Le Quai des brumes, adaptation d’après le scénario de Jacques Prévert, mise en rêve de Philippe Nicaud

Le Quai des brumes, adaptation d’après le scénario de Jacques Prévert, mise en rêve de Philippe Nicaud

4c382a_edee3267e8b748439a2bd5ef45dce3f5~mv2Le Quai des brumes de Marcel Carné  (1938), ce grand classique de notre cinéma, avait été adapté du roman  éponyme de Pierre Mac Orlan paru en 1927. Ce fut la troisième collaboration entre le cinéaste et Jacques Prévert, après Jenny et Drôle de drame, Jean, un déserteur de l’armée coloniale, arrive  la nuit au Havre  mais veut vite quitter la France. Dans  un  bistrot, chez Panama  sur un quai du Havre, vit quasiment tout le temps un peintre original et sympathique qui l’aidera, Jean fait la connaissance de Nelly ,une  jeune fille terrorisée par Zabel son tuteur qui en est amoureux fou. Maurice, l’amant de Nelly a disparu et Nelly soupçonne Zabel de l’avoir assassiné. Pour défendre Nelly, Jean tuera Zabel et s’enfuira pour rejoindre le bateau qui part pour le Venezuela. Mais il sera tué par Lucien, un jeune  loubard…

 Tirer un film d’une pièce est chose commune depuis la naissance du cinéma, avec des classiques : L’Avare, Cyrano de Bergerac, Richard III, Roméo et Juliette, bref presque tout Shakespeare, ou des pièces modernes  ou contemporaines : Arsenic et vieilles dentelles, Le Père Noël est une ordure,  Un air de famille. Mais l’opération inverse s’avère toujours périlleuse! Décor, dialogues, acteurs, mise en scène : rien n’est jamais dans l’axe, comme entre autres mises en scènes récentes, Le Mariage de Maria Braun de Rainer Werner Fassbinder, par Thomas Ostermeier (voir Le Théâtre du Blog), surtout quand il s’agit de drames intimistes.

« En revoyant le film réalisé par Marcel Carné, dit  Philippe Nicaud qui avait remarquablement mis en scène Oncle Vania d’Anton Tchekov sur ce même plateau (voir encore Le Théâtre du Blog !),il y avait là comme une évidence. L’évidence d’une tragédie moderne, éternelle et par- dessus tout théâtrale. Que proposer de mieux à un metteur en scène, quel cadeau plus beau pouvait- on lui faire ? Mon désir d’absorber, de manipuler, sculpter, malaxer, mettre en corps, en chair, en bouche, en souffle, en mouvement, en lumière, la puissance du scénario de Jacques Prévert, tout en respectant ses mots scrupuleusement, y déceler la vérité, ma vérité, ici et maintenant et les faire revivre dans l’instant présent, comme une matière nouvelle, authentique, contemporaine, m’a décidé à en faire une adaptation pour la scène en gardant les personnages principaux et quelques personnages secondaires pour en condenser l’action et les émotions comme j’aime à le faire dans mes mises en scène. « 

Bien sûr, il y a le petit plateau  de la très belle cave voûtée du Théâtre Essaion qui peut à la rigueur être le bar Panama du film. Oui, mais voilà Philippe Nicaud s’est fait piéger et il y avait peut-être une évidence pour lui à monter cette adaptation du célèbre film mais moins pour le public! Première erreur: il a placé nombre d’éléments scénique (un tabouret, une grande poutre, un tonneau, des paravents, etc. aussi laids qu’inutiles qui servent à tout, c’est à dire à rien et qui encombrent un plateau déjà trop petit,  et que les acteurs manipulent sans arrêt. Au secours! on dirait des déménageurs en plein travail! Ce qui donne le tournis et casse le rythme d’une suite de trop petites séquences!  Et mieux vaut oublier ces jets de fumigène pour figurer les brumes des quais du Havre! Même si sans doute le metteur en scène a voulu faire de la mise en abyme ou du second degré… Et là, cela ne pardonne pas surtout avec Le Quai des Brumes!

Comme il dit, ce film offre un regard impitoyable sur la nature humaine.  Oui, mais voilà, pour le dire, il n’y a rien de bien solide dans cette mise en scène où il n’y a pas de véritable direction d’acteurs, ou si peu. Seul Fabrice Merlot qu’on avait déjà vu dans Oncle Vania est toujours aussi remarquable et le seul qui soit crédible. Pour le reste, désolé, il faut se pincer pour croire une seconde que Sarah Viot puisse être Nelly-ce qui est quand même très ennuyeux! Même si vers la fin, il y a comme l’ombre d’un frémissement dans cette version théâtrale de ce mélodrame poétique avec des scènes qui s’enchaînent alors vraiment. Mais trop tard !

Et  nous n’avons pas du tout l’illusion, comme le voudrait Philippe Nicaud, d’un «cadre cinématographique comme s’il était l’œil de la caméra. Le tout habillé par des jeux de lumières en découpes, lumières néons, lumières froides, lumières noir et blanc, lumières brouillards, aurores, phares, torches, cut, douches et poursuites. » Tout est ici trop approximatif ! L’accordéoniste qui accompagne les comédiens, apporte bien une petite touche de poésie. Mais cette musique trop présente sature un ensemble qui n’a rien de convaincant, surtout sur un aussi petit plateau. Bref, l’opération était sans doute une fausse bonne idée, pour fêter le quarantième anniversaire de la mort de Jacques Prévert. Surtout quand  nous avons tous encore en mémoire le jeu de ces bêtes de cinéma qu’étaient Jean Gabin, Michel Simon, Michèle Morgan et Pierre Brasseur  et les décors du grand Alexandre Trauner. Une soirée perdue…

 Philippe du Vignal

 Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-lard, Paris IVème, jusqu’au 14 janvier.

 


Archives pour la catégorie critique

887 de Robert Lepage, spectacle en français (sous-titré en grec)

 

887 de Robert Lepage,  spectacle en français (sous-titré en grec)

Metteur en scène, dramaturge, comédien de théâtre et de cinéma, cet artiste québécois transforme les mots en images significatives. En promulguant ses propres lois sur la scène,  ce travailleur infatigable connaît à fond  comme le théâtre et promulgue ses propres lois scéniques comme dans son dernier spectacle, au titre énigmatique.

Avec une scénographie grandiose qui se matérialise grâce à une maquette et qui donne au spectateur la possibilité de voir l’intérieur d’une maison. Mais le décor concentre et combine les objets et localités enrichis par des projections vidéo. Ainsi, le langage du théâtre rencontre ici le langage filmique. Dans son solo multimédia/performance, Robert Lepage se présente comme un animateur qui s’engage à se placer   dans une situation particulièrement intéressante : celle d’un homme qui nous livre des détails de sa vie.

 L’artiste québécois pratique ainsi une certaine autofiction, selon ses propres mots, et exploite avec une extrême douceur ses expériences d’enfant, tout en traversant les âges de sa vie jusqu’à présent. On est dans une  l’esthétique du minuscule : de petites images censées présenter les macrostructures de son univers avec souvenirs d’enfance, d’adolescence et d’âge adulte qu’il nous offre généreusement comme des confessions sincères.

Depuis une image minime, il propose au public un grand spectacle où défilent des fastes inattendus, même si  son discours reste toujours attaché à l’esthétique de la parole simple et quotidienne. Ici, l’appui technologique sert à relier l’élément personnel au cadre socio-historique du pays de Robert Lepage. Durant deux heures, la scène est occupée par un seul interlocuteur qui dévoile ses propres impressions, sentiments et souvenirs hantés par des moments de plaisir et de détresse. En fin de compte, ce monologue assure le passage de la réalité à la fiction imbue d’une autocritique pourvue d’éléments narcissiques. De même, l’artiste, nous emmène vers des moments de sa vie privée et vers sa décision d’être un jour devenu comédien. Une confession ? Peut-être…
 

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Spectacle joué au Centre Culturel Onassis, 107 Sygrou avenue, Athènes , du 24 au 27 octobre.

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Ex Anima, une création du Théâtre équestre Zingaro

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Ex Anima, une création du Théâtre équestre Zingaro, conception, mise en scène et scénographie de Bartabas, musique originale de François Marillier, Véronique Piron, Jean-Luc Thomas, Wang Li

Nous l’avions découvert à la fin des années 70, quand  Bartabas emmenait ses spectacles sous un petit chapiteau au off d’Avignon près du Rhône. Avec pour nom le cirque Aligre déjà très novateur à l’époque car il renouvelait les codes du  rapport des hommes aux chevaux.  Puis il créa en 1985, le Théâtre Zingaro (du nom du plus célèbre cheval de la troupe et  « tsigane » en italien, un cheval frison noir emblématique de la troupe, mort en 1998 lors d’une tournée… Bartabas se fit vite connaître en inventant  cette nouvelle forme de spectacle qu’il appela Cabaret équestre I-II-II (1984-1990)  bercé par des musiques d’inspiration tzigane.

Puis en 1989, toute la troupe d’artistes, cavaliers danseurs et musiciens s’intalle au fort d’Aubervillers en banlieue parisienne. Et en trente ans, la petite compagnie d’autrefois est devenue une  des plus importantes d’Europe et une institution mondialement reconnue où les chevaux sont bien les collaborateurs à part entière de la troupe. «Ils vivent et travaillent à nos côtés, inspirateurs de nos créations, notre moteur de désirs, dit Bartabas. À leur contact, nous avons appris à nous ensauvager pour recevoir les leçons qu’ils ont bien voulu nous enseigner et comprendre qu’ils sont une ‘‘partie mémorielle de nous-mêmes’’. Comme un souffle de l’âme. “Un cheval hennit quelque part, jusqu’à la fin du monde », pour reprendre les mots de Joseph Delteil. Pour cette ultime création, je souhaiterais les célébrer comme les acteurs véritables de ce ‘‘théâtre équestre’’ si original… Montrer un rituel sans mémoire, une cérémonie où le spectateur se surprendra à voir l’animal comme le miroir de l’humanité. Pour cela, nous devons apprendre à nous dépouiller de notre ego, de notre corps individuel au profit d’un corps partagé, anonyme… N’être plus qu’une présence en retrait et devenir des «montreurs de chevaux’’ et avec eux, défricher des terres nouvelles… »

Dans la pénombre de ce grand cirque en bois, le silence est quasi-absolu, très impressionnant: il y  là pourtant quelque mille spectateurs à qui on a demandé bien sûr d’éteindre complètement leur portables au préalable de ne pas applaudir les numéros.Cette fois, Bartabas a mis complètement en vedette ses chevaux aux noms de toréadors (curieux ?) : El Cordobés, Belmonte, Dominguín, Manolete, de danseurs : Noureev . mais aussi de malheurs et de souffrances comme Guerre, Famine, Conquête, Misère. Ou encore de grands peintres comme Van Gogh, Le Caravage, Le Tintoret, Zurbarán, Soutine, ou se nomment tout simplement : la  mule,  l’âne…

On ne vous dévoilera pas, bien sûr, les numéros exceptionnels qui jouent le plus souvent avec la surprise. Les doubles portes s’ouvrent, et discrètement dirigés à petits et très légers coups de sifflet par les collaborateurs habituels de Bartabas, en habit noir à la façon des marionnettistes de bunraku, arrivent sur la piste,  d’abord quelque neuf chevaux noirs, qui vivent ensemble, puis chevaux d’un blanc très pur qui se mettent à courir tout seul en rond, puis encore deux loups… Et une oie dans un numéro étonnant. Tout cela sublime, de beauté, de douceur, d’intelligence du travail avec les chevaux, et de générosité. Avec en accompagnement,  une musique envoûtante qui fait penser à celle du nô japonais, avec hulusi (flûte de Chine), tin-whistles (flûtes d’Irlande), bansurî (flûte d’Inde du Nord),  tambours et hakuhachi, Ryuteki, nôkan (flûtes du Japon).

 On oubliera quelques jets de fumigène qui ne servent pas à grand-chose et un exerce d’équilibre d’un cheval marchant sur une très longue poutre sans grand intérêt, et une fin…un peu décevante avec un mannequin,  un « fantôme » comme on dit dans une salle de monte, qui imite la forme du corps d’une jument, et où on fait  marcher un cheval. Malgré cela, c’est sans doute un des plus beaux spectacles de Bartabas-l’ultime,dit-il-. En tout cas, surtout, ne ratez pas celui-ci. Autant de beauté ne se rencontre pas tous les jours sous les pieds et dans le cerveau d’un humain.

Philippe du Vignal
 

Théâtre équestre Zingaro, 176 avenue Jean Jaurès, Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). T: 01 48 39 54 17 de 21,00 € à 43,00 €.
Pour bénéficier du tarif réduit (demandeurs d’emploi, étudiants et moins de 26 ans) sur présentation d’un justificatif. T : 01 48 39 54 17. Tarif Réveillon des 24 et 31 décembre: 50€

Bourget-le-Lac, du 19 avril au 13 mai (en partenariat avec Bonlieu-Scène nationale d’Annecy et l’Espace Malraux, Scène nationale de Chambéry et de la Savoie)
Avenches (Suisse) du 8 juin au 1er juillet.
Théâtre de Caen du 28 septembre au 24 octobre

 

Les Transis de Luc Petton, chorégraphie de Marilen Iglesias Breuker et Luc Petton

 

Les Transis de Luc Petton, chorégraphie de Marilen Iglesias Breuker et Luc Petton

20171020_184102Après Yann Bourgeois au Panthéon (voir Le Théâtre du blog), le programme Monuments en mouvement a proposé à la compagnie Le Guetteur d’investir le château de Pierrefonds. Imposant, il a été construit au XIV ème siècle par le duc Louis d’Orléans, frère du roi Charles VI, aux confins de la forêt de Compiègne,  puis  remanié de fond en comble par Eugène Viollet-le-Duc. L’architecte, contesté aujourd’hui pour avoir restauré à sa façon Notre-Dame de Paris et autres monuments, a laissé libre cours à son invention style néo-gothique. Il passa vingt ans à reconstruire, sur ordre de Napoléon III, ce château volontairement ruiné par Louis XIII après le Fronde. Tout en respectant les plans d’origine, Eugène Viollet-le-Duc a réinventé des ornements baroques, en particulier la statuaire, dont un bestiaire de pierre étonnant, « à la manière de »… dans un style très personnel.

Cette architecture médiévale fantasmée, peuplée de monstres grotesques ne pouvaient qu’inspirer Luc Petton et Marilen Iglesias Breuker Breuker car leur prochaine création, Ainsi la nuit, se focalise sur « la poétique de l’effroi ». Les Transis est une adaptation inédite de cette pièce pour le château et une tournée dans d’autres monuments. Ici, ce n’est pas des cygnes ou des grues de Mandchourie que ce passionné d’ornithologie met en scène avec ses danseurs, comme dans Swan ou Light Birds (voir Le Théâtre du Blog) : des animaux bien plus inquiétants vont se mêler aux interprètes. « Enfant, j’ai longtemps été habité par une sainte horreur du noir dans lequel je craignais d’être happé et de disparaître, confie le chorégraphe. Ces terreurs m’anéantissaient d’autant qu’elles surgissaient parfois à l’issue d’épisodes somnambulesques accompagnés de sensations physiques déconcertantes, comme si mon corps s »expansait » ». Des sensations qu’il entend nous faire revivre dans ce vrai-faux château, digne de Walt Disney.

Dans la Cour d’honneur à la tombée du jour, d’étranges personnages se glissent comme des voleurs, en juste-au-corps noir et long manteau sombre. Deux danseurs se livrent un combat acrobatique ;  un loup trottine aux trousses des danseuses, puis s’immobilise. Temps suspendu. Silence. «Le loup, avec son aura de peur viscérale, fait surgir l’effroi d’être dépossédé de notre statut de chasseur pour devenir proie ! ».

On suit la troupe en haut du donjon. Dans une grande salle voûtée, les interprètes se lovent contre les murs, comme sortis de la pierre. Créatures nocturnes, ils évoluent lentement, suspendent leurs gestes puis s’effacent derrière les tentures. Et réapparaissent en compagnie de rapaces de toute taille. Babylone, la grande chouette lapone, piaille et déploie ses ailes. Rose, le faucon gerfaut, fait cligner ses yeux perçants, et une colonie de petites chouettes effraies se disputent la nourriture sur les bras des artistes. Un gros vautour vorace glisse son bec dans les poches de la veste d’une danseuse. Et chaque oiseau y va de son cri particulier, sans distraire les artistes de leurs mouvements.

Les Transis, ce titre suggère les gisants conçus par l’art funéraire à la fin du Moyen-Âge et à la Renaissance, pendant la Grande Peste et la guerre de Cent ans, mais le spectacle n’a rien de macabre, et conjure nos peurs, plus qu’il ne provoque l’effroi. Les danseuses ont un petit air d’Irma Vep, l’héroïne du film Les Vampires de Louis Feuillade (1915), et les danseurs développent d’étranges mimiques. La présence des oiseaux n’empêche pas la danse d’advenir: ainsi le solo feutré de Sun-A Lee fait suite à un duo plus aigu d’Aurore Godfroy et Anais Michelin.

Adalberto Fernandez Torres réalise, lui,  un impressionnant numéro de contorsionniste et Pieradolfo Ciuilli s’y entend pour parler italien aux oiseaux. Chouettes, loups et vautours jouent le jeu. Il aura fallu un patient travail pour habituer les animaux aux danseurs, et inversement. Depuis leur naissance ils les côtoient, les connaissent et partagent une complicité  sans être pour autant dressés comme des bêtes savantes. 

La musique de Xavier Rosselle, qu’il interprète en douceur au saxophone accompagné par quelques percussions, renforce cette atmosphère étrange, en demi-teinte. Les oiseaux ont été habitués à ces sons dès leur sortie de l’œuf, et comme les danseurs et les circassiens, ils apprivoisent leurs peurs respectives. Sous la direction attentive d’animaliers, eux aussi très investis dans le spectacle. « Imaginer un instant être destitué du statut de prédateur – l’homme-pour n’être plus que celui de proie et, comme le dit Claude Regy, devenir “un régal pour les vautours » , écrit Luc Petton. »

Mireille Davidovici

Les Transis, a été créée le 21 octobre pour le Centre des Monuments historiques et sera déclinée pendant trois ans en différents lieux de l’opération Monuments en Mouvement. https://www.monuments-nationaux.fr/

Ainsi la nuit : Spectacle pilote : les 21 et 22 décembre à l’Opéra de Reims.
Le 13 janvier, Le Volcan, Le Havre; le 3 février, Théâtre municipal de Fontainebleau ; 16 mars, Centre culturel Saint-Ayoul de Provins.
Création  les 15 et 16 mai Le Bateau de Feu à Dunkerque.

Times are changing , soirée dédiée à Bob Dylan, mise en scène de Jean-Claude Gallotta

© Giovanni CITTADINI CESI

© Giovanni CITTADINI CESI

 

Times are changing, soirée dédiée à Bob Dylan,  conception et mise en scène de Jean-Claude Gallotta

Tout en dansant, rendre hommage à Bob Dylan, annonce Jean-Claude Gallotta, en costume noir et chapeau à larges bords. L’ADAMI lui a confié la conception de cette soirée; cette société de gestion collective des droits de propriété intellectuelle avec près de 80.000 artistes-interprètes, a ainsi souhaité «mettre en valeur leur métier. ( …) Vingt-neuf musiciens, comédiens et danseurs ont donc été réunis pour une interprétation singulière et pluridisciplinaire. »

Fin connaisseur de la musique pop, Jean-Claude Gallotta lui a consacré une pièce, My Rock, il y a dix ans, qui a souvent été reprise en tournée (voir Le Théâtre du blog) et il en prépare une suite: My Ladies Rock. Les chansons de Bob Dylan figuraient déjà dans la liste des musiques de My Rock et nous avons eu le plaisir d’entendre, en ouverture, un rock and roll enfiévré Obviously five Believers, tiré de l’album Blonde on Blonde (1966) : « (…) Fifteen jugglers/Fifteen jugglers/Five believers/Five believers/All dressed like men/Tell yo’ mama not to worry because/They’re just my friends.(…) ». Un deuxième extrait du ballet clôture la soirée sur une musique de Gloria de Patti Smith qui avait fait le voyage en Suède pour recevoir le prix Nobel de littérature, en décembre 2016, au nom du poète absent.

Entre ces deux brillantes chorégraphies habitées par l’énergie électrique des danseurs exultant de grâce et de liberté, le spectacle d’une heure trente suit un fil dramatique ténu, inspiré de Chroniques, autobiographie du musicien. Jean-Pierre Kalfon  en lit un passage avec humour, en hommage à Harry Bellafonte que Bob Dylan eut le privilège d’accompagner à l’harmonica en studio. Suivront des numéros dont une très jolie prestation de Sandrine Juglair au mât chinois. Le groupe franco-américain Moriarty accompagne les différentes séquences et nous donne un mini-concert, inspiré du folklore irlandais et du blues rural  aux Etats-Unis…

Malgré un texte de transition un peu besogneux, les interprètes s’engagent avec générosité dans cet hommage,   répété en deux jours pour deux représentations… Un voyage dans l’univers de Bob Dylan, chaleureusement salué  par le public.

Mireille Davidovici

spectacle vu le 21 octobre au Théâtre du Rond Point Paris 8 eme

Un Album de et avec Laetitia Dosch, co-mise en scène et aide à l’écriture d’Yuval Rozman

 

Un Album de Laetitia Dosch, co-mise en scène et aide à l’écriture d’Yuval Rozman

 

©Giovanni Cittadini Cesi

©Giovanni Cittadini Cesi

Laetitia Dosch, une actrice éclectique : le rôle principal de Jeune Femme de Léonor Serraille, caméra d’or au dernier festival de Cannes, mais aussi actrice de théâtre dans Mesure pour mesure de Shakespeare, elle joue aussi avec la compagnie des Chiens de Navarre ou avec Mélanie Leray. Performeuse, elle aime s’investir dans des partitions chorégraphiques et vocales, comme Laetitia fait péter

Elle joue aujourd’hui ce solo  inspiré par l’humoriste suisse Zouc bien connue dans les années 70 qui imitait et donc aimait bien les gens et ne les méprisait en rien. Sur une moquette rose bonbon, joli carré acidulé de chambre de petite fille, et un espace nu pour parents bourgeois attendris par leurs bambins, avec pour unique accessoire, un fauteuil Louis XIV dos à la salle, elle interprète quelque quatre-vingt personnages,  après avoir scruté fixement le public.

Souriante, mains dans les poches arrière de son jean, elle vagabonde sur le plateau, attendant sans impatience que les spectateurs s’installent jusqu’au dernier, et guette le top de départ d’une prestation comique singulière. Avec des personnages comme d’abord, une voyante désagréable et suffisante, les lèvres tombantes de contentement, vertigineusement émerveillée par elle-même. Elle prétend avoir prédit les dernières catastrophes enregistrées par l’Histoire, comme l’explosion des Tours jumelles à New York, et les attentats en France.

Tout va mal, et elle le sait : l’ambiance est à la tristesse, mais les occasions de rire ne manquent pas, avec des expressions qui nous libèrent de l’angoisse prégnante. Un psychanalyste s’installe sur son fauteuil, dos tourné comme il se doit, et, avec une voix de stentor, accuse son ou sa patient(e), un éternel enfant, de s’en référer toujours à la puissance maternelle. Et au téléphone, il réclame avec gourmandise à son boucher, les meilleurs morceaux.

Une femme se lève du fauteuil; sa mère, nonagénaire et mal en point à l’hôpital, a un sourire aux lèvres persistant et un rire furtif. Elle lui donne à manger à la petite cuillère : un exercice périlleux ! Elle l’imite avec la bouche crispée et les mains tendues et figées. Puis une bourgeoise épanouie fait visiter son grand appartement. Et un enfant d’un an s’essaie à la marche, jambes écartées, avec les cris afférents. Laetitia Dosch incarne successivement tous ces personnages qu’elle croque d’un geste sûr : son lycéen de fils vient lui dire qu’il va être père ! Une directrice de casting croit tout savoir sur les sentiments, la sincérité et la fausseté des émotions. Et il y a aussi une scène très crue, où un acteur porno est en pleine action, comme en passant. Une mère de famille, coincée dans un siège de TGV, répond au téléphone à son mari qui lui demande ce qu’il pourrait préparer aux enfants pour le dîner. Comme elle ne veut pas déranger ses voisins, elle répète : spaghettis puis flageolets et se lève pour prendre sa valise, le téléphone toujours à l’oreille. Existence urbaine stressante, conciliation entre vies familiale et professionnelle ardue : les personnages en difficulté s’en sortent pourtant.

 La comédienne se tord le visage, tendue à l’extrême puis ensuite apaisée, marche, danse, s’allonge, chute puis se contorsionne et jouant même au basket… A chaque personnage, des gestes ou une posture significatifs ; puis elle passe à un autre, comme dans l’écoute analytique, par association et glissement d’idées ou de mots. Le traitement scénique de cette galerie de figures cocasses est parfois un peu léger. Dommage ! D’autant plus que les portraits imaginés par la jeune actrice sont subtils. Mais plus approfondis, ils feraient davantage mouche sur le public…

 Véronique Hotte

 Théâtre du Rond-Point, 2 avenue Franklin-Roosevlet Paris VIIIème, jusqu’au 5 novembre. T: 01 44 95 98 21

Criminel, texte mise en scène de Yann Reuzeau

 

Criminel, texte et mise en scène de Yann Reuzeau

DSC_8128Le crime, un des thèmes majeurs de la littérature occidentale, continue à nous fasciner, depuis les tragédies grecques de l’Antiquité, avec notamment l’histoire sanglante des Atrides et d’Œdipe, jusqu’aux grands romans du XIX ème siècle et aux polars actuels. Les procès d’assises sont suivis par un large public, proportionnel à l’horreur du crime. «Lorsqu’un individu a réussi à satisfaire un désir refoulé, écrivait Sigmund Freud dans Totem et tabou, tous les autres membres de la collectivité doivent éprouver la tentation d’en faire autant : pour réprimer cette tentation, il faut punir l’audace de celui dont on envie la satisfaction, et il arrive souvent que le châtiment fournit à ceux qui l’exécutent l’occasion de commettre à leur tour, sous le couvert de l’expiation, le même acte impur. C’est là un des principes fondamentaux du système pénal humain, qui découle naturellement de l’identité des désirs refoulés chez le criminel et chez ceux qui sont chargés de venger la société outragée. »

 Le Mal  dans la vie collective et le cœur humain, et la souffrance physique et/ou morale qui s’ensuit, confrontent un être humain, à l’injuste, au déséquilibre et à la disproportion. La souffrance de l’homme juste, et la félicité du criminel provoquent l’expérience d’une rencontre avec le Mal : une expérience éprouvée comme le tragique paradoxe de vouloir que ce qui est, ne soit pas, de penser que ce qui est, ne devrait pas être, et de n’y pouvoir rien.

Criminel, un projet politico-social est mis en scène par l’auteur lui-même dont on a déjà apprécié, entre autres, Chute d’une nation. Ce spectacle inspiré par des fait-divers récents, met en lumière Boris un criminel qui apprend sa libération, après avoir été incarcéré quinze ans, pour avoir grièvement blessé sa sœur Camille, un accident ou peut-être pas, et avoir tué leur père violent. La nouvelle replonge les protagonistes dans les faits sordides du passé, mais Camille s’est reconstruite et a tout oublié de l’horreur vécue,  et a pardonné. Mais  son compagnon, jadis ami du criminel, lui jamais et  n’admet pas qu’il soit libéré.

La pièce, un jeu de boules magiques miroitante aux facettes multiples, déconstruit à l’infini les postures de chacun, les éclats de voix surpris ici et là. Le couple initial est accompagné  par le criminel, lui-même sorti de prison, ou vu à l’intérieur du parloir durant le temps de sa peine, et  par l’ex-compagne de ce dernier. Les confrontations à deux, un calcul de probabilités de possibles rencontres, préméditées ou dues au hasard, aboutissent à une crise intense chez les personnages: le ton et l’émotion montent, puis la parole se tait, impuissante puis les cris reviennent.Le plateau, un grand disque de bois,  fonctionne à la façon d’une ronde, et des paravents ouvrent l’espace à de nouveaux affrontements individuels, ceux du passé comme ceux du présent, recomposant à l’infini une histoire qui se cherche et qui varie selon le regard des êtres concernés. La scène du crime elle-même, est rejouée plusieurs fois, avec des variantes: au public de traduire, selon son intime conviction, ce qui a pu se passer réellement. Il se voit ainsi offrir un patchwork de scènes-clés qui échappent à l’entendement, très rapides tels des flashes comme dans un suspense d’une série-télé.

 Ce choix esthétique de scènes «cut» ne fait pas la part belle au second plan qui laisse surgir des émotions fugitives et des bouleversements. Il n’existe pas de réalité d’un monde commun où chacun se retrouverait et se reconnaîtrait : cœurs et intérêts ont peine à exister dans un équilibre paisible et juste. Frédéric Andrau, Morgan Perez, Blanche Veisberg, Sophie Vonlanten, admirables, font jaillir une émotion contenue ou brutalement libérée… 

 Véronique Hotte

Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron, Paris XVIIème, jusqu’au 20 décembre. T : 01 42 33 42 03

Le texte de la pièce est publié chez Actes Sud-Papiers.

 

Cassandre,d’après un texte de Crista Wolf,mise en scène d’Hervé Loichemol


Cassandre,d’après un texte de Crista Wolf, traduction d’Alain Lance et Renate Lance-Otterbein, musique de Michael Jarrel, direction musicale de Jean Deroyer, avec le Lemanic Modern Ensemble, mise en scène d’Hervé Loichemol

 

© Marc Vanappelghem

© Marc Vanappelghem

Troie a fini par tomber après un long siège. Cassandre, fille de Priam et d’Hécube, qui a été enlevée par  le roi de Mycènes, Agamemnon, et attend la mort. Elle se souvient de cette longue guerre  de dix ans, et essaye de comprendre quel a été son destin de femme et quels sont les mécanismes du pouvoir et les moteurs qui poussent des pays à entrer en guerre. Un écho lointain au dialogue d’Hector et d’Achille dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux. Ce récit est à la base des cinq conférences de poétique données par Christa Wolf en 1982 à l’Université de Francort-sur-le-Main.

Le livre eut un grand succès dans les deux Allemagne quand il fut édité en 1983. Les prophètes, et maintenant comme on dit, les lanceurs d’alerte ont toujours été très mal vus par la société, la grande industrie et la classe politique qui, en général, pratiquent la politique de l’autruche et les laissent à une solitude totale avec de redoutables conséquences financières et morales pour leurs proches. Autrement dit: ce n’était vraiment pas le moment de parler, et vous allez le payer cher!

Crista Wolf (1929-2011), romancière et grande militante féministe, est très impressionnée par les héroïnes de la mythologie grecque dont Médée: « Ce qui m’a beaucoup intéressée et fascinée, c’est la théorie du bouc émissaire« . Mais aussi de la chasse aux sorcières qui frappe ces femmes et les gens qui osent dire une ou des  vérités qui dérange. Le compositeur Michael Jarrel  s’est inspiré de l’œuvre de Christa Wolf et en a tiré un « monodrame pour comédienne et orchestre » : “Cassandre sait l’avenir,dit-il mais n’empêchera rien. Ce qui fait écho à notre propre situation. À notre sentiment d’impuissance face à un monde dont nous devinons qu’il court à la catastrophe. À nos “plus jamais ça” que nous ressassons indéfiniment.” Sur un plateau nu avec au début un grand rideau rouge, et sur un praticable au-dessus et en fond de scène pour les dix-huit musiciens du Lemanic Modern Ensemble qui accompagner le texte que Fanny Ardant va dire un heure durant.

La comédienne en robe noire à l’impeccable diction et à la voix reconnaissable entre toutes,  a été elle aussi toujours fascinée par les personnages féminins de l’antiquité grecque; elle joua autrefois Deux Phèdre, mise en scène par Antoine Bourseiller, et Médée un opéra de Luigi Cherubini, et ici, cette jeune et malheureuse Cassandre qui sait  prédire l’avenir et le malheur même si jamais personne ne la croit. Cassandre  a aussi été enlevée et violée par Ajax, comme Perséphone par Hadès, Daphné par Apollon, ou Polyxène par Achille.“Il faut que chacun de nous soit éveillé, pour ne pas  laisser embarquer par des faux prophètes », dit Fanny Ardant, et dans les tragédies grecques, tout a été dit d’une manière magnifique. Il n’y a pas de perdants et de gagnants, pas de bons et de méchants.  Chez Crista Wolf, c’est la guerre de Troie vue du côté des perdants et en même temps,  elle dit aussi l’impuissance des vainqueurs ».

 Et cela donne quoi? Une sorte d’oratorio à une voix, mis en scène par Hervé Loichemol où la comédienne, debout en longue robe noire, dit une heure durant, le texte magnifique de Crista Wolf. Avec cette diction et cette voix rauque et chaude, immédiatement reconnaissable… Oui, mais voilà, la plupart du temps la musique de Michael Jarrel souligne trop les intentions du texte, sature l’espace et on a bien du mal à entendre le texte, même si la comédienne est équipée d’un micro HF, ce qui n’arrange pas non plus les choses, puisque cela uniformise sa voix. D’autant plus que Fanny Ardant a tendance à faire… du Fanny Ardant; on commence alors à s’ennuyer et on décroche assez vite! Dommage!

Le fan-club-très bobo et plus très jeune-de Fanny Ardant applaudit fort, le reste du public beaucoup moins!

Philippe du Vignal

 Le spectacle s’est joué au Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, Paris VIIIème du 18 au 22 octobre.

 

 

 

 

Légendes de la forêt viennoise d’Ödön von Horváth, mise en scène de Yann Dacosta


Légendes de la forêt viennoise d’Ödön von Horváth, mise en scène de Yann Dacosta, musique de Pablo Elcoq, d’après Johann Strauss II, texte français d’Hélène Mauler  et René Zahnd

© Arnaud Bertereau Agence Mona

© Arnaud Bertereau Agence Mona

 Avec Geschichten aus dem Wienerwald, un titre emprunté à une valse de Johan Strauss II (1868), le célèbre écrivain de langue allemande, né en Croatie en 1901,  voulut écrire une pièce populaire en trois parties qu’il finit en 1931 et qui fut créée la même année au Deutsches Theater de Berlin. Dans une mise en scène d’Heinz Hilpert, avec des extraits de musiques viennoises célèbres, elle fut jouée par ces grands acteurs que furent Carola Neher et Peter Lorre à qui Hitler écrivit personnellement. Il le félicita entre autres pour son personnage dans le célèbre M. le Maudit (sorti aussi en 1931!) et lui dire qu’il pouvait revenir en Allemagne… malgré son origine juive. La réponse fut cinglante: « L’Allemagne a déjà un assassin de masse et il n’y a pas de place pour un deuxième. » Hitler ne lui pardonna jamais!

Publiée la même année-son auteur reçut le prestigieux le prix Henrich von Kleist-la pièce fut aussi l’objet de critiques virulente: à Vienne, on lui reprocha de donner une fausse image de l’Autriche, et à Berlin, de ridiculiser les patriotes allemands! Après l’annexion de l’Autriche par Hitler, l’écrivain se réfugie à Budapest, puis vécut en Tchécoslovaquie, en Suisse, en Italie… Ödön von Horváth viendra en 1938 à Paris rencontrer son traducteur mais le 1er juin, par une soirée de violent orage, il revenait du Théâtre des Champs-Elysées, où il avait vu… une opérette, quand il fut tué par la  chute d’une branche d’arbre devant le théâtre Marigny !

Avec cette pièce, il avait visé juste en mettant en garde son public contre un fascisme insidieux qui gangrénait déjà les sociétés allemande et autrichienne: «Rien ne donne, disait-il, autant le sentiment de l’infini que la bêtise. »Peter Handke l’admire beaucoup, le trouve “meilleur que Brecht » et le compare à Anton Tchekhov et à William Shakespeare…  ridiculise en effet ici avec des dialogues au comique acidulé dont les personnages vivent dans une Autriche-son pays natal-en pleine débâcle économique mais aux couleurs d’opérette. Par exemple, La Grand-mère: « Aller faire un enfant avec une souillon! Ce à quoi, Alfred répond cyniquement: « C’est des choses qui arrivent. »

Cela se passe vers les années 1920, à Vienne dans un quartier populaire avec ses petites boutiques. Marianne, la fille de Magicus, un marchand de jouets, va épouser son voisin, le boucher Oscar. Ils se fiancent au cours d’un pique-nique en forêt mais elle tombe vite très amoureuse d’Alfred, un garçon douteux qui joue aux courses et qui vit aux crochets de Valérie, son amante, la cinquantaine donc plus âgée que lui, qui tient une boutique de tabac-journaux.
Marianne s’enfuira avec Alfred. Mais à la maison, pas d’argent et un bébé à élever: Alfred ne gagne  pas sa vie et obligera sa compagne à envoyer l’enfant chez sa mère et sa grand-mère qui vivent à la campagne. Mais le bébé y mourra, dans des conditions douteuses, d’un refroidissement. Sans un sou pour vivre, Marianne refuse alors de faire le trottoir comme de nombreuses jeunes ouvrières, mais accepte de danser nue dans une  boîte de nuit. Son père vient y passer une soirée  avec un ami viennois émigré aux Etats-Unis, et de Valérie qui vit maintenant avec Éric, un étudiant juriste proche de l’extrême-droite. Déjà très imprégné et en colère, Magicus va découvrir l’activité de Marianne qui essaye de piquer à son ami un billet de cent schillings, et qui se retrouvera en prison. Valérie réussira malgré tout à réconcilier Marianne et son père. Retour à la case départ : Oscar le boucher propose alors à nouveau à Marianne de l’épouser. Une  fin bien amère pour une pièce déjà teintée d’amertume!

La pièce-peu souvent jouée- il y a quelque vingt personnages!- fut très bien montée par André Engel à Bobigny puis par Alexandre Zloto au Théâtre du Soleil. Avec, à chaque fois, un beau succès. Et il y a trois ans au Théâtre de la Colline, dans une mise en scène par Michael Thalheimer (voir Le Théâtre du Blog). Ödön von Horvárth  détourne habilement mais sans aucun compromis, la forme même du volksstück (pièce populaire), pour montrer la brutalité collective d’un peuple à travers les comportements d’hommes et de femmes, derrière la façade d’opérette de son pays natal, l’Autriche. «Dans toutes mes pièces, je n’ai rien embelli, rien enlaidi, dit-il, j’ai tenté d’affronter sans égards la bêtise et le mensonge ; cette brutalité représente peut-être l’aspect le plus noble de la tâche d’un homme de lettres qui se plaît à croire parfois qu’il écrit pour que les gens se reconnaissent eux-mêmes. » (…) «Je veux montrer les gens tels qu’ils sont, c’est-à-dire comme je les vois. Je ne les vois pas de manière satirique. Je ne suis pas non plus un auteur comique (…) écrit-il aussi dans son Mode d’emploi (au public).» Tout est dit!

Et, bien entendu, les couleurs acidulées de cette « contre-opérette » qui reste un théâtre populaire, vireront au noir absolu. C’est dire toute la difficulté de mettre en scène ce texte qu’il a situé-on l’oublie trop souvent-il y a déjà un siècle. Depuis le mot opérette a pris un sacré coup de vieux. Autre temps, autre mœurs: seule l’appellation comédie musicale a aujourd’hui droit de cité. Mais les thèmes de Légendes de la forêt viennoise sont plus que jamais d’actualité, avec la montée des nationalismes comme à Prague, et avec celle de l’extrême-droite en Autriche…

Reste donc à trouver  les éléments dramaturgiques pour construire une mise en scène efficace. “Je rêve le spectacle commençant comme une opérette viennoise, festive, colorée, tournoyante, insolente, bordélique, bruyante, irrespectueuse, sauvage, vivante, passionnée, charnelle, sexuelle, dit Yann Dacosta. Puis je la vois s’enfoncer dans l’abstraction, l’aseptisation, le minimalisme, l’assèchement, l’obscurité, la peur, l’anémie, la résignation, la brutalité froide, la violence glaciale. »

Oui, mais voilà de la note d’intention à la réalisation, il y a tout un parcours et pas des plus faciles! Malgré quelques beaux moments-ceux des chansons reprises en chœur par les douze acteurs-et les passages poétiques sur le plateau des musiciens Pauline Denize  au violon et de Pablo Elcoq multi-instrumentiste, on est ici loin du compte. La faute à quoi? D’abord à une scénographie mal maîtrisée où les changements de rideaux et de praticables trop fréquents donnent le tournis et cassent un rythme déjà bien lent qui n’avait pas besoin de cela. Yann Da Costa a effectué quelques coupes mais les scènes en particulier celles de cabaret sont mal jouées et bien trop longues. La  faute aussi à une direction des douze acteurs aux abonnés absents. Pas de véritable unité de jeu et cela criaille souvent! Aucun personnage n’est vraiment crédible, à part Jean-Pascal Abribat (Oscar) et Valérie (Sandy Ouvrier). Dès que cette excellente comédienne apparaît sur le plateau, la pièce devient plus forte. Mais pour le reste, la pièce fait du sur-place

Comment dire aujourd’hui avec ce même texte, l’irrésistible montée des égoïsmes et des puissances de l’argent, comment exprimer en ces temps macroniens, la difficulté qu’ont les riches à être plus intelligents et généreux sur le plan social. On a encore vue cela récemment avec l’installation d’un refuge pour émigrés qui suscita un  véritable tollé chez les riverains d’un beau quartier du XVIème!  La tâche n’est pas facile pour un metteur en scène quand il veut rendre lisible toute la violence qui sous-tend la pièce: la marge de manœuvre est en effet des plus délicates, quand on veut jongler avec des références discrètes à notre actualité et avec, en même temps,un théâtre populaire à l’humour des plus noirs qui a les apparences-mais seulement les apparences-d’une opérette viennoise. En tout cas, près de nous, des collégiens regardaient la chose comme un ovni qui ne leur parlait pas, et s’ennuyaient ferme. Ce qui est toujours mauvais signe…

Yann Da Costa, malgré sans doute un gros travail dont il faut le créditer, a, en fait, bien du mal à maîtriser l’espace, et surtout le temps. La pièce s’étire en effet sur trois heures et coupée par un malheureux entracte, n’en finit pas de finir. Avec de petites scènes se succédant à des petites scènes mais sans le rythme absolument indispensable. Et on ne sent pas, sauf à de rares moments, la dimension socio-politique de la pièce et la montée sournoise du fascisme telle qu’avait voulu la montrer cet écrivain visionnaire. Monter de nos jours Légendes de la forêt viennoise exigerait en fait de repenser absolument toute sa dramaturgie, pour la rendre actuelle, et bien vivante. Ce qui n’a pas été fait ici.  Faute de quoi, le second degré, axe central de la pièce, reste donc évidemment bien pâlichon. Restent des images mais cela ne suffit pas: il y faudrait une autre exigence, une autre audace, et faute de quoi les personnages restent ici comme autant de silhouettes d’un passé bien révolu qui ne nous parlent plus guère.

On ne sent jamais la grande pauvreté, le malaise et la lutte de toute une jeunesse qui a peur, et à juste titre, d’être sacrifiée sur l’autel d’une classe politique et sociale dominante égoïste, peu lucide et qui n’a pas su anticiper. Les jeunes gens d’alors ne pouvaient alors trouver d’autre échappatoire que dans l’exil ou dans un parti fasciste pour avoir une véritable identité: un avertissement que l’on ne sent pas ici et qu’a voulu donner le visionnaire Ödön Von Horváth. Il aura pressenti le second conflit mondial quelque dix ans avant mais ne l’aura heureusement pas vu.
Donc, vous l’aurez compris, aller voir cette mise en scène ne fait pas partie des priorités et une pièce comme Légendes de la forêt viennoise mérite beaucoup mieux. A vous de voir…

Philippe du Vignal

Création par la compagnie du Chat Foin, au Centre Dramatique national de Normandie-Rouen, vue le 18 octobre et jouée jusqu’au 20 octobre, au Théâtre de la Foudre, rue François Mitterrand, au Petit-Quevilly (Seine-Maritime).

Le Trident/Scène nationale de Cherbourg, les 8 et 9 novembre. Scène nationale d’Alençon (61) le 15 novembre.  Centre Dramatique National de Vire, le 28 novembre.
Le Tangram/Scène Nationale d’Evreux, le 7 décembre, et Centre Dramatique National de Caen, les 12 et 13 décembre.

 

 

 

Julia d’après Mademoiselle Julie d’August Strindberg, mise en scène et réalisation du film de Christiane Jatahy

 

Julia d’après Mademoiselle Julie d’August Strindberg, mise en scène et  film de Christiane Jatahy

 Crédits Marcelo Lipiani

Crédits Marcelo Lipiani

 L’union sexuelle durable entre personnes de classe sociale et de couleur de peau différentes, semble bien difficile, même si les esprits sont aujourd’hui plus ouverts. « Je me suis laissé séduire par un sujet, qu’on peut dire étranger aux luttes partisanes d’aujourd’hui, dit August Strindberg, puisque le problème de la grandeur ou de la décadence, le conflit du haut et du bas, du bon et du mauvais, de l’homme et de la femme restera d’un intérêt durable… Mais tout d’abord, il n’y a pas de mal absolu. La ruine d’une race fera le bonheur d’une autre qui s’élèvera, et les alternances d’ascension et de chute sont un des principaux agréments de la vie, puisque le bonheur ne tient qu’à une comparaison ». Cela en a dit long sur les mentalités des années 1880!

August Strindberg donnait plusieurs explications à la triste destinée de Julie: le suicide de sa mère, une éducation paternelle erronée, et «sa propre nature et la puissance de suggestion que le fiancé exerce sur un cerveau faible et dégénéré». C’est la nuit de fête de la Saint-Jean et le père de Julia est absent mais il y a aussi l’excitation de la danse, le pouvoir érotique des fleurs, une chambre retirée et l’audace d’un mâle surexcité. La Brésilienne Christiane Jatahy transpose les personnages d’August Strindberg, dans la luxuriance d’une grande propriété carioca : un abîme entre la nymphette Julia, une aristocrate blanche et Nelson, le domestique noir de son père.

Théâtre, et film avec des images du passé enregistrées, et celles du présent…Paulo Camacho, assis ou allongé, tourne, caméra à la main, les scènes les plus significatives, et les acteurs, placés comme pour un tournage, jouent aussi en direct les personnages. Sur l’écran central, l’intérieur d’une favela dans les quartiers chics de Rio-de-Janeiro. La petite Julia est filmée dans le jardin du domaine familial-théâtre dans le théâtre-alors que l’enfant noir du jardinier en est exclu, hors-champ!

Devenue une riche jeune femme-interprétée avec fougue et sincérité par Julia Bernat, Julia a conscience de sa supériorité sur le chauffeur noir de son père (Rodrigo Dos Santos) l’adolescent d’autrefois. Le châssis central s’ouvre et laisse apparaître d’autres espaces: la cuisine où sévit Cristina, l’épouse de Jelson (Tatiana Tiburcio)  dans les images de la vidéo, car la fidèle et loyale cuisinière n’apparaîtra jamais sur le plateau, mais on peut voir  aussi la chambre du chauffeur et celle de Julia, refuges où les partenaires se rejoindront. Dans une chaleur torride, propice à un désir sexuel des plus crus, que capte la caméra…

Julia, lassée et désespérée, demandera au cadreur de cesser de filmer avec autant d’impudeur. Impudique,  elle l’est en effet, avec une envie d’en découdre avec le chauffeur mais elle n’en évalue pas les conséquences: elle sera rejetée par les autres car elle a transgressé l’interdiction quand son père s’est absenté. Une fois l’acte sexuel consommé-que nous observons comme des voyeurs-la jeune femme est de nouveau dominante, ce qu’elle n’était pas quand elle faisait l’amour. Elle insulte et humilie maintenant son partenaire habité par un instinct d’infériorité et qui se tait. Mais la violence de cet accouplement sexuel s’arrête, quand les partenaires se parlent; ici, la brutalité et les coups ne sont jamais montrés ni incarnés…

Julia, une belle performance avec des artistes engagés.

Véronique Hotte

Le spectacle a été joué au CENTQUATRE, 5 rue Curial, Paris XIX ème,  du 18 au 22 octobre.

Teatro Nacional Donna Maria II à Lisbonne, du 4 au 6 mai.

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