Lettre de Matthias Langhoff à Nicolas Royer

 

Nous avons reçu copie de ce très beau texte, qui, plus qu’une lettre, est une sorte de manifeste. D’une rare lucidité et d’une écriture ciselée. Matthias Langhoff, comme à son habitude, dit les choses comme il les pense. Ici, avec une certaine colère tout à fait compréhensible dans la situation actuelle mais aussi avec la générosité de pensée qu’on lui connait. Un texte sans doute peu long à lire sur un écran mais cette analyse sans concession mérite que vous la  lisiez dans son intégralité.

Ph. du V.

 

©24HEURES/Philippe Maeder

©24HEURES/Philippe Maeder

Lettre de Matthias Langhoff à Nicolas Royer

Mon cher Nico,

Quand tu m’as montré en février ton nouveau foyer, l’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône, une des dernières «Maisons de la Culture» construite selon la conception d’André Malraux – tu étais fier de la réussite des travaux de rénovation, des nombreuses scènes, des autres espaces susceptibles d’accueillir du public, des surfaces d’exposition – je t’ai demandé si tu avais aussi suffisamment d’argent pour faire vivre cette maison. «Bien sûr que non», m’as-tu répondu avec un sourire triste. J’ai senti la colère monter en moi.

Le cadavre de Malraux a été enterré au Panthéon et avec lui, semble-t-il, sa grande idée, une vie culturelle pour tous. Il  n’avait pas peur de l’idée d’une «politique culturelle» et y voyait, soutenu par de Gaulle, une des tâches centrales d’un gouvernement français. La Maison de la Culture de Chalon, qui, à vrai dire, avait été pensée pour Dijon mais n’avait pas reçu l’approbation du maire-chanoine et inventeur d’apéritif Félix Kir qui y voyait une «idée communiste», est un exemple judicieux pour juger de la politique culturelle actuelle qui n’a rien de commun avec l’héritage de Malraux.

Car la politique qu’on pratique aujourd’hui, sans conscience et fondée sur des impératifs économiques, mène aussi à une politique anti-culturelle. La rénovation généreuse du bâtiment et ici, pour une fois, réussie, ce qui n’arrive pas si souvent, accroît sa valeur immobilière pour son propriétaire, indépendamment des revenus liés à son utilisation. Le propriétaire attend néanmoins de ces revenus qu’ils soient les plus hauts possibles pour des coûts de production réduits. C’est cette règle du jeu qu’on appelle «liberté artistique» : elle repose sur le postulat que le robinet puisse aussi être définitivement fermé. Pour l’Etat français actuel, la politique culturelle, c’est du sponsoring, pas une artère vitale à la nation et à sa population.

Après t’avoir promis d’écrire quelque chose sur un possible usage de l’Espace des Arts au sens de Malraux et sur le mépris de cet héritage par les gens chargés aujourd’hui d’en administrer la succession, l’envie m’est passée d’écrire en pensant que mes destinataires, dans tout ce qu’on peut coucher sur le papier, ne cherchent que les chiffres et surtout les chiffres derrière lesquels il y a le signe: €. Car c’est bien ainsi que se comprend le diktat de la liberté artistique.

Et puis notre façon de produire et de consumer, bien trop négligente, ainsi qu’une démocratie qui n’est qu’obligation à l’enrichissement matériel, nous ont fait cadeau du Corona virus dont nous ne pouvons pas encore évaluer les conséquences, mais elles seront énormes. Je ne fais pas partie de ceux qui croient qu’après la crise, une reconstruction grandiose, avec masques sur le visage – la Burka peut se vanter d’avoir été là une précurseuse – arrangera tout et mieux qu’avant. Je fais partie de ceux qui sont convaincus qu’une transformation radicale de notre vie est nécessaire pour sortir, sur le long terme, de cette situation misérable. Le capitalisme dans sa forme libérale a fait son temps. Il n’en ira pas ainsi de l’élimination du capitalisme; il ne peut mourir que de lui-même, pour ainsi dire de mort naturelle. Justice, profit, morale, progrès, culture : autant de notions qu’il nous faut évaluer et manier de façon nouvelle.

En ce qui concerne le théâtre, je ne crois pas être trop grand pessimiste quand je suppose que les scènes ne seront plus accessibles à un public de masse jusqu’à la fin de cette année. Si elles étaient rendues accessibles, on peut se demander pour combien de spectateurs, et à quelle distance les uns des autres, cette ouverture resterait justifiable économiquement. La question se pose aussi de qui fréquentera encore les théâtres si cette fréquentation est liée à des risques pour la santé. La disparition de ce qu’on appelait administrativement jadis «spectacle vivant» signifie une catastrophe économique pour un nombre monstrueux de gens, et pour longtemps. Je ne parle pas seulement des artistes mais aussi des techniciens, constructeurs de décors, couturières, personnel des entreprises de nettoyage et  beaucoup d’autres… Parce que tous ces salariés sont chez nous, à une écrasante majorité, des salariés indépendants ou précaires, ils ne sont pas syndiqués et sont sans filet de sécurité.

Pourtant, il y a bien dans cette crise, que nous appelons encore «crise du Corona» au lieu de l’appeler crise du système, une opportunité. Qu’il ne puisse y avoir de représentations publiques ne signifie pas qu’on ne puisse produire dans les lieux de représentations – la seule chose qui s’y oppose, pour l’industrie culturelle publique, c’est le virus AVP (Achat-Vente-Profit).

On dit que toutes les mesures prises en ce moment, le sont surtout pour protéger les gens âgés dont je fais partie, car ils seraient les plus menacés par le virus. C’est grotesque, nous les vieux serons au contraire les moins touchés par les conséquences de la crise. Nous ou moi, vivons de petites retraites et avons été depuis longtemps exclus du processus productif. C’est pourquoi je sens qu’il est de mon devoir de dispenser des conseils. Aujourd’hui les artistes qui dirigent les théâtres ne sont plus des hommes d’Etat, plutôt des propriétaires à durée déterminée, alors les retraités, je pense, peuvent se conduire à nouveau comme des hommes d’Etat. Taper sur les nerfs de tout le monde avec leurs discours est le mieux qu’ils puissent faire.

Mais assez de justifications. J’écris pour demander à l’Etat un programme d’aide d’urgence jusqu’à fin de la saison 2020-21, à effet immédiat et sous conditions précises. A savoir un programme qui mise sur un travail culturel subventionné et même payé par l’Etat, et non sur sa vente. Quand, dans ce qui suit, je parle de théâtre, je suis bien conscient que ces réflexions concernent tous les arts qu’on rassemble sous le terme «spectacle vivant». Je dis théâtre parce que c’était et c’est toujours mon espace de travail.

Ce programme d’aide d’urgence devrait soutenir des essais (Versuche), c’est-à-dire des expérimentations, pour inciter l’art théâtral à développer une autre relation à son public et à son environnement. Je pense à des tentatives d’utiliser le théâtre pour des recherches scientifiques ou sociales ou dans le domaine de l’action sociale. Par exemple, jouer des tragédies grecques en cuisinant un repas pour des personnes démunies, avec le partage de la nourriture que cela implique. Le tout serait filmé comme contribution à l’art culinaire. Peut-être que des criminologues pourraient aussi utiliser le théâtre pour remettre d’aplomb la justice ?

En développant des formes ambulantes, on pourrait apporter le grand art dans les endroits les plus reculés. Je pense au travail pionnier de François Chattot et de sa compagnie Service Public, à son camion d’alimentation transformé en théâtre. Le camion s’arrêtait dans les plus petits villages et y restait plusieurs jours. L’entrée était gratuite ; les costumes, les accessoires et les bancs pour les spectateurs pouvaient être transportés dans le camion. On ne jouait pas tous les jours. Il y avait des représentations pour les enfants. Et des soirs où les villageois prenaient part au jeu.

Quand la merveilleuse administratrice de compagnies, Véronique Appel, s’est lancée à l’assaut de nouveaux rivages et a appris un métier de rêve pour un artiste, la boulangerie, il lui a fallu faire cette expérience : une femme au-dessus de cinquante ans en France ne trouve pas de travail dans un nouveau métier.

Chattot a alors proposé d’acheter un four pour son camion et d’aller avec Véronique dans les villages qui n’ont plus de boulangerie. Comme le pain de Véronique aurait été un geste artistique, il n’aurait pas eu de prix de vente et aurait donc pu être cuit en respectant les traditions et être de la meilleure qualité possible. C’était un pas pour se réapproprier la culture. Le pas ne s’est pas fait, le Ministère a refusé la subvention.

Une autre direction possible, ce sont les essais qui visent, à partir du théâtre, à se tourner vers la caméra. Je ne parle pas des captations de spectacles et de leur façon de tout aplatir ou de détruire le travail, mais d’un autre langage formel, d’un ciné-théâtre. Capable de délivrer les images du carcan de l’authenticité et de leur accorder plus de profondeur spirituelle. On trouve des exemples de ce que je veux dire, de façon impressionnante, dans le Casanova de Fellini. Ce film est du pur théâtre, dont l’espace devient image de cinéma. Fellini a construit sa scène dans les studios de Cinecittà à Rome. La mer de plastique fouettée par les vents que Donald Sutherland traverse avec la dernière énergie, est une séquence inoubliable qui utilise la tradition et les techniques du décor de théâtre. Fellini montre dans ce film, plus que tous les festivals, Avignon inclus, le plaisir que peut procurer le théâtre.

Le Ministère de la Culture pourrait aménager un endroit sur les réseaux où montrer toutes les activités qu’il subventionnerait et demanderait aux artistes, autant qu’elles seraient filmées. Ainsi le public serait sans cesse informé de ce pour quoi on dépense son argent.

Pendant cette crise du Corona, nous sommes obligés de vivre devant des écrans de télévision ou d’ordinateur. Je me rends compte avec surprise du peu de matériel nécessaire (la caméra d’un ordinateur personnel paraît suffire) pour réunir des gens devant un écran. Qu’ils forment un public ou un cercle de discussion.

A la fin des années vingt du siècle passé commença le règne de la radio. L’appareil au début ne suffisait pas, l’abonné devait aussi s’abonner à la station émettrice. Le jeune Brecht fit des essais, des expériences, avec cette nouvelle technique. Il écrivit une série de pièces chorales appelées «pièces didactiques» (Lehrstücke), qui, par un jeu en commun, devaient amener professionnels du théâtre et public à un apprentissage mutuel, à une expérience commune. Ces pièces étaient construites selon le schéma de la tragédie grecque dont la fréquentation dans l’antiquité était devoir de citoyen. Dans la proposition de Brecht pour la radio, les comédiens professionnels devaient travailler un morceau du texte sans le chœur comme s’il s’agissait d’une pièce radiophonique, et les textes du chœur, sans le reste, devaient être envoyés aux abonnés de la station, si bien que le soir du direct, les comédiens disaient leur texte devant le micro, et les auditeurs chez eux pouvaient dire les textes des chœurs juste au bon moment, quand les comédiens s’interrompaient.

C’était une idée pour délivrer l’auditeur de son état de simple consommateur. Comme il n’y avait pas encore beaucoup de gens qui avaient un appareil radio, on invitait des amis et des connaissances chez soi le temps de l’émission. Ainsi se créaient de nouvelles salles qui étaient de vrais espaces de communication au lieu que les spectateurs soient parqués dans le noir comme de braves vaches. Naturellement, une chose de ce genre n’avait aucun avenir pour un théâtre qui veut vendre des places. Je trouve moi que c’est une possibilité très intéressante pour combiner théâtre, réseaux sociaux et télévision. Ce ne sont que des propositions faites à la va vite pour montrer qu’on peut trouver dans cette crise quelque opportunité pour rénover l’art théâtral.

Nous pouvons nous estimer heureux d’avoir les «Maisons de la Culture» de Malraux comme ton Espace des Arts. Ce sont des bâtiments qui disposent de plusieurs espaces pour le travail artistique, très différents les uns des autres, tous bien équipés techniquement, et qui peuvent accueillir les groupes les plus divers, les couches de la population les plus variées. Et même pour les temps à venir, quand il y aura de nouveau du théâtre avec un public, mais justement de façon différente, avec forcément d’autres chiffres de fréquentation, des maisons comme la tienne seront plus faciles à transformer pour de nouvelles formes et de nouveaux besoins.

Les grandes institutions qui disposent en première ligne d’une énorme salle et de peu d’autres espaces sont infiniment plus difficiles à utiliser et à transformer. Quelqu’un qui comme moi connaît l’amphithéâtre d’Epidaure, sait combien il serait agréable d’enlever les sièges de la grande salle de l’Espace des Arts et, à condition d’obtenir un bon coussin, de s’assoir sur les marches restantes. On pourrait y faire entrer facilement les fauteuils roulants et pour les gens dans mon genre qui souffrent d’arthrose, ajouter une chaise ne dérangerait personne. Entre cinquante et cent spectateurs pour une soirée théâtrale me paraît le bon chiffre pour en faire une véritable expérience artistique.

La nouvelle Philarmonie à Paris avec ses 2.400 ou 3.600 places assises n’est pas seulement un bâtiment de prestige d’une laideur rare qui a coûté un prix exorbitant, lui aussi assez rare, mais exige du corps d’un mélomane plus qu’il ne peut supporter. Cette architecture affreuse, pseudo-moderne, n’a rien à voir avec une nouvelle façon de faire une expérience musicale, mais a tout à voir avec la masse énorme de places qu’ils ont à vendre. Le mal aux genoux qu’on éprouve à cause de ces rangées de fauteuils pressées les unes contre les autres démolit une symphonie de Brahms plus durablement encore que l’Orchestre de Paris. Même après le Corona, j’espère qu’on donnera son congé à de telles destructions de la culture. J’ai bon espoir, justement maintenant, moi qui suis un homme âgé, vivant seul, qui souffre amèrement comme tout le monde de l’emprisonnement qu’on a ordonné pour me protéger, que cette souffrance conduira à une grand bouleversement dans tous les domaines de la vie.

Que la culture et les arts qui en font partie ne se laisseront plus dicter leur conduite «par ces messieurs rapides des cartels», mais reprendront le chemin vers l’idéal dont avaient rêvé des femmes et des hommes comme Malraux. Une culture pour toutes et tous, c’est-à-dire aussi pour celles et ceux qui travaillent en elle. Une salle de concert pour plus de 3000 spectateurs est l’ennemie de la culture, dans tous les sens qu’on peut donner à cette formulation. La culture ne dépend pas d’événements pour exister, elle naît de la participation de chacun et du travail. Pour la vie culturelle d’un lieu, la durée d’une offre culturelle joue un rôle important. 3.000 spectateurs à un concert qui a lieu un seul soir, ce n’est pas la même chose que 3.000 spectateurs sur dix soirées.

Pour les spectateurs, c’est l’évidence : ce n’est pas pour rien que les aristocrates allaient chercher la musique pour en jouir dans le confort de leurs châteaux. Que signifie pour des musiciens travailler un morceau de musique, que ce soit une création ou une œuvre du répertoire, pour une seule représentation ? C’est une vacherie, et pas seulement sur le plan financier ; ils sont aussi trompés dans leur sentiment de vivre de leur travail.

Je sais que je parle d’argent ; que mes propositions pour la production théâtrale, par l’investissement et le temps de travail qu’elles exigent, provoquent des coûts plus élevés que ce qui est concédé aujourd’hui à l’art théâtral, et en plus, dans l’espoir d’une baisse du prix de vente jusqu’à un niveau insignifiant. Ce qui, indépendamment de tout ce que je propose ici, ne serait que justice. L’Etat ne possède pas d’autre argent que celui qu’il gagne sur notre travail au travers des impôts. C’est avec cet argent qu’il subventionne la culture qui est à notre disposition. Il est difficilement concevable qu’on doive encore lui payer quelque chose pour ce service : montrer notre richesse personnelle en biens culturels. Ce serait bien si les politiciens comprenaient qu’une image ou une représentation théâtrale peuvent devenir une marchandise, mais pas la culture. Lire Malraux ou participer à la vie culturelle pourrait les y aider.

Bien sûr, il faut que le système de répartition de l’argent dans le secteur artistique subventionné soit transformé de fond en comble. Sans être égalitariste : le salaire qu’on gagne ne peut être déterminé par le marché. Le travail théâtral devrait, comme dans d’autres métiers, avoir des prix fixes qui seraient les mêmes pour tous les lieux subventionnés. Il devrait en être ainsi, pour le directeur ou la directrice comme pour l’homme ou la femme de ménage, pour les metteuses en scène comme pour les comédiens, pour les techniciennes comme pour les hommes dans les bureaux. Pour les permanents comme pour les intermittents. Le salaire minimum et les plus hauts cachets ne devraient avoir aucun rapport avec les sommes actuelles. La culture ne peut conquérir une place dans la vie générale de la société que si, dans sa façon de payer les gens, elle tient compte des besoins de cette vie. Un théâtre qui demande plus de travail et plus de temps de travail devrait être une meilleure assurance pour le revenu de chacun qu’un génie personnel dans la négociation salariale ou de bonnes relations avec les fonctionnaires du gouvernement.

Il est important que la pensée propriétaire cesse au théâtre. Dans cette optique, ce serait bien d’avoir un règlement pour la direction des théâtres qui ressemblerait à celui de la Comédie Française : les artistes appelés à diriger un théâtre ne devraient pas travailler ni comme comédiens ni comme metteurs en scène dans leur propre maison. Et le poste de directeur devrait changer suffisamment souvent pour que chaque théâtre et avec lui, son personnel, reste en mouvement. Tant mieux si des artistes sont prêts à diriger un théâtre, mais pour ce qui est de la pensée et de l’organisation, ils devraient toujours rester du côté de celui qui leur donne ce travail : le public. Les metteurs en scène ne font vraiment du bon travail que lorsqu’ils exercent une stimulation ou une résistance à l’entreprise théâtrale. Quand ils font ce qu’ils veulent, ils n’obtiennent que les lauriers de la médiocrité ou deviennent précisément des vendeurs de culture et des fossoyeurs de l’art.

Mais tout ça revient à cette question : jusqu’à quel point la culture et l’art sont des éléments de la richesse d’une société ? Et ce qu’un Etat veut faire et veut payer pour cette richesse.

Il me faut parler de mon passé, car je suis convaincu que ma mémoire pourrait être intéressante pour les temps à venir. Je suis rentré, enfant d’une famille appauvrie qui s’était réfugiée dans une Suisse à l’époque pas encore tellement idyllique, après une pandémie terrible qui avait fait 55 millions de morts et qu’on appelait guerre mondiale, je suis rentré chez moi dans un pays détruit et occupé. Ce pays manquait de tout, sauf de producteurs de culture. Et il ne manquait pas non plus de soif de culture. La guerre avait uni dans la lutte contre la barbarie l’élite de l’art et de la culture européenne, alors qu’elle était dispersée dans le monde entier. Après la guerre, ils ont formé avec ceux sur place qui ne s’étaient pas vendus. Et ils prenaient malheureusement trop de précautions avec les artistes pro-nazis qui avaient poussé à la guerre et croyaient encore pouvoir prétendre à des places privilégiées.

La misère et la soif de justice exigeaient une nourriture que seuls l’art et la culture pouvaient fournir. Certes, les vainqueurs de la guerre, déjà en lutte les uns contre les autres, tentaient, avec du beurre ou des décorations, de convaincre les producteurs de culture de se mettre à leur service ou de passer dans leur camp. Le pouvoir de l’art et de la culture, il s’agissait alors de l’utiliser. La Guerre froide a aussi été menée sur le front culturel. Là où je vivais, on mettait tous les moyens nécessaires à la disposition de l’art, et ses produits, on les rendait accessibles à tous, mais il y avait des conditions, et de plus en plus, des règlements et des interdictions. Pourtant ce groupe qui venait du combat contre la barbarie, et dont étaient issus ceux qui étaient mes modèles et mes professeurs, comme Brecht, Eisler, Anna Seghers, Wolfgang Langhoff mon père, Ernst Bloch et beaucoup d’autres, était difficile à faire plier, et ils restèrent puissants parce qu’on voulait les écouter, et à cause de leur histoire, il fallait bien le faire : c’était des gens dont on avait envie qu’ils nous servent de guides. Et ce qu’ils voulaient ou ce pour quoi ils combattaient les liait avec d’autres ailleurs dans le monde.

Leurs positions fondamentales, ils les avaient exprimées avec Gide, Breton, Jean-Richard Bloch, Aldous Huley, Robert Musil, Egon Erwin Kisch, Tristan Tzara, Hemingway et beaucoup d’autres lors des trois congrès internationaux d’écrivains pour la Défense de la Culture qu’avaient organisé Iliya Ehrenburg et André Malraux dans les Paris, Madrid et Valence des années trente. Malgré toutes les interdictions, leur héritage est devenu une richesse collective, qui certes ne remplaçait pas les bananes qu’on n’avait pas, mais c’était le genre de trésor qui peut rendre heureux pour la vie. Et après tout, c’est le bonheur qui compte.  C’est sous l’influence de ces professeurs que j’ai appris mon travail d’artiste, j’ai appris d’eux qu’on peut être heureux quand on appelle une injustice injustice et qu’on donne une voix aux humiliés. A chaque interdiction, en plus de la douleur, je sentais aussi en moi plus que pouvoir, car les autorités paraissaient aussi me craindre. Et puis avec effroi j’ai vu comment la soif de culture a été refoulée grâce à une meilleure offre en marchandises. J’ai vu comment l’héritage de Brecht, Eisler, Seghers, Zweig, et aussi de mon père, a fini par n’être plus qu’un objet décoratif, un bibelot posé sur le poste de télé.

Quand je vins à Paris pour la première fois en 1971, ce ne sont pas les vitrines rutilantes, pleines à craquer, qui m’impressionnèrent, mais le nombre de gens qui achetait les livres de leurs écrivains préférés, en format de poche, pas cher, chaque vendredi sur les quais de la Seine. Les rames de métro bondées, où il y avait encore une première et une seconde classe, me firent l’impression de salles de bibliothèque roulantes. Les beaux quartiers, que je connaissais à cause du roman d’Aragon, ne m’intéressaient pas mais la vie et les disputes que je voyais éclater à la Sorbonne quand je rendais visite à mon ami Bernard Dort me plurent.

La France aimait sa culture, le coq gaulois était l’oiseau de la beauté ; la culture partagée au sein de son peuple était sa grande richesse. Un jour, buvant une vigoureuse gorgée de vin avec Jack Ralite, un politicien d’une intelligence et d’une largeur d’esprit que je n’avais jamais connue jusqu’alors, je me mis à réciter un poème de Brecht pour les enfants : «Pour les poètes et les penseurs /Vient en Allemagne monsieur l’bourreau / Du soleil, lune, voient pas lueur/Mais d’la bougie de leur cachot.» Ce temps passé à Paris me détourna de l’Allemagne, de l’Est comme de l’Ouest, et m’attira en France, et je pus donc vivre ensuite le déclin de la culture française qui suivit le chemin européen commun jusqu’à la pandémie actuelle.
Les conséquences (…) comme celles de  la destruction de l’environnement, abîmeront sensiblement les valeurs culturelles des peuples. Elles demanderont une nouvelle orientation culturelle et la réappropriation de façons de vivre oubliées. Sans doute allons-nous bientôt devoir porter un masque pour sortir dans la rue. Ce que cela signifie pour notre vie, et donc pour notre culture, je ne veux même pas me le représenter. Ne me vient pour l’instant à l’esprit qu’une seule réponse, la pire : on s’y habituera. Et que signifie alors la phrase d’Heiner Müller : «La mort est le masque de la révolution. La révolution est le masque de la mort.»

C’est un cauchemar de penser que les mesures prises pour lutter contre cette pandémie constituent un exercice pour l’avenir. Le déplacement du travail vers l’espace domestique par la mise en réseaux, l’approvisionnement entre les mains d’Amazon & co, la convivialité et la communication via WhatsApp, la culture et l’information réchauffées dans les tubes télévisés. La beauté de voir les rues sans automobiles et de respirer de l’air propre dans les villes ne va pas sans l’interdiction d’exprimer sa mauvaise humeur dans la rue. Ce qui était Polis ou communauté, devient réseau.

Cher Nico, permets moi de revenir à cette idée encore une fois : du théâtre pour cinquante, ou au maximum cent spectateurs, dispersés dans ta grande salle, bien installés, à leur aise. Pour toi, sûrement une source d’effroi, pour moi, un espoir.

Depuis quatre semaines, seul chez moi, je pense à ce qui me manque et pourquoi. Etrangement, bien que je n’y aille presque jamais, je pense au parc des Buttes-Chaumont qui se trouve dans mon quartier et à présent fermé au public. Pourquoi me manque-t-il, puisque je n’y vais pour ainsi dire jamais ? Il me manque parce que je sens qu’il fait partie de ma vie et que je ne peux pas imaginer vivre ici dans le dix-neuvième arrondissement de Paris sans ce parc. Mon environnement sans lui serait une sorte de prison en plein air. Un parc est un lieu idéal de rencontre avec la nature, avec d’autres êtres humains et des chiens. On n’est pas seul dans un parc, mais ce n’est pas non plus le lieu des grands rassemblements. On va se promener, on lit un livre, on prend le soleil, on fait du jogging ou on respire le parfum d’une fleur. On le traverse à la hâte parce que c’est un raccourci. Il y a des aires de jeu pour les enfants, on peut les regarder jouer – on peut aussi s’éloigner d’eux parce qu’on veut être tranquille. On s’énerve dès que quelqu’un fait du bruit. On a des pensées claires et des pensées sombres. On n’a pas besoin de masses de gens qui font la même expérience du parc que soi. On peut y faire l’expérience des relations les plus diverses à la nature, à la vie et à soi-même. On se demande pourquoi on a donné telle forme à la nature, pourquoi elle ne pousse pas comme elle veut. Si on a de la chance, le parc peut réveiller l’envie de la forêt et des grands espaces et de la mer.

La visite au parc est gratuite, mais maintenir le parc en bon état dévore beaucoup de travail et d’argent. Et ça ne dérange personne, car un parc -c’est évident sans faire le moindre calcul des coûts et des profits- fait partie de notre vie, de notre richesse, et on ne peut imaginer s’en passer. Et ce n’est pas vrai que ça ne dérange personne. Les réfugiés qui viennent chez nous pour fuir la misère et la boue et auxquels il est interdit de se construire un abri dans le parc, ça les dérange. Justement c’est notre parc et j’ai honte de ce « notre parc ». Mais quand même, je rêve d’un théâtre qui appartiendrait à la vie comme un parc. Un théâtre dont ceux qui cherchent refuge auraient aussi droit de me chasser si on ne leur offre rien de mieux.

Je trouve que nous pouvons beaucoup demander, mais que par notre talent il nous faut donner la preuve que nous le valons bien. Et peut-être pourra-t-on en arriver à un dialogue avec nos supérieurs où on ne parlera pas que de chiffres et d’argent.

Cher Nico, je ne te salue pas comme le brave soldat Schweyk qui, au moment de prendre congé, disait toujours : «Alors, on dit après la guerre à cinq heures et demie au Café du Calice». Je choisis plutôt, en guise d’adieu, une ligne d’un poème de Hölderlin qui commence par : « Viens ! Vers l’ouvert, ami !». Et plus loin dit : «Car ce n’est pas au Puissant mais à la Vie qu’appartient / Ce que nous voulons, et qui semble convenable et joyeux à la fois.»

Matthias

P. S.

Je vais demander à Irène [ Bonnaud ] de vite traduire cette lettre, car j’aimerais l’envoyer à d’autres amis et ennemis : peut-être qu’à plusieurs, on peut faire bouger quelque chose dans cette époque de plomb. Le premier signe printanier d’un tournant dans la pensée, je l’ai vu dans l’assurance que tout est fait pour nous protéger, nous autres les vieux. Et que la solidarité avec nous est chose acquise. C’est déjà quelque chose. Après tout, on pourrait pu aussi nous supprimer pour raisons économiques. Le slogan de toutes les dictatures, « tout pour notre jeunesse», paraît ne plus être à l’ordre du jour. Peut-être qu’à l’avenir nous autres les vieux trouverons à nouveau une place au théâtre. Notre contribution pourrait être l’expérience, et la générosité sans laquelle il n’y a pas d’art.

Commentaire à cette lettre

En relisant ma lettre adressée à Nicolas Royer, j’ai ressenti un vieux sentiment d’impuissance qui m’est familier. Ce qu’il y a d’imprécis et d’utopique dans mon écriture, réclame des conseils afin qu’à cette pensée née d’une époque plombée, soit donnée une structure, pour qu’elle puisse devenir guide pour une action pratique. Car l’heure qui s’écoule sur le cadran solaire, double souverain de la vie et de la mort, n’exige rien d’autre. Je sais que, de mes maîtres morts, dont j’ai toujours suivi les conseils, je n’entends plus qu’une chose désormais : « Nous avons fait de notre mieux » Ou alors : « Si tu veux en savoir plus, viens nous rejoindre ».

Plutôt que de suivre ce conseil bien intentionné, je préfère repenser la tâche à laquelle ils s‘étaient attelés et qu’ils nous ont demandé de poursuivre. Brecht a formulé cette mission dans le livret de son opéra La Décision:  « Ändere die Welt, sie braucht es ».  (Change le monde, il en a besoin ». Ma lettre concerne cette exigence de base. Quand je suis obligé de regarder à la télévision les événements du monde dominé par le virus, la première chose que j’entends est le retour bientôt possible à notre vie d’avant. Ce discours est sourd et aveugle.

Après avoir si longtemps refusé de voir et d’éviter les conséquences annoncées de la destruction de l’environnement, on pense maintenant vaincre cette pandémie pour que tout continue comme avant. On dit aussi que nous avons eu des épidémies virales de plus en plus fréquentes au cours des dernières décennies, ce qui a conduit à la pandémie Corona. Et d’expérience, on peut prévoir que la lutte contre le Covid-19 prépare le terrain pour l’apparition d’un prochain virus plus terrible encore. Destruction de l’environnement, pandémie, faim et misère, guerres et asservissement sous le dogme de l’enrichissement, est un ensemble de choses qui se nourrissent les unes les autres jusqu’à arriver à une catastrophe finale.

Cette catastrophe, qui s’approche déjà à grande vitesse, se montre au grand jour dans le spectacle grotesque d’un imbécile, laid et d’une pathologie avérée, qui, en pleine pandémie, ampute l’Organisation Mondiale de la Santé des 400 millions de dollars de contribution américaine et regarde le monde malade, d’un air dégoûté mais sans rien faire. Je suis convaincu que seul, un changement radical de notre mode de vie peut nous sauver. Dans ce contexte de mort, l’art doit maintenir vivant le rêve d’un monde de justice. C’est ce dont je veux parler dans ma lettre, et c’est pour ce rêve, mes amis, que j’espère votre aide. Il est de notre devoir de ne pas permettre un « trop tard ». Il est aussi temps de relire Le Théâtre et la peste d’Artaud…


Archives pour la catégorie critique

Le théâtre est en ruines, alors?

Le Théâtre est en ruines, alors?

Le théâtre est en ruines, alors?  dit Jacques Livchine, co-directeur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité qui nous a transmis cette lettre d’un autres Jacques: Copeau  (1879-1949) images-31lui aussi metteur en scène et dramaturge qui fonda le célèbre Vieux-Colombier à Paris avec, notamment Louis Jouvet, Charles Dullin, Jean et Marie-Hélène Dasté, rue du Vieux-Colombier à Paris (VI ème). Il est  sans aucun doute le fondateur du théâtre moderne en France. Et en 1913, il  clamait haut et fort ses exigences artistiques: « Partout le bluff, la surenchère de toute sorte et l’exhibitionnisme de toute nature parasitant un art qui se meurt… partout veulerie, désordre, indiscipline, ignorance et sottise, dédain du créateur, haine de la beauté ; une pratique de plus en plus folle et vaine, une critique de plus en plus consentante, un goût du public de plus en plus égaré. » (…)  « Que les autres prestiges s’évanouissent et, pour l’œuvre nouvelle, qu’on nous laisse un tréteau nu. » Puis en 1924, après cette aventure parisienne qui dura onze ans, il partira pour la Bourgogne avec ses acteurs;  il mourra  à Pernand-Vergelesse en 1948, après avoir été un temps administrateur de la Comédie-Française…
  L’exigence portée à un très haut niveau et le rapport au public déjà! La troupe de Jacques Copeau jouant Les Fourberies de Scapin sur la place Saint-Sulpice sur une simple estrade, une haute conception du théâtre considéré un art et non comme une marchandise, l’indispensable nécessité d’avoir quelque chose à dire sur une scène en réponse à un véritable  besoin du public.  Le Ministère de la Culture ne pourra pas faire l’économie d’une profonde réflexion sur les codes et les pratiques du théâtre actuel  auxquels le public surtout les jeunes dans son ensemble n’adhère plus…
Tout ce qui nous fait réfléchir aujourd’hui à la faveur si on peut dire de cette pandémie ( voir l’interview d’Alain Timar, directeur du théâtre des Halles à Avignon dans Le Théâtre du Blog). était déjà là !  Jacques Copeau a écrit ce texte  il y  a quelque cent ans déjà déjà mais quelle lucidité, quel vision de l’avenir! A un moment où nous sentons bien que dans les mois qui viennent, toutes les cartes du système social et artistique vont être rebattues, il nous a semblé, comme à Jacques Livchine, que la parole de Copeau méritait d’être entendue…

« Avant de quitter Paris, je veux vous dire ceci :  rappelez-vous tout ce qui nous a unis, rappelez-vous nos efforts cent  fois réajustés aux circonstances. Restez  dignes de ces souvenirs. Ce n’est pas seulement un répertoire, des  collaborateurs, certaines méthodes de travail, une certaine vue de notre  art que je veux vous transmettre, c’est surtout cet esprit vivant qui  donne prix et beauté à tout ce qu’il inspire. Rien ne saurait me faire  oublier nos années de travail et de vie en commun. Il est important que  le public sache que ces années de collaboration n’aboutissent pas à une  rupture.
Nous sommes à l’heure où il faut dépayser notre art, le sortir du théâtre. Quitter le théâtre ? Pour aller où ?
À l’église ? À l’usine ? Dans les palais des nouveaux riches ? À la maison du peuple ? Sur la place publique ?
Peu importe le lieu, pourvu que ceux qui s’y rassemblent aient besoin  de nous écouter, que nous ayons quelque chose à leur dire et à leur  montrer.
Si nous ne savons pas où aller, allons dans la rue ! Ayons le courage de montrer que notre art est sans asile.
À l’aventure ! Tant que nous n’aurons pas trouvé pour y planter notre  tente le lieu où nous puissions dire : ici est notre Dieu et notre pays.
Mes vœux vous accompagnent.
Puissiez-vous en vous sentant  tout à fait libres, ne pas vous sentir tout à fait seuls. Il y aura  toujours un vieil ami auquel vous ne ferez jamais appel en vain. »

Jacques Copeau

Quelques petits cadeaux à saisir (suite et non fin)

Brouillon non corrigé

Quelques petits cadeaux à saisir (suite et non fin)

 Les Elucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce d’Edouard Baer

On peut actuellement voir ce monologue au Théâtre Antoine en janvier prochain,  où  Edouard Baer parle du confinement, de l’immobilité et de l’impatience collective de se retrouver. C’est une sorte de  balade  à la fois drôle et émouvante  d’un acteur en fuite qui  parle au régisseur du théâtre.EDOUARD BAER, RENCONTRE

Et il  en profite pour nous dire son admiration pour des écrivains comme Romain Gary, Charles Bukowski, Thomas Bernhard, André Malraux dont il reprend le fameux discours qu’il prononça au Panthéon quand les cendres de Jean Moulin y furent déposées..  Et il conclut : «Tu vas y aller, tu sais que c’est pour bientôt. On sera à nouveau peau contre peau, ça arrive, ça monte, ça vient. »

Instagram

Fantasio  de Jacques Offenbach, d’après la pièce d’Alfred de Musset, direction musicale de Laurent Campellone, choeur, Ensemble Aedes, orchestre de chambre de Paris,  mise en scène de Thomas Jolly ( (spectacle en français, surtitré en français et en anglais.

Le jeune Fantasio a perdu le goût de la vie, il rêve de changer de peau. Justement, le bouffon du roi  vient de mourir : pourquoi ne pas le remplacer ? Or personne n’aimait plus le défunt que la princesse Elsbeth, promise à une désolante union politique. Le nouveau bouffon va amener la princesse à écouter son cœur. Jusqu’où se laissera-t-elle séduire ?

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En 1872, la création de cet opéra comique  suivait de trop près la défaite de Sedan, et le public rejeta la prétention de Jacques Offenbach à faire autre chose que de l’opérette. La partition  fut recyclée dans Les Contes d’Hoffmann, puis disparut en partie dans l’incendie de la Salle Favart. Laurent Campellone et Thomas Jolly ranimaient il y a trois ans cet opéra comique reconstitué. Marianne Crebassa y incarnait avec panache le rôle-titre. Donné au Théâtre du Châtelet pendant les travaux de la salle Favart, le spectacle a  retrouvé  le théâtre qui l’a vu naître.

www.opera-comique.c 

Philippe du Vignal

Entretien avec Benoît André, directeur de la Filature Scène Nationale de Mulhouse

Entretien avec Benoît André

Le nouveau directeur de la scène nationale de Mulhouse (nommé en janvier  2020) a répondu à nos questions. Construit sur le site d’une ancienne filature de coton, ce bâtiment,abrite sous sa coque de verre et d’acier outre La Filature, Scène nationale : l’Orchestre symphonique de Mulhouse ;  la Médiathèque de Mulhouse spécialisée dans les arts de la scène et  accueille certaines représentations de l’Opéra national du Rhin ainsi que les créations du CCN / Ballet de l’Opéra du Rhin.

 -Le Grand Est a été la première région sévèrement touchée par le Covid 19… Quelle a été votre réaction ?


-
J’habite près de la Filature, j’y suis donc tous les jours. Je suis rassuré : aucun de mes quarante neuf salariés n’a été atteint par le virus et je reste en contact chaque semaine avec eux par mail. Ils sont au chômage partiel, sauf le service de comptabilité et de paye qui fonctionne à 100%, compte tenu de la situation actuelle. J’ai réfléchi aussi à la façon dont l’ensemble de l’équipe peut continuer à travailler sur une période fermée, en étant non confinée.

Bâtiment réalisé en 1993 par Claude Vasconi,

La Filature a été réalisée en 1993 par Claude Vasconi

-Devant les incertitudes sanitaires qui se profilent, le ministère de la Culture est attentiste ! Comment envisagez-vous l’avenir?

- Il y a la programmation de notre salle modulable où le report de tel ou tel spectacle est plus aisé et celle de la grande salle, moins souple à organiser compte-tenu des créneaux disponibles: en effet, elle accueille aussi l’Orchestre symphonique de Mulhouse, et les productions lyriques et  le Ballet de l’Opéra national du Rhin sous la direction de Bruno Bouché.

Même si la situation sanitaire s’améliore, j’envisage d’alléger la programmation de l’automne, au profit de la saison d’hiver et de printemps. Les grosses productions internationales, par précaution, seront reportées sur la saison 2021/2022. Nous avons treize spectacles qui n’ont pas été joués et qui eux, seront programmés sur les deux prochaines saisons.

L’autre pari  est de penser différemment la relation au public.  Avec une jauge réduite de 50 %, nous pourrions envisager une représentation dans la salle et une projection en même temps, par exemple dans un “drive in“, comme cela se fait en Allemagne pour le cinéma aujourd’hui. Une autre piste serait de développer des projets participatifs avec le public, via les supports numériques. Mais il ne faudrait pas que, dans le futur, ces diffusions pratiquées pendant le confinement  vident les théâtres!

Entretien réalisé par Jean Couturier

lafilature.org

Les confinés parlent aux confinés (suite et pas fin)

Jean-Louis Heckel

Il est metteur en scène et directeur de la Nef-Manufacture d’utopies, à Pantin (Seine-Saint-Denis). En 1978, à sa sortie de l’école Jacques Lecoq, il entre dans la compagnie Philippe Genty et pendant huit ans, il va faire découvrir l’art de marionnette à un vaste public: ceux des cabarets d’Europe, comme ceux des grandes salles mythiques du monde entier, en jouant Facéties et Rond comme un cube. Puis il est comédien et marionnettiste dans la compagnie Renaud-Barrault de 85 à 86.

Lui et sa compagne Babette Masson, créent le Nada Théâtre qui connaît de beaux succès notamment avec Ubu en 90, Marie Stuart…. Avec elle, il dirigera le Centre culturel Boris Vian aux Ulis de 97 à 2005. Puis pendant dix ans jusqu’en 2014, il sera directeur pédagogique de l’institut international de la marionnette à Charleville-Mézières. En 2006, il créa la Nef-Manufacture d’utopies pour développer le théâtre d’objets et l’art de la  marionnette, qu’il associera à un travail d’écriture.
Nous avions envie de vous faire partager ce beau texte, plein à la fois d’ironie et de joie de vivre…

Jean Couturier

 

Chères confites, chers confits,                                                                            

En apnée haute, suspendu dans le temps, sidéré, je prends le temps in fine de vous parler de tous ces petits cons de virus qui, aussi minuscules soient-ils, nous obligent à nous arrêter. Plutôt objecteur de conscience, que va-t’en guerre, mon principal ennemi étant… moi-même.

photo Philippe Genty

photo Philippe Genty

Railler, conspuer, critiquer n’a jamais été mon mode d’expression favori. Réfugié apolitique chez ma cousine à Saint-Quentin-en-Yvelines, j’assiste tous les soirs au score calamiteux du match en cours entre les vivants et les morts. Aujourd’hui, comme tous les soirs, on pactise avec les voisins en frappant dans les mains ; ces mêmes mains qu’il ne faut plus donner et qui sont devenues l’ennemi public n° 1.
Depuis ce confinement, les poissons sont revenus dans la baie de Venise, on respire enfin à Pékin et on réalise tous avec effroi que les produits “made in China”, vitaux pour certains, nous rendent dépendants.

Et nous revoilà dans l’histoire du petit papillon dont les battements d’ailes déclenchent un tsunami de l’autre côté de la planète. Les petites gouttelettes de pluie transportées par les colibris nous paraissent bien dérisoires face aux vagues  déferlantes du marché mondial. Comment faire pour ne pas se sentir l’éternel petit David contre Goliath ? Notre solitude et notre isolement devraient avoir la même importance que cette nouvelle conscience planétaire incarnée par la toile et les réseaux sociaux.

Comment incarner la grandeur de l’humain, en se sentant confiné chez soi ? Une fois de plus, il nous faut descendre dans nos caves, dans nos mines les plus retranchées pour retrouver la force de la métaphore et de la poésie. Tous les jours, les internautes envoient des messages drôles et sarcastiques, tous les jours Wajdi Mouawad écrit et publie sur le site du Théâtre de la Colline, des chroniques pour prolonger le lien et ne pas couper le fil. Dans l’une d’elles, il parle des gens qui ne verront jamais l’été et je réalise que ça peut être moi… ou vous.

Alors, tâchons d’être à la hauteur de cette traversée du désert. On va faire une formidable fête le jour de l’enterrement du virus, s’embrasser et se serrer fort dans les bras car nous, les naufragés du radeau de la Méduse, auront touché terre. “Tu reviendras” , promet Hanna au petit garçon qui vient de lui confier son précieux flacon rempli d’eau de la pluie, avant de s’embarquer dans le train sans retour. “Oui, je reviendrai chercher la pluie du bon Dieu” lance le petit garçon à la fin La Pluie de Daniel Keene. La pièce sera reprise en novembre, comme beaucoup d’autres choses annulées aujourd’hui. Alors, nous serons là, sur le plateau et dans la salle  de la Nef pour attendre et accueillir le petit garçon.

Jean-Louis Heckel

 

Les confinés parlent aux confinés (suite et pas fin)

 

Sophie Vonlanthen, co-directrice de la Manufacture des Abbesses à Paris

 - Comment cela se passe pour votre théâtre?

 - Fermé bien sûr, comme les autres. Mais j’ai un avantage: comme j’habite au-dessus, j’y descends pour travailler, sans que mes enfants (quinze et six ans) ne m’accaparent… Mais comme tout le monde, nous ne savons pas ce qui va se passer dans le monde du spectacle et attendons les nouvelles! photo Sophie VonlanthenNous avions à notre programme un stage de formation A.F.D.A.S.  pour comédiens dirigé Jordan Beswick en anglais, un enseignant américain exceptionnel dont j’avais suivi les cours aux Etats-Unis. D’ici là, il pourrait faire une formation à distance comme il le pratique couramment mais faudrait-il que l’A.F.D.A.S et les acteurs en soient d’accord…

-Et la fin de votre saison est plus que compromise?

-Râpée tout comme le festival d’Avignon où nous devions aller jouer. Un espoir? Rouvrir le théâtre à l’automne avec la programmation prévue mais pour le moment, c’est loin d’être évident. Et normal, dans cette incertitude artistique et financière, les compagnies que nous recevons, n’arrivent pas à se projeter dans l’avenir!

- Et budgétairement, comment vous en sortez-vous?

- Pour le moment, cela va encore mais comme nous en savons pas combien de temps cela pourra durer…. Mais je mesure notre chance, comme la saison a été bonne, nous vivons sur nos réserves. Et quant au paiement du bail, il peut être mis en attente, on attend de voir.

- Et votre personnel?

- Nous avons une régisseuse en C.D.I, que l’on a mise en chômage partiel et les autres employés sont en CDD. C’est une période effroyable! L’activité normale des petits théâtres comme le nôtre  est toute chamboulée. Une chose est au moins sûre: nous allons maintenir le cycle Nathalie Sarraute avec plusieurs de ses pièces dont Héléna, Pour un oui, pour un non, et des lectures de ses romans. Quant au reste, c’est encore bien flou… En octobre, Yann Reuzeau, auteur et metteur en scène reprendra sa pièce Les Témoins qui devait finir le 22 mars.

– Je suppose que vous êtes en contact avec les directeurs des autres petits théâtres comme le vôtre?

-Oui, bien sûr, Salomé Lelouch, la directrice du Théâtre Lepic (ex-Ciné 13 ) pas très loin de chez nous est dans la même situation. En fait, nous sommes tous un peu anesthésiés, sans rêves, comme en pause. Mais nous recevons de nombreux messages du public et cela fait du bien…

- Vous ne passez pas sur votre site comme de nombreux lieux  des captation de vos anciens spectacles?

-Je n’en fais pas donc je n’en ai pas  et je me méfie de celles que l’on m’envoie pour me donner une idée d’un spectacle des metteurs en scène qui voudraient venir jouer à la Manufacture des Abbesses. Nous faisons une sélection sur dossier et nous demandons à voir dix minutes du spectacle joué sur scène, pour avoir un aperçu concret. Cela me parait plus juste et plus convaincant.

- Et votre quartier, celui du métro Blanche et du Moulin Rouge?

– Il y a du monde parce qu’il y a une vraie vie de quartier mais très peu de voitures et aucun car de tourisme, donc il y a beaucoup moins de pollution et je n’ai plus les yeux qui piquent… Je monte chaque jour un des escaliers de Montmartre pour faire un peu d’exercice. Et puis  je travaille énormément: je réalise quelle chance, j’ai! Le public, les acteurs, les équipes: j’aime cela.  Et nous avons l’impression que, malgré tout, il y a plus de gens qui ont des projets…

Alain Timár, directeur du Théâtre des Halles à Avignon

 - Il y a quelques jours la décision est tombée: les festival in d’Avignon n’aura pas lieu et du même coup, le off non plus…

-  Oui, le 21 avril a eu lieu le conseil d’administration du in dont je fais partie, a fait ce choix qui était le seul possible. On ne voyait pas très bien comment des jauges réduites pouvait résoudre le problème, alors qu’en juillet, les rues sont bourrées de monde.
Il y aurait un report vous le savez sur une semaine en novembre de quelques spectacles dans des salles fermées. Mais, bien entendu, cela ne règle pas tout et reste la question cruciale des intermittents: il y a nécessité absolue d’un plan de sauvetage et toutes les compagnies vont être durement touchées.

-Et votre travail à vous en ce moment?

-Je travaille un peu sur Skipe, je lis beaucoup: rien, absolument rien ne m’arrête de lire! Je m’occupe de la mise en ligne de notre programmation et de petites vidéos. Et aucun des artistes ne m’a dit que son spectacle ne pourrait avoir lieu.

-Et votre création personnelle Naufrage de Rémi de Voos?

-Actuellement, c’est une traversée héroïque… Je dois d’abord trouver des solutions comme responsable d’un lieu : Il faut assurer la permanence de l’équipe J’ai sept permanents en CDI mais aussi sept en CDD pendant le festival.  Il faut que nous finalisions les projets et puissions à un moment ou un autres assurer l’accueil des compagnies que nous avions prévu d’accueillir en juillet. Ce qui, vous le savez bien, est un gros travail.  Nous avions cette année plus de 80% de créations soit onze spectacles sur les quatorze programmés. La plupart des compagnies étaient déjà  en répétition quand le  gouvernement a ordonné le  confinement est intervenue. Comment dans ces conditions assurer une vraie programmation! 

Et  vu la panique économique qui se profile à l’horizon, je crains que ces troupes ne soient nombreuses à être obligées de mettre la clé sous la porte. On peut jeter un caillou, en l’occurrence un galet du Rhône, au gouvernement: personne en effet n’a pris à temps les indispensables mesures sanitaires. 2 ATOn pense avec effroi aux déclarations d’Agnès Buzyn, alors ministre de la Santé il y  a  deux mois qui minimisait cette très grave crise, alors que son mari est directeur de recherches dans un laboratoire à Youan en Chine, d’où est parti le virus! Et au début de cette pandémie, il y avait en France un regard un peu ironique sur ce qui se passait en Italie. Le coq gaulois continuait à chanter, même s’il avait déjà les pattes dans la merde. Cela rappelle le nuage de Tchernobyl qui ne pouvait traverser nos frontières…  

– Et le off dans tout cela?

 - Vous savez bien que les deux  ont un lien maintenant historique.  Pour le festival in, ses partenaires  assureront  la pérennité  des aides et subventions, donc l’ensemble des salaires pourra être versé.  Et il y aura cette Semaine d’art en novembre dans des lieux fermés comme La FabricA , le théâtre Benoît XII, etc. J’ai demandé au Conseil d’administration du In que l’on réfléchisse en commun à une possible relation du in avec les théâtres permanents d’Avignon, entre autres, avec le Théâtre des Halles que je dirige…

Il faut en effet, essayer d’inventer l’avenir mais ce virus corona permettra au moins que naisse dans le milieu du spectacle, une réflexion profonde, ce qui n’a jamais vraiment eu lieu! Charles Berling qui dirige le Théâtre Liberté de Toulon est dans le même état d’esprit: aucun  doute là-dessus,  il y a une nécessité absolue d’un changement de cap pour le festival d’Avignon. Et il y aura une table ronde fin juin début juillet.
Avec cette dérégulation permanente du marché de la location et cet ultra-libéralisme, que ce soit celui des appartements ou celui des salles de spectacle,  nous somme entrés dans un système infernal… Certains propriétaires de lieux exigent un minimum garanti de 15.000 €!  et parfois encore même un pourcentage sur les recettes: cela s’appelle de la voyoucratie.  Il y a Avignon, des hommes d’affaires purs et durs qui louent des salles à qui le peut mais qui ne connaissent rien  du théâtre contemporain, d’autres plus avertis qui font des choix solides. Mais tout cela reste malsain.
Au Théâtre des Halles, nous nous en tenons à des règles strictes; entre autres, nous recevons trois compagnies régionales  avec 80 % de la recette garantie et il y a chaque années, deux compagnies en coproduction avec nous.

On entend peu le Ministère de la Culture, Frank Riester. Mais comme il  a été aussi victime de cette pandémie, cela explique peut-être ce silence. Finalement, tout se passe comme si le corona virus était le révélateur d’une crise économique profonde…on se demande parfois si l’Etat a bien conscience de la nécessité de préserver l’avenir et il faudrait au moins qu’il apporte un soutien psychologique au secteur culturel. Avec le tourisme, il subit de plein fouet cette crise sanitaire et il faudra des années pour  nous en remettre.
- Mais alors que faire? La seule alternative possible est d’introduire dans ce tissu complexe un minimum de déontologie et de sécurité pour les compagnies qui veulent jouer à Avignon. Jusque là, on voit que l’Etat n’a guère fait preuve de bonne volonté et a laissé les choses se faire. Nous voyons tous que cela ne pourra pas durer. Une des solutions serait que, que par exemple, le Ministère de la Culture mette en place un système aidé dans le off avec l’aide des pouvoirs publics. La dérégulation actuelle en prendrait alors un coup, la concurrence joueraient son rôle et les propriétaires des lieux qui exigent des prix exorbitants, seraient obligés de revoir leur  tarifs…

- Et votre spectacle à vous?

 -Nous pensions pouvoir continuer les répétitions de Sosies de Rémi De Vos,  commencées au Théâtre Montansier à Versailles en février mais voilà, tout est évidemment arrêté et nous sommes confinés… Dans l’attente de ce qui se passera à la mi-mai. Si on a le feu vert, nous accueillerons en résidence trois compagnies pour qu’elles puissent créer leurs spectacles.  Pour Sosies, seize représentations ont déjà été vendues pour le début 2021 en  France et en Suisse ! Et les deux compagnies  de la région que nous soutenons, ont aussi des tournées prévues. Et nous essayerons au maximum de maintenir tous les apports en coproduction…

Le théâtre qui est construit sur un rapport privilégié entre  salle et plateau : il faut être constructif et donner le meilleur de soi-même mais  la qualité artistique est aussi fondée sur les errances et les ratés, bref, au théâtre, rien n’est simple et cette crise amplifie tout…

Philippe du Vignal

Les confinés parlent aux confinés (suite)

Les confinés parlent aux confinés ( suite)

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 Contredanse à Bruxelles

La compagnie Trisha Brown et Yvonne Rainer mettent leur répertoire au goût du jour, partagent leurs partitions chorégraphiques dans le New-York Times et proposent à chacun de s’y essayer. L’emblématique Roof and fire Piece de Trisha Brown se transforme en Room/Roof Piece, Yvonne Rainer adapte une partition de la pièce Terrain et nous invite à pratiquer l’exercice Passing and Jostling While Being Confined to a Small Apartment. 

Articles en ligne (EN) : → A Home Version of Trisha Brown’s ‘Roof Piece,’ No Roof RequiredA D.I.Y. Dance for Your Home, From Yvonne Rainer et pour aller plus loin sur Trisha Brown : → http://www.ubu.com/dance/brown_roof.html (film Roof and fire Piece, 1971, 32min01)→ https://www.numeridanse.tv/videotheque-danse/roof-and-fire-piece (extrait de Roof and fire Piece, 1973, 2min.53)

https://trishabrowncompany.org/repertory/roof-piece.html (photos, 1973)

La Maison de la poésie

Elle propose un enregistrement audio d’une lecture  en une heure vingt de La Divine Comédie de Dante par Denis Podalydès. Avec d’abord une bonne introduction au très célèbre poème écrit en toscan qui deviendra la langue italienne. d4b96093ee4dd3415cf75aab7f25d19a5e75389aacfc702a11ac535842a2223a

 Dante s’est inspiré par le sanglant conflit qu’il a lui-même vécu, opposant les Guelfes et les Gibelins (1125-1300) et il fait référence e à L’Enéide de Virgile comme à l’Apocalypse de Paul. Ce célèbre poème comprend  trois « cantica » : Enfer, Puragtoire et Paradis, chacun  composé de trente-trois chants sauf l’Enfer qui a un chant préliminaire. Dante raconte  un voyage à travers les trois règnes supraterrestres qui le conduira jusqu’à la vision de la Trinité chrétienne.
Une occasion de retrouver oralement toute la magie textuelle de cette Divine Comédie, surtout L’Enfer grâce à Denis Podalydès.

www.paris.fr › la-maison-de-la-poesie-1628

Philippe du Vignal

 

 

Du côté des intermittents (suite) !

Du côté des intermittents (suite) !

 hbinXpcTQovsOAA-800x450-noPadDès  le 1er mars, le secteur culturel a été touché et depuis, les annulations en cascade des festivals sonnent le glas de l’économie du spectacle. À ces inquiétudes, le Ministère de la Culture a adapté à ce secteur les mesures générales prises par le gouvernement, en modifiant aussi les critères d’accès au fonds de solidarité des auto-entrepreneurs et des très petites entreprises. Ce qui permettra aux artistes-auteurs d’y accéder: la période de référence concernant la baisse de revenus n’est plus mars 2019 mais une période de douze mois.

Un autre volet d’adaptation concerne l’assurance-chômage des intermittents du spectacle et les conditions du recours au chômage partiel. Les producteurs et compagnies qui avaient prévu de jouer dans le off d’Avignon (pour la plupart en auto-production) seront obligés de déclarer leurs artistes et techniciens au chômage partiel. Mais cela implique un minimum de trésorerie pour avancer les salaires…

Unknown

Samuel Churin

 En effet, il reste encore beaucoup de flou quant aux modalités envisagées par l’Etat.  La C.F.D.T. demande des négociations avec les partenaires sociaux. «Les mesures d’urgence c’est bien, mais ça ne pallie que les urgences», dit aussi  la C.G.T.  Et Force Ouvrière-Fédération des Arts, du Spectacle, de l’Audiovisuel et de la Presse (F.A.S.A.P.), par la voix de sa secrétaire générale Françoise Chazaud, demande que la “neutralisation“ commence avant le 15 mars, «car les rassemblements de plus 1.000 personnes ont été interdits dès le 8 mars ».

On peut aussi se demander si les heures payées sur la période de confinement  seront prises en compte au moment de recalculer les droits, ou si celle-ci sera neutralisée pour tout le monde.  Et que va-t-il se passer pour tous les intermittents travaillant chez de petits employeurs qui ne pourront pas activer les mesures de chômage partiel ? Et pour ceux qui ne retrouveront pas tout de suite du travail à la sortie après le confinement ?

Les syndicats C.G.T. demandent la mise en place d’un fonds spécial, ce qui permettrait d’aider notamment les artistes employés par les employeurs occasionnels, moins susceptibles que les grosses structures,  d’activer les dispositifs de chômage partiel.

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Guy-Pierre Couleau

 Jean Varella, directeur du Printemps des comédiens à Montpellier, un des nombreux  festivals annulés, explique ses priorités : « Nous travaillons avec les tutelles du service public à l’accompagnement des artistes et techniciens. Derrière le mot : intermittent, il y a des savoirs-faire qu’il faut maintenir  pour consolider ce vivier.  » Et Jean Varella dit qu’il a  besoin « d’un moment de silence avant de reprendre. » « Je ne me vois pas  reprendre sans me poser la question du sens de notre travail, dit aussi une intermittente:  il faut qu’on vive dignement de ce qu’on fait mais on ne peut pas ignorer la souffrance des personnels et pensionnaires des E.P.H.A.D, soignants, enseignants…

 Prodiss, Syndicat national des producteurs, diffuseurs, festivals et salles de spectacle musical et de variétés, représentant 400 entreprises dont 90% de petites, s’interroge sur les conséquences socio-économiques désastreuses et se propose de «travailler sur la renaissance du spectacle vivant dans l’après le confinement qui, on le sait, ne sera pas levé pour lui ».

affiches-dAvignonde-73e-edition-festival_0_600_372Le off d’Avignon a été annulé par le conseil d’administration d’AF&C le 15 avril, après des semaines d’incertitude, ce qui a éclairci les choses. Pour cette association qui gère le off : « Les lieux devraient rembourser les acomptes payés, pour bénéficier d’une aide du fonds d’urgence qu’AF&C cherche à monter avec ses partenaires: Ville d’Avignon, Région, État et organismes professionnels du fonds de soutien aux compagnies.» A suivre !

 «Les directeurs de théâtre vont passer six mois sans voir une première, ni même un spectacle. Dans quel état d’esprit, seront-ils pour une reprise ? », s’interroge Frédéric Maurin, président du Syndicat national des scènes publiques. Les solutions passeront par la coopération, comme l’ouverture des antennes de Radio-France au Printemps de Bourges et aux festivals musicaux et par des engagements réciproques comme la promesse des Francofolies de La Rochelle de réinviter les artistes,. Mais aussi par des expériences comme le festival d’Aix-en-Provence  qui propose, grâce au « streaming », une présence de ses créations 2020.

 Face aux directeurs de théâtre et aux producteurs inquiets, les intermittents, eux, ont d’autres préoccupations et se demandent comment boucler leur fin de mois. Ainsi Nicolas Barrot s’indigne dans son blog relayé par Mediapart* : « Au mieux, les spectacles reprendront en septembre. Cela fera donc six mois sans travail. Nous attendions une grande solidarité de toute une profession  mais… elle ne semble pas être au rendez-vous. Les réactions des théâtres et festivals ne sont pas claires et  bien loin de ce que l’on pouvait attendre d’un milieu dit « de gauche“ . Mais maintenant, comment gère-t-on ces annulations? On paye, ou on ne paye pas? On reporte à la saison prochaine, oui, mais on vit avec quoi, en attendant? Et on peut vraiment dire que les choix et explications ne sont pas convaincants. »

 Dans les journaux, les articles fleurissent sur l’annulation des festivals d’été et le retard à l’allumage prévus par les programmateurs dont certains s’étonnent du peu d’attention des journalistes des grands médias quant au sort des artistes. La metteuse en scène Catherine Boscowitz cite  un article publié dans Le Monde: elle est sidérée  « de constater qu’à aucun moment, ses auteurs ne font allusion à la situation des artistes eux-mêmes. Comme s’ils étaient totalement déconnectés de ce qui va se jouer (sans jeu de mots) dans les mois à venir pour les salles de spectacle et les musées. Comme s’ils n’étaient pas le cœur de l’activité de ces lieux de culture. Et pourtant, il paraît bien évident que dans la catastrophe qui s’annonce, c’est le cœur (donc les artistes) qui vont être touchés au premier chef. Et que c’est donc AVEC EUX  que les directeurs de salles feraient bien de s’interroger, au lieu de pleurer seuls dans leur coin ! Il est intéressant de constater que la seule allusion  faite aux artistes est de les comparer à des animaux : des comédiens de la Comédie-Française «tournent comme des lions en cage ».
  Les théâtres seraient donc devenus des zoos? Et leurs directeurs, en bons patrons paternalistes du XIXème, seraient les seuls à avoir le privilège et le devoir de penser pour sauver leurs « entreprises » ?  » (…) « Arrêtez s’il vous plaît ! Messieurs mesdames les commentateurs de la Culture et directeurs de lieux interrogés, mettez-vous au vrai travail avec les artistes et pas sans eux, pour reconsidérer ce que sera le monde de demain ! Car sans la pensée de ceux qui vous font vivre, les artistes, vous risqueriez bien, vous, de vous retrouver confinés à vie ! »

 La pétition Culture en danger **, lancée par le metteur en scène Jean-Claude Fall sous forme d’une lettre ouverte au président de la République, explique que pour les intermittents du spectacle, la prolongation de la durée d’assurance-chômage prévue par le ministère de la Culture est insuffisante : «La plupart des spectacles ou des projets reportés ne pourront se réaliser au mieux qu’un an, à un an et demi après la réouverture des salles. Nous demandons que les droits de tous les artistes et des techniciens intermittents soient prolongés d’une année au-delà des mois où toute activité aura été impossible. » 35. 000 personnes l’ont signée à ce jour

 Plus globalement,  Samuel Churin, acteur bien connu pour son action au sein de la Coordination des Intermittents et Précaires. pense aussi à tous les précaires ne bénéficiant pas de ce statut: « Les autres, les intermittents de l’emploi : l’Etat a décidé de faire des économies sur les plus pauvres avec la baisse des allocations. La  réforme du chômage n’est pas annulée mais repoussée. Il faut que cette réforme sur les  « activités réduites » soit annulée ! Pour assumer une continuité de revenu à ceux qui ont une discontinuité des salaires. »

 Mireille Davidovici

*Nicolas Barrot https://blogs.mediapart.fr/nicolas-barrot/blog/240420/annulation-de-spectacle-paye-ou-ne-paye-pas?utm_source=facebook&utm_medium=social&utm_campaign=Sharing&xtor=CS3-66&fbclid=IwAR1KMkyMObVCcqr7tf_yG8bUPtBX-vWPJDztvYYDsiUQdXALN7O9M87BQSg

** Pétition Culture en danger: sur change.org. : https://www.change.org/p/pr%C3%A9sidence-de-la-r%C3%A9publique-culture-en-danger-lettre-ouverte-au-pr%C3%A9sident-de-la-r%C3%A9publique/psf/promote_or_share

 

Les confinés parlent aux confinés (suite et non pas fin!)

 

Les confinés parlent aux confinés (suite et non pas fin!)

   
Esclarmonde Monteil, directrice générale et scientifique du musée des Tissus à Lyon

-Confinée à la campagne, je prépare les prochains rendez-vous du musée et j’occupe mon temps libre à la couture et au tricot… Des activités méditatives qui conviennent aussi à l’écoute de la radio…sTFbuh74S5ibWEF7QbvEbg-Esclarmonde J’ai l’impression de vivre un temps suspendu, une parenthèse hors du rythme effréné qui est notre normalité. Qu’en sera-t-il après ? J’espère que nous prendrons le temps de vivre…
 
-Une pièce de vos collections?

-Pour illustrer le printemps, un tissu décrit par Émile Zola dans Les trois villes: Rome. « Le salon était vaste, drapé de la plus admirable tenture de velours de Gênes qu’on pût voir, cet ancien velours jardinière, à fond de satin pâle, à fleurs éclatantes, mais dont les verts, les bleus, les rouges se sont divinement pâlis, d’un ton doux et fané de vieilles fleurs d’amour. »

-Votre coup de cœur?
- Le site du Collège de France d’un excellent niveau scientifique avec notamment les cours de Roland Recht sur l’histoire de l’art, agréables à écouter et faciles d’accès.
 
Jérôme Bastianelli, directeur général délégué et président par intérim du musée du quai Branly,  Jacques Chirac  à Paris ( VII ème)

Confiné à Paris, dans le quartier Montparnasse… Cela me permet de passer au musée une à deux fois par semaine, le reste du temps: télétravail, réunions par vidéo-conférence et entretien de mes trois passions : Marcel Proust, musique et photographie.
 
-Une pièce de vos collections?sTFbuh74S5ibWEF7QbvEbg-IMG_2027-1
-Au titre de sa participation à la foisonnante #CultureChezNous lancée par le ministère de la Culture, le musée diffuse, entre autres, des vidéos comme La minute anthropologique. On y entend notamment Julien Rousseau, conservateur des collections Asie, raconter l’histoire et la symbolique du waï thaïlandais, cette manière de saluer en joignant les mains verticalement, sous le menton, tout en inclinant un peu la tête.
 
-Votre coup de cœur?
-On parle beaucoup de Proust pendant le confinement… L’opération #UneCitationDeProustParJourDeConfinement, lancée par la Société des Amis de Proust sur ses réseaux sociaux, permet d’en bien comprendre la raison. Par exemple avec cette phrase : « Là où la vie emmure, l’intelligence perce une issue ».   Grâce aux diffusions organisées par les plus grandes institutions internationales, on peut chaque jour découvrir une nouvel  opéra ou un  ballet comme ces trois Tchaïkovski diffusés par le Bolchoï qui resteront un grand souvenir.  
 
Delphine Pinasa, directrice du Centre national du costume de scène à Moulins (Allier)

-À Moulins, le temps est suspendu: salles d’exposition plongées dans le noir, costumes confinés en vitrine, immobiles et emplis d’espérance dans ce monde irréel et une biche gambade dans le jardin… sTFbuh74S5ibWEF7QbvEbg-IMG_3143Je profite de cette période pour avancer sur les dossiers à plus longue échéance comme la création d’un espace scénographie, la refonte de notre site Internet, le développement de résidences d’artistes ou la programmation estivale …  

- Une pièce de vos collections?
- Grâce à notre partenariat avec la plateforme Google Arts & Culture, on peut voir en ligne l’exposition actuelle Couturiers de la danse, de Chanel à Versace (en français et en anglais).
 
-Votre coup de cœur?
-Les Indes Galantes de Jean-Philippe Rameau mise en scène de Clément Cogitore, une œuvre de musique baroque réinterprétée. Mais aussi globalement, tous les spectacles diffusés en ligne sur les sites de l’Opéra national de Paris, la Comédie-Française, l’Opéra-Comique, l’Opéra de Lyon… Cela permet de découvrir ou revoir la richesse culturelle du monde culturel et théâtral français.

Philippe du Vignal

Remerciements à Pierre Laporte  Communication
 

Quelques petits cadeaux à saisir ( suite)

Quelques petits cadeaux à saisir ( suite)

 Les Goguettes

Quatre auteurs interprètes (Stan, Aurélien Merle Valentin Vander et Clémence Monnier, pianiste, (voix, synthés et guitare et piano)  revisitent la chanson française.  Ce  quatuor créé il a sept ans excelle dans des  petites chansons parodiques avec des paroles le plus souvent inspirées de l’actualité.fb63571_snf1Ag_YC1wmmcFF5pPmxtUy

Les thèmes ? Le confinement sur l’air de Vesoul de Jacques Brel: très réussi. Regardez-cela vous ne serez pas déçus… https://www.youtube.com/watch?v=BFOJtRFlY-8

Mais aussi l’avenir du premier ministre Edouard Philippe, le véganisme ou encore la fourme d’Ambert…
Une excellente diction, de bonnes voix, un bon savoir-faire musical et plusieurs louches de joyeuse impertinence. Bref, un cocktail très réussi. Prochain spectacle: Globalement d’accord avec plusieurs dates reportées.

Le 21 mai, Festival L’Humour des Notes Haguenau (67).  Le 28 mai, Théâtre Claude Debussy, Maisons-Alfort (94)
Le 30 novembre L’Artymès, Mesquer (44).
Les 6 et 8 juin La Cigale, Paris (XVIII ème)
Le 14 octobre Espace Beauséjour, Châtelaillon-Plage (17).

Le Théâtre de l’Odéon à Paris

Roméo et Juliette

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Ce vendredi 24 avril à partir de 19h et pendant vingt-quatre heures: captation de Die Tragödie von Romeo und Julia de William Shakespeare, mis en scène en 2014 par Jette Steckel au Thalia Theater (en néerlandais, sous-titré en anglais) sur le site du Thalia Theater de Hambourg.

 

Le Théâtre des Déchargeurs

A voir toute cette semaine, sur le site du Théâtre, Providence, une pièce de Neil LaBute créée à Paris il y a deux ans. Le dramaturge américain s’est inspiré d’un rapport tenu secret selon lequel plusieurs centaines de personnes dont aucune trace n’avait été retrouvée à la suite de l’attentat des tours jumelles en septembre 2001 par des avions dirigés par Al-Quaïda – des hommes surtout- en  auraient profité  pour être déclarés disparus et changer de vie…

Un huis-clos où  un de ces couples dits  » illégitimes »  (ici Marie-Christine Letort et Xavier Gallais) essaye  de recommencer sa vie. Un hasard à la base de ce scénario plutôt bien ficelé… Lui, marié, deux enfants, a choisi ce jour-là de rejoindre son amante, au lieu d’aller travailler comme tous les jours  dans une des tours. Ils vont être vite confrontés dans leur relation aux événements tragiques qui ont secoué les Etats-Unis et le monde entier. Sa femme l’appelle sans arrêt sur son portable, mais il ne répond jamais. Et elle peut donc penser qu’il a aussi disparu dans cet attentat ! Les deux amoureux, comme dans un rêve, voudraient tous les deux quitter New York à jamais, et aller vivre aux Bahamas. Mais ce sera donnant/ donnant. Il lui demande de tout quitter et surtout son poste très bien payé, mais  réticente, elle exige d’abord qu’il téléphone enfin à sa femme pour la mettre au courant de la situation et officialiser la rupture. Mais visiblement, lui n’a aucune envie de quitter celle qu’il aime quand même, et ses deux enfants…
A voir,  malgré une mise en scène quelque peu laborieuse de Pierre Laville.

 

Les poissons-pilotes du Théâtre de la Colline à Paris

 Wajdi Mouawad son directeur a tenu quotidiennement un journal du 16 mars au 20 avril de sa propre expérience, à ses songes poétiques. AVT_Wajdi-Mouawad_9817« Si, aujourd’hui, l’essentiel est que le service public des soins puisse aider tous ceux qui en ont besoin, si le plus important sont les hôpitaux, les médecins et les aides-soignants ; que peuvent et doivent faire les artistes ? Si la santé est aujourd’hui le grand requin blanc se battant contre la maladie, qui sont alors les petits poissons pilotes qui accompagnent les squales ? Nous sommes peut-être ces petits poissons pilotes… Comment la poésie peut-elle soigner ? Et comment peut-elle le faire lorsqu’il n’est plus possible de sortir de chez soi ?
À cette question, il y a quantité de réponses joyeuses que l’équipe de La Colline invente et vous propose dès aujourd’hui et jusqu’à nouvel ordre.
La Colline s’associe au Festival On The Cloud imaginé par le Shizuoka Performing Arts Center à Tokyo, et au Théâtre de la Schaubühne de Berlin pour proposer le samedi 25 avril à 18h (à voir sur le site Internet  du Théâtre) l’épisode du jour 18 en version vidéo, sous-titrée en quatre langues : japonais, allemand, anglais et français. Comme l’intégralité des épisodes de ce journal de confinement. De quoi meubler vos soirées…

Philippe du Vignal

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