Hetty

Hetty, d’après les écrits d’Etty Hillesum, création théâtrale et mise en scène d’Antoine de Staël.

 

  Antoine de Staël qui avait monté Les Justes d’Albert Camus l’an passé avec un certain succès ( voir le Théâtre du Blog) a choisi cette fois de prendre comme base d’un spectacle les Ecrits ( Journal et Lettres) d’Etty Hillesum, jeune hollandaise juive qui disparut à 27 ans, victime de la barbarie nazie.Et son épais Journal auquel elle se confie, sans savoir encore le sort qui va être le sien et celui de la plus grande partie de sa famille, frappe par son intelligence, sa générosité  et sa volonté, malgré tout, de ne pas désespérer de l’être humain, tout en restant lucide.  » La saloperie des autres est aussi en nous. Et je ne vois pas d’autre solution que de rentrer en soi-même et et d’extirper de son âme toute cette pourriture. je ne crois pas que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur que nous n’ayons d’abord corrigé en nous. L’unique leçon de cette guerre est de nous avoir appris à chercher en nous-même et pas ailleurs ».
  Cette écriture et cette rigueur sont étonnantes : Etty Hillesum qui a dû écrire ces lignes quand elle avait quelque vingt cinq ans, allait orienter sa vie vers toujours plus de spiritualité, alors qu’elle voyait chaque jour le malheur et le désespoir autour d’elle.
  Antoine de Staël a choisi de faire entendre cette voix unique par quatre jeunes comédiennes qui le disent et l’interprètent oralement et gestuellement soit seules soit en choeur sur une scène nue, avec juste quatre châssis noirs d’un côté et peints de couleurs primaires de l’autre côté. ( Pas exemplaires les chassis, mais bon…)
Dans une sorte de dénuement presque total, où les quatre actrices sont en stricte robe noire ou parfois nues, ce  qui n’est pas sans rappeler certains spectacles du regretté Grotowski comme Akropolis qui auraient  été revisités par Pina Bausch. Audrey Boulanger, Anne Jeanvoine, Valérie Maryane et Alexandra Sollogug forment un quatuor qui fonctionne bien , avec beaucoup d’unité même si, au début, le spectacle a un peu de mal à décoller.

  La mise en scène d’Antoine de Staël est précise, et il sait de toute évidence diriger ses actrices qui ont chacune une belle personnalité; reste à peaufiner ce spectacle encore un peu brut de décoffrage, mais où il y a de très fortes images qui traduisent bien le déchirement et en même temps la foi qu’Etty Hillesum avait dans un avenir de l’humanité qu’elle ne verrait pourtant jamais…

Philippe du Vignal

Le spectacle a été présenté pour trois avant-premières à la Maison de la Culture de Créteil.

 


Archives pour la catégorie critique

TEMPETE SOUS UN CRANE

TEMPETE SOUS UN CRANE  d’après  Les Misérables de Victor Hugo, mise en scène de  Jean Bellorini.

  tempetesousuncrane.jpgLa tempête est celle qui se lève dans le  cœur plus que dans la tête de Jean Valjean: Champmathieu que l’on prend pour lui, risque d’être condamné à sa place. Et Jean Valjean,  devenu Monsieur Madeleine, le maire respecté de Montreuil-sur-mer, va, en se dénonçant, être à nouveau un réprouvé .
Le procès de Champfleury est un des morceaux de bravoure du spectacle.
Pas d’adaptation réductrice mais une  théâtralisation du roman qui suit  » la veine noire de la destinée ». L’histoire progresse par récits qui s’entrecroisent, laissant entendre la force de la langue, accompagnée par des musiciens qui la soutiennent, la rythment, l’adoucissent ou l’assombrissent, en  ponctuant le récit de poèmes d’Hugo mis en musique.
Un spectacle en deux parties: la première qui va du retour de Jean Valjean après 19 ans de bagne, sa première rencontre avec la bonté, celle de l’évêque qui passera un pacte avec lui, jusqu’à son arrivée à Paris avec Cosette, en passant par l’histoire lamentable de Fantine qui confie sa fille aux Thénardier, l’affaire Champmathieu, l’acharnement de Javert, la mort de Fantine et sa promesse tenue de reprendre Cosette aux Thénardier- la deuxième à Paris où il est devenu le bon monsieur Leblanc, l’amour de Marius pour Cosette, la vie tragique d’Eponine, les amis de l’ABC, les émeutes de 1832, le courage de Gavroche, la vengeance puis le pardon. Deux comédiens pour la première partie, cinq pour la deuxième font vivre cette fresque monumentale. « La frontière entre la narration et l’incarnation sera invisible » dit Jean Bellorini.
Nous sommes en effet dans un récit qui laisse se dessiner des silhouettes, celles de tous ces humbles qui vont être mêlés à l’Histoire, récit dominé par la figure de Jean Valjean qui a fait le choix de la bonté dans un monde où « les misérables » ne la rencontrent guère. La magie naît de la façon dont les comédiens nous font surgir des personnages et nous font parvenir le grand chant hugolien,  en se le partageant parfois, et en  le rythmant ensemble à d’autres moments.
Un plateau nu ou presque pour la première partie;  et pour la deuxième, un arbre, une charrette, et un grand panneau qui surplombe la ville où se jouent les drames intimes des hommes et des femmes,  et les audaces des émeutiers. Les dernières scènes sont portées par la musique de l’ accordéon dont joue chaque comédien, comme pour donner à ces déshérités toute leur dignité.
Un très beau spectacle qui nous fait bien entendre la colère de Victor Hugo contre le mépris des puissants.

Françoise du Chaxel


Théâtre du Soleil , Cartoucherie de Vincennes
Intégrales , 6, 7, 13, 14 mars, 01 43 43 25 58

Hélas, petite épopée apocalyptique

Hélas, petite épopée apocalyptique, écrit et interprété par Stéphanie Tesson, mise en scène d’Anne Bourgeois.

  petite.jpgCette petite épopée apocalyptique était née, nous dit Stéphanie Tesson d’un laboratoire entre auteurs et marionnettistes, il y a douze ans  à la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon, et des strates multiples d’écriture ont abouti à un pièce pour vingt trois acteurs, puis,  devant la difficulté du projet, Anne Bourgeois lui suggéra  de transformer la pièce en récit.
Avec une narratrice- Stéphanie Tesson- assise à une table et quelques marionnettes qu’elle manipulerait elle-même…

  L’histoire est celle du jeune Hélas qui grandit à Croitou, comme une sorte de Candide, ignorant tout du monde; un jour, il va partir et tombe sur Not to be qui se présente comme la Mort , qui s’attache à lui, au point d’oublier ses fonctions initiales: faire mourir. En même temps, si l’on a bien compris, Hélas veut retrouver le domaine de l’enfance et de l’insouciance perdues, son jardin de Croitou. Mais, comme la Mort ne peut plus exercer ses fonctions, il y a danger de surpopulation; il y a aussi un autre personnage, celui de Zizi d’époque  qui entraîne le pauvre Hélas sur les  chemins du désir sexuel. Il y a également Monsieur Touchela qui persuade Hélas de réaliser des profits commerciaux. Alors la Mort va comprendre qu’ il n’est plus désormais l’être pur d’autrefois,  et elle va se laisser mourir de désespoir.
  Cela, c’est Stépahanie Tesson, auteur qui le dit. Mais ce que nous pouvons voir sur scène n’est pas aussi évident. Pour deux raisons: d’abord, le scénario, sans doute beaucoup remanié pour que l’on arrive à cette réduction pour une seule comédienne aurait mérité d’être mieux écrit, et surtout plus clair et plus efficace sur le plan théâtral. Et le résultat ne se fait pas attendre: la comédienne qui possède à la fois beaucoup de précision orale et gestuelle, trop présente,surjoue souvent et a bien du mal à gérer cette partition écartelée entre son propre jeu et celui des marionnettes qu’elle anime.
   petitepopeapocalyptique244x300.jpgLa mise en scène d’Anne Bourgeois est précise et sûre, il y a de belles lumières signées François Cabanat, les marionnettes, surtout celle de la tête de mort et du petit squelette d’enfant à la fin, créées par Marguerite Danguy des Déserts, sont de bonne facture… Mais l’ensemble se refuse à fonctionner vraiment! Et ce mélange des genres enlève beaucoup de force à un texte écrit en octosyllabes, ce qui lui confère pourtant  une poésie et un rythme inhabituels en 2010.
  Il aurait sans doute fallu que Stéphanie Tesson  choisisse:  être une comédienne/ conteuse, ou bien une manipulatrice de marionnettes avec seulement une ou plusieurs  voix par derrière. Mais, à vouloir les deux , la comédienne ne maîtrise que son jeu à elle: le spectacle devient confus et l’on décroche vite. Comme hier, on ne comptait que quinze spectateurs ,cela ne facilitait pas non plus  les choses…
  Mais il est difficile de croire que « la simplicité de la prise de parole contraste avec la diversité des incarnations rencontrées auxquelles il se prête et qui explorent autant de genres qu’il existe de personnages rencontrés- tragédie, poésie, farce, drame, dialogue dramatique ». Au secours, tous aux abris! Il y a bien  à la fin, où la comédienne s’efface enfin, une très  belle image  en ombres portées où la Mort rencontre le petit squelette d’un enfant. Mais c’est trop tard… Et l’on peut rêver de cette légende  interprétée par des artistes du bunraku. Oui, mais seulement voilà, eux, tous en noir, sont d’une discrétion absolue et s’effacent devant leurs  poupées articulées plus vraies que nature.
   C’est d’autant plus dommage que Stéphanie Tesson a montré par le passé  bien des preuves de son savoir-faire. Mais il ne s’agit pas d’un travail en cours, et il n’y a donc pas de plan B…

Philippe du Vignal

Théâtre Artistic Athévains jusqu’au 21 mars.

Le Nouveau Spectacle Extraordinaire

Le Nouveau Spectacle Extraordinaire, d’après Le Masque de la mort rouge  d’Edgar Allan Poë, traduction de Charles Baudelaire, par la compagnie des Rémouleurs564820090519164020.jpg

 Ces nouvelles la plupart comme celle-ci, formidables d’invention, de vérité poétique, ont depuis longtemps été une mine inépuisable pour le cinéma et ce Masque de la Mort rouge avait fait l’objet d’un film réalisé en 1964 par Roger Corman.
Cela se passe dans un sorte d’abbaye fortifiée où le prince Prospero s’est réfugié avec quelques centaines de ses courtisans pour fuir la peste qui ravage la contrée. Mais la Peste (la Mort rouge) a pris cela comme un affront personnel. Et une nuit, Prospero  organise une grande fête avec bal, dans sept  p
ièces de l’abbaye, chacune peinte et éclairée d’une couleur différente, la dernière noire et nimbée d’une lumière rouge où se trouve une grande horloge d’ébène qui  sonne chaque heure de façon sinistre.

Le Prince va vite remarquer une personne inconnue, revêtue d’une sorte de linceul et qui porte un masque ressemblant à un crâne. Intrigué, il la poursuit avec un poignard mais dans la septième pièce, Prospero va s’écrouler, mort brutalement devant elle; l’on comprend alors qu’il s’agit de la Mort rouge et tous les courtisans frappés vont succomber eux aussi à la peste…La Compagnie des Rémouleurs s’est emparée de cette nouvelle pour en faire un spectacle déambulatoire qu’elle avait déjà présenté au château de La Roche-sur-Yon,  et qu’elle monte  cette fois à Paris à l’Université de droit du Panthéon construite en partie fin XVIII ème et au XIX ème siècle.  Cour imposante, grands couloirs et salles parquetés: un jeune guide raconte l’histoire tragique d’une famille noble à travers un tableau, puis explicite son blason doré. Ensuite, on nous emmène dans une salle de réunion chargée de tableaux de grands juristes inconnus où Anne Bitran, avec une très belle petite marionnette représentant Prospéro et la Mort Rouge, nous racontera l’histoire. Enfin, on  nous  fait pénétrer dans une salle aux murs de pierre où, pour une troisième partie, nous attend un trio à cordes (violoncelle, harpe et violon)qui interprète des extraits d’œuvres de Feldman, Janacek, Ravel, Bartok, Britten, Ligeti…, avant que les murs et le plafond ne se colorent de belles silhouettes  colorées et d’ombres chinoises.
La visite guidée est un thème/prétexte qui a déjà beaucoup été utilisé dans le théâtre contemporain et, à moins d’avoir gardé une âme d’enfant, difficile d’y croire: la ballade est trop longue et le violoniste qui tient aussi le rôle du guide n’est pas franchement convaincant. Mais le conte dit par Anne Bitran avec la petite marionnette, possède, malgré une lumière très réduite, quelques beaux moments.

Quant à la partie musicale, on ne voit pas bien la relation avec ce qui précède; on a souvent l’impression d’assister à un  spectacle resté à l’état d’ ébauche et dont le scénario, le texte comme la scénographie d’ensemble, manquent singulièrement de rigueur et sont à peine esquissés. Comme l’ensemble dure quand même plus d’une heure et demi, on a un peu de mal à être au diapason  avec la compagnie des Rémouleurs  qui tiennent « à replacer la création artistique dans la vie là où sont les gens ». Bref, le spectacle qui se voudrait poétique,  peine à nous emmener dans une véritable fiction et on est un peu loin du compte!  Dommage mais une fois de plus, le scénario, dans le théâtre contemporain comme dans les séries télé, est aux abonnés absents…Le lieu n’est pa non plus vraiment adapté, malgré des connotations médiévales, revues et corrigées par les architectes Soufflot, oncle et neveu.
Alors à voir? Pas sûr du tout…

Philippe du Vignal

Spectacle présenté dans le cadre du temps fort OMNI présences, jusqu’au 16 avril par le Théâtre de la marionnette à Paris; pour les autres spectacles de ce temps fort: T. :01-44-64-79-70.
  

Je l’aimais

« Je l’aimais » adaptation théâtrale et mise en scène de Patrice Leconte d’après le roman d’Anna Gavalda.

amour.jpgC’est une histoire simple: Adrien est parti, et son père va réconforter sa belle-fille, Chloé (désormais seule avec deux enfants …que nous ne verrons pas). Il devient alors « un chic type » à ses yeux. Sans qu’il s’en rende compte,  ce qu’il pointe le renvoie à sa propre histoire… Il a été incapable de vivre un grand amour, pour ne pas détruire une vie de famille bien rangée. Zabou Breitman en avait  tiré un film avec notamment Daniel Auteuil;   Patrice Leconte, lui,  a réalisé une adaptation théâtrale du roman d’ Anna Gavalda ,  et,  avec la complicité de son décorateur Ivan Maussion, a conçu l’intérieur d’une maison de montagne, ce qui  contribue grandement au spectacle, et quelques bulles de rêve poétiques  qui lui permettent de nous transporter à Hong-Kong ou à travers les halls d’un aéroport.
  Gérard Darmon possède un  charisme  indéniable et une voix pénétrante ; bref, il a une vraie présence, comme on aimerait en rencontrer plus souvent. Mais dommage ! Il doit défendre, bien seul, la pièce  qu’il porte à bout de bras,  car Irène Jacob n’est malheureusement pas crédible. Quant à Noémie Kocher, (la maîtresse),  elle  semble plus à l’aise dans les essayages successifs de quelques robes.
La mise en scène est  sobre et efficace, et, comme Patrice Leconte  n’est pas tombé de la dernière pluie et sait jouer avec nos émotions, on se laisse emporter,  malgré cette distribution trop inégale. Le spectacle n’est sans doute pas fondé sur un grand texte théâtral mais, à condition de ne pas en demander trop, cela peut se voir à la rigueur, si on veut bien céder au charme des images… sur l’air de  » Peut-on passer, même déjà marié, à côté d’une grande aventure amoureuse? ».  Pour Patrice Leconte, aucun doute possible… 
  

Nathalie Markovics.

 

 

Théâtre de l’Atelier.

Sorry Foostbarn Travelling Theatre

Sorry Foostbarn Travelling Theatre, Idée originelle de Pierre Byland, Vincent Gracieux et Paddy Hayter

    375.jpgLe mythique Footsbarn Theatre a fait son retour pour un mois à la Cartoucherie, avec un spectacle à mi-chemin entre le cirque et le théâtre, intitulé : Sorry ! sous chapiteau, mais presque…
Plein hiver, il fait froid, le vent souffle, la neige tombe. Nous sommes l’assemblée funeste conviée à l’enterrement du compositeur Theodor. Mais ces funérailles relèvent de l’impossible, sans cesse perturbées par des intrus : un écuyer et son cheval, deux Tziganes et leur chèvre, un homme et son perroquet, un couple d’agriculteurs sur un tracteur, débarquent sur le plateau et dérangent la cérémonie (discours, chant et musique)
   Ces derniers prennent le parti de couper le manège et les gradins en deux, pour célébrer de leur côté un mariage avec l’assemblée festive. Ils sortent cotillons, ballons, guirlandes, pièce montée et champagne, et tant pis pour le mort. Bien entendu, deux événements aussi antinomiques qu’un enterrement et un mariage ne peuvent cohabiter ensemble très longtemps.
Rapidement, la situation dégénère et nous approchons du chaos et surtout du déluge. Le chanteur, pragmatique, convie comédiens et spectateurs à embarquer sur le bateau, comme Noé avant nous,  il y a quelques siècles. Et tout se termine bien : l’humanité entière est sur le navire, donc sauvée : animaux, femmes enceintes ou avec bébé, hommes vigoureux et vieillards, enfants…
Certes, décrit ainsi, l’argument est simple, voire bien mince. Le spectacle n’échappe  pas à quelques longueurs, et bien des passages mériteraient d’être davantage réglés : on est parfois un peu perdu, et on ne comprend pas toujours où l’on veut nous emmener…

 Mais pour cette dernière, la salle était comble, et le public a vivement réagi tout au long de la représentation. De fait, la faiblesse du scénario est rattrapée par le grand talent des artistes réunis. La compagnie nomade s’est en effet entourée de deux autres équipes : La Compagnie des fusains, avec le clown Pierre Byland et sa femme Marieke Schnitkler, et le cirque Werdyn, équestre et tzigane. Résultat : beaucoup d’émotion, de passion et de cosmopolitisme.
L’on prend plaisir à voir évoluer d’excellents cavaliers et dresseurs, de jeunes Tziganes dansant le flamenco, mais aussi à entendre de bons musiciens : violon, violoncelle, basson, gong, grosse caisse, et un baryton. Et l’on rit (un peu, beaucoup) des clowns aguerris, des gags bon enfant (est-ce du chocolat ou une crotte ?), de voir débarquer sur scène une poule, un chat, un petit poney, des chevaux, une chèvre… ainsi que de faux lapins, un faux perroquet et un faux gorille.

Ce spectacle convoque évidemment des tours de passe-passe, et c’est bien d’atmosphère magique dont il s’agit. Est-ce un oiseau ou un vieux morceau de tissu au bout d’un fil ? La solution est peut-être là : se laisser porter par ce qui est léger, sans oublier ce qui gît dessous. Après tout, on nous parle d’un mort, dont le cercueil est sur scène, là, avec les croque-morts. Et c’est autant Shakespeare qui est cité, que le douloureux Roi des Aulnes de Goethe qui est ici déclamé et illustré.
En bref, Sorry ! est un spectacle familial, grand public mais de qualité.


Barbara Petit

Spectacle vu au  théâtre de l’Épée de Bois, à la Cartoucherie. Et à Elbeuf, du 12 au 14 mars.

KICHINEV 1903

KICHINEV 1903 de Haïm Nahman BIALIK mise en scène et jeu de Zohar Wexler.

  visuelkichinev1903.jpgKichinev, Kichina aujourd’hui, capitale de la Moldavie, autrefois en Bessarabie et dans l’empire russe, où Pouchkine fut exilé en 1920, fut le théâtre en 1903 puis en 1905 de terribles pogromes. Les habitants de Kichinev, pour  venger un crime attribué à tort à des juifs, se déchaînèrent contre eux avec une sauvagerie incroyable sans que la police ni l’armée n’interviennent. Et en mai 1903, le poète Haïm Nahman Bialik, déjà reconnu comme le défenseur de la littérature hébraïque en Russie, fut envoyé par la Commission Historique Juive pour recueillir des témoignages auprès des survivants . Témoignages qu’il a transcrits en hébreu dans huit  petits cahiers qui sont conservés dans les archives de la maison du poète à Tel-Aviv. Des extraits en seront publiés seulement en 1990.
  Bialik n’a pas publié son rapport en 1903 mais il a écrit un poème » Dans la ville du massacre », sous un autre titre « La vision de Namirov » pour déjouer la censure. Le poème retrouvera ensuite  son titre original…
« Lève toi et va dans la ville du massacre », ainsi commence le poème .
Zohar Wexler, étudiant en Israël , connaissait l’oeuvre de Bialik devenu grand poète national.
Il savait que ses grands parents étaient venus de Kichinev dès 1930 s’installer en Palestine. Il savait aussi qu’ils avaient échappé avec 14 autres membres de sa famille aux massacres d’Avril 1903, mais il ne savait pas pourquoi.
   Alors il veut comprendre et il obéit à l’injonction de Bialik. Et il nous entraîne, avec des images et des mots, dans son voyage, voyage dans le temps d’abord avec la lecture des carnets de Bialik découverts à Tel- Aviv , voyage dans l’espace ensuite avec sa visite à Kichina…
Il veut comprendre, et le massacre et comment ils y ont échappé. Il retrouve des traces de sa famille puis la cour où ils se sont cachés, car c’est tout simplement en se cachant qu’ils ont eu la vie sauve.
 Après ce voyage qui laisse ouvertes toutes les interrogations sur le pourquoi de la haine, il laisse la parole au poète et nous fait entendre ces mots qui l’ont incité au voyage et qui dénoncent aussi bien la barbarie des bourreaux que la passivité des victimes, qui exhorte ce peuple décimé à gronder, à lever le poing, à ne pas tout attendre d’un dieu impuissant, à ne pas reprendre la vie comme avant.
  La langue de Bialik, portée par Zohar Wexler, tout en rage contenue, n’élude pas l’horreur, elle la met en images à la force inouïe.
… »Plus loin les acacias se montreront à tes yeux,
Parés de fleurs et de plumes et exhalant une odeur de sang
Tes narines en respireront de force
L’étrange encens offert par un aimable printemps… ».
  Tout au long du spectacle, entre les murs blancs de la petite salle de la Maison de la Poèsie, que ce soit avec le récit de son voyage ou avec les mots de Bialik, Zohar Wexler, comédien, metteur en scène, traducteur, nous fait entendre, force et fragilité mêlées, sa révolte contre le destin des siens. Ceux de sa famille qui avaient échappé au pogrom de 1903 ont presque tous péri dans la chute du ghetto de Kichinev.
Il y a quelques mois, à la Maison de la Poésie, nous écoutions Mahmoud Darwich ,par la voix de Mohamed Rouabhi, aujourd’hui, nous écoutons Bialik. Les voix des poètes nous aident à rester des veilleurs.

Françoise du Chaxel

Maison de la Poésie, 157 rue Saint- Martin 75003, 01 44 54 53 00.
 Du 17 février au 21 Mars, du mercredi au samedi 20h, dimanche 16h.

Les Naufragés du Fol Espoir

  Les Naufragés du Fol Espoir, une création collective mi-écrite par Hélène Cixous, librement inspirée d’un mystérieux roman posthume de Jules Verne. (sic)

    nauf.jpgLe spectacle au titre merveilleux porte un peu le titre d’un roman posthume de Jules Verne Les naufragés de Jonathan, qui , en fait , fut écrit par son fils Michel d’après En Magellanie qui, lui, fut bien  écrit par Jules Verne… Vous suivez toujours? Et dont Hélène Cixous a repris le scénario et et un certain nombre de dialogues.
Les choses se situent au moment de la grande révolution industrielle: le chemin de fer existe déjà depuis un bon moment mais  Thomas Edison invente en 77 le phonographe, et Muybridge le mouvement cinématographique; quant à l’avion, il  ne va pas tarder à s’ envoler.
Mais c’est aussi en 89 à Mayerling, l’assassinat resté mystérieux de l’Archiduc Rodolphe de Hasbourg-Lorraine, héritier du trône d’Autriche-Hongrie et de sa maîtresse Maria Vetsera qui fit l’objet de nombreux films.  Le patron d’un petit café Le fol Espoir va prêter un grenier à Jean qui a envie de réaliser un film qui raconterait l’aventure de pauvres émigrés embarqués à Cardiff , partis pour l’Australie et qui échouent finalement en Terre de Feu où les populations se mélangent: on y trouve de très méchants capitalistes venus faire fortune à n’importe quel prix, des missionnaires et des bonnes soeurs mais aussi des Indiens Alakalufs démunis contre la violence des Occidentaux qui se croient chez eux.
Mais en Europe, la guerre menace,l’Autriche menace la Serbie d’un ultimatum la tension monte et ce sera bientôt l’assassinat de Jaurès, opposé à la guerre, par un jeune nationaliste qui sera plus tard acquitté..Un mois plus tard, l’Allemagne déclarait la guerre à la France. Non, on n’était pas le moyen-Age mais il y a à peine cent ans…
Hélène Cixous s’est donc emparée de ce roman des Verne père et fils, et a imaginé cette histoire de tournage de film avec les moyens de l’époque : Jean qui s’est autoproclamé réalisateur , son épouse Gabrielle qui est à la manivelle , et toute une équipe d’amis venus prêter main-forte vont se mettre au travail pour faire ce film. Avec toute une série d’éléments de décors absolument fabuleux- de vraies et belles toiles peintes comme  Bob Wilson et Alfredo Arias les ont refaites dans les années 70.
On assiste si on veut bien ne pas laisser son âme d’enfant au vestiaire à une sorte de plongée dans une autre époque, avec tout ce qu’il faut pour créer des images de toute beauté: remarquables costumes et accessoires, éclairages de tout premier ordre, musique symphonique et sons de Jean-Jacques Lemêtre impeccables: bref, la grande classe.
Ariane Mnouchkine-qui n’a pas signé la mise en scène,  est quand même bien là,  et c’est bien elle qui a dirigé d’une main de fer les trente deux comédiens: aucun doute là-dessus: il y a peu de metteurs en scène français qui sont capables d’une pareille performance scénique. Et le parcours est absolument sans faute …
Tout est faux bien sûr, plus que faux, mais cette mise en abyme du théâtre dans le cinéma avec cette fausse naïveté: la mer en furie, le bateau dans les glaces, le naufrage, le vent qui souffle sur la banquise, la neige qui tourbillonne, rend encore les choses plus vraies.Les comédiens ne parlent jamais quand ils sont sur le plateau et les dialogues sont projetés comme ils l’étaient dans le cinéma muet.
Reste que, comme le scénario et le dialogue sont d’une faiblesse insigne ( d’accord, on est dans le second degré mais quand même!) et que les scènes ont une singulière tendance à se répéter, on sature assez vite. Et ce livre d’images, au départ très séduisant, passé la première heure, devient d’un ennui accablant. Il y a bien quelques petites et pauvrettes digressions sur le féminisme, le racisme et le capitalisme, source de tous les malheurs de l’humanité, mais le dialogue est vraiment trop faible, ce qui serait sans doute un vrai bonheur si la chose durait une heure et demi, devient franchement d’un ennui à couper au couteau. Et comme après l’entracte on a encore droit à une louche d’une heure et demi, on se demande bien ce que l’on est venu faire là.
La faute à quoi? Ni à la mise en scène ni aux comédiens, à la fois, rigoureux, humbles et solides, mais à la dramaturgie inexistante concoctée par Hélène Cixous. Là, il y a vraiment eu une erreur de tir…Très franchement, cela ne se passerait pas au Théâtre du Soleil, le public ne viendrait sans doute pas aussi nombreux.
Oui, mais voilà: c’est le Théâtre du Soleil et  il y a toujours cet accueil simple et généreux, où les serveurs du bar vous souhaitent gentiment un bon spectacle , où il y a  un mélange assez étonnant de générations, un restaurant pas cher où les gens font l’effort de se respecter, et de se parler. D’autant plus qu’ils savent plus ou moins tout ce que l’on doit à cet endroit mythique et connu du monde entier, et où nombre d’acteurs, et non des moindres, sont passés, et où a été créé l’illustrissime 1789.
La Cartoucherie, c’est un peu le Théâtre du Vieux-Colombier pour toute une génération, un lieu où se sont forgés de nouveaux outils théâtraux, comme une espèce de trésor national inestimable. Oui, inestimable. C’est vrai qu’à chaque fois que l’on pénètre dans ce lieu, on se dit que, sans Ariane Mnouchkine et tous les premiers compagnons de cette troupe maintenant âgés ou disparus, le théâtre français contemporain ne serait pas du tout, mais vraiment pas du tout ce qu’il est.
Et dans ces temps de froidure artistique et de grande bêtise politique, cela fait chaud au coeur. Alors y aller ou pas? Si vous avez le courage de tenir quatre heures pour un spectacle interminable que l’on oubliera  assez vite, peut-être;  mais on vous aura prévenu; et le public? Il restait assez partagé: de très jeunes filles se sont levées à la fin pour applaudir, éblouies par la prouesse technique mais les autres spectateurs, un peu assommés, trouvaient sans doute qu’il y avait  surdose, et il n’est pas certain que si la salle avait été configurée autrement et qu’il y avait eu une navette prête à partir, il n’y aurait pas eu nombre de défections…

Philippe du Vignal

Théâtre du Soleil à la Cartoucherie de Vincennes.

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LES NAUFRAGÉS DU FOL ESPOIR création collective du Théâtre du Soleil, mi-écrite par Hélène Cixous sur une proposition d’Ariane Mnouchkine, librement inspirée d’un mystérieux roman posthume de Jules Verne.

 

image3.jpg  Comme toujours, Ariane Mnouchkine prend le temps de la maturation, ce spectacle qui aurait dû naître en novembre 2009 n’a pu éclore que le 3 février 2010, et encore, considérant qu’il n’était pas prêt, elle a remboursé les spectateurs ! Le 28 septembre 2009, nous avions été accueillis au Théâtre du Soleil, des tables avaient été dressées dehors devant le théâtre, et nous avions pu voir le film réalisé par la compagnie à la manière de Jules Verne, pour aller chercher le prix décerné par la Norvège qui leur avait permis de monter le spectacle.
Après un buffet collectif généreux permettant les rencontres entre les amis du Soleil, nous étions conviés à l’intérieur où Ariane avait annoncé, comme d’habitude, le retard probable de la création. En effet, elle ne pouvait à la fois mettre en scène et commenter l’action du spectacle, et elle a consenti à se faire remplacer seulement 15 jours auparavant ! Comme toujours, nous pénétrons dans l’accueil revêtu comme les beaux livres rouge et or de Jules Verne de notre enfance, peints par Didier Martin, Erol Gulgonen et Marion Lefebvre.
Au bar, nous sommes servis par des acteurs, on peut enfin pénétrer dans la salle, un vrai privilège de vieux amoureux d’avoir pu obtenir des places au début des représentations ! Il s’agit de la réalisation d’un film tourné en 1914, à la veille de la première guerre mondiale. 31 comédiens assistés d’une équipe technique étonnante s’y attellent, nous sommes dans une guinguette, tout le monde s’y met, les serveuses, les garçons, les clients, tout le monde en grande tenue. On filme la colonisation des îles Falkland en Patagonie par l’Angleterre, c’est Maurice Durozier vieux complice du Soleil qui mène la danse , metteur en scène impatient malgré les aléas techniques. Les 31 comédiens font merveille, ils réalisent d’étonnantes prouesses en transformant le plateau en quelques secondes, déployant d’immenses toiles de splendides marines, accompagnés par Jean-Jacques Lemêtre qui a « convoqué les âmes de ses grands ancêtres du XIXe et du XXe siècle », Beethoven, Berlioz, Carl Orff etc. Et toujours Monsieur Jean la Palette le metteur en scène demande à Madame Gabrielle (Juliana Carneiro de Cunha): » tourne la manivelle, tourne la manivelle ». Après une première partie un peu brouillonne, on se laisse emporter dans ce flot tumultueux et généreux issu de En Magellanie, le dernier voyage de Jules Verne publié après sa mort. A revoir, c’est comme toujours du grand art !

 

Edith Rappoport

 

Théâtre du Soleil. Cartoucherie de Vincennes.

 

 

 

Les couteaux dans le dos

Les couteaux dans le dos, texte et mise en scène de Pierre Notte

couteaux.jpgLa famille : comment s’en sortir, ou pas ? Le chemin de la vie : vers où aller, puisqu’à chaque fois ce n’est pas ce qu’on espérait, ou voulait, ou s’était représenté ? Comment dire, qu’on aime ou qu’on n’aime pas, et d’ailleurs, est-ce qu’on aime ? Et ainsi de suite. Les adolescents, dit l’auteur, portent les lourdes ailes de leur avenir, qui les empêchent précisément de s’élancer « comme des couteaux plantés dans le dos ». Sa petite héroïne a pourtant du ressort : insolente au lycée, fugueuse et automutilée en famille, jamais contente, et « on ne me touche pas, moi », capable de convoquer la Mort, et puis non, de la renvoyer – la Mort s’en fout elle a assez à faire-. Son chemin l’a conduite – pour rien, jusqu’à ce que…- vers les fjords du grand Nord, hommage de l’auteur à Strindberg et Ibsen. Pierre Notte mène ce qu’il appelle son « petit Peer Gynt » comme une série de croquis à la plume, acérés, condensés, vifs, forcément simplistes et forcément bien ajustés, droit au but. Les cinq comédiennes passent avec une réjouissante vélocité par tous les rôles, sauf l’adolescente pivot de l’affaire :  jeu choral et pépites individuelles. C’est drôle, touchant – eh oui, Mademoiselle, vous finirez par être touchée…-, jamais méchant.
Pierre Notte, auteur de la pièce à succès Moi aussi je suis Catherine Deneuve (et de bien d’autres choses), pilier de Centres Dramatiques Nationaux, est aussi intervenant artistique au lycée Saint-Louis-Saint-Clément de Viry-Châtillon : apparemment, il trouve là un bon terrain d’expérimentation, et une pépinière de fines comédiennes.


Christine Friedel

Théâtre La Bruyère – 19h – 01 48 74 76 99

VARIATIONS SUR LE DÉSIR

VARIATIONS SUR LE DÉSIR

de et par Geneviève de Kermabon, avec Christian Dassie ténor et Patrick Villet baryton, musiques de Jean-Marie Sénia et Xavier le Masne.

   Geneviève de Kermabon, femme de cirque, acrobate, fragile et forte à la fois mène son chemin de metteur en scène et de comédienne. En 1988, elle s’était révélée avec Freaks (d’après le film de Tod Browning tourné en 1932), au Théâtre des Bouffes du Nord avec une équipe d’acteurs étonnants, géant, femme de 450 kilos, acteurs dépourvus de bras ou de jambes, qui s’était joué pendant plusieurs années sur un plan international. Puis Le Grand cabaret de la peur et un spectacle sur le Grand guignol l’avaient confirmée dans son parcours de metteur en scène.
Cette fois elle reprend un spectacle sur le désir amoureux qu’elle avait esquissé en solo avec une marionnette au Théâtre de la Tempête, il y a deux ans. Elle a interrogé pendant quatre ans des personnes jeunes ou âgées sur l’évolution de leurs désirs amoureux, elle les incarne en scène avec sa chevelure flamboyante,  avec d’étranges demi-masques, s’effeuillant, s’enveloppant tel un paquet, dansant un troublant ballet de quatre jambes, le néant ou le surgissement du désir incompatible avec la vie quotidienne.
Deux musiciens l’accompagnent, l’un au piano, l’autre dans une étrange apparition de travesti descendant de sa balançoire qui chante un émouvant lamento. Le final du spectacle n’est pas encore trouvé, il faut que les musiciens parviennent à mieux équilibrer leur partition et prendre toute leur place dans ces variations dont cette première représentation ouvre bien des promesses.

Edith Rappoport

 

Théâtre de Montbéliard

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