Les Chaises

Les Chaises, d’Eugène Ionesco, mise en scène Luc Bondy

172338chaiseunejpg70843.jpg«  Plus on va, plus on s’enfonce », déclare le pitoyable vieux sur scène. Funeste présage que vient corroborer le gibet dressé : deux cordes pour se pendre, qui tanguent et se balancent. Car on l’ignore encore mais pour les deux vieux, ce soir est le grand soir. Sur le plateau nu et dépouillé, éclairé de la seule lumière blafarde des néons, une radio TSF juchée sur un tabouret lance une vieille ritournelle italienne, tandis qu’un radiateur fuit dans son coin. D’ailleurs, le sol recouvert d’une bâche en plastique abrite de grandes flaques d’eau, mare aux canards d’un nouveau genre sur laquelle le vieux pousse des bateaux en papier à l’aide d’une baguette de pain, où il fait patauger ses pieds avec la même gaieté qu’un enfant. Touchante scénographie (Karl-Ernst Herrmann) qui se fait l’écrin d’une élégante dramaturgie : les saynètes rythmées par la musique se succèdent avec de beaux fondus au noir, la lumière révélant à chaque fois une nouvelle posture. Mais que font, demanderez-vous, ces deux vieux au crépuscule de la nuit éternelle, en attendant la venue de la grande faucheuse ?   Comme à l’accoutumée, ils se racontent leurs petites histoires, drôles et dérisoires, avec les souvenirs qui ne s’accordent pas toujours.
Car tout est mâtiné chez Ionesco : les vieux, avec la souplesse des équilibristes, courent, font des acrobaties et des cascades − la vieille danse avec la fraîcheur et la légèreté d’un petit rat. Le tragique de certains moments (la vieille tombée de sa chaise rampe) le dispute au comique d’autres (le vieux perd son dentier en riant). Et, au soir de la vie, l’infantilisme et l’impuissance du nouveau-né les rattrape : le vieux porte piteusement une couche, rit et pleure comme un mioche.
C’est qu’ils sont touchants nos deux vieux ! Touchants et attachants dans leur délire à rassembler pour leurs hôtes imaginaires une tonne de chaises et à les disposer sur scène et en coulisses jusqu’à saturation, à faire la conversation à ces êtres invisibles, mais en restant à l’affût de l’arrivée de l’orateur que lui a invité.
Et justement, quand le moment tant attendu arrive, que la deuxième scène de théâtre apparaît dans la première, avec son rideau de velours fuchsia, le fauteuil de vinyle assorti, que le « grand maître », sa « majesté » surgit, tenant du rocker des années 50, avec sa veste et son jean à paillettes, sa banane sur la tête, et ses bottes noires vernies, on se dit que vraiment, Luc Bondy a le sens de la mise en scène. Fulgurant!
Si Ionesco a composé une belle pièce sur la vieillesse, sa solitude, ses petites manies, la maladie et la souffrance qui l’accompagnent irrémédiablement, la tendresse désarmante d’un couple de centenaires, Luc Bondy a su lui donner toute sa force et la faire résonner en s’entourant de trois excellents comédiens, deux qui simulent de manière bluffante la vieillesse (et pas seulement grâce aux costumes et au maquillage, mais grâce à une gestuelle et une diction d’une précision redoutable) : Micha Lescot, Dominique Reymond, et un troisième qui campe un désopilant orateur sourd muet : Roch Leibovici.
Beaucoup de style et de conviction pour cette adaptation des Chaises; on passera volontiers sur  quelques petites longueurs ici ou là. L’essentiel est ailleurs, la vieille le savait bien, elle qui conseillait à son mari : « Tourne, mon p’tit chou ! »

Barbara Petit

Au Théâtre Nanterre-Amandiers jusqu’au 23 octobre 2010 à 21 heures.

Tournée en France et en Europe jusqu’en juin 2011 : www.nanterre-amandiers.com



Archives pour la catégorie critique

LA MARQUISE D’O

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LA MARQUISE D’O  de Kleist,mise en scène  de Niqson Pitaqaj.


La compagnie
Libre d’Esprit avait présenté en mars 2010. Crime et châtiment d’après Dostoiewski, longuement mûri à l’Ile Saint Denis où ils étaient en résidence  Niqson Pitaqaj y voyait des similitudes avec la folie destructrice qui avait ravagé son Kosovo natal. La marquise d’O lui permet d’aborder les ravages au sein d’une famille au nom du respect de l’honneur dans un pays en guerre.
La marquise d’O, veuve et mère d’un enfant, a été sauvée de la mort par un courageux comte qui l’a protégée au péril de sa vie. Au terme d’une maladie qui a failli l’emporter, il vient demander sa main, mais le père de la marquise lui oppose le respect des engagements militaires, il lui oppose un délai catégorique, malgré l’insistance du comte. Le temps passe et la marquise se retrouve enceinte, terrifiée elle nie toute relation amoureuse, mais son père la chasse du logis.
On découvrira le pot aux roses avec le retour du comte qui répond à la petite annonce qu’elle a fait passer pour retrouver son séducteur. Il y a une belle rigueur dans cette mise en scène géométrique, tous les déplacements sont rythmés à angle droit, hormis des rondes folles auxquelles la marquise se livre avec sa petite fille, le spectacle est rythmé en permanence par la musique de Grégoire Lorieux.
Il y a une étrange unité dans les costumes militaires, les mêmes pour les hommes et les femmes, seuls les revers changent, hormis la couleur rouge du costume du comte, grand colosse chevelu. La raideur empesée du jeu des acteurs, leurs yeux fixes montrent la destruction des liens familiaux que seule l’adorable fillette blonde vient rétablir.

 

Edith Rappoport

 

Jusqu’au 16 octobre Théâtre de l’Épée de bois : 01 48 08 39 74 http://unautomneatisser.com

La Tempête

La Tempête de Shakespeare, mise en scène de Georges Lavaudant.

   tempete.jpgAu fond, qui est Prospero, sous l’ironie de son nom ? Malheureux duc de Milan jeté au bon vouloir de la tempête par son usurpateur de frère, heureux habitant de l’île providentielle surgie de la même tempête ; bon père pour sa Miranda ; roi ou plutôt tyran de deux habitants, Ariel, l’esprit volant et entravé, et Caliban, corps lourd et cerveau plus lourd encore ; maître à son tour de la tempête, par la force de sa baguette magique…
Ce jour-là, Prospero l’homme blessé, le magicien, va amener sur son île tous les protagonistes de l’histoire politique – son frère l’usurpateur, le roi de Naples, un petit bout de cour…-, réunir les deux amoureux désignés l’un à l’autre depuis toujours – sa fille et le fils du roi de Naples -, éventer un complot boueux entre Caliban et quelques ivrognes rescapés, emballer tout ça, pardonner et retourner à Milan.
La Tempête est un conte merveilleux non destiné aux enfants: Shakespeare ne peut s’empêcher d’y enclore une rêverie mélancolique sur la destinée humaine, plus exactement celle d’un homme qui serait tout homme, victime et tyran, bon et méchant, chêne et roseau, faible et tout puissant, jusqu’à prendre la superbe liberté de briser in fine sa baguette magique. Comme toujours, aussi, Shakespeare ne peut s’empêcher de jeter sur l’île une bande de clowns et la dose de farce qu’ils trimballent. À l’intérieur de cet édifice, Georges Lavaudant a inclus une version courte du Songe d’une nuit d’été : féerie dans la féerie, mélancolie dans la mélancolie, illusion dans l’illusion, comédie dans la comédie.
La fameuse scène des artisans jouant « la fastidieuse et courte tragédie comique de Pyrame et Thysbée » sert de modèle formel à ce système d’inclusions. Et de grille de lecture : sommes-nous dans une claire confusion ou dans une confuse clarté ? Est-il nécessaire de bien connaître les deux pièces pour apprécier le montage ? L’adaptation et la traduction de Daniel Loayza , vives et percutantes, donnent aux acteurs et au spectacle énergie et rapidité, au détriment de la poésie.
André Marcon joue Prospero-Obéron avec une sobriété quelque peu solennelle, les jeunes gens n’ont pas l’air de s’amuser sur le plateau autant que la bande d’acteurs de Pyrame et Thisbée, Pascal Rénéric, Jean-François Lapalus, Luc-Antoine Diquéro, Olivier Cruveiller, à eux tous un régal de fantaisie et de précision. Plus quelques chorégraphies dérisoires dans le style TF1 : mais finalement, ce spectacle dont on sort un peu mi-figue mi-raisin va plus loin qu’il n’en a l’air.

 

Christine Friedel

 

MC93 01 41 60 72 72 , jusqu’au 24 octobre

Dernière station avant le désert


Dernière station avant le désert
de Lanie Robertson, mise en scène de Georges Werler.

dernier.jpgLanie Robertson est maintenant un dramaturge bien connu aux Etats-Unis, moins en France où, pourtant Georges Werler a déjà monté plusieurs de ses pièces. Nous sommes dans une station service, comme le dit le titre : au bord du désert, au milieu de nulle part. Un hangar délabré où s’accumulent des vieux pneus et où un bar sert exclusivement  à éponger la soif de Pete, qui ne boit pas que de l’eau.. C’est un gros bonhomme, sans doute pas très futé mais suffisamment quand même  pour sentir le danger et pour se faire respecter; il vit avec Sally, une belle plante, beaucoup plus jeune que lui. Il y a aussi, rescapé de la guerre du Viet nam, un jeune homme,  très choqué encore par toutes les horreurs qu’il a pu voir qui sert un peu à tout et à rien, dans la station service, puisqu’il n’y pas beaucoup de clients, et qui est vite bien sûr ,devenu l’amant de Sally..
Ce dont n’est, pas dupe Pete., contrairement à ce que croient les deux amoureux .Chaleur insupportable du Sud , huis-clos, sinistrose permanente: le cocktail est prêt pour un soudain embrasement de violence. Sally, sans que l’on comprenne vraiment pourquoi, pousse le jeune homme à abattre Pete, comme si le crime pouvait rester impuni. On ne vous racontera pas la suite, fort bien construite; en fait, l’on va apprendre que cette station service minable est en fait une sorte de centre de rééducation privé mais géré par l’armée américaine pour essayer de réinsérer ses anciens soldats paumés…. La trouvaille est astucieuse mais bon…Comme disait Sacha Guitry, les pièces de Scribe étaient bien construites mais on ne les joue plus; celles de Musset sans doute moins mais elles continuent à avoir du succès .Le trio: Vincent Grass/ Pete, Florence Muller/ Sally et Emeric Marchand/ le jeune homme, joue tout à fait bien et leurs personnages très crédibles, le décor sonne juste et le scénario habilement ficelé, trop peut-être:  l’on sent le rebondissement arriver à 130 kms à l’heure.  Et, au début du moins, on se laisse prendre un moment,  mais la mise en scène souffre d’un manque de rythme, comme si Werler s’était surtout préoccupé de mettre un climat en place sans se soucier vraiment de donner du corps et de l’énergie à la suite. Si bien que l’on reste un peu sur sa faim. Alors à voir? Oui, si vous n’êtes pas trop difficile et si vous avez envie de découvrir un auteur   américain dont la pièce n’a quand même pas les qualités de celles de Tennessee Williams…

 Philippe Duvignal

Théâtre du Petit Saint-Martin à 17 heures.

Hot Pepper, Air Conditioner and the Farewell Speech

Hot Pepper, Air Conditioner and the Farewell Speech , mise en scène de Toshiki Okada. 

 

  Ce  créateur  japonais de 37 ans s’est fait connaître il y a quelques années par une sorte de théâtre/ danse , où ce sont moins les mots qui comptent-ceux de l’argot de la jeunesse nippone d’aujourd’hui qu’ un ensemble de gestes où chaque mouvement est d’une absolue clarté, à la limite de l’artificiel, et où la gestion du corps est soigneusement décalée de la parole. Il n’y a en vérité pas vraiment de dialogue mais des phrases souvent répétées de façon obsessionnelle. Le mot engendrant le geste.
Et Toshiki Oikada sait montrer la standardisation, la rigueur impitoyable et le  vide d’un monde urbain où le travail lui-même n’a plus grande signification personnelle. Il semble suggérer, à la façon d’un Brecht contemporain ,que c’est sans doute le prix à payer pour arriver à produire toutes les petites merveilles de technologie que le Japon exporte dans le monde entier…Un téléphone portable, cela ne se paye pas seulement en euros mais aussi en discipline insupportable et en souffrance humaine !    Toshiki Oikada a choisi une scénographie exemplaire df9c74c98c0ef0f3c1.jpg‘intelligence et de raffinement:  qui a les mêmes vertus que le décor d’un nô: des châssis blancs, une grande table, quelques chaises en plastique moulé: c’est tout, pour figurer l’univers impitoyable d’une grande société japonaise où un employé stagiaire va être remercié, et où quelques employés également stagiaires préparent la fête de départ  et en choisissent le restaurant.
C’est au travail précaire et sous-payé que s’attaque Toshiki Okada. En trois courts volets: le choix du restaurant par trois employées pour fêter le départ de leur collègue Erika, puis un dialogue entre deux employés et enfin le discours d’adieu d’Erika. En 70 minutes chrono, où Oikada semble à la fois étirer le temps du quotidien et en même temps concentrer le gestuel. C’est sans doute l’aspect de son travail le plus remarquable.
Tout se passe avec une grande élégance gestuelle et vocale, alors que paradoxalement, l’on sent la  tension monter. Les voix sonorisées  et un éclairage glacial ajoutent encore à la dureté, à l’absence d’émotion et à l’insignifiance des propos où les mots sont essentiellement utilisées pour savoir quel est le degré idéal de la température de la la climatisation ou la mise en cause par les employés stagiaires du  fait que ce soient eux qui doivent préparer la fête,et non les permanents de la maison.
Le surtitrage est très bien réalisé, et c’est vraiment une occasion unique d’aller voir le travail d’un créateur japonais contemporain, à mi-chemin entre une expression dramatique et une chorégraphie superbement réglée.  Et , plus de trois siècles après se vérifie la merveilleuse phrase de son compatriote Chikamatsu Monzaemaon:  » L’art du théâtre se situe dans un espace entre une vérité qui n’est pas la vérité et un mensonge qui n’est pas un mensonge ».

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de Genevilliers jusqu’au 5 octobre; et seconde pièce de de Toshiki Okada : We Are the Undamaged Others du 7 au 10 octobre.

Danses partagées

cnd.jpgDanses partagées  au Centre National de la Danse les 2 et 3 octobre 2010

Le Centre national de la danse a ouvert pour la quatrième  année consécutive sa saison  Danses Partagées .

Cette rencontre entre danseurs, amateurs et professionnels a réunis 2000 participants sur deux  jours. Pour 8 euros par atelier ( 6 euros quand on possède la carte du CND), le public peut bénéficier d’un ou plusieurs ateliers avec un échauffement commun chaque jour, cette année avec Marie-Agnès Gillot, danseuse étoile de l’opéra de Paris. Ces ateliers très diversifiés, de la danse classique au Hip Hop, peuvent parfois aboutir à une mini représentation en fin de journée le samedi ( orchestrée en 2010 par Daniel Larrieu).

La médiathèque est ouverte ce week-end là et le rythme de tous ces studios occupés pour l’occasion, donne la sensation d’assister à la vie d’une « ruche » de danseurs et danseuses évoluant d’un atelier à un autre .Le Centre national de la danse regroupe 90 permanents et a 1500 abonnés qui peuvent assister aux ateliers et aux spectacles du CDN durant toute l’année, ainsi qu’à des spectacles à tarif préférentiel au Théâtre National de Chaillot, au Théâtre de la Ville, ou au Théâtre de la Bastille. Cette manifestation témoigne de la vitalité de la danse aujourd’hui.  Jean-Claude Galotta, Boris Charmatz, ou Pina Bausch ont intégré dans le passé des amateurs au milieu de leurs spectacles.
Plusieurs fois une phrase emblématique a été entendue durant ces ateliers, «  Il faut que cela fasse mal, mais cela fait du bien ». Que la notion d’exigence souvent oubliée dans le milieu du spectacle soit redécouverte  n’est pas inutile; rendez vous donc l’année prochaine.

Jean Couturier
www.cnd.fr

 

 

GERTRUDE-LE CRI

GERTRUDE-LE CRI

 

De Howard Barker, mise en scène Gunther Leschnik dans le cadre de Cups of theatre, festival de théâtre anglais contemporain “the very best of british drama !” ***

 

dsc64891300x199.jpgUn choc rare ! On sort de ce spectacle ravageur le souffle coupé…Gertrude, c’est la mère criminelle d’Hamlet qui fait assassiner son époux pour convoler avec Claudius son frère. Le Théâtre du Corbeau Blanc frappe très fort dès la première image, Gertrude entièrement nue excite Claudius qui assassine son frère endormi, en lui versant du poison dans l’oreille et c’est là qu’elle pousse un cri de jouissance suprême. La violence du texte, splendide errance autour de la pièce de Shakespeare centrée autour de Gertrude qui ne parvient plus à jouir, est portée avec force par une vraie troupe. Ophélie est Ragusa, oie blanche en tailleur qui peine à conquérir son Hamlet qu’elle ne retrouvera qu’après sa mort, Mecklenbourg nouveau personnage conquiert la reine qui se donne à lui devant Claudius, le serviteur Gaston voue un dévouement amoureux à sa reine avant de mourir nu sur la table dressée, Hamlet revêt sa livrée avant de mourir lui-même. Sophie Million porte avec un beau naturel la nudité de Gertrude, son indifférence aux autres jusqu’à l’enfant qui naîtra de ses amours avec Claudius, on voit l’accouchement, son cri jaillit. La nudité est bien portée par les acteurs dans ce spectacle ! L’inquiétant personnage de la mère de Claudius et du défunt roi Hamlet, fascinée par sa belle fille à cause de ses crimes est interprété avec une belle ambiguïté par Marie Pascale Grenier. Une horreur salvatrice, la purgation des passions.

Edith Rappoport

Jusqu’au 9 octobre www.gareautheatre.com

Théâtre du Corbeau blanc, Gare au Théâtre Vitry

LES JUSTES

203804emanuellebeartvincentdissezfont.jpgLES  JUSTES d’Albert Camus, mise en scène de Stanislas Nordey.

 

En collaboratiion avec le Festival d’Avignon,  Wajdi Mouawad a fait venir à Ottawa les créations d’Ostermeier (Hedda Gabler, Berline Schaubühne,) et de Varlikowski (Krum, de Hanokh Levin dans une coproduction du TR Warszawa et du Norodowy Stary Teatr en Pologne) Cette semaine, pour commémorer le 50e anniversaire de la naissance d’Albert Camus, alors que le Théâtre Denise Pelletier à Montréal présente une nouvelle adaptation de L’Étranger, le Centre national des Arts à Ottawa présente la pièce les Justes revue par la troupe française de Stanislas Nordey. La venue de cette production est le résultat d’une étroite collaboration entre Wajdi Mouawad et Nordey. Celui-ci a joué Szymanowski le Cryptanalyste dans Ciels (de Wajdi Moawad), présenté à Ottawa la saison dernière. Maintenant, Nordey arrive avec sa propre troupe, pour nous présenter une lecture à la fois troublante et très recherchée de Les Justes, l’œuvre de Camus rarement jouée au Canada.

Les communiqués de presse nous ont assuré que cette mise en scène évite toute affinité avec l’Idée du terrorisme actuel et je veux bien le croire après m’être laissé imprégnée par la vision esthétique que Nordey a privilégiée.  L’idée est très claire. Il s’agit de savoir si on peut légitimer le meurtre, n’importe quel meurtre, lorsque la cause semble juste, sans doute  une orientation tout à fait particulière de l’idée mrchiavélienne selon qui la fin justifie les moyens.  Camus ne donne pas de réponse à la question mais la pièce nous permet d’observer le comportement d’un petit groupe de jeunes révolutionnaires dans cette situation limite.

Nous sommes en Russie bien avant la Grande guerre et donc bien avant la révolution d’octobre.  Les jeunes anarchistes se disent membres du Parti socialiste et ils ont pris pour cible Le grand duc Serge, un homme cruel qui terrorise les Russes. Puisque le Duc doit être éliminé pour que le peuple soit enfin libéré, le meurtre est inévitable.  La seule question à résoudre : à quel moment lance-t-on la bombe, et dans quelles conditions? Seulement, Kaliayev  l’Idéaliste,  celui qui devait assassiner le grand Duc, a refusé de lancer la bombe parce que le jeune neveu du Duc l’accompagnait dans le carrosse. Kaliayev était incapable de tuer un innocent.  Toutefois, la deuxième tentative a réussi. Kaliayev est appréhendé, emprisonné et exécuté, sans qu’il pense renier son geste, même à la demande de la Grande-Duchesse jouée par  l’admirable Véronique Nordey, qui veut entendre son repentir, ce que Kaliayev refuse.

Pour mettre en valeur l’engagement quasi mystique de cette petite équipe d’assassins , Nordey créé une vision esthétique inspirée à la fois d’une discipline militaire rigoureuse, de l’expression quasi mythique de la tragédie grecque, et d’une ambiance monastique minimaliste. Dans cette confrérie où les êtres humains sont d’un dévouement à toute épreuve, la pureté de leur engagement moral se reflète dans la pureté des lignes de cette scénographie couleur de terre, où les corps rentrent et sortent en traversant l’immense plateau en lignes droites et où les bottes militaires résonnent sur la scène comme les bruits d’une puissance invisible.

Mais, puisque nous sommes au théâtre et que Les Justes  est surtout un théâtre d’idées, Nordey créé une forme de mise en abyme joué par les révolutionnaires eux-mêmes pour assurer la distance entre eux et le public dans la salle, pour mettre en évidence la nature théâtrale  plutôt que politique, de sa propre réflexion. La démarche est extrêmement saisissante et permet au metteur en scène de nous piéger par des rebondissements  dramatiques, des moments de grande émotion et des scènes qui frôlent la comédie…malgré le fond de la situation qui devient, elle aussi, un assassinat « théâtral » avant que Dora, jouée par Emmanuel Béart  (dont la belle voix est  parfois tombée dans un  monotone énervant), se sacrifie et parte rejoindre son amant dans la mort. Un dénouement digne des grands opéras tragiques.

La nature purement théâtrale de ce monde troublé est mise en évidence partout : la gestuelle hiératique, le style déclamatoire de la tragédie grecque côtoient une relecture plutôt ironique de ces mêmes mouvements au ralenti mais grandioses lorsque le chef de police Skouratov fait signe à la Régie afin de manipuler l’ éclairage scénique. La rencontre extrêmement émotionnelle avec la grande duchesse au bord des larmes, devant les rideaux en velours rouge, signe d’un cadre plutôt mélodramatique, ou le moment où Stepan (Wajdi Mouawad) le pur et dur capable de tuer dans la quasi indifférence, hurle de colère ou s’écroule dans la douleur absolue lorsqu’est annoncée la mort de Kaliayev. Ce sont des personnages limites, plus grands que la vie, dont la puissance des cordes vocales nous fait rêver à l’opéra.

En effet, Nordey possède une oreille très subtile. Il entend toutes les tonalités, les rythmes et les bruits de fond. Il repère des voix riches et mélodiques, et des voix rauques et grinçantes. Cette orchestration de sonorités vocales a créé le drame, a provoqué l’émotion et finalement nous a laissé ébahie par la puissance de l’ensemble.

Alvina Ruprecht,
Une coproduction du Théâtre national de Bretagne, de la compagnie Nordey, du Grand théâtre de Luxembourg, du Théâtre populaire de Villeurbanne.
Présenté au Centre national des Arts à Ottawa  28 sept au 2 octobre, 2010

TOÄ

TOÄ de Sacha Guitry, mise en scène de Thomas Jolly.

 

L’auteur décédé déjà depuis un demi-siècle, cordialement détesté par tous ses collèges écrivains ou presque , a  toujours traîné une odeur de souffre et fut même emprisonné quelques mois au moment de la Libération, accusé de connivences avec les Allemands  Trop mondain,imprudent sans doute et habile à se faire des ennemis, mais enfin on oublie trop souvent , que, grâce à ses relations avec l’occupant , il sauva des camps de la mort Tristan Bernard et sa femme, ce que bien d’autres n’auraient pas fait… Et curieusement, les meilleures des pièces de la grande centaine qu’il écrivit ne furent jamais cessés d’être jouées depuis sa mort. Mais… à peu près exclusivement dans le théâtre privé  et pas par n’importe qui( Michel Serrault,  Jean-Paul Belmondo, Claude Rich, Pierre Arditi, Fanny Ardant. Mais jamais dans le théâtre public sauf ces dernières années, avec entre autres: Daniel Benoin, et l’an passé Serge Lipszyzc- metteur en scène qui travaille davantage dans le théâtre public mais au Théâtre de la Michodière. Antoine Vitez appréciait aussi beaucoup Guitry mais ne l’a pourtant jamais monté: il semble qu’il y ait eu jusqu’à ces dernières années comme une sorte de scrupule à jouer Guitry qui vaut sans doute mieux que sa réputation d’auteur de boulevard et de cinéaste de films historiques…
Mais, le plus curieux, c’est de voir cette réapparaître Guitry cette fois monté par un tout jeune metteur en scène. de Cherbourg… avec une pièce peu connue qu’il écrivit en 39 puis remania en 49  Tôa.
C’est non pas une véritable intrigue mais une sorte de miroir théâtral que l’auteur/ acteur s’offre à lui-même, en décryptant son travail de dramaturge,  et  qu’il offre à son public chéri sans lequel il ne pourrait vivre. Théâtre dans le théâtre comme dans de nombreuses pièces de Guitry qui confondait allègrement les planches et la vie quotidienne, ses épouses et ses comédiennes, avec un plaisir certain, pas mal de cynisme et une bonne dose de misogynie. L’action se passe dans un théâtre parisien où une femme Ekaterina  a bien l’intention de tuer à coup de revolver Michel  qui, prétend-elle, s’amuse à piétiner le cœur des autres; la pièce mériterait quelques coupures vers la fin…
toa00.jpgThomas Jolly- et c’est très rare pour un aussi jeune metteur en scène-  a compris avec beaucoup d’intelligence et d’humour le parti les trouvailles que l’on pouvait faire en maniant le premier et le second degré, au besoin en faisant intervenir l’auteur en voix off ( Mais pas si sûr que le public comprenne  de qui est cette voix bien connue il y a encore trente ans. N’importe, c’est mis en scène avec une virulence et, en même temps, avec un air de ne pas y toucher qui sont tout à fait remarquables. Comme Thomas Jolly a un sens réel de la scénographie, il s’amuse à construire un mur en cartons rouges dont on devine qu’il va s’écrouler et envahir tout le plateau; il a aussi imaginé, belle métaphore, quatre cadres de scène dorées rectangulaires qui vont s’emboîter à la fin les uns dans les autres. Mais c’est tout .
Thomas Jolly a passé au karcher le plateau du théâtre de boulevard: deux praticables blancs en longueur, et une paire d’escarpins qui sert de téléphone… Pour les costumes, c’est aussi déjanté: mini-jupes pour les filles et costumes pour les deux hommes, tailleur strict pour Ekaterina.. Côté direction d’acteurs, aucun doute là-dessus, il sait diriger,  d’abord lui-même dans  le rôle de Michel le double de Guitry, mais aussi ses cinq complices: Flora Diguet, Emeline Frémont, Julie Lerat-Guersant, Charline Porrone et Alexandre Dain: diction, gestuelle, occupation du plateau: c’est réglé au millimètre, avec à la fois une précision  diabolique et une impertinence absolue. Avec quelque chose de Buster Keaton dans l’air. Pour reprendre le mot de Kantor, Thomas Jolly ne joue pas Guitry mais joue avec Guitry. D’un côté, une des dernières pièces d’un auteur prolixe, de l’autre, un des premiers mais excellent travail de mise en scène .
Thoma Jolly a fait aussi sienne la réflexion de cet homme de théâtre sur sa condition de bouffon, et qui a finalement été toute sa vie ce qu’il rêvait d’être: un personnage de théâtre. Il fascine Thomas Jolly,  c’est évident mais, en même temps, le jeune metteur en scène nous fait comprendre avec beaucoup de finesse et d’espièglerie qu’il n’est pas dupe de cette auto-critique truffée de mots d’auteur, d’arabesques et de jeu sur le langage qui  sont un peu la marque de  Guitry. Du genre:   » J’ai observé que, d’ordinaire, on se dit au revoir quand on espère bien qu’ on ne se reverra jamais-tandis qu’en général, on se revoit volontiers quand on s’est dit adieu. »
Et dans les meilleurs moments de la pièce un peu longuette, Thomas Jolly éprouve autant de plaisir à faire chanter cette langue, tout en maintenant  le petit interstice de distanciation ironique pour que l’on sente bien qu’il n’est pas dupe des facilités que s’accorde l’auteur. Du grand style. Vraiment . Et la Compagnie La Piccola Familia devrait faire un beau parcours. Au chapitre des petites réserves: des phrases débitées trop vite et donc incompréhensibles, une actrice qui joue Ekaterina mal distribuée, un certain nombre de baisses de rythme sur la fin et quelques gags inutiles mais ce jeu de massacre est d’une rare virtuosité; et le public qui , pour une fois, était très jeune, riait  sans se faire prier. Le spectacle est vraiment tout à fait remarquable; il a eu l’an passé le Prix de l’Odéon, et c’était parfaitement mérité.

Philippe du Vignal

Théâtre Gérard Philippe à Saint-Denis jusqu’au 17 octobre.

Fantasio

 Fantasio d Alfred de Musset , mise en scène de Julia Vidit

  descoulissesauspectaclefantasioaunouveautheatredemontreuil.jpgRemarque préliminaire: il est des théâtres qui possèdent le sens de l’hospitalité. Le Nouveau théâtre de Montreuil n’est pas de ceux-là : le personnel d’accueil aux portes, ouvertes seulement dix minutes avant le début du spectacle, presse sur un ton d’urgence le public à entrer dans la salle. Il est 20h28, le spectacle devant impérativement commencer à l’heure (nous sommes samedi soir, c’est le week-end, la détente…), il demande aux spectateurs de jeter la fin de leur panier repas à la poubelle avant de leur fermer la porte au nez, histoire de leur bien faire comprendre leur exaspération à n’être pas obéis, les obligeant à passer de l’autre côté (une mesure de précipitation qui désoriente les retardataires et fait perdre cinq minutes à tout le monde).

Alors que la totalité du public n’est pas encore entrée, les ouvreurs proposent déjà aux spectateurs de s’asseoir où ils veulent pour occuper les places vides, puisque la salle ce soir n’était pas remplie. Les derniers arrivants protestent alors pour avoir leur place, ce qui provoque discussions, déplacements, remue-ménage. Bref, un excès de zèle qui produit un beau désordre, et certainement le résultat inverse de celui souhaité.

Mais le plus dommageable dans l’affaire: rudoyer et malmener les spectateurs juste avant le début de la représentation, n’encline pas à être dans de bonnes dispositions pour recevoir la pièce, et ce sont malheureusement les comédiens qui en font les frais. (question subsidiaire : est-ce la rigueur de la politique budgétaire de M. Sarkozy qui rend le personnel d’un Centre dramatique national désagréable ?)

Cela étant dit, passons à la pièce !

Dans sa note d’intention, Julia Vidit, la metteuse en scène, écrit : « Musset, comme moi, cherchons tous deux du sens, lui en écrivant, moi, en menant cette aventure scénique ». C’est bien aussi notre impression, que cette pièce est encore à l’état de recherche et qu’elle manque d’aboutissement. Julia Vidit déclare avoir été intéressée par le mélange des genres de Fantasio : le côté fantaisie, opérette et farce, et le côté drame romantique (avec les thèmes du travestissement, de l’hypocrisie, du vide politique, des désillusions amoureuses) qui finit mal.

« Ce mélange improbable », cette « diversité de formes et de jeux », ce passage incessant d’un registre à l’autre qui l’a attirée, est justement ce qui nous désoriente : il aurait peut-être mieux valu choisir un genre et s’y tenir. Il y a un décalage entre le début de la pièce où les amis de Fantasio, plongés dans le spleen et la mélancolie de leur époque, transmettent leur ennui au spectateur par un jeu trop monotone. A ce moment-là, les personnages portent  des sweat-shirts à capuche et des jeans,  fument et boivent des cannettes de bière. Pour le reste de la pièce , l’on est totalement dans le conte fantastique, avec un jeu clownesque, burlesque, bouffon, qui fait penser au Baron de Münchhausen. Avec des costumes (Valérie Ranchoux) plus somptueux les uns que les autres, et des décors (Thibaut Fack) à faire rêver : quand la palissade s’écroule, elle fait apparaître une splendide serre labyrinthique de roses.
Mais ici aussi, des alternances dans le jeu, tantôt tragique tantôt comique, qui désarment. Heureusement, certains comédiens sont plus convaincants : rendons grâce à certaines scènes qui viennent racheter cette valse-hésitation, notamment celles entre le Prince de Mantoue et son aide de camp (le dossier de presse ne comportant ni la liste des personnages ni la distribution, on ne peut vous donner le nom des comédiens !).
Les applaudissements mi-figue mi-raisin de la fin traduisaient bien cette sensation d’entre-deux du spectacle. On reste un peu sur sa faim, ne sachant pas trop à quoi l’on a assisté.

Barbara Petit

 Au Nouveau Théâtre de Montreuil jusqu’au 9 octobre 2010 à 20h28 précises !

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