Cœur ardent

 Cœur ardent d’Alexandre N. Ostrovski

 image5.jpgmise en scène Christophe Rauck

Christophe Rauck dont une remarquable mise en scène du Revizor de Gogol ne se laisse pas oublier, met en scène, dans le théâtre Gérard Philipe à Saint Denis qu’il dirige, Cœur ardent œuvre d’un autre grand classique du théâtre russe Alexandre N. Ostrovski (1823 – 1886).

Une caustique satire sociale de la Russie du milieu du XIXe siècle où on entend de lointaines résonances de Molière et du théâtre du Siècle d’Or espagnol. Un monde sclérosé, plongé en léthargie, anesthésié par la soumission et l’alcool, dont les protagonistes sont agités par la perte, la tromperie, le gain, la soif des honneurs mais aussi par la passion amoureuse.

Un riche marchand Kouroslepov oisif et alcoolique s’étant fait voler 2 000 roubles ordonne à Silan, son parent lointain, et à ses deux domestiques, Narkis et Gavrilo, de bien surveiller sa maison. Au terme de moult péripéties il découvrira qu’il est trompé et volé par sa femme, Matriona, exploitée par son amant Narkis, et que celle-ci maltraite Paracha, sa fille d’un premier mariage. Avant que tout ne s’achève par un happy end et le bon ordre rétabli : punition des coupables, mariage des jeunes amoureux, repentir du père abusé par sa femme et son homme de confiance, Ostrovski fait traverser à ses personnages des aventures rocambolesques : amour passionné et contrarié, condamnation injuste d’un innocent, fuites et poursuites, attaques de faux brigands, etc.. Il brosse une fresque de la société russe : de la campagne à la ville, en passant par la prison et le monde des notables et des riches dandy qui trompent l’ennui par des caprices et des farces grotesques, extravagantes.

Une belle, audacieuse et inventive traduction d’André Markowicz qui imprime au texte une truculence, une énergie, une violence, réinvente le langage maladroit, déformé des gens simples, et parasite le langage officiel ampoulé par des expressions grotesques.

La tentation certes était forte, en l’occurence irrésistible, de la faire entendre en mettant en scène la pièce quasi intégralement. Le hic c’est que le tout peut devenir trop. Il fallait sans doute faire des coupes, condenser le texte et le jeu, imprimer un rythme plus rapide aux séquences qui, particulièrement dans la première partie, traînent en longueur. Le rythme accéléré, le ton farcesque, grotesque, les gags, les effets scénographiques, de la seconde partie, parfois appuyés, surjoués, n’arrivent pas à faire décoller le spectacle. Pas de parti pris fort pour le jeu rarement convaincant, parfois au bord de la caricature. Pas de lecture qui articulerait la dramaturgie scénique qui fâcheusement s’effiloche. En définitive avec regret, on est amené au triste constat d’un rendez-vous manqué entre la pièce d’Ostrovski et la mise en scène de Christophe Rauck dont on apprécie souvent le travail.

Irène Sadowska Guillon

Cœur ardent d’Ostrovski mise en scène Christophe Rauck

Théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis, du 19 janvier au 15 février

réservations 01 48 13 70 00


Archives pour la catégorie critique

La petite pièce en haut de l’escalier

La petite pièce en haut de l’escalier de Carole Fréchette, mise en scène de Blandine Savetier.

frechette.jpgCarole Fréchette, auteure québécoise, est maintenant bien connue en France et son théâtre ( une douzaine de pièces dont Les quatre Morts de Marie, Le collier d’Hélène, Les sept Jours de Simon Labrosse.…) a été traduit en quinze langues. La petite pièce en haut de l’escalier est une commande du comité de lecteurs du Théâtre national de Bretagne. Il s’agit d’une sorte de relecture contemporaine de Barbe Bleue, le célèbre conte de Perrault.  Grace, une petite employée va épouser un richissime homme d’affaires qui lui offre sur un plateau une très vaste et luxueuse maison, avec  vingt huit pièces dont dix chambres pour les invités mais il y a cette fameuse petite pièce en haut de l’escalier rigoureusement interdite à Grace qui, évidement , transgressera l’interdit;  l’imagination de la jeune femme s’emballe et elle voit des cadavres partout dans les placards. Mythe ou réalité, on ne saura jamais. Son rêve en fait serait que son mari fasse preuve envers elle d’un mélange de douceur et de férocité
 Quant à Jocelyne, la mère , elle est béate d’admiration devant son futur gendre, mais la  soeur de Grace est plus sceptique; quant à la petite bonne,  Jenny, elle semble assez perverse et  entièrement dévouée à son patron.
 Déconstruction, reconstruction , Carole Fréchette navigue entre ces deux pôles, et elle voudrait nous montrer les contradictions entre un monde d’images du bonheur stéréotypées et  tout le refoulé que nous portons en nous.. Le conte de Perrault,  à le relire, dit, lui,  les choses avec une simplicité et une fluidité parfaites sans s’embarrasser  de considérations freudiennes et pour cause. Ce qui fait sa vraie valeur.
  La pièce, telle qu’elle est montée, est finalement assez bavarde et se perd dans des méandres où l’on a du mal à suivre Carole Fréchette. Bref, cette Petite Pièce... ne rend pas vraiment la monnaie de la pièce pour reprendre l’expression de Jacques Lassalle.
 D’autant plus que la mise en scène de Blandine Savetier est assez  statique et la scénographie/ installation qu’elle a choisie n’aide pas les choses: il y a sept escaliers  blancs avec un  lustre de faux cristal au-dessus  (on est dans le second degré au cas où cela vous aurait échappé!) qui ne mènent nulle part mais qui encombrent la scène. Il aurait fallu choisir: scénographie (qui, en général, est là pour aider les comédiens) ou installation qui aurait davantage sa place au Palais de Tokyo… et pour faire plus chicos, ces pauvres escaliers blancs ont des profils et des nez de marche qui à certains moments  sont  sensibles à la lumière noire : tous aux abris…
 Les comédiens font ce qu’ils peuvent mais la distribution reste très inégale pour dire les choses poliment: Catherine Baugué( la mère)  et Marie-Laure Crochant ( Jenny la petite bonne ) sont tout à fait remarquables.
 A voir? Oui, si vous avez une passion pour les textes de Carole Fréchette mais cette pièce mineure n’a pas l’envergure des Quatre morts de Marie ou du Collier d’Hélène et est assez ennuyeuse. Sinon, vous pouvez vous abstenir.

Philippe du Vignal

 

Théâtre du Rond-Point jusqu’au 15 février.

Loth et son dieu

Loth et son dieu, d’Howard Barker, mise en scène d’Agathe Alexis.

 

 D’un Barker à l’autre à quelques jour d’intervalle; cette fois, c’est à l’Atalante, la création d’une des dernières pièces de Barker écrite en 2007-2008, et beaucoup plus courte que Gertrude( Le cri), mise en scène par Corsetti à l’Odéon et avec quatre personnages seulement; Barker revisite le fameux épisode de la Genèse où un ange sauve Loth et sa femme quand Dieu décida de détruire Sodome , mais Loth commettra, énnivré par ses filles, un double inceste, stratagème qu’elles ont trouvé pour perpétuer la race. Nombres d’artistes ont traité cet épisode biblique( entre autres, des peintres comme Barbieri, Greuze et surtout  l’immense Simon Vouet au 17 ème siècle).
Quand Barker s’empare d’un  mythe de cette dimension, on se doute qu’il va le détourner. Et c’est surtout de la passion sans partage, d’une sorte d’amour délirant de Loth pour son épouse, de la fascination pour le sexe  qu’elle a eu toute sa vie, et du  mélange d’envie irrésistible et de haine qu’éprouve l’Ange, un certain Drogheda dont veut nous parler Barker. . Il y a aussi la figure d’un serveur que l’Ange va rendre aveugle. Cela se passe dans un café sordide,  tout en longueur, imaginé par Christian Boulicault, dans la petite salle de l’Atalante transformée, sans que l’on sente vraiment la nécessité. La scène frontale aurait-elle été un handicap? Pas si sûr… Mais, bon, ce parti pris d’une scène en longueur ne change pas fondamentalement les choses
 Agathe Alexis a mis en scène cette pièce qui- et c’est un euphémisme- n’a pas la dimension des autres textes de Barker, en particulier Gertrude (le Cri) qui a été écrite il y a une vingtaine d’années. Dans  Loth et son dieu, l’on n’arrive pas à bien cerner  qui sont ces personnages que Barker voudrait sans doute hors normes et auxquels on n’arrive pas à s’intéresser vraiment, d’autant que le texte comporte un certain nombre de tunnels. Mais les comédiens-pourtant confirmés comme Michel Ouimet, François Frapier et Agathe Alexis elle-même- ne semblent pas vraiment  à l’aise; et l’ennui s’installe alors très vite.
  » Il faut rendre compte du conflit entre le mouvement et le langage, valoriser toute la modernité de Howard Barker, la polyphonie des voix et des divers enjeux de l’oeuvre », précise Agathe Alexis; on veut bien , à ceci près que l’on pourrait dire ce genre de choses à propos de n’importe quel texte contemporain ou non; en réalité, tout se passe comme si elle avait eu des difficultés à faire passer, malgré beaucoup ( ou trop? ) de rigueur,  comme elle l’aurait voulu, la métaphore  de la catastrophe dans ce couple jusque-là uni de Loth et de sa femme. En tout cas, on ne m’ôtera l’impression qu’  il n’y avait aucune urgence à monter cette pièce épurée mais bavarde  de Barker, même si c’était pour la créer en France.
 A voir? C’est selon: si vous êtes un barkerien convaincu ou si vous aimez découvrir, assis sur des bancs munis de mauvais coussins, une courte pièce( 80 minutes) jamais jouée en France; sinon, ce n’est pas vraiment  la peine; allez donc plutôt voir Gertrude ( Le cri)  dont nous avons  déjà parlé le 13 janvier , qui est d’une grande qualité …
 Irène Sadowska-Guillon n’est pas  du même avis que moi; lisez son papier demain;  vous aurez un autre son de cloche.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Atalante, 10 place Charles Dullin, 75018 Paris jusqu’au 16 février; à noter aussi : la reprise à l’Atalante, du 4 au 30 mars,  de l’Antigone de Sophocle, mise en scène de René Loyon, avec la jeune actrice formidable qu’est Marie Delmarès et René Loyon  qui incarne Créon avec beaucoup d’intelligence  C’est monté simplement avec beaucoup de finesse, la salle est bien un peu petite pour ce type de spectacle et les décors assez laids mais vous ferez avec.
. Il y a aussi la lecture le lundi 19 janvier de La douzième Bataille d’Izonzo, mise en lecture d’Agathe Alexis avec Jean-Pierre Léonardini, Agathe Alexis et Lou Wenzel, jeune actrice formidable elle aussi,  passée comme Marie Delmarès, par l’Ecole du Théâtre national de Chaillot.

Ph. du V.

Loth et son Dieu

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Loth et son Dieu, d’Howard Barker – mise en scène Agathe Alexis

 

L’un est sauvé, l’autre pas. Dieu a maudit Sodome, et Loth doit partir, sans sa femme. Être sauvé pour quoi ? Ironie du sort et révolte de la passion contre le salut. L’ange annonciateur – fort viril, aucun doute théologique – complique les choses en tombant fou lui aussi de la femme de Loth, et en persécutant le serveur-danseur du cabaret obscur et sinistre ou tout cela se joue, rien que pour monter sa puissance. C’est glacé, violent, très bien joué et réalisé, dans le “nez à nez“, presque corps à corps des spectateurs et des acteurs de la petite salle de l’Atalante. Le “théâtre de la catastrophe“ d’Howard Barker, en quête de la tragédie moderne, n’émeut pas, n’entraîne pas autre chose que trouble et malaise. Sa façon moderne de continuer à croire que le théâtre fait bouger les choses.

Christine Friedel

 

Avec Agathe Alexis, François Frapier, Michel Ouimet, Jaime Flor. Au théâtre de l’Atalante, jusqu’au 16 février. ________

 

Un voyage d’hiver, de Corine Miret et Stéphane Olry

Un voyage d’hiver, de Corine Miret et Stéphane Olry

Corine Miret et Stéphane Olry sont des expérimentateurs : dans leur laboratoire imaginaire, ils explorent très concrètement ce que c’est, par exemple, qu’une glorieuse défaite pour les Verts de Saint-Étienne (Mercredi 12 mai 1976, c’était du football), ce que raconte de la francitude une collection de cartes postales (Nous avons fait un beau voyage, mais…). Parfois, ils sont les cobayes de leur propre enquête, Stéphane Olry s’imposant de pratiquer en treize semaines les treize vertus recommandés par Benjamin Franklin dans ses mémoires (Treize semaines de vertu, actuellement en tournée, publié aux éditions de l’Amandier) et Corine Miret partant vivre sept semaines en terre inconnue : Un voyage d’hiver. “La Parisienne“ aura vécu un temps d’innocence absolue : table rase, elle aura laissé venir les contacts, les rencontres, les micro-événements, lestés alors de toute leur densité d’humanité. Et au bout des sept semaines, elle explique à la-dame-qui-fait-ses-vitres, au gardien-poète-de-la-salle-polyvalente et aux autres ce qu’elle est venue chercher. Quelques mois plus tard, de ses récits envoyés à Stéphane Olry naît ce voyage d’hiver. Sept personnes, sept fonctions construisent le récit de cet isolement choisi qui mène à tout sauf à la solitude, sept présences différentes, minimalistes ou pas, en action ici et maintenant, tissent les liens invisibles de cette aventure, forte d’être sans événements. Le tout ne ressemble à rien de connu et en même temps s’impose en une tendre évidence : la vie, la vie expérimentée par toutes nos perceptions aiguisées.
Christine Friedel

L’Echangeur, à Bagnolet, jusqu’au 31 janvier.

Un Pinocchio de moins !

Un Pinocchio de moins, d’après les aventures de Pinocchio de Carlo Collodo, adaptation et mise en scène de Jérémie Le Louët.

Ou plutôt un Pinocchio de plus dans la saison, après le médiocre spectacle de Séverine Anglade qui fit couler beaucoup d’encre acide sur ce même blog, et avant la très belle adaptation de Jöel Pommerat, dont nous vous rendrons compte dans la semaine. Ce chef d’oeuvre, écrit en 1883 par le journaliste et écrivain florentin  Carlo Collodi (1826-1890) a été l’objet de centaines de traductions, d’innombrables adaptations au théâtre comme au cinéma; en fait ce que l’on sait moins, c’est que cette sorte de roman comprend de multiples aventures  et donc des centaines de pages où chacun peut picorer à sa guise…  Les adaptations et mises en scène peuvent donc être de par les choix  effectués de qualité très différente…
 Jérémie Le Louët dit que c’est le conte énigmatique et sombre qui l’a séduit, tout comme « cette langue, tantôt triviale, tantôt baroque, avec ses leitmotivs, ses répétitions, ses proverbes truqués et ses violentes ruptures ». ce qui l’a amené « à découper le texte en mouvements en vagues successives, luttant conte l’explication de texte » .
Nombre de péripéties tournent, dans son adaptation, autour de la rencontre avec le chat et le renard qui vont pendre le malheureux Pinocchio; il a déjà la corde au cou quand la belle princesse bleue arrive pour le sauver.

 La direction des  cinq acteurs qui jouent plusieurs personnages, est d’une très bonne qualité, ce qui est plutôt rare dans les spectacles pour enfants; reste une mise en scène devant laquelle on reste sceptique. En effet, c’est bien joli de pousser , comme il le dit, « les personnages à la lisière des archétypes et de mettre en place des séquences très contrastées »  mais Jérémie Le Louët est assez malin pour voir que cela donne vite  un côté mécanique et assez sec à la représentation,  où la poésie ne surgit plus qu’à de rares moments. Le jeune metteur en scène a cru bon, en plus, de sous-éclairer le plateau, sans doute pour que cela fasse énigmatique et sombre!- ce qui est devenu une mode agaçante–et  il  proclame une » forte revendication théâtrale » ,  » une partition verbale« ,  « des séquences très contrastées qui  s’additionnent, se percutent, se contestent, créant des intensités dynamiques, des situations qui ne s’installent pas »…
  Au secours, tous aux abris!  Tout ce charabia prétentieux  relève d’une belle naïveté et ne correspond pas à grand chose au plan scénique, ce qui est quand même , excusez du peu, l’essentiel, si l’on veut emporter l’adhésion du public qui n’est jamais sot et ne se contente pas des belles promesses électorales inscrites sur le programme!
 Et donc, très vite, une sorte de pesanteur s’installe sur le plateau, malgré l’intelligente scénographie de Virginie Destiné et l’ excellente bande sonore d’Arnaud Jollet.
C’est l’un des défauts que l’on avait déjà vus dans sa précédente mise en scène de Hot House de Pinter: J. Le Louët possède d’incontestables qualités de chef de troupe-  … mais la dramaturgie  reste encore balbutiante,et le reste ne suit donc pas très bien… A voir ? Non, pas nécessairement, sauf si vous êtes un inconditionnel de Pinocchio et encore il n’est pas sûr que vous y trouviez votre compte…
La salle était dimanche après midi pleine d’enfants et de parents,  mais pas franchement convaincue.

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre Romain Rolland de Villejuif ( salle Eglantine), jusqu’au 24 janvier. t: 01-49-58-17-00       

Gertrude ( Le Cri )

  Gertrude ( Le Cri ) de Howard Barker, mise en scène de Giorgio Barberio Corsetti.

 

  Howard Barker est un dramaturge reconnu  en Grande-Bretagne; issu d’un milieu populaire, il a cependant commencé à écrire très jeune et est l’auteur d’une cinquantaine de pièces. Il a aussi beaucoup écrit pour la télévision, la radio et le cinéma et a fondé une compagnie  The Wrestling School  ( école de la lutte) , pour  produire ses pièces. Il a été assez souvent monté en France ( notamment par J.P. Wenzel, Patrice Bigel, et Agathe Alexis .aujourd’hui) .Il est également l’auteur de poèmes dont il fera le 7 février prochain une lecture ( en angimage.jpglais) au Petit-Odéon.
  Son théâtre est maintenant  connu ici mais Gertrude ( Le cri) est une création. Il a été souvent cité comme « théâtre de la catastrophe », c’est à dire du bouleversement.  » Ce n’est pas le réconfort d’un monde cruel, dit-il,  mais la cruauté d’un monde rendue manifeste pour apparaître comme beauté ». Et Gertrude (Le cri) en est sans doute un des meilleurs exemples.  Le sexe, à travers toutes ses composantes,  est omniprésent, les personnages sont parfois nus, comme au cinéma, ce qui reste assez rare sur scène et le langage souvent trivial et violent,  : on y parle  de baise, d’ovaires, de con et de bite, sans aucun état d’âme… mais en même temps d’une grande richesse poétique.,
   Et,  c’est à prendre ou à laisser,  nous prévient aimablement Barker; pour lui, la tragédie doit refuser les lois du discours ordinaire pour mieux parvenir à ses fins, et tant pis,  s’il y a parfois des obscurités : cette exigence absolue fait partie de son éthique aussi bien que de son esthétique;  le spectateur  doit donc  accepter les règles du jeu : ne percevoir qu’une partie du texte, souvent étrange et plein de méandres,et cela, pendant deux heures trois quarts . » Le théâtre, dit-il encore,  doit cesser de raconter au public des histoires qu’il peut comprendre ». Cela a le mérite de la franchise mais c’est ce que lui ont reproché nombre de critiques  anglais,  lassés de ce qu’ils pensent être un véritable charabia. Gertrude ( Le cri) est une sorte de réécriture d’Hamlet  dont le scénario a été  revu ;Il y a bien les personnages de Shakespeare  mais il en a imaginé d’autres ,comme Cascan le majordome, Ragusa la jeune veuve d’Hamlet, Albert, duc de  Mecklenburg à qui Isola, mère de Claudius essaye d’offrir Gertrud sur un plateau pour essayer de sauver son fils. Cette Isola, que Gertrude, encore enfant, avait vu faire l’amour avec un homme devant son épouse aveugle et paralytique… Le plus étrange est sans doute ce nouvel Hamlet, qui possède une incroyable volonté d’anéantissement personnel et qui se retrouve à la fin devant sa mère absolument nue. Mais il faudrait des pages pour dire les sentiments complexes et les contradictions de ces personnages.
  La pièce est un tissu d’intrigues compliquées, une sorte de grand jeu, où le pouvoir royal, la  trahison, les relations sexuelles , voire la prostitution, et la souffrance font, si l’on peut dire, bon ménage, avec, pour fil conducteur, l’absolue nécessité, d’aller jusqu’au bout de la passion érotique. Les personnages ont beau être vraiment hors-norme, ce qui est tout à fait étonnant, c’est la calme logique de la fable qui nous est contée, comme s’il s’agissait d’une banale intrigue.
   On est  évidemment- on s’en doute- à des années-lumières des gentillesses sucrées de  Plus belle la vie. L’univers , à la fois glauque et tragique,où rodent sans cesse le sexe et la mort, n’est pas celui d’une vérité proclamée mais d’un enchevêtrement de vérités dont le spectateur est gentiment prié de démêler l’écheveau, et  Barker précise:  « L’unique possibilité de résistance à la culture de la banalité se situe dans la qualité ».
   C’est clair… et cela tombe bien, puisque  que la mise en scène de Giorgio Barberio Corsetti est d’une rare exigence, et  l’univers dramatique qu’il a su créer, est d’une beauté exemplaire. Cela doit satisfaire Barker qui proclame volontiers que c’est  la finalité d’une tragédie.Corsetti dit, avec raison, « qu’il faut épouser l’élan de ce langage pour se laisser gagner par son énergie« : et, en effet, il n’y a jamais, dans sa mise en scène, de dépenses corporelles inutiles, jamais de criailleries, comme chez nombre de ses confrères français. Toute cette histoire familiale agitée est dite avec le plus grand calme mais, dès la première scène où Gertrud et Claudius, absolument nus ,f ont l’amour près du roi agonisant , Corsetti arrive à installer un univers de catastrophe,  où le fameux cri, à chaque fois superbement lancé, revient  comme un leit-motiv de mort ,mais aussi de naissance , puisque Gertrud  accouche à 42 ans d’une petite Jane… Comme si, malgré tout, il y avait dans ce paysage désespéré, une petite lueur d’espérance.
   Rien n’est jamais rien de gratuit dans sa mise en scène, sans doute parce qu’il a réalisé en amont,  comme on dit , un très solide travail dramaturgique. Corsetti a aussi signé la scénographie avec Cristian Taborelli, et cette collaboration donne des images superbes,sans aucun doute influencées par les créations de Boltanski, l’art conceptuel et l’arte povera: comme, par exemple,  ces murs blancs sur lesquels on jette des pelletées de gravier noir qui inscrit les grandes lettres de CIMETIERE.  Mais ces murs blancs laissent aussi apparaître de l’autre côté une bibliothèque et des armoires à à vêtements qui circulent , de façon obsédante, sur des rails disposés en huit,; il y a  encore, à la toute fin, ce grand mur de fond qui s’abat  d’un coup pour laisser apparaître sur le sol une facade d’immeuble 1900, dont un immense miroir tendu reflète  le corps des comédiens qui semblent s’y balader, l’horizontal se reflétant magiquement sur le vertical. C’est parfois un peu gratuit et Corsetti s’est, à l’évidence,fait plaisir mais c’est tellement beau et fort qu’on lui pardonne volontiers. Monter Barker n’est pas chose facile mais le metteur en scène a su être aussi exigeant avec ses comédiens qu’avec l’exploration d’un texte comme Gertrude(Le cri) .
  C’est en effet un excellent directeur d’acteurs , qui sait donner vie à cette incroyable galerie de personnages. Anne Alvaro, John Arnold, Francine Bergé, Cécile Bournay, Jean-Charles Clichet, Luc-Antoine Diquéro, Christophe Maltot, Julien Lambert font un travail remarquable,sans aucun doute aidés par la musique de Gianfranco Tedeschi que joue Baptiste Vay et qui ponctue cette curieuse saga où tout à la fin – terre et sang confondu- rentre dans le jeu,comme disait Valéry. Les images, on s’en doute, sont donc loin d’être innocentes et vous poursuivront bien après votre sortie de l’Odéon.
  A voir? Oui, absolument, malgré quelques longueurs et si vous acceptez d’entrer dans cette espèce au délire à la fois verbal et visuel pendant deux heures trois quarts sans entracte; cela veut dire qu’on ne peut pas aller à reculons voir ce genre de spectacle…  cela demande , même si on ne s’ennuie jamais, un certain effort, (mais tout se mérite dans la vie…)  Sinon, ce n’est pas la peine d’y aller.   En tout cas, merci à Olivier Py d’avoir fait naître en France cette Gertrude ( Le cri). Pardon d’avoir été un peu long mais on ne peut pas parler d’un spectacle comme celui-là en dix lignes…

 

Philippe du Vignal

 

P.S. Un petit message pour madame Albanel: essayez d »emmener  votre copain Nicolas voir cette création qui n’entre sûrement pas dans les critères d’un spectacle devant « répondre aux attentes du public », comme il avait osé lui signifier dans sa lettre. Cela, sait-on jamais, lui donnera peut-être des idées plus futées….

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Odéon, jusqu’au 8 février dans le cadre du cycle Howard Barker; à suivre Le Cas Blanche-Neige, 4/20 février; les Européens 12-25 mars et  et Tableau d’une exécution 26 mars/11 avril.

Gertrude (Le Cri)

Gertrude (Le Cri) de Howard Barker  Au Théâtre de l’Odéon – Théâtre de l’Europe

Rien n’est plus efficace que la stratégie du tir groupé pour imposer un auteur. C’était le cas de l’année Jean-Luc Lagarce dont le théâtre, vu et revu sous toutes les coutures, a submergé la saison dernière les scènes de France et de Navarre.image6.jpg
C’est maintenant le tour de Howard Barker, auteur britannique (né en 1946) qui cette année bénéficie rien qu’à Paris d’un cycle de quatre pièces jouées au Théâtre de l’Odéon Gertrude (Le Cri) (du 8 janvier au 8 février 2009), Le cas Blanche Neige (du 4 au 20 février), Les Européens (du 12 aux 25 mars), Tableau d’une exécution (du 26 mars au 11 avril), d’une création mondiale de sa dernière pièce Loth et son Dieu par Agathe Alexis à l’Atalante (du 12 janvier au 16 février), sans compter d’autres mises en scène en dehors de la capitale.
Selon Howard Barker son « théâtre de la catastrophe », « vise à déstabiliser l’attitude morale du public plutôt qu’à la renforcer. » Ce que Gertrude (Le Cri) réussit incontestablement.
Barker puise souvent ses sources dans les grands mythes grecs, bibliques et littéraires. Dans Gertrude (Le Cri) il reprend à son compte celui d’Hamlet. Il ne s’agit pas de réinterprétation ni de réécriture du Hamlet shakespearien. Même si du modèle shakespearien Barker conserve grosso modo certains thèmes et les personnages essentiels, parfois rebaptisés, il écrit une œuvre originale en déplaçant le centre de gravité d’Hamlet à Gertrude, mère d’Hamlet, veuve du roi son père, épouse de Claudius, son oncle.
Il multiplie les figures des femmes : Isola, mère de Claudius, Ragusa qu’épouse Hamlet, Jane, fille dont accouche Gertrude, tout comme les présences fantomatiques suggérées par des effets scéniques.
Ici pas de soupçon ni d’enquête d’Hamlet au sujet du meurtre de son père. D’emblée tout est clair : dans la première scène on voit s’accomplir à la fois le régicide et l’accouplement adultère des assassins, Gertrude et Claudius nus, en pleine jouissance sur le corps du roi agonisant et bafoué. Voici Éros et Thanatos à l’œuvre dans une monstrueuse communion : le crime, le cri, le râle du mourant amplifiant le plaisir et le cri de jouissance des meurtriers. Un des thèmes obsessionnels de Barker qu’on retrouve aussi dans Judith.
Le déplacement du centre sur la figure de Gertrude qu’opère Barker amplifie les références mythiques : aux horreurs œdipiennes s’ajoutent celles des Atrides.
Certes, mais on pense aussi « au commencement était le verbe » paraphrasé par « au commencement était le Cri »
Le Cri jalonne la tragédie de Barker. Le cri de jouissance de Gertrude, mante religieuse, amante dévoreuse, répond en écho au « cri originel » de souffrance de la femme paralytique et aveugle qui naguère assistait aux ébats de son mari avec Isola, mère de Claudius, et s’emballe dans un enchaînement de ses déclinaisons, telle une force inexorable que rien n’arrête.
Avec l’échec de la tentative d’Hamlet de moraliser « la pourriture » du royaume Barker nous arrache nos dernières illusions sur la nature humaine qui n’obéit qu’à la loi du Cri et du désir meurtrier réduisant tout en cendre.
Giorgio Barberio Corsetti transcrit Gertrude (Le Cri) dans un langage scénique qui lui est propre, intégrant texte, corps et voix des acteurs, musique, machines et moyens technologiques. Une dramaturgie scénique superbe où les scènes réalistes et oniriques s’enchaînent avec fluidité. Le décor fonctionnel (l’espace exploité dans la verticalité et l’horizontalité) est modulé au gré des apparitions et des disparitions des éléments scéniques : arbres sans feuilles, armoires, placards, murs arrivant sur des rails, se croisant, avançant, reculant, changeant de place.
Les acteurs, en costumes contemporains, époustouflante Anne Alvaro (Gertrude), Luc Antoine Diquéro (Claudius), Christophe Maltot (Hamlet), John Arnold (Cascan), Francine Bergé (Isola), Cécile Bournay (R    agusa) et Jean-Charles Clichet (Albert), tous justes dans la démesure, tissent avec maestria le filet d’énigmes qu’accumule Barker dans sa pièce.
Une œuvre complexe, d’une densité et d’une force peu communes, dont Giorgio Barberio Corsetti relève avec intelligence les points névralgiques en proposant au spectateur une matière à réflexion et non pas une lecture unique. Ce qui devient de plus en plus rare au théâtre aujourd’hui.

 

 

 

Irène Sadowska Guillon

 

 

HIT PARADE 2008

 

HIT PARADE 2008 par Edith Rappoport

 

En 2008, voici la liste des spectacles qui restent vivaces dans ma mémoire, par ordre chronologique :

-Le jour où Nina Simone s’est arrêtée de chanter de Darina Al Joundi et Mohamed Kacimi (vu 3 fois)
-Onyssos furieux de Laurent Gaudé, mise en scène de Charlie Brozzoni
-Maître Puntila et son valet de Brecht, mise en scène d’Omar Porras
-Ébauche d’un portrait de Lagarce, mise en scène de François Berreur par Laurent Poitrenaux
-La Chambre des petites merveilles de Jarry, mise en scènede  Tralala Splatch
–Les Gûmes du Phun
-Women 68 de Bruno Boussagol et Nadège Prugnard
-Wanted  de Jolie Môme
-Les amoureux de Carlo Goldoni, mise en scène de Gloria Paris
-La Cagnotte de Labiche, mise en scène Adel Hakim
-Nouveau spectacle extraordinaire d’Edgar Poe par les Rémouleurs, mise en scène Anne Bitran.

Les sept jours de Simon Labrosse

 Les sept jours de Simon Labrosse , mise en scène de Claude Viala.

 

  Carole Fréchette, il y a un moment que cette dramaturge québécoise est montée régulièrement en France ( Les Quatre morts de Marie, La peau d’Elisa, Jean et Béatrice et bientôt au Théâtre du Rond-Point, La petite pièce en haut de l’escalier. Les Sept jours de Simon Labrosse met en scène un jeune homme qui invite le public à assister à quelques petites tranches de sa vie à lui. Cela commence par une sorte de théâtre dans le théâtre-une fois de plus!- auquel on a bien du mal à croslabrosse166.jpgire, puis chaque jour qui commence, est  ponctué, sur une petite musique de Sanseverino, par la célèbre phrase de la Genèse »  Dieu appela la lumière jour et les ténèbres nuits : « il y eut un soir, il y eut un matin » que chantait autrefois Marie-Claire Pichaud (si, si, essayez de vous souvenir de ce quarante cinq tours assez mielleux des années 60).
  Donc, revenons à ce Simon Labrosse qui possède à la fois une imagination délirante et qui déborde d’énergie. Il propose aux gens qu’il rencontre ses services en tout genre: cascadeur émotif, finisseur de phrases, flatteur d’ego, spectateur de vie ou mieux encore allégeur de conscience. Il veut à tout prix, c’est à dire en faisant payer un peu les gens,  se réinsérer dans la vie active en gagnant leur confiance. C’est,  en fait, des morceaux de sa petite vie avec ses espoirs et surtout ses ennuis ( loyer impayé, fiancée disparue en Afrique,et…) que Simon Labrosse propose au public. Mais le pauvre jeune homme- assez risible et dérisoire- semble condamné à la solitude dans une société qu’il n’intéresse pas, et où « il pleut des briques Il a quand même deux amis: Léo, un poète huluberlu qui voit tout en noir et Nathalie qui, elle, ne rêve que de son avenir personnel.
  C’est parfois drôle, et plein d’invention, parce que le trio Cédric Revollon ( Simon), Hervé Laudière ( Léo) et Léonore Chaix  (surtout , avec un côté nunuche et sotsot qui fait dire qu’elle doit être d’une belle intelligence pour arriver à ce degré d’interprétation; c’est correctement -mais pas plus- mis en scène par Claude Viala qui devrait quand même conseiller à Cédric Revollon de mettre un bémol à ses criailleries. Le temps parait un peu long, et ce qui ferait quelques sketches réussis peine à s’imposer comme véritable pièce. Le public dans l’ensemble ne boude pas son plaisir, mais, bon, désolés,  on reste malgré tout un peu sur sa faim.
  Y aller?  Oui, si vous êtes sensible à l’écriture poétique de Carole Fréchette mais, soyons honnêtes, ce n’est pas une soirée inoubliable, et il a toujours Le monde moderne de Depardon au cinéma, si vous ne l’avez pas encore vu….

Théâtre de l’Opprimé, rue du Charolais ( métro Dugommier) jusqu’au 28 décembre.

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