SH0-GEN-ZO

SHO-GEN-ZO chorégraphie et scénographie de  Josef Nadj, composition musicale de Joëlle Léandre et d’ Akosh Szelevényi.

    shobo2edvardmolnar174.jpgLa danse contemporaine est-elle une voie d’accès à la spiritualité ? Le dernier et sublime spectacle de Josef Nadj tendrait  à le prouver. Avec  Cécile Loyer, et un duo de musiciens, l’artiste a su créer un spectacle à l’esthétique  du Japon délicat et raffiné : finesse, épure,  beauté, humour.
La pièce est composée de tableaux qui s’enchaînent et font évoluer un couple : un homme et une femme aux rapports ni définitifs ni très clairs. Mais cette absence d’explications ne nuit pas à la compréhension du spectacle qu’il faut  aborder avec les yeux d’un enfant qui découvre le monde : observer, ressentir, s’émouvoir, réagir. Le spectacle est surtout physique, mais aussi  méditatif et profond – c’est la magie du théâtre, et celui-ci tient du nô et du kabuki.
Côté cour, la contrebassiste; côté jardin, un saxophoniste et poly-instrumentiste ( trompettes, gong, clochettes, et autres instruments à vents ou à corde) …Et la musique entre si bien  en résonance avec les gestes et les déplacements qu’on en vient presque à oublier la présence des musiciens sur scène, hypnotisé et charmé par cet ensemble harmonieux. En fond de scène, des planches en bambou encadrent un rideau noir où apparaîtront et disparaîtront les acteurs. À côté , sur de grands écrans , apparaissent et migrent des taches noires qui évoquent l’impossible mélange entre l’huile et l’eau.

 

Dans le premier tableau, une femme en kimono blanc, revêtue d’un masque (un onnagata) tente par tous les moyens d’attirer l’attention d’un samouraï à l’armure incroyable. Mais, dérisoirement, c’est avec une balle en papier qu’il s’amusera , tel un chien fou; dans le second tableau, un homme et une femme en costume noir, semble en souffrance,  le corps désarticulé,  se meut dans une contorsion violente. Après avoir chiffonné une lettre, libérés du mal. Un peu plus tard, un théâtre miniature mime une scène, rejouée ensuite grandeur nature, comme une mise en abyme pleine de dérision, où les danseurs finissent par se déguiser.

 

La  tension  du jeu tient le spectateur  en haleine et la maîtrise des comédiens est remarquable. Et leur sourire final reste énigmatique : se moquent-ils de nous ? Ne nous ont-ils pas joué la comédie?
Il faut voir ce spectacle, surtout si l’on ne connaît pas l’Asie, et surtout si l’on n’aime pas la danse contemporaine, car il en déjoue  subtilement les codes . L’extrême connaissance du Japon qu’ont acquise les danseurs – Josef Nadj connaît le butô, l’aïkido, le tai-chi, et Cécile Loyer y  a travaillé plusieurs années , aux côtés d’une danseuse et chorégraphe de butô-, explique sans doute en partie la réussite de ce spectacle. Comme un souffle frais et original en ce mois de rentrée, il nous invite à nous pencher sur ce continent, et surtout, à nous laisser imprégner de ses richesses.

Barbara Petit

Du 18 au 27 janvier au théâtre de la Bastille à 21h00.Reprise au Centre chorégraphique  d’Orléans en mars 2010.


Archives pour la catégorie critique

CAILLOUX

CAILLOUX , concerto pour marionnettes et contrebasse du Théâtre sans toit, conception et mise en scène de Pierre Blaise, musique et interprétation Jean-Luc Ponthieu, marionnettes de Veronika Door.

  C’est un spectacle sans paroles, sans histoire,  présenté à des enfants de trois ans. Un  contrebassiste, trois comédiens et de gros cailloux qu’on colore et qui se promènent dans l’espace, qui font peur et qui font rire. C’est du grand art contemporain en musique comme dans le domaine plastique, avec un musicien qui joue dans tous les sens de sa contrebasse et trois acteurs très complices. On entend par moments d’adorables petits rires. Et pourtant Cailloux n’a connu qu’une trentaine de représentations depuis sa création l’an dernier…

Edith Rappoport

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Nous confirmons; dans le marécage de la bêtise universelle des  spectacles dit pour enfants, et que l’on qualifie maintenant de « tout public »,  ce Cailloux fait figure d’exception. Comme une sorte de théâtre non figuratif,  exigeant  où l’essentiel  ne se dit pas,mais se voit comme dans une oeuvre plastique, inspiré par les créations du groupe Cobra, nom fabriqué à partir des premières lettres des capitales: Copenhague, Bruxelles, Amsterdam, dont été originaires les artistes qui l’ont fondé au début des années cinquante.
Les trois marionnettes à tige que manipulent les trois acteurs, le faux/ vrai castelet en planches de bois qui tient plus d’une sculpture et qui se monte grâce à de petits câbles tirés à vue, la lumière en symbiose avec la musique en direct de Jean-Luc Ponthieu, remarquable contrebassiste de jazz : il n’y a pas la moindre trace de médiocrité dans ce spectacle de quarante minutes.
Le plus émouvant: la salle, pourtant remplie de deux classes de maternelle, parait vide, vu la taille des spectateurs, et reste très silencieuse  grâce  aussi à leur extrême attention. Le plus révélateur: les enfants, futurs adultes,  ne font pas de cadeau et  rient aux éclats… quand un des personnages se tape le pied par mégarde avec son grand bâton de marche!
Mais Cailloux n’attire pas beaucoup  les programmateurs sans doute assez frileux dès lors qu’il s’agit de spectacles qui n’entrent pas dans un  cadre formaté et rassurant. Que Pierre Blaise se rassure:  Catherine Dasté et Antoine Vitez, comme il le sait sans doute, ont  connu les mêmes difficultés quand il  créèrent leurs  formidables spectacles dans les années 70… L’histoire  bégaie souvent!

Philippe du Vignal
On peut voir les autres spectacles du Théâtre sans toit: Les Castelets de fortune et Le dernier Cri de Constantin à l’Étoile du Nord jusqu’au 30 janvier. Tél 01 42 26 47 47

Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était

Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était, de et par Carole Thibaut

« Je suis la femme idéale », dit-elle, dans un dispositif parfaitement propice aux pièges du narcissisme, triple miroir, “catwalk“ pour défilé de mode, et, pour la femme “exécutive“, pupitre de conférencière. La Femme (idéale) doit être à la fois forte et douce, intelligente mais pas intellectuelle, belle et abordable, sexy et mère, drôle et discrète, et ainsi de suite, à l’infini des jeux de couples opposés et d’enjeux impossibles. Le tout « pas trop », bien sûr, elle doit rester « à sa place ». Qu’on ne s’étonne pas de l’affluence des guillemets : ils manifestent la présence massive de ce code de la femme idéale qu’éditent chaque semaine ou chaque mois les magazines féminins.
Carole Thibaut, femme de théâtre – comédienne, auteure, metteuse en scène, et je fais exprès de mettre au féminin -, s’amuse un moment de ce code, nous le récite à l’envers, à l’endroit et par le menu : oui, nous sommes complices… Et puis elle ne s’amuse plus du tout, et s’empare avec une efficacité brutale du discours de la domination masculine, de tout ce que celle-ci a mis sur le mot “con“, du refus de l’“instinct maternel“ et du devoir d’allaitement, de la trahison des “pétasses“ qui véhiculent en roucoulant l’idéologie de l’oppresseur. Le spectacle se construit, à géométrie variable, depuis 2008. Les séquences, sans doute interchangeables, mènent bel et bien vers l’éclatement de cette “femme idéale“. Humour et colère poussés parfois jusqu’au grotesque : Carole Thibaut tient la performance en beauté, et avec une force singulière : c’est singulier, la force, chez une femme, non ?

Christine Friedel

Jusqu’au 30 janvier à Confluences, Paris XXe – 01 40 24 16 46 -

LITTORAL

LITTORAL , Texte et mise en scène de Wajdi Mouawad

C’est la troisième mise en scène que nous voyons  de ce spectacle, la première de l’auteur en Avignon il y a une dizaine d’années, c’était la révélation d’un jeune artiste complet; la deuxième au Théâtre Paul Éluard de Choisy- le- Roi dans une mise en scène de Magali Leris qui prenait de justes distances vis- à- vis du texte, et cette “re-création” quinze ans après l’écriture de la pièce par son auteur. Cette plongée dans les désastres de la guerre du Liban par un jeune orphelin élevé au Québec par la famille de sa mère, qui cherche à enterrer son père au pays natal, reste un texte fulgurant.  Le voyage de Wilfrid, chargé du cadavre de son père qu’il n’a pas connu plus que sa mère, morte en lui donnant la vie, lui fait rencontrer des rescapés des massacres, ils le suivent et parviennent jusqu’à la mer, sans pouvoir lui donner une sépulture. C’est dans la mer que ce père, malgré ses protestations, finira par reposer, lesté de tous les noms des disparus des villages, recueillis par une jeune femme désespérée. On tourne un film sur cette épopée, le chevalier de Guiromelan y tient un rôle aux côtés du cadavre du père, très prolixe, mais ce tournage se perd dans les sables et comme souvent le spectacle est trop long. La mise en scène m’a semblée décevante, les acteurs surjouent dans la première partie, le décor d’Emmanuel Clolus manque d’ampleur. La salle bourrée d’un public jeune était pourtant très enthousiaste et une très longue tournée se profile.

 

Edith Rappoport

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Littoral de Wajdi Mouawad, mise en scène de l’auteur.

littoral.jpgWajdi Mouawad , qui a dû, avec sa famille,  quitter le Liban pour la France d’abord puis  pour le Québec, est devenu à 42 ans,  une sorte d’auteur culte, des deux côtés de l’Atlantique. Avec   douze pièces publiées et plusieurs romans, et une reconnaissance quasi officielle dans de nombreux pays dont , bien sûr, la France. En 88, Willy Protagoras enfermé dans les toilettes avait eu tout de suite un succès immédiat, et il écrivit  Littoral il y a quinze ans qu’il monta en France en 91 dans ce même théâtre  et au  Canada. La pièce est la première d’un quadrilogie, avec Forêts, Incendies, et Ciels qu’il mit en scène en un seul spectacle d’une nuit entière  au dernier Festival d’Avignon.
Littoral est maintenant repris au Théâtre 71; la pièce a  pour thème, l’histoire d’un jeune homme , Wilfrid, dont la mère est morte en le mettant au monde,  qui apprend un jour la mort de son père, qu’il n’ a en fait pas connu, alors qu’il est en train de faire l’amour.! Il va  entreprendre de convoyer le corps de ce père jusque dans son pays d’origine  et de lui trouver une sépulture digne de ce nom. Mais comme dans une nation en pleine guerre, cela s’avère impossible, le corps de son père s’en ira rejoindre la mer, emportant avec lui tous les noms des habitants des villages d’alentour…
Et l’on tourne un film sur cette saga familiale. Les thèmes  sont ceux dont Wajdi Mouawad s’est rendu maître en à peine vingt ans: la guerre civile et ses atrocités dont il ne nous épargne rien -et les  mots qu’il emploie  frappent juste et fort-le passé que l’on ne cesse trimbaler comme un bagage trop encombrant, la mort du père, et cette quête d’identité permanente qui ne cesse de hanter l’écrivain. Et il y a dans ce texte des moments aussi intenses que brillants.
C’est devenu un peu à la mode de dénigrer systématiquement l’écriture de Mouawad, ce qui est  injuste. On était sans doute  auparavant plus indulgent ,dans le feu de la nouveauté , devant  ce torrent verbal qui semble maintenant avoir un peu vieilli… Et quand, il cède  à une manie de l’époque,  et convoque une fois de plus le théâtre dans le théâtre, avec ce tournage de film qui se revendique  comme un faux tournage!  Tous aux abris! De ce côté là, on a beaucoup donné ces derniers temps.
D’autant plus que le texte, s’il était élagué d’une bonne quarantaine de minutes surtout vers la fin, serait plus fort ,  puisque de, toute façon, un entracte est incompatible avec ce type d’écriture théâtrale qui a ,dans les meilleurs moments,  quelque chose de fascinant.     Mais, malheureusement, le spectacle qu’ en donne Mouawad, puisque c’est lui qui en a assuré la mise en scène, est  décevant. La mise en scène qu’en avait faite Magali Meris en 2004, beaucoup plus sobre , était aussi beaucoup plus convaincante…La scénographie-comme la mise en scène qui manque singulièrement de rythme- est du genre peu abouti, avec ces bâches de plastique noire et cette peinture dont les acteurs s’enduisent sans grande raison; ce qui possèdait plus de lyrisme dans la cour d’Honneur à Avignon, même si l’on entendait  mal les comédiens, devient ici  un peu conventionnel.
Quant à la direction d’acteurs, c’est un fait constaté qu’un auteur est souvent mieux servi par quelqu’un d’autre, et cela se confirme ici. Emmanuel Schwartz ( Wilfrid) et Patrick Le mauff ( le père) sont tous les deux  remarquables, mais tous les autres acteurs, peu et mal dirigés, criaillent et ne sont pas du tout convaincants.
Le public était  partagé: ceux qui connaissaient déjà le théâtre de Mouawad semblaient  réticents, surtout quant à la durée du spectacle, mais la plupart des jeunes lycéens qui ,sans doute, le découvraient pour la première fois, ont bien résisté et n’ont pas mégoté  leurs applaudissements.  Question de génération, effet de mode, texte déjà bien préparé en classe: il doit y avoir un peu de tout cela…
Alors,  y aller ou pas? A vous de voir: il y a un  texte, c’est certain mais pas de mise en scène  vraiment solide, une interprétation des plus inégales et cela dure deux heures et demi: vous avez peut-être les éléments pour choisir. En tout cas, en sortant du spectacle, comparaison n’est pas raison comme disait ma maman, mais on a plus  envie  de lire que de voir une seconde fois Littoral, ou bien, revu et corrigé quant à la dramaturgie, et,  en tout cas, dans une véritable mise en scène…

Philippe du Vignal

Théâtre 71 de Malakoff jusqu’au 21 février.

 

 

 

 

AUTOMNE ET HIVER

 AUTOMNE ET HIVER  Lavoir Moderne Parisien  de Lars Noren, mise en scène Agnès Renaud, compagnie Arcade en résidence à Soissons (Picardie). automne.jpg

  C’est un repas familial, un repas ordinaire comme nous en avons tous, ceux qui ont la chance d’avoir une famille : les parents Margareta la soixantaine alerte et Henrik, son mari depuis 44 ans, médecin silencieux, et leurs deux filles Ewa secrétaire modèle mariée depuis longtemps et Ann, la cadette, révoltée, en rupture de ban, mère célibataire d’un John, serveuse dans un bar homo qui rêve néanmoins d’écrire. Elle pique là où ça fait mal, accusant sa mère de l’avoir abandonnée à une nourrice, son père d’attouchements impudiques, sa soeur de mener une vie bourgeoise et égoïste. Mis en accusation, chacun va crier sa douleur, Ewa ses insomnnies et sa stérilité inacceptable, Margareta la jalousie de sa belle-mère dont son mari n’arrivait pas à se détacher et son amour extra-conjugal interdit, Henrik parlera enfin de son incapacité à dériver du droit chemin, de la fidélité à sa mère et à sa femme. Les acteurs jouent à merveille cette danse de mort menée de façon implacable par la grande Ann, Sophie Torresi, Virginie Deville est une émouvante Ewa, Patrick Larzille un père mutique qui se dévoile, et Christine Combe une Margareta un peu bloquée. De la très belle ouvrage à voir au LMP jusqu’au 27 janvier

Edith Rappoport

www.compagnie-arcade.com

Sur la Route

Sur la Route,  conception et mise en scène d’Antoine Rigot.

   surlaroute01.jpg Antoine Rigot avec Agathe Oliver avait créé un duo sur le fil qui lui avait valu le Grand Prix national du Cirque en 93. Mais en 2000, il fut victime d’une chute;  après l’ épreuve douloureuse qu’il a subi, et , malgré son handicap,  il a quand même décidé de continuer à remonter des spectacles-dont le dernier vient d’être joué à la Ferme du Buisson-et à en être l’interprète.
Avec ce que l’on peut imaginer , d’énergie surhumaine et de volonté physique pour s’en sortir après une difficile rééducation. Sur la Route s’inspire d’Œdipe sur la Route, roman d’Henry Bauchau. Chassé de Thèbes, Œdipe reprend la route,  comme Antoine Rigot.  » Je ne veux pas , dit-il, travailler sur la tragédie d’Œdipe ni sur son mythe moderne, je veux travailler sur ma terrible histoire et sur le chemin à parcourir pour me reconstruire. Comment continuer à vivre, artiste physique au corps blessé. Où est ma place? »

  Et il se met en scène , lui avec son corps blessé et une jeune  funambule finlandaise Sanja Kosonen: c’est comme une sorte d’étrange duo: il ne la quitte pas des yeux, très attentif , et elle le regarde comme s’ il était son père ou son frère,  présence indispensable  aux prouesses techniques qu’elle réalise sur le fil.Sur un dispositif triangulaire fait de barres d’acier inox et et de câbles tendus, imaginé par Antoine Rigot et Patrick Vindimian , et qui constitue en lui-même une belle sculpture d’art minimal.
La parenté avec le texte de Bauchau  et  le mythe d’Œdipe n’est pas évidente, et l’on ne sait pas trop bien ce que l’on vient voir pendant 50 minutes. Si l’on posait la question de façon cynique, le spectacle, avec la seule performance de Sanja Kosonen, se suffirait-il à lui-même? Chacun y répondra en fonction de sa propre sensibilité, mais restent dans la mémoire quelques belles images, surtout celles du début du spectacle où il est couché et où elle le tire en l’injuriant en finlandais et arrive à le relever, et celles  de la fin où la jeune funambule aide Antoine Rigot à se hisser sur le fil et à lui faire faire quelques pas jusqu’à une petite plate-forme, comme pour dire que rien n’est définitivement perdu…

 Les spectateurs dans leur majorité, surtout les plus jeunes, étaient  conquis,  quelques professionnels  qui étaient près de nous semblaient plus partagés devant cet ovni, dont l’auteur semble revendiquer à la fois la forme théâtrale et circassienne, ce qui est loin d’être évident à réaliser. Mais l’on sent une telle énergie et une telle volonté d’en découdre chez Antoine Rigot que l’on peut être sûr qu’il finira par trouver sa nouvelle route à lui.

Philippe du Vignal

Spectacle vu à La Ferme du Buisson à Noisiel, et actuellement en tournée ( voir le site de la Compagnie des Colporteurs):

Peines d’amour perdues

Peines d’amour perdues de Shakespeare mise en scène Gilles Bouillon

Une comédie, peut-êtcapturedcran20100120234741.jpgre la plus brillante de Shakespeare, dont la traduction de Jean-Michel Déprats rend avec justesse la légèreté, le lyrisme, les inventions et les jeux  sur le langage. Shakespeare s’inspire dans Peines d’amour perdues d’un fait historique : la visite de Marguerite de Valois, princesse de France, à Henri de Navarre, son futur époux, en 1578 à Nérac. Une visite qui, dans la pièce, tombe mal car le jeune roi de Navarre et trois gentilshommes de sa cour : Berowne, Longueville et Dumaine, viennent de faire  un vœu : se consacrer pendant trois ans à l’étude et à la méditation,  en observant  ascèse et  chasteté.
Berowne,  seul, voit la vanité de ce projet, mais se plie à la volonté du Prince . Arrive alors la princesse de France accompagnée de ses dames d’honneur : Maria, Rosaline, et Catherine. Elle a été en effet  chargée par son père de négocier le retour de l’Aquitaine à la France… et le  jeune roi et ses trois amis, succombent au charme et à la be
auté des visiteuses,  et vont rompre leur serment: chacun, en secret ,  essaye de rencontrer et de séduire , par des déclamations poétiques et des cadeaux, la dame de son cœur. Jeux de cache-cache,  mensonges, trahisons: les jeunes gens s’espionnent et se démasquent mutuellement.
Quand ils se  rendent  compte  qu’ils ont échoué dans leur  renoncement à l’amour et aux plaisirs, le prince et ses amis, travestis en Moscovites, vont faire leur déclaration à ces dames.  Mais elles ne sont pas dupes, se travestissent à leur tour et échangent entre elles les présents reçus, de sorte que les jeunes amoureux, victimes des apparences, se trouvent ridiculisés, et démasqués,  vont  implorer le pardon de leurs belles dames.
capturedcran20100120234729.jpgMais un messager arrive avec  une lettre: le  roi de France  vient de mourir et la Princesse et  ses dames d’honneur  doivent donc  partir subitement…  Non sans avoir imposé à  leurs  amoureux un an de pénitence! Sur cette intrigue,  se greffe, sur un mode parodique, les amours du berger Courge et de Jacquinette courtisée  aussi par un noble espagnol assez ridicule, Don Adriano de Armado. C’est la version rustique et comique des péripéties amoureuses des galants de la cour dont les codes, l’héroïsme, la bravoure sont tournés en dérision par les serviteurs  qui  jouent dans l’intermède sur les Neuf Preux représenté à l’occasion d’une fête qui précède la mort du Roi de France. Gilles Bouillon inscrit sa mise en scène dans le décor  efficace de Nathalie Holt dont les éléments évoluent et modulent l’espace. Le roi et les trois gentilshommes arrivent de la salle en pantalon noir et chemise blanche et revêtent des sortes de blouses  suspendues sur  quatre panneaux  qui  s’inversent pour devenir une bibliothèque dans la scène du serment.   Sur un sol vert, quelques formes coniques et des rectangles figurent arbres, buissons du parc, et permettent aux personnages de se cacher, de s’épier,  voire de se rencontrer secrètement. Les jeunes filles sont  d’abord en manteau et pantalon, puis en robe légère, chacune de couleur différente, enfin en  longue robe rouge. Dans la scène des travestissements, les hommes  portent de long manteaux, des chapkas et de fausses moustaches,  et les jeunes  filles  ont le visage masqué  par un loup. Pour les paysans et les serviteurs, costume rustiques,  et  habit chamarré  pour Armado. La direction des jeunes acteurs du Jeune Théâtre en Région Centre est de grande qualité: maîtrise du jeu, quasi chorégraphié dans les scènes de cache-cache, les rendez-vous secrets et l’intermède théâtral, et   jeux de miroir caricaturaux entre l’univers artificiel de la Cour et celui, rustique, des gens du peuple. Le comique, les quiproquos, les jeux de mots,  le langage cru des serviteurs, la rudesse arrogante des faux Moscovites, alternent avec les divagations ampoulées et  pseudo-poétiques de la Cour.. Les scènes s’enchaînent sur un rythme rapide et  ludique,  où,  cependant, dans le jeu de l’amour et des apparences, percent le doute et le désir frustré de vérité.

Irène Sadowska Guillon

Théâtre de Châtillon, jusqu’ au 6 février tél : 01 55 48 06 90

399 secondes

399 secondes de Fabrice Melquiot mise en scène de Stanislas Nordey, collaboratrice artistique Claire-Ingrid Cottenceau.

    f56a4aeac3901dea2.jpg399 secondes, c’est, nous explique Fabrice Melquiot,  la durée de l’éclipse qui a eu lieu l’an passé mais qui n’était visible que de certains points du globe. C’est une métaphore pour nous parler de « ce que l’on nomme jeunesse qui ne dure pas longtemps, dans l’interstice entre « enfance » et  » âge d’homme » où se jouent des singularités empruntées, s’échafaudent des plans dérobés, s’esquissent des caractères modelés sur d’autres. »
Ce pourquoi, ajoute Fabrice Melquiot, la plupart des personnages  portent en eux l’écho de héros mythologiques ». Par mythologie, l’auteur désigne celle des héros grecs de l’Antiquité grecque: Orphée, Pandora, Faéton, ou Danaé. ; quant aux lieux juste nommés mais non représentés, ce sont:  un squat à Berlin, puis un musée à Oslo, un cargo en mer, un aéroport ou des rues de Shangaï.

 Les personnages sont  quinze jeunes gens , garçons et filles qui vont dire le texte de Melquiot dans une sorte de maison aux murs blancs, eux-même tous habillés de combinaisons féminines ( ce qui va mieux aux jeunes femmes qu’aux hommes!). Ils disent à la fois le monde des vivants et celui des morts, la passion physique, le passage de la vie à la mort  soit à tour de rôle soit à deux soit tous  à la fin dans une sorte de choeur; la scène est seulement éclairée par  quinze tas de guirlandes d’ampoules  à lumière blanche mais variable posés au sol.
 Même s’il  possède souvent de belles fulgurances poétiques, le texte de Fabrice Melquiot  a parfois un peu de mal à passer,  sans doute à cause de longueurs dans la dernière partie. Et l’ on ne comprend pas très bien ce qui a poussé Nordey à le choisir ; certes, il s’agissait de présenter la sixième promotion de l’Ecole du Théâtre national de Bretagne et les textes contemporains, et  même classiques où il est possible de donner un morceau de gâteau à peu près identique à chaque  élève ,ne sont pas légion…
  C’est en effet un cas de figure un peu particulier , puisque le metteur en scène ne choisit pas ses comédiens, alors  que  le but de l’opération est  de les mettre chacun en valeur , en évitant quand même au maximum l’exercice de style: comme on le voit , la chose n’est pas des plus faciles!  Mais ne vaut-il pas mieux alors  choisir plusieurs pièces, comme l’avait  fait Jean-Claude Durand, quand il avait remarquablement monté une oeuvre  de Dea Loher et  une autre de David Gieselman avec les élèves de Chaillot sur ce même plateau de Théâtre Ouvert et sur cette même durée de deux heures environ. Mais , comme dans 399 secondes,  il y a très peu de de véritables dialogues, et l’on discerne mal les talents de chacun;  les garçons, eux semblent beaucoup moins à l’aise, sans doute à cause d’une gestuelle peu adaptée. Parmi les jeunes comédiennes, nous avons donc tout de même repéré:  Marine de Mizsolz, Emilie Quinquis  et Anne-Sophie Sterk.
Cela dit, la mise en scène  de Nordey, est absolument rigoureuse et les comédiens font preuve de professionnalisme: une spectatrice ,victime d’un malaise ayant dû être évacuée, et donc le spectacle interrompu trois minutes,  il n’y a eu aucun mouvement de panique sur  scène, même quand , après la reprise, certaines répliques du texte  faisaient penser bizarrement à un possible décès. Une des comédiennes a réussi à réfréner son fou rire et tous sont restés concentrés  et  ont repris le jeu, ce qui suppose une déjà une belle maîtrise de la scène…
 Alors à voir? Oui, si vous voulez découvrir quelques-uns des futurs comédiens de demain et une mise en scène de qualité,  mais le texte de la  version jouée  de Melquiot  qui, dit-il, a  » ajouté ou étoffé certains personnages du manuscrit original spécialement pour le spectacle » -ceci explique peut-être cela- n’ est pas franchement convaincant.

Philippe du Vignal

Théâtre Ouvert 4 bis Cité Véron 75018 Paris  jusqu’au 6 février.

Solomonde

Solomonde, spectacle écrit par Lucie Gougat et et jean Louis-Baille ,  mise en scène de  Lucie Gougat et  jeu de Jean-Louis Baille.

solom.jpgC’est un peu comme une mauvaise farce, celle  d’un clown qui voudrait bien sortir de sa pièce, mais qui ne le peut pas : le monde extérieur lui fait peur. Il n’y a pas grand chose sur scène: un fauteuil en cuir 1930, un paravent bleu foncé et une porte dans le fond. Solomonde rêve de tout et de rien , surtout de pouvoir sortir; il a peu d’accessoires avec lui juste une grande valise d’autrefois d’où il fera surgir une petite cheminée d’où il fera surgir un petit ( faux bien sûr). Il a aussi une cuirasse avec un casque, ce qui fait un curieux contraste avec son nez rouge et son chapeau en carton à ailettes. C’est un personnage aussi angoissé que comique, et qui possède une volonté farouche d’en découdre avec l’univers hostile qui l’entoure.
 Lucie Gougat a cru bon de mettre -manie de ces dernières années- une vidéo où on voit Solomonde sortir par la vraie porte. Pourquoi pas? Mais cela ne présente guère d’intérêt: il y a cinquante ans, l’on aurait crié au miracle et au tour de magie, mais comme maintenant la vidéo est partout jusque dans le métro, les bus et les bureaux de poste, cela ne fascine plus personne, même les enfants.. La gestuelle est d’excellente qualité mais le texte est souvent très faible, ce qui affaiblit le traitement poétique de l’image. La tête que s’est faite Jean-Louis Baille est surprenante et il possède un incontestable  métier: mais si l’ on ne s’ennuie pas vraiment, l’ensemble n’a tout de même rien de bien passionnant. On sourit parfois mais ce n’est pas la franche hilarité que l’on pouvait soupçonner au début du spectacle.
 Alors à voir? Pas sûr du tout. C’est sans doute un spectacle techniquement tout à fait au point mais qui manque à la fois d’un vrai texte  et d’une petite flamme délirante qui l’ ouvrirait  sur un univers poétique personnel comme celui de James Thierrée. Le public vincennois n’avait pas l’air mécontent, sans pour autant  paraître vraiment enflammé de bonheur.

Théâtre Daniel-Sorano 16 rue Charles Pathé Métro Château de Vincennes jusqu’au 21 février.

ÉCOLE DE L’OPÉRA DE PÉKIN : AU BORD DE L’EAU

 AU BORD DE L’EAU ,   préface de Shi Nai-An, mise en scène Patrick Sommier.

Patrick Sommier travaille depuis sept ans avec l’École de l’Opéra de Pékin qu’il avait reçue à Bobigny pour la première fois en 2002. Après plusieurs séjours à Pékin, Patrick Sommier a voulu  travailler à changer le regard  que nous avons sur ce théâtre légendaire,  montrer comment se forme un acteur chinois et révéler ce théâtre à un public ignorant ses codes. Au bord de l’eau est tiré de célèbres romans chinois, et  s’inspire d’une révolte contre le pouvoir central, à la fin de la dynastie des Song du Nord au XIIe siècle. Plusieurs versions fondées sur des récits de conteurs populaires  nous sont parvenues.

  Le spectacle comporte 18 scènes introduites par un prologue. C’est Alain Enjary, seul acteur français qui est l’interprète du grand maréchal Hong Xi qui libère les forces du mal contre l’avis de ses sujets, en ordonnant de creuser au- delà des interdictions divines. Vingt acteurs élèves, neuf professeurs et sept musiciens mènent le spectacle avec une virtuosité étincelante, passant des livres ( chaque tableau étant affiché comme « une revenante enlève son bien aimé », « le vrai et le faux Li Kui » ou Blizard sur le temple »), aux exercices d’école toujours éblouissants, de la Chine du passé raffinée et obscure, à celle d’aujourd’hui. Malgré les difficultés que l’on peut éprouver à suivre le fil des histoires , malgré les sous-titres, on reste sidéré par tant de virtuosité…

Edith Rappoport

Jusqu’au 24 janvier.

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