La Ballade de la geôle de Reading

La Ballade de la geôle de Reading d’Oscar Wilde, mise en scène de Céline Pouillon.

  laballadementionobligatoirethierrycohenpourlacompagniecelinepouillon.jpg Oscar Wilde ( 1863-1900) est  l’auteur irlandais – comme Beckett et combien d’autres dramaturges de langue anglaise- de comédies pétillantes  comme L’Eventail de Lady Windermerle, Un femme sans importance ou Il importe d’être Constant mais aussi de textes esthétiques et de cette fameuse Ballade de la Geôle de Reading où il fut enfermé, entre autres prisons britanniques, pendant deux ans,   à la suite d’une condamnation pour homosexualité.. après un procès qu’il intenta au  père de son jeune amant, Sir Alfred Douglas et qui se retourna contre lui… Comme l’explique très bien Odon Vallet dans un essai  intitulé avec beaucoup d’humour  L’ Affaire Oscar Wilde ou Du danger de laisser la justice mettre le nez dans nos draps
Libéré en 97, Wilde s’en ira près de Dieppe et mourut dans la misère à Paris  d’une méningite trois ans plus tard. La Ballade  de la Geôle de Reading a comme point de départ la prochaine  pendaison d’un jeune officier, Charles Thomas Wooldridge qui , un soir d’ivresse,  a étranglé sa femme, et qui fut exécuté puis enterré dans l’enceinte même de la prison de  Reading, quelques mois après son arrestation.
C’est sous  la forme d’une ballade avec ses vers lancinants, en octosyllabes alternant avec des hexasyllabes,  que Wilde a choisi de parler de cette lamentable histoire. Mais c’est surtout le prétexte pour l’écrivain  de nous confier une  réflexion poétique sur la vie, l’amour , le crime et  la mort de ce prisonnier comme lui , qu’il trouve si peu différent des autres hommes, même s’il est passé à l’acte, dans sa folie d’aimer. Wilde, pour qui » vivre est la chose la plus rare, alors que la plupart se contente d’exister » , ne veut surtout pas juger :  » Il avait tué son amour. Pourtant chacun tue ce qu’il aime, (…) Certains le tuent quand ils sont jeunes , certains à l’âge de la mort. Le plus humain prend un couteau pour que le froid aussitôt gagne le corps ».
Wilde dit aussi avec précision et poésie à la fois, les choses du quotidien de la prison: le regard des matons dans l’oeilleton des cellules, « étonnés de voir prier des hommes qui n’avaient jamais prié »,  la « petite tente bleue qu’est le ciel pour les prisonniers », et , après l’exécution du malheureux officier, « la chaux ardente qui,  très lentement, ronge chair et os ,tour à tour pendant la nuit les os cassants ,et la chair tendre pendant le jour ».   Céline Pouillon a choisi de mettre en scène cette ballade de la façon la plus sobre possible, et elle a eu raison.

  Un plateau nu et deux comédiens: sa soeur jumelle Julie Pouillon et Stanislas Nordey; elle a réalisé un beau travail sur la langue et la métrique de cette Ballade; et cette méditation grave est remarquablement dite, avec beaucoup de précision et de rigueur, mais sans  excès ni pathos. Avec juste, quelques phrases musicales ; et c’est une bonne idée d’avoir réparti le texte entre un homme et une femme, puisqu’il s’agit finalement de la conclusion tragique d’un amour malheureux, comme toutes les époques en ont connu.
On ressort de là  assez secoué par  les images que Céline Pouillon a réussi à faire surgir du texte de  Wilde, qui,  bien connu, acquiert une véritable dimension théâtrale quand il est porté à la scène de cette façon. Au chapitre des petites réserves:  la corde qui pendouille dans le fond, éclairée par un pinceau lumineux et les deux palettes l’une sur l’autre pour figurer les murs de la  prison n’ont strictement  n’a aucun intérêt.
Comme Céline Pouillon, doit tenir à ses idées, c’est sans doute  vain ( mais on le lui dit quand même) de lui suggérer de gommer ces deux éléments et d’habiller sa soeur autrement qu’avec cette  longue robe rouge, très belle mais assez chicos: le symbole est un peu gros, d’autant que Nordey a lui, une veste et un pantalon en coton, très usagés. Un costume qui détonne un peu et même beaucoup- dans ce dépouillement, c’est dommage. Notre cher maître à tous:  Roland Barthes que nous citons souvent quand il s’agit de costumes, n’aurait sans doute pas apprécié…
Mais que ces surlignages inutiles ne vous empêchent surtout  pas d’aller voir ce spectacle qui possède la vertu, si singulière aujourd’hui,  d’être à la fois court et d’une  densité assez exceptionnelle..

Philippe du Vignal

 

Maison de la Poésie,  jusqu’au 6 février du mardi au jeudi à 20 heures et le dimanche à 16 heures.


Archives pour la catégorie critique

Monsieur Schmitt

 Qui est Monsieur Schmitt de Sébastien Thiery, mise en scène de José Paul et Stéphane Ortega.

      qems074.jpgC’est un salon/salle à manger d’un appartement bourgeois. Monsieur Bélier , ophtalmologiste  de son état et son épouse Madame Bélier dînent calmement en tête à tête. Mais le téléphone sonne… Bizarre, puisque les Bélier ne sont pas abonnés au téléphone, et que l’on demande un certain M. Schmitt.. Bien entendu, M. Bélier répond qu’il n’est pas ce M. Schmitt.
Les ennuis vont donc commencer, puisqu’ils s’aperçoivent que le portrait de la mère de monsieur a fait place à  une grande photo de berger allemand, et que les livres ni les vêtements ne sont les leurs. Quant à la porte, de l’appartement qui s’ouvre sur le couloir (?),  elle refuse de s’ouvrir: ils seraient donc enfermés à clé dans l’appartement de quelqu’un d’autre qui serait aussi le leur?
Tout cela, dès les premières minutes,  manque totalement de vraisemblance qui, paradoxalement, est la condition sine qua non,  quand on veut rendre crédible une situation absurde! Le moindre  réalisateur américain de séries télé sait cela depuis l’Université! M. Bélier va  s’apercevoir en fouillant dans une caisse de papiers qu’il est bien chez Monsieur Schmitt,  dermatologue , et décide d’appeler la police. Un agent se présente donc et lui intime l’ordre de décliner sa véritable identité;  M.  Bélier va commencer à mentir et à se considérer comme M. Schmitt. Jusqu’au moment où un psychiatre viendra l’examiner sur ordre de la police….
On l’aura deviné: il s’agit d’une comédie  sur la perte d’identité et l’absurdité d’un monde sans repères où la folie et la descente aux enfers ne sont  pas loin. Sommes-nous bien les êtres que nous nous imaginons être ou bien ceux que les autres  voient en nous?  Tiens, tiens, cela rappelle quelque chose… « Comme c’est curieux, comme c’est bizarre et quelle coïncidence  » disait Ionesco dans La Cantatrice chauve d’illustre mémoire. Il  avait ainsi créé des personnages  Monsieur et madame Smith qui accueillent un couple d’amis, les Martin: l’homme et la femme  ne se connaissent  pas et  pourtant  découvrent qu’ils habitent la même rue, le même immeuble, le même appartement et qu’ils  dorment dans le même lit donc qu’ils sont mariés ensemble.
Oui, mais Sébastien Thiéry n’a pas, mais pas  du tout , la fibre de ce comique absurde qu’avait admirablement mis au point Eugène Ionesco et il  dit lui-même avec beaucoup de lucidité qu’il n’est pas « un grand auteur mais un auteur « gentillet ».
Effectivement, le scénario de sa pièce est des plus faibles, pour ne pas dire inexistant, les personnages sont transparents et peu crédibles, les situations jamais exploitées, les dialogues d’une platitude accablante ; quant à  la mise en scène , elle est sans aucun intérêt. Et il fallait  toute la présence de Richard Berry qui ne semblait pas hier très à son aise pour essayer de sauver ce qui pouvait encore l’être. Mais il y a surtout Raphäelline Goupilleauqui sauve la situation : l’ironie, le second degré, l’intelligence et la sensibilité qu’elle déploie pour donner du corps à son  personnage inexistant sont de tout premier ordre!
Chapeau, c’est d’un grand professionnalisme, et c’est une véritable leçon que les jeunes comédiens pourront retenir: comment , dans ce cas-là, faire  face courageusement et jouer son personnage  comme dans un un grand classique; la comédienne arrive même à tirer quelques rires d’un public un peu endormi par cette soupe  fade d’une heure et demi. Et  mieux vaut oublier le reste de la distribution : Chuck Ortega et Sébastien Thiéry ne font  pas le moindre effort pour être  convaincants. Et cela va cahin-caha pendant quatre vingt dix minutes; la vérité oblige à dire qu’une petite partie du public rit par moments. Mais quel ennui,  la plupart du temps!

  Reste un mystère comme on en voit parfois dans le théâtre parisien : comment Richard Berry, acteur chevronné,  a-t-il pu trouver la pièce intéressante? Et, au point de vouloir la jouer? Au point de faire mentionner son seul nom avec celui des deux metteurs en scène sur les tickets d’entrée?  Si, si,  c’est vrai!!!!! A moins qu’il ne s’agisse d’une garantie contractuelle, puisque les spectateurs semblent bien être venus pour lui? Et pourquoi le Théâtre de la Madeleine l’a-t-elle programmée? On se demande aussi  comment le spectacle a pu tenir pendant plusieurs mois! Surtout,  quand les places sont de 22 à 57 euros ( sic). La crise, visiblement, n’atteint pas un  public sans doute peu exigeant, et d’une rare indulgence. Enfin, comme les représentations vont bientôt finir et que vous n’irez sûrement pas, alors autant en emporte la bise et la neige de janvier..
Vous me répliquerez sans doute: pourquoi vous être aventuré  jusque là,  pour voir  pareille niaiserie? Parce que on nous l’a proposé à la dernière minute et  que traverser tout Paris comme prévu ne nous  tentait pas, vu la température et  pour découvrir un  auteur que nous ne connaissions pas.  Aussi, pour Richard Berry que nous n’avions pas vu sur une scène depuis un moment , et pour revoir Raphäelline Goupilleau  qui jouait dans Mathilde  l’an passé.

  Attendons dans ce même théâtre, Maison de Poupée, mise en scène de Michel Fau avec Audrey Tautou: là, il y aura au moins un vrai texte.. .et un scénario qui tient la route depuis plus d’un siècle.

 

Philippe du Vignal

 


Théâtre de la Madeleine jusqu’au 16 janvier.

 

La vie est un songe

La vie est un songe,   de Pedro Calderon de la Barca,  « séance onirique et baroque« , adaptation de Charlotte Escamez, mise en scène de William Mesguich.

  personnviesonge.jpgLa pièce de Calderon, sans doute le plus grand dramaturge espagnol,  date de 1635 et,  chef d’oeuvre de l’écriture baroque, aura  eu une influence considérable sur les auteurs de son temps en particulier sur Corneille quand il écrivit L’Illusion comique. Elle nous étonne encore par son souffle et par la modernité de son écriture où se disputent   intelligence dramatique et  lyrisme échevelé. Pas très souvent montée, elle le fut quand même récemment par Arnaud Meunier et par Guilaume Delavaut en 2003 et par Elizabeth Chailloux en 2001, et par Lavelli en 1982…

  Trois journées ou actes, deux intrigues superbement tissées: la pièce qui a parfois les allures d’un conte  fantastique, est presque impossible à résumer. Cela se passe en Pologne où le roi Basyle, passionné d’astrologie, a fait l’horoscope de son fils Sigismond où il est dit qu’il va se révolter contre son père, prendre sa place, instaurer la tyrannie et provoquer la ruine du royaume. Basyle le fait aussitôt enfermer dans une tour où il est élevé par un précepteur, Clotalde. Passe par là une belle jeune fille déguisée en homme et nommée Rosaura , accompagnée de son valet Clairon , qui va voir  ce prisonnier, alors que c’est formellement interdit. Arrive alors Clotalde qui  reconnaîtra l’épée qu’elle porte comme étant celle de son fils.
 Arrivent ensuite Astolphe et Etoile qui convoitent le pouvoir royal  mais le Roi leur confie son terrible secret en ce qui concerne Sigismond mais il veut tenter une expérience: lui donner la possibilité d’être roi le temps d’une journée. S’il réussit à gouverner correctement, il lui succédera,  sinon il retournera dans sa prison en pensant qu’il a tout simplement rêvé. Et Astolphe et Etoile se marieront puis deviendront roi et reine de Pologne. Mais le secret ayant été divulgué, Astolphe et Etoile ne seront pas punis.

  Quant à Rosaura, Clotalde s’apercevra sans le lui dire qu’il est en réalité son père. Sigismond pendant sa journée de royauté, se conduit très mal, insulte son père , essaye de violer Rosaura et  jette un domestique par la fenêtre et le Roi décide  donc de le renvoyer en prison, même si  le peuple veut que Sigismond devienne roi pour éviter qu’un étranger comme Astolphe ne le soit. Mais Sigismond libéré part à l’assaut du château de son père. les choses finiront tout de même par s’arranger. Sigismond demandera pardon à son père, et devenu roi, décide de marier Rosaura et  Astolphe, et lui-même épousera Etoile…Vou suivez toujours?
 La pièce balance sans cesse entre illusion et réalité, mensonge et vérité, vie rêvée et vie réelle,  avec une incomparable intelligence, et  le docteur Freud n’est pas loin. Qui fait ce que nous sommes? Le hasard, la raison, notre sensibilité? Sommes-nous toujours bien conscients de ce qui nous arrive au quotidien?  Qu’est-ce que la vie,  sinon une pauvre illusion de bonheur? Que reste-t-il au bout du bout d’une vie,  sinon quelques bonnes actions que nous aurons accomplies ici et là?  Calderon dit tout cela avec une langue solide et merveilleuse à la fois.
 Oui, mais voilà, la pièce a beau fasciner les gens de théâtre, il y faut une singulière expérience du plateau, une impeccable  direction d’acteurs, une solide dramaturgie qui emmène la pièce là où elle doit aller, sans modernisation dénuée de sens,  une scénographie et des lumières intelligentes, et de vrais costumes, quel que soit le style choisi.. Bref, tout ce qui fait défaut ici!

  Cela commence en effet assez mal: William Mesguich qui confond efficacité et apparence de l’efficacité, commence par bombarder la salle de fumigènes- ce qui fait tousser le public mais qu’importe!- et de lumière rouge, les Dieux savent pourquoi. sans doute pour faire plus fantastique, ou plus tragique. Avec , bien entendu, un peu de vidéo, comme les copains…Et cela ne s’améliore guère ensuite : gadgets du genre: entrées par la salle- ce qui semble devenu la norme au Théâtre 13 mais qui est un stéréotype de la scène contemporaine-,  entretien avec le Roi par trois écrans de télévision en noir et blanc, flamme qui surgit subitement d’un bouquet de roses ( merci papa Mesguich  qui nous ressert sans cesse son vieux truc et qui l’a refilé à son fils!), scénographie modulable encombrante et maladroite, musique  rock pour faire branché sans doute, de nouveau,  rafales de fumigènes, costumes mal fagottés: on a connu Alice Touvet mieux inspirée.

  L a direction d’acteurs est  des plus flottantes,  si bien qu’ils jouent un peu chacun de leur côté sans aucune unité; seuls,  Mathieu Cruciani ( Astolphe) et Alain Carbonnel ( Clairon) arrivent, tant bien que mal, à  faire face. Le texte, revu et corrigé, est truffé de petites vulgarités qui auraient pu nous être épargnées. Quant à la  mise en scène, c’est peu de dire que, sous couvert d’une bien pauvre modernité, elle est  assez prétentieuse et affligeante de médiocrité. William Mesguich, lui,  s’est réservé le rôle de Sigismond mais, sans doute déjà trop pris par sa mise en scène,  n’arrive pas vraiment à gérer son personnage.
 Allons,  soyons justes: il y a tout de même un court mais pur moment de bonheur théâtral,  quand , dans son fameux monologue, Sigismond s’avance face public, auréolé d’une sorte de grâce; il devient alors très émouvant .En quelques secondes, le public qui s’ennuie un peu  devient  attentif et ma jeune  voisine a alors cessé de pianoter un  SMS à son amoureux…
 Alors,  allez-y, si vous voulez mais, au moins, on vous aura prévenu. C’était la deuxième représentation et cela s’améliorera sans doute un peu mais guère… Si  l’on doit pardonner des erreurs de tir, même flagrantes,  chez un  jeune metteur en scène,  il faut aussi et surtout qu’il y ait d’intelligents partis pris dans la réalisation…. Et c’est cela qui manque cruellement le plus ici!

Philippe du Vignal

 

Théâtre 13 jusqu’au 14 février.

Le texte de cette adaptation est publié  aux Editions Les Cygnes,collection Les Inédits du 13.

*******************************************************************************************************************

La vie est un songe  de Pedro Calderon, mise en scène William Mesguich

William Mesguich s’est attaqué avec un enthousiasme juvénile plutôt vieillissant à cette pièce complexe du siècle d’or espagnol. Il y interprète sans finesse Sigismond, jeune prince enfermé après la mort de sa mère dès sa naissance par son père, l’inflexible Basyle inquiété par de funestes prédictions. Libéré de sa prison, Sigismond fera preuve de cruauté, menaçant son entourage, prenant les armes, Puis après un retour dans sa prison, une fois libéré, il deviendra plus humain  et sera enfin couronné roi. Avec une distribution inégale: Zbigniew Horocks est décevant dans le rôle de Basyle et il y a un manque évident de direction d’acteurs et une scénographie lourde, cette Vie est un songe est plutôt décevante. Le public, plutôt jeune,  n’a pourtant pas boudé le spectacle.

Edith Rappoport

La Fabbrica

La Fabbrica d’Ascanio Celestini, mise en scène de Charles Tordjman.

  fabbrica2.jpg Ascanio Celestini est sans doute à 37 ans avec Fausto Paravidino, mais dans un tout autre genre, l’un des meilleurs auteurs italiens actuels. Publié chez Einaudi, il est comédien, romancier, documentariste, scénariste de télévision, et a aussi beaucoup écrit pour la scène avec un genre que l’on connaît bien en France, celui du théâtre-récit, admirablement initié  par le grand Dario Fô.
 La Fabbrica est un texte écrit sous forme de lettres à la mère d’un ouvrier qui découvre le monde impitoyable et violent de l’entreprise industrielle avec ses hiérarchies et un travail sans aucun intérêt . Avec l’évocation remarquable de personnages  Pietrasanta , le directeur tout puissant de l’usine, Assunta une jeune femme , belle et séduisante qui porte en elle un terrible secret, et, en toile de fond, la naissance du fascisme qui va gangréner les usines et les relations entre les ouvriers eux-même, broyés par un système totalitaire qui ne leur laisse aucune porte de sortie, à moins qu’ils n’aient déjà été gravement mutilés par un accident du travail, ou déjà décédés, intoxiqués par le mercure… Celestini joue ce théâtre-récit seul en scène avec juste sa guitare et une bande-son.
 Le propos de Charles Tordjman est différent, puisqu’il a choisi d’en faire une adaptation scénique conçue pour deux comédiens: Agnès Sourdillon et Serge Maggiani qui se répartissent le texte, et  quatre chanteurs: Sandra Magini, Germana Matropasqua , Xavier Rebut et l’illustre Giovanna Marini qui a signé avec Celestini plusieurs des seize chansons qui reprennent les thèmes du texte parlé. Il y a aussi quelques chants traditionnels, le tout admirablement interprété mais en italien. Et sans surtitrage. Vincent Tordjman a imaginé, pour servir ce texte  un décor très imposant: une immense verrière derrière laquelle passent parfois les personnages et où l’on devine le haut-fourneau, des paysages miniers et des nuages menaçants, le tout dans une lumière grise , ce qui écrase  le texte au lieu de le servir. Comme  les  costumes sont aussi noirs ou gris pour la plupart… la sinistrose est complète.
  Le texte de Celestini est admirablement bien écrit comme une sorte de conte moderne, et le spectacle  d’un bon professionnalisme. Rien à dire,  mais… mais passé le premier quart d’heure, il y a comme une sorte de chape d’ennui qui envahit le plateau. La faute à quoi? D’abord à une dramaturgie, disons, mal adaptée au propos: il y a, au lieu d’un, deux comédiens, dont l’un possède un métier de tout premier ordre mais qui, ici, a tendance à faire du Maggiani ( il y a comme des échos des textes de  Proust qu’il avait si bien interprété il y a cinq ans! ) et Agnès Sourdillon qui ,elle aussi,  est une excellente comédienne mais qui ne semble pas tout à fait à son aise dans un personnage un peu artificiel .Et puis il y a surtout cette rupture permanente avec le texte, puisque les chanteurs interviennent  quand même seize fois, et tout se passe comme s’il n’y avait pas vraiment de cohérence entre ce texte et la partie musicale, ce qui est quelque peu dérangeant….Et comme la lumière est presque tout le temps minimale, on a vite tendance à décrocher. Et c’est dommage.
  En fait, à y regarder d’un peu plus près, les choses étaient programmées d’avance: s’emparer d’un théâtre-récit  simple, riches en images très fortes et censé s’adresser directement au public et qui a donné toutes les preuves de son efficacité,  pour en faire une petite machine théâtrale où la vidéo, une fois de plus, brouille tout et où il y a concurrence entre chant et texte ne pouvait conduire qu’à une impasse. Il y là ici un côté bcbg assez mal venu. Alors y aller ou pas? A vous de juger: oui, si c’est pour entendre des chants admirablement interprétés, mais quant au texte, mieux vaut le lire en attendant qu’un comédien, comme l’a fait Celestini, s’en empare  en vous offrant en toute simplicité des images fabuleuses.

Philippe du Vignal

Théâtre des Abbesses jusqu’au 16 janvier.
  
 

Marivaux Experiment

Théâtre à Prague

Marivaux Experiment d’après La dispute de Marivaux, traduction en tchèque de  Karel Kraus et Otomar Krejca,  mise en scène d’Hana Buresova.

  experiment.jpgLequel des deux sexes, les hommes ou les femmes, est le plus infidèle en amour ? Question au centre de l’expérience  du Prince et de son amante Hermiane  qui se servent comme cobayes de quatre adolescents (deux garçons et deux filles) préservés à cet effet à l’état quasi naturel, ignorant  jusqu’à leur propre apparence, étrangers les uns aux autres, élevés loin de tout par deux domestiques Mesrou et Carise.
L’adaptation, qui suit  de près la pièce de Marivaux, la transpose dans notre univers contemporain,  avec plusieurs interprétations  de la nature humaine et de l’œuvre, de Rousseau, à Sade et à Freud jusqu’au béhaviorisme et aux textes d’hommes de théâtre comme Bernard Dort et  Peter Weiss. Devant le rideau baissé,  le Prince et Hermiane  sont  en tenues de soirée  et , présentent l’expérience au micro. Le rideau se lève sur une fosse aux animaux; au centre , un arbre aux branches sans feuilles mais avec quelques pommes. Et un bassin rempli d’eau. Au fond, sur le sol, encore des pommes et des carottes. C’est à la fois une sorte d’Éden et de zoo, un espace de reality show dans le genre:  » île de la tentation »…
Un rayon lumineux rouge délimite un cadre dont les jeunes mis à l’épreuve ne pourront sortir. Apparaissent « les animateurs » de l’expérience : Carise en longue blouse grise, pantalon, gants noirs, écouteurs sur les oreilles, Mesrou, pantalon, chemise; le haut de leur visage est caché par un demi masque.  Arrive la première jeune fille seule, en short et baskets. Elle crie, grimpe, court comme une enfant, découvre son image dans l’eau, puis remarque le garçon (pantalon blanc, chemisette blanche, ) : cris d’étonnement, curiosité, découverte réciproque des corps, attirance sexuelle, le tout joué très naturellement. Le second couple va les rejoindre.
Le processus de « civilisation » ,voire de dressage social, se met en marche: les gardiens apportent aux jeunes les vêtements correspondant à leur sexe (jupe, pantalon) les surveillent, corrigent leurs gestes les plus osés ou « inconvenants ».
On assiste ainsi aux relations entre les filles et les garçons en train de découvrir des sensations et des sentiments qu’ils ignoraient : amour, désir, jalousie, déception, trahison, complicité, amitié. Aucun partage, aucune compassion:l’égocentrisme, l’égoïsme, la pulsion sexuelle régissent  les comportements de ces êtres au demeurant naturels.
experiment02.jpgLe troisième couple amoureux et fidèle qui compense chez Marivaux le libertinage des deux autres, a disparu dans cette version de la pièce.
Leurs faits et gestes sont sous constante surveillance, et l’on voit parfois des images prises hors champ, dans leur intimité, et projetées sur le mur du fond et sur les quatre écrans au-dessus du cadre de scène.
Les acteurs rendent avec justesse la spontanéité et l’innocence des personnages mus par leurs instincts, leurs désirs et  leurs sensations immédiates.Le jeu réaliste mais être démonstratif ni exhibitionniste, est toujours aux limites  du réalisme pour certains actes, entre autre sexuels… Le Surmoi-l’œil des gardiens et des caméras- étant à l’œuvre.  A la fin,  le Prince et Hermiane reviennent sur le plateau, et déclarent que l’expérience est close. Comme dans  une émission télévisée, des techniciens nettoient alorsle plateau, débranchent les câbles électriques , ramassent les costumes, et éteignent les lumières rouges délimitant le cadre au sol . Sur les  écrans,  une publicité pour les ampoules Philips... Seuls restent en scène les quatre jeunes, perdus, ne sachant que faire; l’un des garçons se déshabille et  ne garde que son slip.

  Pas une once de didactisme dans le spectacle, pas d’effets inutiles, pas de gags mais un certain humour. La mise en scène d’Hana Buresova, d’une  belle cohérence dramaturgique, d’une maîtrise remarquable de l’espace, du jeu scénique et des projections, apporte une nouvelle vision de la pièce de Marivaux, et cette transposition dans un cadre contemporain,  loin d’être réductrice, en conserve toute la valeur métaphorique.

Irène Sadowska Guillon

Théâtre v Dlouhe à Prague.

Ce lieu théâtral est un des plus anciens de la ville; créé  en 1929, il a pour vocation fondamentale la création contemporaine.

Le Conte de Noël

Le Conte de Noël de Dickens , adaptation et mise en scène de Peter Hinton.

     nacchristmascarol0062.jpgLe Conte de Noël de Charles Dickens vient de connaître une véritable renaissance pendant  les fêtes à Ottawa ,  avec deux pièces de théâtre, un film de Disney, et une lecture publique à l’ église, réalisée par une équipe de  journalistes du service anglais de  Radio-Canada . Dickens , oui mais   comment intéresser  un public, jeune et moins jeune,  lorsque la même histoire revient à plusieurs fois, et qu’il n’y a plus de surprises ,puisque tout le monde connaît déjà les moindres péripéties , et surtout le dénouement.  

  Peter Hinton, directeur artistique du théâtre anglophone au Centre des Arts,   a trouvé une solution artistique à la fois bouleversante et  visuellement  fascinante, tout en évitant le spectacle larmoyant  d’un petit Tim , martyrisé par le destin et moribond , selon la tradition  qui veut que les bourgeois bien nourris culpabilisent devant ce petit personnage attendrissant, incarnation même de l’esprit de sacrifice  tout à fait approprié à cette époque. Peter Hinton s’est  fait plaisir en donnant  libre cours à ses  obsessions  pour créer une  mise en scène somptueuse . Nous  retrouvons  des images inspirées du  film noir, du théâtre jacobéen , ( même au milieu du XIXe siècle,), du film d’horreur et du monde  délirant expressionniste d’esprits  troublés  comme celui de  Scrooge. 

  Hinton  a reconstitué un monde de cauchemars qui nous fait tous vibrer, avant de faire entrer la lumière salvatrice dans cet univers sinistre, incarnation  de la méchanceté.  Les personnages deviennent des ombres monstrueuses  projetées  sur le fond de scène ;  les grilles de fer imaginées par Sharp évoquent des prisons, des cliniques psychiatriques (Bedlam à l’époque), des  cimetières peuplés de fantômes, des églises glacées, des places publiques peuplées de pauvres mourant de froid et hurlant dans la nuit. 

  L’ensemble des acteurs devient  à la fois un chœur de narrateurs  qui prennent la parole à tour de rôle et qui entonnent des chansons authentiques de l’époque, sur une musique d’Allen Cole,  ce qui donne une tonalité d’oratorio, avec des voix qui se croisent, et qui se font écho en racontant les péripéties du méchant Scrooge et ses rencontres terrifiantes avec les esprits de Noël.

  Ce qui  frappe surtout, c’est la manière dont Hinton a mis en valeur le travail de sa nouvelle troupe permanente, dorénavant établie au Centre des arts.  Cet ensemble de dix huit artistes de langue anglaise, d’origine ethnique et de formation très  différente,  semble très prometteuse.  Venus des meilleurs théâtres du pays, ils ont une expérience professionnelle très variée, puisqu’ils côtoient des jeunes  comédiens sortant du conservatoire de Montréal, d’autres formés sur le tas  et  d’autres enfin qui  ont déjà joué au Festival de Stratford ( Canada). Ainsi , des acteurs de la côte Ouest, partagent la scène avec ceux de Toronto, Winnipeg, Ottawa et de la côte Est, phénomène rarissime  dans notre pays… C’est vraiment  la naissance d’ un théâtre de langue anglaise à l’échelle nationale .

  Cette première production nous a donné un avant-goût des possibilités de l’ensemble et des techniques de travail du metteur en scène qui a orchestré son ensemble d’ une main de fer et avec un sens de la chorégraphie  impeccable. La mise en scène de  Peter Hinton est fondée sur la présence d’un chœur et de Stephene Ouimette /Scrooge qui est mis en valeur par le jeu retenu de l’ensemble  des comédiens.  Ainsi, Ouimette ,  un habitué de grands rôles shakespeariens du Festival  de Stratford, a pu nous livrer les conflits de Scrooge – ses peurs, ses terreurs, ses explosions de bonté après la disparition  du dernier Esprit de Noël futur, -  et surtout nous donner à voir la transformation  du personnage , comme s’il s’agissait  d’ un  drame expressionniste à la manière de Strindberg dont le  héros évolue en passant par les chemin de croix de son calvaire personnel.

  Grâce au travail de Hinton, d’Ouimette et de toute la troupe, le moment d’illumination de Scrooge devient un événement  légendaire,  ce qui suffirait à justifier le retour  traditionnel de ce personnage   sur les scènes et sur les écrans du monde anglophone au moment de Noël.  Et Dickens aurait sans doute été ravi de voir ce spectacle. Ces jours-ci, Peter  Hinton se lance dans une autre expérience en mettant en scène Mère Courage. Reste à savoir si Brecht lui conviendra  autant… Bien sûr, on vous tiendra au courant.

 

Alvina Ruprecht

 

Centre national des arts d’Ottawa. Mère Courage sera jouée du 12 au 30 janvier.

Trois Tangos

Trois Tangos,  livret de  Gonzalo Demaria  et d’Alfredo Arias, mise en scène d’Alfredo Arias.

     Le metteur en scène  qui revient au Théâtre du Rond-Point avec trois spectacles en même temps a conçu ces tango2.jpg à la suite de nombreux séjours en Argentine,  son pays natal où , dit-il, il avait besoin de renouer avec ses racines les plus profondes. Soit trois courts opus d’une durée totale de 80 minutes  fondés sur le thème fameux du  trio boulevardier du mari, de la femme et de l’amant, source inépuisable, dit-il, d’histoires criminelles, quel que soit le milieu,celui d’un faubourg sordide de Buenos-Aires pour le premier ou la population internationale de grands bourgeois voyageant sur un transatlantique en route vers Rio, dans les années 50 et enfin la place de la Contrescarpe en haut du quartier latin dans les années 70. Aucun décor, juste des châssis noir en fond de scène,entrouverts sur le fond de scène en paille compressée et côté jardin, un récitant en smoking et souliers vernis, au fort accent américain qui lit le scénario résumé de chaque petit drame .

  Les dialogues uniquement  chantés, soit en duo soit en solo: pour le premier, en espagnol, puis en italien pour le second et enfin  en français. Avec au début de chaque drame, comme une sorte de prologue,  un superbe duo de danseurs de tango argentin. Maria Filali et Jorgue Rodriguez…
Le tout en 80 minutes; c’est, comme toujours chez Arias d’une parfaite construction scénique- malgré une mauvaise balance de la musique  d’orchestre enregistrée, assez envahissante qui couvre les voix déjà amplifiées par des micros HF, dont on ne voit pas bien la nécessité dans la petite salle du Rond-Point… La direction d’acteurs est d’une rigueur absolue, trop peut-être, et ne laisse guère de place à la fantaisie.

  Les comédiens / chanteurs, ( Carlos Casella qui signe aussi la chorégraphie du spectacle), Marcos Montes et Alejandra Rondani tous habillés de noir ou de blanc, voire dans d’incroyables chemises aux couleurs primaires de Mondrian, font un travail impeccable et il y a quelques images fortes empreintes d’une vraie  poésie. Arias,  sait, depuis toujours, manier comme personne la dérision et le second degré comme peu de metteurs en scène. Mais ces trois moments de virtuosité  ne dégagent guère d’émotion: tout reste un peu figé, sans doute en partie à cause de scénarios  d’une rare banalité,  qui auraient besoin d’un sérieux supplément d’âme pour qu’on arrive à s’y intéresser vraiment. Le genre est sans doute trop hybride  et chacune des trois intrigues  ressemble à celle d’un bande dessinée  et  n’ouvre guère de porte sur l’imaginaire…

Alors à voir? Oui, si vous êtes des inconditionnels d’Arias ( et du tango argentin pour les trois prologues dansés de quelques minutes); non, dans le cas contraire; malgré ce brillant mais un peu sec- exercice de virtuosité, on reste quand même  sur sa faim… Et le spectacle ne marquera pas les mémoires! Quant au public, pas très jeune, il était respectueux mais paraissait attendre la fin avec impatience et  a salué poliment mais sans plus…

Philippe du Vignal
Théâtre du Rond-Point à 18h 30, et le dimanche, matinée supplémentaire à 16 heures, jusqu’au 16 janvier.

La ballade de Simone

balladesimonetnykthes.jpgLa ballade de Simone, adaptation d’extraits  de textes de Simone de Beauvoir par Michelle Brûlé, mise en scène de Nadine Darmon.

C’est comme une sorte de ballade/promenade dans les textes essentiels de Simone de Beauvoir, La Force des choses, Le deuxième Sexe, texte de référence pour toutes les féministes et qui fit fureur dans les années 68 et quelque peu estoufadou, et ses Lettres à Nelson Agren, écrivain américain avec lequel Simone de Beauvoir eut une liaison passionnée, auquel elle écrivit quelque trois cent lettres,en anglais, puisqu’il ne parlait pas français, tout en continuant à vivre avec Sartre qu’elle rencontra en 47.

  Sartre avait été reçu premier  au concours d’agrégation de philo et elle seconde… Les  trois écrivains sont nés  et morts à quelques années de différence. Mais Simone, qui aidait beaucoup Sartre pour des scénarios de cinéma , et ce qui était aussi un travail alimentaire après qu’elle ait été exclue de l’Education nationale, ne se résoudra jamais à  l’abandonne et  ne vécut  avec Nelson que par courtes périodes jusqu’à ce qu’il se séparent définitivement. « Nelson, je vous aime mais est-ce que je mérite votre amour, puisque je ne vous donne pas ma vie ».

  On  a peine à imaginer aujourd’hui ce que ce couple mythique représentait pour la pensée collective d’un pays . L’enterrement de Sartre à Montparnasse en 80 fut comme une immense fête nationale où tout le monde accourut lui rendre hommage. Et l’on gardera de Simone de Beauvoir l’image d’une femme, ardente féministe ,très engagée, revendiquant sans cesse l’équilibre entre les deux sexes et la liberté réciproque,  et nous nous souvenons d’elle à la Fête des femmes  en 72,  proche des gens.. et qui parlait avec horreur du mariage…`

  On l’ a sans doute un peu oublié mais c’est grâce à des femmes comme Simone de Beauvoir que la France féministe  et mai 68 ont pu ouvrir une sacré brèche dans la société tenue par les mâles de la politique . Travail, santé, divorce, contrôle des naissances: notre cher et beau pays tenu  avait accusé un sérieux retard…La loi sur l’égalité  des salaires n’a été votée qu’en 72, l’application de la loi Neuwirth sur la contraception  et l’IVG n’ont  pu voir le jour ,grâce à la grande Simone Weill, conspuée et agonie d’injures par les députés mâles qu’en 75…. Quant à l’égalité dans la gestion du patrimoine conjugal , elle ne date que de 1985! 

  Et c’est ce que dit en filigrane , par le biais des citations de textes,  cette Ballade de Simone ,  sans jamais céder à la tentation d’une quelconque incarnation , en multipliant  les points de vue de deux femmes qui parsèment aussi les extraits des textes de quelques chansons de Piaf: l’une joue de l’accordéon et l’autre chante; c’est aussi admirablement fait : adaptation très fine du meilleur du Deuxième Sexe, et des autres livres par Michelle Brûlé ,  diction et gestuelle impeccable, jeu plein d’humour et parfois même en décalage avec l’écrit; bref,  l’on ressort de là en se trouvant un peu moins bête qu’en entrant. 

  Grâce à d’abord l’ excellente dramaturgie et à la mise en scène très précise  de Nadine Darmon , au jeu de Michelle Brûlé à la fois comédienne et philosophe, et accordéoniste- dans ce cas,  cela doit aider! – et Odja Lorca tout à fait solide et très à l’aise qui, en plus, chante très bien. ( à gauche sur la photo).Le spectacle, qui a été joué un peu partout,  bien rodé, est ici dans une forme exemplaire. Aucune prétention, aucune facilité mais un vrai bonheur de théâtre, on ne vous le répétera pas. Si vous êtes déçu, signalez-le nous mais cela nous étonnerait beaucoup…

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire à 21 heures du mardi au samedi.

Attention!  Cela vient de sortir: Le spectacle est repris à partir du 25 mai 2010 au Petit Montparnasse, 31 rue de la Gaieté, du mardi au samedi à  21 heures et le dimanche à 15 heures.

Raoul

  Raoul, mis en scène et interprété par James Thierrée.200910011258w350.jpg

   James Thierrée, à 35 ans, est devenu depuis une dizaine d’années unes des valeurs les plus sûres d’un théâtre visuel  et poétique, (La Symphonie du hanneton, La Veillée des Abysses ou Au revoir parapluie) et son travail d’une qualité exceptionnelle a été couronné en 2006 de 4 récompenses aux Molières.
  Cette fois, il est seul sur scène  avec, par moments, une sorte de double qui vient le hanter. Sur le  plateau du Théâtre de la Ville, de grandes toiles blanches rapiécées suspendues à des perches évoquent les voiles des navires d’autrefois.

  James Thierrée arrive dans le noir,par la salle , un casque en cuir sur la tête muni d’une lampe. Un peu sur le côté de la scène, une espèce de petite cabane  faites de longues perches métallique posées verticalement; comme un refuge avec, au sol, un tapis et sur le côté, un rideau rouge usé jusqu’à la corde; dans le fond,un vieux fauteuil et une petite table où trône un phonogramme au pavillon en cuivre, et  un tonneau métallique d’où il tirera différents accessoires dont un violon. Mais pour le moment, il « se contente » de monter aussi vite qu’un écureuil sur les parois de cette cabane. Dès le début,  la grâce et l’énergie qu’il déploie sont impressionnants. D’un seul coup, les perches métalliques tombent, tandis qu’il s’apprête à voler dans les  airs. Bref, juque dans la scénographie, il a de la magie dans l’air…

  Le vent souffle dans les grandes voiles blanches, et il y a des images fabuleuses où on le voit passer comme une sorte d’elfe bondissant. Mais, quand il rentre dans sa cabane ,une sorte de double un peu mystérieux et inquiétant l’attend. Puis face à lui-même, il se met à esquisser quelques pas de danse, puis un phoque essaye de pénétrer dans son refuge, et il va employer toute sa force à le refouler. L’histoire de ce Raoul , en fait, si on a bien compris, n’est que peu d’importance , puisqu’il dit lui-même qu’il ne va pas la raconter…
   Mais  James Thierrée-et c’est l’essentiel-sait utiliser comme personne toute les ressources d’un théâtre à l’italienne: le vent souffle de nouveau dans les grandes voiles:  « J’utilise, dit-il, jusqu’à la moelle épinière, la machinerie théâtrale, ses poulies, ses cintres , je suis friand  des effets manuels. Je ne suis pas versé dans les nouvelles technologies ». Effectivement,il n’y pas la moindre vidéo, qui est devenue un des stéréotypes du théâtre contemporain,  pas le moindre effet spécial,  même les animaux qui viennent le hanter sur scène sont faits de roulettes et de simple tissu tissu , comme cet étrange insecte  qui émerge du mur de la cabane, comme aussi cette incroyable et très poétique méduse ou et cet éléphant à la lourde démarche,  plus vrai que nature.

  Et, pendant une heure vingt que dure ce spectacle sans paroles, il est là, avec une présence  et une virtuosité incroyables: il passe d’ acrobaties aériennes à un air de violon puis à une petite chorégraphie  ou à une marche sur place, sans le moindre à-coup. Les gags visuels et/ou sonores se succèdent, et c’est toujours aussi brillantissime.
Et petit à petit, la cabane va se déconstruire sans que personne n’y ait touché, et le vieux  tapis disparaîtra avec ses meubles absorbé sous les grandes voiles blanches; quant à lui, enfin seul et, débarrassé de son double encombrant, il montera, dans le noir, la tête enveloppée de son casque à lumière, verticalement vers le ciel. Etonnant et splendide à la fois.
   L’ovation de la salle a été unanime; pourtant, l’on peut sentir à quelques  détails- entre autres, certaines longueurs et un manque évident  de fil rouge- que James Thierrée est peut-être arrivé à un tournant de son aventure artistique, et il est aussi évident que, malheureusement, les années auront raison  de  cette  force physique indispensable à de telles acrobaties. Mais il faut avoir vu ses précédents spectacles pour s’en rendre compte; et  comme James Thierrée est aussi , par ailleurs, un excellent comédien et metteur en scène , il est sans doute capable de concevoir d’autres spectacles d’un genre différent.

  En tout cas, si vous avez le bonheur de trouver une place, n’hésitez pas, et on ne peut que remercier Emmanuel Demarcy-Motta  pour le beau cadeau qu’il  nous  offre  en le programmant à nouveau au Théâtre de la Ville.

Théâtre de la Ville, jusqu’au 5 janvier.

Tour Babel

Tour Babel, texte de Matthieu Malgrange, mise en scène de Bruno Thircuir.

  2009bagnoletbabel.jpg L’Atelier du Plateau et La fabrique des petites Utopies   ont  réuni leur savoir-faire et l’énergie de leurs équipes pour construire cet sorte de conte urbain autour du mythe de Babel et qui rassemble des artistes de cirque , surtout acrobates , funambules , comédiens  et musiciens,  plus d’une douzaine  sur le petit plateau  entouré de gradins dans un chapiteau pouvant accueillir quelque quatre cent personnes. Dehors , près des petites caravanes , il y a deux  fûts métalliques avec du feu de palettes et un camion bar.
 Il y a de nombreuses familles et beaucoup d’enfants; cela commence par un dialogue sur un banc qui fait penser bien sûr au fameux Godot, et puis les numéros se succèdent avec beaucoup de virtuosité, accompagnés par quelques musiciens. Grâce à la remarquable mise en scène de Bruno Thircuir, très précise, et à la  moins remarquable scénographie de François Gourgues  qui a conçu un plateau avec des  praticables qui se soulèvent , un escalier en métal qui se déplie et des trappes un peu partout: cela ressemble à un jeu de construction  pour enfants, et  le spectacle commence plutôt bien. Et il y a souvent des images d’une grande qualité comme cette fusion érotique de deux amants autour d’une corde, juste éclairés par le pinceau d’un projecteur ou cette funambule qui colle des roses rouges  sur la rampe où elle monte lentement. Tout cela fonctionne  sans à-coups malgré le nombre important d’acrobates et de  comédiens qui investissent cette petite scène.
 Oui, mais… il y a un manque d’unité flagrant avec le texte de Matthieu Malgrange, écrivain associé depuis près de dix ans à l’Atelier du Plateau. « Ici, on entend les larmes, la tendresse, la bêtise, le désir insatiable de vivre ensemble, et le rire des gosses qui font des doigts pleins d’honneur et de rage. » On veut bien mais ce texte que l’on perçoit mal à cause d’une mauvaise balance avec la musique  assez prégnante,  ne parait pas être d’une qualité exemplaire et susceptible d’entrer en relation réelle avec ce que l’on voit sur scène. Comme s’il y avait une frontière entre les images et les mots; Et ce n’est sûrement pas ce que Bruno Thircuir a voulu. C’est  dommage, vu le capital d’énergie dépensé et l’évident savoir-faire de ces circassiens qui prennent souvent de grands risque physiques.
 Alors à voir?  C’est selon: oui, pour le travail des acrobates  qui mérite un grand respect; non ,pour la conception de ce spectacle beaucoup trop long et  qui aurait dû être beaucoup mieux pensé pour arriver à être vraiment convaincant.

Philippe du Vignal

Le spectacle a été créée au printemps dernier et s’est posé dans le Parc de Bagnolet pendant dix jours. A suivre en tournée…

1...548549550551552...603

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...