Trois pièces cuisine

Trois pièces cuisine de Carole Fréchette et Dominick Parenteau-Leboeuf, mise en scène par Pierre Vincent.

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La Compagnie Issue de secours qui s’est établie à Villepinte à la Ferme Godier a présenté pour quelques représentations au théâtre Paris-Villette trois petites pièces qu’elle a déjà jouées au domicile de spectateurs; Pierre Vincent pense en effet, et avec raison, que les rapports comédiens/ public et les codes imposés depuis des siècles  ne sont plus les mêmes et donnent une autre dimension aux oeuvres: le cadre est très intime,  l’espace scénographique doit être réduit à l’essentiel,la proximité modifie considérablement le jeu,le répertoire et le format ( espace/temps/ nombre de personnages) doit être spécialement adapté,et le public,  limité à deux dizaines de personnes qui se connaissent en général de près ou de loin, est plutôt local, c’est le maître et/ou la maîtresse des lieux qui servent d’ouvreuses, et chacun apporte de quoi boire ou manger, pour dîner après le spectacle: bref, toutes les vieilles habitudes des théâtres parisiens ou banlieusards sont ici bouleversées, et c’est tant mieux…
Serial Killer est une création de l’auteure québécoise maintenant bien connue en France Carole Fréchette qui ne l’avait  pas encore vue mise en scène; cela raconte, au cours d’un repas d’un jeune couple,  la dégradation progressive de leurs amours qui paraissaient pourtant solides, bien que ces deux jeunes gens ne se connaissaient pas depuis très longtemps. C’est d’abord écrit dans une  belle langue, à la fois précise et mordante,  où rien des sentiments n’est éludé, comme une sorte d’autopsie prématurée d’un amour qui commence  à s’effilocher, à cause d’on ne sait pas trop quoi, probablement l’usure du quotidien et une relation peut-être fondée sur quelques malentendus. C’est un peu, comme à l’envers, la si savoureuse Demande en mariage de Tchekov. La scénographie de cette cuisine, toute en polystyrène et mal fagotée,  ne vaut pas un clou mais, qu’importe, pendant cette petite demi-heure,  c’est un vrai plaisir théâtral que nous offrent Nathalie Bastat et Michel Aymard, bien dirigés par Pierre Vincent.
Les deux  petites pièces de Dominik Parenteau-Leboeuf: Vices cachés et 3 1/2 -en réalité un monologue pour chacun des deux comédiens- ne sont tout à fait de la même qualité d’écriture. Peut-être aussi, le monologue, en général plutôt inclus dans un pièce, qui est une très vieille particularité du théâtre occidental,et qui est vite devenu au siècle précédent ( cela fait toujours drôle de dire cela!) jusqu’à investir un peu trop le paysage théâtral, ne trouvait  pas vraiment sa dimension  quand  il prend le ton d’une confidence dans une cuisine; il y faut sans doute un peu plus de distance, alors que le dialogue à deux ou trois fait  souvent merveille, quand, bien entendu, il est adapté au lieu.
Le théâtre d’appartement, qui suppose la maîtrise de bien des paramètres et en particulier le choix des pièces, offre encore de belles opportunités aux compagnies. je me souviens d’un très beau petit spectacle ( dont un  Courteline me semble-t-il) à Villeneuve d’Asq monté par Pierre-Etienne Heymann, et d’une très réjouissante et évidemment déjantée séance Tupperware , écrite et mise en scène par Hervée de Lafond et Jacques Livchine dans une maison ancienne à Montbéliard.
A voir, oui, si vous voulez découvrir cette petite pièce de Carole Fréchette.. et si vous habitez  dans le coin…

 

Philippe du Vignal

 

La Ferme Gôdier 1 ter bd L. et D. Casanova 93420 Villepinte t: 01-43-10-13-89


Archives pour la catégorie critique

John Gabriel Borkman.

John Gabriel Borkman de Henrik Ibsen, mise en scène de Thomas Ostermeier.

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La pièce fait partie d’un quatuor composé de Solness le constructeur, Le petit Eyolf et Quand nous nous réveillerons d’entre les morts, quatuor beaucoup moins joué qu’Hedda Gabler ou Maison de Poupée que l’on peut voir presque à chaque saison. Et dans chacun de ses drames, le personnage principal est un homme plus très jeune qui réfléchit à son passé professionnel, architecte, philosophe, sculpteur.. John Gabriel Borkman appartenait, lui, au monde de la banque mais à la suite d’une faillite, il a été condamné et incarcéré plusieurs cinq ans- ce qui est devenu plutôt rare de nos jours…
Avec des conséquences dramatiques pour sa famille.En effet, Gunhild a mis à l’abri du scandale Erhart leur fils en le faisant élever un temps par sa soeur jumelle El
la Renthiem que Borkman a autrefois beaucoup aimée. Borkman sorti de prison vit dans un étage supérieur de la maison où habite Gunhild, sans la voir… Maison qui appartient à Ulla. Un beau soir, Ella vient rendre visite à sa soeur qu’elle n’a pas revue depuis des années et lui annonce qu’elle est condamnée à brève échéance ; elle voudrait qu’Erhart vienne auprès d’elle pour l’aider pour l’accompagner le peu de temps qui lui reste à vivre. Borkman, homme déjà âgé et sans doute quelque peu cassé par ses années de détention rejoindra  alors les deux soeurs pour essayer de se concilier Erhart qui n’est plus le petit jeune homme qu’ils ont connu, même s’il est encore étudiant. Il a sa vie personnelle maintenant et entend bien échapper à cette O.P.A. familiale où il ne se reconnaît pas.
Borkman  en effet, n’a rien d’un héros exemplaire, et l’on apprend qu’il a sacrifié sans beaucoup de scrupules son amour pour Ella pour pouvoir accéder à un poste de tout premier ordre, en d’autres termes qu’il l’a vendue à un homme qui la voulait . La grandeur d’un homme  se mesure souvent à ses renoncements et, là,  Borkman ne vaut pas très cher… Quand Borkman, après s’être réconcilié  avec Ella- ce que l’on peut avoir du mal à admettre, il comprendra trop tard que sa vie aura finalement pris l’allure d’un magnifique ratage malgré quelques années de réussite flamboyante. Mais son coeur usé  n’y résistera pas.
Ostermeier avait monté la pièce il y un peu plus d’un an au Théâtre national de Bretagne.Et sa mise en scène, comme celles des précédents Ibsen qu’il avait créés,  est d’une grande maîtrise; c’est ,d’abord,  un directeur d’acteurs exemplaire et la distribution est de tout premier ordre, jusqu’aux personnages secondaires, notamment Josef Bierbichier ( Borkman, Kirsten Dene ( Gunhild) , Angela Winkler (Ella) et Et Sabasteine Schwarz ( Erhart). Ostemeier sait donner un rythme, ce qui manque le plus souvent à ses confrères français, et une crédibilité  immédiate aux images qu’il créée, dès le moment où les personnages entrent sur scène. C’est presque magique et donne à tout le spectacle une  grande qualité, que la pièce aux allures de mélo- ne possède sans doute pas, malgré de très beaux  dialogues sur la fin …

 Mais cee n’est ni Hedda Gabler ni Maison de Poupée et les enjeux de la pièce ne sont plus ceux qui nous préoccupent actuellement, en ces temps de crise financière mondiale. Par ailleurs on ne voit pas vraiment la nécessité de mettre un plateau tournant pour changer un décor d’une grande rigueur où il n’y a qu’une table et quelques sièges,pour un autre où ne figurent qu’un petit canapé , un fauteuil et une chaise. De temps à autre, le plateau est envahi d’écharpes de fumigène, sans aucune nécessité dramaturgique. A ces réserves près, Ostermeier, par ailleurs , directeur de la Schaubühne de Berlin , reste un bon metteur en scène . Alors à voir? Oui , si l’on est un inconditionnel d’Ostermeier mais très franchement ,si c’est toujours réconfortant de voir un spectacle bien monté , la pièce d’Ibsen , surtout pendant la première demi-heure assez ennuyeuse, ne mérite sans doute pas le détour…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Odéon; c’était jusqu’au 11 avril et ensuite en tournée

 

John Gabriel Borkman

John Gabriel Borkman -Odéon Théâtre de l’Europe d’Henrik Ibsen, mise en scène Thomas Ostermeier, Schaubühne de Berlin

« Vous ne sauriez mieux servir la société qu’en monnayant le métal dont vous êtes faits ». Cette phrase d’Ibsen résume la conviction de John Gabriel Borkman, banquier déchu enfermé chez lui depuis huit ans, après des années de prison. Il croit avoir fait le bien autour de lui, avoir développé l’industrie, créé des emplois, mais avoir été trahi par son associé qui lui a volé la femme qu’il aimait. Celle-ci, Ella, dont il a préservé la fortune, qui a élevé son fils Erhart et entretenu sa femme qui est sa sœur jumelle, revient le voir dans son exil volontaire, lui crie sa douleur : « tu as tué l’amour en moi ». Le jeune Erhart qui est l’objet de la passion quasi amoureuse de sa mère et de sa tante qui veulent se l’accaparer, fuira le nid de vipères familial avec sa logeuse de dix ans son aînée. L’actualité étrange de cette pièce est servie par la belle maîtrise des acteurs, superbe Angela Winckler en Ella, impressionnant Josef Bierbichler John Gabriel Borkman en particulier. Décidément Ostermeier excelle dans les mises en scène d’Ibsen

Edith Rappoport

DIALOGUE D’UN CHIEN AVEC SON MAÎTRE SUR LA NÉCESSITÉ DE MORDRE SES AMIS

DIALOGUE D’UN CHIEN AVEC SON MAÎTRE SUR LA NÉCESSITÉ DE MORDRE SES AMIS Palais de la Culture de Puteaux de Jean-Marie Piemme, mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre national de Bruxelles


Ce spectacle est programmé par le festival En Seine 09, organisé à Saint-Cloud et Puteaux, qui en est à sa quatrième édition. Les 9 spectacles invités sont sélectionnés parmi « les meilleurs du Off du Festival d’Avignon ». Le titre étrange de la pièce m’avait intriguée et j’avais vu plusieurs spectacles du sage Philippe Sireuil, à l’époque où il dirigeait le Varia de Bruxelles, quand je travaillais à la DRAC de Lille. Malgré une belle virtuosité dans l’articulation du texte de Jean-Marie Piemme, Philippe Jeusette et Faabrice Schillaci qui interprètent le rôle d’un chien culotté qui se rend indispensable à la vie quotidienne d’un portier misanthrope logé dans une caravane, restent à un niveau de café théâtre. Et d’ailleurs, le texte est joué à sa juste mesure. Le public plutôt jeune qui remplit la salle leur fait un bel accueil, je reste sur ma faim.

Edith Rappoport

œuf de Pâques

oeuf.jpg     En guise d’œufs de Pâques, Cette  délicieuse friandise en récompense de votre fidélité.  Vous ne viendrez pas vous plaindre en disant que vous n’êtes pas gâtés… Enfin vous avez toujours le droit de faire vos commentaires. La fréquentation de votre blog préféré  augmente chaque mois. Ce n’est qu’un début, continuons le combat, comme disait autrefois le petit Nicolas….

Philippe du Vignal

 Lettre adressée à Antoine Vitez, (alors directeur du Théâtre National de Chaillot)       

 A Paris, ce jeudi 23 mai 1985.

Monsieur le Directeur, 

Directrice d’un collège de jeunes filles, j’ai assisté récemment à une représentation de « Ubu Roi » afin de me rendre compte de visu si ce spectacle conviendrait aux tendres ouailles dont j’ai la charge. Qu’est-ce que j’ai vu sur la scène même où triompha naguère le grand Jean Vilar? J’ai vu des EXCREMENTS  Mon voisin n’a-t-il pas dit à sa femme: « Tiens, des étrons, les acteurs vont bouffer de la merde » Textuellement. Eh bien non, Monsieur ce sont les innocents spectateurs qui ont été obligés de » bouffer de la merde ». Vous rendez-vous compte, Monsieur le Directeur, que vous faites appel aux instincts les plus vils des spectateurs, ceux-là mêmes que votre mission est d’éduquer  mais que vous vous faites un malin plaisir de corrompre, et cela avec un cynisme peu commun. Pour comble d’horreur, l’un des acteurs s’est dévêtu et a exposé ses FESSES NUES au regard apeuré et horrifié de quelques centaines d’assistants, (1) dont mes deux nièces. L’une d’entre elles fait sa communion solennelle dans quinze jours, l’autre commence son noviciat chez les clarisses de la Fête-Dieu. . Elles étaient TOUTES VELUES.( 2) je suis laissé dire que vous étiez communiste. Ceci explique cela. De ma vie je n’ai jamais  vu pareille chose.
 Monsieur le Directeur, je vous somme de réfléchir avant de continuer votre œuvre diabolique. Il y va de votre âme immortelle. Pensez aux souffrances de Notre Seigneur sur la Sainte Croix, à celles de Sa Très Sainte-Mère. Pensez à Jeanne d’Arc dont l’insigne pureté continue d’être une source d’inspiration pour nos jeunes filles.
 Je vous avertis par la présente que je viens de composer à l’intention du Ministre de la Culture, Monsieur Robert Abirached (3)  dans un mémoire dans lequel je le prie de faire en sorte que les deniers publics ne soient plus consacré à l’étalage sur la place publique de ces nouvelles écuries d’Augias.
 Que Dieu dans son infinie miséricorde vous pardonne le mal que vous faites à notre belle jeunesse française, et veuillez, Monsieur le Directeur, agréer l’expression de mon horreur de chrétienne, et de catholique.
 ( Mademoiselle)   (sic)  X….   Y…, directrice de collège, officier dans l’ordre national des Palmes académique, membre du tiers ordre des franciscaines de Paris.

P.S. Dimanche prochain je réciterai une dizaine de chapelets à votre intention.

Cette lettre manuscrite  authentique est retranscrite telle quelle : fautes d’orthographe et  de ponctuation, sens archaïque (1) , fautes de syntaxe (2),   et erreurs comprises ( 3). Robert Abirached n’était pas en effet ministre mais l’excellent directeur de la Direction des Spectacles;  le Ministre de la Culture était à l’époque  Jack Lang depuis 1981 et qui  le resta jusqu’en 1986.

Avec le couteau le pain

Avec le couteau le pain, texte et mise en scène de Carole Thibaut

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Carole Thibaut avait achevé ce texte en 2004 et n’avait pu le monter qu’il y a deux ans; à part quelques représentations au Lavoir Moderne Parisien, puis au T.E.P., elle le remonte encore à Confluences. C’est l’histoire d’une jeune fille encore presque gamine qui doit subir à la fois d’abord l’autoritarisme monstrueux du père et la bêtise passive de la mère, avant d’être la proie du grand méchant loup en la personne de Norbert, le fils d’un très bon ami de son père qui vient lui donner des leçons de maths. Et qui ferait bien un gendre parfait mais la gamine pense que cette fois-ci, il faut dire stop.. à cette machination familiale où le fameux Norbert a tendance à reproduire le système monstrueux d’oppression qu’elle a dû subir auparavant. Voilà pour la trame de l’histoire qui fait souvent penser aux contes des Frères Grimm ou à ceux de Lewis Caroll.
Carole Thibaut sait admirablement défendre le texte à l’écriture très épurée de Carole Thibaut auteur. Et sa mise en scène est d’une précision absolue pour rendre les arcanes d’un univers à la fois enfantin et proche du cauchemar , d’abord parce qu’elle n’en est pas à son coup d’essai, et qu’elle utilise au mieux les techniques du théâtre d’ombres humaines ou de marionnettes, ( On sait que les choses sont encore plus convaincantes quand on les devine seulement.) mais aussi celles beaucoup plus sophistiquées et tout à fait remarquables de la voix amplifiée et de la création sonore ( Pascal Bricard) ou d’une partition lumière ( Didier Brun),qui sculpte littéralement l’espace et le temps. En fait, tout se passe comme si deux univers se juxtaposaient: celui des parents et de Norbert, et celui de la gamine qui voit les objets de la vie quotidienne comme démesurés: le fusil de papa est gigantesque, les verres de vin sont dix fois leur taille, et la très grande table familiale sert aussi d’espace où les comédiens évoluent la plupart du temps… La scénographie imaginée aussi par Carole Thibaut, femme orchestre, est ainsi intelligemment mise au service de cette charge contre un système parental qui obéit aux normes formatées de la société , qui est en fait très violent, et dont la gamine n’a aucune chance de s’échapper sinon par… la violence.
Carole Thibaut n’accuse personne mais constate la formidable emprise des valeurs familiales, en développant une écriture théâtrale très précise où le pathos n’a pas droit de cité; elle semble œuvrer avec distance, sans avoir l’air d’y toucher,ce qui rend les choses encore plus efficaces. D’autant qu’elle ne commet aucune erreur quant à la direction d’acteurs: Marylin Even, Claude Baqué, Karen Ramage, Charly Totterwitz, et Sarah Espour , en coulisses pour les ombres, sont tous remarquables. Avec une  préférence pour Karen Ramage( la gamine) qui possède une présence et une gestuelle de tout premier ordre.
Le seul léger reproche: Carole Thibaut devrait, dans une aussi petite salle que Confluences, ne pas demander à Claude Baqué de crier autant mais ce spectacle, brillantissime, qui- tant pis, si elle se sent écrasée par la comparaison- possède tant sur le plan dramaturgique que plastique , les mêmes qualités que ceux du grand Kantor. Même simplicité du texte, même maîtrise de la scénographie à la fois du côté du plateau que des accessoires, même intelligent recours aux techniques du son et de la lumière pour renforcer la prise de parole, même qualité du jeu… Espérons que le spectacle se rejouera encore, sur une plus longue série. Surtout, n’hésitez pas à le voir s’il passe près de chez vous. Avec le couteau le pain démontrerait , s’il le fallait encore, que la beauté théâtrale peut surgir de l’horreur humaine!

 

Philippe du Vignal

 

Le texte est publié aux éditions Lanzmann.

 

Théâtre Confluences, jusqu’au 11 avril, ATTENTION , le 11 avril, c’est demain samedi, dans la cadre de la première édition de La Genre Humaine, à Confluences, consacrée à la présentation de spectacles, débats, ateliers, lectures qui ont pour thème l’évolution de la situation des femmes , dans la mesure où le bouleversement des regards, comme dit Carole Thibaut, a suscité des expériences artistiques et humaines radicalement différentes.

Mai 68 est à la fois très loin, et Carole Thibaut n’était pas encore née mais l’on n’en finit pas de mesurer la coupure qui s’est produite en termes artistiques; imagine-t-on un spectacle comme Avec le couteau le pain dans ces années-là? Dans un précédent article, je citais un programme de la Comédie-Française où les actrices du Songe de Strindberg étaient citées sur une liste à part ,après bien entendu , leurs collègues masculins! Bref, on revient de loin…!
Enfin, Dominique Hervieu , Muriel Mayette , Julie Brochen sont directrices de trois des plus grands théâtres nationaux, et on espère de tout coeur que Carole Thibaut qui est candidate à la direction du Centre dramatique de Thionville pourra l’obtenir si on ne lui refait pas le coup fait à Guy Freixes , éliminé après avoir été choisi sur concours à un poste similaire et qui a subi la loi de l’Albanotron ou de l’Elysée, ou des deux, sans aucun ménagement. C’est sans doute ce que l’on appelle en démocratie, le fait de la princesse…

CRIME ET CHÂTIMENT

 CRIME ET CHÂTIMENT  Studio du Théâtre Jean Vilar Ile Saint Denis  d’après Dostoievski, mise en scène de Nikson Pitaquaj, compagnie Libre d’esprit

Nikson Pitaqaj travaille depuis 2000 avec cette compagnie qui regroupe une dizaine d’artistes et mène un travail de programmation et d’action culturelle sur la ville et dans le département. Ils ont 7 spectacles au répertoire. Ils travaillent notamment depuis plusieurs mois sur Crime et châtiment, dont la version finale devrait durer 6 heures. J’assiste à une répétition d’une heure, les scènes où Raskolnikov torturé par la culpabilité vient retrouver Sonia qui l’aime et veut le suivre au bagne, puis celle où il vient avouer son meurtre à sa mère et à sa sœur. Sans costumes et sans décor, avec de simples praticables, les acteurs imposent la force de leurs personnages confrontés à la misère et à la brutalité insensée.

Edith Rappoport

FAIM DE LOUP

Faim de Loup, mise en scène d’Ilka Schönbein, conception, interprétation et manipulation de Laurie Cannac.


Une petite fille sur un immense lit  reçoit un appel téléphonique de sa mère qui lui intime l’ordre de s’enfermer à clef, et de ne pas bouger de la maison. Elle se replie alors sous la couette, en fait surgir un loup, et  se fond dans cette histoire des peurs enfantines.
Il y a des images splendides comme cette dévoration d’un plat de pâtes d’où elle surgit avec une trogne de loup. Ilka Schönbein a trouvé une interprète à sa mesure.

Edith Rappoport

EPILOGUE D’UNE TROTTOIRE

ÉPILOGUE D’UNE TROTTOIRE Ménagerie de verre  d’Alain Kamal-Martial, mise en scène Thierry Bédard, compagnie Notoire

 

Marie-Charlotte Biais dite Marotte, immense comédienne (pourtant modeste), profère ce texte d’agonie, celle d’une prostituée sur un trottoir de Tananarive tabassée par son client dépourvu d’argent au moment où elle réclamait son dû, avec une splendide simplicité. On voit d’abord son masque dans la pénombre proférer une plainte répétitive,  « je ne veux pas croire que j’ai un trou à la nuque et au front , (….) je ne veux pas crever de ces coups qui m’ont morcelée, fragmentée par les coups de pieds, les coups de poings et les coups de caillou  et le sang qui gicle des fissures de la peau… ». Heureusement le plateau s’éclaire, elle est debout, se dresse, elle veut vivre en clamant sa déchéance de pute. La silhouette du client interprété par un beau danseur Joao Fernando Cabral surgit derrière elle par instants pour la brutaliser avec une inquiétante violence érotique. On a peur pour l’actrice, mais la violence est maîtrisée, il faut 2 heures d’entraînement quotidien pour chaque représentation.  Il faut voir la terrifiante beauté de cet épilogue !

Edith Rappoport

XIIIe Prix Europe pour le Théâtre

XIIIe Prix Europe pour le Théâtre

 

Dans le cadre de l’année Grotowski et sous les auspices de l’Institut Jerzy Grotowski, le Prix Europe pour le Théâtre a été accueilli du 31 mars au 5 avril  en Pologne à Wroclaw où Grotowski avait installé, entre 1965 et 1985, son Théâtre Laboratoire. À l’affiche de ce sommet théâtral européen  : le lauréat du XIIIe Prix Europe pour le Théâtre: Krystian Lupa, metteur en scène polonais et les lauréats du Prix des Nouvelles Réalités Théâtrales : Guy Cassiers (Belgique), Rodrigo Garcia (Espagne), Pippo Delbono (Italie), Arpad Schilling (Hongrie), François Tanguy (France).Un palmarès au parfum très  consensuel, politiquement correct, bref, une consécration des artistes labélisés.
Au programme : célébration du maître Grotowski, symposium, colloques, conférences sur les lauréats et  sélection de leurs anciens comme de leurs plus récents spectacles. Les salles, affichant complet, étaient prises d’assaut par un public polonais très nombreux et curieux des nouveautés théâtrales et par d’aussi nombreux invités professionnels du monde entier depuis la Chine, le Japon jusqu’aux Amériques sans compter l’Europe théâtrale au grand complet. La bousculade pour entrer à certains spectacles et, plus spectaculaire encore, la fuite massive des spectateurs au premier entracte de Persona de Krystian Lupa (premier volet de trois heures d’un triptyque de neuf heures qu’il est en train de réaliser) qui ss sont  rués à l’entracte vers les cars qui les ont ramenés en ville.
Après Factory 2, spectacle fleuve de Krystian Lupa, vision caricaturale d’Andy Warhol et de son univers, brassant les clichés et les divagations pseudo philosophiques, puis sa version mystico réaliste des Présidentes de Werner Schwab, Persona, fantasmes érotico – psychanalytiques sur Marilyn Monroe, était cette goutte qui a fait déborder le vase. Très étrangement d’ailleurs ces spectacles contredisaient les honneurs et les éloges faits à Krystian Lupa dont on a pu voir ces dernières années à Paris quelques magnifiques créations.
Pippo Delbono, imperturbable et toujours égal à lui-même dans son rôle de bonimenteur « engagé », exhibant « l’image dégradée du monde » nous a gratifié de deux productions : Le temps des assassins datant de 1986 et un peu plus récent Questo buio féroce sur le sida et le cheminement vers la mort dans lequel le brave Pippo trouve tout de même quelques sources d’espoir. Un théâtre sympathique et inoffensif , à côté de celui de Rodrigo Garcia, grand imprécateur qui, tel Don Quijote, ne cesse de faire la guerre, à coups de provocations impuissantes, aux moulins de Mc Donald et aux autres géants méchants de la société de consommation.
Par chance pour lui,  sa provoc a marché en Pologne. Joli coup médiatique. Ses deux spectacles J’ai jeté mes cendres sur Mickey (où quelques hamsters et grenouilles sont mis à mal) et  Accident tuer pour manger,  où on assiste à la mise à mort d’un homard , cuisiné ensuite et mangé sur scène. Ils ont déclenché, outre des réactions virulentes des spectateurs secourant les animaux, une plainte auprès du Procureur de la République et des pétitions d’associations contre la maltraitance des animaux. Cette tempête humanitaire a secoué un peu la bonne routine consumériste du théâtre, mais était-ce pour de bonnes raisons ?
Mis à part quelques  inconditionnels, initiés à l’art de François Tanguy,   Ricercar dont on reconnaît une grande qualité d’images, reste hermétique au public. Surtout celui qui s’entête à chercher un sens et à vouloir comprendre. Circulez, il n’y a rien à comprendre, chez Tanguy,  on se laisse traverser…
Circulez, il n’y a plus rien à voir chez Arpad Schilling, rattrapé de justesse pour le Prix des Nouvelles Réalités Théâtrales,  au moment où il ne fait plus de théâtre. C’est la réalisation d’événements réels et le contact avec le spectateur dans la vraie vie, qui l’intéressent maintenant. Pas de spectacle donc d’Arpad Schilling mais quelques extraits de vidéo illustrant ses « événements » qui tiennent des reality animations télévisées.
Du beau, du vrai théâtre enfin, offert par Guy Cassiers dans Sunken red, l’un de ses derniers spectacles, adapté de Bezonken rood de Jeroen Brouwers et interprété par l’immense acteur Dirk Roofthooft. Il s’agit de l’expérience traumatisante de l’écrivain dans un camp japonais où il a été enfermé avec sa mère pendant la IIe guerre mondiale. Simplicité, rigueur, économie de moyens et puissance du jeu, belle et intelligente utilisation des projections chez Cassiers dont nous avions vu cet automne au Théâtre de la Ville l’inoubliable Triptyque du pouvoir et dont on attend de voir les nouvelles créations.
Si les organisateurs et le jury du Prix Europe pour le théâtre admettent que  beaucoup contestent le nombre croissant des lauréats du Prix des Nouvelles Réalités Théâtrales qui obéit à des critères plus politiques, commerciaux et médiatiques qu’artistiques, on peut espérer que la prochaine édition révèlera des pratiques théâtrales exemplaires.

 

Irène Sadowska Guillon

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