  qui a fait l’objet de décisions désastreuses prises par  Jair Bolsonaro, l’actuel président de la République maudit,  aspirant à détruire le passé du Brésil et l’espoir du monde.

 A l’écran, pourtant joie et bonheur  avec  des tablées d’enfants et d’adolescents, entourés d’adultes, les yeux brillants d’étonnement… Ils se préparent à vivre leur passage terrestre dans l’énergique élan de leur jeunesse. Attentifs à la caméra, à l’écoute de ces étrangers qui viennent leur rendre visite, ils sont eux-mêmes disponibles, prêts à découvrir et rencontrer les autres, heureux de ces petits festins qui ont été préparés selon l’art antique  quand on  accueille des hôtes. Dans la salle, évoluent les interprètes qui chantent ou bien dansent allégrement sur une musique jouée par des instrumentistes, assis  parmi le public. Tous vont et viennent, de la scène à la salle, ouverts, heureux et convaincus, transmettant cette capacité à goûter l’existence, quoiqu’il arrive. Un ravissement.

 Véronique Hotte

 Gymnase du lycée Aubanel, Avignon, jusqu’au 11 juillet à 18 h et le 12 juillet à 15 h.

 

 

 

La dernière Bande de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Osinski

Festival d’Avignon

La dernière Bande de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Osinski

LA DERNIÈRE BANDEIl nous fait attendre : noir total durant plusieurs minutes. Cela fabrique du silence, profond et de l’étendue. Puis sous le cercle lumineux de l’unique lampe, apparaît un bureau, et lui derrière. Le bureau de tous les bureaux, moche, en métal, fonctionnel mais pour on ne sait quelle fonction, kafkaïen si l’on veut, ou mieux: beckettien. Le bureau emblématique. L’acteur, met encore un long moment avant d’esquisser une action quelconque.

Dans cet îlot, le premier raclement de gorge devient une action. Il lui arrive d’en sortir, au-delà de l’obscurité ; on entend l’écho de  bruits distincts et non identifiés, et quand il revient, le glissement de ses semelles.  Il, Lui, ce n’est pas Buster Keaton, pour qui et avec qui Beckett avait réalisé La Dernière Bande. Mais Denis Lavant, l’acrobate immobile de Cap au Pire, réalisé avec Jacques Osinski il  y  deux ans dans ce même théâtre. Il a, du clown, l’indispensable virtuosité qui fait de chaque geste une création et il devient sa propre marionnette, le pantalon juste trop court, la veste juste coincée, le geste insolite, d’une précision, d’une exactitude hallucinante. Ses doigts à la recherche d’une clé prennent une vie autonome virtuose, inquiétante. Le jeu de l’acteur a l’intensité du dessin, entre le croquis d’humour noir à la Chaval et le crayon obstiné d’Alberto Giacometti, au trait fouillé et buriné : l’acteur a l’âge qu’il a. La perfection d’un art énigmatique.

La Dernière bande donne une image saisissante de la vie au moment où elle se prend pour de la vieillesse : à chaque anniversaire, Krapp se fait le greffier de sa vie en enregistrant sa propre voix, bilan des petits et grands moments. Boîte 3, bobine 5,  Krapp savoure le mot bobine, le mâche comme la banane fatale et clownesque par quoi le spectacle a commencé, avant la parole. Et c’est quoi, ce qu’il écoute et que l’on entend, avec sa voix d’alors ? Un homme dans la force de l’âge, la mort de la mère, « en état de viduité ». Le mot reste alors comme un gros grumeau dans la gorge ; il faut aller chercher le dictionnaire, c’est toute une affaire et cela prend le temps réel d’un aller et retour vers un « en dehors », au-delà des ténèbres.

On entend, répétée, coupée, repriss -Krapp est le maître de l’interrupteur- l’histoire d’un amour au fond d’une barque: « mon visage sur ses seins, ma main sur elle ». Cette bande porte de la vie, qui a eu lieu ; le petit homme peut même y entendre le mot bonheur, ou le faire taire avant d’enregistrer une dernière bande…

On nous dit que ce texte est nourri d’éléments autobiographiques, on veut bien le croire. Samuel Beckett y est à la fois léger et métaphysique : et si la vie n’était faite que de ces petits bouts de souvenirs ? Et si ce n’était déjà pas si mal ? En tout cas, Denis Lavant et Jacques Osinski nous infligent une délicieuse torture, faite d’attente, d’écoute, d’effroi et d’humour. Dans l’épaisseur de l’obscurité et du silence, le plateau n’a plus de limites, la boîte noire est en nous. Si ce n’est pas du théâtre, ça ? De peu de mots et de grande intensité.

Christine Friedel

Théâtre des Halles, Avignon. T. : 04 32 76 24 51

 

 

 

1...34567...584

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...