Monsieur de Pourceaugnac

Monsieur de Pourceaugnac de Molière
mise en scène Isabelle Starkier

spe580.jpgQue de misères arrivent au Limousin! Monsieur de Pourceaugnac débarqué à Paris pour y épouser Julie qui lui est promise. Éraste, amant de Julie, aidé par Sbrigani, voyou napolitain et Nérine, une fieffée servante, va multiplier les stratagèmes pour défaire le mariage, dégoûter le marié et le faire repartir dans sa province. Monsieur de Pourceaugnac, dupé sans cesse, ira de catastrophe en catastrophe : sa tenue, ses allures feront la risée de tout le monde ; soigné de force par deux médecins il est déclaré fou ; tandis qu’on annonce à la mère de Julie que de Pourceaugnac est criblé de dettes on fait croire à celui-ci que sa fiancé est une coquette, de sorte qu’il reçoit froidement les avances de Julie qui feint d’être follement amoureuse de lui. Et ce n’est pas fini, le voilà bigame. Arrivent deux femmes qui se prétendent ses épouses. Monsieur de Pourceaugnac se fait arrêter, puis sur le conseil de Sbrigani il s’évade déguisé en femme. Accusé d’avoir enlevé Julie il s’enfuit. Éraste ramène Julie à sa mère qui en reconnaissance la lui donne en mariage en augmentant la dot.
Isabelle Starkier condense dans son spectacle, d’une heure vingt, cette farce d’une cruauté peu commune, avec une absolue fidélité au déroulement de l’intrigue, en transposant les divertissements musicaux de Lulli dans trois brèves séquences chantées avec une musique originale de Amnon Beham.
Seul changement : Oronte, père de Julie, devient ici Mme Oronte, tout aussi autoritaire, décidée à marier bien sa fille.
Une farce sulfureuse, perverse, où le comique a pour ressort la violence. Pas de bons ici, tous s’acharnent, ourdissent des complots contre le provincial Monsieur de Pourceaugnac, victime désignée, naïf, d’une crédulité sans bornes, qui ne comprend même pas ce qui lui arrive. Monsieur de Pourceaugnac, joué par un comédien noir, Daniel Jean, fait certes figure d’un étranger dans ce petit monde de prédateurs, mais l’idée de voir dans le personnage l’Autre opprimé et d’inscrire le conflit dans la problématique de l’altérité me semble excessive. Mis à part un bref texte sur l’esclavage dit par de Pourceaugnac, arrivant dans la pièce comme un cheveu sur la soupe, (il vaudrait mieux le retirer) et quelques allusions à la différence, dans les séquences du chœur, rien n’étaye particulièrement cette interprétation du conflit dans ce spectacle fort réussi.

Le parti pris des costumes en revanche, contemporains pour Julie et Éraste, robe stricte évoquant le XIXe siècle pour Mme Oronte, costume blanc et perruque pour de Pourceaugnac, pantalon rouge à bretelles, veste jaune pour l’Italien Sbrigani, robes noires pour les médecins, ouvre à des lectures plus contemporaines de la pièce.
Isabelle Starkier s’empare avec un remarquable savoir-faire de cette machine à jouer, actionne avec adresse les faux-semblants, le jeu de masques, de travestissement, les coups de théâtre étourdissants qui nous tiennent en haleine.affmdeppetites.jpg
Un décor léger et très efficace de Jean-Pierre Benzekri : trois fauteuils blancs et deux panneaux mobiles, comme des cadres transparents d’un côté avec parfois un effet de miroir, à travers lesquels les personnages, tels les spectateurs d’un théâtre, observent l’action et de l’autre côté des panneaux un escalier qui sert pour le jeu. Un dispositif simple qui permet les apparitions soudaines et module l’espace dans lequel le jeu d’éclairages très soigné focalise les aires du jeu.
Cinq acteurs formidables jouent tous les personnages, mis à part Daniel Jean qui ne fait que de Pourceaugnac, endossant des personnages « réels » de l’intrigue, et se transformant, comme par un tour de magie, en personnages inventés pour duper le provincial. Ainsi, Eva Castro, Julie, fait l’apothicaire, l’exempt, Lucette, Pierre Yves Le Louarn, Sbrigani et le Flamand, un médecin, Stéphane Miquel, Éraste et une paysanne, un médecin, un garde, Sara Sandre, Nérine, Mme Oronte et une infirmière, un garde.
Pour créer instantanément cet effet du théâtre dans le théâtre on recourt aux masques grotesques pour les personnages des duperies jouées à Monsieur de Pourceaugnac, qu’on enlève aussitôt la scène finie.
Le ton de la farce poussée à l’extrême, donné dès le départ, est tenu avec une belle cohérence à la fois dans la construction des scènes s’enchaînant sur un rythme endiablé et dans le jeu d’une absolue maîtrise, outré, délirant, avec quelques clins d’œil à la préciosité parodiée dans la gestuelle.
Beau travail sur le registre vocal dans le jeu jubilant dans la truculence du langage et les injections de divers accents : flamand, espagnol, provençal, passant de l’extrême artifice à la sincérité profonde, parfois bouleversante. Le rire et la grimace de douleur se côtoient.
À mesure que l’apparente mécanique farcesque s’emballe dans un jeu cruel, destructeur, la farce prend l’allure d’un cauchemar. Un spectacle intelligent, extrêmement drôle et bouleversant. À voir absolument.

Irène Sadowska Guillon

Monsieur de Pourceaugnac de Molière
mise en scène Isabelle Starkier
Théâtre Silvia Monfort
du 26 mai aux 21 juin 2009
réservations 01 56 08 33 88
le spectacle sera repris pendant tout le mois de juillet au Festival d’Avignon Off


Archives pour la catégorie critique

La vie et rien d’autre

La vie et rien d’autre

 

Les derniers mois d’un homme ordinaire, plutôt gâté par la vie, et qui n’en ressent pleinement le goût qu’au moment où la mort le serre de près : Bruno Abraham Kremer joue cela très bien, souvent drôle, parfois émouvant – dans les deux cas, parce qu’on s’y retrouve, surtout si, comme le public de ce soir-là, on est un peu « mûr »… Qu’est-ce qui manque, cher comédien, vous qui tenez discrètement la performance – c’en est une – de jouer seul le père, l’épouse, les médecins, les quidam…, pour qu’on soit complètement emballé ? Un peu de silence par-ci – non pas des « temps de sociétaire », mais le temps d’un écho un peu grave ?  Un peu plus de la vraie dureté du monde par-là – vous ne ménagez pas votre personnage, mais on reste entre soi ? Oui, mais il faut en rester à la comédie, le public a bien mérité de rire et de se détendre. C’est vrai, vous avez raison, cher comédien. Et ne pinaillons pas : votre personnage sait (re)donner au public le vrai goût de la vie.
Christine Friedel

 

Comédie des Champs Elysées

 

TUER LA MISÈRE

TUER LA MISÈRE  l’Echangeur de Bagnolet

Conception Alexis Forestier et Charlotte Ranson en collaboration avec André Robillard
Les Endimanchés- c’est le nom de la compagnie d’Alexis Forestier qu’il avait fondée il y a une quinzaine d’années avec Roger Després, jardinier en chef de la Ferme du bonheur de Nanterre-orchestrent à vue. Cet étrange spectacle conçu autour de l’œuvre d’André Robillard, fantastique et minuscule artiste brut, dont l’œuvre plastique occupe le hall et le plateau, forêt de dessins et de fusils enfantins, est un concert poétique, un enchevêtrement de textes étranges, de borborygmes, de chansons allemandes, de lieder, de poèmes exécutés de façon magistrale par les 6 protagonistes. Il y a de la douleur, de la joie, de la vie. A ne pas rater jusqu’au 5 juin à Bagnolet.

Edith Rappoport

Tuer la misère


Tuer la misère

C’est le machin d’artiste de l’art qui a fait disparaître la misère.


Détruire la misère c’est pas rien.
C’te sacrée misère, il faut l’arrêter avant qu’il soit trop tard.Et on pourrait même se détruire par nous-même sans s’en rendre compte, il faut contre-attaquer pour détruire la misère.
André Robillard – juin 2008


C’est quoi, cet objet au beau titre ? Un spectacle-concert-performance en liberté, et surtout une rencontre. Chralotte Ranson, Alexis Forestier et ses « endimanchés » – antiphrase pour ces ludions chercheurs qui sont tout sauf « endimanchés » – ont rencontré André Robillard, un type d’une autre génération qui bricole des fusils-jouets et des dessins d’enfant, des « machins d’œuvre », comme il dit, et que les connaisseurs classent dans l’art brut. Ensemble, ils font monter une incroyable mayonnaise où chacun est pleinement soi et pleinement avec l’autre. Ce « machin d’art » différent qu’est le théâtre, ils le font vivre au milieu des machines de Robillard, les spoutniks, les serpents en couleur, et aussi des cages à  canaris, la table aux accessoires, et les outils à musique à vue. Ça s’organise, avec les poèmes de Paul Celan et de Paul Klee, de Brecht – en version originale, pour la musique, mais « les paroles » sont distribuées au public – et des textes de Fernand Deligny et de Karl Brendel, et le premier lied du Voyage d’hiver, autour non pas de l’idée d’humanité, mais du désir d’humanité, en actes, en chair et en os. Tout sur l’espoir. Tout sur la misère, qu’il faut tuer, la vache. Tout sur la fraternité, en actes, ici et maintenant, en chair et en os. C’est drôle parfois – inénarrable duo sur le Paris-Roubaix -, c’est virtuose souvent – la musique d’Alexis Forestier et d’Antonin Rayon, le monologue en langue martienne dévidé par André Robillard -, c’est sérieux, ça avance calmement et ça prend le pouvoir sur l’imagination du public. C’est moderne, donc dur, juste, présent, et pieds sur terre.
Avant le spectacle, on peut se promener dans l’exposition André Robillard, après, on est invité sur le plateau. Les « machins d’art » et la fraternité continuent.
Christine Friedel

L’Echangeur, à Bagnolet-  jusqu’au 5 juin (seulement !).

Ubu roi

Entrée au répertoire de la Comédie-Française
Ubu roi d’Alfred Jarry mise en scène de Jean-Pierre Vincent

 

image33.jpg  Ubu, personnage monstrueux et bouffon, tire ses origines à la fois du Macbeth de Shakespeare et du père Hébert, professeur de physique de Jarry au lycée de Rennes.
Entré en scène en 1896 le scandaleux et terrifiant Ubu, champion de tous les excès, insolent et brute sanguinaire, bourgeois enragé, poltron stupide et sauvage, est devenu une figure universelle, portrait parfois à peine grossi, de toute la lignée des tyrans, des dictateurs meurtriers, qui depuis Hitler, Staline, Ceausescu, Bokassa, ne cessent de sévir dans le monde réel.
S’attaquant dans son anti – pièce à l’ordre établi, à la culture et notamment la littérature respectable engoncée dans ses lettres de noblesse, Jarry, comme plus tard Gombrowicz, recourt aux formes de la culture « inférieure », « mineure », populaire : théâtre de marionnettes, farce bouffonne pour créer un monde de transgression et de régression, d’immaturité triomphante.
Comment monter cette pièce vue, revue, revisitée, passée à toutes sortes de sauces ? Pour éviter l’aspect potache qui ramènerait la pièce à un spectacle sympa et gentil, le parti pris de Jean-Pierre Vincent était de l’inscrire dans une tonalité beaucoup plus sombre, dérangeante, voire tragique, en convoquant dans sa mise en scène rien moins que Jarry en personne, provocateur extravagant devenu lui-même ubuesque. Sa présence surplombant et imprégnant le jeu des acteurs devait teinter la farce de cauchemar. Le résultat est loin d’être atteint. Aux sévices qu’énumère Ubu : « décollement des oreilles, torsion des dents,… enfoncement du petit bout de bois dans les oreilles » la mise en scène ajoute l’enfoncement du clou didactique.
Alfred Jarry, incarné sur le plateau par Christian Gonon, sert en quelque sorte de faire valoir à l’option de la mise en scène. Dès le prologue, devant le rideau, arrivant à vélo en tenue de vélocycliste de l’époque, il nous éclaire, à travers des citations tirées des Paralipomènes d’Ubu, sur la genèse de son héros « ni exactement M. Tiers, ni le bourgeois, ni le mufle : ce serait plutôt l’anarchiste parfait, avec ceci qui empêche que nous devenions jamais l’anarchiste parfait, que c’est un homme, d’où couardise, saleté, laideur, etc.. » Jarry ne cesse de hanter le spectacle, il revient faire un discours au milieu de la pièce, passe de temps en temps à vélo disant une didascalie, et dans le final, dans le bateau qui, en route vers la France, passe à côté d’Elseneur, évoque ce « poor Yorrick ».
Le dispositif scénique de Jean-Paul Chambas est efficace : deux rochers et un micro sur pied, tables sur roulettes, tabourets, chaises qui apparaissent à certains moments et au fond de scène une grande porte coulissante qui module l’espace. Pas de trappes, les nobles disparaissant dans une sorte de grand tunnel en plastique amené sur scène. Certaines actions, par exemple les scènes dans la chapelle, la promenade de Jarry en vélo, se passent à l’avant-scène.
Jean-Pierre Vincent ne donne ni clefs ni pistes visibles dans sa mise en scène. Nous sommes en principe dans un nulle part, une Pologne de fiction. Un espace temps de résonances multiples qui cependant se surcharge ici d’évocations, de références, de signes, d’indices, de clins d’œil, parfois appuyés et insistants.
Jarry en maillot et pantalon collant manipule ostentatoirement son pistolet. Ubu (Serge Bagdassarian ) en costume noir, gidouille peinte sur le ventre, chapeau melon, canne et cartable à phynance, mère Ubu (Anne Kessler) plus contemporaine : jupe rouge, blouson de cuir, bottes. Uniformes militaires et bérets évoquant les années 1930 1940 pour les Palotins et Bordure, costumes contemporains, sans oublier le portable, pour les Financiers, perruques et costume XVIIIe siècle pour les nobles, les magistrats en robe, enfin famille de Venceslas en tenue pastichant la royauté et Cour du Tsar manteaux longs et couvre-chefs fourrés.
La Pologne, pourtant imaginaire, nous est signalée d’emblée, sur le montant du cadre de scène, par l’emblème national étrangement germanisé : l’aigle blanc sur fond rouge est ici noir sur fond jaune. L’hymne polonais de l’époque communiste ponctue avec insistance les actions.
On est submergé d’allusions, de références, dont on ne discerne guère ni le sens ni les enjeux.
Le jeu sans conviction des acteurs manque d’énergie, d’excès, de folie. L’humour grotesque, délirant de Jarry est ramené aux gags, au comique simpliste. Le jeu tantôt caricatural, outré dans des expressions, tenant de la bande dessinée, tantôt trempant dans un réalisme de pacotille : scènes de combats, Bordure tabassé dégouline de sang, etc. Les acteurs, dont on sait qu’ils savent chanter, forment un chœur apathique, somnolent, dans la chanson du décervelage par exemple.
Tout progresse lentement, tel un somnambule, avec de surcroît des ruptures inutiles et des ralentissements du rythme.
À force d’injecter du cauchemar dans la farce on l’anesthésie. Contrairement aux espoirs de Jean-Pierre Vincent il n’y a rien de dérangeant, rien qui nous resterait en travers de la gorge, dans ce spectacles prolixe, plat et sans force.

 

Irène Sadowska Guillon.

 

Ubu roi d‘Alfred Jarry
mise en scène de Jean-Pierre Vincent
à la Comédie-Française, salle Richelieu
à partir du 23 mai 2009

TRAMES

     Gerty Dambury, auteure dramatique guadeloupéenne  est sans doute mieux connue pour sa pièce  Lettres indiennes , crééedsc1393.jpg  à Avignon  en 1996 par Alain Timar (Théâtre des Halles) et à New York en  1997  par Françoise Kourilsky (Théâtre Ubu Rep) sous le titre Crosscurrents. Dambury elle-même assure la mise en scène de son œuvre la plus récente, Trames, actuellement  en tournée en Guadeloupe  après  un passage au Musée Dapper  (novembre 2008) et au théâtre Aimé Césaire à Fort-de-France. J’ai pu la voir  au Ciné-théâtre du  Lamentin ( Basse-Terre), un cinéma qui devient théâtre à l’occasion, où  les fauteuils sont très confortables mais dont le dispositif d’éclairage n’est pas vraiment adapté à la création théâtrale. L’éclairagiste Jean-Pierre Nepost a pu néanmoins créer des effets de lumière magiques  pour cerner le  monde des absents dont la présence sous-tend l’œuvre mais que les tendances réalistes de la mise en scène n’ont pas toujours su capter.
La mise en abyme d’un drame familial a un dénouement proche de la tragédie classique. Inspiré d’un fait divers de Guadeloupe, cette histoire montre les étapes d’une confrontation entre une mère sociologue, (Firmine Richard) et un fils instable (Jalil Leclaire), SDF, drogué,  coléreux, angoissé, blessé par la séparation traumatisante de ses parents. Obsédé par l’image d’un père africain absent, il cherche à renouer avec cette Afrique qui a tant déçu sa mère et, très vite, l’ironie de la situation nous frappe: la douleur du manque de père déchire le fils mais ce père reste  présent à travers le fantasme d’une Afrique des origines entretenu par le fils, alors que la mère, présence très réelle dans la vie du jeune homme, vit derrière un mur infranchissable entre elle et le jeune homme. Si elle semble plus sensible aux  misères de ces prostituées, mères abandonnées dont les voix enregistrées la hantent, qu’aux besoins de son fils,  c’est qu’elle gère mieux les douleurs à distance que les souffrances réelles de ce jeune homme qui envahit son espace  et qui cherche de l’aide,   alors qu’il dégringole rapidement vers la catastrophe.

  Il y a des moments de tendresse et de séduction entre mère et fils qui alternent avec des explosions de colère, lorsque le  jeune homme comprend qu’elle est incapable de capter, ou refuse d’entendre, ses signes de détresse. Par ailleurs, cette danse de mort entre mère et fils se déroule sous l’œil vigilant d’un   personnage énigmatique : Dabar,  qui fait une apparition de temps en temps pour commenter le jeu et assurer la  distance entre les personnages et nous.  Mais ce n’est pas Dabar qui casse l’illusion scénique. La mère et le fils se situent aussi en dehors du jeu,  juste avant le dénouement tragique pour décortiquer d’un regard  « professionnel » les événements, afin d’empêcher qu’une émotion trop forte ne brouille le regard critique.  Après tout, il n’y a aucun  coupable,  mais une profonde incapacité à  s’entendre mutuellement et c’est  l’auteur transforme  ainsi cette rencontre théâtrale en  « cas » social. Vision astucieuse d’un  théâtre qui croise les sciences humaines d’une manière  efficace.

Mais  la réalisation ,comme le jeu , est inégale : le fils (Jalil Leclaire) est  un charmant jeune homme qu’on a envie de prendre dans ses bras, mais qui est  mal à l’aise dans son corps. Alors qu’il devrait servir de catalyseur  au  spectacle. Mais Martine Maximin ,qui revient à plusieurs reprises comme le Dabar mystérieux sous les traits d’une des femmes interviewées qui hantent le magnétophone de la sociologue, illumine  la scène et  met  tout son métier de comédienne au service du spectacle. Dans  les magnifiques éclairages de Jean-Pierre Nepost, ses plaintes,voire  ses plaidoiries , sont  profondément émouvantes. Firmine Richard, ( la mère), très à l’aise en scène,  semble avoir  du mal à  exprimer ses émotions à fond, alors qu’elle passe beaucoup mieux à l’écran.  Mamie espiègle dans La première étoile , elle est l’exemple  d’une comédienne qui s’épanouit dans les gros plans où la caméra capte son regard pétillant, surtout dans les situations comiques; où son sens du rythme, sa gestualité  hyperdramatique et sa personnalité  lui donnent alors une présence remarquable.  

  La mise en scène n’a sans doute pas réussi à capter le dialogue entre les tempêtes intérieures, l’intervention du monde invisible, et une théâtralité de distanciation qui vise à casser le réalisme théâtral. Pourquoi ces poubelles remplies de papier rouge dues à la scénographe Catherine Calixte? Essai de couleur locale? Excès de réalisme? Le fils patauge sans  doute dans les misères de  la rue. Mais pourquoi le surligner? Ce qui importe ici au jeune homme qui appelle au secours, c’est le  refuge et le lieu mythique de son salut, qui sera gâché par l’indifférence apparente de la mère , où une Afrique des origines plane comme  projection de l’imaginaire .  Pourquoi pas? Mais on  aurait envie de voir la pièce montée par un autre metteur en scène.

Alvina Ruprecht

Gosier, Guadeloupe mai 2009.

Atteintes à sa vie

Atteintes à sa vie de Martin Crimp, mise en scène de Gilles Bouillon, traduction de Christophe et Michelle Pellet. 

  image22.jpgAtteintes à sa vie de Martin Crimp (né en 1956) fait partie de ces pièces qui sont de vrais défis à la scène, une partition nue, sans aucune indication, demandant au metteur en scène d’inventer une écriture scénique. Le texte, en 17 fragments écrits comme des scénarii indépendants les uns des autres et pourtant reliés par des fils invisibles, se tisse sur le mode rhapsodique, quasi musical.
Pas d’histoire, pas de conflits, pas de temporalité précise, pas de didascalies, la notion de personnage est supplantée par celle de locuteurs anonymes, dont on ne sait ni le sexe, ni l’âge, ni le nombre, extérieurs à ce qu’ils disent, le passage de la parole de l’un à l’autre n’étant indiqué que par des tirets dans le texte.« L’espace dramatique – dit Martin Crimp – est un espace mental, pas un espace physique ».

Un théâtre qui par certains aspects rappelle celui de Valère Novarina, où la parole circule et le langage fait advenir le monde, un monde à la fois virtuel et réel. Une matière en forme de puzzle et d’une enquête sur un personnage absent, une femme, Anne, dont on ne sait qui elle est ni même si elle existe. Peut-être est-ce Anne disparue dans Traitement de Crimp et dont il fait advenir, par le langage, les variations possibles dans Atteintes à sa vie ?
Anne, Any, Anya, Annie, Anouchka… dont les identités probables et contradictoires : terroriste, star de films pornos, victime d’une guerre génocidaire, marque de voiture, étrangère, candidate à la Présidence, la femme d’à côté… se télescopent, se déclinent au gré des messages laissés sur son répondeur et de la circulation des récits, des rumeurs, des évocations, tout aussi ambigus et contradictoires.
Anne, sujet de la pièce, à la fois une personne et personne, à l’identité postmoderne, pulvérisée, virtuelle, une coquille vide dont les évocations et descriptions « c’est le genre de personne qui… », dessinent un vague et aléatoire contour : belle femme, à la chevelure blonde, 40 ans, etc.
Ce personnage caméléon dont les multiples avatars, vus, rencontrés par des locuteurs de la pièce, dans diverses villes et régions du monde (Berlin, Paris, New York, Afrique…) condense et réfracte notre univers consumériste, réduit au supermarché mondialisé, médiatisé, dont les seuls repères sont des marques déposées, où tout est formaté, prêt à servir depuis la nourriture jusqu’au langage, où tout vaut tout, tout est marchandise, et où l’être humain, dépersonnalisé, manipulé, est à la fois zappeur et zappé.
Avec une intelligence remarquable,  Gilles Bouillon construit, à partir de la matière « post-dramatique » de Crimp, une dramaturgie scénique circonscrite dans un espace temps mental, un non-lieu, un ici et maintenant du théâtre.
Une scène où 9 acteurs, tels des médiums, convoquent le bruit et la fureur de notre monde.
La scénographie de Nathalie Holt est une boîte de théâtre. Espace sombre à l’avant-scène dans le prologue, côté jardin, un écran de télé où l’on voit des images de divers endroits du monde et côté cour, une cabine téléphonique. On entend des messages adressés à Anne qui s’effaceront. Nous voici embarqués, comme dans la célèbre série policière, dans la mission impossible de résoudre l’énigme d’Anne.
Dans l’espace qui se vide apparaîtront et disparaîtront, au gré des séquences : quatre chaises, grandes tables à roulettes, tabourets, canapé vert, micros sur pied. Un jeu de rideaux articule dans l’espace la dramaturgie scénique : le rideau du fond, montant et descendant, crée l’effet d’une boîte, les rideaux à lamelles de trois côtés du plateau permettent les apparitions instantanées des acteurs, un rideau noir coupe de temps en temps l’espace et le grand rideau bleu pailleté à l’avant-scène scène sert pour les scènes du music-hall.
On est constamment sur une scène du monde mis à distance, « ce qui se représente n’a rien à voir avec ce qu’on entend », on assiste à des événements invisibles convoqués par la parole des acteurs.
En articulant sa mise en scène sur la distance, voire l’opposition, entre l’image scénique et celle créée par la parole, Gilles Bouillon recourt à la fois aux techniques cinématographiques : point de vue focalisé, cadrage, hors champ, gros plan, déplacement spatio-temporel et à un registre de formes et expressions scéniques du clown, du music-hall à la tragédie, où les récits, les dialogues, les chansons se croisent et s’imbriquent. Gilles Bouillon confère sur scène au texte de Crimp une structure quasi musicale dans laquelle se dégagent progressivement les répétitions des thèmes, les variations, se forme un réseau de résonnances entre des indices épars, des références disséminées dans le texte.
Avec juste quelques signes, objets, costumes, changements de style du jeu, tels des clips ou des flashs, s’esquissent sur scène et s’enchaînent avec une extraordinaire souplesse et fluidité des images – échantillons de notre monde, traitées sur le mode ironique : scènes de music-hall, une sorte de reality show, cocktail mondain, séance de tournage, réunion d’affaires, etc.
Un délire verbal dans lequel babillage mondain, jargons publicitaire, médiatique, pseudo intellectuel, clichés et discours humanistes, politiques, idéologiques se télescopent.
La mise en scène joue sur le contraste entre ce qui est dit et la manière de le dire. Sur un ton détaché, innocent, léger, d’une conversation banale, on parle indifféremment d’amour, d’empathie avec les démunis et victimes de guerres, de génocides, d’enfants soldats, d’aide humanitaire, d’art contemporain et de physique des particules, d’écologie et d’attentats terroristes, on recycle des discours idéologiques et politiques. Anecdotes, clichés de toutes sortes, propos insignifiants, récits sordides, macabres, terrifiants, mis sur le même plan, livrés pêle-mêle.
On rit et on a froid dans le dos face à cette humanité des spectateurs, surfeurs du monde, à la fois champions de la communication et de la compassion et autistes.
Les échanges en anglais, allemand, polonais, dans certaines scènes, apportent une touche percutante à ce chaos verbal mondialisé. Une remarquable troupe d’acteurs fait preuve d’une souplesse et d’une maîtrise absolue des registres du jeu, quasi chorégraphié, une belle combinaison de solos, duos et de choralité.
Un spectacle exemplaire et exceptionnel qui sans didactisme aucun, sans démonstration moralisatrice, nous immerge dans une humanité dépouillée de sa substance, formatée, agitée par les slogans idéologiques et les convulsions de la bourse. Un spectacle qui porte la marque d’une excellente troupe d’acteurs, issus du Jeune Théâtre en Région Centre, créé en 2005 par Gilles Bouillon, initiative qu’il faut saluer: la troupe de théâtre est en effet devenue un luxe sinon une utopie. On souhaite que cette magnifique création trouve de nombreux preneurs pour une tournée la saison prochaine

Irène Sadowska Guillon


Centre Dramatique Régional de Tours Théâtre Nouvel Olympia du 19 mai au 8 juin 2009
T: 02 47 64 50 50
Le texte est publié aux Éditions de l’Arche

Le Cid

Le Cid de Corneille
mise en scène Thomas Le Douarec

cid.jpgThomas Le Douarec avait déjà mis en scène en 1998 Le Cid de Corneille. Il revisite cette fois la pièce emblématique de Corneille en la remettant dans son cadre d’origine : l’Espagne, l’Andalousie, Séville, terre des combats de taureaux, du flamenco, du métissage culturel arabo – andalou, et en lui restituant l’esprit baroque du théâtre d’aventures de Guillen de Castro à qui revient la paternité du mythe du Cid.
Thomas Le Douarec s’appuie, pour construire la dramaturgie de son spectacle, fondamentalement sur la première version de 1637 de la pièce de Corneille, beaucoup plus libre, plus flamboyante que la version de référence de 1682 révisée conformément aux règles du théâtre classique. Il condense la pièce en en coupant certaines scènes, en supprimant les personnages de l’infante, de sa gouvernante, du page, de Don Alonse et en renforçant l’axe de l’intrigue sur Rodrigue et Chimène. De sorte qu’il rend l’action plus rapide, plus violente, plus passionnée. Le tout immergé dans la substance même de la culture populaire andalouse avec sa musique, les sonorités déchirantes de la guitare, des chants flamenco et la sensualité brutale de ses danses. Ambiance andalouse que l’on retrouve dans le décor de Claude Plet, une cour d’un château en arrondi dans le style arabe, évoquant en même temps un espace tauromachique. Dispositif exploité dans le jeu à la fois dans sa dimension horizontale et verticale : les musiciens et certains personnages se trouvent parfois en haut du mur du château, le roi descend des cintres sur une chaise, etc.
Des costumes stylisés, mêlant les éléments hispanisants, arabo – andalous, gitans, avec parfois des touches assez outrées, comme par exemple le costume du roi parodiant l’habit de torero.
Même procédé du décalage du réalisme dans le jeu parfois outré, tiré sur le comique et les gags, notamment pour le roi (Florent Guyot) et Don Arias (Jean-Paul Pitolin), démonstratif dans la violence des passions exacerbées, pathétiques par moments surjouées chez Rodrigue (Olivier Bernard) et Chimène (Clio van de Valle).
Constituant comme un « texte » bis, en contrepoint à l’alexandrin, la partition musicale de Luis de la Carrasca (guitare et cajon), vocale (un chanteur) et le couple de danseurs flamenco, est tantôt superposée au jeu, tantôt intégrée totalement dans le jeu comme une sorte de chœur. Le taconeado qui rythme la pièce, reprit parfois par certains personnages dans le jeu, s’impose parfois avec trop d’insistance. Le mariage entre l’alexandrin et le flamenco n’est pas toujours convainquant.
Un Cid gitan, iconoclaste ? Même pas. C’est parfois drôle, divertissant, mais très inégal et pas très cohérent quant au parti pris du jeu et de la mise en scène qui, en transférant le tragique sur la partie flamenco, oscille entre le pathétique appuyé, la parodie et le comique.

Irène Sadowska Guillon

Le Cid de Corneille
version flamenco
mise en scène Thomas Le Douarec
Théâtre Comedia à Paris, à partir du 19 mai 2009

Bienvenue- Quelques mots pour dire d’où je viens

Bienvenue, conception, mise en scène et jeu: Paul Chevillard et Margherita Piantini et Quelques mots pour dire d’où je viens de Guillaume Hasson, mise en scène de Maria Cristina Mastrangeli. 

Le premier petit spectacle de 30 minutes se déroule dans le hall du théâtre avec juste un petit castelet fait avec un échafaudage de peintre. Thème: l’émigration et une sorte de petite chronique des mésaventures des étrangers dans notre douce France faite avec des moyens très simples: des petites marionnettes- dites de poing- habilement manipulées par deux clowns: Paul Chevillard et Margherita Piantini . C’est techniquement très bien fait mais on l’on reste un peu sur sa faim devant un spectacle qui n’a sans doute pas un scénario assez solide pour le soutenir. 

Quelques mots pour dire d’où je viens ,  est un texte écrit à partir de neuf témoignages  d’émigrés qui ont confié leur histoire et leur itinéraire; ils sont venus d’Afrique mais aussi d’Europe et d’Asie, pendant une longue résidence d’auteur à la maison de la Culture de Thonon et au Théâtre d’Evian. Ils disent leur volonté de s’ancrer dans ce territoire d’accueil qui constitue leur dénominateur commun de ces gens qui se racontent à travers leur culture et leurs expériences positives et négatives qu’ils ont eu en France . Ils racontent aussi leur pays d’origine, Arménie, Algérie, Italie, Allemagne amis aussi Sénégal, Cap-Vert et Turquie, mais aussi l’errance à lauqelle ils ont été condamnés parce qu’ils n’ont pas été là ni au bon moment ni au bon endroit.

  Leur témoignage a été écrit par Guillaume Hasson mais soumis, dit Maria Cristina Mastrangeli, à ces hommes et à ces femmes dont certains ont même réussi à trouver une sorte de bonheur dans un pays dont ils ignoraient tout, malgré les difficultés quotidiennes auxquelles ils ont dû faire face.  Les monologues sont mis en scène par Maria Cristina Mastrangeli,  avec un souci de fidélité à la parole entendue, avec quelques éléments scéniques efficaces: une série de chaises blanches et quelques anciennes bassines et lessiveuses de tôle. Au dessus du plateau, une palissade de bois comme le symbole d’une frontière à la fois franchie mais toujours menaçante: qui ne connaît pas un petit fils d’émigré italien, Français depuis toujours qui n’a même parfois jamais pénétré en Italie, à qui l’administration française, à l’occasion d’une demande quelconque,  demande un extrait d’acte de naissance d’un pépé ou d’une mémé né au 19 ème siècle.. qu’il est évidemment bien incapable de fournir !

Gaetan Kondzot , comédien congolais que l’on connaît bien , puisqu’il a été, entre autres, le personnage du Flic dans la série Un flic de Frédéric Tellier série de France 2 est tout fait juste et dit les choses avec beaucoup de pudeur et de justesse; mais Elsa Bosc surjoue et ne semble pas à l’ aise, ce qui plombe les témoignages qu’elle voudrait nous faire entendre. Il y a aussi la très belle voix de Lorraine Prigent qui ponctue de divers chants du monde chaque témoignage.

 Mais tout cela ne fait pas vraiment un spectacle; la mise en scène- honnête mais sans grande invention- manque , comme souvent, d’une dramaturgie solide et de véritables personnages; le texte en reste donc  à de petits  effets d’annonce, et ne nous apprend pas grand chose. Veut-on nous dire que la France, finalement, ne se débrouille pas si mal avec ses problèmes d’émigrés et que les fameux défis de l’intégration sont plutôt en bonne voie d’être résolus? On ne le saura probablement jamais, et le théâtre n’est sans doute pas le meilleur moyen de le dire. Ce spectacle voudrait « être une partition à deux voix, masculine et féminine, qui porte la symbolique de l’étrange et de l’étranger et qui incarne l’axe nord-sud de l’immigration en France ».Quelle prétention! On n’est ni dans un véritable théâtre de recherche ni dans un spectacle d’agit prop; et ce genre de choses  ne peut convaincre que les bons copains mais pas un public. Alors à voir? Non, sûrement pas; de toute façon, le spectacle a peu de chances d’être repris.

Philippe du Vignal

Théâtre Berthelot de Montreuil.

QUELQUES MOTS POUR DIRE D’Où JE VIENS

QUELQUES MOTS POUR DIRE D’Où JE VIENS – Théâtre Berthelot Montreuil

De Guillaume Hasson, mise en scène Maria Cristina Mastrangeli, compagnie Octogone.
Guillaume Hasson est un auteur attentif aux cruautés du monde, j’avais fait sa connaissance au début des années 90, à Roubaix où il travaillait avec Guy Benisty et le Samirami Théâtre, il avait écrit Silhouettes au lointain présenté dans une généreuse utopie d’un théâtre populaire (devenu ces dernières années gros mot, assimilé à populiste). Ces quelques mots, témoignages livrés par des immigrés sont proférés par trois personnages venus de différents pays,  interprétés par Gaétan Kondzot, Elsa Bosc et Lorraine Prigent qui donne une dimension lyrique aux sombres témoignages de ces vies brisées. J’ai eu du mal à saisir le fil de la pièce dont le thème me passionne pourtant.

Edith Rappoport

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