Prométhée 2071

Prométhée 2071 de Jacques Kraemer, librement inspiré d’Eschyle, mise en scène et scénographie de l’auteur.

 

promthecjjulienkraemer106.jpgCela se passe, en plein cœur de Chartres, au Studio des Epars salle de travail et de spectacle de Jacques Kraemer, au troisième d’un immeuble contemporain , avec pour voisins une association d’anciens combattants et un bureau de coaching comme on dit dans la langue de Molière.
La salle n’est pas grande ( 37 places) mais la scène est tout fait correcte. On connaît l’histoire: Prométhée s’est rebellé contre la toute puissance de Zeus et a donné le feu aux hommes. Mais Zeus l’a puni en le clouant à un rocher dans le Caucase pour des millénaires, et, double peine, un aigle commis par Zeus lui dévore sans cesse le foie. Et seules les Océanides, filles du titan Océan, parent de Prométhée , viennent le consoler. Et une belle jeune femme Io vient voir Prométhée que Zeus, malgré la jalousie d’Héra, a séduit, et Io court le monde, sans cesse piqué par un taon… Zeus a appris que Prométhée le menaçait de lui faire perdre son trône et lui envoie donc Hermès pour le sommer de lui révéler le secret qu’il détient. Mais Prométhée est inflexible et ne dira rien; alors Zeus , d’un coup de foudre si l’on peut dire, fracasse le roc où il est attaché et et l’enfoncera dans les profondeurs de la Terre.
C’est ainsi que se termine la tragédie d’Eschyle qui formait à l’origine une trilogie avec Prométhée délivré et Prométhée porte-feu... Ce n’est pas véritablement une pièce mais plus un grand et beau poème où fleurissent les images originales, mais , bien entendu, très difficile à monter. Jacques Kraemer a choisi -et avec raison -une toute autre voie: s’inspirer du texte pour arriver à une écriture originale: Prométhée est ici un vieillard beckettien, aveugle et paralysé aux longs cheveux blancs qui ne bouge pas d’un  fauteuil rouge défoncé, enfermé dans un réduit nommé Keinaber.
Le vieillard devine que Zeus veut remplacer les homo sapiens par une autre espèce d’hominidés: les Magnonsses qui lui obéiront davantage. Prométhée a bien quelques petites visites: d’abord, la belle Océane qui viendra de la mer pour le consoler, puis Io , autre belle jeune femme séduite par Zeus mais qui commence à se transformer en génisse déjà couverte de poils, et un jeune homme, Hermès, ambassadeur officiel de Zeus , venu lancer à Prométhée un ultimatum, en exigeant de lui une véritable soumission: l’espèce des homos sapiens est priée de renoncer d’urgence aux bêtises qui risquent fort de défigurer à jamais notre pauvre Terre…Au moment où la fuite de pétrole dans le golfe du Mexique n’est toujours pas maîtrisée!
C’est donc une sorte de fable contemporaine que Kraemer, en soixante minutes, nous dispense dans une mise en scène intelligente et une scénographie rigoureuse. Les images sont souvent d’une grande beauté- un peu bande dessinée mais ce n’est pas un défaut- et, malgré quelques petites longueurs, comme c’est dirigé au cordeau, Kraemer , avec cet ovni théâtral, n’a aucune difficulté à faire passer ce mythe revisité. C’est lui qui incarne le vieux Prométhée, entouré de trois jeunes et bons comédiens: Roxane Kasperski (Io) , Pauline Ribat (Océe) et Clément Peltier ( Hermès). Signe qui ne trompe pas: les jeunes collégiens qui étaient là , semblaient tout à fait passionnés…

 

Philippe du Vignal

 

Studio des Epars à Chartres jusqu’au 19 juin.Réservations: 02-37-28-28-20

Festival d’Avignon: Théâtre du Petit Louvre ( Chapelle des Templiers) 3 rue Félix Gras du jeudi 8 au mercredi 28 juillet à 18 h 30. Réservations: 04-90-86-04-24.

 


Archives pour la catégorie critique

Le Balayeur céleste

Le Balayeur céleste par le collectif Le Bruit des nuages

  balayeur10.jpg Sous-titré, non sans fantaisie, « hara-kiri écologique pour 3 comédiens, 8 tourne-disques et quelques mètres cube de déchets plastiques », cette pièce au propos revendiqué servi par une scénographie prometteuse (une maison vitrée sophistiquée par des technologies de projection) et un mélange artistique appétissant (une danseuse, un comédien et un circassien) est une déception.  Après une habile et progressive entrée en matière dans un univers aux sonorités et aux formes d’une grande étrangeté, nous étions captivés, presque envoûtés, acquis à ce qui se déroulerait sous nos yeux. Mais rapidement viennent les images faciles (l’humain aliéné, le plastique omniprésent, la translucidité des matières laissant apparaître des lumières provoquant un effet « joli ») et un discours creux porté par une voix robotisée censée nous faire prendre conscience de l’horreur d’un monde imminent pour cause de consumérisme accru dans nos sociétés contemporaines.
Bref, des poncifs plastiques et des propos qui deviennent assez  vite lassant. Sans compter les lenteurs occasionnées par une mise en scène qui a largement trop misé sur l’effet « poésie visuelle » en se permettant des temps  morts aussi longs.  Les mouvements sont peu précis (la chorégraphie, au sens propre, semble presque absente…et cela ne relève pas d’un parti pris « dépouillé » semble-t-il), peu expressifs, redondants, gâchés au regard des compétences initiales des interprètes.
Les possibilités de la scénographie semblent avoir été peu explorées, et le jeu en huis clos qui est censé s’y dérouler ne fonctionne pas pour cause de soucis d’interprétation (on ne croit jamais aux personnages, à l’exception de celui qui reste en dehors de la maison). Seuls la musique et le jeu dudit artiste finissent par retenir l’attention. Ce spectacle est encore jeune, espérons qu’il gagnera en intensité (pour le jeu) et en lisibilité (pour le propos), car la matière,elle,  est absolument prometteuse, on le redit.  

Par Jérôme Robert

Au Théâtre de Chelles

Les Ames mortes

Les Ames mortes de Nicolas Gogol, mise en scène d’Anton Kounetsov, traduction d’André Markovicz

    ame2.jpgLes Ames mortes, c’ est sans doute le chef d’œuvre le plus  reconnu de toute la littérature russe et que Nabokov,  après bien d’autres écrivains, chérissait tout particulièrement.  En Russie, les âmes, c’était  les hommes-esclaves  dont le nombre servait à évaluer le prix d’une propriété rurale et donc l’impôt foncier. Comme le recensement avait lieu tous les cinq ans, le nombre de serfs décédés et dûment enregistrés continuait à servir de base d’imposition au mépris de toute logique; des escrocs rachetaient  alors, à  bas prix, ces âmes à des propriétaires fonciers, ravis de se débarrasser de ce fardeau fiscal, puis installaient- fictivement s’entend- ces hommes sur des terres  achetées aussi très peu cher, puis les hypothéquaient sur leur valeur supposée.. Escroquerie  qui leur permettait de s’enrichir.
Et c’est Pouchkine qui donna l’idée de  traiter sur ce thème à Nicolas Gogol,  jeune auteur qui n’avait pas encore écrit Le Revizor, d à partir d’un fait divers réel. L’affaire lui prendre plus de quinze ans mais, comme il connaissait aussi  bien le sujet, puisque Gogol était propriétaire terrien,  le résultat est d’une saveur incomparable.
C’est donc l’histoire d’un personnage d’un petit escroc: Tchitchnikov, accompagné de son cocher Sélifane et de son valet Petrouchka, qui part à la recherche de de ses futures victimes, petits propriétaires terriens. Ils sont à la fois méfiants et souvent naïfs mais toujours cupides qui cherchent, dans une partie de poker menteur, à être encore plus rusés que cet escroc aux belles paroles qui finira par revenir de la campagne, tout heureux d’avoir réussi à être devenu millionnaire, terme qu’il
ame1.jpgsavoure avec une joie incomparable…
Mais,  en proie à des soupçons de plus en plus nombreux, il devra s’enfuir au plus vite. Bien évidemment,  le nombre  de scènes et de dialogues hauts en couleurs allait faire l’objet de nombres d’adaptations théâtrales en Russie comme en France. Le thème est resté très actuel :une spéculation sur un bien fictif , immatériel et c’est de la plus brûlante actualité, puisque le spectacle se joue à Bobigny au moment même où s’ouvre le procès de Jérôme Kerviel.
Anton Kounetsov  avec Laurent Lejop a adapté le long texte de Gogol: trois personnages: Tchitchinikov lui-même, joué par Laurent Manzoni, Hervé Briaux qui incarne au début l’auteur puis nombre de clients , et Véra Ermakova qui joue plusieurs des femmes des Ames mortes
Ce n’est jamais pas facile de restituer toute la truculence d’un  long récit mais son adaptation et sa traduction scénique sont ici assez décevantes. D’abord par la façon dont les scènes  s’enchaînent sans véritable fil conducteur et où l’on perçoit assez mal le côté absurde et farcesque du roman de Gogol.
Mais c’est aussi la direction d’acteurs qui fait défaut:  pourquoi Kounetsov s’acharne-t-il à faire crier sans raison Laurent Manzoni et Hervé Briaux? Ce qui finit par tout laminer; il y a bien quelques scènes entre le petit escroc et l’un des clients qui sont tout à fait réussies, mais aussitôt, après l’intérêt retombe. Comme cette succession de petits moments dure plus de deux heures quinze, autant dire tout de suite que le temps parait souvent interminable…
Alors à voir? Pas sûr, même et surtout si l’on est passionné par Gogol dont l’écriture reste succulente, surtout dans la traduction d’André Markovicz.

Philippe du Vignal

MC 93 Bobigny jusqu’au 29 juin.

THREE SOLOS AND A DUET

« THREE SOLOS AND A DUET » Ana Laguna et Mikhaïl Baryshnikov

photo.jpgMikhaïl Baryshnikov est né en 1948 à Riga en Lettonie. Il intègre la prestigieuse école de danse classique de Vaganova à Leningrad. En 67, il entre dans la compagnie de ballet du Kirov (l’actuel Théâtre Maryinski ) et est nommé Etoile en 69. C’est lors d’une tournée au Canada en 74 qu’il disparaît pour quelques jours et demande l’asile politique qu’il obtient. Misha, de son surnom, entre alors à l’American Ballet Theater, à New York entre 74 et 78 et il en devient le directeur artistique de 80 à 89. Pendant un an ( en 79) ,il est l’interprète de George Balanchine et de Jerome Robbins au New York City Ballet. Le 3 Juillet 86, il est naturalisé américain et va fonder le « White Oak Dance Project » avec Mark Morris. Il aide ainsi les chorégraphes contemporains à trouver un public plus large.
Enfin, en 2005, il crée le Baryshnikov Arts Center dit « BAC » où la création contemporaine est à l’honneur : les studios sont ouverts aux chorégraphes, comédiens, musiciens, cinéastes et plasticiens. Le BAC est situé dans un bâtiment de 4000 m2 comportant quatre studios et un amphithéâtre appelé le Jerome Robbins Theater. La photographie est également l’ une de ses passions. En 80, il publie un album : « Moments in Time » et, en 2009, « Merce my Way » en hommage à Cunningham. Il connut aussi de beaux succès comme acteur au cinéma et à la télévision et il est aujourd’hui un des plus grands noms de la danse contemporaine.

 

Nathalie Markovics : Pouvez-vous nous parler de la création du Baryshnikov Arts Center ?

Mikhaïl Baryshnikov : Ici, nous donnons la possibilité aux jeunes créateurs de danse et de théâtre de montrer leur travail et de rencontrer des maîtres de la scène contemporaine. New York avait besoin d’un lieu comme celui-ci parce qu’il n’y en avait pas. C’est une ville commerciale tournée vers l’économie et l’immobilier, où le coût de la vie est très cher. Mais l’art et l’éducation par l’art passent au second plan. Nous essayons de faire en sorte que les gens se rencontrent pour créer un spectacle ensemble ou séparément…
Nous pratiquons une politique de bas prix pour faire venir le jeune public qui ne peut s’offrir les théâtres de Broadway, les spectacles de ballet et l’Opéra où les prix varient de 100$ à 150$ la place. Ici, cela va de 20 à 25$.

- Vous accueillez des « bénévoles » au BAC, dans quel but ?

M.B : Ce sont des danseurs, des acteurs, des scénographes ou des artistes qui font partie d’un projet. Ils ont la volonté de passer leur temps libre soit en travaillant comme ouvreur soit en assistant aux répétitions et aux spectacles. C’est pour moi, l’activité la plus admirable.

- Qu’a représenté pour vous l’entrée comme danseur principal chez George Balanchine ?

M.B : C’était, pour moi, très important, dense et court, d’être pendant un an au New York City ballet et c’était un jeu de travailler en même temps avec George Balanchine et Jerome Robbins, un véritable tour de force. L’expérience qui dura un an fut vraiment très intéressante, productive et controversée à tout point de vue. J’ai beaucoup appris sur le sens du théâtre et sur le processus de création. C’était fascinant.

- Quel a été le rôle de Jérôme Robbins dans votre vie ?

M.B : J’ai travaillé avec lui, il a participé à ce que je suis devenu, et c’était un ami et un maître ; nous lui avons donné au BAC, le nom de l’ amphithéâtre qui vient d’ouvrir. Jerome Robbins est un personnage important dans ma vie américaine.

- Merce Cunningham, Martha Graham et Twyla Tharp ont été, chacun dans leur style, une révolution dans la danse contemporaine ? Pouvez-vous préciser pourquoi ?

M.B : Tout d’abord il n’y a pas qu’eux : je pense entre autres à Paul Taylor, Mark Morris et Alvin Aley ; tous ont ouvert une page pour la nouvelle génération. Et faire partie de cette page qui se tourne est un privilège pour moi ou pour n’importe qui : n’oublions pas que nous sommes, nous les danseurs, des instruments.

-Vous vous sentez exister comme instrument ?

M.B : Oui, toujours car je ne suis pas chorégraphe. Certains sont danseurs et chorégraphes.. Et ils utilisent les instruments que sont les danseurs.

- Que ressentez-vous quand vous êtes sur scène ?

M.B : C’est un sentiment complexe : il y a, à la fois , des moments de peur, d’excitation et parfois de frustration. Et c’est aussi un devoir. Mais il est très difficile d’expliquer ce que l’on ressent: à la fois l’amour de la haine et la haine de l’amour de la scène : si vous aimez tout ce que vous faites, c’est terrible ; si vous haïssez ce que vous faites, c’est aussi pour cela que vous le faites. Il y a une contradiction surprenante entre vouloir être sur scène et en même temps rejeter la scène : il faut être prudent.

- Quelle est votre opinion concernant le théâtre contemporain aux Etats-Unis et en Europe ?

M.B : Ce que vous, les européens, connaissez de notre théâtre est avant tout un théâtre avant-gardiste comme ,par exemple, le « Wooster Group » qui est un de nos partenaires au BAC. En Europe, il y a plus de choix : du théâtre polonais, russe, français (Ariane Mnouchkine) anglais (Peter Brook )ou italien ( Giorgio Strehler). C’est un théâtre avec des fondements plus anciens. Vous, les européens, avez commencé à casser les règles du théâtre traditionnel bien avant nous; les américains, eux ont appris le théâtre à partir de ces règles .
Mais du théâtre russe et anglais, nous avons aussi puisé des choses. Stanislavski a immigré, Peter Sellars, Stella Adler, Lee Strasberg (acteur américain qui a contribué à faire de l’Actor’s Studio, l’école d’art dramatique la plus réputée au monde), ils se sont nourris du théâtre européen. C’est comme cela que le théâtre et le cinéma américain ont émergé. Sans Adler il n’y aurait pas eu Robert de Niro, et sans Strasberg il n’y aurait pas eu Al Pacino. Le théâtre en Europe est plus inventif comme par exemple avec Jerzy Grotowski. La manière dont travaillent Bob Wilson et Peter Sellars semble plus libre en Europe car le public accepte plus de choses.

- Quelles sont vos relations avec l’Europe concernant la danse contemporaine ?

M.B : A Paris, je vois autant de spectacles que possible, comme ceux du Festival d’Automne. Il y a beaucoup de chorégraphes intéressants mais je ne peux les citer tous car j’en oublierai. Je suis toujours très inspiré par les spectacles auxquels j’assiste en Europe. Depuis ces cinquante dernières années, de plus en plus d’artistes français viennent à New York dans le cadre d’échanges. Plus souvent en fait de la France vers les Etats-Unis. Et je félicite la politique culturelle d’échanges internationaux l’Etat Français pour sa politique d’échanges culturels et je lui dis : « chapeau ». C’est une chose merveilleuse.

- Vous allez danser avec Ana Laguna à Paris dans « Three Solos and a Duet », pourquoi au Théâtre de la ville ?

M.B : Ce type de spectacle ne s’adapte pas aux scènes du Palais Garnier ou du Théâtre du Châtelet qui sont des endroits trop vastes. Le spectacle comprend deux personnes : Ana Laguna et moi-même. L’intérêt de danser au Théâtre de la ville est d’être face à un public éduqué et sensibilisé à l’art, à la danse contemporaine et au théâtre. J’aime l’architecture de ce théâtre, et de plus je n’y ai jamais dansé. J’ai pensé que celui-ci était le mieux adapté pour cette chorégraphie intimiste composée entre autre par Mats Ek. C’est lui la star de la soirée et bien sûr, Ana Laguna . D’aucune manière, ce n’est ma représentation, mais un travail collectif que nous partageons et qui est au croisement de différentes générations et nationalités : française avec Benjamin Millepied, suédois avec Mats Ek et russe avec Alexeï Ratmansky. Ce sont « les Etés de la Danse » qui m’ont proposé le Théâtre de la Ville et c’est ainsi que le projet a pris forme.

- Vous sentez-vous plus libre pour danser au Théâtre de la Ville ?

M.B : Si vous décidez d’aller sur scène, vous êtes libre où que vous soyez. Mais il y a une expression juive qui décrit cela : tout artiste qui accepte de l’argent pour monter sur scène, qu’il soit bon ou mauvais, est comme un prostitué de l’Art.

- Avez-vous des regrets ?

M.B : Je ne regrette rien. Nous avons tous passé du temps sur certains projets en se disant qu’on aurait pu faire quelque chose de différent. Mais on apprend de ses erreurs, dans la vie : je crois à un certain équilibre. Quand vous faites une erreur , vous ne reproduisez pas la même et , petit à petit, vous apprenez. Je ne préciserai pas ce que j’ai pu regretter, en général, j’ai eu de la chance d’être à la bonne place au bon moment avec les bonnes personnes. Je n’ai vraiment pas à me plaindre.

- Avez-vous des rêves ?

M.B : Je n’ai pas de rêves, je dors peu, je n’ai pas le temps de rêver.

- Ce rêve impossible existe t-il malgré tout ?

M.B : En réalité, je n’ai jamais espéré pouvoir encore danser à mon âge. Et je n’ai jamais pensé aborder autant de formes différentes de danse dans ma vie.Pour ce spectacle, j’ai la chance d’avoir rencontré Ana Laguna, Mats Ek, Benjamin Millepied et Alexeï Ratmansky avec qui je peux avoir un véritable échange. Je ne le ferai pas si je n’en avais pas envie. C’est l’envie qui me guide. Nous formons une belle association.Alors, oui, grâce à tout cela, je peux dire que la vie est un rêve.


Nathalie Markovics.

New York, Baryshnikov Arts Center, mai 2010.

Au Théâtre de la Ville du 15 au 20 juin.

Theâtre Jeune Public. Good bye Mr Muffin

Good bye Mr Muffin, un spectacle en anglais pour les 6 à 10 ans, présenté par le Teater Refleksion (Théâtre Reflexion) et De Røde Heste (le Cheval rouge) danois

   muffin.jpgUne œuvre  sophistiquée, voire osée, puisqu’elle aborde un sujet rarement traité par le théâtre destiné aux  jeunes : la maladie et la mort. Une  violoncelliste produit une musique atonale, parfois inquiétante et énigmatique, pour nous libérer de notre monde de références habituelles. Un manipulateur de marionnettes, d’une voix très douce et avec un sourire accueillant, nous présente une boîte en carton, la  maison de M. Muffin.
Dès lors nous entrons dans la vie de ce petit rongeur,  Muffin le cobaye, vieilli et fatigué.  Il  a pris du poids et se déplace difficilement. Il réfléchit sur le passé,  évoque les moments de grand bonheur et nous rassure qu’il est bien préparé pour l’inévitable car il voudrait enfin se reposer.   Le manipulateur donne à ce petit morceau de fourrure délabré, une présence presque humaine. Avec ses mouvements de la tête et le rythme de ses réactions, le petite bête, blottie dans les bras de son manipulateur, semble faire partie de ce  corps qui le tient, le protège et parle à sa place.
Malgré des moments mélancoliques, le spectacle est réussi; les concepteurs font sentir que la vieillesse et la mort sont les mouvements inévitables de la vie, et qu’il ne faut pas en avoir peur. Ainsi, lorsque la petite boule de fourrure ne réagit plus, nous sommes émus mais pas étonnés.  Tous les enfants étaient touchés par cette leçon de vie qu’ils avaient peut-être déjà rencontrée dans leur propre quotidien.  Le côté didactique du théâtre jeune public est  toujours présent et  aurait pu finir par gêner certains mais ici le sujet est traité lavec simplicité, et une grande sensibilité, et l’on  évite volontairement d’infantiliser les jeunes spectateurs qui  l’ont bien senti.   

 

Alvina Ruprecht
Spectacleprésenté dans les ateliers du Musée de la guerre à Ottawa, dans le cadre du  Festival international jeune public, du  26 au 28 mai.

Entre ciel et chair

Entre ciel et chair, mise en scène de Clara Ballatore d’après Une passion – Entre ciel et chair de Christiane Singer.

laine1.jpgParis, Île-Saint-Louis, XIIe siècle. Héloïse, une jeune élève brillante de dix-huit ans, rencontre son précepteur, Abélard, un philosophe réputé. Ils se reconnaissent instantanément et s’éprennent l’un de l’autre. Leur passion est aussi intense que fulgurante.
Mais Héloïse tombe enceinte, et les amants décident de se marier secrètement. Malheureusement, il ne leur sera plus permis de se voir : plein de rage et de haine, Fulbert, l’oncle et tuteur d’Héloïse, décide de faire châtrer Abélard. Et tandis que lui voit sa carrière ecclésiastique ruinée à jamais,  elle doit se retirer au couvent et prendre le voile. Cette histoire d’amour contrarié et tragique n’aurait peut-être pas autant marqué les esprits sans la cruauté démesurée de la punition, ni sans la correspondance des deux amants qui l’a définitivement ancrée dans la littérature.
Il y a quelques années, c’est Christiane Singer, écrivain dont l’œuvre est baignée de spiritualité, qui donnait la parole à l’Héloïse au soir de sa vie. La mise en scène de Clara Ballatore restitue l’austérité toute monacale autour de l’Abbesse du Paraclet : point de décor hormis deux chaises. En simple robe de bure blanche, Héloïse se confesse et sa voix trouve un écho auprès du contrebassiste. Amante abandonnée par un homme qui se retira et se réduisit au silence, elle fait retour sur son existence, aujourd’hui où elle est enfin soulagée par l’abnégation.
Héloïse est celle dont le désir de jouissance, si atypique pour une femme bercée par la scolastique, n’était en fait que le symptôme de son amour de Dieu. Une femme exceptionnelle dont le talent et l’érudition trouvèrent leur source dans la sensualité. Si le texte est magnifique, il n’est toutefois peut-être pas assez vivace et suffisamment adapté à la scène pour maintenir le public  en haleine durant une heure quinze. Christelle Willemez, qui campe une bien belle Héloïse, surjoue un peu son personnage. Un hommage sincère à l’alliance du sacré et de l’érotisme, pour le meilleur et surtout, pour le pire.

 

Barbara Petit

Théâtre Aire Falguière, jusqu’au 1 er juin.

Tout ce qu’il nous reste de la Révolution, c’est Simon

Tout ce qu’il nous reste de la Révolution, c’est Simon, un spectacle imaginé par le collectif L’Avantage du Doute, conçu par Simon Bakhouche, Mélanie Bestel, Judith Davis, Claire Dumas, Nadir Legrand.

simon.jpgRien d’autre sur la scène que quelques chaises et un petit canapé rouge foncé un peu affaissé; on entend, avant le début du spectacle, l’enregistrement de témoignages d’hommes et de femmes à propos de mai 68, (et qui a servi à constituer le texte du spectacle) que la majorité du public assez jeune n’a pas évidemment pas connu: amour, sexualité, luttes sociales, vie artistique, engagement et utopie politique, etc.
Les auteurs du spectacle ont recueilli ces témoignages auprès de proches parents et amis, mais aussi de lycéens de 2010: ils ont aussi filmé un adorable petit gamin, assis très à l’aise sur un canapé qui lui donne aussi sa version des faits.

Ce qui nous reste des années de lutte et l’exploration de ce passé proche mais qui ne cesse de s’éloigner, c’est le personnage de Simon, en l’occurrence Simon Bakhouche, comédien- que l’on a pu voir jouer  avec  notamment Rodolphe Dana, et image du père des jeunes comédiennes qui l’entourent. Avec,  au début, histoire de se remettre dans le bain, une chanson de Janis Joplin passe en boucle.
C’est une mise en abyme de mai 68, avec ce que cela suppose de nostalgie, d’humour mais aussi de slogans et  de brèves de comptoir. Il y a, entre autres, une démonstration de coup de matraque sur un œuf, un yaourt, un melon et un casque de moto, mais aussi des récits, des engueulades de couples mêlées à des considérations politiques aussi ridicules que comiques…
La question de l’héritage a du bon quand on la pratique de façon aussi iconoclaste, et aussi drôle. Avec un sérieux et une conviction incroyable: il faut dire que c’est mis en scène et joué à la perfection par  Simon Bakhouche, Mélanie Bestel, Judith Davis, et Claire Dumas.
Il y a aussi un beau petit film en noir en blanc où l’on retrouve Simon et sa compagne d’alors, comme ils disent, devisant tous les deux sur la liberté de l’amour et la conception du couple, et cerise sur le gâteau l’histoire,  qui résonne comme une fable, de Simon très jeune (vraie ou fausse, ou les deux mais qu’importe finalement),  partant à la recherche de Federico Fellini et errant dans Cinecitta, puis retrouvant enfin le grand réalisateur chez lui.
Cela vient là comme par erreur, mais aussi comme une merveilleuse ponctuation finale à ce spectacle qui ne se prend pas au sérieux mais qui est remarquablement bien fait, à la fois plein de tendresse pour un monde disparu et d’humour ravageur. Et en une heure quinze, tout est dit et bien dit.

Les soirs se suivent mais ne se ressemblent heureusement pas! Après Héraclès et Gabegie 3, cela fait un bien fou de retrouver un théâtre aussi vivant…

 Philippe du Vignal

 P.S. : Ce qu’il me reste à moi de mai 68: un grand moment de liberté, avec ses prises de parole et ses slogans sur les murs, où quelque chose d’évident était en train de basculer, du silence impressionnant du boulevard Saint-Germain sans aucune voiture, mais aussi des lacrymogènes qui envahissaient tout le quartier, et des courses avec les C.R.S./qui n’hésitaient pas à taper sec: je n’ai dû mon bonheur qu’à mes jambes musclées de l’époque.
Je me souviens de la rue Saint-Jacques, en partie dépavée et des platanes coupés à la tronçonneuse boulevard Saint-Michel pour faire barrage.
Je me souviens des affiches sérigraphiées aux Beaux-Arts de Paris par Eduardo Arroyo et plusieurs des peintres du groupe des Malassis, et ensuite collées sur les murs.

Je me souviens des grandes assemblées au Théâtre de l’Odéon occupé comme la Sorbonne par de très jeuens manifestants, et de Jean-Louis Barrault le directeur de l’époque, viré sans ménagement par le pouvoir gaulliste pour les y avoir autorisées.
Je me souviens des tout débuts de la pilule anticonceptionnelle comme on disait alors.  Je me souviens aussi de  Jean-Paul Sartre, embrassant une belle jeune femme- un dimanche dans une porte cochère de la rue du Dragon déserte où  j’habitais alors avec ma fiancée.
Je me souviens de Daniel Cohn-Bendit, alors étudiant à Nanterre qui habitait dan un pavillon face à celui de mes parents à Houilles et.. que, bizarrement, je n’ai jamais rencontré, alors que je retrouvais, quelques années plus tard, son ami  commun du fameux trio avec Alain Geismar et lui, Jean-Claude Sauvageot, professeur  l’école des Beaux-Arts d’Orléans où j’enseignais.
C’était hier, et il y a déjà presque la moitié d’un siècle.

 

Philippe du Vignal

Théâtre de la Bastille jusqu’au 12 juin à 19 h 30

L’Iceberg


LIceberg de Nicolas Darrot, conception et installation de Nicolas Darrot, sculpture de Milan Jancic et Pascal Larus, musique d’Etienne Charry.

  photo21.jpgNicolas Darrot est un jeune artiste , passionné par les insectes et les animaux ; le spectacle de petites marionnettes qu’il présente dans le studio de Chaillot a pour origine une gravure médiévale représentant Le Banquet des Justes ou Repas de l’Apocalypse,  où les hommes sont affublés de têtes d’animaux. La bouche des Justes assumant, dit-il, « une fonction sociale de formulation du langage et une autre plus bestiale d’ingestion »; la seule différence entre humains et animaux étant évidemment  la parole.
Imaginez une salle sans éclairage autre que de petits spots  pointés sur une sorte d’iceberg translucide de forme ovoïde de cinq mètres environ où,  juchés sur le dessus, un ours polaire d’une trentaine de centimètre discute avec un scientifique; ils attendent en fait du ravitaillement qui leur permettra de survivre. Une petite vieille habillée d’une cape , dont la voix fait davantage penser à un croassement, est venue leur rendre visite.
Et,   un peu plus loin, une table où des animaux dinosaures ou pléthiosaures  qui  jouent de la basse et du synthé, accompagnent un chanteur. Sur les parois de l’iceberg translucide d’où sourd une lumière bleutée,  sont aussi projetés des nuages et des des vagues. Les  marionnettes des personnages sont animés par un ensemble très sophistiqué de tiges métalliques commandées à distance par un ordinateur pour un cycle de vingt cinq minutes.
On ne comprend pas toujours très bien ce qu’ils disent , ils parlent même trop vite ou bien se mettent à chanter, qu’ils soient humains ou  animaux préhistoriques qui ont un peu de mal à jouer de leurs instruments inadaptés à leurs membres mais qui semblent accepter cette inaptitude. Mais très vite, on est pris par ce monde étrangement poétique où les repères normatifs disparaissent.
L’installation de Nicolas Darrot participe d ‘une sorte de réflexion poétique sur l’ homme, l’animal et le cosmos , si on a bien compris les choses; c’est en tout cas une petite merveille d’invention et de sensibilité plastique et dramatique, puisque chaque personnage la voix d’un comédien parfaitement synchrone avec l’articulation de sa bouche; on peut, baigné dans la musique électronique d’Etienne Charry, s’approcher au plus près des marionnettes ou les regarder, assis, d’un peu plus loin. Ni le temps ni l’espace ne sont vraiment situés mais, en tout cas, la vision pendant  cette petite demi-heure de ces  personnages ne peut laisser indifférent et suscite  une réflexion philosophique, et sur la survie de l’humanité, et sur nos lointains antécédents animaux… Bref, même si cette installation théâtrale au sens premier du terme,  peut générer une certaine angoisse, elle est aussi fascinante de beauté.
Pour enfants, aussi? Oui, l’association  humains / corps d’animaux au théâtre comme dans les fables  n’est pas nouvelle, et  remonte à l’Antiquité, ( les Egyptiens, les Grecs, les Latins comme  les  Indiens dont notre bon La Fontaine s’est inspiré, etc…)  et elle n’a jamais cessé de nous interroger pour notre plus grand plaisir. L’Iceberg de Nicolas Darrot  est une belle réussite qui ne draine cependant pas les foules:  raison de plus pour aller voir cette installation… L’entrée est libre et gratuite:  vous pouvez arriver quand vous voulez  ( mais mieux vaut venir au début du cycle) et vous pouvez aussi ressortir quand vous vous voulez.

 

Philippe du Vignal

Théâtre National de Chaillot au Studio, jusqu’au  19  juin du mercredi au samedi. Nicolas Darrot est représenté par la galerie Eva Hober.

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Théâtre jeune public. Hansel et Gretel



Hansel et Gretel du Gruppe 38 (Danemark), au Festival International pour jeunes publics, ( 8 ans et plus) .

hanselgretel2.jpgL’art du conte offre des possibilités inépuisables; quand bien même nous connaissons tous cette histoire de méchants parents qui abandonnent leurs enfants dans la forêt pour les faire récupérer par la  sorcière cannibale, ces acteurs danois en ont fait une création scénique qui a tenu la salle en haleine.  Ils ont visé les enfants moins jeunes bien sûr puisque leur lecture du récit s’insinue dans les couloirs les plus troublants de l’inconscient, mise en évidence par la débrouillardise de Hansel, et les forces mystérieuses et troubles qui se cachent dans la nuit.

      hg.jpgAu centre de ce conte d’horreur pour jeunes, une magnifique comédienne déjà grisonnante, une belle grand-mère prenait possession de l’espace et réussissait à s’imposer malgré tout l’attirail technologique qui l’entourait.  Enveloppée de tissu blanc et délicat comme un ange débarqué d’un autre monde, elle semblait flotter derrière ces pans de ouate semi-transparents, tout en étant juchée sur une construction en métal. Alors qu’elle nous racontait son histoire- parfois en prose, parfois en vers -  son corps devenait un écran de cinéma sur lequel la scénographie était projetée pour transformer la comédienne en un livre d’images mouvantes.
Les  effets plastiques d’un éclairage dramatique et un paysage sonore effrayant – hurlement de loups, cris de corbeaux, grondements des esprits du mal qui habitent la forêt,-  ont complété la transformation de ce corps spectaculaire, accompagnée d’un musicien souriant qui jouait du clavier en s’empiffrant de bonbons,  comme tous les jeunes pris au piège de la maison de la méchante sorcière. La salle était très attentive et surtout sensible à ce combat de la vie et la mort où les intentions didactiques sont,  malgré tout, surpassées par le travail esthétique.

Alvina Ruprecht

Spectacle présenté au  Musée de la guerre à Ottawa  du 26 au 30 mai.

Théâtre jeune public – Trio pour un p’tit pois

Théâtre jeune public

« Trio pour un p’tit pois », spectacle français de François  Ayerbe   

petitpois.jpgLe Festival international pour jeunes publics  qui a fêté son 25e anniversaire  à Ottawa cette année, a mis  en évidence  le remarquable travail  des troupes  belge, française et danoise.  Jouer pour ce  public particulier n’est pas chose facile: les spectateurs sont à la fois exigeants, impatients,  et parfois très bruyants mais toujours attirés par ce qu’ils ne connaissent pas.
Un des événements maîtres du Festival était « Trio pour un p’tit pois »,  destinée aux tout petits.  Trois acteurs, partiellement saltimbanques mais surtout musiciens, ont produit une  orchestration de sonorités étonnantes assorties de mélodies reconnaissables et de bruitages rigolos, à un tel rythme qu’il faisait bondir les bébés, danser les petits et sourire les adultes.  À côté des  instruments bien connus comme des guitares, saxophones, banjos, trompettes, tambours, claviers miniatures, clochettes, sifflets et autres, accessoires mais il y il y avait aussi des gazouillements et des gargouillements.
Chaque « mouvement » de cette composition aussi visuelle que sonore était accompagné d’une petite mise en scène qui renvoyait à un style reconnaissable : la musique western avec accessoires appropriés, des chansons de fêtes d’enfants, des mouvements lyriques, des activités frénétiques du cirque ou de la fête populaire, voire des incantations rituelles avec éclairages mystérieux et coiffes « traditionnelles ». Toute la gamme de possibilités émotives et musicales  se retrouvait dans ce microcosme imaginaire, et ces artistes ont su toucher une corde très sensible chez tous les spectateurs, même les bébés – le public le plus exigeant de tous.  Ce Trio de musiciens/acteurs extrêmement doués, a réinventé le théâtre des petits. Il serait très difficile d’aller plus loin ou de faire mieux. Un moment d’émerveillement!

Alvina Ruprecht


« Trio pour un p’tit pois », au  Festival international des enfants, joué  dans la salle Barney Danson, au  Musée de la guerre, à Ottawa,. 26 au 30 mai.

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