Au bois dormant

Au bois dormant
Spectacle de Thierry Thieû Niang, Marie Desplechin, Benjamin Dupé avec le regard complice de Patrice Chéreau

parisart16tciniangaubois01g53332.jpg   À l’origine de ce spectacle de danse – théâtre une expérience du chorégraphe Thierry Thieû Niang de danse partagée en duo avec quatre adolescents autistes de l’Institut Médical Éducatif Les Parons à Aix-en-Provence. À partir de cette expérience il crée un solo chorégraphique pour lequel Benjamin Dupé compose la musique, et Marie Desplechin, ayant suivi sa démarche et l’atelier d’improvisation avec les adolescents, dépose dans un texte la perception qu’elle en a eu.
L’enjeu de cette création était de faire vivre sur le même espace et en parallèle le travail du chorégraphe, sa perception textuelle et musicale et « les ponts secrets et imaginaires les reliant encore, en creux, aux quatre adolescents ».
« Quand rien ne vient de la parole il y a toujours quelque chose du corps » explique Thierry Thieû Niang dont la démarche consiste à « chercher du dehors celui qui est dedans », à faire advenir l’être endormi dans le corps.
Sur le plateau juste un tapis coloré au sol. Benjamin Dupé (guitare électrique) et une bande son, accompagnent la danse de Thierry Thieû Niang, s’arrêtant pendant les interventions de Marie Desplechin. De temps à autre les bruits du monde extérieur, des voix d’enfants, etc. font irruption dans cet univers refermé sur lui-même.
Au fond du plateau, telle une ombre solitaire, un être à part, on voit évoluer Bastien Lefevre, danseur invité.
De temps à autre, sur le plateau, Marie Desplechin, son texte à la main, tantôt le dit, tantôt le lit, d’une voix monotone, plate, distanciée. Récit par bribes des souvenirs de ses visites à l’hôpital Maison-Blanche, tentative de traverser la frontière entre le dehors et le dedans, de pénétrer l’aliénation, l’univers obscur d’un être. Puis le récit fragmenté de l’expérience avec les quatre adolescents autistes, coupé parfois par une adresse directe à l’un d’eux ou à Thierry Thieû Niang.
L’espoir, le rêve, l’impression d’ouvrir l’univers clos, silencieux, de ces êtres, de susciter un mouvement, une réaction, un geste vers le dehors, surgissent par moments, tels des instants de lumière dans la nuit.
Quelques belles images poétiques jaillissent dans le spectacle, comme par exemple le volet fenêtre au fond du plateau qui s’ouvre sur les arbres dehors. Beau travail d’éclairages de Bertrand Couderc qui trace les lieux instantanés d’espoir de rencontres, d’un lien. Des instants poétiques surgissent dans le récit souvent plat et abstrait, entre description objective et des sensations, des impressions subjectives. Ainsi par exemple l’évocation de l’instant où le sort est levé sur les personnages des contes qui se réveillent à la vie.
Mais dans l’ensemble le spectacle reste assez abstrait, les correspondances entre le mouvement (langage chorégraphique pauvre et répétitif), la parole (probablement volontairement distanciée) et la musique, peu sensibles. On est face à un univers impénétrable, autiste, c’est le cas de le dire. D’un côté les protagonistes du spectacle, les complices du jeu et de l’autre nous les spectateurs.

Irène Sadowska Guillon

Au bois dormant – danse théâtre
au Théâtre de la Cité Internationale à Paris
du 4 au 9 juin 2009.


Archives pour la catégorie critique

Européana, une brève histoire du XX ème siècle

  Européana, une brève histoire du XX ème siècle de Patrik Ourednik, mise en scène de Myriam Marzouki.

 

europeana2lightdrdavidschaffer.jpgL’auteur  (52 ans), praguois d’origine s’est exilé en France depuis 1984 où il vit actuellement; on le connait comme l’auteur de récits, essaits et poésies mais il est aussi traducteur en tchèque de Rabelais, Jarry, Queneau, Beckett et Michaux. Europenana , publié en tchèque en 2001, a été  traduit en français*.

  C’est, comment dire les choses un peu vite, une sorte de manuel d’histoire de feu notre vingtième siècle ( essentiellement occidental) où , en quelque cent cinquante pages , Patrik Ourednik a compilé, malaxé, trituré des centaines de faits qui appartiennent aussi bien à la » Grande » histoire »   qu’à la petite, celle des individus vécue  au quotidien; en vrac: les atrocités de la guerre de 14 -18 et celles de 39-40,  l’annonce du fameux bug électronique qui aurait pu se passer au passage du XXI ème siècle, le droit de vote des femmes, les camps d’extermination nazis avec toutes leurs  horreurs, Auschwitz, Buchenvald et Therensienstadt, le camp des artistes, fausse vitrine à l’intention des visiteurs de la Croix -Rouge,les non moins tristement  goulags soviétiques  et puis l’invention de l’électricité,  de l’escalier roulant, et  de la poupée Barbie , du bas nylon, de  la psychanalyse déclinée sous toutes ses formes, du soutien-gorge..

  Cela part de la fin du 19 ème siècle , passe jusqu’en mai 68, repasse par les tueries de 14 , revient à l’époque contemporaine dans une espèce de vérité historique qui aurait été apprise puis mal digérée  par un élève du secondaire; on ne sait plus très bien où l’on en est ,de la vérité historique avérée qui semble cependant sorties d’un manuel scolaire de bas étage avec son lot de stéréotypes sur les races et les peuples; c’est peu de dire ,  comme Myriam Marzouki, que l’auteur brouille les pistes… Il  s’y complait  et accumule des chiffres et des statistiques qui s’entrechoquent jusqu’à ne plus avoir leur  sens primitif. C’est à la fois le charme  et le défaut de la cuirasse  de ce texte qui a tendance à ressasser un peu les choses; et ce qui peut passer sans difficulté à la lecture, encore que, devient à la longue assez lassant sur un plateau…

  La science historique  et la mémoire populaire chez  Ourednik provoquent de sacrés court-circuits, comme un cerveau qui n’arriverait plus à débrouiller le vrai du faux, le passé du présent, les faits reconnus et la fiction la plus délirante. Patrik Ourednik sait , mieux que personne, pointer les  stéréotypes de la langue orale comme écrite, les vérités scientifiques considérées comme absolues qui, vingt ans après, apparaissent comme totalement dépassées.

  C’est souvent brillant, toujours poétique, parce que l’auteur a bien compris, dans la sillage du dadaïsme et du surréalisme que  ce manque de hiérarchie dans les événements  et l’énoncé « naïf  » des faits provoquait  comme une sorte de feu d’artifice poétique, même quand il traitait des choses les plus sinistres qu’ait pu inventer l’homme du vingtième siècle dans les supposées démocraties  occidentales. Myriam Marzouki,  en philosophe avertie, a vu là  matière non pas à  du théâtre traditionnel ,mais à un forme de »théâtre concert » , dit -elle,  qui  se transforme en délire poético-musical.Aucun décor qu’un tapis rose bonbon et une guirlande de lampes rouges aussi absurde qu’efficace traînant sur le bord de scène, et trois petits praticables  noirs et ronds et qui tournent de temps en temps.  Au-dessus de la scène ,un écran pour la traduction simultanée de quelques phrases en allemand ou en anglais, histoire de compliquer encore un peu les choses….

  Il y a en, fond de scène ,le plus souvent ,trois garçons, trois musiciens ,auteurs de la partition originale( Nicolas Laferrerie, Emilien Pottier et Stanislas Grimbert )qui jouent de tout: piano, batterie, guitare ,contrebasse, accordéon, synthé et ce curieux petit instrument que l’on appelle melodica .Il  y  a aussi trois  jeunes comédiennes qui s’emparent de ce récit à tour de rôle, ou parfois en choeur, habillées comme les garçons d’une  salopette bleu foncé à la Meyerhold, ou en robe  et escarpins noirs avec perruque blonde. Et elles disent les choses  les plus horribles, les plus consternantes sans verser la moindre larme avec une candeur et une naïveté mêlées  d’une rare insolence, comme de sales gamines qui voudraient renvoyer à leurs parents un cours d’histoire  imbécile qu’on leur a forcé à apprendre en classe .

  Et c’est vrai que le spectacle sonne souvent comme une piqure de rappel à l’intention des générations passées, bien que personne ne soit dupe :les mêmes constats accablants pourront être faits à celles  qui les auront suivies…Rappelons- nous que Jacques Chirac faisait encore joujou avec la bombe atomique sur le territoire français et que Simone Weil a dû subir les injures d’une bonne partie du Parlement français quand elle réussit à faire voter la fameuse loi sur l’interruption volontaire de grossesse… On en passe et des meilleures…

  Et elle disent tout cela, avec une étrange diction,  à la fois langoureuse et sotte ,aussi impeccable dans l’énoncé des ces barbaries et stupidités en tout genre, que leur  gestuelle. très élaborée. Elle s’appellent Charline Grand, Clémence Léauté et Alice Benoit , et c’est un vrai régal que de les voir sur un plateau, d’autant qu’elle savent ne pas en faire trop et  qu’elles ne sont jamais vulgaires , ce qui aurait été chose facile…
  Myriam Marzouki a su imaginer, comme elle l’avait fait pour ses précédents spectacles, une mise en scène qui accorde à la musique, au texte dit , comme à la parole chantée , disons à l’oralité en général,une unité scénique, et sait diriger ses musiciens comme ses actrices, avec beaucoup de maîtrise. Ce qui n’était pas gagné au départ.

  Le spectacle est encore un peu vert, et la balance entre la musique jouée et le texte des trois comédiennes pas toujours très au point; d’autant que les trois comédiennes  ont un micro, presque en permanence, ce qui n’est vraiment pas indispensable. Ces foutus micos HF en effet, la plupart du temps et , c’est le cas ici ,  tuent les nuances et uniformisent les voix, ce qui est bien dommage; quant au  texte, il  mériterait sans doute  quelques coupes; il y a deux fausses fins qui plombent  le spectacle qui n’en finit pas de finir . Mais tout cela devrait être  réparable…
  A voir?  Oui, si vous voulez voir comment une jeune  réalisatrice intelligente et douée, réussit avec trois musiciens et trois comédiennes un spectacle bien construit , sans doute  actuellement trop long mais  tout à fait jubilatoire, même si l’horreur , le sang et les larmes sont souvent au rendez-vous de ces pages d’histoire que l’homme,  c’est à dire nous. avons réussi à léguer à nos enfants. Cela dit , bienvenue quand même dans ce monde de brutes à la petite Hannah  née il y a quinze jours qui dormait du sommeil des justes dans les bras de sa metteuse en scène de maman. Elle aura soixante ans en 2069, cela suffit à donner le vertige…

 

Philippe du Vignal

Le texte est édité aux Editions Allia ( 2004).

Maison de la Poésie, Passage Molière 157 rue Saint-Martin. Paris, jusqu’au 28 juin.

***********************************************************************************************

EUROPEANA  par Edith Rappoport

De Patrik Ourednik, mise en scène Myriam Marzouki, compagnie du dernier soir
J’avais vu ce texte présenté à Aurillac par le Groupe Merci, mis en scène par Solange Oswald dans un cylindre de la mort (161) et je m’interrogeais sur l’intérêt de ce texte dans une scénographie moins originale…Et bien malgré le beau dynamisme de cette compagnie du dernier soir, trois belles actrices et trois musiciens qui brossent cette brève histoire du 20e siècle, de l’émancipation de la femme au camp de Theresienstadt en passant par l’invention du soutien gorge et de la psychanalyse, je reste sur mes positions. Europeana ne m’a pas captivée.

 

 

 

LETTRES DE VOYAGE

LETTRES DE VOYAGE  Maison des Métallos  d’après Céline et Rainer Maria Rilke, mise en scène Stanislas Roquette sous l’œil de Denis Guenoun

Stanislas Roquette nous emmène dans un beau voyage à travers les Lettres à un jeune poète de Rilke et le Voyage au bout de la nuit de Céline qui sont pour moi aux antipodes. J’idolâtre Rilke depuis mon plus jeune âge et je n’ai jamais réussi à terminer un livre de Céline ! Et curieusement, cet alliage mené par cinq jeunes et beaux comédiens formés à l’ESAD de Paris exerce une certaine fascination sur le public. Entre l’exaltation de la solitude de Rilke, la nécessité proclamée du voyage intérieur et la quête éperdue de d’un impossible amour dans une vie sociale vaine chez Céline, il y a une étrange proximité.

Edith Rappoport

LE HOQUET DU PAPE

LE HOQUET DU PAPE  Comédie Italienne

de Iago Migatti-Lulli, mise en scène Attilio Maggiuli

 

Trois amis se retrouvent dans une sacristie dévastée dans un petit village près de Rome, le prêtre africain en a été chassé par un évêque intégriste et négationniste. Le maire, boucher et son ami médecin, se retrouvent face à cet évêque, ils ont été enfants dans la même classe, une discussion violente s’engage entre eux, pendant qu’une jeune femme déplore le départ du prêtre dont le tam-tam a été brisé. Ce retour sur un sombre passé et des propos aberrants niant la shoah, exaltant et sanctifiant les criminels qui l’ont mené à bien et défendue sont portés par quatre comédiens solides et très présents. C’est une petite troupe qui continue à défendre un lieu original, le seul à présenter régulièrement la commedia dell’arte, rue de la Gaîté.

Edith Rappoport

 La Comédie italienne, 17 rue de la Gaîté, 75014 Paris . 01.43.21.22.22

La Lettre

  La Lettre de  Jean-Luc Jenner, mise en scène de l’auteur.

Le Théâtre du Nord-Ouest où Jean-Luc Jenner s’est installé voilà douze ans,  est plutôt du genre glauque et pas  propre, où, malgré les panneaux d’interdiction, les gens ne se gênent pas pour fumer dans le hall comme dans la cour; cela sent évidemment une odeur  de tabac froid  et de saleté très agréable jusque dans la  petite salle. Bonjour l’accueil! Mais c’est à prendre ou à laisser si l’on veut voir cette Lettre.
C’est l’histoire d’un couple pas très jeune, marié sur le tard comme ils le  disent eux-mêmes.  Le soir tombe et, malgré la guerre, le petit village est paisible… Ils dînent en silence, un dîner correct pour l’époque, pas comme dans les  villes ,puisque nous sommes en pleine » drôle de guerre » Ici, tout le monde se connaît et passe son temps à parler des autres: du brave type qui parle quand même de fusiller  les résistants  mais aussi de la fille qui est enceinte dont on ne  sait trop qui. Comme il dit: « Si dans un petit village, on ne sait plus qui baise avec qui. ».. Bref, ils parlent tous les deux calmement en s’asticotant un peu comme un vieux couple mais il règne une certaine angoisse: une lettre de leur fils qu’ils attendaient , le facteur ne l’a toujours pas apportée! 

  Alors, ils continuent quand même à manger sans grand appétit. Coup de sonnette électrique ( ce qui n’existait guère à la campagne mais passons…), elle va vers la porte d’entrée et se retrouve devant deux policiers qui veulent voir le mari pour lui remettre la lettre de leur fils. Le père qui a déjà compris, revient, complètement défait et finit par  décacheter la lettre qui est en fait une lettre d’adieu où il dit qu’il attend, avec ses camarades  sans trop de peur mais quand même un peu,  d’être fusillé à l’aube pour faits de résistance. Le père se met à lire les mots qu’il attendait  et continue à lire ce long adieu à ses parents où, ma foi, il y a beaucoup de choses très belles et très justes.

  C’est malheureusement ensuite encombré d’une espèce de pathos métaphysico-catholique insupportable qui n’a  pas grand chose à faire là. Et , tout d’un coup, la pièce , au lieu de monter en puissance, s’écroule  assez vite, ce qui était prévisible. C’est plutôt pas mal joué par le comédien, un peu moins bien par elle , parce que c’est très difficile:dans des circonstances pareilles, elle devrait s’écrouler en larmes aussitôt et sortir de table. En fait, toute la pièce est presque un monologue. Il y avait,  ce soir-là, dix spectateurs , dont un excellent ronfleur, face aux comédiens, dans cette salle  déjà peu accueillante, encombrée de poteaux où l’on entend la musique et le son du spectacle qui se joue dans l’autre salle! Cela n’arrangeait donc rien et c’était un exercice vraiment difficile pour des acteurs: cette Lettre tout ne retenait pas l’attention très longtemps.

  Alors à voir? Non, sans doute pas, cette lettre n’a pas une écriture suffisamment convaincante et il est difficile de  considérer le spectacle comme un travail en cours, dont il faudrait revoir toute la dernière partie… A moins aussi   que vous ne comptiez au nombre des fans de Jenner qui fait preuve d’une énergie et d’une ténacité exemplaires, pour maintenir les deux salles de son petit théâtre en vie. Il y a, chaque saison  au Théâtre du Nord-Ouest, un cycle consacré à un grand auteur et dont les créations sont confiées à de  jeunes metteurs en scène: cette année Molière en intégrale ( Jenner assure lui-même la mise en scène de Don Juan,  quelque 38 pièces qui traitent du personnage de Don Juan sont aussi inscrites au programme!!!! Aucun commentaire!

 C ‘est vrai que Jenner  devrait  revoir d’urgence sa politique de programmation ( chaque pièce est jouée en alternance! et dans des conditions matérielles très difficiles pour les compagnies),  et les orientations artistiques du Théâtre du Nord-Ouest sont ctuellement peu visibles. On se demande même par quel miracle,  Jenner arrive à faire jouer autant de spectacles et à survivre.. Mais ce stakanovisme théâtral est- il bien efficace? En tout cas, l’ Etat comme la Ville, semblent avoir quelque peu  baissé les bras et ne sont guère enthousiastes quant à un  soutien possible…

Philippe du Vignal

Théâtre du Nord-Ouest ( en alternance)

Eloge du poil

 Eloge du poil, création et jeu Jeanne Mordoj, mise en scène Pierre Meunier.

     image8.jpg image7.jpgIl y a une simple et belle scène de bois rouge foncé, avec un petit castelet de velours; les  quelque 180  spectateurs sont installés autour des trois côtés, et c’est assez rare pour être signalé:  pas une seule place de libre; derrière la scène, une grande toile peinte représentant un ciel. Jeanne Mordoj  est une jeune femme,  seule sur le plateau, habillée d’un bizarre petit tailleur beige, le visage orné d’un collier de barbe, (dont on ne voit pas bien la nécessité).

  Le début est peu convaincant: envoi de brochettes en inox  sur une cible  de toile peinte, jeu avec un pneu de moto… Mais très vite, cela devient aussi étrange que passionnant. Jeanne Mordoj  fait dialoguer deux crânes d’animaux , l’un de mouton et un autre plus petit que nous n’avons pas pu encore identifier, puis elle  les fait chanter à tour de rôle, grâce à la ventriloquie qu’elle maîtrise superbement.Elle s’occupe ensuite d’une caisse en fer qu’elle transperce de brochettes mais le doigt qu’elle y trempe , ressort couvert de sang , sans  aucun doute mordu par  un petit crâne qui s’y trouvait…. Avant de le lui faire faire trempette dans une trappe pleine d’eau qu’elle remonte lentement, et dont l’eau coule par les trous. A raconter comme cela , cela n’a l’air de rien ,  c’est à mi -chemin entre art minimal et art conceptuel, mais le public retient son souffle devant un travail aussi magistralement réalisé mais qui va bien au-delà de la simple virtuosité.

image3.jpgJeanne Mordoj célèbre en effet avec beaucoup de solennité, aidée par un assistant,  une sorte de rituel qui n’est pas sans rappeler parfois cette  cérémonie, à la fois  fascinante et vénéneuse,  que nous proposait autrefois  au Festival de Nancy l’Américain Robert Anton, avec ses très petites marionnettes. Depuis disparu: suicidé pour cause de sida!  Que Dieu ait son âme, comme disait ma maman; son art était vraiment luxueux.
 » Le théâtre doit avoir le droit de s’affirmer comme parfaitement superflu, étant bien entendu que l’on vit pour le superflu », disait déjà Brecht et il avait bien raison. Puis,  Jeanne Morloj, en longue robe /chasuble rouge , se livre à un étonnant numéro de ramassage de dizaines de coquilles d’escargots avec les mains et les pieds ou les deux à la fois, qu’elle envoie sans erreur aucune, dans  une cuvette émaillée posée sur sa tête, et cela debout, allongée ou assise. C’est assez fabuleux de voir ce corps en mouvement ramasser et lancer les restes d’un corps qui fut aussi vivant que le sien , même si c’est celui d’un gastéropode qui a l’estomac dans les talons, et qui possède une sorte de système cardiaque, dixit Jacques-Albert Canque, maître de conférences à Bordeaux I.
Avant que plusieurs oeufs n’arrivent par une goulotte  sur la scène; elle en casse un dont elle récupère le jaune qui va docilement passer sur le dos de sa main gauche pour arriver sur sa main droite.  Essayez pour voir… Elle le fait,  bien entendu, sans aucun effort apparent… Et celui qu’elle va  poser sur son oeil droit finira, lui,  dans sa bouche avant qu’elle ne le récupère pour le faire glisser entre ses seins et qui finra sur son sexe.
Elle joue aussi avec  cinq perches de bambou qu’elle pose sur sa tête et ses bras, avant de fouiller ans une autre trappe le terreau, pour s’y faire une place définitive.Le spectacle se termine par un étonnant concert, dont la composition musicale est dûe à Bertrand Boss, d’une quinzaine de crânes de vaches  et  des deux premiers du début, qui « chantent » en choeur. Aussi étrange qu’impressionnant. Comme c’est Pierre Meunier qui assure la mise en scène, c’est évidemment cousu main, et l’on ne peut  rester insensible à cette mise en abyme du corps, que ce soit celui de l’homme/ femme,  ou celui encore à l’état ovaire d’une poule, ou bien déjà réduit à celui de coquille  d’escargot ou de squelette de nos amis animaux, ou de futur squelette qui s’enfouit dans la tombe .
C’est un singulier travail, qui dure à peine une heure, d’une grande qualité de jonglerie, parfois inégal,(les petits monologues auraient besoin  d’être un  peu retravaillés), mais qui mérite d’être vu. Avec, aux meilleurs moments, une belle approche plastique et poétique, fondée sur une réflexion métaphysique. Et pour une fois, le public était très jeune et les enfants visiblement fascinés. Alors à voir?  Oui, sans hésitation, si le spectacle, qui  vient de Franche-Comté, passe près de chez vous, après être  passé par le Théâtre de la Bastille.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Bastille

http://www.elogedupoil.com/

OCULUS

OCULUS Condition des soies Roubaix Chorégraphie de Thomas Duchatelet, image et son Jean-Paul Bredif, François Chalet et Claire Cardon

Dans cette belle salle de l’immense Condition des soies, ancienne manufacture réaménagée par Patrick Bouchain avec des lieux d’exposition, une rue intérieure, un bar chaleureux, quatre danseurs en maillots de bain tracent des jeux géométriques avec leurs propres images projetées en multiples sur un immense écran derrière eux. J’ai eu du mal à pénétrer dans le spectacle, mais une fois séduite c’est ludique en diable et ça pourrait captiver un très large public. Thomas Duchatelet a longtemps travaillé avec Pina Bausch, il tourne beaucoup à l’étranger, mais a du mal à s’imposer en France dans les institutions.

Edith Rappoport

Ubu-Roi

Ubu-Roi d’Alfred Jarry, mise en scène de Jean-Pierre Vincent.

ubupn.jpgUbu qui a maintenant plus de cent ans , avait pour origine une petite pièce issue du cerveau intelligent de quelques lycéens de Rennes . Créée au Théâtre de l’Oeuvre en 96 dans un scandale total, recréée dans un forme pour marionnettes ( signée Pierre Bonnard-eh! oui), la pièce  nous est maintenant bien connue, du moins à la lecture, bien qu’elle soit relativement souvent montée, en général sous une forme abrégée; mais, quel que soit le théâtre et la mise en scène- et nous en avons vu une dizaine- (Vilar, Vitez, Sobel, Topor, etc…) l’entreprise n’est pas  facile à mener à bien.

  D’abord,  parce que la,pièce comporte quelque trente personnages et nombre de tableaux:  la conspiration d’Ubu contre le roi Venceslas d’une Pologne mythique  » c’est à  dire nulle part  » comme Jarry prend soin de le préciser, puis l’assassinat du Capitaine Bordure par les gens d’Ubu et le meurtre de Bodeslas et Ladislas les deux enfants du roi. Puis la décision d’Ubu de ne pas nommer Bordure duc de Lituanie, malgré l’avertissement de la mère Ubu et de réformer l’Etat en instituant des impôts extravagants qu’il décide d’aller prélever lui-même. La demande d’aide de Bordure au tsar de Russie , ce qui décidera Ubu à déclarer une guerre où il sera battu. Les retrouvailles miraculeuses avec la mère Ubu dans une grotte de Lituanie où il s’est retrouvé abandonné de tous . Des renforts qui viennent les sauver jusqu’à leur voyage en bateau  pour la France où Ubu espère se voir attribuer le poste de Maître des Finances.

  C’est, on l’aura compris, une sorte de vaste fresque épique ,aussi caricaturale que parodique ( on peut penser à Shakespeare) et on comprend que le public de l’époque ait été  décontenancé par les merdre à répétition prononcés par Ubu ( qui ne font plus du tout rire) et par un vocabulaire tout à fait provocateur pour l’époque, fait de mots inventés ou reconstruits, d’archaïsmes. Et certaines des répliques  sont même  devenues culte comme : « Oui, de par ma chandelle verte. Je crève de faim. Mère Ubu, tu es bien laide aujourd’hui. Est- ce parce que nous avons du monde?  » ou cet impérissable: « Les militaires font les meilleurs soldats » …. Il y a déjà du Vian et de l’Ionesco chez lui. Ubu roi restant malgré tout le seul véritable succès dramatique  de Jarry, même s’il déclina par la suite les aventures du personnage mythique qu’il avait créé dans Ubu enchaîné, Ubu sur la butte, et Ubu Cocu.

  Mais ce que l’on sait moins, c’est que Jarry, mort d’abus d’absinthe à 37 ans ,écrivit aussi nombre d’articles pour des revues prestigieuses et traduisit Coleridge, Stevenson et l’allemand Grabbe.  Mais son nom restera attaché à celui de ce personnage dément , tyrannique, découvreur de solutions miracle pour résoudre les problèmes de l’Etat, et sans aucun scrupule quand il s’agissait d’éliminer ses adversaires, bref l’archétype de la grande famille des dictateurs qui ont fleuri au 20 ème siècle et dont la race continue à prospérer au 21 ème, tous continents confondus avec trois paramètres incontournables: destruction des élites c’est à dire des gêneurs, mise en place de lois absurdes, pillage des richesses à son seul profit et à celui de sa proche famille…

  Et la pièce ne manque pas de scènes  courtes mais géniales où Jarry sait manier le grotesque et l’absurde, même si  elle est souvent inégale dans sa construction. Alors que fait-on de ce matériau assez fabuleux pour exciter l’imagination, puisqu’il y a très peu de didascalies et que dans L’Inutilité du théâtre au théâtre, Jarry finalement laisse le champ ouvert aux metteurs en scène qui seraient tentés par l’aventure. Jarry, savait  bien que la plus grande réussite d’Ubu avait  été de commencer par être un échec/scandale tonitruant auprès d’un public peu habitué à ce genre de provocation.

  Reste à savoir comment appréhender aujourd’hui – c’est à dire cent après- un pareil matériau qui peut devenir théâtral si l’on sait faire preuve d’intelligence et d’imagination. Ce dont Jean-Pïerre Vincent n’ jamais manqué. Mais c’est autre chose de tenter le coup avec les acteurs de la Comédie-Française qui a décidé ( mieux vaut tard que jamais! ) de faire entrer l’œuvre à son répertoire. Rien à dire, le travail est bien fait; il y a même de très bons comédiens comme Michel Robin, excellent roi Venceslas, Martine Chevallier ( la reine) ou Anne Kessler presque à contre-emploi en mère Ubu qui s’en sort assez bien,  ou Gilles David en Capitaine Bordure et Serge Bagdassarian en Ubu. Mais il y a comme un curieux manque d’unité dans le jeu.  

  En fait,  Vincent a surtout travaillé sur les gags, comme s’il avait cherché un moyen de faire oublier la durée de la pièce ( presque deux heures) jouée ici dans son intégralité, qui semble surtout vers la fin bien longue. Vincent semble s’être amusé en faisant une sorte de lecture personnelle d’Ubu-Roi; le  public étant prié de se débrouiller pour décoder les choses. Et le spectacle  va ainsi , cahin-caha, sans beaucoup de rythme, ce qui s’améliorera  peut-être avec le temps ; il y a même quelques scènes drôles où l’on peut rire mais ni le texte ni la mise en scène ne risquent  de choquer grand monde: l’ensemble reste sage et  conventionnel, emprisonné dans un décor de carrelage gris sale, pas très réussi  de Chambas avec une fosse en bord de scène qui semble paralyser les comédiens (et il y a de quoi!). Quant aux costumes, Patrice Cauchetier semble lui aussi s’être amusé mais il y aurait fallu, non pas de ces clins d’œil un peu faciles mais plus de rigueur pour parvenir à la démesure nécessaire .

  Bref, du travail honnête mais qui manque singulièrement de  cette folie, essentielle à Ubu comme si Jean-Pierre Vincent avait bien pris garde de ne froisser personne. Il a créé un  personnage, celui  d’Alfred Jarry  (Christian Gonon) qui ,de temps en temps,  fait un petit tour en vélo sur le plateau ( Jarry faisait beaucoup de vélo)  et prononce d’un ton doctoral quelques didascalies, comme si cela allait aider les choses.  Après tout, pourquoi pas, même si cela ralentit encore l’action… Christian Gonon , excellent acteur au demeurant, fait ce qu’il peut mais, rien à faire, le spectacle reste englué dans un conformisme de bon aloi, où il n’y a plus que les seules apparences de la provocation, mais plus rien de l’esprit loufoque et déjanté de la pièce .

  Que fallait-il faire alors, du Vignal ?  En tout cas, sûrement pas cela; comme le dit finement, Pierre Notte,  secrétaire général de la Comédie-Française: « Un théâtre national n’a pas vocation à être provocateur ». Voilà ; la messe est dite. L’Ubu -Roi de Vitez, même si ce n’était pas une de ses meilleures mises en scène, avait au moins le mérite d’avoir assez d’humour ravageur pour faire encore (en 85)  étrangler d’horreur quelques dames d’âge  canonique ( voir plus bas la lettre indignée à Antoine Vitez d’une spectatrice par ailleurs directrice d’un collège de jeunes filles dans ce même blog,  que nous vous avions offerte en guise d’œufs de Pâques et qui avait rencontré un immense succès ; l’on  vous la mis à la suite de l’article pour vous éviter de la chercher si vous ne l’avez déjà point lue.

  Il ne fallait pas rêver: que pouvait-on espérer de plus , que cette pâlichonne entrée au répertoire du premier théâtre national français plus de cent ans après la création de la pièce. Après tout, Ubu-Roi pouvait continuer à vivre  sa vie sans la Comédie-Française… Alors, y aller ou non? A la rigueur, mais vraiment à la rigueur, avec votre vieille tatie en visite dans la capitale, qui pourra doucement somnoler en respirant les délicieux fumigènes qui envahissent le plateau déjà bien peu éclairé mais surtout pas  avec votre amoureux ou votre amoureuse , ou avec des  adolescents qui vous en voudraient à mort et qui riront dix fois plus en lisant le texte….

 

Philippe du Vignal

Comédie-Française, salle Richelieu, en alternance.

œuf de Pâques

oeuf.jpg     En guise d’œufs de Pâques, Cette  délicieuse friandise en récompense de votre fidélité.  Vous ne viendrez pas vous plaindre en disant que vous n’êtes pas gâtés… Enfin vous avez toujours le droit de faire vos commentaires. La fréquentation de votre blog préféré  augmente chaque mois. Ce n’est qu’un début, continuons le combat, comme disait autrefois le petit Nicolas….

Philippe du Vignal

 Lettre adressée à Antoine Vitez, (alors directeur du Théâtre National de Chaillot)       

 A Paris, ce jeudi 23 mai 1985.

Monsieur le Directeur, 

Directrice d’un collège de jeunes filles, j’ai assisté récemment à une représentation de « Ubu Roi » afin de me rendre compte de visu si ce spectacle conviendrait aux tendres ouailles dont j’ai la charge. Qu’est-ce que j’ai vu sur la scène même où triompha naguère le grand Jean Vilar? J’ai vu des EXCREMENTS  Mon voisin n’a-t-il pas dit à sa femme: « Tiens, des étrons, les acteurs vont bouffer de la merde » Textuellement. Eh bien non, Monsieur ce sont les innocents spectateurs qui ont été obligés de » bouffer de la merde ». Vous rendez-vous compte, Monsieur le Directeur, que vous faites appel aux instincts les plus vils des spectateurs, ceux-là mêmes que votre mission est d’éduquer  mais que vous vous faites un malin plaisir de corrompre, et cela avec un cynisme peu commun. Pour comble d’horreur, l’un des acteurs s’est dévêtu et a exposé ses FESSES NUES au regard apeuré et horrifié de quelques centaines d’assistants, (1) dont mes deux nièces. L’une d’entre elles fait sa communion solennelle dans quinze jours, l’autre commence son noviciat chez les clarisses de la Fête-Dieu. . Elles étaient TOUTES VELUES.( 2) je suis laissé dire que vous étiez communiste. Ceci explique cela. De ma vie je n’ai jamais  vu pareille chose.
 Monsieur le Directeur, je vous somme de réfléchir avant de continuer votre œuvre diabolique. Il y va de votre âme immortelle. Pensez aux souffrances de Notre Seigneur sur la Sainte Croix, à celles de Sa Très Sainte-Mère. Pensez à Jeanne d’Arc dont l’insigne pureté continue d’être une source d’inspiration pour nos jeunes filles.
 Je vous avertis par la présente que je viens de composer à l’intention du Ministre de la Culture, Monsieur Robert Abirached (3)  dans un mémoire dans lequel je le prie de faire en sorte que les deniers publics ne soient plus consacré à l’étalage sur la place publique de ces nouvelles écuries d’Augias.
 Que Dieu dans son infinie miséricorde vous pardonne le mal que vous faites à notre belle jeunesse française, et veuillez, Monsieur le Directeur, agréer l’expression de mon horreur de chrétienne, et de catholique.
 ( Mademoiselle)   (sic)  X….   Y…, directrice de collège, officier dans l’ordre national des Palmes académique, membre du tiers ordre des franciscaines de Paris.

P.S. Dimanche prochain je réciterai une dizaine de chapelets à votre intention.

Cette lettre manuscrite  authentique est retranscrite telle quelle : fautes d’orthographe et  de ponctuation, sens archaïque (1) , fautes de syntaxe (2),   et erreurs comprises ( 3). Robert Abirached n’était pas en effet ministre mais l’excellent directeur de la Direction des Spectacles;  le Ministre de la Culture était à l’époque  Jack Lang depuis 1981 et qui  le resta jusqu’en 1986.

Talkings Heads

Talkimage6.jpgings Heads d‘Alan Bennett, traduction de Jean-Marie Besset, mise en scène de Laurent Pelly.image34.jpg

  Alan Bennett est, à coup sûr, l’un des dramaturges les plus connus,de Grande-Bretagne, avec ses quasi contemporains Arnold Wesker, le célèbre auteur de La Cuisine et  Harold Pinter récemment décédé. Il débuta comme comédien, puis devint scénariste et dramaturge; on avait pu voir de lui en France: Espions et célibataires, mise en scène de Bruno Bayen et trois de  ses six  célèbres Talkings Heads (Moulins à paroles) déjà montés par Laurent Pelly en 93 à Paris-Villette . C’est la BBC/ TV  qui les avait fait découvrir au public anglais.
De cette première version, Laurent Pelly,metteur en scène hors-pair et nouveau directeur du Théâtre National de Toulouse, n’a pas gardé Un lit parmi les lentilles et Une femme de lettres mais seulement le premier de ces monologues: Une femme sans importance, et en ajouté deux autres différents mais tout aussi savoureux. Peggy est une secrétaire du type donneuse de leçons, qui vit seule, strictement habillée c’est à dire très mal, dont toute la vie se résume à  son activité dans l’entreprise, aux petits ragots et aux  phrases fielleuses contre certaines de ses collègues. Son bureau est un modèle de propreté et elle admire beaucoup ses supérieurs masculins. Elle ponctue son bavardage pathétique de naïveté et de bêtise ordinaire teintée de racisme, d’un:  » Mais on a ri , on a ri  » qui revient en boucle. » D’habitude, c’est à dire si mademoiselle Hayman ne vient pas nous faire sa Reine mère à la dernière minute, à midi et demie tapante, vous m’avez prête à planter mes petites affaires et à d
éclarer la matinée finie. Je me repoudre le museau et je vais faire faire un petit pipi aux toilettes de la compta ». Bref, le genre de personnages avec lequel on préférerait ne pas pas passer une soirée.
Mais, miracle accompli par Bennett, ce qu’elle dit est d’un prosaïsme et d’une  bêtise à pleurer mais elle le dit avec  une sorte de  finesse  et avec un tel humour inconscient que l’on finit par s’attacher à elle. D’autant plus que les choses vont mal tourner puisqu’elle va se trouver rapidement dirigée par son médecin vers un hôpital pour un « petit contrôle « comme il dit . Le public, en position constante de voyeur, comprend vite- mais pas elle- ou plutôt, pas elle, tout de suite- qu’elle doit avoir quelque chose comme un cancer de l’estomac, et on la retrouve , subitement vieillie de dix ans, en robe de chambre, sans force, en train de boire une soupe puis allongée dans un lit qui ressemble déjà à un cercueil. Et Alan Bennett sait comme personne  nous attacher au quotidien sans intérêt de cette Peggy qui, au départ, n’avait rien de sympathique; il y a un peu comme chez Pinter, tout un sous-texte, tout ce qui se dit et ce qui se devine  derrière les mots prononcés. Et c’est éblouissan
t de vérité et, bien entendu, d’humour férocement distillé.
Les deux autres monologues sont  de la même excellence: Nuits dans les Jardins d’Espagne, est une femme mariée, dont on devine très vite que son époux  ne doit pas déborder d’affection pour elle, et qui se met à fréquenter, une de ses voisines qui , un jour, l’appelle, pour lui monter le corps nu de son mari étendu, avec du sang partout sur un moelleux tapis; elle lui déclare qu’elle vient de le tuer à la suite des mauvais traitements qu’il lui a fait subir depuis des années; en particulier, il l’offrait en spectacle à ses copains quand il lui faisait l’amour en l’obligeant à porter une cagoule. Là aussi, Bennett sait admirablement mettre en valeur la petite phrase qui casse tout:  » On était dans le jardin, raconte Rosemary, je lui ai servi du thé. Assez portée sur les petits biscuits. Elle m’a fini le paquet de bi-chocos. elle m’a dit , c’est vraiment gentil, vous savez recevoir. Vous aviez déjà vu un macchabée tout nu?  » Et le dernier monologue nous propose  cette Femme avec pédicure, c’est Miss Frozzard qui doit changer de pédicure parce que M. Suddaby part à la retraite;  » Ce qui compte, Miss Fozzard, dit-il,  c’est ce que vos pieds vont devenir. Il y a si longtemps  que vous venez chez moi que je ne voudrais pas laisser vos pieds dans de mauvaises mains ». Tout cela adressé directement au spectateur avec un sérieux étonnant par cette miss qui finira par se plier au massage de pieds sur le dos de son nouveau  pédicure qui la pimage4.jpgaye grassement pour ce genre de soins et dont on comprend qu’elle lui rend aussi d’autres services…
La mise en scène de Laurent Pelly et la dramaturgie d’Agathe Mélinand sont d’une extrême précision et  ils empruntent , surtout au début, des plans tr
ès proches de ceux du cinéma. Et Laurent Pelly  a su admirablement , en imaginant  une gestuelle propre à chacune d’elle, recréer le curieux rapport que  ces trois femmes ont avec le corps et leur corps en particulier.Il y aussi cette espèce de façon très intelligente qu’il a eu faire travailler ses trois comédiennes  de façon à rendre immédiatement crédible leur bavardage empêtré dans une  naïveté et une bêtise dont le public, rendu complice par le metteur en scène,  comprend très vite qu’elle n’arriveront jamais à se débarrasser. Sauf, peut-être, Peggy qui devine qu’on lui a caché la vérité sur sa maladie. Il  faut évidemment pour servir ce genre de texte, à la fois drôle et féroce, des comédiennes de tout premier ordre. Christine Brücher, Nathalie Krebs et  surtout Charlotte Clamens font ici un travail exemplaire sur leur personnage .Et ces monologues qui, à la lecture , peuvent sembler seulement très intéressants, deviennent , grâce à leur diction si particulière et à leur gestuelle, de véritables moments d’anthologie; les élèves des écoles de théâtre vont pouvoir s’en donner à cœur joie. Pour faire croire en effet  à tant de nunucherie teintée par de brèves lueurs de lucidité, cela exige une sacrée intelligence du texte comme du plateau.

  Les comédiennes sont aidées par la  remarquable scénographie imaginée par Chantal Thomas; c’est à la fois  réaliste( les hortensias sont véritables, l’eau coule dans la vaisselle, etc. ) mais aussi très  poétique: le dernier praticable avec son canapé à demi-renversé où se vautre Miss Frozzard est  une formidable  invention . Costumes, son, lumière, maquillages: rien, mais rien n’a le moindre défaut.. Un vrai plaisir théâtral. Et le public n’ a pas été avare d’applaudissements. Alors à voir ? Oui, sans aucune hésitation, puisque le spectacle est repris à Paris  et va sans doute faire une belle tournée. Ne le ratez surtout pas.

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point , de nouveau à partir du 13 juin

1...501502503504505...528

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...