Le Lac des cygnes, chorégraphie de Radhouane El Meddeb.

Le Lac des cygnes, par le ballet de l’Opéra national du Rhin, chorégraphie de Radhouane El Meddeb.

®Agathe Poupeney

®Agathe Poupeney

Bruno Bouché, directeur du Centre National de la Danse/Ballet de l’Opéra national du Rhin avec trente-deux artistes permanents, présente un Lac des cygnes atypique. Il en a confié la réalisation à Radhouane El Meddeb dont nous avions vu, au festival d’Avignon 2017, Face à la mer pour que les larmes deviennent des éclats de rire (voir Le Théâtre du Blog).

Le chorégraphe, formé au théâtre en Tunisie et passionné de danse, aime surprendre:  «J’ai envie, dit-il, de déconstruire l’écriture classique en gardant son excellence et sa magie, pour la rendre plus romantique et émotionnelle, en agissant sur le corps dans sa partie charnelle et émotive.»  Beau manifeste mais partiellement tenu : au début, les danseurs s’observent les uns  les autres, un peu perdus et désœuvrés sur le grand plateau de Chaillot.

L’intelligente scénographie d’Annie Tolleter évoque le ballet d’origine: des tutus sur des portants encadrent la scène, et au fond, un tulle transparent laisse apparaître un grand lustre de cristal et un tutu géant. Celestina Agostino, connue pour sa  boutique Mariage, au Bon Marché Rive Gauche à Paris, casse les codes habituels: hommes et femmes portent une culotte blanche, parfois recouverte d’une jupette. La musique de Piotr Ilitch Tchaïkovski est diffusée par fragments, entrecoupés de passages silencieux.

Une fois ces postulats acceptés, nous nous laissons prendre peu à peu au langage du chorégraphe qui nous réserve de belles surprises,  comme avec  cette avancée de la troupe, martelant le sol, sur pointes, avant que la musique ne commence… Et  il y a des moments privilégiés où, comme chez Pina Bausch, les danseurs, au bord du plateau, nous cherchent du regard, en groupe puis individuellement. Le spectateur doit reconstruire mentalement les différentes séquences pour retrouver le fil narratif de cette œuvre mythique, ici en une heure trente. Les dernières images rappellent l’esthétique de la fin du ballet Roméo et Juliette dont Serge Prokofiev avait composé la musique. Nous retiendrons une autre scène, magique, de cette chorégraphie décalée :   au bout d’une  heure, chacun des interprètes enlève de ses pointes, symbole ultime du ballet classique, laissant à cour un amas de chaussons, avant de se lancer dans une libre et légère.

Jean Couturier

 Le spectacle a été présenté au Théâtre national de la Danse de Chaillot, 1 place du Trocadéro, Paris ( XI ème) du 28 au 30 mars.


Archives pour la catégorie critique

La semaine Extra au NEST

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La Semaine Extra au NEST, Centre Dramatique National transfrontalier de Thionville Grand-Est

C’est la cinquième année que le NEST réunit des jeunes qui partagent idées et énergie pour imaginer la prochaine édition de  ce festival. Cette saison, ils sont venus à vingt-deux au théâtre une fois par mois pour le construire…

 Pronom d’Eva Placey, mise en scène de Guillaume Doucet

 Cette compagnie bretonne mène des actions toute l’année en direction des adolescents. Soutenu par de nombreuses structures en Bretagne… et en Belgique, ce texte a été lauréat de la commission d’aide à la création de textes dramatiques d’Artcena. Le spectacle avec  Chloé Vivres, Guillaume Trotinon,  Jeanne Lazar, Marie Lévy, Géraud Cayla, Glenn Marausse et Morgane Vallée raconte une histoire d’amour entre deux lycéens. Dean, né dans un corps de fille, s’est toujours senti garçon. Il a pris la décision d’entreprendre une transition pour changer de genre aux yeux de tous. « Tu peux me dire pourquoi tu portes une robe? » Il se fait maquiller, se pique, se bande les seins, s’habille en garçon pour pouvoir vivre le sexe qu’il a choisi. Interprété avec un humour salutaire, cette pièce soulève l’enthousiasme.

Master de David Lescot, mise en scène de Jean-Pierre Baro, musique de Jean Pierre Leroux

 Ce spectacle, joué par Amine Adjina et Rodolphe Blanchet, a déjà été joué deux cent-quatre vingt représentations avant d’être présenté ici… Dans une salle de classe du lycée Colbert de Thionville. Une étrange interrogation écrite avec un professeur joué par un acteur qui remonte aux origines du rap dans les années 80. Interrogation écrite, puis orale, il se balade goguenard, entre les rangs : « Vous n’avez pas révisé, vous espériez ne pas être interrogés ! « (…) « Dis-nous ce que tu as retenu du mouvement dans ces années? La France n’est pas ma spécialité, la matière que j’enseigne, c’est le rap et le hip-hop ! » Puis, il trace un schéma qui est projeté : 1981 Beat Box Rap, Graph, Break Dance DS sing ! C’est l’époque où le rap commence à émerger dans le circuit commercial et on voit le noms des groupes écrits au tableau. Le hip hop français a connu une jeunesse difficile et le rap est réfractaire à tout ce qui est autoritaire.

 En vers de mirliton, Amine répond au prof qui met de la musique, en continuant à rimer. Face à face, ils secouent leur tête, puis le prof monte sur la table et se déguise en pirate. Toute la classe autour frappe en cadence et veut les faire danser. MASTER apparaît en lettres capitales au tableau : « Le passé, c’est la racine du présent, à la différence de clash et battle, le graph, on ne le laisse pas inachevé ! Le rap, c’est la musique de la contestation. » .

 

Les Imposteurs d’Alexandre Koutchevsky, mise en scène Jean Boillot,

 C’est une reprise de la pièce jouée ici l’an passé et qui avait connu un beau succès.  Dans un petit cabanon, on projette une photo de classe d’Isabelle Ronayette en 1986 qui joue ce petit spectacle avec avec Régis Larroche. « J’avais quinze ans, j’étais dyslexique, et le théâtre était le seul endroit où je me sentais vivre pleinement. Ton personnage ne doit pas savoir, mais toi, tu sais ! (…) Le regard, la parole et le geste ! » . Ils entament un dialogue sur les personnages joués  par  la compagnie, « Je suis Hamlet, je suis Régis Larroche » (…) « Là, c’est moi en 1986 ! » (…) « Profite de ta jeunesse, la vie passe comme un éclair. Nous passons notre vie à jouer, nous ne savons plus, nous avons oublié. Pourtant en grandissant, on arrête d’inventer des histoires ! » 

 Régis Larroche prend un élève sur son dos : « Les vieux portent leur enfance assassinée sur leurs dos. Je suis payé aussi pour faire des silences. Et bing! » Il chante, elle danse, et tous deux essayent de comprendre le chemin qu’ils ont parcouru, pour savoir ce qu’ils sont devenus. Une belle expérience que deux acteurs impeccables savent partager…

 Blanche-Neige ou La Chute du Mur de Berlin, mise en scène de Samuel Hercule et Métilde Weyergans

 Huit acteurs pour cette étrange Blanche-Neige qui danse et que la méchante reine qui se regarde sans cesse dans son miroir dans la plus grande tour du royaume, une cité H.L.M. à l’orée d’un bois à Berlin, essaye de détruire au moment où le miroir lui révèle qu’elle n’est pas la plus belle. Heureusement Blanche Neige s’enfuit dans la forêt et rencontre ses sept nains qui vont la protéger. Aidée par les joyeux nains, Blanche-Neige parviendra à survivre et même à supporter sa belle mère dans la grande ville d’abord coupée en deux et finalement réunie. Les projections filmées alternent avec la présence vivante des comédiens.

Jean Boillot va quitter la direction du Nest et ce festival singulier témoigne de l’activité qu’il aura su lui insuffler. Cette cinquième Semaine Extra a la grand mérite de rassembler un public diversifié de nombreux jeunes ce qui est rare nous dans des lieux pas toujours adaptés au théâtre et disséminés dans la ville. Loin d’en souffrir, tous ces spectacles sont révélateurs d’une vie sociale qu’on ne trouve pas toujours dans les institutions nationales…notamment parisiennes.

Edith Rappoport

 Nest-Théâtre, 15 route de Manom, Thionville ( Moselle) . T. : 03 82 82 14 92.

Les Sorcières de Salem d’Arthur Miller, version scénique et mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota

photo de répétition ® Jean-Louis Fernandez

photo de répétition ® Jean-Louis Fernandez

Les Sorcières de Salem d’Arthur Miller, version scénique et mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota

 Elles dansent, gracieuses, en chemise légère, dans une lumière de forêt printanière. Les sorcières ? Une bande de jeunes filles avides de vivre et de s’amuser, âprement, et tant pis pour le scandale… Inévitablement, ça se gâte : manifestations hystériques, mensonges, dénonciations, les filles portent partout la marque du démon, et l’engrenage de la catastrophe se met en route.  

Une pièce à thèse en général n’est pas bon signe de qualité dramaturgique. Le cas des Sorcières de Salem est différent : Arthur Miller, horrifié par la chasse aux sorcières  du maccarthysme et de la commission des activités antiaméricaines, est allé chercher dans le Massachusetts, une vieille et étrange histoire de folie collective, révélatrice du poison que représente pour une société, ce désir pervers, au nom d’une pureté des plus suspectes, d’éradiquer ceux qui sont désignés comme porteurs de l’empreinte du diable.

Donc, en 1692, à Salem, une jeune et jolie servante, Abigail (Elodie Bouchez) renvoyée par sa patronne pour avoir séduit son mari, se venge en entraînant une bande de jeunes filles dans des pratiques de sorcellerie. Dénoncées, elles renvoient l’accusation sur toutes les femmes du village, puis, par cercles concentriques, sur toute la population. Une commission de juges puritains reçoit avec appétit ce qu’elles dénoncent et exige des aveux, condamne et exécute pour ne pas se désavouer. Le vrai ensorcellement est là : dans cette panique, dans cette contagion de la dénonciation et ce culte de l’aveu, tel que l’exigent les régimes autoritaires quels qu’ils soient, et comme l’a pratiqué la fameuse commission McCarthy ! Ce sénateur du Wisconsin et son équipe  avaient mené toute une campagne de 1950 à 1954 contre tous ceux qu’ils soupçonnaient d’être communistes ou de sympathiser avec ceux-ci. Sans preuves, sur une parole fragile qui peut se retourner: la commission choisissait ce qui l’arrangeait et détruisait des vies, au nom de quelque chose qui n’est pas la justice mais l’idéologie. Et avec ces sacrifices inutiles, elle détruisait la communauté qu’elle prétendait protéger.

Les jeunes sorcières imaginées par Arthur Miller, ne sont ni victimes ni coupables,  mais servent de catalyseur au pire. Comment rester humain là-dedans ? On voit les habitants de Salem glisser un à un et malgré eux, dans la boue de la dénonciation, au point de s’y enliser et d’être entraînés dans la charrette qu’ils ont imprudemment lancée. Deux hommes gardent pourtant la tête sur les épaules : le révérend Hale (Philippe Demarle), venu avec ses certitudes que les excès effarants des puritains punisseurs et stupides ébranlent au fil de la pièce, et Proctor (Serge Maggiani), un agriculteur prospère et actif, chrétien sans bigoterie, qui a eu le malheur de succomber aux charmes d’Abigail. Une femme, aussi, son épouse Elisabeth (Sarah Karbanikoff), et une jeune fille, Mary (Grace Seri), qui revient sur ses accusations de sorcellerie. Elle se sacrifiera pour une vérité que les juges ne veulent pas entendre. La pièce finit mal ? Oui : vingt innocents seront pendus. La pièce finit bien ? Oui, il se trouve encore des résistants pour témoigner de leur humanité.

Ici, dans une scénographie assez lourde, éclairée avec un sens très juste des atmosphères, y compris morales, la pièce déroule son suspense d’une marche régulière, trop explicative pour nos habitudes contemporaines. Elle pèche aussi par le rôle monolithique -mais peut-il en être autrement ?- des juges puritains, réduits à un discours univoque, difficile à tenir pour les comédiens. Mais la pensée humaniste d’Arthur Miller est assez complexe et le dramaturge arrive à entretenir un vrai suspense, par-delà la fable et le double mouvement de Proctor, un homme moyen qui s’élève par sa résistance, et de Hale qui descend de ses certitudes rigides jusqu’à un véritable amour du prochain. Hale : « Un mensonge ! Ils sont tous innocents ! (A Elisabeth.) Ne vous trompez pas sur votre devoir comme je me suis trompé sur le mien. Pensez-y bien, c’est au nom de la morale et de la religion que je suis devenu un meurtrier. Ne vous attachez donc pas à des principes, si ces principes doivent faire couler le sang. C’est justement une loi trompeuse que celle qui nous conduit au sacrifice. La vie est le plus précieux des dons de Dieu, et rien ne donne le droit à personne de l’ôter à un être. Je vous en prie, femme, insistez pour que votre mari avoue. Laissez-le mentir. »

Emmanuel Demarcy-Mota voit dans Les Sorcière de Salem une prémonition des  fausses nouvelles d’aujourd’hui, aux effets tout aussi délétères, mais sans doute plus sournois. Nous avons plutôt envie de retenir le dernier sermon de Hale, et son hymne à la vie. Et en même temps saluer le sacrifice de Proctor et la mémoire de ceux qui sont morts à cause du maccarthysme. Mais il faut aussi tirer un coup de chapeau aux piliers de la troupe du Théâtre de la Ville.

Christine Friedel

Espace Pierre Cardin -Théâtre de la Ville, avenue Gabriel, Paris VIII (ème) jusqu’au 19 avril. T. : 01 42 74 22 77.

 

 

Ysteria, texte et mise en scène de Gérard Watkins

Ysteria, texte et mise en scène de Gérard Watkins

(c)Gérard Watkins

(c)Gérard Watkins

On se demande ce que c’est, sinon une insulte : hystérique est la colère que nous ne supportons pas, hystérique, la résistance de l’autre, le blocage, le corps qui fait taire l’âme ou qui la fait trop parler. Gérard Watkins s’est plongé avec les élèves de l’École Régionale d’Acteurs de Cannes et Marseille dans une vraie recherche sur cet objet étrange et spectaculaire.
On sait que le docteur Charcot, à l’hôpital de la Salpêtrière, exhibait ses hystériques et August Strindberg venait assister à ce théâtre. Des femmes, cela va de soi, si l’on pense à l’origine du mot hystérie, cette chose qui pousse dans le ventre mystérieux des femmes. « Tota mulier in utero »  (la femme se résume à son utérus), aurait dit Hippocrate, bien qu’il fût grec et au demeurant, bon médecin.

L’hystérie a quelque chose  à voir avec la scène théâtrale mais aussi avec la séance psychanalytique. La scénographie pose cela d’emblée : la petite salle Copi du Théâtre de la Tempête s’ouvre sur l’autre,  sur les cinq portes de la tragédie antique, dont une grande porte centrale celle des Dieux  -et celle des accessoires-. De fait, sans emphase, le spectacle s’ouvre sur la réunion, dans une banale salle d’attente, de trois médecins qui se veulent terriblement modestes et prudents avec les patients de leur institution : nous ne parlerons pas de guérison, mais de passerelles… Et qui pratiquent une fine auto-analyse : on se délectera des observations de l’homme sur la nature du regard masculin. Ils convoqueront, sous une forme assez drôle, les superstitions antiques, du temps où les Grecs, quoiqu’ils en disent, étaient quand même un peu barbares, avec un Asklepios ambigu –c’était le dieu-médecin d’Épidaure, avec sa cure par le théâtre et par l’ivresse-, puis, plus tard, des théologiens catholiques louches (Jacob Sprenger et Heinrich Kraemer, dont les œuvres furent imprimés en 1487) codifiant les actes de sorcellerie pour justifier des milliers de condamnations au bûcher –des femmes, cela va sans dire, « hystériques ».

Mais nos trois médecins scrupuleux (Julie Denisse, David Gouhier et Clémentine Ménard) se concentrent sur leurs patients, l’employé de pizzeria à la main paralysée (Malo Martin) et la fiancée bloquée par des évanouissements et vomissements intempestifs (Yitu Tchang). On voit alors se construire un jeu subtil de pouvoirs : celui des soignants qui le refusent mais qui ont du mal à s’empêcher de l’imposer, au nom d’une efficacité qu’ils refusent et désirent à la fois, et celui des patients. Ces enfants gâtés parfois usent leurs “thérapeutes“ au bras de fer, au point de les pousser à des colères “hystériques“ (à moins que ne soit une saine colère ?).

C’est drôle souvent, sans jamais tomber dans la caricature ni le “surplomb“, d’un rire ,celui de la rencontre avec le vrai. Le public, pris à témoin comme un amphi d’étudiants, ou, pourquoi pas, comme celui de Charcot, joue son rôle attentif et respectueux. Et l’on se dit que, si l’hystérie a quelque chose à voir avec le théâtre, le travail du théâtre a peut-être alors bien à voir avec l’hystérie. Du côté du comédien paralysé de trac ? De la possession chamanique ? Sans doute sur un point indispensable, inattendu quoique toujours espéré : oui, il y a parfois un dénouement, pas seulement au théâtre, et une “conversion hystérique“ peut être dénouée par une parole  très politique. Enfin une bonne nouvelle ; les soignants ne sont pas Dieu, ils n’on pas tout à attendre d’eux-mêmes.  On le sait mais on l’oublie : la vie psychique et la vie sociale sont aussi bien emmêlées que les racines et la terre.
Mais que ces hautes considérations n’intimident pas le spectateur : cet Ysteria reste un ouvrage de théâtre, avec sa dose d’humour, original et fin, et qui donne à penser.

Christine Friedel

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de Manœuvre Vincennes, (Val-de-Marne)  jusqu’au 14 avril.  T.: 01 43 28 36 36

 

 

 

Adieu Agnès Varda et le TNP : Bon pour le cahier-photos

 

113648832 Agnès Varda  et le T.N.P. : Bon pour le cahier-photos…

 Nous étions enfants, nous avions de la chance : le lycée, car les privilégiés que nous étions- les professeurs n’arrêtaient pas de nous le rabâcher- nous offrait l’occasion extraordinaire d’aller en groupes organisés au T.N.P., pardon: au Théâtre National Populaire installé au Palais de Chaillot. Et de pouvoir nous évanouir de bonheur -c’était avant les yéyés et les idoles- en admirant Gérard Philipe dans Le Cid, en se laissant traverser par sa voix (qu’on trouve moins écoutable aujourd’hui). Le programme était gratuit mais on pouvait acheter  le texte de la pièce, qu’on avait parfois déjà, mais en “petits classiques“. Ce qui en donnait une lecture toute différente : ils étaient vieillots mais les livrets du T.N.P. étaient modernes, avec le beau graphisme de Jacno qui signait aussi les fameuses affiches des spectacles.

(C)Agnès Varda

(C)Agnès Varda

Mais, quelquefois, nous devions  attendre le cahier-photos d’Agnès Varda. Car, en ce temps-là, il fallait développer les photos, les imprimer et les opérations techniques étaient longues. Et alors, aux premières représentations, le texte paraissait seul mais on y trouvait un bon pour obtenir ces photos en noir et blanc. Et on les aimait d’autant plus  qu’on les avait ainsi attendues. Notre Gérard était-il aussi beau que dans nos propres yeux ? Peu importe ; nous ne savions rien de l’art de la photo, mais nous sentions quelque chose, ces images étaient vivantes. La signature : photos Agnès Varda signifiait qu’on était dans la vraie vie, sur le plateau et à côté. Jean Vilar, répétant  sous le soleil à Avignon, dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, en salopette de travailleur, Jean Vilar en profil de médaille, en parallèle avec celui de Maria Casarès, c’est tout le théâtre, artisanal et hiératique, cousu main et sacré. Et tout le chemin entre l’un et l’autre et la traversée d’un personnage par un comédien (et réciproquement), et le verre qu’on boit ensemble, toute cette vie est captée, reçue par l’œil et la boîte noire de cette petite bonne femme qui rencontra  Jean Vilar et sa bande et qui les a aimés. Photos Agnès Varda : nous aussi, on l’aimait. C’était bien la première fois, à douze ans, qu’on avait une pensée pour la photographe, cette chanceuse si proche des comédiens, au-delà de  la photo à faire signer par le magnifique acteur, à la sortie des artistes.

 On donnera, pour finir, la parole à Jean Vilar, le bâtisseur de théâtre, c’est à dire d’édifices faits d’une réalité volatile qui peut animer longtemps les mémoires. « Si la mort plaque sur le visage du comédien le masque d’une vérité sans illusions, sans flatterie, si ce visage cruel et vrai ment à nos songes, ainsi la réalité crue fait, au théâtre, le désert en nos cœurs. Elle heurte ce besoin d’une imagination qui nous flatte, elle heurte ce gai souci de se croire autre que nous ne sommes. Car le théâtre est, me semble-t-il, irréalité, songe, magie psychique, mythomanie ; et s’il est aussi réalité, du moins il faut qu’elle nous dope, nous enivre, nous jette hors du théâtre le cœur vif, l’esprit plein de merveilles, le cœur vivant. » De la tradition théâtrale (1950).

Couvrez donc le visage du comédien mort.

 Christine Friedel

Les obsèques d’Agnès Varda auront lieu, mardi 2 avril, à 14 heures, au cimetière du Montparnasse à Paris. Un hommage lui sera rendu ce même 2 avril à 11 h, à la Cinémathèque française, 51 rue de Bercy, Paris (XII ème).

L’Autre Fille, texte d’Annie Ernaux, mise en scène de Jean-Philippe Puymartin et Marianne Basler

L’Autre Fille, texte d’Annie Ernaux, mise en scène de Jean-Philippe Puymartin et Marianne Basler

 D2B9A00E-45A1-425D-9773-92E2F07D49DBIl y avait déjà eu une version scénique de Cécile Backès (voir Le Théâtre du Blog). Et ce spectacle est une reprise de celui déjà créé aux Théâtre des Déchargeurs. Il s’agit d’une lettre très intime que l’écrivaine adresse à sa petite sœur de six ans, décédée avant la naissance. Elle parle aussi à mots feutrés de la relation qu’elle a eu avec ses parents. Sans doute compliquée;en effet, silence du père, silence de la mère  quant à la courte vie de leur fille aînée, toujours physiquement absente mais toujours aussi terriblement présente pour  ce couple jamais consolé de sa perte… Et on se doute que cela a aussi beaucoup frappé Annie Ernaux qui se sent comme un peu de trop dans cette famille où il manquera toujours quelqu’un, comme si la douleur de ses parents avaient en partie du moins oblitéré l’amour qu’ils avaient pour leur cadette.

« J’éprouve, dit Marianne Basler, une forme de reconnaissance envers l’auteure d’avoir pu mettre en mots si justes, si décapés, son histoire. C’est pour chacun de nous, un travail d’excavation, de retour à une mémoire ancienne oubliée et retrouvée.» Souvenirs, souvenirs: Annie Ernaux revoit son passé de gamine des années cinquante et se souvient très bien qu’elle a entendu -à son insu- sa mère parler de la naissance et la mort de cette sœur aînée en précisant qu’elle était plus gentille… Un vrai choc et de quoi remuer, on s’en doute, la sensibilité et l’imaginaire de la petite fille qui  deviendra ensuite écrivaine mais aussi le nôtre.

Marianne Basler est assise, face public, à une table en bois où il y a quelques livres et photos familiales puis elle se lève parfois. La mise en scène est précise et toujours juste. Mais comment adapter à la scène une telle confession: à l’impossible, nul n’est tenu! Mais comme l’actrice est magnifique, on se laisse vite emporter par le texte ciselé d’Annie Ernaux qui frappe fort et juste. Et on ne s’ennuie pas un instant. Cela fait-il théâtre pour autant? Pas vraiment. Il faudrait que les metteurs en scène mettent un peu sur: pause, leur envie de recréer des monologues ou quasi-monologues avec voix off,  tirés de romans ou de fictions. Ils envahissent actuellement les scènes et le public commence à s’en lasser! Cela dit, si vous avez envie de retrouver Marianne Basler, bonne occasion que cette reprise: la comédienne est ici vraiment formidable et elle sait faire naître l’émotion, sans avoir l’air d’y toucher…

 Philippe du Vignal

Théâtre des Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, Paris I er. T. : 01 42 36 00 50.

Le texte est paru Editions Nil.
 

 

Le Voyage de G. Mastorna, d’après Federico Fellini, mise en scène de Marie Rémond

Le Voyage de G. Mastorna, d’après Federico Fellini, mise en scène de Marie Rémond

 

Crédit photo : Coll. Comédie-Française

Crédit photo : Coll. Comédie-Française

 Projet onirique sans cesse repoussé, jusqu’à l’échec, ce  Voyage de G. MastornaVoyage au pays des morts (1968), avait été imaginé par le grand réalisateur (1920-1993) et explore l’au-delà. Né d’un souvenir d’étudiant, ressurgi à la mi-temps de sa vie mais à l’opposé d’une vision dantesque qui imposerait en échange, une vision laïque de l’existence, sans Paradis après la mort, lieu de comptabilité des vices, vertus, fautes, châtiments. Rappel aussi d’un voyage: au moment d’un atterrissage aléatoire sur un aéroport enneigé à New-York, Federico Fellini imagine l’avion s’écraser au sol.

 En 1966, raconte Aldo Tassone, il y a la pré-production d’un film dans les studios de Dinocittà, créés par Dino De Laurentiis, à la périphérie de Rome. Mais, en raison de problèmes techniques insolubles, le tournage n’aura jamais lieu! Tiraillements entre le réalisateur, le producteur et Marcello Mastroianni pressentant que Federico Fellini a des doutes sur son personnage… Bref, un climat de projet maudit et son ami le mage turinois Gustavo Rol, l’engage à respecter le mystère de la mort et à ne pas jouer avec le feu. Et en 1992, donc un an avant sa disparition,  le cinéaste accepte que son scénario soit publié en B.D. avec, à partir de ses esquisses à lui, des images de Milo Manara… 

 Onirique, l’inspiration du maestro devient visionnaire et mélancolique et le scénario inspire le cinéma le meilleur de sa seconde période. G. Mastorna est mort dans un accident d’avion mais il  ne le sait pas encore et ne l’admettra pas. Scènes d’effroi dans l’avion et moments énigmatiques à l’aéroport, séance scandaleuse de remise de prix au violoncelliste G. Mastorna, angoisse latente d’une mort imminente, accueil grotesque au bureau de l’hôtel dont l’employé exige de façon incompréhensible d’autres papiers d’identité que ceux présentés, sentiment fatal de l’absurde et scènes d’expression de soi exacerbée dans une boîte de nuit… La mort ici provoque, a, comme la vie, des incohérences inattendues et loufoques.

Marie Rémond a choisi de porter à la scène le «récit» du Voyage de G. Mastorna. La metteuse en scène dit avoir voulu explorer deux pans de la narration: le réalisateur au travail et la vie sur le plateau mais aussi  des incursions dans la fiction. Ce  tournage s’avère être le meilleur du spectacle.  Scénographie bi-frontale pour le public invité à voir la réalisation du film. Chez les acteurs, bonne humeur, excitation et plaisir intense d’accomplir un travail technique et plaisir enfantin de jouer une fiction. Jérémy Lopez, cheveux longs et en pantalon des années soixante-dix, interprète le régisseur technique  et assistant de Federico Fellini.  A la fois, nerveux sensible, il impulse toute la tension voulue sur ce plateau investi par le Maître, un personnage superbement tenu par Serge Bagdassarian. Petite caméra à la main, il est soutenu physiquement par ce régisseur et commente sans cesse la situation. Il contrôle chaque plan, dirigeant Alain Lenglet, Nicolas Lormeau, Jennifer Decker, et Yoann Gasiorowski qui participent à l’aventure avec gourmandise… Georgia Scalliet qui joue l’hôtesse de l’air puis de bar ou encore Giuletta Masina, est absolument radieuse. Et Laurent Lafitte interprète un Masterna/Mastroianni avec toute la distance voulue.

Voir un tournage sur un plateau de cinéma est une expérience passionnante pour un public attentif. Oui, mais ici, problème de dramaturgie: la dimension de la fiction n’a pas du tout la rigueur exigée. Et Marie Rémond a du mal à maîtriser les transitions et à maintenir le rythme indispensable. L’ensemble, initié avec talent, perd alors de son unité… Dommage !

Véronique Hotte

Théâtre du Vieux-Colombier-Comédie-Française, 21 rue du Vieux-Colombier, Paris (VI ème), jusqu’au 5 mai.T. : 01 44 39 87 00/01.

 

 

 

Still in Paradise de et par Yan Duyvendak et Omar Ghayatt

© Pierre Abensur

© Pierre Abensur

 

Still in Paradise  de et par Yan Duyvendak et Omar Ghayatt

Un spectacle qui fait recette: il tourne depuis 2008… La pièce est constituée de fragments, accumulés au fil des années, annoncent dès notre entrée le performeur hollandais Yan Duyvendak et le metteur en scène égyptien Omar Ghayatt ; ce dernier s’exprimera en arabe relayé par un traducteur. Ils nous invitent à une votation, comme en Suisse où ils habitent l’un et l’autre, pour choisir quatre sur onze propositions aux titres alléchants. Parodie de démocratie ? Ces élections sont bien aléatoires! Et le public ne verra pas les mêmes séquences  chaque soir. L’une d’elles remporte systématiquement les suffrages, allez savoir pourquoi : elle est censée nous apprendre pourquoi les musulmans sont méchants !

Après ce prologue un peu fastidieux, les artistes prient le public de se déplacer toutes les dix minutes, chaque épisode étant montré sous un angle légèrement différent. Quelques accessoires et menus objets, un drap blanc pour des projections feront l’affaire. Le décor tient en quelques valises. Malgré le titre, le monde n’est pas un paradis, veulent-ils nous expliquer. L’un représentant l’Occident, l’autre l’Orient. Ils pourfendent, avec une bonne dose de dérision, les préjugés opposant les gens de cultures et de religions différentes  et qui engendrent peur et haine de l’autre.

Une saynète finale nous sera obligatoirement imposée (déni de démocratie ?). Apparaissent alors des dissensions idéologiques… Yan Duyvendak critique les idées d’Omar Ghayatt, proches des thèmes identitaires sur l’immigration!  L’Egyptien appelle les migrants à respecter les valeurs occidentales et les lois ou sinon à rester chez eux… L’Egyptien, lui,  traite le Hollandais de Bisounounours et se moque de sa culpabilité post-coloniale de petit blanc bien-pensant : «Qu’est-ce que tu veux faire ? Qu’on chante We are the world, à la fin de la pièce, en buvant un thé à la menthe ?»

Comme souvent dans un spectacle immersif, une partie du public semble ravie, l’autre un peu coincée. Mais la plupart des spectateurs obéit aux rituels imposés: se déchausser avant d’entrer, s’asseoir par terrevoter,  se déplacer  et  plus tard, imiter une prière musulmane expliquée et dirigée par Omar Gayatt et enfin, partager un thé à la menthe convivial. Ils n’hésitent pas non plus à s’exprimer quand les animateurs leur demandent ce qu’ils savent de l’Islam. Certains avouent tout en ignorer, d’autres paraissent mieux  informés…

Cette performance de presque deux heures traîne parfois en longueur. Assez brouillonne mais sympathique, elle permet quand même, sans révolutionner le théâtre ni le monde des idées, de partager quelques interrogations dans l’air du temps et présentées ici avec humour… Alors, pourquoi pas ?

Mireille Davidovici

Jusqu’au 11 avril, Nouveau Théâtre de Montreuil, salle Jean-Pierre Vernant, 10 place Jean Jaurès, Montreuil (Seine-Saint-Denis) T. : 01 48 70 48 80.

Du 18 au 21 avril, Museum of Contemporary Art, Chicago (Etats-Unis).

Susan, d’après les textes de Susan Sontag, conception d’Alix Riemer

Susan, d’après les textes de Susan Sontag, conception et mise en scène d’Alix Riemer

 

Crédit photo : Calypso Baquey

Crédit photo : Calypso Baquey

La romancière, nouvelliste, dramaturge, cinéaste et essayiste américaine mais française de cœur (langue, culture, philosophie, littérature et cinéma) née en 1933 était, selon André Bleikasten, «le plus parisien des écrivains américains». Figure de la scène intellectuelle new-yorkaise, elle incarne le plaisir d’écrire et de vivre. Avec un recueil d’essais Contre l’interprétation (1966), elle évoque la modernité européenne avec des études sur Simone Weil, Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Claude Lévi-Strauss et Nathalie Sarraute…

Restent d’elle ses réflexions sur les rapports  entre le politique, l’éthique et l’esthétique. Et elle ne se gêna pas pour critiquer aussi l’impérialisme des Etats-Unis dans des livres comme Sur la Photographie (1977), Devant la douleur des autres (2003). Et La Maladie comme métaphore (1978), une autobiographie lui fut inspirée par un premier cancer en 1975 dont elle guérit. Voix dissidente, cette militante des droits de l’homme et de la femme condamne la guerre au Vietnam, défend Salman Rushdie, vit à Sarajevo assiégée par les Serbes pendant la guerre en Bosnie (1993-1995), et lutte contre la torture de prisonniers par l’armée américaine en Irak… Le spectacle raconte aussi, à travers quelques extraits de ses Carnets, la longue amitié qu’elle entretint avec la photographe Annie Leibovitz puis leur vie commune depuis leur rencontre en 1989, jusqu’à la mort de Susan Sontag, en 2004.

 Alix Riemer met en scène et incarne Susan. Elle s’adresse à cette amie, confiant ses rêves et ses espoirs et elle se parle aussi à elle-même. On entend une interview de l’actrice à Avignon, pendant que les cigales chantent, puis on assiste à l’éveil d’Alix Riemer à l’œuvre de Susan Sontag et à la conscience de son propre engagement théâtral. Elle reconnaît ses difficultés à lire Gustave Flaubert, le maître et le fomenteur de futures œuvres qu’on nommera par la suite: auto-fictions et dont Annie Ernaux, entre autres, est la représentante. Admirative de Susan Sontag qui voulait lire toutes les grandes œuvres, Alix Riemer nous raconte son cheminement patient mais efficace dans la littérature.

 Le plateau est conçu comme un laboratoire de recherche d’une figure intellectuelle mais aussi d’elle même. A trente ans, l’actrice sait qu’elle vit une période-charnière entre deux mondes. Et le spectacle commence dans la sphère de l’intime, à travers des passages des Journaux d’une Susan Sontag de seize ans jusqu’à ses quarante-cinq ans. La jeune comédienne change souvent de costume dans les coulisses, puis revient s’allonger de façon lascive sur un canapé, sous une lumière tamisée, avec  un verre de vin rouge à proximité et un cendrier où des cigarettes se consument. Encline à la réflexion et à l’introspection, elle parle d’amour, sexe, littérature, mariage, famille, musique…

«La douleur et l’ambition, ses Journaux oscillent entre les deux», écrit David Rieff, le fils de Susan Sontag, qui les fera publier  après sa mort. Elle y évoque, entre autres propos intimes, sa maladie, à laquelle elle accorde une dimension universelle, philosophique et existentielle. Alix Riemer  a recréé un laboratoire avec micro, enregistreur, diaporama et supports de projection sur lesquels veille Quentin Vigier, concepteur vidéo, qui interprète aussi le fils de Susan Sontag. La comédienne écrit au marqueur sur des tableaux de papier, les mots essentiels qui résonnent en elle et qui remplissant peu à peu l’espace de son écriture. Puis elle met à mal la couette du canapé-lit et les lais de papier pendus au lointain sur des cadres verticaux. Faire enfin, agir, ne pas se laisser faire, vivre enfin, jouer et aimer… La comédienne quitte le plateau pour laisser David Rieff nous entretenir des Carnets qu’il a publiés.

Puis revient sur scène une Susan Sontag apaisée, interviewée par un journaliste de Rolling Stone Magazine  (1978). Elle est en veste et imperméable et porte des lunettes de soleil. «Ce que je veux, c’est être au cœur de ma vie, être là où l’on se trouve, contemporain de soi-même dans sa vie, prêter une totale attention au monde qui vous inclut. Vous n’êtes pas le monde, le monde n’est pas identique à vous, mais vous êtes dans le monde et vous lui donnez toute votre attention. C’est ce que fait un écrivain : il y prête attention. »

Une belle performance théâtrale d’Alix Riemer…

Véronique Hotte

Théâtre-Studio, 16 rue Marcelin Berthelot, Alfortville (Val-de-Marne) jusqu’au 30 mars. T. : 01 43 76 86 56.

 

 

 

A Parté, texte et mise en scène de Françoise Dô

A Parté, texte et mise en scène de Françoise Dô

 183726-50860305_2316430361755704_7233974916565958656_n_-_copieL’auteure vit en Martinique où elle a créé sa compagnie Bleus et Ardoise, accueillie en résidence à la Scène Nationale Tropiques Atrium. Auteure d’un premier texte Aliénations, lauréat d’En Avant, un concours de jeunes artistes organisé par cette même Scène Nationale. Et elle a été l’assistante d’Hassane Khassi Kouyaté pour deux spectacles. Lauréate, pour A Parté, du programme Ecritures de la Cité Internationale des Arts de Paris, et avec le soutien de Théâtre Ouvert et du Théâtre de Vanves, cette jeune artiste arrive aujourd’hui à Paris.

Cette création s’inscrit d’emblée dans un théâtre de l’intime, de la parole cachée, de l’indicible du désir. Deux personnages émergent tour à tour d’une ombre élégamment travaillée : la femme d’abord,  l’homme ensuite. D’elle-même, la  femme dit le ressenti des caresses de son nouvel amant, plus âgé, étranger. Pourra-t-elle avoir un enfant de cet homme, alors qu’elle sait la mécanique mal accordée des désirs ? Les scènes intercalées, jouant  subtilement de réminiscences, nous entraînent vers la séparation récente avec son ancien compagnon.

L’homme, à son tour apparaît, porté par l’obsession de la reconquête, habité par une lancinante conviction : «Elle est tout pour moi, je suis tout pour elle », celle du conjoint quitté, à la virilité blessée. De l’entrelacs oppressant d’une relation fils/mère fusionnelle jusqu’à l’inceste, il s’est extrait pour jeter son dévolu sur elle, sa propriété même près qu’elle l’eût quitté : «Elle est la seule femme qui est mieux que ma mère. »

De ces vies parallèles, l’auteure distille ce qu’il faut de résilience chez la femme, et d’obsession maladive  chez l’homme, tout en nous tenant fermement à distance d’un drame psychologique. Le public avance comme l’écriture, à pas feutrés, goûtant le poison du doute, de la jalousie, en compagnie de ces deux êtres. Le troisième, l’amant iranien, nous ne le voyons que dans le regard des deux autres : sa différence, sa haute taille, son autorité naturelle, lui confèrent le statut d’objet convoité dans une société fermée où toute nouveauté fait parler.

Le talent d’écriture de Françoise Dô se trouve lové dans ce non-dit de la société martiniquaise, qu’elle ne mentionne jamais, mais qui enveloppe ses personnages du filet implicite des convenances, apparences et menues distinctions de classe. Et, quand l’homme se retrouve, « à cette heure bâtarde où on ne distingue rien »,  parmi les petits marchands du matin, revendeurs de crack, drogués jeunes et vieux qui croisent son chemin, il est renvoyé, par le fruit des circonstances, au statut de paria.

 De la violence économique, il n’est pas directement question, mais la déchéance rôde, toujours possible. En revanche, de l’instrumentalisation de la sexualité pour régler le ballet social, les personnages sont bien les enjeux. Françoise Dô, avec une redoutable efficacité,  offre au regard la puissance d’un détonateur : ce que l’on voit de l’autre à son insu, cet autre, objet de désir, cet autre en train d’agir et de rire avec des inconnus, est insoutenable : une vérité psychique, s’il en est…

Abdon Fortuné Koumbha et Astrid Bayiha sont impeccables, dans un dispositif réduit à des lés posés au sol, gris clair, gris foncé ou blancs sur lesquels,  sur lequel la nuit pesante de la jalousie peut convoquer tous ses combats.  Mais ce n’est pas le seul sentiment qui agite la pièce : la sourde douleur reliée à un enfant qui n’a pas pu naître et la difficile liberté de choisir qui on veut aimer, s’affrontent chez la femme. Tout comme, en creux, chez l’homme, la mère abusive et incestueuse continue à régler à distance les pensées de son fils. La violence masculine, allumée comme une mèche, jusqu’à l’explosion finale, a-t-elle son origine dans la faute des mères ? La question, jamais directement posée, restera en suspens jusqu’à la fin.

La metteuse en scène a aussi donné à ses acteurs les rôles de deux autres personnages : ils ajoutent ainsi, à l’intériorisation de leur propre état émotionnel, la parole de ceux qui composent dans le texte original, la toile d’araignée des désirs et attitudes de classe. Le spectacle gagne certainement à ce choix, sans doute né du projet de tendre encore davantage le ressort des pulsions, et non (espérons-le) d’un simple souci d’économie. L’intrigue peut alors se resserrer comme une main autour de leurs gorges : il n’y aura pas d’issue. Et il n’y aura pas d’enfant.

 Marie-Agnès Sevestre

 Jusqu’au 6 avril,  Théâtre Ouvert, Centre national des dramaturgies contemporaines, cité Véron, Paris XVIII ème.  T. 01 42 55 55 50.

 Du 24 au 26 mai, Théâtre en Mai, Théâtre Dijon-Bourgogne. Parvis Saint-Jean, Rue Danton, Dijon (Côte d’Or). T. : 03 80 30 12 12. infostheatre@tdb-cdn.com

La pièce est publiée par Tapuscrit/Théâtre Ouvert.

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