Suréna

Suréna de Corneille, mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman.

surn.jpg À l’occasion de son diptyque cornélien – Suréna et Nicomède- interprété par les mêmes comédiens, Brigitte Jaques-Wajeman illumine les sphères éternelles de la passion mélancolique, assombrie par les enjeux de pouvoir, tout particulièrement dans Suréna.(1674) ,dernière pièce de Corneille, qui appartient, selon l’appellation de la metteuse en scène Brigitte Jaques-Wajeman, exploratrice confirmée de ces contrées théâtrales classiques, au cycle « colonial » dont font aussi partie La Mort de Pompée (1641), Sertorius (1662) et Sophonisbe (1663).
En d’autres termes, Corneille prend plaisir à décliner et à déplier les rapports de pouvoir et de domination que Rome, colonialiste et prédatrice, a su infliger aux contrées avoisinantes,  comme au reste connu de la terre.
Telles des résonances contemporaines d’un bout à l’autre de la planète , sont  ici perceptibles les conflits d’enjeux politiques et d’ambitions personnelles, les rapports de force tendus et cruels qui mènent forcément à l’élimination des plus faibles – les roitelets grotesques d’empires de pacotille, de petits dictateurs en puissance qu’ont pris plaisir à dépouiller les « grands », les  tyrans d’aujourd’hui dans leurs traditions colonialistes.
Suréna nous conduit ainsi aux confins de l’Empire romain dans une situation post-coloniale : les Romains ont décampé et les Parthes sont libres. Le roi Orode ne doit la vie et la restitution de son propre trône qu’au vaillant et glorieux lieutenant Suréna. Aussi, pour asseoir sa suprématie présente contre une Rome éternellement menaçante, Orode souhaite-t-il que Suréna épouse sa fille,  tandis que son fils, le prince Pacorus, épousera de son côté, Eurydice, la fille du roi d’Arménie, fortifiant ainsi son royaume de l’adjonction de l’Arménie.
Mais la passion amoureuse entre la belle et passionnée Eurydice et le ténébreux Suréna en décide autrement à Séleucie sur l’Euphrate (dans l’actuel Iraq) , vers 50 avant Jésus-Christ.
Corneille écrit Suréna,  avant le silence des dix années qui a précèdé sa mort. Il  maîtrise pleinement l’art de l’intrigue dramatique – conjugaison entre la dimension politique et historique et la dimension intime de l’être- comme l’art de l’alexandrin qu’il fait résonner profondément sur les scènes attentives. Plusieurs fois se fera entendre comme une litanie ce merveilleux trimètre : « Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir. »
Les personnages revêtent alors une parure racinienne qui dévoile la seule voix abyssale du cœur et de l’âme. Qu’est-ce que la main de l’épousée accordée à l’épouseur, si elle n’est offerte avec le cœur ? Voilà la situation du Prince Pacorus qui voudrait conquérir l’impossible chez Eurydice – la passion d’aimer, quand elle n’est pas là d’emblée chez l’amante. Ce prince inconstant avait promis ses feux à la sœur de Suréna, Palmis, confidente d’Eurydice.
Il aurait fallu que les premières amours du Prince Pacorus reviennent à Palmis, libérant ainsi Eurydice et Suréna. Mais le jeune Pacorus est bien vaniteux, et son père , le roi Orode, ne tolère pas de devoir son royaume reconquis au loyal Suréna qui lui fait de l’ombre. Contre le bonheur des amants et dans l’oubli d’eux-mêmes, ils chemineront jusqu’à la mort dans la mélancolie de la perte.
La scène est traversée en diagonale  par une longue table , couverte d’une nappe riche et brodée où  sont posés un bouquet de fleurs blanches champêtres  et une couronne de roi  dorée: les ombres alentour peuvent œuvrer tranquillement selon une pente strictement  tragique. Dans son élégante robe blanche, Eurydice (Raphaèle Bouchard) pourrait être une fleur du bouquet royal, un rappel floral et fragile du prix de la vie quand l’amour s’en mêle.
Dans une fougue et un élan juvéniles, elle évoque l’absolu de son désir pour Suréna (Bertrand Suarez-Pazos) dont le silence et la parole atteignent tout autant la hauteur de ces sentiments élevés. La sœur,  Palmis ( Aurore Paris), une personnalité rare, touche à une grâce à la fois lyrique et acidulée. Quant au Prince Pacorus, il est convaincant dans sa douleur, son humiliation et sa rage de ne pas être choisi par celle qu’il aime. Le roi Orode (Pierre Stéfan-Montagnier) ne cache qu’à peine un esprit bas et calculateur, avec panache et brio : il se débarrasse lâchement de qui l’importune.
Une mise en scène exigeante qui fait entendre les belles liaisons et diérèses intérieures du vers cornélien,  tout en donnant à goûter les beautés du cœur au milieu du chaos du pouvoir, sourd aux bruits intimes du monde et aveugle à l’enchantement des âmes.

 

 

Véronique Hotte

 

Suréna, de Pierre Corneille ; mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman. Jusqu ‘au 13 février 2011.
Nicoméde
, de Pierre Corneille ; mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman. Du 29 janvier au 12 février 2011.

Théâtre des Abbesses- Théâtre de la Ville 31 rue des Abbesses 75018 Paris Tél : 01 42 74 22 77


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Les Monstrueuses Actualités de Christophe Alévèque

Les Monstrueuses Actualités de Christophe Alévèque, mise en scène de Philippe Sohier.

Cela fait presque dix ans que Christophe Alévèque a commencé à taper sec sur tout ce qui bougeait et qui ne lui plaisait pas, en particulier la vie de famille occidentale, la consommation effrénée, et bien entendu, les têtes politiques , sûres d’elle mais pas trop à l’aise dans leur fonction et habituées aux gaffes les plus énormes. C’est lui aussi qui avait créé cette fameuse chorale en 2007 après l’élection du Sarkozy devant le Fouquet’s, puis au Sacré-Cœur et enfin au Festival d’Avignon. Il avait déjà commis un très bon spectacle au Rond-Point l’an passé, – ironie du sort, à quelques centaines de mètres à peine de l’ Elysée, et dont avait rendu compte notre amie Christine Friedel.
Il réitère ce mois-ci ses attaques, avec toujours cet air de ne pas y toucher, qui est un peu sa marque de fabrique, en faisant une sorte de revue de presse de l’actualité, accompagné de de temps en temps par trois musiciens. Tout y passe, avec une virulence , une lucidité mais aussi un savoir-faire exceptionnels. On n’est pas trop d’accord quand Christine Friedel dit que c’est parfois vulgaire; non, c’est simplement énorme et sans la moindre nuance ou le moindre cadeau, comme toute bonne caricature.
Mais, là où il est très fort, c’est dans la précision des faits, tout comme dans les désormais fameux « kapouchniks » cabarets politiques d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine à Audincourt, il ne dit rien qui n’ait été d’abord écrit dans la presse. Mais ensuite ,il ne se prive pas de commenter! Et c’est un vrai feu d’artifice: cela va des explications des plus embrouillées, quatre jours après les évènement capitaux de Tunisie, de Fillion et d’ Alliot-Marie, (qu’il qualifie gentiment au passage de « pas baisable »), proposant ses services à Ben Ali, jusqu’aux propos de plus confus du Sarko de service avouant son erreur de jugement . Bien entendu, avec Alévèque, on peut être sûr que les méchancetés fleurissent aussitôt après. Et il imite à merveille les dandinements ridicules et les tics de Sarkozy, ou le ton de voix de la Bachelot, quand elle batifole dans ses mondanités et ne sait plus quel qualificatif donner à cette fameuse grippe rebaptisée plusieurs fois..

Mais celui qui en prend des rafales par séries, c’est sans doute Guillaume Pépy, qu’il ne rate pas, et il a bien raison: il le caricature  face caméra,ahuri,  penaud , lamentable quand il essaye de se justifier, les yeux exorbités, incapable d’être un peu chaleureux et compréhensif avec les usagers de la SNCF, quand il s ‘agit des erreurs lamentables accumulés par ses services. Ce Pépy , cynique sans doute  redoutable financier ,mais  qui n’a jamais un mot de compréhension pour les laissés pour compte du réseau secondaire  dont on  se fout complètement. Ce n’est pas lui que l’on voit s’enquérir des conditions où sont transportés les voyageurs du Massif central.
Et Alévèque, l’air toujours de ne pas y toucher, fait aussi de l’arithmétique à propos du Niger: 2 otages/ six hommes morts… Et Alévèque n’y va pas de main morte non plus quand il s’en prend à Eric Besson qu’il qualifie d’ »exemple de fruit qui pourrit avant de mourir », ou quand il évoque la Carla ou celui qu’il surnomme Blond-Blond, l’héritier de Neuilly , ou Eric Woerth qui ne « sait pas ce que veut dire un hippodrome ».

Pas de quartier: tout le monde passe à la moulinette: Pécresse, Morano, Kouchner, Bettencourt comme Benoît XVI, ou Hortefeux qu’il souhaite voir exiler au Mali par charter, quand cela tournera mal pour le gouvernement en place. Avec cette remarque plus que fielleuse: en Tunisie, au moins , dit-il, le plus sérieusement du monde: ils avaient la chance d’avoir une opposition. Cela procède souvent par allusions cryptées: « Tiens un poil  » , remarque-t-il par terre, pour parler vingt secondes après de la Carla.
Comme il le dit , ce n’est pas la politique politicienne qui l’intéresse mais la méthode Sarkozy et le flot médiatique incessant qui méritent décryptage, comme l’effondrement de la finance que le gouvernement fait sembler ignorer, ou cette manie récurrente du Président de vouloir faire semblant de dégainer une loi dès qu’il y a un fait-divers un peu dur ou violent pour rassurer l’opinion publique. Ou encore quand il s’en prend aux auteurs  de ces interviews télévisuels langue de bois le plus souvent pitoyables de Sarkozy:  » Vous avez vue la vacherie de leurs questions? ».
Il y a parfois quelques dérapages incontrôlés dans cette cruauté…Pour Zinedine Zidane, qu’il avait durement taclé dans une interview, à propos du faible nombre de ses neurones et de ses profits monstrueux au Quatar, il a été sur scène plus prudent ; en effet, l’intéressé a menacé de porter plainte….
Bien entendu, le public rit au quart de tour; au fait de quoi rit-on? Relisez Bergson mais pas seulement, il y autre chose: un étonnant cocktail, issu d’un travail régulier sur les planches comme au cinéma, un savoir- faire impeccable ( diction , gestuelle, mime): bref c’est du grand style; même si cela ne fait pas toujours dans la dentelle quand Christophe Alévèque , comme tout caricaturiste s’en prend au physique de des victimes, soulignant par exemple le côté porcin d’une ministre; et et cela rappelle Aristophane pour les nombreuses allusions au sexe.
Mais quel fabuleux mélange de cynisme, et d’ironie quelle décapante liberté de ton, jusque dans le choix des mots.: en voilà un qui connaît la langue française.Ce n’est sûrement pas lui qui ira se gausser de La Princesse de Clèves, comme certain président de la République qui fait sans arrêt des fautes de français sans aucun scrupule, et les enseignants qui ont appris à Christophe Alévèque toutes les ressources de sa langue maternelle peuvent être fiers de leur travail.
Petit bémol: mieux vaut oublier les quelques parties chantées , et les dialogues avec l’orchestre qui sonnent faux. Mais cela peut être vite revu et corrigé.  Bien sûr, cela ne peut que se déguster frais: l
es personnages qu’ils croquent auront assez vite disparu des écrans radar. Mais le temps de quelque soixante quinze minutes, cela fait le plus grand bien , cette satire du pouvoir politique où il excelle… Et Jean-Michel Ribes a bien fait de le réinviter au Rond-Point.
Autant donc y aller vite. Vous ne regretterez pas votre plaisir d’avoir aussi bien ri.

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point jusqu’au 20 février à 18h 30

http://www.dailymotion.com/video/xgmcke

L’Or

L’Or de Blaise Cendrars adaptation de Xavier Simonin, accompagné  par les harmonicas de Jean-Jacques Milteau

 

Quelle merveilleuse histoire que celle de L’Or, une épopée racontée par Blaise Cendrars à travers une écriture fiévreuse, à la fois flamboyante et lancinante, qu’interprète pour la scène avec beaucoup d’allant et de conviction secrète Xavier Simonin.
Comme l’écrit Cendrars lui-même, c’est « l’histoire du général Suter qui a conquis la Californie aux Etats-Unis mais  qui, milliardaire, a été ruiné par la découverte des mines d’or sur ses terres… » Ce aventurier suisse quitte, un beau jour de 1834 , femme et enfants pour traverser l’Atlantique et le sauvage continent américain. À cette  époque, les émigrés débarquent jour et nuit, et dans chaque bateau, dans chaque cargaison humaine, « il y a au moins un lor.jpgreprésentant de la forte race des aventuriers ».
Suter est de ceux-là, le premier à s’installer et faire fortune en Californie mais, en 1848, il verra ses terres pillées et dévastées par les chercheurs d’or sans qu’il puisse intervenir. La découverte de pépites d’or dans le lit du Sacramento en Californie va être à l’origine de la « ruée vers l’or ». Aventuriers et agriculteurs ou éleveurs ruinés se déplacent en foule.
Et l’importante immigration va s’emballer  mais  son sort est régi par la lutte pour la vie et la loi du plus fort. Cette marée humaine rapace, entre maux et plaisirs, contribue à la naissance de villes, entre autres, San Francisco. La soif de l’or fut dans l’histoire la cause de plus terribles injustices et de massacres effroyables. La grande et fière allure de Suter, redingote et chapeau au vent, se déploie dans une grâce combative et constructive jusqu’à entamer, dans son grand âge , un mouvement inverse de décadence et de déchéance, en maintenant sa grâce et sa dignité , toujours.
Aux côtés de Xavier Simonin, le musicien Jean-Jacques Milteau s’adonne à sa spécialité d’instrumentiste country et blues via des harmonicas de toutes tailles, des objets précieux qu’il manipule avec le soin du connaisseur. Il s’inspire avec talent de ces musiques pour créer ces ambiances de l’Ouest américain du XIXe siècle qui ne cesse de faire rêver le public.
Sur le plateau, une sorte d’échelle de fer qui se perd dans les airs, une métaphore de l’échelle du marin qui regarde l’horizon ou bien la coursive d’un atelier laborieux du Nouveau Monde. Les deux artistes tout en nuance se complètent pleinement, dans la mesure et le respect l’un de l’autre et du public forcément, pour raconter cette fièvre de la « réussite » qui brûle l’être sans jamais l’épargner. Un très joli moment de littérature, de musique et de théâtre.

Véronique Hotte

L’Or, d’après Blaise Cendrars ; mise en scène de Xavier Simonin. Du 12 janvier au 20 février 2011, du mercredi au samedi à 20h45, dimanche à 16h au Théâtre Daniel Sorano, 16 rue Charles Pathé 94300 Vincennes. Les 4, 5, 6 et 11, 12, 13 mars 2011 au Théâtre de Saint-Maur.

Le Misanthrope

image1.jpgLe Misanthrope, de Molière, mise en scène de Nicolas Liautard

 

Beaucoup moins jouée que Dom Juan, Tartuffe ou L’École des femmes, c’est une grande pièce de Molière à la fois presque contemporaine et terriblement historique. Constituée en grande partie d’un art en voie de disparition, celui de la conversation. La fameuse scène des portraits en est le sommet : la charmante langue de vipère qu’est Célimène, pour le plaisir de faire un mot d’esprit, exécute ses amis dès qu’ils ont le dos tourné. Eliante, plus raisonnable, laisse la satire “ad hominem“ pour des portraits généraux à la façon de La Bruyère, pour le plaisir tout aussi grand de l’auditoire. De même, on peut s’étonner, si l’on ne sait rien des codes de la préciosité, que la coquette Célimène cache son désir de ne pas choisir entre ses soupirants sous une pudeur à dire: « je t’aime ».
Donc, ce jour-là, Alceste, aristocrate bourru, est confronté à un procès, pour lequel il n’a fait aucune démarche, sollicité aucun appui, fort de son bon droit. Ça ne lui réussira pas, on s’en doute. Là-dessus, inutile d’être historien, aujourd’hui encore, les Alceste sont déboutés… Ce jour-là, aussi, la coupe est pleine du côté de ses amours. Il aime, et est aimé un peu en retour, mais il aime celle qui ne peut que le faire souffrir. Célimène a la chance d’être veuve à vingt ans, de jouir tout à la fois de sa liberté – re-voilà l’historien : au temps de Molière, la jeune fille est cloîtrée par son père, la femme mariée par son mari, seule la veuve jouit de son indépendance – et éventuellement de sa jeunesse. Et Célimène ne s’en privera pas : il lui faut une cour bourdonnante autour d’elle, elle a besoin d’exercer son pouvoir sur les hommes, et même sur les femmes.
Pourquoi alors quitter une si douce vie et s’enfermer avec un seul homme, ours de surcroît, même aimé ? L’amour vaudrait-il plus que le plaisir ? Ce jour-là, donc, sera le jour de la catastrophe qu’Alceste lui-même appelle sur sa propre tête , et  celui qui aura voulu « rompre en visière à tout le genre humain », sera trop bien entendu…
Nicolas Liautard nous installe dans une atmosphère moderne de grand hôtel, sol de cuivre et illuminations de lustres scintillants, dans l’inconfort d’un piétinement perpétuel : pas un siège, on ne se pose pas, tout bouge et se déséquilibre perpétuellement. Bien vu. Du côté du jeu, ce n’est pas aussi convaincant : l’Alceste de Sava Lolov a de beaux éclats, surtout vers la fin, mais souvent il “laisse filer“, il ne saisit pas, en particulier dans la première scène, la singularité de ce jour-là, face à un Philinte (Eric Berger) d’une grande exactitude et d’une grande subtilité.
Un Oronte honnête homme, dans sa prétention et sa dangereuse “bonne franquette“ (Jean-Christophe Quenon), une fine Eliante (Anne Cantineau), une Arsinoé (Marion Suzanne) bien affûtée face à Célimène, moins convaincante dans son attirance pour Alceste : les comédiens sont justes, autour d’une Célimène, à la fois, lumière et papillon, image d’une jeunesse qui veut tout, tout de suite. Sterenn Guirrec montre une peau et une silhouette pulpeuses, plus Scarlett Johansson que Marilyn, charmante, maligne, un peu imprécise. Ce Misanthrope,  qui parfois roule sur sa lancée, a de beaux moments de vérité. Test imparable : les collégiens écoutent.

 

Christine Friedel

 


Théâtre Jean Arp de Clamart – 01 41 90 17 02 – jusqu’au 29 janvier

Piscine (pas d’eau)

Piscine (pas d’eau), de Mark Ravenhill, traduction Jean-Marc Lanteri, mise en scène de  Thomas Jolly.

Noyades intimes et sauvetage collectif : viva la Piccola Familia dont voici la nouvelle création. Bien que nous n’ayons aucun lien de parenté avec eux , nous nous sentons toutefois de la famille, et un vrai réseau de spectateurs, amateurs et professionnels, est en train de se construire  rapidement autour du travail enthousiasmant de cette jeune compagnie.
A Cherbourg, où nous avons vu le spectacle, une représentation supplémentaire a dû être programmée pour satisfaire le public. Nous avions  découvert la Piccola Familia, avec Toâ, de Guitry, à Bayeux, où ils faisaient salle comble, puis à l’Odéon où ils ont remporté un bien mérité « prix du public du Festival Impatience », puis au TGP de Saint Denis où le succès s’est confirmé sur la durée. Philippe du Vignal,  avait déjà  dit, l’automne dernier, tout le bien qu’il en pensait .
Nous avons pu aussi assister, à Rouen, la saison dernière, à une première maquette, ouverte au public, de leur création prévue pour 2012, vu l’ampleur du défi artistique et financier: Henri VI, de Shakespeare. Enthousiasmant. Le point commun de ces spectacles : cinq comédiens absolument formidables – trois femmes, deux hommes, aux personnalités très complémentaires -, une grande inventivité collective, un sens du rythme et de l’espace du plateau consommé, l’utilisation de moyens purement théâtraux, une recherche qui ne laisse jamais le public de côté.
Piscine (pas d’eau) de  Mark Ravenhill, auteur anglais né en 1966. Le prétexte de la pièce est une histoire réelle, celle d’un collectif de photographes, Five of Boston, et de Nan Goldin, qui, à ses débuts, en fit partie, avant de mener une carrière solitaire à succès avec ses photos, souvent impudiques et violentes,  qui témoignent toujours de souffrances et d’inquiétudes brutes de décoffrage, les siennes et celles de ses proches. L’une de ses séries s’intitule : « Noyades intimes ». Tout est dit.
Mais la pièce ne questionne pas l’esthétique. Elle s’ouvre abruptement sur une explosion de haine féroce, conséquence logique, à terme, de rapports de manipulation assez sordides. Elle s’ouvre sur la perte totale du désir d’être ensemble, de créer, de s’épauler. Pas de langueur, pas de nostalgie, pas de spleen. ..
Un récit mené tambour battant, de façon chorale, par cinq artistes, trois femmes, deux hommes, des années après le moment fort du « Groupe ». Celle qui est devenue célèbre et riche, absente de leur univers depuis longtemps, mais qui les rassemble , est une personnalité inflexible, dure et froide,  et les a invités à se retrouver pour partager sa piscine de luxe. Sans eau, on l’apprendra vite. Sans eau, sans âme, vide.
C’est bien en effet d’un vide total dont il s’agit, celui de leurs vies. Un sol en ciment, un atterrissage sans parachute. Une moitié de la pièce se passe au bord de la piscine, l’autre moitié à hôpital. Par une étrange coïncidence, le spectacle se donnait dans l’ancien hôpital des armées de Cherbourg aménagé par la Scène Nationale Le Trident, un lieu immense, magnifique. Thomas Jolly a imaginé un superbe étagement dans l’espace et un glissement d’une séquence à l’autre par des effets d’apparition/disparition très réussis. Il confirme son intelligence du plateau.
Séverine Anselmo et Mickaël Berret ont réalisé une création lumière particulièrement belle, qui fait  basculer les ambiances du réalisme au merveilleux par un procédé circulaire. L’attention ne faiblit jamais. La Piccola Familia est donc à la hauteur des attentes. Cette fable très moderne sur les illusions de l’art, illusions perdues, est palpitante. Alexandre Dain, Flora Diguet, Emeline Frémont, Thomas Jolly et Julie Lerat-Gersant sont dans ces personnages de jeunes artistes, pas faciles à camper car proches d’eux, formidables, à la fois durs, émouvants, odieux et touchants, provocants et fragiles, vraiment de bons comédiens.
Il y a des images très réussies comme « la fête », ou « le grand bain » et ses personnages ondoyants sortant de l’eau tout éclaboussés de lumière émeraude. Le propos est stimulant : à partir du constat terrible d’un « envers » peu reluisant de la vie de groupe,  «envers » qu’on se doit d’exorciser avec lucidité, à partir d’une vision absolument a-romantique de la vie d’artiste, peut alors venir la révélation progressive d’une nouvelle conscience de soi : la nécessité absolue de se détacher du jugement des autres, de ne pas laisser sa pensée se faire envahir par l’envie ou contaminer par l’appétit de pouvoir. Et le retour au final à la case départ, la pierre de touche du reste : être tout simplement humain, pleinement et dignement humain,  que l’on soit artiste ou pas.
Une très belle parabole de la Piccola Familia.

Evelyne Loew

Vu à la création à la Scène nationale Le Trident – Cherbourg Octeville.

En tournée : le 27 janvier à Evreux Louviers – Scène nationale; du 1er au 5 février à Rouen – Chapelle Saint-Louis, et  le 11 février à Saint-Valéry-en-Caux  au Rayon vert – Scène conventionnée.

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Oncle Vania

Oncle Vania d’Anton Tchekhov mise en scène de Lev Dodine, en russe sur-titré.

 

lev.jpgAprès avoir fêté ses 25 ans de présence en France à l’automne 2009 à la MC93 de Bobigny, Lev Dodine revient dans sa « seconde maison », avec Oncle Vania pour l’ouverture du Festival le Standard Idéal. Pendant trois heures, le public découvre des comédiens qui incarnent au plus près les personnages de Tchekhov..
Comme toujours chez Dodine, choix et direction d’ acteurs sont remarquables. Chaque rôle semble avoir été écrit pour eux. Ils ne jouent pas Tchekhov, ils le vivent. Cette façon de rendre réels ces personnages ajoute une importante lisibilité à la pièce et Dodine sait admirablement mettre en valeur les sentiments complexes qui les lient entre eux.
Sergueï Kourichev interprète Oncle Vania avec une grande sensibilité: il en fait un personnage décalé, perdu, fragile et mélancolique. L’émotion est intacte quand, à la dernière scène, il se retrouve à sa table à relire son livre de comptes avec Sonia,la fille d’Elena qui exploite avec lui le domaine et essaye de l’apaiser: « Que faire ? Il faut vivre ! Nous allons vivre, Oncle Vania. Nous allons vivre de longues files de jours…de longues soirées…Nous allons supporter patiemment les épreuves que le destin nous enverra ». Mais il reste seul avec sa passion contrariée pour Elena.
Astrov, le médecin est joué très intelligemment par Piotr Semak. Le personnage de médecin (récurrent dans les pièces de Tchekhov, lui-même praticien) et il forme avec Vania un duo moteur.. Astrov qui n’en finit pas de partir et revenir , quittera enfin la scène quand Elena repart avec son époux. C’est le véritable porte-parole de Tchekhov: il navigue en permanence entre son envie de sauver la nature et les hommes, ce qui était prophétique à l’époque «  L’homme a été doué de raison et de force créatrice afin de multiplier ce qui lui a été donné. Mais jusqu’à présent il n’a rien fait … que détruire ! Il y a de moins en moins de forêts !…Les rivières se dessèchent ! Le gibier disparaît ! Le climat se détériore !…De jour en jour, la terre devient de plus en plus pauvre et de plus en plus laide… ».
Mais Astrov, c’est aussi l’homme en proie à ses questionnements intérieurs et à ses sentiments pour Elena, la seconde femme du propriétaire du domaine, le professeur Serebriakov. Elena, dont les sentiments envers Astrov sont pleins d’ambiguïté, comme tous les autres personnages, est incapable de vivre un sentiment, parce qu’elle n‘aime plus sa vie et qu’elle s’ennuie, ce qui va la conduire au renoncement.Et c’est Irina Tychinina qui joue Elena , avec beaucoup de nuances , et, pour une fois, sans hystérie comme presque toutes les comédiennes le font. Le décor évoque sobrement une datcha en bois avec sa table, des chaises et un rocking chair, dans un cadre de scène réduit: celui du théâtre Maly de Saint-Petersbourg. Et la nature, souvent évoquée par Astrov, est en permanence soulignée par le bruit des grillons, de l’orage et de la pluie. De grosses bottes de paille surmontent la datcha, et finissent par l’ envahir. Au salut, le public s’est levé, témoignant de son attachement profond à Lev Dodine; quelques acteurs ne retiennent pas leurs larmes; une  soirée définitivement russe…

 

Jean Couturier

 

Oncle Vania a été joué dans le cadre du festival Le Standard Idéal à la MC93 de Bobigny qui se poursuit jusqu’au 10 février .

http://www.dailymotion.com/video/x9mlds

Bulbus

Bulbus, d’Anja Hilling, mise en scène de Daniel Janeteau.

 bulbus.jpgBulbus, c’est l’œil, on nous le dit dans la pièce, c’est aussi la matrice de quelque chose qui fleurit, un lieu de naissance. Anja Hilling, jeune auteure allemande, nous emmène à la fois dans les années de glace – années de plomb, années de cendre – du terrorisme et au creux de montagnes glacées où tout se réunit et où rien de se résout.
Deux jeunes gens, orphelins, se retrouvent, par la grâce du conte, dans ce village inaccessible. Elle, est la fille, un jour abandonnée dans un grand-magasin-de-meubles-à-monter-soi-même par sa mère,  débordée par l’écart entre la catalogue et l’objet. Une barre à suspendre les ustensiles qui n’est pas comme sur la photo, c’est ravageur.
Lui, c’est est le fils d’un couple, membre d’un éphémère groupe terroriste, témoin du meurtre d’un juge, qui se suicide pour ne pas trahir un camarade, et  pour que leur fils orphelin soit fier d’eux. Dans le village, des « vieux » qui sont peut-être les véritables acteurs de cette histoire, ou peut-être pas, rejouent inlassablement tous les rôles du passé. Les deux jeunes gens, comme Hansel et Gretel, ne cherchent pas vraiment leurs parents, ni les témoins de leur vie, mais semblent à la recherche d’un  conte initiatique qui leur apprendra à vivre, autonomes.
Daniel Janeteau place ce récit-théâtre sur une patinoire ronde, où évoluent avec grâce – et sans amour, ou sans oser se le dire – les « vieux », et où les jeunes périraient de froid l’un sans l’autre. Impression  étrange et mitigée : un certain charme, parfois, et un certain ennui, au point que l’on se demande si le metteur en scène qui a manifestement aimé cette pièce,  l’a  attrapée par le bon bout. Les (bons) comédiens font ce qu’ils ont à faire, mais ne nous emmènent pas jusqu’où on aurait envie d’aller :  c’est à dire un vrai charme, le choc en retour d’une vraie violence, quelque chose qui nous sorte du coton.
Mais l’on reste froid.

Christine Friedel

Théâtre national de la Colline 01 44 62 52 52 – jusqu’au 12 février

 

 

Ah ! Ah ! Ah ! (Rions trois fois)

 Ah ! Ah ! Ah ! (Rions trois fois) de Noëlle Renaude, Eugène Durif, mise en scène  de Michel Cerda  et Serge Valetti, mise en scène  de Laurent Joly et Sophie Rodriguès

 

 Vous sous souvenez ? «  Rions trois fois, d’un rire franc et gaulois… ». Avec trois auteurs et trois metteurs en scène, Le Théâtre du Forum du Blanc-Mesnil posait l’autre soir la question du rire. De quoi rit-on, et comment ?
Le premier texte est un « petit théâtre » enchâssé dans Ma Solange, comment t’écrire mon désastre, Axel Roux, inépuisable feuilleton théâtral de Noëlle Renaude. Il s’agit tout simplement de la vie des Mort, c’est leur nom : Roland Mort, Chichel Mort, Milou Mort,  Nelly Mort, François Mort. De leur langue décalée, un peu plus vivante que la langue vivante, les voix enregistrées des comédiens font ici une sorte de lente dégustation, tandis que le public est invité à contempler un aquarium tout en lisant le texte sur les parois, mémorial de la fiction.
Rit-on ? De petits « humf » par-ci, un sourire par là : l’attention prêtée à l’écoute interdit le rire « franc et gaulois ». L’application  des comédiens à articuler, à laisser des temps, n’est pas vraiment trempée dans la vitalité que semble pourtant demander cette écriture, alors… On se sent dans une digne, tendre et respectueuse cérémonie qui ne prête pas à rire.
Le second texte, extrait de Nefs et naufrages d’Eugène Durif, est présenté en oratorio : un groupe de comédiens et leurs metteurs en scène se disent les tourments, individuels et collectifs, de la création au théâtre. Naissent les rires de connivence pour quiconque a travaillé un jour  dans une salle de répétition. Et puis, comme chaque fois que l’on parle avec suffisamment de profondeur et d’obstination d’une chose singulière, ça monte d’un cran vers l’universel : on rit de l’humaine condition, où chacun cherche sa trajectoire individuelle dans le collectif, et réciproquement, sans réussir à raccrocher les wagons.   On se perd, on revient sur ses pas, et encore surpris que ça ne marche pas… Rire satirique. Coincés derrière leur pupitre, les comédiens, les vrais, ceux qui sont là ce soir ( la distribution change chaque soir), en rajoutent d’autant plus dans la voix et l’expressivité qu’ils ont le corps empêché.Rire du trait appuyé de la caricature, rire de s’y reconnaître.
Le troisième texte, Renseignements généraux, est une fantaisie de Serge Valetti, labyrinthique, toute en digressions, et qui retombe quand même sur ses pieds, avec la virtuosité – pas moins – d’un Diderot dans Jacques le fataliste. Quand on est suivi dans la rue par un petit homme qu’on ne connaît pas, qu’on se retrouve au bar chez Suzy, où il n’y a justement pas de Suzy (elle est morte), tout peut arriver, mais alors, vraiment tout. Y compris une rencontre avec un Raymond Devos,  presque aussi vrai que nature.
Y compris aussi des blagues douteuses d’après bière, dont on a un peu honte ensuite d’avoir ri. Mais surtout une réelle et admirable fantaisie, emportée, envolée, par la virtuosité de Laurent Joly. Et là, on excuse tout. Bilan : on finit par s’accorder sur le constat que le rire n’est pas seulement une libération, mais carrément le plaisir de la liberté.

Christine Friedel

Jusqu’au 29 janvier, au Forum de Blanc-Mesnil, 01 48 14 22 00

Ma Solange…, de Noëlle Renaude, Éditions Théâtrales – Nefs et naufrages, d’Eugène Durif, Éditions Actes Sud – Renseignements généraux, de Serge Valetti, Éditions L’Atalante.

 

 http://www.dailymotion.com/video/xg8dyi

 

 

La duchesse de Malfi

La duchesse de Malfi de John Webster, traduction de Nigel Gearing et d’ Anne-Laure Liégeois, mise en scène d’Anne-Laure Liégeois.

  malfi.jpgLa pièce écrite par John Webster  (1580-1624), et donc contemporain de Shakespeare, est l’histoire d’une duchesse qui épouse secrètement son intendant, homme intègre mais non noble, Antonio Bologna,  bien que ses frères, un  Cardinal et Ferdinand d’Aragon, jumeau de la Duchesse,  qui ont introduit chez elle un de leurs espions, Daniel de Bosola, l’aient mis en garde contre un éventuel remariage dont ils ne veulent à aucun prix.
Elle va accoucher bientôt d’un fils dont Antonio fait établir l’horoscope qu’il perd en chemin et que Bosola va ramasser et qui, bien entendu, avertira tout de suite les deux frères  de la situation. Deux autres enfants vont naître de ce couple secret mais Ferdinand surprendra la duchesse qui va alors organiser la fuite d’Antonio et de leur fils aîné  pour Ancône.
Sur le conseil de Bosola, à qui elle a avoué  ce  mariage secret, elle va rejoindre son époux sous prétexte d’un pèlerinage à Notre Dame de Lorette. Mais elle est arrêtée et mise en résidence surveillée par ses deux frères qui vont lui faire croire, en lui montrant une main coupée et des cadavres en cire  que son époux et ses enfants sont morts, de façon à lui faire perdre la raison…Et, sur leur ordre,  les fous d’un asile voisin  vont aussi lui donner un spectacle parodique; Bosola va entrer masqué, sur ordre de Ferdinand,  pour étrangler la duchesse!
Mais ému par sa dignité, Bosola va vouloir la venger; Ferdinand , lui, est déjà mentalement atteint et se prend pour un loup; quant à son frère, le Cardinal, il avoue à sa maîtresse Julia qu’il vient de faire tuer la Duchesse et ses deux enfants, puis il la supprime elle aussi pour qu’elle ne parle pas. Mais Bosola, caché, écoutait la conversation et il va tuer par mégarde Antonio en voulant le protéger du Cardinal mais exécute les deux frères, avant de mourir du coup de dague que vient de lui donner Ferdinand. Le dernier fils survivant d’Antonio,  arrive sous protection armée pour faire valoir ses droits sur le duché de Malfi…
La pièce est rarement montée; ele l’avait été par Peter Zadek en costumes contemporains, et, il y a déjà vingt ans , Mathias Langhoff avait recréé cette tragédie dans une traduction de Claude Duneton qui s’était efforcé de retrouver toute la verdeur de la langue de Webster, notamment de  nombreuses allusions sexuelles,  le plus souvent avec bonheur. Ce qu’a choisi aussi de faire Anne-Laure Liégeois et l’on retrouve des phrases étonnantes comme: « Le ciel ou l’enfer, il n’existe pas de troisième lieu »; « la toile de notre vie est de fil mélangé, bon et mauvais ensemble, ou bien encore « Les gloires d’ici bas, comme des vers luisants jettent des feux brillants mais à les regarder de plus près, ils n’ont ni chaleur ni clarté ».
Le dispositif scénique de Langhoff était, comme d’habitude, assez complexe,mais d’une beauté baroque, mêlant temps présent ( un écran de télévision) et temps passé avec une galerie,  lieu de production d’une musique rock en direct et, à la fin de la pièce de nombreux cercueils  et  des cierges de cire qui rythmaient l’espace. Avec un mélange tout à fait sophistiqué de premier et de second degré.
C’est un peu aussi le choix d’Anne-Laure Liégeois : la scénographie est d’une simplicité et d’une rigueur exemplaire: c’est une salle aux murs gris avec au fond, une petite scène, encadrée d’une série d’ampoules blanches. Pas de portes apparentes qui semblent se fondre dans les parois et s’ouvrent dans un silence total pour laisser entrer et et sortir les personnages comme des ombres qui s’enfuient rapidement de ce lieu clos insupportable.  C’est assez bien vu ,et ces entrées et sorties adroitement mises en scène par Anne-Laure Liégeois, contribuent à donner un  sentiment de malaise et de cruauté qui parcourt toute la pièce, où ne règne aucun espoir et où domine en permanence la vengeance et la mort. Avec des éclairages exceptionnels de beauté, souvent en lumière  rasante latérale: Anne-Laure Liégeois sait incontestablement réaliser des tableaux plastiques d’une vérité et d’une poésie belles et justes.
Au-dessus de la petite scène, est accrochée une pendule de gare, ( aimablement prêtée par la gare de Montluçon dit le programme) et bloquée à 6 heures vingt sept ??? , mais dont l’aiguille rouge des secondes continue à tourner inlassablement pendant tout le spectacle. Pour une fois que quelque chose fonctionne sans à-coup à la SNCF, autant profiter de cette vision surréaliste! La mise en scène reste d’une grande sobriété et Anne-laure Liégeois défend assez bien  ce droit à l’amour, revendication déjà féministe de cette duchesse qui s’oppose à la cupidité de ses frères.
Le spectacle n’a sans doute ni l’ampleur ni les inventions de celui de Langhoff mais a une belle tenue, du moins dans les quatre premiers actes, grâce à la beauté des images et à la poésie intense du texte que l’on a quand même rendu parfois un peu racoleur. Mais dans cette noirceur baroque,  ce qui est  très décevant en revanche, c’est le manque de rythme , le côté mou de la mise en scène  et la faiblesse de la direction d’acteurs!  La diction est souvent approximative chez la plupart des comédiens qui semblent manquer singulièrement de souffle (le spectacle dure quand même trois heures!), et dont nombre de spectateurs se plaignaient à l’entracte.
Et ce n’est pas dû à l’acoustique de la belle salle du Théâtre 71 mais devrait encore pouvoir être rectifié, puisqu’il y a déjà un net progrès dans la seconde partie où a lieu cette série de meurtres,  avec ce théâtre dans le théâtre une fois de plus où l’on nous montre les poches de faux sang suspendues au cou. ..Seconde partie dont le texte  est beaucoup moins convaincant, en grande partie à cause d’une conclusion qui fait long feu. Il aurait sans aucun doute fallu pratiquer des coupes sévères, ce qui n’aurait pas nui au scénario et  donné un rythme indispensable qui continue à faire cruellement défaut. Alors à voir? C’est selon; oui, si vous avez envie de découvrir un texte étonnant de vie et fraîcheur quatre siècles après, même si la pièce est inégale et dont la vision plastique a été privilégiée par Anne-Laure Liégeois, aux dépens d’une réelle dramaturgie et d’une direction d’acteurs qui  reste quand même un peu approximative.

 

Philippe du Vignal

Théâtre 71 de Malakoff jusqu’au 5 février puis en tournée.

Une banale histoire

Une banale histoire d’après la nouvelle de Tchekhov, libre adaptation  et mise en scène de Marc Dugain.

jeanpierredarroussinalicecareletmichelbompoildiaporama.jpg Cette nouvelle fait partie des quelques centaines que le jeune Tchekhov écrira après ses études de médecine à partir de 1884… Cette » banale histoire » est celle de Nikolaï Stepanovitch, un vieux professeur à l’Université de médecine qui a perdu  toutes ses illusions. Malade, pas bien riche, il a juste de quoi vivre et il ne supporte plus sa femme qu’il a autrefois tant aimée, ni sa fille et son amoureux qui a tendance à s’incruster chez lui.
 Seuls comptent encore , à peu près intacts, sa passion d’enseigner et ses étudiants, même s’il se se sent las et s’il voit bien que  l’usure du temps finit par tout emporter, les croyances profondes et la foi dans les êtres. Il y a aussi Katia , une jeune femme qu’il a recueillie à la mort de son père qui était un vieil ami à lui ; il l’a vu grandir heureuse et elle voudrait qu’il se soigne et  lui propose de l’aider financièrement. Elle a la franchise d’une véritable amie qui l’aime, jusqu’à lui faire sentir qu’il n’y a de solution à son malheur que venant de lui, et de lui seul.
Elle a même aménagé une chambre chez elle pour qu’il puisse y travailler en paix, puisqu’il se sent exclu de sa maison. Mais il reste désespérément seul,  en proie à la nostalgie, à la tristesse et  à l’absence de tout projet, persuadé qu’il va bientôt mourir… Ils forment, malgré la différence d’âge, comme une sorte de couple très uni, qui peut tout se dire et tout s’avouer.

Nikolaï va accepter, à la demande son épouse, de faire un long voyage  jusqu’en Ukraine,à Kharkov,  prendre des renseignements sur leur futur gendre mais le  valet de l’ hôtel qu’il a chargé d’enquêter, lui annonce que le jeune homme ne possède aucune famille dans la la ville… Peu après, nouveau coup dur: un télégramme de sa femme  lui apprend que les deux jeunes gens se sont mariés. Résigné,  seul, prêt à mourir,  il s’allonge sur le petit lit de sa chambre d’hôtel,  quand Katia surgit brusquement…
 La nouvelle de Tchekhov est écrite comme en écho à celle de Tolstoï: La mort d’Ivanovitch qui, on le sait, l’ a beaucoup influencé, et qui traite d’un thème similaire. Marc Dugain, l’auteur du roman La Chambre des Officiers et le cinéaste du film très moyen sur Staline qu’est Une exécution ordinaire sorti l’an passé, a entrepris d’adapter cette nouvelle  mais aussi de la mettre en scène.
Avec dans le rôle du vieux médecin , ce formidable acteur de théâtre  qu’est Jean-Pierre Darroussin qu’on a souvent vu dans la Compagnie du Chapeau rouge de Pierre Pradinas mais aussi dans de très nombreux films dont Un air  de famille de Cédric Klapisch. Il est là discret, sobre, efficace, très à l’aise dans ce rôle de vieux prof qui a dû tout de suite le séduire; il est presque tout le temps en scène, monologuant sur l’art, la vie, l’amour et la science, impeccable de vérité ,et  c’est lui en fait qui porte sur ses épaules tout le spectacle avec une belle humilité …

  Et pour le reste? Pas grand chose à dire! L’adaptation fait la part belle, semble-t-il ,aux  facilités d’écriture et aux mots d’auteur comme dans n’importe quelle pièce de boulevard. Quant à la mise en scène ,la scénographie et la direction d’acteurs, elles  flirtent avec le degré zéro de l’écriture théâtrale ; ni Alice Carel ni Gabrielle Forest ne semblent vraiment à l’aise dans cette Russie de pacotille et  on ne croit pas un instant à leurs personnages bien conventionnels…
Reste le texte écrit avec cette merveilleuse sobriété, cette concision et cette simplicité qui font tout le charme de la langue de Tchekov-même librement adapté! – et la magnifique présence de Jean-Pierre Darroussin.
Mais cela ne suffit évidemment pas et le spectacle se traîne.
Alors à voir? Pas vraiment… Mieux vaut relire Tchekhov chez soi et attendre une meilleure occasion d’ aller voir Darroussin au théâtre!

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Atelier.

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