36 Avenue Georges Mandel de Raimund Hoghe

Festival d’Avignon :

 36 Avenue Georges Mandel de Raimund Hoghe

 

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Né à Wuppertal, pendant dix ans conseiller artistique et dramaturge de Pina Bausch, il a remarquablement évoqué le travail de la chorégraphe dans son livre, Histoires de théâtre dansé. Avec cette pièce, il s’attaque à une autre figure mythique de la scène : Maria Callas.

36 avenue Georges Mandel, où habitait la chanteuse lyrique…. L’œuvre avait été jouée à la Chapelle des Pénitents blancs en 2007, et est reprise dans le cadre magique du Cloître des Célestins. Les deux platanes encadrant le plateau nu, servent d’écrin à des accessoires rappelant Maria Callas : une paire d’escarpins, un bandeau noir, un imperméable, un poudrier, une biographie de la chanteuse… disparue il y a quarante ans. Figure hors du temps, elle renaît devant nous.

Quelques images en noir et blanc et quelques disques vinyl imprègnent encore notre imaginaire, mais c’est avant tout une voix qui aura  marqué les esprits, et que l’on entend ici avec des extraits d’interview ou d’œuvres de Bellini, Donizetti, Verdi, Spontini, Giordano, Gluck, Massenet, Catalani, Saint-Saëns et Bizet qui habitent le cloître avec bonheur.

La gestuelle minimaliste de Raimund Hogue surprend, qui a un physique particulier : une malformation de naissance le fait ressembler au célèbre bossu de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo (1831). Cette difformité n’exclut pas une certaine beauté,  soulignée par Pina Bausch elle-même, et une forte présence scénique. Nous le suivons dans son délicat parcours sur le plateau: il se change, chausse des talons hauts, se met à genou, tombe ou se lave le visage.  Chacun de ses gestes nous questionne sur ce que peut être la différence. Et la fragilité de son corps impressionne le public.
Deux artistes l’accompagnent : en prélude, Luca Giacomo Schulte dessine par terre, avec de l’eau des formes disparaissant à mesure  Emmanuel Eggermont, lui, à la fin, relève Raimund Hoghe, allongé au sol et recouvert de cartons, tel un S.D.F. dormant au milieu du Cloître des Célestins.

 Il a évoqué devant nous l’âme de la chanteuse, et son salut, parmi quelques huées- le spectacle divise et c’est tant mieux- restera un moment d’exception. Fantôme parmi les fantômes, il s’est avancé vers le public, les bras tendus, les paumes tournées vers le ciel comme pouvait le faire la cantatrice. Sincère dans son offrande, il semble heureux que nous soyons heureux. Dernier et émouvant hommage, il pose la biographie sur Maria Callas devant lui, puis repart, fragile, très fragile, entouré de ses partenaires.

 Jean Couturier

 Le spectacle s‘est joué au Cloître des Célestins, place des Corps Saints, Avignon, du 17 au 19 juillet, à 22 h.

Histoires de théâtre dansé, est publié aux éditions de L’Arche.

 


Archives pour la catégorie critique

The Woodpeckers (Les Piverts) mise en scène de Marco Barotti

Festival Chalon dans la rue:

The Woodpeckers  (Les Piverts) réalisation de Marco Barotti

IMG_4443Cette proposition, très discrète dans l’espace, et ultra-technologique est due à un performeur issu du jazz, qui explore depuis plusieurs années, la musique abstraite, en bricoleur-architecte de génie. Créateur de bulles futuristes ou autres structures sonores à la plastique impressionnante, il avait déjà conçu d’étranges cygnes flottant avec grâce, au croisement de l’oiseau, du nénuphar, et du satellite.

Ici, au détour d’une rue,  on déniche avec un émerveillement enfantin, ses magnifiques piverts, drôles de petits oiseaux métalliques qui frappent de leur bec conique, une rambarde, une barrière ou une grille. Les objets animés constituent, en eux-mêmes, de véritables petits bijoux technologiques qui rappellent l’horlogerie d’art. Les toc-tocs irréguliers qu’ils produisent, proches ou lointains, créent une sensation de concerto en morse, ou de promenade parmi les clochettes des vaches dans les alpages, musique sérielle d’un genre nouveau…

Poétique, léger et funambule, ce dispositif de percussions devient soudain effrayant quand on apprend que ces gracieux volatiles se meuvent grâce à un capteur qui transforme en temps réel, les ondes invisibles générées par nos téléphones connectés et la technologie sans fil.

Le rythme imprimé sur le mobilier urbain, comme en écho au passé de Marco Barotti,  matérialise les ondes qui envahissent notre environnement. Invisibles, elles deviennent sonores et visuelles et résonnent concrètement dans notre boîte crânienne. Cette composition acoustique qui hybride la nature et la science, subit ainsi des variations constantes. Les tempos plus vifs, synonymes de vagues d’ondes, font ainsi fluer et refluer plaisir et inquiétude. Et l’on songe soudain à la raréfaction des oiseaux dans nos campagnes… Une surprenante et intelligente présence d’oiseaux-robots dans les rues : à ne pas manquer!

 Stéphanie Ruffier

*L’emplacement des Piverts dans Chalon, est indiqué chaque jour sur : marcobarotti.com

Les Cinq Fois où j’ai vu mon père de Guy Régis Jr., mise en voix par Armel Roussel

Festival d’Avignon:

Ça va ça va le monde ! RFI 2018  (suite):  Les Cinq Fois où j’ai vu mon père de Guy Régis Jr. , mise en voix par Armel Roussel

 024pg20180715_1Nous l’avions quitté au Festival des Quatre-Chemins, en Haïti, à l’automne dernier (voir Le Théâtre du Blog) un festival foisonnant qu’il dirige depuis 2014. Il s’apprêtait alors à venir en France en résidence à la Maison des auteurs des Francophonies en Limousin.  Nous le retrouvons ici pour entendre l’adaptation scénique du roman qu’il y a écrit.  Il  évoque, dans son récit, ses cinq rencontres avec son père, échelonnées de l’âge de trois ans, à l’adolescence… «Maman, mon père est-il une ombre, un oiseau ? (…) Il s’est envolé (…) Un oiseau noir, un ombre puisqu’il s’est envolé pour ne plus jamais revenir ? »

Dans un compte à rebours, de la cinquième à la première fois, les personnages de l’écrivain et du père (ombre présente-absente !)  sont joués par Thomas Dubot,  qui dialogue avec la mère (Caroline Berliner). En décor sonore, les bruits d’Haïti, restitués par Pierre Alexandre Lampert ancrent la lecture dans un ailleurs réaliste. En prose précise et mouvementée, remontent les souvenirs. Le roman, dialogué, se prête à une adaptation théâtrale dont les cinq séquences sont autant de scènes denses mais distanciées par la beauté de la langue et l’humour sous-jacent.

 Le politique et l’intime se côtoient ici : ce père, c’est aussi tous les pères de tous les pays « sens dessus-dessous » : « Etait-ce la raison de ta fuite, ce pays sens dessus-dessous qui n’a que faire de ses enfants ? Tu as fui la décrépitude du pays, mais ce pays te poursuit encore. Comment effacer un pays ? »… « Aujourd’hui encore, à l’âge où je suis vieux, je ne cesse de le chercher, écrit l’auteur.(…) Il n’est, bien sûr, pas encore mort. Il est bien en vie, mon père. Il donne toujours pas de nouvelles. ».

 048pg20180715_1Au terme de la représentation, le public a les larmes aux yeux. Non moins ému, Guy Régis Jr. nous dit : «J’ai essayé de rassembler les cinq fois où j’ai vu mon père. De recoller les morceaux pour comprendre. Il n’est pas le seul qui est parti. On demande de l’argent à l’homme, dans un pays où il n’y en a pas. » Son père a «ouvert un autre chapitre de sa vie au Etats-Unis. C’est ça aussi l’exil. Pour construire son roman, l’auteur s’est aussi appuyé sur des témoignages d’enfants dans un atelier sur le thème de l’absence, qu’il a animé à La Rochelle. : « ça m’a nourri énormément ».

 Un long chemin parcouru par l’écrivain, poète et metteur en scène, depuis la création de sa première compagnie en Haïti,  NOUS Théâtre,  avec des chanteurs, dessinateurs, acteurs, musiciens qui jouent dans la rue et sur les places comme beaucoup ici,  faute de salles. Ils ont rencontré un beau succès avec Service Violence Série en tournée de 2001 à 2005 en France, Belgique, et aux États-Unis.

Ida, sa pièce la plus connue, souvent montée dans son pays et au-delà, est publiée par Vent d’ailleurs. De 2007 à 2012, il est accueilli en résidence, d’abord aux Récollets à Paris où il écrit Mourir tendre, lue par Anne Alvaro aux Francophonies de Limoges en 2013 (voir Le Théâtre du Blog ), et publiée aux Solitaires Intempestifs, comme la suite de ses œuvres dont la dernière une comédie amère: Reconstruction.

La question qu’on pose à tout Haïtien, c’est : où en est la reconstruction du pays après le tremblement de terre ? « Beaucoup de politiciens n’ont pas reconstruit, mais se sont reconstruits eux-mêmes», ironise Guy Régis Jr., et cette pièce montre comment une bande de rapaces s’est accaparé les subsides destinés à réparer les dégats. Dans la pièce, le Président s’est retiré dans l’unique bibliothèque du pays et depuis trois ans, passe son temps à lire et à philosopher « pour se reconstruire». Le peuple se plaint de cette inaction par le voix de L’Opposition mais les ministres  se reconstruisent pour leur propre compte, avec l’argent des impôts et des O.N.G… Le public est appelé à participer aux péripéties de cette farce politique qui brocarde un régime immobile et corrompu depuis des décennies.

 Alors qu’il a déjà traduit en créole L’Etranger d’Albert Camus et a commencé à le faire avec A la Recherche du temps perdu de Marcel Proust, il avoue qu’il est “compliqué d’écrire dans cette langue de l’oralité.  Il y a pourtant une littérature créole, on trouve bien entendu la Bible mais aussi les pièces de Sophocle.» 

Quand on lui demande comment il peut mener toutes ses activités de front, l’artiste répond simplement qu’il fait une chose après l’autre, et qu’il prend un temps entre chaque projet. En ce moment, il travaille à la programmation de son prochain festival dont les grandes lignes sont tracées. Le thème: la politique. Laurent Gaudé sera présent, avec des mises en scène et lectures de ses textes.  Guy Régis Jr. recevra aussi la troupe de théâtre de rue BITH (Brigade d’Intervention Théâtrale-Haïti et mettra le focus sur la florissante poésie haïtienne, en partant de la phrase-phare : Pays poète, poète, poèteEt de la poésie en créole, c’est quotidiennement que Guy Régis Jr. en écrit.

 Mireille Davidovici

Les Cinq Fois où j’ai vu mon père (en version scénique)  sera diffusée sur R.F.I. , le 5 août à 12 h 10.
Une nouvelle lecture en sera donnée par les élèves de L’Académie du Centre Dramatique National de Limoges,  aux Francophonies en Limousin,  le 29 septembre à 11 heures 30,  Théâtre Expression 7,  20 Rue de la Réforme, Limoges. Entrée libre mais réservation conseillée. T. :  05 55 10 90 10.

 Le roman sera publié chez Gallimard, collection Haute Enfance, à l’automne

 La Quinzième édition du Festival des Quatre Chemins du 19 Novembre au 1er Décembre,

Festival Chalon dans la rue: C’est par là, c’est par là, par la compagnie Galmae

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Festival Chalon dans la rue

C’est par là,  c’est par là, par la compagnie Galmae, conception de Juhyung Lee

 Issue de la sélection « auteurs d’espace » de la S.A.C.D. cette installation se saisit de la ville, à la manière de l’aranéide…

 L’été français avait commencé sous les auspices de l’antispécisme avec des textes de Jean-Jacques Rousseau, Voltaire et Marguerite Yourcenar, au programme du baccalauréat de français.  Et  cette trente-deuxième édition de Chalon dans la rue nous invite aussi, à interroger les liens entre l’homme et l’animal sous l’intitulé: « Etre bête, point d’interrogation. » Ses nouveaux directeurs, Pierre Duforeau et Bruno Alvergnat, avaient annoncé  leur volonté d’injecter  plus d’images et d’arts plastiques dans ce festival qui  semble en effet avoir plus orienté sur des propositions visuelles, que théâtrales.

Nous sommes déjà bien emberlificotés dans la grande toile des réseaux, mais Juhyung Lee, concepteur de l’installation  nous propose de nous retrouver et de nous perdre dans sa structure filaire.  Sur la grand-place, autour de mâts, un savant maillage de fines cordes blanches tendues : l’espace pourrait avoir été investi par une des immenses araignées de Louise Bourgeois qui aurait déserté son grand œuvre.

Cette belle installation lorgne du côté de l’art contemporain, avec un petit côté artisanal. Elle donne surtout la sensation d’un investissement de la ville en amont, ce qui stimule l’attente.  Comme le Royal de Luxe qui plantait ses fourchettes sur un rond-point pour annoncer le débarquement de ses Géants. Puis, quand vient l’heure, chaque fil est confié à un spectateur appelé à se mouvoir, à rembobiner sa laine autour d’une pierre. Matières brutes, et gestes faciles. De prime abord, le dispositif peut sembler bien simpliste, seulement ludique. Mais, à y regarder de plus près, et à se fondre dans la contemplation de cette foule de petits travailleurs amusés qui se prennent au jeu, on sent vite que le metteur en scène de ce joyeux désordre, a fourbi son dispositif à la FAI-AR, centre de formation pour la création artistique en espace public, implantée au cœur des quartiers Nord de Marseille, au sein de la Cité des arts de la rue.

Cela évoque la façon qu’a chacun d’habiter son corps, de se mouvoir dans un espace contraint par la présence des autres, ou par les lignes de fuite d’une ossature architecturale qui pourrait tenir de l’imaginaire: place de marché, lieu de concert, carrefour routier, fête de famille… Comme faire ensemble ? Quel rythme adopter ? Comment se frayer un chemin, avec et parmi les autres ? Comment danser sa vie ? La proposition oblige chacun à des mouvements d’experts du genre : mission impossible. Mais sous les belles lumières d’Olivier Brun dans la nuit, on laisse vagabonder son imaginaire et on croit voir une patiente fourmilière,  ou des dizaines de Thésée suivant consciencieusement leur fil d’Ariane dans un grand labyrinthe à ciel ouvert, ou encore des acrobates cherchant à s’extraire d’une prison de faisceaux de lasers.

« Comment la foule bouge-t-elle ? Qu’est-ce qui fait «nous» ? » s’interroge Juhyung Lee qui s’est inspiré de sensations vécues, lors d’une manifestation à Séoul en 2.015. La sculpture tient aussi de l’épure : sans cesse, on ôte de la matière, on supprime des lignes. Cette métaphore filée nous entraîne du côté de la sociologie et de la philo, nous donnant à voir le corps social, ses limitations et ses possibles. Et si cette entreprise de réembobinage nous permettait d’y voir de plus en plus clair, de libérer sans cesse plus d’espace pour être soi, pour  être en mouvement ?

 Et de cet impressionnant grand corps collectif mis en action, émergent aussi bien de grands tableaux de grâce collégiale, que des miniatures célébrant un instant un individu. Il est émouvant d’observer les corps et personnalités avec leurs techniques d’enroulage différentes. Certains rapides et ingénieux, d’autres lents et méticuleux: mais tous produisent une chorégraphie des plus réjouissantes, faite d’ajustements, d’enjambements et de contorsions. La plupart s’acquittent de leur tâche en solitaire, d’autres collaborent, rient, se font la courte échelle, échangent leur pelote.

Que se passe-t-il quand le vide prend de plus en plus de place, et que ne subsistent que les silhouettes ? On vous le laissera découvrir… En spectateur ou pelote à la main.

Stéphanie Ruffier

Installation vue à la Cité des Arts de la Rue à Marseille,  lors de l’événement Etoile du Nord.  A Chalon dans la rue,  place Général de Gaulle, Chalon-sur Saône, ce vendredi 20 juillet à 23h.

A long Time to see ! conception, chorégraphie et interprétation de Jenna Jalonen et Beatrix Simkó- Fenanoq, conception et interprétation de Pierre Fourny et Cécile Proust

Festival d’Avignon :

Sujet à vif D :

 Chaque année, la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques présente ses Sujets à vifs : huit courts formats qui réunissent chacun deux artistes avec deux séances que le public découvre chaque fois avec grand plaisir. Sujets à vifs a fêté l’an passé ses vingt ans…

©Domolky_Daniel

©Domolky_Daniel

 A long Time to see ! conception, chorégraphie et interprétation de Jenna Jalonen et Beatrix Simkó 

L’une est blonde, et finlandaise, l’autre brune, et hongroise. L’une habite Hambourg et l’autre, Bruxelles. Et elles présentent ici un spectacle conçu dans le cadre d’un programme de recherche “transculturel“ initié par l’Union Européenne.

Après des manœuvres d’approche, elles font lentement connaissance. Leurs corps de danseuses se comprennent et trouvent une grammaire commune. Et pour communiquer, elles ont la chance de parler des langues finno-ougriennes : le finnois et le magyar ont en effet des racines communes. Elles confrontent leurs mots, s’amusent à débusquer similitudes et différences, et finissent par trouver une grande intimité ; dans une proximité tendre et troublante.Jeux de mots, jeux de corps : une danse d’abord ludique, s’élabore, de collisions en résonances, avec de possibles symétries, tout en restant assez technique, et tisse des complicités jusqu’à ce qu’elles ne fassent qu’une, dans une double étreinte. Ce duo d’une demi-heure, bien construit, ne trouve pas tout de suite son rythme de croisière mais nous faisons connaissance avec ces belles artistes : Jenna Jalonen, gymnaste, danseuse et performeuse, et  Beatrix Simkó, danseuse, chorégraphe, et artiste multi-médias.

 

©Jacques Hoepffner

©Jacques Hoepffner

Fenanoq, conception et interprétation de Pierre Fourny et Cécile Proust

Prononcé Fénanoq, le terme résulte d’une manipulation des lettres des mots : Femme et Homme. Pierre Fourny a inventé une pratique artistique : la “Poésie à 2 mi-mots“. Pour lui, tous les mots et leurs polices sont  “coupables“, et il les tranche allègrement. Grammaire et vocabulaire portent en eux le sexisme de la langue, formatée par l’Académie française et l’Ecole publique… Que le masculin l’emporte sur le féminin, ce ne fut pas toujours le cas, et  l’offensive contre les femmes qui commença au XVII ème siècle, s’imposa au XIX ème ….

Pierre Fourny a trouvé en Cécile Proust une partenaire idéale : chorégraphe et performeuse, elle dissèque la fabrique des corps et des signes, en lien avec les études du genre.  Elle nous démontre, avec son complice, à quel point notre langue est “genrée“. Avec des découpes en carton et des lettres en vrac, ces artistes bricolent la langue et nous donnent, gestes et images à l’appui, une leçon d’écriture, dite inclusive. Un exercice amusant et instructif, mené avec brio !

 Mireille Davidovici

 Jardin de la Vierge du lycée Saint-Joseph, 62 rue de Lices, Avignon, jusqu’au 24 juillet à 18 heures. 

 Et le 6 octobre à l’Echangeur, C.D.C.N. Hauts-de-France, Château-Thierry.

 

Belle-Fille, texte et mise en scène de Tatiana Vialle


Belle-Fille,  texte et mise en scène de Tatiana Vialle

©Caroline Bottaro

©Caroline Bottaro

Seule en scène, Maud Wyler incarne cette jeune femme qui grandit dans l’ombre de son beau-père, comédien célèbre dont on révélera l’identité au cours du spectacle. Jean Carmet partagea  la vie d’Olga, sa mère: « Tu es entré dans ma vie par effraction. J’avais quatre ans, peut-être cinq et je t’ai immédiatement détesté … »

Mais l’ennemi deviendra petit à petit un allié, un refuge, mais restera un étranger : « Ma fille dis-tu, avec une certaine fierté, en me poussant devant toi, entourant mes épaules, de tes bras. Ça ne me déplait pas. Pourtant, quand nous croisons des gens que j’ai déjà rencontrés avec mon père, j’ai envie de disparaître, de devenir invisible. »

Son existence sera intimement mêlée à la sienne: l’acteur avait pris la place d’un homme défaillant, trop marqué par la guerre d’Algérie pour assurer son rôle de mari et de père.
Adressé à ce beau-père, le récit évoque avec pudeur mais force détails, tous les moments- clés de l’existence de la fillette, de l’adolescente puis de la femme. «Avec l’écriture, dit Tatiana Vialle,  est venu le désir impérieux de faire entendre ma voix et d’en trouver la forme théâtrale. »

Il fallait quelqu’un du talent de Maud Wyler pour porter à la scène ce récit délicat,  en rendre l’émotion à fleur de peau, et restituer la complexité d’une relation que beaucoup rencontrent dans les familles recomposées. L’effet “people“ et la curiosité malsaine que pourrait susciter le texte sont vite gommés: Tatiana Vialle ne cherche en effet ni  le sensationnel, ni le spectaculaire.  

Tatiana Vialle, l’auteure et metteuse en scène, avait apprécié la comédienne quand elle a joué  Roxane dans Cyrano de Bergerac, monté par Dominique Pitoiset et la met en scène de manière très sobre. Sur le plateau, Maud Wyler exhume d’une grande armoire des objets hétéroclites: photos, vieilles lettres, affiches, chaussures, vêtements… autant de reliques du passé.  Et l’on vit avec elle la pudeur et les émotions intenses que le texte lui inspire.
Cette  jolie proposition ne peut laisser indifférent.

Mireille Davidovici

Petit Louvre, 23 rue Saint-Agricol Avignon T. 04 32 76 02 79, jusqu’au 26 juillet.

Mon Grand-Père de Valérie Mréjen, mise en scène de Dag Jeanneret

Festival d’Avignon:

Mon Grand-Père de Valérie Mréjen, mise en scène de Dag Jeanneret
 

©-Christian-Pinaud

©-Christian-Pinaud

Valérie Mréjen explore différents langages. Vidéaste, réalisatrice de courts-métrages et  auteure, elle sait aussi se tourner vers ce qui fait théâtre, quand le singulier rencontre l’universel. Elle égrène ici les souvenirs d’une famille un peu bizarre, mais qui ressemble à tant d’autres. La pièce débute un peu comme la Genèse, avec une succession de noms de personnes, avec surnoms en prime,  et les liens qui les unissent, qu’ils soient de premières noces ou des pièces rapportées. Le texte est ponctué d’expressions idiomatiques, employées par les parents ou les grands-parents, mais familières à tout un chacun.
 
Pendant cette énumération, Stéphanie Marc tartine, et tartine encore des canapés avec du  pâté de foie ou des œufs de lump, comme si elle préparait une réception. Un geste anodin qui s’avère être une astuce de mise en scène pour faire passer un texte difficile parce qu’ énumératif, et écrit un peu à la manière de Georges Perec. Mais cela ne contraint pas l’interprète à un rapport frontal avec le public qui figerait et aplanirait son jeu.
 
Après cette séance de tartines, le scène s’ouvre sur un salon où, là encore, Stéphanie Marc s’occupe, sans interrompre son récit. Très convaincante dans cette évocation familiale douce amère, elle joue, toute en retenue, les moments drôles du texte où elle pourrait avoir la tentation d’en faire plus. Elle observe des moments de pause et se laisse pénétrer par le souvenir: on sent alors l’émotion la gagner et ses yeux s’embuer.
 
Dag Jeanneret réussit à mettre en scène un texte bien écrit mais pas commode qui, mal interprété, pourrait glisser vers la facilité et que, grâce aussi à une scénographie inventive, la metteuse en scène sait mettre en valeur . Ce qui donne un beau spectacle…
 
Julien Barsan
 
Théâtre Artéphile, 7 rue du Bourg Neuf, Avignon jusqu’au 27 juillet, à 16 h 20. T. 04 90 03 01 90.

Un Garçon d’Italie, d’après le roman de Philippe Besson, mise en scène de Mathieu Touzé

Festival d’Avignon

Un Garçon d’Italie, d’après le roman de Philippe Besson, mise en scène de Mathieu Touzé

un-garc3a7on-ditalie-1 Le metteur en scène et comédien semble seul sur le plateau mais on a vu furtivement dans l’ombre et de dos, une femme et un homme. Il évoque un accident: il aurait perdu la vie par noyade. Depuis, il parle étrangement, comme s’il était  encore vivant, et fait le récit de ses sensations quand il se retrouva dans une rivière aux herbes longues et quand , peu à peu, il sentit l’eau envahir ses poumons et lui gonfler le visage.

 Après un récit assez long de sa vie, Luca, l’époux d’Anna et l’amant de Léo, écartelé entre ses deux amours, revient en parler. Et depuis le monde souterrain des Enfers, il regarde au-dessus de lui, se débattre les vivants. Les proches de Luca s’adressent au public, en même temps qu’à l’inspecteur de police. Anna et Léo complètent le portrait du disparu. Mais c’est la mort, plus que la vie secrète du défunt, qui fait énigme : Luca abusait des somnifères, et est tombé depuis un pont dans le fleuve.

 « J’ai perdu l’équilibre ! » dit simplement Luca. Un accident… Mais cette métaphore dit bien la situation bancale où le vivant d’hier se débattait, mentant à Anna plus qu’à Léo auquel il avait montré des photos d’elle pour lui signifier que sa présence comptait. Avec des images vidéo et sur une musique techno, les personnages racontent cette histoire de leur seul point de vue et usent d’un « je» authentique.  Forts de leur détermination à vivre leur vie selon leur choix, une fois pour toutes.

 Anna a épousé un fils de famille, et Léo se prostitue près de la gare. Des visions de la vie presque banales, mais antithétiques… Ils ne se sont jamais croisés et ne connaissent donc l’autre qu’à travers le regard de Luca… Et il aura fallu une enquête policière pour que cette femme et cet homme se rencontrent.

 La tension dans ces trois monologues est intense mais chaque personnage entonne, à un moment propice, une chanson populaire qui attendrit  le public. Tendu et rivé à une partition douloureuse, Mathieu Touzé joue le mort-vivant… Et heurtés moralement par ses mensonges,  Anna (Estelle Ntsendé) et Léo (Yuming Hey) savent dire  toute la souffrance des jours  mais aussi  montrer leur résistance aux aléas de la vie.

 Véronique Hotte

Théâtre Transversal, 10 rue d’Amphoux, Avignon, jusqu’au 29 juillet, à 10h35. T. : 04 90 86 17 12

Bruit de couloir, solo de jonglage chorégraphique de Clément Dazin

 

 

© Michel Nicolas

© Michel Nicolas

Festival d’Avignon: 

Bruit de couloir, solo de jonglage chorégraphique de Clément Dazin  (tout public, à partir de dix ans)

 Jonglage, cirque, geste et danse: Clément Dazin, interprète discret en pantalon et T-shirt noir, possède une technique audacieuse, avec un décomposé de mouvements à peine dansés: marche avant, marche arrière puis arrêt et pause, enfin tournoiement et demi-tour complet, silence…Mais il y a, aussi et surtout, une dimension ludique avec cette balle de jonglage qui glisse, silencieuse, entre puis les mains, les bras, le front, le visage et le cou de l’interprète… Puis Clément Dazin rattrape enfin ses balles, nombreuses à s’échapper puis à revenir au creux de ses mains. Avant, personnage muet, de reprendre ses allées et venues sur le plateau,

 Une invitation à un étrange voyage poétique, au plus près des sensations à l’instant ultime avant la mort. Comme un film intérieur qui défilerait plus vite que voulu. Avec danse contemporaine et gestuelle hip-hop, ce solo, inspiré par les récits de patients qui firent l’épreuve de comas, évoque une vision métaphorique de la mort, sous forme d’une danse avec jonglage, où un homme se remémore sa vie avec mélancolie. Dans la douce lumière d’un clair-obscur, Clément Dazin a une gestuelle ample puis saccadée, fluide et légère qui fait de la balle, sa partenaire.

 Puis il ôte son T-shirt noir offre un dos lisse aux omoplates saillantes, ressemblant aux ailes d’un grand oiseau incompris et empêtré sur le sol, comme dans le célèbre poème L’Albatros de Charles Baudelaire. Les balles, lancées puis rattrapées, permettent à l’artiste de s’envoler enfin, avec le public, loin dans les airs et l’imaginaire. Touchant des sommets inaccessibles et nous donnant la révélation de la beauté et la saveur d’exister.

Un spectacle chorégraphique, dont la poésie charme le public, très agréablement surpris par ce remarquable homme-marionnette, passé maître dans la manipulation de son corps comme dans le jonglage. Un très beau solo, à la fois onirique et métaphysique.

 Véronique Hotte

La Caserne des Pompiers, 116 rue de la Carreterie , Avignon, jusqu’au 23 juillet, à 13 h 30. Tél : 04 90 01 90 28.

Maloya de Sergio Grondin, David Gauchard et Kwalud, mise en scène de David Gauchard

Maloya de Sergio Grondin, David Gauchard et Kwalud, mise en scène de David Gauchard

 

©Dan Ramaen

©Dan Ramaen

Sous l’impulsion du conteur Sergio Grondin, la compagnie Karanbolaz retrouve une parole réunionnaise, forte et fière, pour mettre en scène des spectacles populaires. Avec Maloya, leur  troisième réalisation en commun,  Sergio Grondin, le musicien Kwalud et le metteur en scène David Gauchard privilégient une écriture collective. A partir de collectes de témoignages et d’entretiens avec les habitants, musiciens, etc.,  les maîtres d’œuvre analysent les rouages du Maloya, une langue identitaire qui désigne aussi la musique traditionnelle de la Réunion et en est le symbole culturel et historique. Mais ce mot subit une mutation sémantique, à cause de la mondialisation indifférente à la préservation des identités.

 Ces créateurs  défendent donc le concept d’Edouard Glissant: une «mondialité» roborative qui, à l’inverse de la mondialisation, reconnaît la présence de cultures différentes mais vécues dans le respect de l’autre. Comment se départir des problématiques locales pour accéder à l’universel ? Ainsi, si le Kabar, lieu de célébration de la mémoire des ancêtres, est aussi celui de la parole dans toute sa diversité. Cette recherche identitaire, menée à la fois sur le territoire puis sur le plateau, évoque d’abord l’âme du Maloya, plutôt que sa tradition, à travers une enquête documentaire. Avec des relevés précis de vies, et un état d’esprit qui va de l’intime,  à  l’universel.

 Sur le plateau nu, le musicien Kwalud joue rock, jazz, hip-hop, électro, pendant que le conteur Sergio Grondin arpente la scène vide, encore étonné que ce soit en français  qu’il ait adressé ces mots à son nouveau né : « Bienvenue Saël, ta maman et moi, on est heureux de te voir !… »
Une  phrase  devenant une obsession pour le jeune père qui ne comprend pas pourquoi  elle lui est venue aux lèvres, spontanément en français et non en créole, sa langue maternelle parlée encore par 98% de la population réunionnaise. Danyel, un ami sexagénaire lui explique que, si sa génération a vécu, préservée du monde extérieur, celle de l’interprète est née « avec ce fameux monde du décor… dans ce monde-là, eh ! Bien c’est simple, la langue maternelle, elle n’existe pas. » Se pose une question paradoxale sur l’identité : l’enfant, né au monde, est-il obligé d’appartenir à une langue, à une région, à un peuple, à un drapeau ?

Un témoignage collecté parmi d’autres, résonne de façon similaire, avec Stéphane, né dans le Vaucluse, mais habitant depuis des années  la Réunion : est-il Réunionnais ? Il est né de père inconnu, et l’idée de filiation est restée abstraite pour lui d’autant qu’à son tour père adoptif d’une petite fille thaïlandaise, il a lancé loin encore l’idée de racine. L’amour parental pour un enfant est ce qui importe : une force interactive, et ces parents-là avouent pourtant qu’ils seraient heureux que leur fille apprenne le thaï, un choix qui est laissé seul, à sa liberté et à sa convenance 

Messager d’une parole décidée et fort de ses convictions, Sergio Grondin nous conte en créole, une langue vive, imagée, gourmande et joyeuse qu’il traduit aussitôt en français, le cours circonstancié de son histoire … Pour sauvegarder la langue et la laisser libre de se frayer tel passage ou tel autre, traçant sur le sol des lignes imaginaires, des territoires secrets, il place régulièrement, en guise de petits cailloux repérables comme ceux des contes de fée, les prénoms des hommes et femmes qui dessinent le Maloya:  une mémoire et un patrimoine.

 Mais aussi une leçon de choses et de vie, un paysage géopolitique, tenant lieu de Défense et Illustration de la langue créole, un humble et beau manifeste poétique, ici mis en scène avec efficacité.

 Véronique Hotte

 La Manufacture, 2 rue des Ecoles, Avignon, jusqu’au 26 juillet à 12h. T. :

 

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