Un mage en été

Un mage en été
D’après Olivier Cadiot
Mi
se en scène Ludovic Lagarde

myra729jniw4a7d.jpgC’est un mariage à trois, une histoire d’amour entre un metteur en scène, Ludovic Lagarde, un auteur, Olivier Cadiot, et un acteur, Laurent Poitrenaux. Une rencontre qui, depuis ses débuts, a donné de beaux enfants : Le Colonel des Zouaves en 1997, Retour définitif et durable de l’être aimé (2003), et Fairy Queen (2004). Le trio récidive avec Un mage en été, créé cet été au Festival d’Avignon (dont Olivier Cadiot était l’un des deux artistes associés). Le spectacle était à nouveau joué ces derniers jours à l’Ircam – Centre Pompidou. Le centre de recherche consacré à la création musicale et à la recherche scientifique était en effet associé à ce projet. Parce qu’Olivier Cadiot a travaillé entre autres avec des musiciens (Georges Aperghis, Rodolphe Burger, Benoît Delbecq) et que sa prose, proche de la poésie sonore, a un tempo musical. Ludovic Lagarde, outre sa fonction de directeur de la Comédie de Reims, travaille à des opéras avec le claveciniste et chef d’orchestre Christophe Rousset, avec le compositeur Pascal Dusapin, avec le musicien et compositeur Wolfgang Mitterer. Et  Laurent Poitrenaux, acteur fétiche de Ludovic Lagarde, dit volontiers d’Olivier Cadiot : « C’est comme si j’avais trouvé dans son écriture un tempo, une musicalité, qui correspond à ce que je cherche à exprimer sur un plateau ». Résultat de cette collaboration fructueuse entre le monde de l’artifice et celui de la plus haute technologie : le comédien a bénéficié des recherches de l’Ircam pour la transformation de sa voix et les effets de spatialisation.

  Laurent Poitrenaux est de nouveau seul en scène pour Un mage en été, un monologue qui flirte avec la performance. Seul dans un espace clos, vêtu d’un smoking blanc, les yeux fermés, les mains en avant, il se concentre. Doté d’une ultrasensibilité, il est tout en perception, captation, respiration. C’est qu’à force d’illuminations, le mage est devenu voyant et sent ce qui échappe au tout venant. Grâce aux jeux sonores et visuels (images sur écran qui rappellent le monde magique de Méliès), tout est suggéré par la voix et la gestuelle. « J’ai le corps de mes idées, je les mime », déclare le prestidigitateur, tandis qu’il nous fait visiter son univers intérieur : d’abord à la plage, où il suit une baigneuse, puis à l’époque gallo-romaine, avant de faire un détour par la case « enfance » et d’imiter Proust, Adorno, Nietzsche, au rythme de la musique du film d’Orson Welles La Splendeur des Amberson ou du single techno de Felix Da Housecat « Frank Sinatra » (il faut mentionner ici les splendides jeux de lumière de Sébastien Michaud). Le pari était difficile : évoquer le mouvement et l’infini dans un espace très circonscrit, tenir en haleine un public durant une heure trente. Un challenge que le comédien a su relever haut la main, les applaudissements finaux témoignant de cette performance remarquable. Mais Un mage en été, ce n’est pas seulement le délire d’un être sous influence qui a des visions. C’est aussi une réflexion sur le pouvoir du langage, les capacités de la parole et du son à suggérer des images. Une réflexion sur l’imaginaire, en somme. C’est encore un hommage au jeu de l’acteur : le comédien n’est-il pas qu’un illusionniste ?On attend avec impatience Un nid pour quoi faire dans quelques jours au théâtre de la Ville !

Barbara Petit

Au Centre Pompidou (grande salle) du 22 au 27 septembre.

En tournée le 30 septembre 2010 au Centre Georges Pompidou (Metz), du 8 au 10 février 2011 au CDDB – Théâtre de Lorient, le 17 février 2011 au Le Nouveau Relax (Chaumont), les 24 et 25 février 2011 au Le Grand R (La Roche-sur-Yon), du 8 au 12 mars 2011 à La Comédie de Reims  CDN, du 15 au 19 mars 2011 au Theâtre Les Ateliers (Lyon), du 23 au 25 mars 2011 au Centre dramatique national Oléans/Loiret/Centre, du 31 mars au 2 avril 2011 au Théâtre des deux rives (Rouen), le 8 avril 2011 au Théâtre de la Madeleine (Troyes), du 12 au 17 avril 2011 au Théâtre de la Manufacture – CDN (Nancy), les 20 et 21 avril 2011 au Trident (Cherbourg), le 3 mai 2011 au Salmanzar (Epernay).


Archives pour la catégorie critique

Oh! Les beaux Jours

Oh! Les beaux Jours de Samuel Beckett, mise en scène de Robert Wilson.

ohlesbeauxjoursautheatrelouisjouvetlandscapegallery.jpg   On connaît bien ce presque monologue, que Beckett écrivit en 61, autrefois magistralement interprété par Madeleine Renaud. Le texte, ce » long ruban de paroles » comme le précise le programme, comporte autant de didascalies que de bribes de discours. Et Beckett ,sur ce point d’une précision absolue! Willie parle, parle beaucoup, des souvenirs de sa vie mais aussi de ses lectures  et l’écrivain/metteur en scène a toujours surveillé de très près l’interprétation de son texte. Beckett disparu, comment s’ est débrouillé Bob Wilson?
  Il a conçu une sorte de rocher aux lames aigües noires , dont la vue est plus satisfaisante au parterre qu’au balcon où l’on voit un peu l’envers du décor qui n’a sans doute pas été conçu à l’origine à Milan pour une salle à l’italienne. Et il y a ces lumières changeantes en fond de scène dont Wilson s’est fait une spécialité jusqu’à l’auto-académisme. C’est très bien réalisé comme d’habitude, et souvent de toute beauté, comme si Wilson s’était d’abord fait plaisir à lui-même, comme depuis déjà longtemps en faisant de la belle image soutenue par d’impeccables effets sonores et vocaux.
   Oui,  mais… L’interprétation de la grande actrice italienne Adriana Asti et de Govanni Batttisti Storti ( Willie) sur le plan de la sensibilité et de la gestuelle comme des expressions du visage est tout à fait remarquable, malgré la direction d’acteurs un peu sèche de Wilson, en partie sans doute due au micro H.F. Là où cela va moins  bien, c’est quand certaines phrases  sont marquées d’un fort accent italien, ce qui nuit à la fois à la fluidité et même à la compréhension du texte, et c’est vraiment  dommage.
  Alors à voir? Peut-être davantage pour ceux qui veulent voir comment Wilson traite Oh! Les Beaux Jours; il y a en  effet un côté exercice de style irréprochable mais un peu agaçant, un peu académique, et  l’on aurait aimé un peu plus de sensibilité beckettienne.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet , jusqu’au 9 octobre.

Chansons des jours avec et des jours sans

 
Chansons des jours avec et des jours sans, cabaret composé de chansons du répertoire de La Prochaine fois je vous le chanterai, conception et direction artistiques de Philippe Meyer.

  Les « casquettes » de Philippe Meyer sont nombreuses; à la fois professeur à Sciences Po, auteur et interprète de chansons et textes avec  Paris la Grande au Théâtre de la Ville, chroniqueur politique à France-Culture le dimanche et animateur d’une des émissions hebdomadaires les plus écoutées de France-Inter: La prochaine fois je vous le chanterai, composée de chansons sur un thème particulier. Ici, c’est une sorte de cabaret de chansons avec sept acteurs de la Comédie-Française: Florence Viala, Loïc Corbery, Serge Bagdassarian, Marie-José Ferdane, Chrisitan Hecq et Félicien Juttner , et un petit orchestre dirigé par Pascal Sangla.
  Ce sont des chansons en général peu connues des années 20 à la dernière guerre mondiale interprétées en solo, duo ou trio, voire en chœur pour quelques unes. Les mélodies de Trenet, Villard, Damia, Fréhel… se succèdent; ce qui frappe, c’est d’abord le plaisir qu’y prennent ces comédiens et le soin qu’il apportent à chacune de leurs interprétations.
  Rares sont ceux, parmi les acteurs, qui n’ont pas été fascinés par la chanson;  surtout chez les actrices: Brigitte Bardot, Delphine Seyrig, Sandrine Kiberlain,  mais aussi bien sûr Mouloudji, Bourvil… Mais pas tellement dans les théâtres officiels comme la Comédie-Française, et c’est, en une heure chrono,  un petit bonheur, fort bien conçu et mis en place par Philippe Meyer.
   Cela se déroule sans à-coup, avec beaucoup d’humour, d’intelligence et de tendresse, comme si les sept comédiens du Français avaient tout d’un coup retrouvé le plaisir d’être sur scène, loin des querelles, des coups sinistres ( le renvoi de Catherine Hiegel) et de la lamentable histoire de la tentative d’O.P.A. sur la maison de la Culture de  Bobigny ( voir les articles du Théâtre du Blog). C’est délicieux comme un bon petit gâteau à l’heure du thé.
   A une réserve près- encore pas  content le du Vignal?- Non, pas tout à fait, on ne voit pas bien pour quoi Philippe Meyer a fait mettre ces micros , et pour les acteurs, et pour les musiciens, si bien que la balance n’est pas très bonne , et c’est un euphémisme… Cette manie contemporaine, est  particulièrement inutile dans une salle de 100 places  comme le Studio, et les voix, du coup, prennent un coup d’uniformité. Et c’est dommage parce que tous les acteurs sont excellents, en particulier, les trois jeunes femmes. Ce serait bien aussi que les titres des chansons  figure dans le programme mais bon…
  Alors à voir? Oui, aucun doute, si du moins vous avez la possibilité d’être dans le centre de Paris  pour 18 heures trente, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Reste à espérer que le spectacle puisse être programmé à un horaire habituel du soir, et pour quoi pas aussi en Province comme on disait ou en Régions si vous préférez… Sinon, vous avez toujours la possibilité d’écouter France-Inter le samedi matin.

Philippe du Vignal

Studio-Théâtre, Galerie du Carrousel du Louvre 99 rue de Rivoli Paris 1er, jusqu’au 31 octobre.

   

La Mère

La Mère D’après Florian Zeller

Mise en scène Marcial Di Fonzo Bo

Avec Florian Zeller, il ne fait pas bon d’être mère. Parce que La Mère en question tient autant de Gaia, l’épouse antique folle de rage qui voulait se venger des infidélités de son mari, que de Clytemnestre, qui finit tuée par son propre fils Oreste. Sauf qu’ici, la raison du meurtre, ce n’est pas l’adultère, mais un amour excessif. Un amour fou, hors norme, possessif et dévorateur, dont on ne pourrait se libérer que par la mise à mort.

Florian Zeller a beau être jeune, sa plume a de la maturité, et il l’a certainement plongée dans l’acide en composant cette nouvelle pièce, qui vient après L’Autre, Le Manège ou encore Si tu mourais.

C’est une histoire à la fois banale mais profonde et glaçante. Celle d’une femme qui se sent délaissée par un mari (Jean-Yves Chatelais) accaparé par sa vie professionnelle ou ses adultères (on ne saura jamais), d’une mère qui s’ennuie atrocement depuis que ses enfants sont partis, surtout Nicolas, le préféré, tombé amoureux et qui l’a abandonnée. L’excellente Catherine Hiegel campe avec maestria une femme dans une solitude intégrale, submergée par sa détresse, et qui place haut la rancœur : « Je n’aurais jamais dû faire des enfants avec toi : l’ingratitude, la lâcheté, la laideur se transmettent… Tu es un homme infect », lance-t-elle à son mari. Elle lui fait même du chantage, menaçant de se suicider, pour qu’il renonce à partir en séminaire. C’est que les ardoises sont salées : le mari a été « un père misérable, un contre-exemple absolu ». Sa fille est « antipathique depuis sa naissance ».

Mais le jour où le fils (Clément Sibony) réapparaît, à la suite d’une dispute avec sa petite-amie, c’est le retour de l’Enfant Prodigue de la parabole. Car la mère est amoureuse de son fils, il est « sa respiration, son souffle », et elle ne veut plus le laisser partir.

« Élodie n’a pas appelé ? » demande Nicolas à sa mère, comme auparavant celle-ci avait demandé à son mari : « Nicolas n’a pas appelé ? ». Effet de miroir, oui, mais de l’autre côté du miroir, c’est moins drôle : pour survivre au quotidien, la mère boit et se gave de petites pilules bleues, ce qui la mènera tout droit à l’hôpital.

Marcial Di Fonzo Bo, que l’on apprécie déjà beaucoup pour son jeu d’acteur autant que pour ses mises en scène, nous montre une nouvelle fois l’étendue de son talent. Avec un décor minimal : un fauteuil, une pile de livres, un tourne-disque, un téléphone, il épingle les affres de la vieillesse mais aussi celles de la vie de famille. Car tout le monde souffre sur le plateau : non seulement la mère, mais aussi le mari, le fils, et même la belle-fille.

L’originalité de la représentation réside dans la répétition des mêmes scènes mais dans deux versions différentes, l’une tragique et pessimiste, l’autre sans préjugés. Si bien que l’on ne sait jamais où se situe la réalité, où se situe le fantasme. Comme cette jeune femme (intrigante Olivia Bonamy), qui incarne tour à tour la maîtresse du mari, la petite-amie du fils, la fille Sarah ou l’infirmière, et qui revient volontiers comme le spectre de l’ennemi à abattre.

Un spectacle brillamment interprété et une mise en scène éclatante. Contrairement à la Mère, le spectateur ne s’ennuie pas une minute. À voir absolument.

Barbara Petit

Au Petit théâtre de Paris (15, rue Blanche 75009) du mardi au samedi à 21h00, Samedi à 18h00, Dimanche à 16h00.

L’inséparable

L’inséparable de Louis Lemire,

L’Inséparable. Un soir en 1759, tout près des Plaines d’Abraham sur la rive sud de la Fleuve Saint Laurent, un jeune général anglais grimpe péniblement jusqu’au sommet de la falaise qui longe la fleuve, et arrive tout essoufflé, près du campement des troupes françaises. Son intention est de rencontrer son adversaire face à face. Nous sommes à la veille de la grande bataille qui va déterminer l’avenir de ce qui va s’appeler le « Canada », en marquant la fin de la présence française dans la région. Le général Wolfe et le Marquis de Montcalm mourront tous les deux mais les deux noms seront gravés dans l’histoire du pays car cette rencontre a marqué le début d’une nation à deux peuples fondateurs : les héritiers de la colonie française et les descendants des premiers pionniers de la Grande Bretagne.


insesparable2259140023std.jpgMais revenons au spectacle. Le jeune général se retrouve, tout d’un coup, nez à nez avec un vieil aristocrat français  un peu arrogant et moqueur. Dans un premier temps, le jeune Wolfe ne reconnaît pas du tout son homologue français et le Marquis de Montcalm se demande qui est ce jeune effronté qui ose le déranger à la veille d’une bataille si importante. Une discussion s’ensuit, chacun découvre l’identité de l’autre et dès cette première révélation, nous nous retrouvons en plein dans un jeu parfois piquant, parfois  au vitriol entre deux figures historiques si différentes : un jeune homme un peu dandy qui se prend trop au sérieux, qui a un sens de sa grande mission au Canada et qui pense mourir comme un héros, au service de sa majesté pour assurer l’intégrité de l’Empire britannique.
A force d’insultes, de jeux de mots, d’échanges verbaux et physique musclés – coups de poing ou d’épée ,  coups de bottes, chaque personnages  se révèle. La joute est essentiellement une comédie croustillante malgré le fond sérieux de l’affaire, une rencontre à la fois brutale et ludique ou chaque personnage symbolise une des cultures fondatrices du pays.
Chacun cherche l’avantage sur l’autre et peu peu nous découvrons la vie personnelle de ces grands messieurs Le Marquis, plus âgé, plus sophistiqué et plus expérimenté fait marcher le jeune Wolfe, comme un chat jouerait avec une souris. En revanche, Wolfe ne se rend pas compte que son adversaire se moque de lui. En fait, le Français déteste ce pays froid et sauvage où les femmes sont laides, les repas indigestes et les uniformes britanniques sans style. Il souffre d’être si éloigné des siens et n’a jamais voulu de cette mission dans le nouveau monde. De son côté,  Wolfe explique que cette mission au Canada est extrêmement importante pour lui alors que le Marquis, lui,  ne rêve que de retrouver sa famille et la Cour de France; mais hélas, trente ans plus tard, la prise de la Bastille sera le signal de la fin cette belle vie pour tout un pan de la société française. .


Louis Lemire a su mettre en valeur la théâtralité d’un dialogue qui aurait pu être d’un ennui mortel. Mais humour pétillant, retours en arrières, présentés comme des sketchs ou les deux acteurs assument plusieurs rôles: toute la pièce révèle la virtuosité du metteur en scène et la finesse d’une  écriture qui a su marier les révélations personnelles et les moments importants de l’histoire canadienne.
Rien de plus drôle mais aussi de plus psychologiquement juste que ce Montcalm travesti en maman britannique dominatrice du général Wolfe, femme ambitieuse qui veut faire avancer la carrière de son fils. Le comédien  qui joue Wolfe a joué avec beaucoup d’élégance et a bien cerné le personnage du héros romantique, affaibli par la tuberculose, qui cherche une mort glorieuse auprès de ses soldats. Wolfe réussit même à convaincre le Marquis, qu’il serait préférable de ne pas s’entretuer pendant cette rencontre nocturne anonyme que personne ne pourrait faire passer à la postérité.

Au lieu de mourir comme un héros sur les plaines d’Abraham, au vue et au su de tous les historiens pour que ce beau moment d’hagiographie théâtrale puisse retrouver son public à l’avenir.
Il y a eu des moments de perte de rythme: la discussion un peu trop lourde  aurait été plus à sa place dans un amphithéâtre : ce qui arrive quand un metteur en scène fait partie de la distribution et perd la « distance » nécessaire pour suivre son spectacle objectivement.

Mais toute la passion revient quand  les comédiens ont entamé leurs grands monologues au moment de mourir. Montcalm annonce même sa disparition glorieuse en langue française pour  donner plus d’émotion à ce moment qui devait entrer dans la postérité: la scène  résonne alors comme le dénouement d’un grand opéra romantique : il ne manquait que la musique de Puccini pour combler le moment tragique de leur mort. .Pas de doute : les Canadiens de toutes les langues, n’exploitent pas assez, les possibilités dramatiques de cette épisode de leur histoire, toujours assez traumatisante pour les uns) mais toujours mal connue par les autres. Un dialogue livré avec beaucoup de panache qui a touché toute la salle où, à l’image d’un Canada , héritier de ces deux cultures, francophones et anglophones se côtoyaient. Alvina Ruprecht  Théâtre de la Cour des Arts  à Ottawa. Photo: Fred Cottroll. L to R: Matthew Romantini, Jerome Bourgaul

 

 Théâtre de la Cour des Arts  à Ottawa.


La Puce à l’oreille

La Puce à l’oreille.de Georges Feydeau mise en scène de John P. Kelly, traduction de  David Whitely

afleainherear.jpgCette nouvelle traduction en anglais canadien  de l’œuvre de Feydeau capte parfaitement  l’esprit à la fois  chaotique et ordonné, et débridé de la farce française. L’Hôtel du Minet Galant devient Le Château des Chasseurs de phoques aux sonorités étranges, et le beau Monsieur Rugby, le Britannique  tombeur de dames, devient le bucheron québécois mal léché « Ti-Coq » qui se promène en hurlant « Tabernac! »  et que personne ne comprend à cause de son accent québécois.

  Le nombre d’accents différents, dont certains étaient vraiment difficiles à situer., prête parfois à confusion. Mais les comédiens s’efforcent de parler avec leur propre version de l’accent  « britannique »  puisque, pour les Anglophones, si on voulait  retrouver l’ambiance de Feydeau, il fallait s’imaginer dans une farce britannique, genre Alan Ayckbourn… un auteur  qui s’est beaucoup inspiré de  Feydeau. Une véritable gymnastique mentale et physique. Quelques  comédiens étaient  peu habitués à ce genre de course effrénée pendant trois heures, (le théâtre anglophone ici ne se joue pas du tout dans ce style) mais le metteur en scène a su prendre en main son équipe et  transformer  ces quatorze comédiens en une seule machine bien huilée qui a soutenu le rythme jusqu’au bout. Travail presque miraculeux, vu la difficulté de l’entreprise.   

flea226384621std.jpgA l’acte II, on atteint le  paroxysme de la folie. Tout se passe à  cet hôtel des rendez-vous galants dit « des  chasseurs de phoques » où les clients claquent les portent, filent dans les couloirs, montent les escaliers, surveillent leurs femmes et évitent les maris jaloux. C’est la valse des cocottes avec des messieurs  à leurs trousses et le vieil ivrogne Baptistin qui fait l’amour… avec sa bouteille d’absinthe dans un lit tournant, ce qui permet aux amants de changer de décor en trois secondes. Un dispositif impeccable  pour éviter le  flagrant délit (en français dans le texte ). Un  merveilleux moment de folie et de bonheur. Les trois heures passent trop rapidement. M. Kelly sait nous fait rire et c’est trop rare de nos jours….

Alvina Ruprecht

Théâtre Gladstone, Ottawa,  jusqu’ au 30 septembre.

 

 

À la recherche des canards perdus

 À la recherche des canards perdus  (Petite conférence sur une expérience scientifique pour mesurer la vitesse du réchauffement climatique dans l’Arctique)

 Sans détour, droit dans ses bottes et droit devant lui, Frédéric Ferrer et sa compagnie « Vertical Détour » tentent systématiquement la mise en théâtre de la question du climat. Après Kyoto forever, ou le grand spectacle délirant (et à peu près authentique) de la diplomatie climatique mondiale, il revient à la conférence à l’état pur, débarrassée des ornements fantaisistes de Mauvais temps. Avec le plus grand sérieux documentaire, l’imparable humour propre à la recherche scientifique et l’inévitable ironie qui accompagne la lecture de ce que les médias font des résultats.
C’est obscur ? L’expérience de À la recherche des canards perdus, elle, est très claire. En gros : pour mesurer la vitesse de la fonte des glaces au pôle nord, la NASA a commencé par parachuter de précieuses sondes : perdues. L’idée est venue d’un lâcher de canards de bain en plastique jaune, dont on pourrait suivre la trajectoire dans et sur la calotte glaciaire. Avantages : c’est bon marché, contrairement aux précieuses sondes bourrées d’électronique, c’est quasi indestructible, ça se voit sur la neige. Perdus aussi. Alors ?
Alors, Frédéric Ferrer nous entraîne dans la dramaturgie de la conférence : discours semi-improvisé, illustrations filmées et dessins. Il nous fait renouer avec un (grand) plaisir oublié : celui du discours, de la rhétorique, de la démonstration virtuose et rigoureuse, du « savant fou » et du gai savoir. Le sel de l’affaire? C’est une histoire vraie, et qu’un jour ou l’autre, on ne sait quand (ce qui n’arrange pas la science, qui aime bien les mesures précises), à la fonte des glaciers, vous avez une chance de trouver sur la plage, dans les « laisses de mer », un canard en plastique portant un numéro qu’il faudra joindre pour donner un minimum de réalité concrète à l’expérience. Qui est un échec total. Sauf sur le spectateur.
Effets de la conférence : retour jubilatoire à l’enfance de l’art, au palais de la découverte, bonheur de se sentir si intelligent, et pour rien, encore – leçon d’humilité – . Ça se jouait à Confluences, un lieu plus que fréquentable : ateliers, expositions, débats, théâtre, à la recherche du moteur humaniste parfois perdu.
À suivre. Et à guetter, en complément de programme : Les vikings et les satellites (Petite conférence sur l’importance de la glace dans la compréhension du monde).

Christine Friedel

 Confluences, lieu alternatif, 190 bd de Charonne 01 40 24 16 30

Compagnie Vertical Détour – http://www.verticaldetour.org

Les acteurs de bonne foi

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Pourquoi la comédie ? Pourquoi pas une comédie ? Madame Hamelin, riche parisienne vient marier son neveu avec une gentille bourgeoise de campagne. En attendant le notaire, il faut bien s’amuser : dix pistoles à l’habile Merlin et au petit peuple de la propriété s’ils arrivent à mettre sur pied un petit enchantement rustique. Madame Argante, la partie adverse, pousse des hauts cris – pas de théâtre chez moi !-, une jolie veuve voisine vient troubler les engagements pris, ça tourne à un cruel « jeu de la vérité » entre les domestiques, et les jeunes premiers s’en sortent de justesse, tout déboussolés.
A cette courte pièce, la dernière publiée par Marivaux, peut-être pour les « théâtres de société » des châteaux et demeures, souvent jouée par les troupes d’amateurs (ce qui creuse un peu plus l’abîme du « théâtre dans le théâtre »), Jean-Pierre Vincent lui donne le lustre des grandes pièces sur l’illusion comique. La scène est dominée par l’image d’une main créatrice, chapelle Sixtine habillée en Fragonnard, Merlin pose en Gilles de Watteau, les jeunes gens se bousculent dans la paille façon Boucher, Rousseau et la Lettre à d’Alembert sur les spectacles étoffe le discours de la prude Madame Argante. Jean-Pierre Vincent et son équipe ont voulu, avec ces Acteurs de bonne foi, nous présenter tout vivant un dix-huitième siècle intelligent, désabusé et sensible.
Au bout du compte, la querelle du théâtre n’est pas vidée, ni la lutte des classes évacuée : la Parisienne se sera « payé la tête » de la sérieuse provinciale et des « comédiens sans le savoir » mis en scène dans sa basse-cour. La lucidité cruelle de Marivaux est bien là, dans son obstination à ne jamais oublier le premier moteur de nos actes – l’argent et l’intérêt, le second étant le cœur -, ni les dégâts que les mots peuvent faire dans les âmes. Et il a la malice de nous placer, nous spectateurs, du côté de la Parisienne et de son rire supérieur et indulgent.
Dirons-nous que la représentation manque de légèreté, quand Jean-Pierre Vincent a tout fait pour que le public reconnaisse à la pièce son poids théorique et humain ? La pièce est lestée d’une scène de l’Épreuve, sans compter Rousseau venu renforcer l’argumentation de Madame Argante avec la Lettre à D’Alembert sur le spectacles : rien à redire à ces ajouts.
Mais à force de déplier la pièce (« expliquer »), elle s’étire comme le jeune premier durant un long prologue matinal… Les hésitations des personnages ralentissent le tempo jusqu’à la réalité de temps morts. On se doute que ce rythme est voulu, encore nous laisse-t-il rêver à ce qui aurait pu les faire vivre. Pour le moment il nous manque que ces silences, hésitations, bouderies, rêveries… soit habités.
Trop de nonchalance, ou trop de tension entre des sentiments contradictoires (en effet inscrits dans la pièce) à faire passer. Les jeunes acteurs sont charmants, avec de très jolis éclats, mais… Alors on attend, et on a raison : les deux mères, Annie Mercier de Laurence Roy sont, elles, exemplaires.

Christine Friedel

Théâtre Nanterre-Amandiers, jusqu’au 23 octobre

I Demoni (suite)

 I Demoni de Fedor Dostoïevski,(seconde partie)  adaptation et mise en scène de Peter Stein.

 La journée s’est à peine écoulée que la représentation du spectacle a repris hier à 18 heures. Peter Stein refait sa  petite présentation en conseillant d’être vraiment à l’heure après chaque pause de façon à ce que l’on ne dépasse pas minuit… Il y a eu une certaine évaporation de spectateurs  mais ceux qui sont revenus sont toujours aussi attentifs.
Von Lembke, le nouveau gouverneur et son épouse s’adresse à la population dans un jardin public , puis il reçoit Piotr Stépanovitch qui accuse Chatov de fomenter un complot, et il persuadera ses camarades que Chatov  est en fait un espion. Mais Stavroguine  et Piotr vont se bagarrer, parce que Stavroguine ne veut pas être impliqué dans les intrigues de son camarade. Autre action en parallèle: Vavrara ne veut plus loger Stépane et luin propose de l’argent pour qu’il aille ailleurs mais il refuse. Liza aura une crise nerveuse quand elle apprend qu’il déclare avoir épousé  maria la Boiteuse il y a cinq ans. Situation sociale difficile et Voin Lembke effectue une répression sur les ouvriers. Quant à Stavroguine, très psychiquement  perturbé , il va  se confesser au Père Tikhone d’un crime odieux: le viol d’une enfant de onze ans qui se pendra ensuite;il  lui déclare qu’il veut faire imprimer cette histoire. C’est une belle scène très sobre, traitée par Stein avec  beaucoup de vérité et de sensibilité.
Réception chez von Lembke qui, la vodka aidant, tourne au désastre à cause d’une provocation politique de quelques membres du Cercle, alors qu’on apprend que des incendies ont éclaté dans la ville, ce qui fait fuir tout le monde. Liza , dans le fond, se rhabille: on voit qu’elle vient de faire l’amour avec Stravoguine auquel Piotr, le fils de Stepane  apprend que que Fedka a tué Lebidakine et Maria la boîteuse.
Liza qui a compris la situation s’enfuit pour aller voir les cadavres mais accusée par la foule, elle est tuée. Les membres du Cercle révolutionnaire discutent du sort de Chatov et Pïotr décide de l’exécuter; quant à Maria l’ex amante de Stavroguine, elle revient chez son époux Chatov… pour accoucher. Piotr lui arrive chez Kirilov pour lui faire endosser la responsabilité du meurtre politique en lui réclamant la lettre promise; ce qu’il refuse mais Kirilov finalement se suicide.
1337972252.jpgPar ailleurs Stravroguine, ravagé, revoit Dacha mais décide de la quitter  et se suicidera peu après d’un coup de revolver. Quant au pauvre Stépane, on le retrouve agonisant ou presque dans les ruines; Varvara le fait allonger; il s’avouent leur amour  mais Stépane meeur aussitôt Stépane meurt aussitôt.
II y a une grande  différence de qualité avec  la première partie, comme si Peter Stein avait mieux situé les enjeux. Et, à part le début , pendant la réunion dans le jardin public qui traîne, le reste des scènes est beaucoup plus fluide, et dramatiquement beaucoup plus intéressant. Les scènes d’amour en particulier sont très  bien traitées et il y a comme un crescendo :  liaison entre Liza et Stravoguine, accouchement brutal de Maria, assassinats politiques, mort de Stépane et enfin suicide de Stravoguine.
Certes, bien des scènes auraient mérité un élagage. Mais Peter Stein semble beaucoup plus à l’aise,  et en particulier les éclairages  sont beaucoup plus fins. Cela dit, il aurait pu nous dispenser des mètres cubes  de fumigènes éclairés de rouge sang pour figurer l’incendie, ce qui fait vraiment vieux théâtre. Mais la dernière heure quarante est vraiment de tout premier ordre. Il y a enfin! un véritable rythme dramatique qui se met en place. Et les comédiens  comme chauffés sont encore plus fabuleux , avec un côté jeu de cinéma tout à fait séduisant et singulièrement efficace. Là , on retrouve le grand Peter Stein.

Alors que faire? To go or not to go? Si vous êtes un fana inconditionnel  de Dostoïevski, pourquoi pas… Avec  de très grandes réserves sur la première partie qui ne méritent pas vraiment le déplacement. (On vous aura prévenu).
Pour la seconde, pourquoi pas, en sachant que cela dure plus de six heures: alors, mieux vaut avoir raiment envie d’y aller et ne pas être fatigué si l’on veut suivre le scénario quand même compliqué.
Ou encore, si vous n’êtes pas certain de tenir le coup, arrivez à 21 h 45 après la pause, pour la dernière partie et demandez gentiment (ou ne demandez rien) s’il ne reste pas une petite place. Vraiment les dernières scènes sont très belles… Mais on les aura  bien méritées!

Philippe du Vignal.


Odéon-Ateliers Berthier ; encore deux intégrales samedi 25 et dimanche 26 de 11 heures à 23 h 30 environ. Puis, un peu partout en octobre, dans plusieurs villes italiennes:Prato, Reggio d’Emilie, Pordenone et Turin Voir le site: www.idemoni.org

I Demoni

 

 

I Demoni de Fedor Dostoïevski, (première partie), adaptation et mise en scène de Peter Stein. ( En italien surtitré)

 

lesdemonstheatredostoievski.jpgLe grand Peter Stein, après avoir dirigé la Schaübuhne pendant quelque dix sept ans, s’est installé près de Rome et il revient  dans la grande salle des Ateliers Berthier qui lui convient parfaitement, lui qui a fait autrefois des études d’histoire de l’art et qui aime tant imaginer des situations dans un grand espace donné. Comme, entre autres, dans cette magistrale version de l’Orestie d’Eschyle que nous avions vu et à Bobigny, puis à Maubeuge en russe, ou dans La Cerisaie.
Peter Stein, tout de noir vêtu, vient, avant le spectacle, calme et déterminé dire quelques mots au public pour lui dire qu’il tient absolument à nous faire partager sur une scène l’amour qu’il a pour le célèbre roman de Dostoïevski (qui a toujours attiré les metteurs en scène). Peter Stein qui aime bien les spectacles longs, annonce tout de suite la couleur: six heures de spectacles avec deux petites pauses et 45 minutes d’entracte!
Ce qu’il ne dit pas, c’est la méfiance qu’ont eu les directeurs de théâtres italiens pour ce genre de performance, et on peut les comprendre. Il n’y a pas vraiment de décor. Mais c’est très bien. Un grand canapé revêtu de tissu ocre, deux tables  et quelques banquettes et chaises rustiques en bois , et un piano droit noir. Et quelques murs sur roulettes avec des accessoires.
De chaque côté de la scène , deux grands châssis blancs avec deux entrées sans porte.Au fond un rideau noir, et des projecteurs et rampes lumineuses apparents. Sur le devant de la scène un petit praticable. Rigueur géométrique, intelligence de l’espace, et volonté évidente de s’en tenir au seul texte et à son interprétation. Pour les lumières: tubes fluo de couleur et projecteurs halogènes blancs: autant dire tout de suite que  ni Peter Stein ni  Joachim Barth, le créateur lumière ne font dans l’effet: c’est un parti-pris mais les personnages se détachent bien, trop peut-être… un peu perdus sur cette grande scène bétonnée. Nous vous épargnerons la totalité du scénario du célèbre roman, trop long et surtout trop compliqué à résumer;  sachez simplement que cela se passe dans une petite ville de la province  vers 1870, au moment où le servage est en train d’être aboli; on attend l’arrivée d’un nouveau gouverneur, et celle de Nikolaï Stravoguine, jeune homme assez imprévisible  qui doit chez sa mère Varvara Pétrovna, veuve d’un riche propriétaire foncier qui vit avec Stépane Trofimovitch Verkhovenski, ancien précepteur de Nikolaï. Le jeune homme appartient à un cercle d’idées progressistes où il va se bagarrer avec Gagarov. Et sa mère décide alors de lui faire épouser  Liza, la fille de Prasconia, l’une de ses amies.
Prasconia lui raconte qu’au cours d’un voyage en Suisse, Nicolaï et Liza n’ont cessé de se disputer, et que Nikolaï  montre beaucoup de sympathie pour Daria, une jeune femme proche de Varvara qui veut alors marier la jeune Daria à Stépane qui pourrait,  ou presque, être son père. Stépane, angoissé, se confier à son ami Lipoutine, ingénieur qui est un nihiliste convaincu et adepte du suicide. Il y a aussi Grigoreïev qui croise Kirilov et lui confie ses idées sur le suicide, avant de se rendre chez Chatov et qui déclare sa haine profonde pour Stravoguine, lequel aurait eu une liaison avec la femme de Chatov. Liza arrive, avec sous le bras un dossier de projet d’édition qu’elle présente à Chatov; Varvara encontre une jeune femme boîteuse qui se révèle être la sœur de Lébiadkine…Prasconia surgira en accusant Varvara de compromettre sa fille Liza dans un scandale: Stravoguine aurait épousé la boîteuse…
Voilà: vous avez une idée si vous avez un peu oublié le roman, de la complexité du scénario où nombre d’actions secondaires qui s’encastrent les uns dans les autres. Bien entendu, il y a quelque personnages centraux comme Nicolaï Stravoguine, Varvara ,Stépane, et dans une moindre mesure, le Gouverneur et sa femme. Reste à savoir comment Peter Stein est arrivé à maîtriser ce fleuve  de situations et à faire d’ une suite de chapitres et surtout de dialogues romanesques où il faut se plonger, comme le font les lecteurs fanatiques de Dostoïevski. C’est comme toujours chez le metteur en scène allemand, d’une rigueur absolue sur le plateau et il possède une remarquable direction d’acteurs. Il y a 26 comédiens! Qui, certes, ne sont pas tous aussi exemplaires mais l’ensemble de la distribution est très crédible et il faut citer particulièrement les remarquables Ivan Alovisio ( Nikolaï), Maddalena Crippa (Varvara) , Elia Schilton ( Stépane) et Pia Lanciotti ( Maria ).
Bon cela dit,  il y a trop de différences profondes entre un dialogue inclus dans un univers romanesque et celui qui peut exister sur un plateau de théâtre. C’est une question d’espace, de temps mais aussi d’énonciation. Peter Stein , quand il présente le spectacle au public ne craint pas les syllogismes:  » Si l’on veut reraconter le roman, alors c’est clair, on a besoin de temps ». Sans doute,  mais faudrait-il encore s’entendre sur ce fameux  » temps  » qui ne peut être en rien celui de la vie quotidienne, et ce qu’avait bien compris encore le tout jeune Bob Wilson quand il avait monté Le regard du Sourd en neuf heures Isoler les dialogues d’un roman comme ceux des Possédés pour arriver à en faire sinon une pièce du moins un objet théâtral, c’est comme le disait Vitez,  un peu naïf. Il y faut beaucoup plus, quitte à commettre des infidélités…Et, mises bout à bout  ces dialogues à deux voire à trois personnages ne sont pas désagréables à regarder, on ne s’ennuie pas vraiment mais c’est quand même très long et très bavard !

  Même si les acteurs, répétons-le sont excellents, et ont de beaux costumes… Les scènes les plus réussies- mais rares- sont celles de groupe, où il a une véritable harmonie et là on retrouve le grand Peter Stein. Mais pour le reste, cela ne fonctionne pas vraiment! En fait, ce qu’il a raté, c’est la mise en place d’un fil rouge et d’une durée théâtrale, bref pour faire court, d’une  dramaturgie. Et comme les panneaux du surtitrage- très bien fait- sont beaucoup trop petits, le public en haut des gradins, avait quelque mal à le lire, et  donc à se retrouver dans cette intrigue complexe. Ce qui n’arrangeait  pas les choses…. Du coup, l’ensemble de cette mise en scène a quelque chose  d’assez statique, d’aseptisé, de trop propre sur elle, et l’on ne voit pas bien-et même pas du tout- c’est la folie de ces personnages qui envahit le roman, cette folie qui agite aussi bien Stravoguine surtout mais aussi Kirilov, Chatov comme Maria la boîteuse. Certes , l’on parle de suicide, de monde sans Dieu, de nihilisme, d’extrémisme révolutionnaire: autant de leit-motivs du roman que l’on ne retrouve guère dramatiquement gérés dans cette mise en scène.
A part quelques rares moments, comme cette scène de duel à la fin de cette première partie où ,enfin, vie et mort semblent alors posséder une vraie signification. Mais où sont passés ces Démons ou ces Possédés comme l’annonce le titre? Cette première partie est donc assez  décevante. Le public-pas jeune, jeune- a applaudi poliment mais sans grande chaleur… Il faut être un grand homme pour savoir résister au bon sens, écrivait Dostoïevski. Nous ne sommes pas un grand homme mais nous résisterons au bon sens qui consisterait à en rester là , et nous vous rendrons compte de la seconde partie qui a lieu demain mercredi.

 

Philippe du Vignal

 

Odéon-Théâtre de l’Europe/ Ateliers Berthier. Jusqu’au 26 septembre de 18 heures à 23 h 30. Pas de représentation aujourd’hui en raison de la grève. Relâche vendredi. Intégrales samedi 25 et dimanche 26.
Note à benêts: dans ce cas, l’intégrale dure quand même douze heures entracte compris.

 

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