Ubu-Roi

Ubu-Roi d’Alfred Jarry, mise en scène de Jean-Pierre Vincent.

ubupn.jpgUbu qui a maintenant plus de cent ans , avait pour origine une petite pièce issue du cerveau intelligent de quelques lycéens de Rennes . Créée au Théâtre de l’Oeuvre en 96 dans un scandale total, recréée dans un forme pour marionnettes ( signée Pierre Bonnard-eh! oui), la pièce  nous est maintenant bien connue, du moins à la lecture, bien qu’elle soit relativement souvent montée, en général sous une forme abrégée; mais, quel que soit le théâtre et la mise en scène- et nous en avons vu une dizaine- (Vilar, Vitez, Sobel, Topor, etc…) l’entreprise n’est pas  facile à mener à bien.

  D’abord,  parce que la,pièce comporte quelque trente personnages et nombre de tableaux:  la conspiration d’Ubu contre le roi Venceslas d’une Pologne mythique  » c’est à  dire nulle part  » comme Jarry prend soin de le préciser, puis l’assassinat du Capitaine Bordure par les gens d’Ubu et le meurtre de Bodeslas et Ladislas les deux enfants du roi. Puis la décision d’Ubu de ne pas nommer Bordure duc de Lituanie, malgré l’avertissement de la mère Ubu et de réformer l’Etat en instituant des impôts extravagants qu’il décide d’aller prélever lui-même. La demande d’aide de Bordure au tsar de Russie , ce qui décidera Ubu à déclarer une guerre où il sera battu. Les retrouvailles miraculeuses avec la mère Ubu dans une grotte de Lituanie où il s’est retrouvé abandonné de tous . Des renforts qui viennent les sauver jusqu’à leur voyage en bateau  pour la France où Ubu espère se voir attribuer le poste de Maître des Finances.

  C’est, on l’aura compris, une sorte de vaste fresque épique ,aussi caricaturale que parodique ( on peut penser à Shakespeare) et on comprend que le public de l’époque ait été  décontenancé par les merdre à répétition prononcés par Ubu ( qui ne font plus du tout rire) et par un vocabulaire tout à fait provocateur pour l’époque, fait de mots inventés ou reconstruits, d’archaïsmes. Et certaines des répliques  sont même  devenues culte comme : « Oui, de par ma chandelle verte. Je crève de faim. Mère Ubu, tu es bien laide aujourd’hui. Est- ce parce que nous avons du monde?  » ou cet impérissable: « Les militaires font les meilleurs soldats » …. Il y a déjà du Vian et de l’Ionesco chez lui. Ubu roi restant malgré tout le seul véritable succès dramatique  de Jarry, même s’il déclina par la suite les aventures du personnage mythique qu’il avait créé dans Ubu enchaîné, Ubu sur la butte, et Ubu Cocu.

  Mais ce que l’on sait moins, c’est que Jarry, mort d’abus d’absinthe à 37 ans ,écrivit aussi nombre d’articles pour des revues prestigieuses et traduisit Coleridge, Stevenson et l’allemand Grabbe.  Mais son nom restera attaché à celui de ce personnage dément , tyrannique, découvreur de solutions miracle pour résoudre les problèmes de l’Etat, et sans aucun scrupule quand il s’agissait d’éliminer ses adversaires, bref l’archétype de la grande famille des dictateurs qui ont fleuri au 20 ème siècle et dont la race continue à prospérer au 21 ème, tous continents confondus avec trois paramètres incontournables: destruction des élites c’est à dire des gêneurs, mise en place de lois absurdes, pillage des richesses à son seul profit et à celui de sa proche famille…

  Et la pièce ne manque pas de scènes  courtes mais géniales où Jarry sait manier le grotesque et l’absurde, même si  elle est souvent inégale dans sa construction. Alors que fait-on de ce matériau assez fabuleux pour exciter l’imagination, puisqu’il y a très peu de didascalies et que dans L’Inutilité du théâtre au théâtre, Jarry finalement laisse le champ ouvert aux metteurs en scène qui seraient tentés par l’aventure. Jarry, savait  bien que la plus grande réussite d’Ubu avait  été de commencer par être un échec/scandale tonitruant auprès d’un public peu habitué à ce genre de provocation.

  Reste à savoir comment appréhender aujourd’hui – c’est à dire cent après- un pareil matériau qui peut devenir théâtral si l’on sait faire preuve d’intelligence et d’imagination. Ce dont Jean-Pïerre Vincent n’ jamais manqué. Mais c’est autre chose de tenter le coup avec les acteurs de la Comédie-Française qui a décidé ( mieux vaut tard que jamais! ) de faire entrer l’œuvre à son répertoire. Rien à dire, le travail est bien fait; il y a même de très bons comédiens comme Michel Robin, excellent roi Venceslas, Martine Chevallier ( la reine) ou Anne Kessler presque à contre-emploi en mère Ubu qui s’en sort assez bien,  ou Gilles David en Capitaine Bordure et Serge Bagdassarian en Ubu. Mais il y a comme un curieux manque d’unité dans le jeu.  

  En fait,  Vincent a surtout travaillé sur les gags, comme s’il avait cherché un moyen de faire oublier la durée de la pièce ( presque deux heures) jouée ici dans son intégralité, qui semble surtout vers la fin bien longue. Vincent semble s’être amusé en faisant une sorte de lecture personnelle d’Ubu-Roi; le  public étant prié de se débrouiller pour décoder les choses. Et le spectacle  va ainsi , cahin-caha, sans beaucoup de rythme, ce qui s’améliorera  peut-être avec le temps ; il y a même quelques scènes drôles où l’on peut rire mais ni le texte ni la mise en scène ne risquent  de choquer grand monde: l’ensemble reste sage et  conventionnel, emprisonné dans un décor de carrelage gris sale, pas très réussi  de Chambas avec une fosse en bord de scène qui semble paralyser les comédiens (et il y a de quoi!). Quant aux costumes, Patrice Cauchetier semble lui aussi s’être amusé mais il y aurait fallu, non pas de ces clins d’œil un peu faciles mais plus de rigueur pour parvenir à la démesure nécessaire .

  Bref, du travail honnête mais qui manque singulièrement de  cette folie, essentielle à Ubu comme si Jean-Pierre Vincent avait bien pris garde de ne froisser personne. Il a créé un  personnage, celui  d’Alfred Jarry  (Christian Gonon) qui ,de temps en temps,  fait un petit tour en vélo sur le plateau ( Jarry faisait beaucoup de vélo)  et prononce d’un ton doctoral quelques didascalies, comme si cela allait aider les choses.  Après tout, pourquoi pas, même si cela ralentit encore l’action… Christian Gonon , excellent acteur au demeurant, fait ce qu’il peut mais, rien à faire, le spectacle reste englué dans un conformisme de bon aloi, où il n’y a plus que les seules apparences de la provocation, mais plus rien de l’esprit loufoque et déjanté de la pièce .

  Que fallait-il faire alors, du Vignal ?  En tout cas, sûrement pas cela; comme le dit finement, Pierre Notte,  secrétaire général de la Comédie-Française: « Un théâtre national n’a pas vocation à être provocateur ». Voilà ; la messe est dite. L’Ubu -Roi de Vitez, même si ce n’était pas une de ses meilleures mises en scène, avait au moins le mérite d’avoir assez d’humour ravageur pour faire encore (en 85)  étrangler d’horreur quelques dames d’âge  canonique ( voir plus bas la lettre indignée à Antoine Vitez d’une spectatrice par ailleurs directrice d’un collège de jeunes filles dans ce même blog,  que nous vous avions offerte en guise d’œufs de Pâques et qui avait rencontré un immense succès ; l’on  vous la mis à la suite de l’article pour vous éviter de la chercher si vous ne l’avez déjà point lue.

  Il ne fallait pas rêver: que pouvait-on espérer de plus , que cette pâlichonne entrée au répertoire du premier théâtre national français plus de cent ans après la création de la pièce. Après tout, Ubu-Roi pouvait continuer à vivre  sa vie sans la Comédie-Française… Alors, y aller ou non? A la rigueur, mais vraiment à la rigueur, avec votre vieille tatie en visite dans la capitale, qui pourra doucement somnoler en respirant les délicieux fumigènes qui envahissent le plateau déjà bien peu éclairé mais surtout pas  avec votre amoureux ou votre amoureuse , ou avec des  adolescents qui vous en voudraient à mort et qui riront dix fois plus en lisant le texte….

 

Philippe du Vignal

Comédie-Française, salle Richelieu, en alternance.


Archives pour la catégorie critique

œuf de Pâques

oeuf.jpg     En guise d’œufs de Pâques, Cette  délicieuse friandise en récompense de votre fidélité.  Vous ne viendrez pas vous plaindre en disant que vous n’êtes pas gâtés… Enfin vous avez toujours le droit de faire vos commentaires. La fréquentation de votre blog préféré  augmente chaque mois. Ce n’est qu’un début, continuons le combat, comme disait autrefois le petit Nicolas….

Philippe du Vignal

 Lettre adressée à Antoine Vitez, (alors directeur du Théâtre National de Chaillot)       

 A Paris, ce jeudi 23 mai 1985.

Monsieur le Directeur, 

Directrice d’un collège de jeunes filles, j’ai assisté récemment à une représentation de « Ubu Roi » afin de me rendre compte de visu si ce spectacle conviendrait aux tendres ouailles dont j’ai la charge. Qu’est-ce que j’ai vu sur la scène même où triompha naguère le grand Jean Vilar? J’ai vu des EXCREMENTS  Mon voisin n’a-t-il pas dit à sa femme: « Tiens, des étrons, les acteurs vont bouffer de la merde » Textuellement. Eh bien non, Monsieur ce sont les innocents spectateurs qui ont été obligés de » bouffer de la merde ». Vous rendez-vous compte, Monsieur le Directeur, que vous faites appel aux instincts les plus vils des spectateurs, ceux-là mêmes que votre mission est d’éduquer  mais que vous vous faites un malin plaisir de corrompre, et cela avec un cynisme peu commun. Pour comble d’horreur, l’un des acteurs s’est dévêtu et a exposé ses FESSES NUES au regard apeuré et horrifié de quelques centaines d’assistants, (1) dont mes deux nièces. L’une d’entre elles fait sa communion solennelle dans quinze jours, l’autre commence son noviciat chez les clarisses de la Fête-Dieu. . Elles étaient TOUTES VELUES.( 2) je suis laissé dire que vous étiez communiste. Ceci explique cela. De ma vie je n’ai jamais  vu pareille chose.
 Monsieur le Directeur, je vous somme de réfléchir avant de continuer votre œuvre diabolique. Il y va de votre âme immortelle. Pensez aux souffrances de Notre Seigneur sur la Sainte Croix, à celles de Sa Très Sainte-Mère. Pensez à Jeanne d’Arc dont l’insigne pureté continue d’être une source d’inspiration pour nos jeunes filles.
 Je vous avertis par la présente que je viens de composer à l’intention du Ministre de la Culture, Monsieur Robert Abirached (3)  dans un mémoire dans lequel je le prie de faire en sorte que les deniers publics ne soient plus consacré à l’étalage sur la place publique de ces nouvelles écuries d’Augias.
 Que Dieu dans son infinie miséricorde vous pardonne le mal que vous faites à notre belle jeunesse française, et veuillez, Monsieur le Directeur, agréer l’expression de mon horreur de chrétienne, et de catholique.
 ( Mademoiselle)   (sic)  X….   Y…, directrice de collège, officier dans l’ordre national des Palmes académique, membre du tiers ordre des franciscaines de Paris.

P.S. Dimanche prochain je réciterai une dizaine de chapelets à votre intention.

Cette lettre manuscrite  authentique est retranscrite telle quelle : fautes d’orthographe et  de ponctuation, sens archaïque (1) , fautes de syntaxe (2),   et erreurs comprises ( 3). Robert Abirached n’était pas en effet ministre mais l’excellent directeur de la Direction des Spectacles;  le Ministre de la Culture était à l’époque  Jack Lang depuis 1981 et qui  le resta jusqu’en 1986.

Talkings Heads

Talkimage6.jpgings Heads d‘Alan Bennett, traduction de Jean-Marie Besset, mise en scène de Laurent Pelly.image34.jpg

  Alan Bennett est, à coup sûr, l’un des dramaturges les plus connus,de Grande-Bretagne, avec ses quasi contemporains Arnold Wesker, le célèbre auteur de La Cuisine et  Harold Pinter récemment décédé. Il débuta comme comédien, puis devint scénariste et dramaturge; on avait pu voir de lui en France: Espions et célibataires, mise en scène de Bruno Bayen et trois de  ses six  célèbres Talkings Heads (Moulins à paroles) déjà montés par Laurent Pelly en 93 à Paris-Villette . C’est la BBC/ TV  qui les avait fait découvrir au public anglais.
De cette première version, Laurent Pelly,metteur en scène hors-pair et nouveau directeur du Théâtre National de Toulouse, n’a pas gardé Un lit parmi les lentilles et Une femme de lettres mais seulement le premier de ces monologues: Une femme sans importance, et en ajouté deux autres différents mais tout aussi savoureux. Peggy est une secrétaire du type donneuse de leçons, qui vit seule, strictement habillée c’est à dire très mal, dont toute la vie se résume à  son activité dans l’entreprise, aux petits ragots et aux  phrases fielleuses contre certaines de ses collègues. Son bureau est un modèle de propreté et elle admire beaucoup ses supérieurs masculins. Elle ponctue son bavardage pathétique de naïveté et de bêtise ordinaire teintée de racisme, d’un:  » Mais on a ri , on a ri  » qui revient en boucle. » D’habitude, c’est à dire si mademoiselle Hayman ne vient pas nous faire sa Reine mère à la dernière minute, à midi et demie tapante, vous m’avez prête à planter mes petites affaires et à d
éclarer la matinée finie. Je me repoudre le museau et je vais faire faire un petit pipi aux toilettes de la compta ». Bref, le genre de personnages avec lequel on préférerait ne pas pas passer une soirée.
Mais, miracle accompli par Bennett, ce qu’elle dit est d’un prosaïsme et d’une  bêtise à pleurer mais elle le dit avec  une sorte de  finesse  et avec un tel humour inconscient que l’on finit par s’attacher à elle. D’autant plus que les choses vont mal tourner puisqu’elle va se trouver rapidement dirigée par son médecin vers un hôpital pour un « petit contrôle « comme il dit . Le public, en position constante de voyeur, comprend vite- mais pas elle- ou plutôt, pas elle, tout de suite- qu’elle doit avoir quelque chose comme un cancer de l’estomac, et on la retrouve , subitement vieillie de dix ans, en robe de chambre, sans force, en train de boire une soupe puis allongée dans un lit qui ressemble déjà à un cercueil. Et Alan Bennett sait comme personne  nous attacher au quotidien sans intérêt de cette Peggy qui, au départ, n’avait rien de sympathique; il y a un peu comme chez Pinter, tout un sous-texte, tout ce qui se dit et ce qui se devine  derrière les mots prononcés. Et c’est éblouissan
t de vérité et, bien entendu, d’humour férocement distillé.
Les deux autres monologues sont  de la même excellence: Nuits dans les Jardins d’Espagne, est une femme mariée, dont on devine très vite que son époux  ne doit pas déborder d’affection pour elle, et qui se met à fréquenter, une de ses voisines qui , un jour, l’appelle, pour lui monter le corps nu de son mari étendu, avec du sang partout sur un moelleux tapis; elle lui déclare qu’elle vient de le tuer à la suite des mauvais traitements qu’il lui a fait subir depuis des années; en particulier, il l’offrait en spectacle à ses copains quand il lui faisait l’amour en l’obligeant à porter une cagoule. Là aussi, Bennett sait admirablement mettre en valeur la petite phrase qui casse tout:  » On était dans le jardin, raconte Rosemary, je lui ai servi du thé. Assez portée sur les petits biscuits. Elle m’a fini le paquet de bi-chocos. elle m’a dit , c’est vraiment gentil, vous savez recevoir. Vous aviez déjà vu un macchabée tout nu?  » Et le dernier monologue nous propose  cette Femme avec pédicure, c’est Miss Frozzard qui doit changer de pédicure parce que M. Suddaby part à la retraite;  » Ce qui compte, Miss Fozzard, dit-il,  c’est ce que vos pieds vont devenir. Il y a si longtemps  que vous venez chez moi que je ne voudrais pas laisser vos pieds dans de mauvaises mains ». Tout cela adressé directement au spectateur avec un sérieux étonnant par cette miss qui finira par se plier au massage de pieds sur le dos de son nouveau  pédicure qui la pimage4.jpgaye grassement pour ce genre de soins et dont on comprend qu’elle lui rend aussi d’autres services…
La mise en scène de Laurent Pelly et la dramaturgie d’Agathe Mélinand sont d’une extrême précision et  ils empruntent , surtout au début, des plans tr
ès proches de ceux du cinéma. Et Laurent Pelly  a su admirablement , en imaginant  une gestuelle propre à chacune d’elle, recréer le curieux rapport que  ces trois femmes ont avec le corps et leur corps en particulier.Il y aussi cette espèce de façon très intelligente qu’il a eu faire travailler ses trois comédiennes  de façon à rendre immédiatement crédible leur bavardage empêtré dans une  naïveté et une bêtise dont le public, rendu complice par le metteur en scène,  comprend très vite qu’elle n’arriveront jamais à se débarrasser. Sauf, peut-être, Peggy qui devine qu’on lui a caché la vérité sur sa maladie. Il  faut évidemment pour servir ce genre de texte, à la fois drôle et féroce, des comédiennes de tout premier ordre. Christine Brücher, Nathalie Krebs et  surtout Charlotte Clamens font ici un travail exemplaire sur leur personnage .Et ces monologues qui, à la lecture , peuvent sembler seulement très intéressants, deviennent , grâce à leur diction si particulière et à leur gestuelle, de véritables moments d’anthologie; les élèves des écoles de théâtre vont pouvoir s’en donner à cœur joie. Pour faire croire en effet  à tant de nunucherie teintée par de brèves lueurs de lucidité, cela exige une sacrée intelligence du texte comme du plateau.

  Les comédiennes sont aidées par la  remarquable scénographie imaginée par Chantal Thomas; c’est à la fois  réaliste( les hortensias sont véritables, l’eau coule dans la vaisselle, etc. ) mais aussi très  poétique: le dernier praticable avec son canapé à demi-renversé où se vautre Miss Frozzard est  une formidable  invention . Costumes, son, lumière, maquillages: rien, mais rien n’a le moindre défaut.. Un vrai plaisir théâtral. Et le public n’ a pas été avare d’applaudissements. Alors à voir ? Oui, sans aucune hésitation, puisque le spectacle est repris à Paris  et va sans doute faire une belle tournée. Ne le ratez surtout pas.

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point , de nouveau à partir du 13 juin

Monsieur de Pourceaugnac

Monsieur de Pourceaugnac de Molière
mise en scène Isabelle Starkier

spe580.jpgQue de misères arrivent au Limousin! Monsieur de Pourceaugnac débarqué à Paris pour y épouser Julie qui lui est promise. Éraste, amant de Julie, aidé par Sbrigani, voyou napolitain et Nérine, une fieffée servante, va multiplier les stratagèmes pour défaire le mariage, dégoûter le marié et le faire repartir dans sa province. Monsieur de Pourceaugnac, dupé sans cesse, ira de catastrophe en catastrophe : sa tenue, ses allures feront la risée de tout le monde ; soigné de force par deux médecins il est déclaré fou ; tandis qu’on annonce à la mère de Julie que de Pourceaugnac est criblé de dettes on fait croire à celui-ci que sa fiancé est une coquette, de sorte qu’il reçoit froidement les avances de Julie qui feint d’être follement amoureuse de lui. Et ce n’est pas fini, le voilà bigame. Arrivent deux femmes qui se prétendent ses épouses. Monsieur de Pourceaugnac se fait arrêter, puis sur le conseil de Sbrigani il s’évade déguisé en femme. Accusé d’avoir enlevé Julie il s’enfuit. Éraste ramène Julie à sa mère qui en reconnaissance la lui donne en mariage en augmentant la dot.
Isabelle Starkier condense dans son spectacle, d’une heure vingt, cette farce d’une cruauté peu commune, avec une absolue fidélité au déroulement de l’intrigue, en transposant les divertissements musicaux de Lulli dans trois brèves séquences chantées avec une musique originale de Amnon Beham.
Seul changement : Oronte, père de Julie, devient ici Mme Oronte, tout aussi autoritaire, décidée à marier bien sa fille.
Une farce sulfureuse, perverse, où le comique a pour ressort la violence. Pas de bons ici, tous s’acharnent, ourdissent des complots contre le provincial Monsieur de Pourceaugnac, victime désignée, naïf, d’une crédulité sans bornes, qui ne comprend même pas ce qui lui arrive. Monsieur de Pourceaugnac, joué par un comédien noir, Daniel Jean, fait certes figure d’un étranger dans ce petit monde de prédateurs, mais l’idée de voir dans le personnage l’Autre opprimé et d’inscrire le conflit dans la problématique de l’altérité me semble excessive. Mis à part un bref texte sur l’esclavage dit par de Pourceaugnac, arrivant dans la pièce comme un cheveu sur la soupe, (il vaudrait mieux le retirer) et quelques allusions à la différence, dans les séquences du chœur, rien n’étaye particulièrement cette interprétation du conflit dans ce spectacle fort réussi.

Le parti pris des costumes en revanche, contemporains pour Julie et Éraste, robe stricte évoquant le XIXe siècle pour Mme Oronte, costume blanc et perruque pour de Pourceaugnac, pantalon rouge à bretelles, veste jaune pour l’Italien Sbrigani, robes noires pour les médecins, ouvre à des lectures plus contemporaines de la pièce.
Isabelle Starkier s’empare avec un remarquable savoir-faire de cette machine à jouer, actionne avec adresse les faux-semblants, le jeu de masques, de travestissement, les coups de théâtre étourdissants qui nous tiennent en haleine.affmdeppetites.jpg
Un décor léger et très efficace de Jean-Pierre Benzekri : trois fauteuils blancs et deux panneaux mobiles, comme des cadres transparents d’un côté avec parfois un effet de miroir, à travers lesquels les personnages, tels les spectateurs d’un théâtre, observent l’action et de l’autre côté des panneaux un escalier qui sert pour le jeu. Un dispositif simple qui permet les apparitions soudaines et module l’espace dans lequel le jeu d’éclairages très soigné focalise les aires du jeu.
Cinq acteurs formidables jouent tous les personnages, mis à part Daniel Jean qui ne fait que de Pourceaugnac, endossant des personnages « réels » de l’intrigue, et se transformant, comme par un tour de magie, en personnages inventés pour duper le provincial. Ainsi, Eva Castro, Julie, fait l’apothicaire, l’exempt, Lucette, Pierre Yves Le Louarn, Sbrigani et le Flamand, un médecin, Stéphane Miquel, Éraste et une paysanne, un médecin, un garde, Sara Sandre, Nérine, Mme Oronte et une infirmière, un garde.
Pour créer instantanément cet effet du théâtre dans le théâtre on recourt aux masques grotesques pour les personnages des duperies jouées à Monsieur de Pourceaugnac, qu’on enlève aussitôt la scène finie.
Le ton de la farce poussée à l’extrême, donné dès le départ, est tenu avec une belle cohérence à la fois dans la construction des scènes s’enchaînant sur un rythme endiablé et dans le jeu d’une absolue maîtrise, outré, délirant, avec quelques clins d’œil à la préciosité parodiée dans la gestuelle.
Beau travail sur le registre vocal dans le jeu jubilant dans la truculence du langage et les injections de divers accents : flamand, espagnol, provençal, passant de l’extrême artifice à la sincérité profonde, parfois bouleversante. Le rire et la grimace de douleur se côtoient.
À mesure que l’apparente mécanique farcesque s’emballe dans un jeu cruel, destructeur, la farce prend l’allure d’un cauchemar. Un spectacle intelligent, extrêmement drôle et bouleversant. À voir absolument.

Irène Sadowska Guillon

Monsieur de Pourceaugnac de Molière
mise en scène Isabelle Starkier
Théâtre Silvia Monfort
du 26 mai aux 21 juin 2009
réservations 01 56 08 33 88
le spectacle sera repris pendant tout le mois de juillet au Festival d’Avignon Off

La vie et rien d’autre

La vie et rien d’autre

 

Les derniers mois d’un homme ordinaire, plutôt gâté par la vie, et qui n’en ressent pleinement le goût qu’au moment où la mort le serre de près : Bruno Abraham Kremer joue cela très bien, souvent drôle, parfois émouvant – dans les deux cas, parce qu’on s’y retrouve, surtout si, comme le public de ce soir-là, on est un peu « mûr »… Qu’est-ce qui manque, cher comédien, vous qui tenez discrètement la performance – c’en est une – de jouer seul le père, l’épouse, les médecins, les quidam…, pour qu’on soit complètement emballé ? Un peu de silence par-ci – non pas des « temps de sociétaire », mais le temps d’un écho un peu grave ?  Un peu plus de la vraie dureté du monde par-là – vous ne ménagez pas votre personnage, mais on reste entre soi ? Oui, mais il faut en rester à la comédie, le public a bien mérité de rire et de se détendre. C’est vrai, vous avez raison, cher comédien. Et ne pinaillons pas : votre personnage sait (re)donner au public le vrai goût de la vie.
Christine Friedel

 

Comédie des Champs Elysées

 

TUER LA MISÈRE

TUER LA MISÈRE  l’Echangeur de Bagnolet

Conception Alexis Forestier et Charlotte Ranson en collaboration avec André Robillard
Les Endimanchés- c’est le nom de la compagnie d’Alexis Forestier qu’il avait fondée il y a une quinzaine d’années avec Roger Després, jardinier en chef de la Ferme du bonheur de Nanterre-orchestrent à vue. Cet étrange spectacle conçu autour de l’œuvre d’André Robillard, fantastique et minuscule artiste brut, dont l’œuvre plastique occupe le hall et le plateau, forêt de dessins et de fusils enfantins, est un concert poétique, un enchevêtrement de textes étranges, de borborygmes, de chansons allemandes, de lieder, de poèmes exécutés de façon magistrale par les 6 protagonistes. Il y a de la douleur, de la joie, de la vie. A ne pas rater jusqu’au 5 juin à Bagnolet.

Edith Rappoport

Tuer la misère


Tuer la misère

C’est le machin d’artiste de l’art qui a fait disparaître la misère.


Détruire la misère c’est pas rien.
C’te sacrée misère, il faut l’arrêter avant qu’il soit trop tard.Et on pourrait même se détruire par nous-même sans s’en rendre compte, il faut contre-attaquer pour détruire la misère.
André Robillard – juin 2008


C’est quoi, cet objet au beau titre ? Un spectacle-concert-performance en liberté, et surtout une rencontre. Chralotte Ranson, Alexis Forestier et ses « endimanchés » – antiphrase pour ces ludions chercheurs qui sont tout sauf « endimanchés » – ont rencontré André Robillard, un type d’une autre génération qui bricole des fusils-jouets et des dessins d’enfant, des « machins d’œuvre », comme il dit, et que les connaisseurs classent dans l’art brut. Ensemble, ils font monter une incroyable mayonnaise où chacun est pleinement soi et pleinement avec l’autre. Ce « machin d’art » différent qu’est le théâtre, ils le font vivre au milieu des machines de Robillard, les spoutniks, les serpents en couleur, et aussi des cages à  canaris, la table aux accessoires, et les outils à musique à vue. Ça s’organise, avec les poèmes de Paul Celan et de Paul Klee, de Brecht – en version originale, pour la musique, mais « les paroles » sont distribuées au public – et des textes de Fernand Deligny et de Karl Brendel, et le premier lied du Voyage d’hiver, autour non pas de l’idée d’humanité, mais du désir d’humanité, en actes, en chair et en os. Tout sur l’espoir. Tout sur la misère, qu’il faut tuer, la vache. Tout sur la fraternité, en actes, ici et maintenant, en chair et en os. C’est drôle parfois – inénarrable duo sur le Paris-Roubaix -, c’est virtuose souvent – la musique d’Alexis Forestier et d’Antonin Rayon, le monologue en langue martienne dévidé par André Robillard -, c’est sérieux, ça avance calmement et ça prend le pouvoir sur l’imagination du public. C’est moderne, donc dur, juste, présent, et pieds sur terre.
Avant le spectacle, on peut se promener dans l’exposition André Robillard, après, on est invité sur le plateau. Les « machins d’art » et la fraternité continuent.
Christine Friedel

L’Echangeur, à Bagnolet-  jusqu’au 5 juin (seulement !).

Ubu roi

Entrée au répertoire de la Comédie-Française
Ubu roi d’Alfred Jarry mise en scène de Jean-Pierre Vincent

 

image33.jpg  Ubu, personnage monstrueux et bouffon, tire ses origines à la fois du Macbeth de Shakespeare et du père Hébert, professeur de physique de Jarry au lycée de Rennes.
Entré en scène en 1896 le scandaleux et terrifiant Ubu, champion de tous les excès, insolent et brute sanguinaire, bourgeois enragé, poltron stupide et sauvage, est devenu une figure universelle, portrait parfois à peine grossi, de toute la lignée des tyrans, des dictateurs meurtriers, qui depuis Hitler, Staline, Ceausescu, Bokassa, ne cessent de sévir dans le monde réel.
S’attaquant dans son anti – pièce à l’ordre établi, à la culture et notamment la littérature respectable engoncée dans ses lettres de noblesse, Jarry, comme plus tard Gombrowicz, recourt aux formes de la culture « inférieure », « mineure », populaire : théâtre de marionnettes, farce bouffonne pour créer un monde de transgression et de régression, d’immaturité triomphante.
Comment monter cette pièce vue, revue, revisitée, passée à toutes sortes de sauces ? Pour éviter l’aspect potache qui ramènerait la pièce à un spectacle sympa et gentil, le parti pris de Jean-Pierre Vincent était de l’inscrire dans une tonalité beaucoup plus sombre, dérangeante, voire tragique, en convoquant dans sa mise en scène rien moins que Jarry en personne, provocateur extravagant devenu lui-même ubuesque. Sa présence surplombant et imprégnant le jeu des acteurs devait teinter la farce de cauchemar. Le résultat est loin d’être atteint. Aux sévices qu’énumère Ubu : « décollement des oreilles, torsion des dents,… enfoncement du petit bout de bois dans les oreilles » la mise en scène ajoute l’enfoncement du clou didactique.
Alfred Jarry, incarné sur le plateau par Christian Gonon, sert en quelque sorte de faire valoir à l’option de la mise en scène. Dès le prologue, devant le rideau, arrivant à vélo en tenue de vélocycliste de l’époque, il nous éclaire, à travers des citations tirées des Paralipomènes d’Ubu, sur la genèse de son héros « ni exactement M. Tiers, ni le bourgeois, ni le mufle : ce serait plutôt l’anarchiste parfait, avec ceci qui empêche que nous devenions jamais l’anarchiste parfait, que c’est un homme, d’où couardise, saleté, laideur, etc.. » Jarry ne cesse de hanter le spectacle, il revient faire un discours au milieu de la pièce, passe de temps en temps à vélo disant une didascalie, et dans le final, dans le bateau qui, en route vers la France, passe à côté d’Elseneur, évoque ce « poor Yorrick ».
Le dispositif scénique de Jean-Paul Chambas est efficace : deux rochers et un micro sur pied, tables sur roulettes, tabourets, chaises qui apparaissent à certains moments et au fond de scène une grande porte coulissante qui module l’espace. Pas de trappes, les nobles disparaissant dans une sorte de grand tunnel en plastique amené sur scène. Certaines actions, par exemple les scènes dans la chapelle, la promenade de Jarry en vélo, se passent à l’avant-scène.
Jean-Pierre Vincent ne donne ni clefs ni pistes visibles dans sa mise en scène. Nous sommes en principe dans un nulle part, une Pologne de fiction. Un espace temps de résonances multiples qui cependant se surcharge ici d’évocations, de références, de signes, d’indices, de clins d’œil, parfois appuyés et insistants.
Jarry en maillot et pantalon collant manipule ostentatoirement son pistolet. Ubu (Serge Bagdassarian ) en costume noir, gidouille peinte sur le ventre, chapeau melon, canne et cartable à phynance, mère Ubu (Anne Kessler) plus contemporaine : jupe rouge, blouson de cuir, bottes. Uniformes militaires et bérets évoquant les années 1930 1940 pour les Palotins et Bordure, costumes contemporains, sans oublier le portable, pour les Financiers, perruques et costume XVIIIe siècle pour les nobles, les magistrats en robe, enfin famille de Venceslas en tenue pastichant la royauté et Cour du Tsar manteaux longs et couvre-chefs fourrés.
La Pologne, pourtant imaginaire, nous est signalée d’emblée, sur le montant du cadre de scène, par l’emblème national étrangement germanisé : l’aigle blanc sur fond rouge est ici noir sur fond jaune. L’hymne polonais de l’époque communiste ponctue avec insistance les actions.
On est submergé d’allusions, de références, dont on ne discerne guère ni le sens ni les enjeux.
Le jeu sans conviction des acteurs manque d’énergie, d’excès, de folie. L’humour grotesque, délirant de Jarry est ramené aux gags, au comique simpliste. Le jeu tantôt caricatural, outré dans des expressions, tenant de la bande dessinée, tantôt trempant dans un réalisme de pacotille : scènes de combats, Bordure tabassé dégouline de sang, etc. Les acteurs, dont on sait qu’ils savent chanter, forment un chœur apathique, somnolent, dans la chanson du décervelage par exemple.
Tout progresse lentement, tel un somnambule, avec de surcroît des ruptures inutiles et des ralentissements du rythme.
À force d’injecter du cauchemar dans la farce on l’anesthésie. Contrairement aux espoirs de Jean-Pierre Vincent il n’y a rien de dérangeant, rien qui nous resterait en travers de la gorge, dans ce spectacles prolixe, plat et sans force.

 

Irène Sadowska Guillon.

 

Ubu roi d‘Alfred Jarry
mise en scène de Jean-Pierre Vincent
à la Comédie-Française, salle Richelieu
à partir du 23 mai 2009

TRAMES

     Gerty Dambury, auteure dramatique guadeloupéenne  est sans doute mieux connue pour sa pièce  Lettres indiennes , crééedsc1393.jpg  à Avignon  en 1996 par Alain Timar (Théâtre des Halles) et à New York en  1997  par Françoise Kourilsky (Théâtre Ubu Rep) sous le titre Crosscurrents. Dambury elle-même assure la mise en scène de son œuvre la plus récente, Trames, actuellement  en tournée en Guadeloupe  après  un passage au Musée Dapper  (novembre 2008) et au théâtre Aimé Césaire à Fort-de-France. J’ai pu la voir  au Ciné-théâtre du  Lamentin ( Basse-Terre), un cinéma qui devient théâtre à l’occasion, où  les fauteuils sont très confortables mais dont le dispositif d’éclairage n’est pas vraiment adapté à la création théâtrale. L’éclairagiste Jean-Pierre Nepost a pu néanmoins créer des effets de lumière magiques  pour cerner le  monde des absents dont la présence sous-tend l’œuvre mais que les tendances réalistes de la mise en scène n’ont pas toujours su capter.
La mise en abyme d’un drame familial a un dénouement proche de la tragédie classique. Inspiré d’un fait divers de Guadeloupe, cette histoire montre les étapes d’une confrontation entre une mère sociologue, (Firmine Richard) et un fils instable (Jalil Leclaire), SDF, drogué,  coléreux, angoissé, blessé par la séparation traumatisante de ses parents. Obsédé par l’image d’un père africain absent, il cherche à renouer avec cette Afrique qui a tant déçu sa mère et, très vite, l’ironie de la situation nous frappe: la douleur du manque de père déchire le fils mais ce père reste  présent à travers le fantasme d’une Afrique des origines entretenu par le fils, alors que la mère, présence très réelle dans la vie du jeune homme, vit derrière un mur infranchissable entre elle et le jeune homme. Si elle semble plus sensible aux  misères de ces prostituées, mères abandonnées dont les voix enregistrées la hantent, qu’aux besoins de son fils,  c’est qu’elle gère mieux les douleurs à distance que les souffrances réelles de ce jeune homme qui envahit son espace  et qui cherche de l’aide,   alors qu’il dégringole rapidement vers la catastrophe.

  Il y a des moments de tendresse et de séduction entre mère et fils qui alternent avec des explosions de colère, lorsque le  jeune homme comprend qu’elle est incapable de capter, ou refuse d’entendre, ses signes de détresse. Par ailleurs, cette danse de mort entre mère et fils se déroule sous l’œil vigilant d’un   personnage énigmatique : Dabar,  qui fait une apparition de temps en temps pour commenter le jeu et assurer la  distance entre les personnages et nous.  Mais ce n’est pas Dabar qui casse l’illusion scénique. La mère et le fils se situent aussi en dehors du jeu,  juste avant le dénouement tragique pour décortiquer d’un regard  « professionnel » les événements, afin d’empêcher qu’une émotion trop forte ne brouille le regard critique.  Après tout, il n’y a aucun  coupable,  mais une profonde incapacité à  s’entendre mutuellement et c’est  l’auteur transforme  ainsi cette rencontre théâtrale en  « cas » social. Vision astucieuse d’un  théâtre qui croise les sciences humaines d’une manière  efficace.

Mais  la réalisation ,comme le jeu , est inégale : le fils (Jalil Leclaire) est  un charmant jeune homme qu’on a envie de prendre dans ses bras, mais qui est  mal à l’aise dans son corps. Alors qu’il devrait servir de catalyseur  au  spectacle. Mais Martine Maximin ,qui revient à plusieurs reprises comme le Dabar mystérieux sous les traits d’une des femmes interviewées qui hantent le magnétophone de la sociologue, illumine  la scène et  met  tout son métier de comédienne au service du spectacle. Dans  les magnifiques éclairages de Jean-Pierre Nepost, ses plaintes,voire  ses plaidoiries , sont  profondément émouvantes. Firmine Richard, ( la mère), très à l’aise en scène,  semble avoir  du mal à  exprimer ses émotions à fond, alors qu’elle passe beaucoup mieux à l’écran.  Mamie espiègle dans La première étoile , elle est l’exemple  d’une comédienne qui s’épanouit dans les gros plans où la caméra capte son regard pétillant, surtout dans les situations comiques; où son sens du rythme, sa gestualité  hyperdramatique et sa personnalité  lui donnent alors une présence remarquable.  

  La mise en scène n’a sans doute pas réussi à capter le dialogue entre les tempêtes intérieures, l’intervention du monde invisible, et une théâtralité de distanciation qui vise à casser le réalisme théâtral. Pourquoi ces poubelles remplies de papier rouge dues à la scénographe Catherine Calixte? Essai de couleur locale? Excès de réalisme? Le fils patauge sans  doute dans les misères de  la rue. Mais pourquoi le surligner? Ce qui importe ici au jeune homme qui appelle au secours, c’est le  refuge et le lieu mythique de son salut, qui sera gâché par l’indifférence apparente de la mère , où une Afrique des origines plane comme  projection de l’imaginaire .  Pourquoi pas? Mais on  aurait envie de voir la pièce montée par un autre metteur en scène.

Alvina Ruprecht

Gosier, Guadeloupe mai 2009.

Atteintes à sa vie

Atteintes à sa vie de Martin Crimp, mise en scène de Gilles Bouillon, traduction de Christophe et Michelle Pellet. 

  image22.jpgAtteintes à sa vie de Martin Crimp (né en 1956) fait partie de ces pièces qui sont de vrais défis à la scène, une partition nue, sans aucune indication, demandant au metteur en scène d’inventer une écriture scénique. Le texte, en 17 fragments écrits comme des scénarii indépendants les uns des autres et pourtant reliés par des fils invisibles, se tisse sur le mode rhapsodique, quasi musical.
Pas d’histoire, pas de conflits, pas de temporalité précise, pas de didascalies, la notion de personnage est supplantée par celle de locuteurs anonymes, dont on ne sait ni le sexe, ni l’âge, ni le nombre, extérieurs à ce qu’ils disent, le passage de la parole de l’un à l’autre n’étant indiqué que par des tirets dans le texte.« L’espace dramatique – dit Martin Crimp – est un espace mental, pas un espace physique ».

Un théâtre qui par certains aspects rappelle celui de Valère Novarina, où la parole circule et le langage fait advenir le monde, un monde à la fois virtuel et réel. Une matière en forme de puzzle et d’une enquête sur un personnage absent, une femme, Anne, dont on ne sait qui elle est ni même si elle existe. Peut-être est-ce Anne disparue dans Traitement de Crimp et dont il fait advenir, par le langage, les variations possibles dans Atteintes à sa vie ?
Anne, Any, Anya, Annie, Anouchka… dont les identités probables et contradictoires : terroriste, star de films pornos, victime d’une guerre génocidaire, marque de voiture, étrangère, candidate à la Présidence, la femme d’à côté… se télescopent, se déclinent au gré des messages laissés sur son répondeur et de la circulation des récits, des rumeurs, des évocations, tout aussi ambigus et contradictoires.
Anne, sujet de la pièce, à la fois une personne et personne, à l’identité postmoderne, pulvérisée, virtuelle, une coquille vide dont les évocations et descriptions « c’est le genre de personne qui… », dessinent un vague et aléatoire contour : belle femme, à la chevelure blonde, 40 ans, etc.
Ce personnage caméléon dont les multiples avatars, vus, rencontrés par des locuteurs de la pièce, dans diverses villes et régions du monde (Berlin, Paris, New York, Afrique…) condense et réfracte notre univers consumériste, réduit au supermarché mondialisé, médiatisé, dont les seuls repères sont des marques déposées, où tout est formaté, prêt à servir depuis la nourriture jusqu’au langage, où tout vaut tout, tout est marchandise, et où l’être humain, dépersonnalisé, manipulé, est à la fois zappeur et zappé.
Avec une intelligence remarquable,  Gilles Bouillon construit, à partir de la matière « post-dramatique » de Crimp, une dramaturgie scénique circonscrite dans un espace temps mental, un non-lieu, un ici et maintenant du théâtre.
Une scène où 9 acteurs, tels des médiums, convoquent le bruit et la fureur de notre monde.
La scénographie de Nathalie Holt est une boîte de théâtre. Espace sombre à l’avant-scène dans le prologue, côté jardin, un écran de télé où l’on voit des images de divers endroits du monde et côté cour, une cabine téléphonique. On entend des messages adressés à Anne qui s’effaceront. Nous voici embarqués, comme dans la célèbre série policière, dans la mission impossible de résoudre l’énigme d’Anne.
Dans l’espace qui se vide apparaîtront et disparaîtront, au gré des séquences : quatre chaises, grandes tables à roulettes, tabourets, canapé vert, micros sur pied. Un jeu de rideaux articule dans l’espace la dramaturgie scénique : le rideau du fond, montant et descendant, crée l’effet d’une boîte, les rideaux à lamelles de trois côtés du plateau permettent les apparitions instantanées des acteurs, un rideau noir coupe de temps en temps l’espace et le grand rideau bleu pailleté à l’avant-scène scène sert pour les scènes du music-hall.
On est constamment sur une scène du monde mis à distance, « ce qui se représente n’a rien à voir avec ce qu’on entend », on assiste à des événements invisibles convoqués par la parole des acteurs.
En articulant sa mise en scène sur la distance, voire l’opposition, entre l’image scénique et celle créée par la parole, Gilles Bouillon recourt à la fois aux techniques cinématographiques : point de vue focalisé, cadrage, hors champ, gros plan, déplacement spatio-temporel et à un registre de formes et expressions scéniques du clown, du music-hall à la tragédie, où les récits, les dialogues, les chansons se croisent et s’imbriquent. Gilles Bouillon confère sur scène au texte de Crimp une structure quasi musicale dans laquelle se dégagent progressivement les répétitions des thèmes, les variations, se forme un réseau de résonnances entre des indices épars, des références disséminées dans le texte.
Avec juste quelques signes, objets, costumes, changements de style du jeu, tels des clips ou des flashs, s’esquissent sur scène et s’enchaînent avec une extraordinaire souplesse et fluidité des images – échantillons de notre monde, traitées sur le mode ironique : scènes de music-hall, une sorte de reality show, cocktail mondain, séance de tournage, réunion d’affaires, etc.
Un délire verbal dans lequel babillage mondain, jargons publicitaire, médiatique, pseudo intellectuel, clichés et discours humanistes, politiques, idéologiques se télescopent.
La mise en scène joue sur le contraste entre ce qui est dit et la manière de le dire. Sur un ton détaché, innocent, léger, d’une conversation banale, on parle indifféremment d’amour, d’empathie avec les démunis et victimes de guerres, de génocides, d’enfants soldats, d’aide humanitaire, d’art contemporain et de physique des particules, d’écologie et d’attentats terroristes, on recycle des discours idéologiques et politiques. Anecdotes, clichés de toutes sortes, propos insignifiants, récits sordides, macabres, terrifiants, mis sur le même plan, livrés pêle-mêle.
On rit et on a froid dans le dos face à cette humanité des spectateurs, surfeurs du monde, à la fois champions de la communication et de la compassion et autistes.
Les échanges en anglais, allemand, polonais, dans certaines scènes, apportent une touche percutante à ce chaos verbal mondialisé. Une remarquable troupe d’acteurs fait preuve d’une souplesse et d’une maîtrise absolue des registres du jeu, quasi chorégraphié, une belle combinaison de solos, duos et de choralité.
Un spectacle exemplaire et exceptionnel qui sans didactisme aucun, sans démonstration moralisatrice, nous immerge dans une humanité dépouillée de sa substance, formatée, agitée par les slogans idéologiques et les convulsions de la bourse. Un spectacle qui porte la marque d’une excellente troupe d’acteurs, issus du Jeune Théâtre en Région Centre, créé en 2005 par Gilles Bouillon, initiative qu’il faut saluer: la troupe de théâtre est en effet devenue un luxe sinon une utopie. On souhaite que cette magnifique création trouve de nombreux preneurs pour une tournée la saison prochaine

Irène Sadowska Guillon


Centre Dramatique Régional de Tours Théâtre Nouvel Olympia du 19 mai au 8 juin 2009
T: 02 47 64 50 50
Le texte est publié aux Éditions de l’Arche

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