L’Arche, mise en scène de Suzanne Legrand, Victor Lockwood et Olivier Denizet

L’Arche, texte d’Olivier Denizet et Suzanne Legrand, musique d’Arthur Gueyffier et Suzanne Legrand, mise en scène de Suzanne Legrand, Victor Lockwood et Olivier Denizet

 C’est une “comédie musicale déjantée” (sic). Cela se passe, si on a bien compris, pendant les pluies torrentielles dues au réchauffement climatique. Sur une scène vue des coulisses, avec éléments de décor entassés en vrac à cour, porte de secours au milieu du plateau  et synthé, à jardin.  Il y a là (caricaturaux mais drôles), Arnaud, un jeune metteur en scène sans le sou, un producteur de spectacles douteux qui veut relancer la carrière de Léa Crystal, une ancienne petite star pas très douée mais qui est sa copine… 
Le jeune metteur en scène veut monter une comédie musicale des années 70 L’Arche de Noé.  Avec de jeunes acteurs-chanteurs recrutés vite fait, à qui bien entendu, on fait comprendre que les répétitions ne seront pas payées et que cela tiendra du miracle s’ils  reçoivent un cachet pour  de possibles représentations à venir. « À travers cette expérience humaine unique qu’est la création d’un spectacle et ce microcosme qu’est une troupe de théâtre, chacun va peu à peu comprendre les causes sociologiques et profondément humaines de la catastrophe naturelle qui est en train d’engloutir leur monde.”   On veut bien mais comment faire passer cela sur un plateau de théâtre…

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L’ensemble est très correctement dirigé, et ces jeunes acteurs, tous crédibles qui chantent et dansent bien (solide chorégraphie de Judith Chancel) ont une juste maîtrise du plateau. Et ils arrivent à jouer et à chanter faux, quand c’est nécessaire, ce qui est toujours casse-gueule… Chapeau! Mais quant à “l’humour loufoque et toujours sur le fil, au bord du pathétique et qui fait la force de la pièce”… il faudra repasser! Il est toujours imprudent de se jeter des fleurs dans une note d’intention assez prétentieuse, car le dit « humour » est rarement au rendez-vous, même si on sourit parfois.  Et on se demande bien pourquoi les metteurs en scène imposent par moments aux acteurs, un jeu et des courses dans la salle! Cela, une fois de plus, semble être l’image- plus qu’usée- de marque du Théâtre 13/Jardin.

Théâtre dans le théâtre, répétitions sur un plateau comme dans la vraie vie : on a déjà beaucoup donné, et c’est le fond de commerce depuis longtemps exploité de nombreuses comédies musicales américaines. L’ensemble se laisse regarder mais n’a rien de très passionnant et une légère brume d’ennui flotte dans la salle. Le public, pas très jeune et vraiment pas difficile, applaudit souvent à cette mise en abyme du théâtre. Le texte a sans doute été trop vite et mal écrit, et au lieu de s’en tenir à un livret de comédie musicale, les auteurs accumulent banalités et lieux communs sur le thème du dérèglement climatique: « Notre planète, disent les auteurs, peut paraître forte mais elle est aussi terriblement fragile.” Tous aux abris…

Par ailleurs, on signale à madame la directrice du Théâtre 13 que le dossier de presse est imprimé au recto seulement, soit une perte de six pages blanches qui ne serviront à rien. Quand on veut parler dérèglement climatique, mieux vaut balayer devant sa porte, non?  Reste une jeune équipe sympathique et méritante qu’on aimerait revoir dans une bonne comédie… Il suffit de chercher un peu (long mais gratuit à la B.N.F ! ) et de traverser la rue de Richelieu si on est de l’autre côté, comme dit un Président des riches. Et là, c’est vrai.

 Philippe du Vignal

 Théâtre 13/Jardin, 103 A, boulevard Auguste Blanqui, Paris XIII ème, jusqu’au 16 décembre.


Archives pour la catégorie critique

Le Monde hier de Stefan Zweig mise en scène de Jérôme Kirchner et Patrick Pineau

Le Monde hier de Stefan Zweig, adaptation de Laurent Saksik, mise en scène de Jérôme Kirchner et Patrick Pineau

© Pascal Victor/ArtcomArt

© Pascal Victor/ArtcomArt

Stefan Zweig, célèbre écrivain autrichien de biographies mais surtout de romans et nouvelles comme AmokLa Pitié dangereuse, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, La Confusion des sentiments… était né à Vienne en 1881. Après s’être exilé en 1934 d’abord en Angleterre quand le nazisme arrivait, il se suicide sept ans plus tard au Brésil où il finira Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, un testament-autobiographie paru en 1943 à New York. Cela commence à la fin du XIXème siècle, et va jusqu’en 1939, au moment où va commencer la seconde guerre mondiale…

Il faisait partie de l’intelligentzia juive et avait des amis comme Sigmund Freud, Rainer-Maria Rilke, Emile Verhaeren, Paul Valéry… Stefan Zweig décrit dans ce livre sa Vienne et l’Europe d’avant 1914, riches et puissantes, où souffle l’esprit et où règnent la littérature et les arts. Mais il voit bien aussi que sa vie comme celle de nombreux écrivains et artistes, subira un bouleversement radical et que va disparaître toute une civilisation avec l’arrivée au pouvoir d’Hitler. « «Ce n’est pas mon destin que je raconte, dit-il, mais celui d’une génération entière, cette génération si particulière à laquelle j’appartiens, chargée de destin comme peu l’ont été dans le cours de l’histoire». Son œuvre romanesque a, depuis quelque vingt ans, très souvent été adaptée au théâtre et avec grand succès, mais Le Monde hier, jamais encore…

Dans cette grande salle pleine, une majorité de gens âgés mais aussi un groupe de jeunes très concentrés. Il y a, sur le grand plateau, des chaises empilées à jardin et à cour. Jérôme Kircher, seul en scène, s’avance, ôte son chapeau. et dit des extraits de ce grand livre: «Notre littérature a été réduite en cendres dans un pays où j’avais des milliers de lecteurs, j’ai été célébré puis hors la loi.. Le nationalisme a empoisonné la fleur de notre culture européenne. L’humanité est en marche, c’est à ce pacte que je devais le sentiment de ma liberté intérieure.  » (…)  « Un premier mai, les ouvriers s’avancèrent sur le Prater avec leurs femmes et leurs enfants, et des fleurs, mais la guerre de tous contre tous avait déjà gagné ! » (…) « Au début du XX ème siècle, Hugo von Hofmannsthal et Rainer-Maria Rilke se retrouvent dans le Paris des origines, Rodin est à Meudon, jamais je n’avais autant espéré dans l’Europe. On pouvait voyager sans passeport, le monde était bien plus libre… Dix petites années de 1924 à 1933, j’étais toutes ces années l’un des auteurs le plus traduits dans le monde, par dessus tout, j’étais libre ! Hitler, en 1933, incendie le Reichstag, mes livres sont mis au pilori, réduits en cendres. En 1934, je quitte l’Autriche pour Londres avant le désastre final de 1937. Je rencontre Freud. Mais après la déclaration de guerre en 1939, j’avais été chassé d’Autriche, parce que juif, puis chassé d’Angleterre, parce qu’Allemand, l’Autriche ayant été annexée par l’Allemagne ! »

Au moment où se préparent les élections européennes, les mots de ce poète lucide et visionnaire, portés ici avec talent par Jérôme Kirchner, sont une excellente piqûre de rappel. L’Histoire, disait Céline, ne repasse pas les plats mais on peut tout craindre en effet pour l’avenir d’une Europe qui, toujours adoratrice du Veau d’or, ne veut pas accueillir les exilés orientaux et africains. Un remarquable solo, tout à fait troublant et à ne pas manquer, s’il passe dans votre région !

Edith Rappoport

Spectacle vu au Théâtre de Malakoff (Hauts-de-Seine), le 23 novembre.

Naissance de la tragédie, conception et mise en scène de Maxime Kurvers

Naissance de la tragédie, conception et mise en scène de Maxime Kurvers

©Willy Vainqueur

©Willy Vainqueur

 Victor Hugo écrit dans son William Shakespeare que l’immensité du drame commence, il y a deux mille cinq cents ans, avec Eschyle. Et Shakespeare se serait inspiré de cette immensité. Les personnages du grand dramaturge grec sont les montagnes du Caucase dans Prométhée, la Méditerranée et le vaste Orient dans Les Perses et les ténèbres dans Les Euménides. «Eschyle invente le cothurne qui grandit l’homme, et le masque qui grossit la voix, disait Hugo.» Mais bon, personne n’a jamais réussi à prouver que le masque peut faire office de porte-voix efficace…

Artiste associé au Centre Dramatique National d’Aubervilliers, Maxime Kurvers nous offre ici l’occasion d’assister à la première représentation des Perses, comme si le public remontait le temps. Nous voici en effet en 472 avant J.C., quand est créée la plus ancienne des pièces connues en Occident, au théâtre de Dionysos, à Athènes. Julien Geffroy, grimé, arpente le plateau lentement et avec précaution, vêtu de tissus bariolés. Et juché sur des cothurnes modernes : des chaussures de sport sur cubes en bois, avec rubans de caoutchouc… Les acteurs grecs de l’Antiquité utilisaient, eux, des cothurnes en cuir aux hautes semelles de bois, pour paraître plus grands.

Une longue plate-forme en pierre avec portes et escaliers, adossée à une mur et où les acteurs vont jouer face, raconte encore Victor Hugo, à un vaste hémicycle de gradins de pierre, avec six mille spectateurs athéniens assis, dont des femmes, enfants et esclaves. Des quatre pièces jouées à la suite, seule a été conservée Les Perses, une tragédie dont l’inspiration est historique, et non mythologique. Recréée  dans une mise en scène de Maurice Jaquemont mort en 2004, à partir d’une traduction de Paul Mazon et sur une musique reconstituée de Jacques Chailley, par le Groupe de Théâtre Antique de la Sorbonne fondé en 1935 par des étudiants en agrégation et des amateurs passionnés dont Roland Barthes, puis l’écrivain Jacques Lacarrière, le psychiatre Jean Gillibert, Lucien Attoun, l’ancien directeur de Théâtre Ouvert, Jean-Pierre Miquel, etc. Le Groupe recréée la pièce en 1936, dans la cour de la Sorbonne, avec un énorme succès. Elle sera régulièrement jouée dans toute l’Europe, jusqu’en 1962.

Le comédien raconte l’horrible défaite dans la baie de Salamine, face aux Grecs, de l’immense armée des Perses, venus de leur pays, l’actuel Iran, jusqu’en Grèce, à pied, à cheval et sur des bateaux militaires, conduite par le roi Xerxès (519-465 avant J. C.), après l’échec d’une première expédition similaire de son père, le grand Roi Darios. Auparavant, Atossa, la vieille reine des Perses, veuve du roi Darios et mère de leur fils Xerxès, a fait des libations pour régénérer la vie à venir, et laver la terre des souillures du présent: l’acteur se dirige avec calme vers une petite table où il verse du lait et du miel qui coulent au sol. Avec le fameux Récit du Messager, quand il évoque, en victime, la défaite. L’acteur, ému aux larmes, bouleverse aussi le public, quand il lance avec un belle sincérité: «Perses, l’armée toute entière a été anéantie. »

Métaphore des temps et espaces avec des voilages qui racontent l’universalité de la crainte et de la terreur, la pérennité des haines et des guerres. Un conte extraordinaire, en forme de voyage vers l’Antiquité et les origines du théâtre tragique, à l’opposé des spectacles actuels, souvent trop friands de nouvelles technologies. Où Maxime Kurvers, « dans le sillage des « pièces parlées» de Peter Handke ou des «anti-films» de Guy Debord, en héritier des théories modernistes et de la danse conceptuelle, pense ce début comme une fin en soi, affirmant que l’origine de la tragédie est à chercher ailleurs que dans l’illusion du spectacle. »

Véronique Hotte

La Commune, Centre Dramatique National d’Aubervilliers, 2 rue Edouard Poisson, Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), jusqu’au 5 décembre. T. : 01 48 33 16 16.

 William Shakespeare, édition de Michel Crouzet, folio Classique, Gallimard.

Le reste vous le connaissez par le cinéma (The Rest Will be Familiar to You By Cinema) de Martin Crimp, mise en scène et traduction de Christian Lapointe

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Le Reste vous le connaissez par le cinéma  (The Rest, Will be familiar to you by Cinema) de Martin Crimp, traduction et mise en scène  de Christian Lapointe

Conçu à partir de la traduction intégrale de  cette pièce de Martin Crimp, adaptée des Phéniciennes d’Euripide,  ce spectacle est un délire de grande envergure.  Dès le prologue, les artifices théâtraux identifiés dans les séquences filmées d’Oedipe de Pier Paolo Pasolini empruntées par  Christian Lapointe mais évoquées déjà  chez Martin Crimp, sont projetées  en fond de scène. Le meurtre de Laïos,  et surtout la relation incestueuse entre Œdipe et sa mère (la belle et glaciale Sylvana Mangano) qui observe le meurtre de son mari sans la moindre réaction et surtout sans se douter que l’assassin son fils… qu’elle épousera, sera le père de Polynice et d’Etéocle,  dont la rivalité sera à l’origine du drame sanglant.

Tous les principaux moments sont évoqués par Pasolini y compris les voyages d’Œdipe  qui cherche à résoudre l’énigme du Sphinx.  Et le déroulement saccadé des images à l’écran, comme dans un  film muet projeté à la mauvaise vitesse, nous renvoie ici  au rythme d’une bande dessinée. Une référence insolente et caricaturale à Astérix… Dans le conflit sanglant à Thèbes qui laisse la ville en ruines, disparaît presque toute la famille dŒdipe à la suite du combat entre les Polynice et Étéocle. Conflit que reprend avec brio Martin Crimp pour démolir la logique de la guerre.

L’œuvre a un aspect didactique dont l’ironie puissante ressort  tout de suite. En faisant semblant de glorifier ces jeunes guerriers, fils à maman violents et enfantins, parfaitement anti-héroïques, les créations visuelle de Jean Hazel et verbale du metteur en scène, on dénonce ici leur aveuglement, et leur incapacité à comprendre ce qui se passe autour d’eux.  Le chœur, représenté par six Phéniciennes sexy et vulgaires en petite tenue, campées à différents niveaux d’une construction multicolore  comme celles des  parcs pour enfants. Elles se contentent de répliques fragmentées, vidées de toute logique et se perdant dans le non-sens  absolu.  Elles confirment aussi l’aveuglement du peuple à la merci des chefs de guerre prêts à sacrifier des vies humaines pour satisfaire leurs ambitions absurdes.
Ces séductrices livrées aux désirs lubriques des soldats, font des commérages et encouragent chacun des fils à réclamer son héritage dans une  guerre fratricide,  alors que Jocaste  (« notre maman chérie») fait tout pour éviter le pire. Rien à faire. «L’horreur de la guerre n’épargne personne, même le jeune Menœcius, fils de Créon, mort comme un homme, en se suicidant. La douleur de Créon est bouleversante et le grand monologue de Tirésias à la fin, transforme la représentation: le vieil oracle a tout compris,  même si les autres ne l’ont pas écouté. Les hommes meurent et les conventions de la tragédie se perdent dans les brouillards de la conflagration.
 Sarah Kane, Mark Ravenhill et les auteurs britanniques de cette génération ont beaucoup inspiré Thomas Ostermeier, le directeur de la Schaubühne de Berlin. Christian Lapointe se lance lui aussi joyeusement, lui aussi, dans cette  une relecture des œuvres classiques: le grotesque, l’horreur, la bêtise cohabitent pour faire ressortir la cruauté monstrueuse de cette hyper-réalité théâtrale.

 L’auteur a  retenu certaines conventions de la tragédie grecque, comme le rôle important du chœur et l’élimination de toute violence physique devant le public, pour assurer la vraisemblance et le «bon goût». Mais le  «mauvais goût» domine ici!  Avec descriptions de viols, de cadavres découpés, de meurtres fratricides et infanticides… et il y a même une recette pour arracher la peau des suppliciés, et réaliser des sacrifices humains en bonne et due forme. Cela dépasse l’imagination. L’inhumanité de ces personnages se  révèle d’une manière encore plus insupportable et donne envie de vomir: le résultat de cette impeccable leçon contre la brutalité est  efficace, comme celui du témoignage d’un officier qui  annonce la mort des fils: une « bonne » nouvelle, puisque les deux camps vont pouvoir  se renvoyer blessures et souffrances. Mais vers la fin, on  apprend que chacun des frères a plongé son épée dans la chair de l’autre puis hurlé de douleur. Jocaste, elle, a grimpé sur les cadavres mutilés de ses fils  et s’est tranché la gorge. Le  chœur  des Phéniciennes compare avec un certain sadisme, la mort de ces frères, à la lutte entre des insectes coincés dans un bocal. Les derniers gestes d’Antigone et de  Jocaste devant les cadavres évoquent  la mort d’un animal dans un abattoir….
Texte et scénographie, aux multiples références et emprunts assez fantaisistes, finissent par nous  étourdir. Et les hurlements assourdissants du chœur et les grondements de Jocaste, entre  autres, sont souvent insoutenables. Marc Béland (Créon)  est remarquable comme Paul Savoie (Tirésias), le prophète aveugle qui incarne la tristesse   » humaine »  à l’annonce de la mort de son jeune fils. Quand  Tirésias  annonce la disparition de toute la famille d’Œdipe à la suite de cette guerre fratricide, cela laisse  le peuple indifférent, et personne ne l’écoute.
Les plaisirs sadiques, la vue de corps mutilés serait-elle le signe d’une  mise en scène  contemporaine balayant toutes les conventions,  y compris la notion de personnage. Et c’est  le metteur en scène qui a choisi les répliques rehaussées d’horreurs :  avec un vocabulaire quotidien et populaire, l’auteur veut nous faire croire qu’elles correspondent à notre « normalité », une notion en effet fragile dans un contexte atroce!
Certains monologues  comme ceux  de Tirésias et  de Créon  sont émouvants!  Et un officier  vient témoigner d’un mise à mort d’Étéocle réalisée avec une cruauté rare comme celle de Polynice.  Costumes  clinquants, accessoires et bijoux aux couleurs crues et presque aveuglantes, bruitages insupportables, pour mettre en évidence la préciosité des fils, ont quelque chose d’assez ridicule.
 Et comme pour rappeler la référence filmique du sous-titre de la pièce, le spectacle finit avec des ombres, celle d’âmes mortes projetées en fond de scène, et évoque un  champ de bataille avec  canons, blindés et cadavres… Et on voit des soldats de notre époque tuer, bombarder, commettre des atrocités, enlever des  jeunes filles, avec les moyens modernes d’une mise à mise  à mort collective.  Quelle tristesse! Le genre humain n’a rien appris depuis deux mille ans… Et personne n’a su écouter le sphinx,  sauf peut-être Martin Crimp et Christian Lapointe!

Alvina Ruprecht

 Spectacle vu  le 18 novembre, au Théâtre français du Centre national des Arts, Ottawa (Canada).

Un Instant, d’après À la Recherche, de Marcel Proust, mise en scène de Jean Bellorini

Un Instant, d’après À la Recherche du temps perdu de Marcel Proust, mise en scène de Jean Bellorini

 ©PASCAL VICTOR / ARTCOMPRESS

©PASCAL VICTOR / ARTCOMPRESS

Ne pas s’attaquer au «monstre»: À la Recherche du temps perdu dans son ensemble mais juste en choper des moments dans l’enfance ou la jeunesse du narrateur. Ne pas s’intéresser au côté mondain d’ A la Recherche, mais aux questions métaphysiques, au Proust philosophe, théoricien de la réminiscence. Jean Bellorini propose un dispositif d’abord thérapeutique: comment se réapproprier une mémoire traumatisée? Le narrateur (Camille de la Guillonnière) permet à sa « patiente » (Hélène Patarot) de mettre au jour les traumatismes de son exil d’Indochine, en utilisant la méthode proustienne. Peu à peu, les textes se bousculent, se mélangent, et Marcel Proust dit la vérité d’Hélène Patarot. Belle idée, mais qui reste une idée.

Le charme commence à jouer, un peu, quand le comédien reprend à son compte le récit, et l’instant du traumatisme qui en est à l’origine : comment obtenir, dans son lit, le baiser maternel et vespéral sans lequel le petit garçon ne peut dormir et qui risque, de plus,  de suffoquer… Le narrateur détaille non sans humour les ruses et angoisses propres à la situation. De même, avec plus de gravité, il ausculte une autre tragédie intime, survenue cette fois à l’adolescence: la mort de sa grand-mère tant aimée, et, pire, le fait qu’il n’a pas ressenti sur le moment l’immense chagrin qui s’abattra sur lui, après un déclic inattendu et apparemment peu signifiant …

Intermittences du cœur… mais pour le public bienveillant aussi. Dans ce spectacle, il y a des moments de charme, encombrés par la lourde scénographie de Jean Bellorini: les partenaires sont d’abord coincés à l’avant-scène par un empilement de chaises,  et c’est aggravé, à la fin, par l’entrée -difficile- en fond de scène, d’autres empilements façon Tadashi Kawamata,  le célèbre artiste japonais exposé il y a huit ans au Centre Georges Pompidou. On se demande  -et on a le temps quand on n’est pas emporté par un spectacle! -si ces dizaines de chaises inoccupées figurent l’absence des nombreux personnages dont on ne parlera pas?  Ou les souvenirs enfuis? La soupente perchée que les acteurs atteignent en escaladant une solide échelle, peut-elle être la petite chambre rassurante du narrateur?
Ajoutez à cela, la toux sévère d’une spectatrice, les odeurs de cuisine du restaurant du lieu: des perturbations qui font barrière à une écoute déjà fragile. Cet Instant n’est ni révélateur, ni décisif. Au théâtre, il arrive qu’on soit déçu…

 Christine Friedel

Théâtre Gérard Philipe-Centre Dramatique National de Saint-Denis, (Seine-Saint-Denis),  jusqu’au 9 décembre T. : 01 48 13 70 00.
Les 14 et 15 décembre, Théâtre de la Ville de Luxembourg.
Du 8 au 27 janvier, Théâtre Kléber, Méleau-Renens (Suisse).
Les 16 et 17 février, Théâtre Louis Aragon, Tremblay-en-France (Seine-Saint-Denis).
Du 13 au 16 mars, La Criée-Théâtre National de Marseille (Bouches-du-Rhône); les 20 et 21 mars Théâtre de L’Archipel-Scène nationale de Perpignan (Hérault); les 26 et 27 mars, Théâtre de Caen (Calvados).
Les 4 et 5 avril, Hérault-Culture, Domaine départemental de Bayssan, Béziers (Héraut).

 

La Route du Levant de Dominique Ziegler, mise en scène de Jean-Michel Van Eeyden

La Route du Levant de Dominique Ziegler, mise en scène de Jean-Michel Van Eeyden

© Leslie Artamonow

© Leslie Artamonow

L’auteur revendique un théâtre ludique, politique, et populaire. Cela se passe dans le huis-clos d’un commissariat belge; assis à une table, un vieux policier  que l’on sent épuisé (Jean-Pierre Baudson, comédien permanent du Théâtre National de Bruxelles) veut faire avouer à un suspect (Grégory Carnoli) qu’il s’est engagé dans le Jihad pour préparer un attentat.

Respect et application de la loi d’un côté, et de l’autre,  affirmation de la liberté de pensée religieuse de celui qui veut obstinément se venger. Cynisme, mensonges et déstabilisation de l’adversaire: on assiste ici à un véritable duel rhétorique sans aucun temps mort jusqu’au dernier rebondissement ultime et qui fait toute la qualité de la pièce.

On suit les arguments contradictoires énumérés pendant cette garde à vue pénible, où l’on voit se tisser les fils d’une radicalisation dangereuse qui a déjà fait tant de morts en Europe et ailleurs. Mais on voit aussi que nos démocraties peuvent se poser des questions sur leur responsabilité…quant aux milliers de victimes au Moyen-Orient et dans les pays européens. A la suite, entre autres, d’un partage aberrant des territoires  au début du XX ème siècle: nos actions nous suivent…

Ces bons comédiens ont un jeu efficace mais on se perd un peu dans les fils de ce huis-clos.  En tout cas, ce spectacle a le mérite, à travers un banal interrogatoire dans un commissariat de police, de poser les bonnes questions…

Edith Rappoport

Maison des Métallos,  94 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris XI ème, jusqu’au 24 novembre. T. : 01 48 05 88 27.  
Bozar, à Bruxelles le 8 janvier.
Le 16 avril  à Sedan. 

 

 

Exécuteur 14 d’Adel Hakim, un projet d’Antoine Basler

 

Exécuteur 14 d’Adel Hakim, un projet d’Antoine Basler

Crédit photo : Camille Wodlin

Crédit photo : Camille Wodlin

  »La guerre est là», écrivait Adel Hakim, le directeur du Théâtre des Quartiers d’Ivry disparu l’an passé, en exergue à Exécuteur 14, une pièce qu’il avait mise en espace à Théâtre Ouvert en 1990, puis créée l’année suivante au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis avec Jean-Quentin Châtelain: un spectacle devenu mythique. La guerre en effet ne cesse d’être là, les générations passent, mais nous sommes les enfants de tous les génocides : «Un appel de mobilisation et aussitôt la Nation -presque comme un seul homme- met les bottes, prend les fusils, enfile le dossard des Croisés, et part ratatiner le Satan basané… « On n’évite pas la guerre. Alors, au moins, essayer de la dire, de la comprendre, de la penser. L’explorer, suivre les logiques, les replis, les sentiments. Ces sentiments en nous, latents. En temps de paix… Temps de paix ? Militaire, il faut dire… Parce que la guerre est permanente, économique, sociale, sportive, culturelle, sexuelle, individuelle… »

 Antoine Basler s’empare aujourd’hui de ce texte incandescent selon son esprit originel, que ce soit avec l’évocation de la guerre du Liban ou de n’importe quelle autre! Il suffit malheureusement de choisir à l’aveugle un point sur la carte pour trouver une zone de conflits. Ce qui intéresse l’interprète de ce monologue à la fois brut, si étrange et si juste: pénétrer avec équité dans le «mental du guerrier».

Avant de s’éteindre, le dernier survivant d’une guerre civile la revit. Et il y a de lourdes menaces et des tensions confessionnelles entre les Alamites et les Zélites, le locuteur appartenant aux premiers. Un jour , la guerre se déclenche, avec exécutions arbitraires, meurtres, etc. Le discoureur, fidèle à son camp, évite les tirs, puis prend les armes et tente ici de reprendre le fil des événements mais échoue sans cesse. Il recèle, malgré lui, un héritage symbolique qui pèse lourdement sur le corps et la conscience. Ainsi, les dérèglements structurels s’installent peu à peu en lui, quand il rentre dznsa sa maison sous le feu, et que sifflent les balles, ou explosent les bombes. Et il perdra à jamais la part de rêve qu’il portait. Fanatismes et haine instinctive sont source de déflagrations intimes   accompagnées de peurs, douleurs et colères. Et surgit, à point nommé, la croyance en un dieu vengeur qui fait des victimes et des bourreaux. « Le Grand Conciliateur. Il est masculin et c’est une Vierge éternelle. Sur lui sont la terre et le ciel plein d’étoiles…Un dieu de souffrances. Alors, tu dois le protéger. » La religion, vouée en principe à  réunir les hommes, en est arrivée à cautionner des luttes sanglantes.  Et guerres et/ou violences terroristes installées sur une partie de la planète font spectacle pour les autres pays.

 L’acteur incarne ce personnage avec un bel engagement et prend appui à la fois sur une éthique et une esthétique: il fait de ce guerrier, un homme à la fois redoutable et humain qui assume le pouvoir et les valeurs militaires. Cette réalité hors du feu, du sang, de la désolation et de la mort, devient ivresse. Dieu, homme libre, esclave, le comédien se faufile entre toutes ces identités qui, finalement, aliènent son personnage en l’enfermant davantage plus loin de lui, toujours : «Ta mémoire se perd, oublie ce qui suit, ce qui ne peut être décrit. Sinon, il faut tout revivre. Tu préfères oublier. C’est plus cool et les larmes étouffent ta gorge. » Dès les premiers mots, le public est happé par ce voyage sous tension et au bout de la nuit; on en revient pourtant, acquis à cette remarquable performance…

Véronique Hotte

Manufacture des Œillets-Théâtre des Quartiers d’Ivry, Centre Dramatique National du Val-de-Marne, jusqu’au 2 décembre. T : 01 43 90 11 11.

Le texte est publié aux Editions des Quatre-Vents.  

 

 

 

Un Clown à la mer, et Coloris Vitalis, de Catherine Lefeuvre, direction Jean Lambert-wild et Catherine Lefeuvre

Un Clown à la mer, Calenture n° 55 de l’Hypogée pour acteur, grand col bleu, pompon rouge et rêve de longue route et Coloris vitalis de Catherine Lefeuvre, direction Jean Lambert-wild et Catherine Lefeuvre

Calenture : ce mot –vieilli mais délicieux et ici bien choisi- signifie le délire chez certains marins qui traversent les zones tropicales et qui veulent alors se jeter à la mer. Quant à l’hypogée, il désignait dans l’Antiquité un tombeau. Jean Lambert-wild incarne ici un clown, Gramblanc d’abord allongé sur une méridienne recouverte de velours rouge et qui va devenir un bateau avec une voile unique et un gouvernail. On va assister à une sorte de voyage poétique dans l’océan et à la quête d’absolu d’un homme qui veut sauver son identité dans un univers de plus en plus hostile à l’humanité, alors qu’il est le premier coupable de sa dégradation.

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©Tristan jeannne-Valès

Le personnage de clown a souvent fasciné sous une forme ou sous une autre, les gens de théâtre comme entre autres, les Russes du Licedei, Pierre Etaix, Sol, Emma le clown et… Jean Lambert-wild… Ce clown blanc, en costume de marin français revu et corrigé, semble être ici une sorte de double, à la fois comique et inquiet, de l’acteur et metteur en scène ; il aurait même, semble-t-il une certaine parenté avec le Richard III ou le Lucky d’En attendant Godot que Jean Lambert-wild a joué et mis en scène (voir Le Théâtre du Blog). «Le clown, dit-il, a souvent quelque chose de facile mais pas ici: je suis habillé pour Coloris Vitalis dans une sorte de grande robe bleue à rayures comme celles d’un pyjama, avec des petites baudruches rouges accrochées. Et Jean Meyrand, technicien du théâtre, vient par moments me retrouver avec un accessoire et des seaux d’eau qu’il me balance; il a une présence qui aide beaucoup à mon jeu sur scène et complète visuellement le travail sur le langage de Catherine… » 

©Tristan jeannne-Valès

©Tristan jeannne-Valès

Ce tohu-bohu de mots comporte de belles trouvailles : «Mon corps est déjà parti en mer, il tangue et il danse, il danse, il danse ! Je mets les voiles. Je pars pour rêver encore, pour mourir peut-être, pour vivre intensément et faire pipi dans le Pacifique.» «Elle est comme ça, la mer, cruelle et sans état d’âme. Elle fait disparaître les êtres et les choses. Et on rêve ensuite à ces disparitions, comme si la mer était en nous.» Mais bon, quelle que soient les qualités d’écriture, ce court spectacle de cinquante minutes a quelque chose d’hybride entre une entrée de clown blanc et une petite pièce de théâtre. Il y a des moments très drôles quand le clown blanc descend dans la salle, et interroge des spectateurs au hasard : «Une fois dans la passe de nuit comme de jour, si le courant vous porte vers le public, demandez-lui de répondre aux questions suivantes : Question 1 – Voulez-vous sauver votre âme ? Question 2 – Tournez-vous parfois en rond ? Question 3 – Avez-vous toujours le compas dans l’œil ? Question 4 – Voulez-vous faire pipi dans le Pacifique ? »

Mais le spectacle manque encore sans doute d’une certaine maturité. Jean Lambert-wild a une belle présence mais a tendance à bouler un texte qui aurait besoin d’une grande précision pour être bien reçu. Et la salle de l’Union, pas très chaleureuse et trop grande pour ce genre d’exercice, ne facilite guère les choses. Il faudrait revoir  ce Clown à la mer dans de meilleures conditions et quand il aura un peu mûri après ces deux représentations exceptionnelles qui tiennent encore du coup d’essai.

Après un entracte où on a pu voir un délicieux intermède de dix minutes par les jeunes élèves d’Outre-Mer de la classe préparatoire au sein de l’Académie de l’Union (voir article précédent dans Le Théâtre du Blog). Quelques chants en solo, des danses en groupe : bienvenu et très tonique, ce petit coup de fraîcheur…

©Tristan jeannne-Valès

©Tristan jeannne-Valès

Ensuite, retour dans la salle pour assister à Coloris Vitalis où, debout sur un tout petit praticable, Jean Lambert-wild  a la grande élégance des clowns blancs dans une grande robe reprenant rayures et motifs de son pyjama du Clown à la mer. Il se lance dans un long (trop long !) monologue qui n’a sans doute pas les qualités du premier. Malgré de réelles trouvailles sémantiques et on pense aux poèmes de Ghérasim Luca. «C’est un rai, un pet, un fait, à vouloir trop tirer sur la corde, un pet, à remettre toujours tout à demain, un pet, à lancer des «au diable, la varice » et des «promis j’arrête» de pacotilles, un pet ! Je pète en ligne droite, je ne dévie jamais, malgré les courbes, et puis voilà, paf dans le mur, paf le Clown, paf, paf, paf. » (…) « Ah! Mon ami, j’avoue que parfois, avec toutes ces actions bigarrées et guerrières, mes viscères virent au rouge sans prévenir. Ça se diffuse comme une onde de chaleur, là, sous la robe. Et sous mon teint blanc aussi, ça chauffe, ça chauffe comme un soleil d’été. »

Il y a une certaine contradiction dans ce personnage à la fois drôle et pathétique qui semble coincé sur son cube. L’image est de toute beauté -et le metteur en scène l’a d’ailleurs reprise pour l’affiche- mais cette scénographie trop statique fige le jeu de ce clown. Par ailleurs, cette présentation en une fois de ces deux monologues permettait de les voir en même temps, mais cela fait une soirée bien longue et on reste donc un peu sur sa faim… D’autant plus que ce dernier solo est lui aussi encore trop brut de décoffrage et il y faudrait une diction plus ciselée. Donc un travail en cours et à suivre…

Philippe du Vignal

Spectacles créés le 15 novembre, Théâtre de l’Union, Centre Dramatique National, 20 rue des Coopérateurs, Limoges (Haute-Vienne). T. : 05 55 79 90 00.

Le texte sera édité en 2018 aux Solitaires intempestifs.

 

Il y aura la jeunesse d’aimer, mise en scène de Didier Bezace

 

Il y aura la jeunesse d’aimer, lecture-spectacle de textes de Louis Aragon et Elsa Triolet, mise en scène de Didier Bezace

XVMf1da8b4c-e9af-11e8-9d7f-b1be9502c5c0Ce beau titre? Quelques mots d’un poème de Louis Aragon (1897-1982) qui était aussi romancier, journaliste et directeur de l’hebdomadaire Les Lettres Françaises, issu de la Résistance. Avec André Breton, Tristan Tzara, Paul Eluard, Philippe Soupault… Aragon fut un des protagonistes du surréalisme avec lequel il rompt en 1931. Il adhèrera au Parti Communiste et approuvera sans état d’âme «une tâche historique d’une grandeur sans précédent: la rééducation de l’homme par l’homme», donc l’existence de camps et, complètement aveuglé, l’écrivain glorifiera Staline! Et approuvera le réalisme socialiste.

Mais il est surtout et plus heureusement, connu pour son œuvre poétique et romanesque. Marié à l’écrivaine Elsa Triolet, belle-sœur de Maïakowski (1896-1970) qui le séduit en 1928,  il formera avec elle, un des couples littéraires mythiques. Et dès 1941, elle sera sa grande inspiratrice, notamment avec Les Yeux d’Elsa, Cantique à Elsa (1941), Les Yeux et la mémoire (1954), Elsa (1959) et Le Fou d’Elsa (1964). Louis Aragon, on l’oublie parfois; aura aussi lutté avec ses amis Robert Desnos, Paul Eluard, Pierre Seghers… dans la Résistance. Après la mort d’Elsa, il s’affichera, beaux cheveux blancs au vent et toujours très élégant, avec de jeunes hommes, et nous le croisions souvent au théâtre.

Ses poèmes ont souvent été adaptés en chansons par Georges Brassens, le célèbre Il n’y a pas d’amour heureux, puis par Léo Ferré, Yves Montand, Jean Ferrat… et par Joseph Kosma avec un poème en hommage à Gabriel Péri, La Ballade de celui qui chanta dans les supplices. Didier Bezace nous convoque à cette lecture-spectacle de textes d’Aragon qu’il a choisis avec Bernard Vasseur. Accompagné ici par Ariane Ascaride: «Le fil de l’amour, les contradictions du couple, l’irrémédiable chagrin d’une mortelle séparation sont le tissu vivant des poèmes qu’Ariane et moi, nous nous efforçons d’adresser au cœur et à la mémoire des spectateurs. » Soit… Sur le petit plateau, seulement de hauts sièges réglables noirs et des micros-perche. Avec un beau fond de scène de lumière bleutée mais sous un faible éclairage: même au milieu de la petite salle rouge du Lucernaire, on peine à voir le visage des comédiens.

Cela commence par des poèmes de lui et d’elle, puis continue avec de très longs extraits d’œuvres romanesques d’Aragon comme surtout Aurélien ou Servitude et Grandeur des Français, La Mise à mort… Puis surtout des poèmes extraits du Fou d’Elsa et une belle lettre d’elle, Il n’est pas facile de te parler, retrouvée après la mort d’Aragon. Et cela donne quoi? Pas du très fameux, et c’est un euphémisme! Ariane Ascaride en robe noire et Didier Bezace en costume noir très strict, assis sans guère bouger derrière leurs micros, lisent (ou font parfois semblant) les feuillets posés sur leurs pupitres noirs ! Toujours face public, ils se regardent rarement. Ariane Ascaride a une belle présence mais est un peu écrasée par son partenaire qui a tendance à s’écouter parler.

Spectacle? Non, sauf à de rares moments comme dans ce récit d’une descente de police où naît enfin un dialogue vivant. Lecture? Pas non plus… Et cette chose hybride, plus que longuette, même aérée par quelques phrases musicales au piano, distille vite un véritable ennui. Aucun jeune dans le public, qui, en majorité assez âgé, semble pourtant apprécier. Pas nous. La faute à quoi? Surtout à une dramaturgie et à une direction d’acteurs indigentes (vieille règle théâtrale: on est rarement bien servi par soi-même quand on est aussi le protagoniste d’un spectacle). Le metteur en scène inventif et directeur du Théâtre de l’Aquarium avec Jacques Nichet, puis du Théâtre de la Commune à Aubervilliers, nous a semblé bien loin! Pourquoi avoir privilégié  ce côté très statique, pourquoi ces micros (la manie actuelle!) qui donne de beaux graves mais uniformise les voix, pourquoi cet éclairage parcimonieux jusqu’au bout comme pour créer une intimité? Du coup, l’ensemble paraît figé, presque momifié, et on ne ressent guère d’émotion, sauf à la fin avec, entre autres, le célèbre Il n’y a pas d’amour heureux, et surtout grâce à Ariane Ascaride! Bref, ces textes d’Aragon méritaient mieux. Dommage !

Nous nous souvenons avec nostalgie du magnifique Catherine, un spectacle mis en scène par Antoine Vitez, d’après le roman d’Aragon Les Cloches de Bâle, au festival d’Avignon 1975, et on se dit qu’un collectif de jeunes comédiens, même un peu maladroits mais pleins d’énergie, auraient donné une vie réelle à des extraits de ses romans ou poèmes, ce qui manque cruellement ici. Enfin, si cela vous tente… mais il ne faut vraiment pas être difficile. Mieux vaut donc relire Aragon chez soi.

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, Paris VI ème. T. : 01 45 44 57 34.

 

Les Hérétiques de Mariette Navarro, mise en scène de François Rancillac

Les Hérétiques de Mariette Navarro, mise en scène de François Rancillac

 

 

   © Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

La laïcité reste une question brûlante, face à la montée du religieux vécue comme menaçante. Certains  veulent imposer leur vision religieuse à la société et d’autres brandissent contre eux  le fouet de la laïcité. Au nom de la liberté de croire ou non, on se met à interdire. Comment faire théâtre de ce malaise démocratique où nous sommes englués ? dit François Rancillac qui a confié à Mariette Navarro le soin de répondre. Dans Les Hérétiques, une femme (Stéphanie Schwatzbrod) sera le fil conducteur pour nous éclairer sur cet épineux problème. L’autrice la propulse au royaume des sorcières, personnages éminemment théâtraux: trois comme dans Macbeth… Leur monde s’avère aussi obscur que celui qu’elle a quitté. Une vierge lumineuse apparaît, apportant la contradiction mais n’aidera pas plus la visiteuse à faire le clarté.

 Quittant la ville où «chacun brandit sa foi et son appartenance», ces «longs hivers sans réverbères» malgré l’éclairage public, notre enquêtrice entre en résistance contre «ces temps mal éclairés». « On me parle d’Allah, de Jehovah, on voudrait me remettre sur le chemin de Dieu», dit-elle, en rejoignant la scène depuis la salle où elle était assise parmi les spectateurs. Des voix l’accueillent dans le noir et on distingue les pupitres et tableau noir d’une école troisième République, délabrée. Pour signifier que l’école laïque réalisée par Jules Ferry a du plomb dans l’aile? Les trois sorcières énumèrent les tourments qu’elles ont endurés au fil des âges: torture, exorcisme, autodafé, bourrage de crâne: «Pour notre éducation sexuelle, dit l’une, on nous parlait de visitation d’un ange. » A l’écart du monde, elles fomentent un coup de force.

Ces «pétroleuses», féministes avant la lettre, en costumes façon Femen -mais sans nudité provocatrice- vont se déchaîner contre la martyre, Blandine, apparition nimbée dans sa foi et moins prosélyte que ses sœurs noires. «Comment, dit François Rancillac, ces sorcières, qui ont subi les pires sévices, peuvent-elles, dans la pièce de Mariette Navarro, se révéler aussi intolérantes que leur bourreaux,  face à d’autres femmes qui s’écarteraient à leur tour «du droit chemin», en s’en prenant à mots couverts aux féministes radicales qui se revendiquent souvent de la Sorcière…

La symbolique de la lumière accompagne ce spectacle d’une heure cinquante: le metteur en scène joue sur des éclairages contrastés, avec feux et flammes orchestrés par le magicien Benoît Dattez qui recrée l’univers sulfureux des sorcières. L’imagerie chrétienne est portée par Sainte-Blandine qui surgit comme un éclair blanc, immaculée et voilée de bleu ciel. Andréa El Azan incarne une mystique mais rejettera son accoutrement emblématique pour celui d’une jeune fille d’aujourd’hui prônant la tolérance… L’une des sorcières (Lymia Vitte) se rendra à ses arguments et la rejoindra pour former avec la visiteuse un cercle plus amical. Cette fin, un peu convenue,  n’a pourtant rien d’un happy end…

François Rancillac manie avec intelligence les signes et métaphores que distille Mariette Navarro dans ce conte fantastique parfois trop bavard, trop explicite, malgré une écriture fluide et imagée. L’un comme l’autre se lancent dans un débat courageux et contradictoire qui n’a pas fini de nous  mobiliser. La question complexe mais essentielle de la laïcité, reste ouverte comme cette porte qui, en fond de scène, libèrera à la fin, un  jet de lumière, en montrant le chemin vers l’Hérésie véritable: un mot qui, à l’origine, renvoyait à la liberté de conscience…

Mireille Davidovici

Jusqu’au 9 décembre, Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne). T. 01 43 74 99 61.  

Du 5 au 8 février,Théâtre Dijon-Bourgogne (Côte-d’Or); du 26 au 28 février, Comédie de Béthune (Pas-de-Calais).
Le 26 mars, Théâtre Jean Lurçat, Aubusson (Creuse) ; le 16 mars, Ferme du Bel-Ébat, Guyancourt (Yvelines).

La pièce est publiée aux éditions Quartett.

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