Le Tartuffe de Molière, mise en scène de Peter Stein

©Pascal Victor/ArtComPress

©Pascal Victor/ArtComPress

 

Le Tartuffe de Molière, mise en scène de Peter Stein

 

La biographie de Molière de Georges Forestier publiée ce mois-ci, révèle les difficultés d’autorisation du Tartuffe par Louis XIV : la pièce fut créée en 1664, avant une seconde version en 1667, puis une troisième en 1669. « Car prêcher « la vie en Dieu », comme le faisaient les adeptes de la dévotion, revenait à recommander l’anéantissement de soi et la pratique de l’humilité, de la pauvreté, de la pénitence, de la chasteté. Ce qui impliquait de tourner le dos à la vie mondaine, gouvernée par la recherche du plaisir, et aux conceptions galantes qui recommandaient la modération en tout, et notamment … en matière de religion. »

 Des différences entre les première et  seconde versions apparaissent,: le nouveau Tartuffe, escroc endurci, loin de se laisser chasser, une fois démasqué, comme le naïf et penaud directeur de conscience  du texte primitif, se révèle le vrai maître de la maison d’où on veut l’expulser. Molière pousse aux limites extrêmes le jeu d’une donation à un intrus.« Quand commença 1669, on attendait toujours Tartuffe… On dût vivre de reprises jusqu’à ce que le roi se décide enfin à dire oui à la pièce. Fort de l’aval de Louis XIV, Molière était satisfait : il avait pu afficher sa pièce sous le titre L’Imposteur ou le Tartuffe, qui combinait les deux titres interdits et annonçait que Tartuffe avait recouvré son nom, un temps effacé au profit de Panulphe ».

 En signe d’apaisement, Louis XIV avait fait frapper le 1er janvier 1669 une médaille commémorant « la Paix de l’Eglise », mais il attendait un signe ultime pour pouvoir tourner définitivement la page, et le 3 février, tombent deux «brefs» remis par le nonce du pape Clément IX. Il se déclarait satisfait de la soumission et de l’obéissance des quatre évêques jansénistes un rien excessifs…  Et Louis XIV annonça le lendemain à Molière qu’il l’autorisait à représenter la pièce.

 Ici, Tartuffe (Pierre Arditi), avec tout la morgue distanciée qu’on lui connaît, ne craignant pas de blesser les bienséances quand il s’adresse à la maîtresse de maison, goujat au possible, s’amuse avec  sournoiserie tranquille. Il fait perdre la raison au maître de céans, un Orgon incarné par le très humain Jacques Weber, grugé dans sa passion aveugle pour lui…

 Isabelle Gélinas est une belle épouse, respectable et élégante et Manon Combes, une servante facétieuse qui n’a ni son regard ni sa langue dans sa poche ; Madame Pernelle ( Catherine Ferran) est une mère austère,  entièrement dévouée à Tartuffe. Jean-Baptiste Malartre se glisse à merveille dans le rôle du beau-frère, honnête homme et courtisan, et Félicien Juttner est le jeune fils fougueux d’une famille bouleversée par la présence pesante de cet intrus hypocrite.

Dans une scénographie d’un blanc lumineux à deux niveaux avec un large escalier tournant, les personnages de la plus belle pièce de Molière se meuvent avec grâce, comme dans la clarté d’une mise en relief. Quand les compagnons déménageurs, vêtus du noir traditionnel et d’une capuche, la corde enroulée sur le dos, surgissent pour jeter les propriétaires hors de chez eux, ils rappellent de façon effrayante des figures fondamentalistes.

 De même, belle image finale quand apparaît l’Exempt, émissaire du Roi : sur le lointain, un soleil de rayons dorés s’installe majestueusement. Tartuffe, diable terrorisant, est ligoté, et en costume noir à capuche, et emmené en Enfer. Bref, la mise en scène de Peter Stein est un beau travail…

 Véronique Hotte

 Théâtre de la Porte Saint-Martin, 18 boulevard Saint-Martin,  Paris X ème.  T. : 01 42 45 53 66.


Archives pour la catégorie critique

ObsolèteS, par Gravitation/ A demain, j’espère

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ObsolèteS, par le collectif A demain, j’espère

 

« On lâche rien ! » entonnent Alexis HK et les Saltimbanks. Une enceinte pourrie crache le fameux air des manifs. Difficile dans ce gloubi-boulga globalisé qu’est devenu notre monde de croire encore la lutte possible. Quel discours tenir? Quelle forme, la résistance pourrait-elle revêtir?  Les comédiens cherchent des solutions. Issus de la compagnie Gravitation, ils sont deux hommes et trois femmes à avoir fondé ce nouveau collectif théâtral. Bien décidés à en conserver l’esprit participatif, ils poursuivent leurs rêves de lendemains qui chantent, comme en témoigne leur nom, A demain, j’espère, inspiré de la dernier réplique du film de Chris Marker tourné en 1967 à la Rodiacéta de Besançon.
 Cette œuvre avait provoqué la naissance du groupe Medvedkine, avec des ouvriers qui, épaulés par le cinéaste, avaient osé filmer leurs conditions de travail et diffuser leurs propres réalisations.
La phrase A bientôt, j’espère, lancée face caméra, déclarait la guerre au patronat. Le ton est donné! On l’aura compris, ici, pas de dominant (enfin… on essaie !). Dans la lignée des mouvements des années soixante donc, mais aussi de l’éducation populaire, d’associations comme ATTAC ou des rassemblements type Nuit Debout, on s’intéresse au cheminement et à l’efficacité de la pensée collective. En ligne de mire, le public : s’interroger sur sa place et sa participation, s’adresser au plus grand nombre, recréer une agora qui permette d’échanger et de penser ensemble.

 Le festival Salins-sur-Scènes, niché dans un écrin de collines jurassiennes et organisé par les Urbaindigènes, une troupe de théâtre de rue acrobatique, offre un cadre idéal, bucolique et familial, à cette toute fraîche création. Sur une placette, dans les hauteurs de la ville, une réunion publique peine à débuter. Vraie consultation ou mystification ? Des gradins en bois et en hémicycle font face à une grande tablée que reconnaîtront tous les habitués des lieux alternatifs : gobelets en plastique, mauvaise bière, rouleau de scotch, cartons de récupération, paquet de confiseries au soja bio, impatience des participants qui tirent à qui mieux-mieux sur leur cigarette électronique. L’installation progressive feint l’à-peu-près et brise le quatrième mur, en sollicitant directement les spectateurs.

 Les derniers bancs sont installés à vue et la charte affichée. 1. La parole est libre. 2 . Tout le monde peut ajouter un point à la charte. 3. Si tout le monde s’y met, personne ne se fatigue… Et c’est parti pour la réunion ! Esthétique vériste à mourir de rire : vrais prénoms des comédiens, recherche d’un nom à donner au mouvement, avec vote épique, inévitable coupage de cheveux en quatre, crises de nerfs…  Les tics langagiers et gestuels des altermondialistes et autres militants sont à la fête. Tout ici est millimétré pour qu’on y croie, jusqu’aux larsens. Du faux improvisé et du théâtre pauvre comme aiment à feindre le pratiquer Les Chiens de Navarre ou d’autres compagnies de théâtre de rue. Le sujet : l’obsolescence des choses et des êtres. Ou comment lutter contre le grand capital qui bouffe la planète et nos énergies individuelles. On taira les superbes trouvailles de la troupe jamais à court de séquences pédagogiques pour relancer le débat. Mais on peut vous assurer que « c’est hyper fort », comme dirait un des personnages caricaturaux, et pourtant si pertinents, de cette fine équipe. On y vulgarise du Bourdieu et Le Monde Diplo de l’année dernière pour réfléchir au système libéral qui rend nos vies si pathétiques.

Ce spectacle, jusque dans son humilité et son ironie, paraît révélateur du découragement des citoyens et des milieux artistiques : condamnés à toujours chercher comment dire la nécessité de comprendre les migrants, de sauver notre environnement, de lutter contre le cynisme du pouvoir et les multinationales qui nous détruisent littéralement.
Les mots semblent usés, les sonnettes d’alarme tirées depuis si longtemps… A quoi bon agir ? Et pourtant! Avec ce dispositif auto-réflexif et drolatique, ObsolèteS tape là où ça fait mal  et où résident encore les possibles. Très attachants, pas démagos (de nombreuses scènes bien saignantes rendent le public hilare !), interrogeant jusqu’à la peine de mort pour les patrons du CAC 40, les cinq acteurs se montrent nos compagnons d’infortune. Traversés par des doutes, névroses, mauvais sentiments, et bonnes intentions, ils exhibent leur impuissance avec humanité. Les spectateurs sentent bien qu’ils sont vraiment convoqués… jusqu’à la surprise finale ! Le rythme varie au gré de sollicitations du public qui sont autant de prises de risques et d’ouvertures, parfois bancales ou décalées, forcément.

Le sketch sur la fameuse «part du colibri», quelle réussite ! Naïve volonté de faire au mieux, esthétique de bric et de broc, énergie fabuleuse et sincère… Il concentre tout l’esprit de la lutte écologique et du faux amateurisme de la compagnie qui aboutit, l’air de rien, à des réflexions très fines (les déboires de Pierre Rabhi ne sont jamais nommés, mais on y pense… Comme on sourit à l’écoute de Renaud: « On les a récupérés, oui, mais moi, on m’aura pas» !). Bien vu cette confiance en l’esprit critique du public ! Les comédiens en grande forme, mouillent le maillot dans des rôles criants de vérité. Voilà du vrai spectacle populaire, vivifiant et provocateur : un beau boulot collectif !

 Stéphanie Ruffier

 

Spectacle vu au festival Salins-sur-Scènes organisé par les Urbaindigènes le 29 septembre.

Festival Du Bitume et des Plumes à Besançon, les 6 et 7 octobre.
L’Abattoir, Chalon-sur-Saône (71), le 23 novembre.
Résurgences / La Saison-les Rives (34) le 14 décembre.
Association Rudeboy Crew, Belbezet (48) le 15 décembre.

Catherine Fornal, comédienne d’ObsolèteS, jouera son solo Méchanceté le 6 octobre.

 

The Idiot conception et chorégraphie Saburo Teshigawara.

Japonismes Festival d’automne

The Idiot, conception et chorégraphie de Saburo Teshigawara.

 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Ce chorégraphe dont nous avions apprécié le travail sur  plusieurs grandes scènes parisiennes (voir Le Théâtre du blog) découvre la nouvelle salle Firmin Gémier, bien adaptée à ce duo intimiste d’une heure, inspiré de L’Idiot de Fiodor Dostoïevski. «Je savais, dit-il, qu’il était impossible de créer une chorégraphie tirée d’un tel roman. » Pourtant, il réussit, en dansant avec sa muse, Rihoko Sato, à rendre remarquablement lisibles la solitude du personnage et ses fractures intérieures…

 Saburo Teshigawara, ici danseur et chorégraphe, a aussi conçu le collage musical, les costumes, les lumières. Il fait bouger nos repères habituels, en mettant tous ces éléments en mouvement pour produire un concentré d’émotion vraie.

Les musiques de Serguei Prokofiev, Piotr Tchaïkovski, etc., se chevauchent et reviennent en boucle comme pour une valse éternelle, et les lumières changeantes soulignent une danse en constante mobilité. Rihoko Sako, en robe longue ou en costume de tulle, semble voler, gracieuse et fluide. Saburo Teshigawara hume les effluves parfumées de cette dame en noir qui tournoie autour de lui : il la cherche, la perd et la retrouve. Quand il reste seul dans la pénombre, traversé de convulsions incontrôlables, sa douleur, communicative, nous émeut profondément. Fragiles et solitaires, les danseurs, transformés parfois en pantins désarticulés, nous impressionnent par l’humanité qu’ils  donnent à leurs personnages.
Nous retiendrons surtout de cette belle performance les gestes d’amour : des mains qui se frôlent, une tête qui se penche, une hanche qu’un bras accompagne tendrement… Une soirée exceptionnelle conclue par des saluts d’une extrême délicatesse, avec une danse généreuse, toute de désespoir et de passion. A recommander aux amoureux du spectacle…

Jean Couturier

Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 place du Trocadéro, Paris XVI ème jusqu’au 5 octobre.

 

Chandâla, l’impur, Mise en scène, texte et traduction (tamoul/français) de Koumarane Valavane.

©Cristophe Pean

©Christophe Pean

Chandâla, l’Impur, mise en scène, texte et traduction de Koumarane Valavane. (en français et en tamoul, surtitré en français)

«Cher Monsieur Shakespeare, nous allons jouer votre pièce dans le contexte des castes», annonce une voix, avant que ne retentisse la célèbre musique de  Shigeru Umebayash pour le film In the Mood for love de Wong Kar-Wai. Avec cette adaptation haute en couleurs de Roméo et Juliette,  une histoire d’amour entre un Intouchable et une jeune Brahmane, le Théâtre Indianostrum de Pondichéry, nous offre un magnifique spectacle qui dénonce, sous les formes traditionnelles du théâtre indien revisitées à l’aune de la modernité. la violence sociale contemporaine.

Selon le livre sacré de Manou, créateur de l’humanité : «Au sommet de la pureté, se trouvent les Brahmanes, au-dessous d’eux, les Ksatriya, les guerriers, puis les Vaisya, les marchands, enfin les Sûdras, les serviteurs.  Une cinquième catégorie, les Chandâla, les Intouchables, sont exclus, car susceptibles de polluer la pureté des lieux, de l’air, des objets» . Aujourd’hui en Inde, ils sont deux cents millions (18 % de la population!), à être victimes de nombreuses discriminations et condamnées aux viles tâches : éboueurs, égoutiers, chargés de la crémation des corps… Comme le père de Jack notre Roméo, tombé amoureux de Janani (Juliette), fille de Brahmanes ultra-conservateurs. Aux destinées des jeunes gens, préside le dieu Amour: descendu du ciel avec son arc et ses flèches, qui conduira le cortège nuptial au guidon d’un rickshaw.

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©Christophe Pean

« Nous adaptons chaque élément de la pièce de Shakespeare au système des castes», dit Koumarane Valavane. Tout y est, mais transposé : la rencontre au bal masqué se fait dans un cinéma porno; la scène du balcon a lieu sous les jupes de la nourrice, jouée par l’hilarante clown et danseuse française,  Marie Albert, qui a rejoint la troupe indienne pour la création de Chandâla, l’impur et qui appris le tamoul.
Le spectacle convoque tous les arts du théâtre indien. Pour la scène nuptiale, les comédiens dénudent avec délicatesse leurs effigies de bois et d’étoffe, imaginées par le maître des marionnettes K. Periyasamy. Le chorégraphe Sathish Kumar réussit à mêler danse traditionnelle, kathakali et hip-hop en passant par quelques citations de West Side Story ou des comédies de Bollywood. La musique de Saran Jith puise aux racines des percussions du Kerala. Les chants gaana de David Salamon, proches du rap, proviennent de la communauté des Intouchables. Ces deux musiciens interprètent les compagnons de Jack. La plupart des comédiens excellent dans la gestuelle traditionnelle à l’instar de Purisai Sambandan : ce grand maître de therou kouthou, une forme de théâtre qui mêle le chant, la danse et le jeu, et qui  a collaboré avec Ariane Mnouchkine pour  Une chambre en Inde. Et Vasanth Selvam, un des fondateurs du Théâtre Indianostrum…

Le cinéma où se déroulent certaines séquences, sert aussi de toile de fond à la pièce, avec des intermèdes extraits de bandes-annonce de films d’action calqués sur les blockbusters hollywoodiens ou des publicités projetées pendant les entractes dans les salles obscures indiennes. Cette violence du septième art fait écho à celle de la société, présente en arrière-plan de la pièce, et de la fable shakespearienne. On entend à plusieurs reprises le témoignage de Kwasalya, une jeune femme dont l’amoureux a été assassiné par des tueurs, sur l’ordre de ses parents. Elle a porté plainte et son père a été condamné à mort pour avoir commandité le meurtre. «C’est la première fois, précise Koumarane Valavane, et cette jeune fille est en train de se battre pour une loi contre les crimes d’honneur.»

Car, au pays où Ram Nath Kovind, un Intouchable, a été élu président de la République en 2017, les crimes d’honneur persistent. La forme bon enfant et un peu kitsch que prend ici la tragédie shakespearienne avec des séquences dansées,  des couleurs vives, des cortèges fleuris n’est que la  façade ironique de drames quotidiens et bien réels. Pour le metteur en scène: «Le spectacle touche un sujet sensible, et le texte reste très documenté ; quatre-vingt dix pour cent des éléments contenus dans la deuxième partie sont vrais mais les Indiens ne les connaissent pas.» Il craint de choquer des communautés par certains détails, quand ils joueront en Inde, « car il y a des allusions à d’autres castes qui se reconnaîtront ».

 Le Théâtre Indianostrum, créé en 2007, veut promouvoir un théâtre moderne dans une continuité culturelle. Il possède aujourd’hui une petite scène, à Pondichéry, la salle Jeanne d’Arc,  un ancien cinéma français. D’où son nom complet: Indianostrum Pathé-Ciné Familial. Koumarane Valavane, franco-indien et ancien membre du Théâtre du Soleil, a invité en 2015 Ariane Mnouchkine et son École Nomade. Naîtront de ces échanges, la création d’Une chambre en Inde par le Théâtre du Soleil, et celle d’un diptyque amoureux Chandâla, l’impur puis Dounia, mon amour ! par le Théâtre Indianostrum.

 A l’issue de trois heures avec entracte, cette troupe polyvalente et généreuse a reçu un accueil enthousiaste à Limoges. Mais dommage, le spectacle, coproduit par le Théâtre du Soleil, les Francophonies en Limousin et le Théâtre de l’Union, ne se jouera que trois soirs à la Cartoucherie de Vincennes. Raison de plus pour s’y précipiter !

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 30 septembre le au Théâtre de L’Union à Limoges.

Et du 5 au 7 octobre, Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre.  Et en novembre et  décembre au Théâtre Indianostrum à Pondichéry et dans plusieurs villes indiennes.

Les Francophonies en Limousin se poursuivent jusqu’au 5 octobre

Véro 1ère, Reine d’Angleterre / Cie 26 000 couverts

Véro 1ère, Reine d’Angleterre  de Gabor Rassov, mise en scène de Philippe Nicolle

7a7b39e22a4c4339cd2d6b70add634La  compagnie 26 000 couverts,  pour sa nouvelle création, nous reçoit chez eux, à la Caserne devant le hall 38 où  on a installé une petite scène au plancher incliné, ressemblant à une baraque foraine, entourée de deux caravanes qui servent de loges aux comédiens.

Le public prend place sur des gradins et sur des tapis. Pendant ce temps, la famille foraine des Stutman se prépare. Un de ses membres passe une musique d’ambiance de dance floor et joue à l’annonceur avec un effet de réverbération irrésistible. La représentation qui commence avec des saynètes est en deux parties de cinquante minutes, avec un entracte. « Les célèbres Mélodrames Stutman, une des dernières familles du théâtre forain, vous présentent leur plus grand succès : Véro 1ère, Reine d’Angleterre. L’extraordinaire destin de Véronique, qui n’osait se rêver gérante de Franprix, et qui finira pourtant reine d’Angleterre: une fable aussi morale que perverse où l’on retrouve des larmes, du sang, de la magie, des massacres et des merveilles. Frissons, stupeur et crises de rires garantis. Attention ! La direction ne rembourse pas les mauviettes ! »

Le programme est lancé, avec des personnages hauts en couleur, et en roue libre. Quatre des huit  comédiens jouent une dizaine de rôles et, surprise, nous retrouvons ici le grand Denis Lavant qui fait du Denis Lavant ! Ce comédien a une facilité déconcertante pour passer d’un registre à l’autre,  tel un caméléon. Son alter ego Léo Carax avait bien exploité ce potentiel dans le film Holly Motors. Comme chez James Thierrée, Denis Lavant est employé comme une espèce de bête foraine à la limite du geek (au sens forain du terme). Il y a, dans le spectacle, un côté à la fois  horrible et fascinant, à la marge et que l’on retrouve dans les freak shows. Inévitablement, les comédiens sont dans la caricature et cabotinent un maximum pour ramener le mélodrame à sa fonction primitive, avec toutes ses invraisemblances. Gabor Rassov a annoncé la couleur : « Je vous promets une flopée de coups de théâtre. J’en ai mis autant qu’il est humainement possible de le faire. Il y a même une scène où il y en a quasiment plus, que de mots. » Avec rebondissements à gogo, jusqu’au malaise ! Sur ces bases artificielles, évolue une dramaturgie en une dizaine de tableaux inégaux.

Nous suivons donc ici les aventures rocambolesques de Véronique, pauvre fille des bas quartiers, livrée à elle-même avec un nouveau-né, et de nombreux amants de passage. Tous périront dans d’atroces souffrances  mais son fils, lui, ressuscitera plusieurs fois ! Elle-même sera tuée mais, après l’administration d’un sérum dans un hôpital, elle reviendra à la vie et se verra proposer trois demandes en mariage.

Une fois Reine et donc arrivée au pouvoir, les problèmes arriveront et le peuple demandera sa tête.  Condamnée à mort, elle sera décapitée par un bourreau sado-lubrique. Une grande guillotine est amenée sur scène, et la tête de Véronique placée dans le trou. Soudain, la lame descend et tout le corps s’escamote, alors que dans le tour de magie classique, on laisse clairement visible la découpe au niveau du cou. Parmi les décapitations réalisées par les illusionnistes depuis le XVIII ème siècle, celle de Rubini était particulièrement morbide car montrée sous un jour sérieux et terrifiant.

Le spectacle finit par un moment surréaliste: on voit la tête  coupée de Véro léviter dans les airs et rejoindre le royaume des morts pour retrouver son fils défunt sous les traits d’un squelette fluorescent. Ce tableau, dans la pure tradition du « théâtre noir »  est un petit moment de non-sens macabre bd’une réjouissance absolue, malgré ce soir-là des problèmes techniques de manipulation.« Une histoire qui se termine bien, malgré la mort qui réunit mère et fils »:  une conclusion savoureuse dite par Denis Lavant, dans une dernière tirade…

 Comme d’habitude, Les 26 000 couverts explorent les limites de la représentation  dans la tradition du théâtre de rue, avec une liberté de ton vivifiante… mais un brin répétitive. Les spectateurs, dans un entre-deux bancal, ne savent pas très bien où se situe la, ou les scènes, ni comment se positionner par rapport aux comédiens placés dans une mise en abyme. A la fois déroutés mais complices malgré eux d’un système retors et séducteur qui  les oblige à prendre part au spectacle. On se  souvient, entre autres, de ce pénible Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare, où le public attendait pendant un long moment debout, et parfois dans le froid et sous la pluie, comme au festival d’Aurillac… sans jamais être admis à pénétrer dans la salle.

 Le système du théâtre dans le théâtre, usé jusqu’à la corde, ne surprend plus vraiment, ou par intermittence! La faute à une dramaturgie qui ronronne, à des situations stéréotypées et des dialogues au ras des pâquerettes. Même si «c’est pour rire»,  avec un second, voire un troisième degré, Philippe Nicolle et sa bande, à force de tirer sur la même ficelle, finissent par produire l’inverse de ce qu’ils voudraient dire. Leur jeu volontairement amateur se retourne contre eux, et on va alors jusqu’à douter de leur professionnalisme !

Mais par ailleurs, Véro 1ère, Reine d’Angleterre est assez pertinent avec son côté attraction  et reprend les codes des stands forains, en proposant une sorte de boîte à illusions d’où immerge des surprises avec de belles idées de scénographie et des effets spéciaux bricolés. Le spectacle, encore en rodage, manque de rythme mais on voit  mal comment il pourrait évoluer: il  se complait trop dans une caricature facile des mélodrames…

Sébastien Bazou

Spectacle vu à la Caserne, hall 38 à Dijon (Côte d’or) le  21 septembre

Du 5 au 6 octobre  à Tournefeuille.

 Du 10 au 11 mai  à Clermont-L’Hérault.  Du 14 au 17 mai à Saint-Christol-lès-Alès.  Et du 21 au 23 mai à Chenôve. 

 

 

Sébastien Bazou

www.artefake.com

Avidya –L’Auberge de l’obscurité, texte et mise en scène de Kurô Tanino

© Avidya

© Avidya

 

Festival d’Automne à Paris: Japonismes 2018

Avidya-L’Auberge de l’obscurité, texte et mise en scène de Kurô Tanino

Cela se passe dans une petite auberge de montagne, Avidya, coupée du monde contemporain et où on peut se baigner dans une eau de source thermale : le luxe pour tous mais dans des conditions rustiques. Avidya, en sanskrit le premier des douze maillons du bouddhisme représentant la vie de l’homme, signifie aussi obscurité. C’est ici dans un huis-clos, une sorte de conte teinté de philosophie, toujours  à la frontière du quotidien réaliste et de l’imaginaire.

Deux marionnettistes arrivent de la ville, le fils et le père, un nain aux longs cheveux, pour présenter leur spectacle. Invités par le propriétaire… Mais personne n’est au courant pour les recevoir. Ils attendant dans le petit hall d’accueil et se réchauffent un peu auprès d’un petit poèle. Une vieille femme leur dit quand même d’entrer. Il y a ici plusieurs autres personnages dont Matsuo, un homme qui perd la vue, et deux geishas, l’une jeune et l’autre plus âgée,  qui vont jouer du shamisen. Ils semblent résider pour un certain temps dans des grandes chambres collectives, l’une pour les hommes, et l’autre pour les femmes.

 Dans une grande salle avec bassin pour se baigner où l’on pénètre par un vestiaire, règne un «sansuke». Jusque dans le milieu du XIX ème, il était chargé de  prendre soin des clients, de les laver et parfois, avec l’accord tacite du mari, de faire l’amour avec une cliente pour qu’elle tombe enfin enceinte… « J’ai fait apparaître un « sansuke » dans ma pièce, dit Kurô Tanino, un métier disparu que la plupart des Japonais ne connaissent même pas: il s’agit de renforcer le caractère coupé du monde de cette auberge. De même, il n’existe plus aujourd’hui que de très rares sources gratuites ouverts au public comme ici. »
L’auteur et metteur en scène nous parle un peu comme Anton Tchekhov d’un monde ancestral qui va disparaître et dont les personnages ont la nostalgie, même si les gens du village souffrent de problèmes de santé. Dans les vapeurs du bain collectif, on dit que l’auberge est condamnée pour laisser place à une  ligne de TGV… 

Belle scénographie de Michiko Inada et Kurô Tanino qui ont  conçu de façon très réaliste les quatre lieux de cette auberge- en fait presque le personnage principal-  où se déroulent les tranches de vie de cette pièce étrange sur un plateau tournant. Un dispositif qui a toujours  quelque chose de magique et permet de changer d’angle et de voir les personnages autrement, comme presque de l’intérieur. Dans une sorte de cycle où on entre facilement dans l’intimité des personnages que l’on voit parfois nus, et qui semblent avoir habité longtemps et comme chez eux, dans cette simple auberge rurale plongée dans la nature, totalement à l’écart d’une ville. Mais tout le charme et la paix de ce lieu -on le sent bien- vont disparaître quand les villageois devront supporter le vacarme du TGV.

  Le spectacle doit beaucoup à la grande présence de tous les comédiens, et plus particulièrement de cet acteur nain dans ce spectacle lent, où les silences et les bruits du quotidien ont une place importante. Les dialogues ne sont  pas de la même  qualité que ceux de The Dark master, l’autre pièce de Kurô Tanino jouée ici (voir Le Théâtre du Blog)  mais il y a un sens du temps qui passe et des images parfois fabuleuses. Et cela n’a pas de prix. Kurô Tanino avec Avidya –L’Auberge de l’obscurité nous emmène avec une lenteur bien assumée sur les chemins d’une vie qui s’en va. Consolation, à la fin, une des deux geishas tient un  bébé dans ses bras. Beau symbole:  une auberge est condamnée mais la vie continue malgré les désastres de la modernité. Et le Japon depuis la catastrophe de Fukushima est bien placé pour le savoir…

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué du 25 au 29 septembre, au T2G de Gennevilliers (Seine-Saint-Denis).

Sous les fleurs de la forêt de cerisiers d’Ango Sakaguchi, mise en scène d’Hideki Noda

 Festival d’Automne à Paris: Japonismes 2018

Sous les Fleurs de la forêt de cerisiers, texte mise en scène d’Hideki Noda

10A9373B-6A82-451D-B47B-FDDB2BB17DF0Le metteur en scène japonais et directeur artistique du Tokyo Métropolitan Theatre, avait déjà présenté The Bee en 2014 et Egg , l’année suivante à Chaillot (voir Le Théâtre du Blog), deux spectacles sur la société contemporaine. Sous les fleurs de la forêt de cerisiers est plutôt une peinture fantastique, inspirée par l’ancien Japon. Une pièce fétiche qu’Hikedi Noda avait écrite à partir de deux courts textes d’Ango Sakaguchi (1906-1955) et qu’il a créée en 1989- il avait trente-trois ans- et qu’il reprendra en 1992, puis en 2001.

Il s’agit d’une guerre de succession au Japon au VII ème siècle. Avec, un peu à la façon d’un conte fantastique, une histoire des créatures non humaines qui vont rencontrer des humains. Une occasion pour Hideki Noda de proposer aussi ici une réflexion sur l’Etat, le pouvoir politique. «Chaque pays, considéré comme puissant aujourd’hui, ne s’est-il pas formé, dit-il, en annexant des territoires, au besoin en réécrivant l’Histoire». Et cette pièce, si on a bien compris, parle donc aussi de l’origine même de son pays.
Un puissant seigneur a convoqué trois artisans  pour choisir celui qui sera digne de sculpter la statue de Bouddha qui protégera ses filles : l’aînée Yonagahime (Princesse-Longue nuit) de toute beauté mais cruelle et Hayanehime (Princesse Sommeil-précoce), joyeuse et charmante… En chemin, deux maîtres-sculpteurs vont se faire tuer, l’un dans une bagarre  avec son disciple Mimia (L’Homme-Oreille) et l’autre par Manako (L’œil qui veut le voler). Ces criminels arrivent avec la fausse identité des sculpteurs. Il y a aussi Ôama,  un troisième artisan.

Mimia est attiré, même si il la hait, par Yonagahime. Il commence à sculpter la statue d’un démon. Quand il s’agit de choisir la statue de Bouddha, Yonagahime préfère celle qu’a réalisée Mimio, et qui ressemble à un monstre. Quand elle est placée à l’entrée de la résidence, la porte des démons s’ouvre, et ceux-ci attaquent la capitale du Japon sur lequel va alors régner Ôama. Les démons sont devenus des citoyens. Puis Ôama ordonne à Mimia de sculpter le visage de Yonagahime sur la grande statue de Bouddha. Et sous prétexte d’instaurer l’ordre, il chassera les démons et accusera Mimia d’en être aussi un… Mimio s’enfuira avec Yonagahime dans la forêt, sous les cerisiers en fleurs… C’est du moins l’essentiel de cette intrigue très compliquée, racontée dans le programme mais qui pour nous public français, n’est ni accessible, ni franchement passionnante. On peut se laisser séduire, comme les nombreux Japonais dans la salle par ce spectacle très visuel aux dialogues parfois curieux qui comportent des allusions du genre : «Excusez-moi, vous n’avez pas joué dans une pièce de Tchekhov?», ou des allitérations/jeux de mots : « Pas sidérant, ce sidarkata».

L’ensemble tient d’une sorte d’opéra à grand spectacle remarquablement mis en scène avec trente interprètes, dont plusieurs vedettes, au jeu d’une incroyable précision mais où, on ne sait pourquoi, les acteurs criaillent souvent. Cela dure deux heures et demi avec entracte; on regarde avec plaisir mais impossible d’entrer dans cet univers qui, curieusement, tient parfois de nos opérettes occidentales et d’une B.D.  Nous avons l’impression de ne pas posséder les codes nécessaires!
On s’ennuie? Pas vraiment : il se passe toujours quelque chose sur le plateau, et les moments joués comme ceux dansés par quelque vingt interprètes sont impeccables et remarquablement mis en scène et/ou chorégraphiées sur des musiques de différents styles… Les décors réalistes comme cet énorme Bouddha sont assez  laids, à moins qu’il ne s’agisse d’un second degré qui nous aurait échappé…
Une forme de théâtre joué et dansé, assez étonnant, doté de très gros moyens, sans doute à mi-chemin entre la tradition et une certaine modernité. Mais pas vraiment convaincant. Une occasion en tout cas de connaître ce qui semble bien être un très grand spectacle pour les Japonais. Voilà, mais on vous aura prévenu: ne rêvez pas sur ce titre séduisant, Sous les fleurs de la forêt de cerisiers... Même si elles sont très présentes au début sous forme d’une espèce de rideau et à la fin, volant partout grâce à une importante soufflerie. Cet opéra, influencé par le kabuki, semble aussi correspondre à une sorte d’exorcisation d’une mémoire collective comme Egg, mais  aurait sans doute gagné à être plus clair… du moins selon notre perception occidentale!
Le chorégraphe Sanuro Teschigawara et sa complice Rihoko Sato, eux,  font un tabac avec The Idiot de Dostoïevski, à quelques dizaines de mètres dans la salle Gémier (voir Le Théâtre du Blog).

Philippe du Vignal

Théâtre National de Chaillot, 1 Place du Trocadéro, Paris XVI ème. T. : 01 53 65 30 00.

 

Francophonies en Limousin 2018/2: Jours tranquilles à Jérusalem / Chronique d’une création théâtrale de Mohamed Kacimi

Francophonies en Limousin 2018 / 2

Jours tranquilles à Jérusalem/Chronique d’une création théâtrale de Mohamed Kacimi

« Mardi 11 février 2015. Il neige à Jérusalem. Autour de la table, huit comédiens fument à tombeau ouvert.» Ainsi commence le journal de bord de Mohamed Kacimi, publié  avec une préface du regretté metteur en scène Adel Hakim disparu l’an passé (voir Le Théâtre du Blog). Il nous donne lecture de sa chronique à la fois grave et humoristique d’une aventure de six mois dans des conditions « parfois très difficiles » …`

©Christophe Péan

©Christophe Péan

« En 2015, dit l’écrivain, Adel Hakim, metteur en scène et directeur du Centre Dramatique National d’Ivry, me demande de l’accompagner comme dramaturge pour la création de Des Roses et du jasmin, avec le Théâtre national palestinien, à Jérusalem-Est ».  Dès le début, l’affaire n’est pas simple : la pièce, écrite en français et traduite en arabe égyptien, sera réadaptée en arabe de Palestine, à partir d’un mot-à-mot en anglais! Mohamed Kacimi s’y colle avec l’aide des comédiens : «Jusqu’à la veille de la première, on s’arrachera les cheveux pour nettoyer la traduction des contre-sens et scories. »
« 12 février 2015. Le Théâtre national est un non-lieu géographique et politique… »  Après quelque temps, Hadel Hakim et Mohamed Kacimi affrontent un conseil d’administration qui leur reproche une ignorance totale du problème palestinien,  notamment qu’il y ait seulement deux rôles de Palestiniens sur cinq : « Mathématiquement, cette pièce est juive (…) Seuls des Palestiniens peuvent écrire sur la Palestine ».  Et le couperet tombe : «Nous ne sommes pas des censeurs mais nous ne voulons pas de votre pièce. »

Les arguments des Palestiniens, souvent compréhensibles, sont parfois cocasses: «Salah, le personnage palestinien, possède un atelier de céramique, à Jérusalem. Les Palestiniens font de la poterie, la céramique a été introduite en Palestine par les Arméniens qui ont fui le génocide en Turquie ».  « La pièce, leur dit-on aussi, met en scène la tragédie juive mais elle oublie la tragédie palestinienne.» Kamel El Basha, le comédien qui joue le père, puis le grand-père palestinien, se révolte contre ce comité: «Ils ont tué la politique, l’histoire, le théâtre de ce peuple ! » Il faut aussi gérer le ressenti des acteurs qui doivent se mettre dans la peau de personnages juifs mais, dit l’un d’eux.: « Je tiens à jouer cette pièce pour montrer à nos enfants que nos ennemis ne sont pas des monstres mais des êtres humains comme nous.»

Des Roses et du jasmin, après bien des négociations et sans trop de concessions, voit enfin le jour à Jérusalem en juin 2015, et sera joué ensuite au Théâtre des Quartiers d’Ivry (voir Le Théâtre du Blog). On écoute, avec délectation, ce récit qui plonge au cœur d’un «conflit de dingues». «D’année en année, je vois la paix s’éloigner davantage», conclut Mohamed Kacimi à la fin de sa lecture.  Mais, comme le lui rappelle une  spectatrice déplorant la noirceur de sa pièce : «N’oubliez pas ce que disait Rabi Nahman, de Bratselv: « Il est interdit de désespérer! “  Une version théâtrale de Jours tranquilles à Jérusalem sera créée par Jean-Claude Fall, à Montpellier, la saison prochaine…

©Christophe-Péan

©Christophe-Péan

Fissures, d’après Alma d’Hala Moughanie, et Nuits Inachevées d’Aristide Tarnagda, mise en scène de Mawusi Agbedjidji

Le metteur en scène et auteur togolais a construit son spectacle en tissant  deux pièces mises en chantier au festival L’Univers des mots à Conakry. Des textes qui se croisent par leur thématique : le drame de gens spoliés par «un peuple qui a appris à servir dans l’assiette des autres. » 

La langue économe d’Hala Moughanie évoque  cet achat de terres par une multinationale,   qui ne  laisse que des miettes aux Africains. Sur une place de village, une femme, Alma  chante en langue mina (Togo). Un étranger surgit de nulle part, perdu. Un dialogue succinct s’engage : « Il y a une terre à vendre, et je viens rencontrer le vendeur pour un projet de rizière, une les plus grandes du monde». « Nous avons déjà du riz, lui dit la femme. » La logique d’un commerce mondialisé s’oppose à celle de l’autochtone… Ailleurs, un homme s’apprête à vendre sa terre à un riche promoteur: «Ils n’ont parlé que de banque,  piscine,  supermarché,  belle maison. Mais ils n’ont pas parlé de la colère des étudiants, des écoles publiques fermées, des hectares de terre vendus au Chinois, aux Français.» Autrefois, la vente des terres était interdite dans ce pays…

Nuits inachevées raconte, dans un style plus charnu, l’achat d’une parcelle à une famille de paysans, à bon prix, pour y bâtir un quartier chic de la ville…Entrecoupée de chants togolais en langues mina et ewe, et de musiques pop ou traditionnelles, parfois en surimpression, cette pièce questionne la propriété, la territorialité, et la dépossession des racines natales. Mais un équilibre reste encore à trouver dans cette mise en scène polyphonique présentée comme un travail en cours. Par son chant et sa belle présence, Lady Apoc incarne une Alma insolite, ancrée dans sa terre, face à un étranger venu de nulle part. Une belle image.

La Fureur de ce que je pense d’après Putain,  Folle,  L’Enfant dans le miroir et Burqa de chair de Nelly Arcan,  adaptation et  mise en scène de Marie Brassard

©Michael Slobodian.

©Michael Slobodian.

« La beauté du monde, je pourrais la voir mais je suis trop occupée à mourir», écrivait Nelly Arcan (1973-2009) avant de se pendre, à trente-cinq ans, dans son appartement de Montréal. Habitée par la souffrance, son écriture plonge dans le malheur abyssal d’être femme, belle, mais mal dans une peau trop fragile, image de magazine exposée sur papier glacé aux regards. Hantée par une sœur morte avant sa naissance :  «Depuis toujours installée dans le silence de nos repas ». Poursuivie par la terreur de l’Enfer, de la damnation, promise aux pécheurs par un père puritain et ses récits bibliques culpabilisants.

Ses frayeurs et fantasmes d’enfant reviennent comme des leitmotivs dans le spectacle de Marie Brassard. Au-delà de l’angoisse, Nelly Arcan veut dire « la fureur de ce que je pense », car, lorsque l’on sait que l’on va mourir, on n’a plus aucune raison de pleurer. »

La metteuse en scène québécoise a travaillé quinze ans avec Robert Lepage et a gardé de cette collaboration un sens aigu de l’image et de l’espace. Elle travaille étroitement avec des musiciens et artistes pour créer des atmosphères surréalistes où vidéo, lumière et son occupent une place primordiale. Comme ici, avec  un collage de textes de Nelly Arcan, en sept chants pour six actrices et une danseuse, murées dans des cages de verre superposées, comme autant de cellules de peep-show. Des monologues successifs, sur fond de projections vidéos ou par bribes, simultanément, dans une choralité très bien orchestrée. En contrepoint, une danseuse évolue dans l’ombre, double de la sœur morte ou fantôme de l’écrivaine. Chaque chant exprime une obsession, une angoisse ou un espoir:  autant de facettes de Nelly Arcan, voix singulière et majeure de la littérature québécoise.

Le visuel ne l’emporte jamais sur le texte. La langue de cet écrivaine, écorchée vive, d’une grande beauté, s’articule avec les images, servie par les comédiennes avec une précision horlogère. Portée au théâtre, cette écriture s’entend d’une manière singulière :  «Mes pleurs sont entendus par une foule formée de spectateurs de moi-même, qui expie avec moi les liquides engendrés par la faiblesse, d’ailleurs, tout est vu et entendu par cette foule, la mienne, une foule globale, admirative aussi bien qu’impitoyable, (…) Et souvent, je me poste devant le miroir pour observer, dans l’ambiance tamisée de ma salle de bains impeccable, mes yeux rougis par les pleurs. »
Ces paroles résument un narcissisme fondamental qui peut gêner, malgré la perfection formelle du spectacle. Malgré aussi une dramaturgie qui tourne en boucle sur elle-même, on salue le talent de la metteuse en scène et de ses interprètes…

Mireille Davidovici

Jours tranquilles à Jérusalem, vu le 27 septembre, au bar du Théâtre de L’Union à Limoges.
Le texte est publié par Riveneuve, éditions  Hyperlink.
Fissures vu le 28 septembre à Limoges.
En octobre, dans les Instituts français de Lomé, Cotonou, Ouagadougou, Abidjan…
La Fureur de ce que je pense vu le 28 octobre. Et du 4 au 6 octobre, au Stadsschouwburg, Amsterdam.

Les romans de Nelly Arcan sont parus aux éditions du Seuil.

Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, mise en en scène de Benoît Lambert

 

Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, mise en en scène de Benoît Lambert

 

 © Vincent Arbelet

© Vincent Arbelet

Une des pièces les plus célèbres du théâtre français et à juste titre : scénario et surtout dialogue brillant et savoureux qui semble avoir été écrit cette année… alors qu’il a déjà plus de trois siècles. Un certain M. Orgon a prévu de marier sa fille Silvia, avec Dorante, le fils d’un de ses vieux amis. Mais, père affectueux et bon prince, il ne veut rien imposer, et lui laissera le choix de tester ce possible futur mari et de voir s’il lui convient ou non. Silvia imagine donc de prendre la robe noire de Lisette, sa servante. Mais M. Orgon apprend que Dorante a lui aussi pris le vêtement de son valet Arlequin, et réciproquement. Il en prévient son fils, Mario qui va surveiller du coin de l’œil toute l’opération. C’est irréaliste mais, miracle, mais la fable fonctionne très bien.

Le public bien entendu, sait tout-  règle absolue du jeu théâtral- alors que ce quatuor de jeunes gens lui, connaît la moitié de ce subterfuge réciproque assez cynique qui doit permettre aux maîtres Silvia et Dorante qui ne se connaissaient, pas de s’évaluer et aux serviteurs  de se séduire… Jeux de l’amour et du hasard mais aussi jeux de dupe: ici, on parle souvent d’argent et l’irrésistible envie d’ascension sociale existe bien chez les domestiques qui rêvent d’une meilleure existence. Et Marivaux, dans cette histoire de classes et d’attirance amoureuse, nous renvoie à la réalité. A son époque, les maîtres n’épousaient  jamais les soubrettes, et maintenant les jeunes énarques, le plus souvent issus de famille grand-bourgeoise, ne se marient pas avec des caissières de super-marché. En France, le pouvoir royal a disparu mais les rapports de classe et de domination, sûrement pas. Arlequin épousera donc Lisette sans doute un peu déçue, et Dorante, qui apprécie de ne s’être pas trompé sur Silvia, sera ravi de se marier avec elle. L’ordre règne dans la société…

Sur le grand plateau de l’Aquarium, côté cour: une dizaine de tables en bois 1900, comme dans une sorte de laboratoire, avec des flacons orange de produits chimiques, des jardinières de fleurs, des livres et de quoi écrire. Et quelques chaises et fauteuils: une belle installation agréable à voir, mais qui parasite le jeu des personnages, noyés parmi tous ces objets, et qui ont un peu de mal à circuler… Dans le fond, une sorte de jardin d’hiver avec un palmier en pot, et une pelouse inclinée en gazon artificiel avec des arbres tout aussi artificiels. Là on comprend encore moins bien. Bref, une scénographie facile où on a privilégié l’aspect plastique mais qui ne rend guère service à la pièce… Côté mise en scène, Benoît Lambert fait les choses mais sans beaucoup de rythme- cela viendra peut-être!- mais la distribution reste bancale. Il a en effet confié les rôles de Silvia, Dorante, Lisette et Arlequin à de jeunes acteurs « en contrat de professionnalisation » au Théâtre de Dijon-Bourgogne: Rosalie Comby, Edith Mailaender, Malo Martin et Antoine Vincenot.

Lâchés dans ce grand espace, ils ont un peu de mal à s’en sortir, et, même s’ils sont sympathiques, ils ne sont pas toujours très crédibles. Et la diction d’Edith Mailaender (Silvia) reste parfois des plus approximatives: embêtant, surtout dans ces dialogues plus que ciselés. Etienne Grebot, très solide, même s’il n’a plus tout à fait l’âge du rôle, joue Mario avec un cynisme des plus savoureux, et Robert Angebaud fait un excellent père de famille.

Cela dit, on entend le texte toujours aussi somptueux de Marivaux et le public, ce soir-là en majorité de jeunes lycéens, prenait un plaisir évident à entendre ces répliques étonnantes: “Un mari porte un masque avec le monde, et une grimace avec sa femme.”Silvia : « Mon cœur est fait comme celui de tout le monde. De quoi le vôtre s’avise-t-il de n’être fait comme celui de personne? »  (…) « Quoi ! vous m’épouserez malgré ce que vous êtes, malgré la colère d’un père, malgré votre fortune ? » Dorante : « Mon père me pardonnera dès qu’il vous aura vue ; ma fortune nous suffit à tous deux, et le mérite vaut bien la naissance : ne disputons point, car je ne changerai jamais. » Monsieur Orgon : « Va, dans ce monde, il faut être un peu trop bon pour l’être assez. » Et cette dernière, mystérieuse dans ses derniers mots: Arlequin (à Lisette) : « Avant notre reconnaissance, votre dot valait mieux que vous; à présent, vous valez mieux que votre dot. Allons, saute, marquis ! »

Mais le dernier Jeu de l’amour que nous avions vu en juin dernier  dans la cour pavée de la Grande Ecurie à Versailles était magnifiquement joué par de jeunes acteurs et bien mis en scène par Salomé Villiers (voir Le Théâtre du Blog). Cela avait, avec quelques accessoires et cinq chaises de jardin, une autre rythme, une autre fraîcheur que cette réalisation souffrant d’une solide direction d’acteurs. A voir, si vous n’êtes pas trop exigeant mais, franchement, cette pièce fabuleuse méritait mieux…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre, jusqu’au 21 octobre. T. : 01 43 74 99 61.

 

Jeunesse de Joseph Conrad, traduction, adaptation et mise en scène de Guillaume Clayssen

Jeunesse de Joseph Conrad, traduction, adaptation et mise en scène de Guillaume Clayssen

 

(C) Victor Clayssen

(C) Victor Clayssen

Romancier britannique né en Pologne, Joseph Conrad (1857-1924), fils de déportés politiques vite disparus, s’engage dans la marine marchande. Les voyages: Inde, Singapour, Australie, Java, Sumatra, Bornéo… lui inspirent ses premiers ouvrages. Il découvre les apparences trompeuses d’un exotisme séduisant et fait l’apprentissage de la fraternité des gens de mer.  Ses héros, hantés par la morale de la solidarité, ont la solitude pour tout bagage.

Dans cette nouvelle (1898),  il ne montre pas la vanité du sacrifice pour une cause perdue, la loyauté illusoire des liens humains, l’échec, la lâcheté mais seule, la liberté lumineuse de la jeunesse. En 1881, Joseph Conrad embarque comme premier lieutenant sur la Judée, un vieux trois-mâts, en partance pour Bangkok. Le feu  se déclare dans la cargaison de charbon, et le navire est abandonné au large de Singapour. «Jeunesse est un bout d’autobiographie, tout simplement», dit-il à André Gide en 1913.

C’est le récit, par un retraité de la marine marchande, de sa première traversée vers l’Orient, vingt ans auparavant, à bord d‘un rafiot.  Avec mésaventures en série: tempête, incendie, naufrage. Autant de moments festifs d’une vie folle, avec la sensation indestructible d’immortalité. Joseph Conrad interroge ici l’idéalisme et l’énergie de la jeunesse. Le public est sous l’emprise de la voix de Marlow, le narrateur d’Au cœur des ténèbres (1899)  ou de Lord Jim (1900), soit une belle présence envoûtante à l’imaginaire chatoyant, et  le dévoilement d’une vie intérieure dans des situations extrêmes. Avec Frédéric Gustaedt, narrateur et personnage, loup de mer éclairé, on a le sentiment d’une présence au monde, et de l’irréalité, grâce à la magie d’une écriture tendue par la fuite, la quête et l’ailleurs.  Correspondant aux expérimentations littéraires de Joseph Conrad, avec dislocation chronologique et montage de points de vue.

Dépaysés, nous sommes subjugués par l’installation plastique de Delphine Brouard : sur le plateau, le squelette  d’un navire à voile de trois-mâts dont le mât de misaine et le grand mât sont gréés habituellement en voiles carrées. Mais ici nous ne voyons plus qu’un rafiot désossé, avec des cylindres métalliques et des guindes, un fantôme de bateau. Construite sur pivots, l’embarcation penche, avec une inclinaison transversale. Les artistes jouent de figures acrobatiques ou chorégraphiques, aériennes, entre les mâts du bateau, ou terriennes, quand il s’est renversé  et affaissé après l’incendie et la tempête. La mise en scène mêle théâtre et cirque, entre la déclamation de Marlowe et les acrobaties de l’équipage auquel il appartient aussi. Johan Caussin et Raphaël Milland sont fulgurants de prouesses et de maîtrise de soi. Grâce à Julien Crépin à la lumière, et à Samuel Mazzotti au son, on voit et on entend les rugissements sourds du vent et des vagues, et les cris des mouettes. Mer dévoreuse d’hommes, figures risquées des acrobates : entre énigme et crainte, tout le plaisir du spectateur…

Dans une subtile mise en abyme temporelle, le narrateur et héros raconte son histoire insolite,  avec l’illumination et la fureur de qui se sait encore vivant par hasard. Un regard, un vif échange de vies éveillées, et renaît le bonheur d’être là.  Toute  la prose poétique et humour de Joseph Conrad sont bien là, et Marlowe rend grâce d’avoir vécu, riant de sa jeunesse enfuie.

Véronique Hotte

Théâtre de l’Echangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, Bagnolet, (Seine-Saint-Denis) du 27 septembre au 6 octobre. T. : 01 43 62 71 20.

 

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