Les Visionnaires de Jean Desmarets de Saint-Sorlin, travail dirigé par Nada Strancar

 

Atelier des élèves de troisième année du Conservatoire national

Les Visionnaires de Jean Desmarets de Saint-Sorlin, travail dirigé par Nada Strancar

Ecrite et représentée en 1637 cette comédie en cinq actes et en alexandrins a tout de suite été un succè puis est entrée au répertoire de la Comédie-Française quarante ans après et a été jouée par la troupe de Molière. C’est une pièce au beau titre,   sur la folie du quotidien dans une famille jusqu’à l’absurde.  » Tous les jours, dit Jean Desmarets de Saint-Sorlin, nous voyons parmi nous des esprits semblables (visionnaires, chimériques), qui pensent pour le moins d’aussi grandes extravagances, s’ils ne les disent. » Ici, Alcidon, un père de famille, veut marier ses trois filles mais chacune  est en proie à ses propres délires. Hespérie, est fascinée par les jeunes et beaux garçons qu’elle voit tous à ses pieds, Mélisse elle a des rêves de grandeurs avec Alexandre le Grand et Sestian est amoureuse de la Comédie. Et  elles ont quatre prétendants qui sont tout aussi un peu dérangés et loufoques. « Toutes ces folies, bien que différentes, ne font ensemble qu’un sujet », dit l’auteur qui a bâti une intrigue loin d’être simple mais quel langage chez ces visionnaires, quelle virtuosité dans le dialogue qu’on savoure avec gourmandise.

La pièce peu jouée, avait été mis en scène par Christian Schiaretti avec aussi de jeunes acteurs issus de l’ENSATT de Lyon: “Jean Desmarets de Saint-Sorlin, dit-il, fait partie des grands oubliés de l’histoire littéraire, injustement occultés par les trois grands auteurs Molière-Corneille-Racine. Leur aîné de quelques dizaines d’années, il a défendu la codification classique du Grand Siècle. Membre fondateur de l’Académie Française, il chercha notamment dans le domaine de la comédie et l’application de la règle des trois unités. »

C’est un bel exercice de virtuosité baroque à souhait avec des vers étonnants.  Et son sent que leur auteur s’est fait plaisir et c’est un régal constant pour l’oreille : «Où sont-ils à présent tous ces grands Conquérants ?/ Ces fléaux du genre humain ? Ces illustres Tyrans ? /Un Hercule, un Achille, un Alexandre, un Cyre,/Tous ceux qui des Romains, augmentèrent l’Empire,/Qui firent par le fer tant de monde périr ?/ C’est ma seule valeur qui les a fait mourir./Où sont les larges murs de cette Babylone ? /Ninive, Athène, Argos, Thèbe, Lacédémone,/Carthage la fameuse et le grand Ilion ?/Et j’en pourrais nombrer encore un million./Ces superbes cités sont en poudre réduites. / Je les pris par assaut, puis je les ai détruites. »

Cela se passe dans la belle salle boisée Louis Jouvet. Des chaises alignées de chaque côté pour les élèves-comédiens et dans le fond, deux portants avec des dizaines de costumes. Rien de très original, comme la nuée de fumigène au début. Passons. Mais Oulaya  Amamra Émilie Baba, Salif Cisse, Antoine  de Foucauld, Léa-Surya Diouf, Cécile Feuillet, Jade  Labeste, Déborah Lukumuena, Martin Mesnier, Soundos Mosbah, Éric Nantchouang Jordan Rezgui, AliceRahimi, Chloé Ploton, Nicolas Pietri Sultan Ulutas, et Mathilde Weil se relaient et ont le grand mérite  de faire le boulot dans des conditions très éprouvantes pour eux comme pour les techniciens et le public…Nous étions pourtant en bas des gradins! 40° nous dit un régisseur! Nous avons résisté autant de minutes c’est à dire quarante puis avons abandonné la partie. Hors de question malgré les bouteilles d’eau données à l’entrée, de rester plus de deux heures dans cette fournaise suffocante: le masochisme a des limites…

 Question: qui est responsable de cette incroyable bêtise? Il suffit d’écouter la météo chaque matin… On a du mal à comprendre! Claire Lasne, la directrice du Cons est-elle au courant des mesures à prendre dès 34° (voir circulaires notamment sur l’aération, du Ministère de la Santé)? Pourquoi nous imposer cela ? Pourquoi ne pas avoir fait cette présentation au rez-de-chaussée dans le foyer des élèves sous forme de lecture ou la reporter à une date ultérieure comme le Brevet des collèges, voire en septembre? Mystère… Et le public l’aurait très bien compris.
On ne vous en dira donc pas plus sur cette soirée ratée. Dommage…Mais notre ami René Gaudy l’a vu semble-t-il dans de meilleures conditions (voir ci dessous)

Philippe du Vignal

 

Nada Strancar, c’était, c’est, ce sera toujours la Catherine des Cloches de Bâle d’Aragon mise en scène par Antoine Vitez.  Elle dirige le travail. Parquet de bois ciré,  costumes de  lin  grège et lumière blanche. La direction d’acteurs est également dans l’esprit  de Vitez: priorité à la transmission du texte, encouragement aux élans et  brusques chutes de tension de la jeunesse. La pièce ne vont pas au-delà du  badinage entre maîtres/maîtresses et valets/servantes. C’est  suffisant pour tester le talent d’une  promotion. De qualité, dans l’ensemble.

 Se détachent  ici quelques élèves. Nicolas Pietri, talent comique  et  punch maximum. Eric Nantchouang, inattendu dans la rapidité de ses répliques, Jade Labeste, à l’aise aussi bien dans l’expression de la douleur que du plaisir. Salif Cissé ne manque pas d’humour. Oulaya Amamra et Léa Surya Diouf  dans les rôles de servante sont  efficaces, rapides. 

Petit bémol. Félicitations au Conservatoire d’accueillir nombre d’élèves « issus de la diversité » lisez: de l’ex-empire colonial français).Mais pourquoi avoir  aussi massivement distribué les filles dans les emplois de servante ?

 René Gaudy

Soirée du 28 juin, Conservatoire national supérieur d’art dramatique, rue du Conservatoire, Paris (IX ème)


Archives pour la catégorie critique

Dévotion – Dernière Offrande aux dieux morts, texte et mise en scène de Clément Bondu

Dévotion-Dernière offrande aux dieux morts, texte et mise en scène de Clément Bondu

Crédit photo : Baptiste Muzard

Crédit photo : Baptiste Muzard

Ce jeune auteur et metteur en scène s’interroge sur la possibilité d’un rituel théâtral contemporain avec quatorze jeunes comédiens issus de l’Ecole supérieure d’art dramatique de Paris. Ils  passent d’un masque à l’autre, traversant un libre répertoire de figures littéraires, théâtrales, poétiques et cinématographiques. Ce récit à histoires multiples tient d’un patchwork juvénile, emblème du Proche-Orient antique, Baal, le dieu de la fertilité et le roi des Dieux.

 Il y a aussi celle de l’Idiot dostoïevskien, un prince Mychkine qui s’ignore, dénué d’amour-propre, traversant la brutalité et les intrigues du monde sans y prendre garde, risquant aventures et rencontres, spectateur d’une vie odieuse, sans perdre sa pureté. Conçu à l’image du Christ, il ne joue pourtant pas le rôle bienfaisant et pacificateur attendu. Mais, passif, il observe la société corrompue qui l’entoure. Hamlet, et sa fascination pour le théâtre et pour la mort, prince dit de l’incertitude, est ici un philosophe attachant et plein de mystère. Face à Ophélie qu’il aime et qui égraine ses variétés de fleurs symboliques, folle jeune fille qui va se suicider, n’en finissant pas de faire l’éloge d’une vie dont elle n’a pu se saisir…

Images d’archives de cinéma, extraits de films de Pier Paolo Pasolini et entretiens  avec ce poète. Chansons de Léo Ferré en italien. Puis surgissent des images sur les dernières guerres en Europe et sur les bateaux échoués des migrants d’aujourd’hui. Sur le plateau, le Président du Parti du Progrès avec ses fidèles qui l’applaudissent. Un monde en déréliction qui n’en finit pas de s’éteindre, tout en renaissant ici et là. Sont convoquées les figures sacrées d’Arthur Rimbaud, Paul Verlaine et Charles Baudelaire. Mais les références  s’arrêtent au XIX ème siècle…

En guise de «servante», cette faible lumière permanente sur le plateau hors des spectacles, un squelette humain qui rappelle la mort hantant le théâtre et celui du monde, seule véritable réponse finale… A la fin, sont conviées les figures rituelles de la fête des Morts mexicaine, ombres colorées et festives aux robes légères et aux masques somptueux. Quel dieu auquel se confier ? En qui croire, si ce n’est en l’homme ? Où porter sa ferveur et sa piété, son admiration? A quel attachement exclusif, se consacrer ?

Cette pièce est dédiée aux héros ratés du XXIème siècle, aux révoltes enfouies et aux amours manquées. À l’heure du doute quant à l’existence de l’Europe, face à la résurgence des partis nationalistes et fascistes, c’est un portrait éclaté d’une génération aux prises avec son héritage et ses fantômes. «Pour nous aider à traverser la sévérité du temps, écrit Olivier Py, directeur du festival d’Avignon, le théâtre propose simplement de nous réunir devant la représentation éternelle de l’humanité aux prises avec cette impuissance. » Pour faire acte de conscience politique, le théâtre n’a qu’à ouvrir ses portes. Mais la mise en scène de Clément Bondu, désordonnée et confuse, souffre et profite à la fois de la vitalité rayonnante de ses interprètes très présents sur le plateau.

Représentatifs d’une vraie diversité, Salomé Benchimol, Claire Bosse-Plâtière, Mona Chaïbi, Thomas Christin, Baptiste Fèbvre, Antoine Forconi, Alexandre Hamadouche, Fanny Kervarec, Olivia Mabounga, Angie Mercier, Babissiry Ouattara, Joséphine Palmiéri, Tom Pezier et Margot Viala se saisissent tous à un moment ou un autre, d’une partition personnelle. Humour et distance d’un prologue un peu long qui décille le regard du spectateur et l’interroge sur sa posture existentielle : vraie vie, ou bien représentation ? Il y a en tout cas une belle présence et un véritable engagement des interprètes. Et Anne-Sophie Grac a imaginé une scénographie chatoyante : une chambre d’étudiant, un forum politique, une rivière shakespearienne ou un haut mur de cimetière où sont placées des urnes funéraires. Oui… mais tout cela ne suffit pas à masquer les insuffisances d’une écriture inspirée mais approximative!

Véronique Hotte

Spectacle vu au Théâtre de la Cité internationale, 17 boulevard Jourdan, Paris (XIVème),  le 28 juin.

Festival d’Avignon, Gymnase du lycée Saint-Joseph, les 5, 6, 7 et 8 juillet. T. : 04 90 14 14 14.

 

 

 

 

 

Montpellier Danse 2019 (suite) 31 rue Vandenbranden, mise en scène de Gabriela Carrizo et Franck Chartier

Montpellier Danse 2019 (suite)

31 rue Vandenbranden, une création de Peeping Tom, avec le Ballet de l’Opéra de Lyon conception, adaptation et mise en scène de  Gabriela Carrizo et Franck Chartier

Le duo artistique bruxellois, sollicité par Yorgos Loukos, le directeur du Ballet de l’Opéra de Lyon, a choisi de reprendre avec cette troupe, un spectacle qu’il avait créé en 2009:  32 rue Vandenbranden «dont l’actualité paraît plus que jamais brûlante : il  traite entre autres de migrations, de déracinement et de ce besoin qu’éprouvent certains de rester attachés à leur propre culture.»

©MichelCavalca

©MichelCaval

Ils  ont seulement changé le numéro de cette Rue du feu,  un titre paradoxal puisque la pièce nous plonge dans un univers glacial, de neige et de vent, au cœur des montagnes.
Dans un semblant de village, se font face des caravanes délabrées, séparées par une placette, où vivent des couples tiraillés entre l’envie de partir et de se quitter et celle de rester. Des gens passent, venus d’ailleurs et deux étrangers tentent de s’immiscer dans cette communauté fermée. Un magnifique cyclo représente un ciel chargé de nuages qui s’ouvre vers nulle part, derrière les pics enneigés.

Inspirés  du film japonais La Ballade de Narayama de Shōhei Imamura (1926-2006) sans en suivre la trame (l’histoire d’une vieille femme qui part mourir dans la montagne), le décor et la bande-son de la pièce très cinématographiques et d’une pathétique beauté, évoquent la désolation et la mélancolie de ce désert blanc. La narration suit un fil ténu et se construit sur les interactions entre les interprètes et leur rapport à l’environnement. Une quinzaine de personnages -des couples et leurs satellites qui semblent se démultiplier en fonction de la chorégraphie- vont et viennent entre leurs abris de fortune, tentent de se sauver mais ne peuvent s’arracher à leur solitude.

©MichelCavalca

©MichelCavalca

Les étrangers qui arrivent dans ce monde clos, apportent la confusion. Vont-ils s’intégrer ? Peu à peu, la réalité et l’imaginaire se brouillent et l’on assiste à des scènes d’excès: les portes claquent, les bourrasques jettent les danseurs à terre et les hommes battent les femmes. Quelques moments récréatifs apportent une convivialité passagère : on glisse sur la glace, on se lance des boules de neige… L’humour n’est jamais loin dans certains duos acrobatiques amoureux ou agressifs, étonnants de virtuosité. Il y a même des gags comme des disparitions et réapparitions mystérieuses.

Le Ballet de l’Opéra de Lyon compte trente danseurs de formation classique, rompus à tous les styles contemporains. Une bonne moitié d’entre eux, venue de des quatre coins du globe, a induit un important brassage culturel. Cette richesse a permis aux metteurs en scène d’aller plus loin dans leurs propositions physiques et de peaufiner la gestuelle pour approfondir les relations entre les personnages : «C’est un peu comme si nous nous trouvions à l’intérieur d’un garage rempli de Ferrari et qu’on nous disait: «Allez-y, faites ce que vous voulez! » Leurs bases classiques leur donnent des capacités exceptionnelles et il semble que l’on peut donc toujours leur demander plus. «À nous de réussir à intégrer cette virtuosité et de la faire entrer dans une histoire, afin qu’elle prenne un sens.»

Dès la première scène, les danseurs entrent de plain pied dans le paysage, un personnage à part entière : juchée sur de vertigineux talons, une femme quitte son domicile et se plie au vent comme une longue liane. On sent son désarroi dans le froid quand son compagnon l’invective : «Où vas-tu toute seule dans la montagne? » Dans la caravane d’en face, un couple s’agite devant la fenêtre éclairée… On dirait un tableau de David Hockney. Plus tard, l’homme sortira avec un fusil et l’on entendra des coups de feu. Ambiance western. On s’enfonce dans des séquences oniriques : telle une figure de proue, une femme courbée en arc, s’accroche à son partenaire qui la manipule dans tous les sens. Les hommes affrontent une tempête jusqu’à s’écraser au sol. Danseurs et danseuses se donnent à fond, jusqu’aux limites de leur corps, comme au cirque.

En contrepoint de ce théâtre de mouvements et d’images, souvent sans paroles, la  mezzo-soprano Eurudike De Beul accompagne l’action. A la fois présente et en marge, elle lance, vigie attentive, son chant puissant. La compagnie Peeping Tom, fondée en Belgique en 2000 par l’Argentine Gabriela Carrizo et le Français Franck Chartier nous étonne et nous touche une fois de plus. Elle a su tirer le meilleur partie de ces excellents interprètes. Il faut espérer que cette pièce mémorable, créée en septembre 2018 à la Biennale de la danse à Lyon restera longtemps au répertoire de ce Ballet éblouissant.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 24 juin au Corum-Palais des Congrès-Opéra Berlioz de Montpellier (Hérault).
Montpellier Danse se poursuit jusqu’au 6 juillet à l’Agora, Cité internationale de la Danse, cour de l’Agora, 18 rue Sainte-Ursule, Montpellier. T. : 0 800 600 740 (appel gratuit).

 31 rue Vandenbranden, les 19 et 20 septembre, Festival Dance Inversion Moscou (Russie).

 

 

Feria: Le Théâtre Déplié d’Adrien Béal

Feria à l’Atelier du Plateau

Le Théâtre Déplié d’Adrien Béal

 42D857CD-BB60-42BD-9BB4-3C22E9C93627Ce puzzle théâtral en deux parties a lieu d’abord lieu devant un supermarché proche, puis à l’Atelier du Plateau. Pierre Devérines, Boutaïna El Fekkak, Adèle Jayle, Julie Lestages, Etienne Parc et Cyril Texier sont accompagnés dans leur exploration par huit musiciens amateurs. Une drôle de chasse au trésor qui prend une résonance étrange dans ce quartier. Suivie par les gens mobilisés par l’Atelier du Plateau.

Deuxième partie: nous sommes assis en U dans le bar de l’Atelier du Plateau. Les cinq comédiens échangent un ballon. «Je vais rentrer chez moi, cet endroit est la réplique de mon appartement, quand je suis dehors, c’est un enfer ! » (…) « Baudelaire donnait ce dernier avertissement au lecteur, remplaçons lecteur par spectateur.» Le comédien enlève sa chemise et se retrouve en caleçon. «Dans deux jours, je serai dans cette tenue, demain, ça sera beaucoup moins bien… »

Une actrice ramasse une mitraillette en bois, vise un homme avec une boîte sur la tête qui tombe. « Etre victime procure un statut. Mon fils de quinze ans a une relation avec une femme de trente ans ».  On cite une phrase d’Agrippa d’Aubigné à Henri III : « Sire, je ne peux vous faire part que des tourments auxquels j’ai assisté. Je vois bien que vous me cherchez. Laissez moi, je reviendrai quand vous serez calmé ! « (…) « On se réunit parce que le vendredi soir, les enfants ne sont pas rentrés à la maison. » (…) « Il a de très mauvaises notes à l’école, avant, il était joyeux… »

La vie du quartier : »Il y a de plus en plus de jeunes dehors, ils traînent par deux ou trois, parfois seuls et ils filment les adultes à leur insu. » Une vieille engueule les jeunes: «J’habite le quartier, maintenant ça me fait flipper, à quoi pensent les adolescents, il faut se mettre à leur place… »

Cette Feria conçue pour lancer une conversation entre les gens du quartier et une troupe de théâtre, se poursuit ce mois-ci….

Edith Rappoport

Spectacle vu le 26 juin à l’Atelier du Plateau, 5 rue du Plateau 75019 Paris (XIX ème). T. : 01 42 41 28 22.
Les 27, 28 et 29 juin dans les rues à 18 h 30 et à l’Atelier à 20 h.
Puis sous d’autres formes, du 3 au 6 juillet aux mêmes heures.

 

Le Prix Ceslest’1

Le Prix Ceslest’1

 

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« En réalit(é) » de la compagnie Courir à la Catastrophe

C’est  l’objectif de ce premier Prix Celest’1, « un nouvel événement pour mettre en lumière les talents de la scène régionale ». Les spectacles-lauréats seront invités pour la prochaine saison. Quatorze maquettes ont été présentées et huit spectacles.  Le dieu du théâtre sait combien de talents éclatants ont fait de Lyon et de sa région une capitale de l’art dramatique: Roger Planchon, Marcel Maréchal, Patrice Chéreau, Georges Lavaudant, Alain Françon, Bruno Boëglin, Denis Guénoun, Michel Raskine, Christian Schiaretti…Et les réseaux qu’ils ont tissés sont encore bien vivants, même si la mémoire du théâtre est fragile. L’E.N.S.A.T.T. (Ecole Nationale Supérieure des Arts et techniques du Théâtre) est venue apporter une formation de très haute qualité aux aspirants au théâtre : l’histoire continue…

Les compagnies invitées à ce festival s’y inscrivent avec les inquiétudes d’aujourd’hui. Voir les noms de compagnies qu’elles se donnent : Les Rêves arrangés, Les désaxés, Les Combats absurdes,  Prends-toi un mur si t’es vivant… Et à la bien nommée compagnie Cassandre, quarante–huit abonnés du théâtre qui ont suivi l’intégralité des représentations, ont attribué le prix du public, pour Quatorze, « comédie documentée sur les trente huit jours qui précédèrent la première guerre mondiale ».

 Cela commence comme une fausse conférence avec power-point vacillant, batailles de micros et cafouillages (bien ordonnés-. Ça continue par un jeu de pantins de foire, empereurs et généraux. Nous ne dirons pas “guignols“ dans la ville de Mourguet, mais enfin il y a des coups de bâton qui ne se perdent pas. Et puis la gravité tord le cou à la pantalonnade : l’inertie, la légèreté l’aveuglement des dirigeants et des militaires… « Personne n’a voulu cette guerre et elle menace partout. Nous avons tous joué, et nous avons tous perdu. »

 La troupe mène ce match international, très exact historiquement  et très au point (jeu sur les anachronismes, fonction dramaturgique des costumes, en particulier) depuis plusieurs années : passées les commémorations de la Grande Guerre, cela “marche“ encore. Tant mieux pour les comédiens, tant pis et hélas pour le monde.

Pour le jury professionnel, le monde ne va pas mieux ; il a donné son prix à En réalités de la compagnie Courir à la catastrophe! inspiré de La Misère du monde, de Pierre Bourdieu. « Une confrontation de la difficulté de vivre la misère contemporaine à la difficulté d’en parler ».

Avec Berlin Sequenz, Antonio Pereira  affronte la question de la jeunesse et de  la révolte . Révolte écologique ? Révolution ? Action directe ? Il est moins bien servi par le langage des ses personnages, étudiants petits-bourgeois et par un usage contestable de la sonorisation quand il s’agit de prononcer un discours- que Solenn Denis, autrice de Narmol et celui de ses adolescentes de banlieue avec leurs trouvailles langagières savoureuses. Entre joie et désespoir, ce Narmol (normal, en un certain type de verlan), soutenu par le Centre Dramatique National de Montluçon, et incarné par deux excellentes jeunes comédiennes, est un bon tremplin à débats : féminisme, radicalisation, hypocrisie de ceux qui ne retiennent de la religion que la haine des femmes, libération par la lecture (Cioran à la bibliothèque de la prison : «Ils veulent vraiment qu’on se suicide ? », justice et vengeance… D’autant plus que la scénographie s’y prête : une partie des spectateurs est invitée à figurer le public du procès.

On aura aussi vu une jolie tentative de cirque-théâtre avec L’Autre. Jeu à deux, jeu à trois, agrès et mobilier servent les variations acrobatiques sur le thème du trio amoureux comme sur le double fantasmé: le tout manque un peu de structure dramaturgique mais trouve sa poésie, avec peu de mots, dans la musique… Enfin, Anne de Boissy et Jean-Philippe Salério, des comédiens qui ont pris de la bouteille dans la famille du théâtre lyonnais, ont  écrit une variation sur l’échec : Ça marchera jamais. Drôle de marabout-d’ficelle, drôle de menu-échantillon, parfois émouvant avec compilation de chansons en karaoké, film satirico-surréaliste, petite bouffée de poésie, coups de griffes au metteur en scène sadique comme à l’acteur masochiste, le tout quelque peu désabusé. Mouais…

Mais ce festival marche et même si l’on n’a pas pu tout voir, on ressent un plaisir particulier à suivre, avec le même appétit, la même curiosité, cinq spectacles en deux jours, huit en trois jours. Et à repérer les sensibilités, à suivre les nouvelles générations. Sans oublier l’excitation du concours : en matière d’art, c’est toujours contestable mais stimulant. On espère un Celest’2, une biennale ? Le paysage théâtral de la grande région mérite ce coup de projecteur…

Christine Friedel

Spectacles vus les 14 et 15 juin, Théâtre des Célestins, 4 Rue Charles Dullin, Lyon (IIème)(Rhône). T. : 04 72 77 40 00.

 

Montpellier Danse 2019

 

Montpellier Danse 2019

 « Ce trente-neuvième Festival a été facile à faire, dit Jean-Paul Montanari, créateur et directeur de ce festival international Il est venu aisément, tout d’un coup, un peu comme une phrase qui s’écrit toute seule, qui est juste du premier coup et qu’il ne faut quasiment pas corriger.» Le centenaire de la naissance de Merce Cunningham l’a sans doute bien aidé à trouver un fil conducteur. Dans cette Agora de la Danse,  un ancien couvent où Montpellier Danse a établi ses bureaux et où une partie des cendres du chorégraphe américain ont été répandues, un hommage à l’inventeur d’une danse nouvelle semble aujourd’hui naturel.

Révolutionnaire, il a en effet imposé une rupture radicale qui a marqué les futures générations. Avec lui, finies la narrativité, les épousailles de la danse et de la musique, l’expressivité de l’interprète et les codifications : «Les individus et leurs environnements sont à la fois indépendants et reliés les uns aux autres.» Et chaque interprète est un centre autour duquel gravite les autres, chacun a sa danse et chaque spectateur construit son propre spectacle. Avec Merce Cunningham, la danse prend pour objet, le mouvement en lui-même… Que reste-t-il de vivant de lui ? A cette question, répond Ashley Chen qui a dansé pendant quatre ans dans la Merce Cunningham Company et qui poursuit autrement le travail du maître avec un trio, Chance, Space and Time  fondé sur l’aléatoire, accompagné de musiques volontairement disparates et désaccordées. Trevor Carlson,  très proche du chorégraphe et qui a été son assistant  les dernières années de sa vie, a construit, avec Ferran Carjaval, un solo théâtral Not a moment too soon qu’il interprète, entouré d’images et souvenirs de son ami.

D’autres Américains seront présents sur les planches de la capitale de l’Hérault, comme William Forsythe qui vient d’obtenir le prix du Syndicat de la critique. Mais bien d’autres artistes de toute origine sont à découvrir dans ce festival de renommée mondiale qui, pendant trois semaines, mélange styles et générations, grands ballets et petites formes, à raison de deux ou trois propositions par jour. Des expériences singulières se greffent sur ce copieux programme comme la pièce présentée par Angelin Preljocaj avec des  prisonnières du centre pénitentiaire des Baumettes à Marseille.

Falling Stardust, chorégraphie d’Amala Dianor

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©Jeff Rabillon

En costumes noirs stricts, uniformes mais  pas tout à fait semblables et laissant apparaître le corps, ils s’observent, dans un espace vide, sur un sol quadrillé de lignes lumineuses. Puis ils se groupent en un assemblage qui s’ouvre et se referme comme une fleur, une forme qu’ils reproduiront à plusieurs reprises, d’une séquence à l’autre. Ils se lancent alors dans des figures géométriques, en ligne de trois, parallèles ou perpendiculaires, sans jamais se percuter. A l’intérieur de cette construction complexe à géométrie variable, ils semblent libres de développer leur propre style: pliés, jetés, entrechats et arabesques s’amorcent et se transforment, tandis qu’à côté naissent des équilibres sur la tête ou des mouvements de hip hop.

Cette alternance maîtrisée et menée sans temps mort crée un métissage où chacun rencontre les autres en gardant sa propre personnalité. Amala Dianor joue avec minutie de ce vaste panel de vocabulaires et d’esthétiques, combinant les figures, traçant des lignes de forces, mêlant formes anguleuses et mouvements fluides, conjuguant le vertical et l’horizontal, la droite et le cercle. Les musiques tout aussi hétérogènes marquent ces disruptions et soutiennent ces énergies chorégraphiques hybrides. Un bel hommage à notre société en mouvement.

 Soul Kitchen chorégraphie d’Angelin Preljocaj

©Jean-claude Carbonne

©Jean-claude Carbonne : photo de répétition

Composé de vingt-quatre danseurs, le Ballet Preljocaj est installé depuis 2006 au Pavillon Noir, Centre Chorégraphique National d’Aix-en-Provence. Outre ses créations, le chorégraphe mène des actions pour des publics différents avec des ateliers de pratique amateur, répétitions ouvertes, représentations dans l’espace urbain. Il s’attache aussi, depuis de nombreuses années, à introduire la danse en milieu carcéral et ces interventions ont convaincu Angelin Prejlocaj de leur pertinence. Il a alors lancé un projet expérimental avec des femmes détenues à la prison des Baumettes II, à Marseille. Durant quatre mois, chaque semaine, deux ateliers ont été menés avec des volontaires. Appréhender le corps, le rapport à l’espace et à soi-même, apprivoiser le regard de l’autre: autant de questions et d’enjeux autour d’un objectif commun , se produire en public. «Une manière de mettre en lumière, dit le chorégraphe, celles qu’un parcours a conduites entre les murs et par là même de questionner le regard que l’on porte sur la population carcérale. » Pari réussi.

Soul Kitchen (Cuisine de l’âme) est la restitution de ces ateliers. Angelin Prejlocaj s’est  aperçu que la privation de liberté engendre de multiples pertes sensorielles dont le goût et l’odorat et, constatant que nombre de ces femmes cuisinaient dans leur cellule,  il a bâti sa pièce à partir de la confection de gâteaux. Mais pas question d’enfermer les cinq danseuses dans leur cuisine ! Après une courte ouverture sur une air de valse, dédiée à la pâtisserie qui cuira le temps de la pièce, les femmes s’échappent vite de leurs ustensiles et fourneaux pour investir tout l’espace du plateau.

Elles s’échauffent en sautillant et se dégourdissent bras et jambes, puis se livrent à différentes figures d’ensemble. A pas comptés, souvent sur des rythmes de huit, Sofia, Lily, Esther, Ital et Sylvia recouvrent progressivement une liberté de mouvement, le plaisir de bouger, de se toucher, de rencontrer l’autre, en gardant  une grande précision dans le mouvement. Une énergie communicative se dégage de ces corps ondulant au rythme des musiques et se propage vers la salle où s’insinue peu à peu l’odeur appétissante des cookies que ces cinq femmes viendront nous offrir après s’être présentées en lisant des extraits des Nourritures terrestres d’André Gide. Une belle manière de conclure dans la générosité… Les spectateurs émus  leur ont offert en retour une ovation debout…

«La danse m’a aidée à comprendre beaucoup de choses sur moi, dans mes relations avec les autres. Et surtout, ce qui m’a fait tenir, c’est de travailler avec un professionnel, le respect, il était là. Dans son regard », assure l’une des détenues. Angelin Preljocaj est le premier chorégraphe, en France, à tenter une création en prison, à l’instar d’autres artistes comme Olivier Py qui a présenté l’an passé au festival d’Avignon, Antigone de Sophocle avec les prisonniers du centre pénitentiaire d’Avignon-Le Pontet et qui réitère l’expérience cette année (voir Le Théâtre du Blog). Bettina Rheims a su aussi photographier des femmes dans plusieurs prisons et a publié un album de ces beaux portraits*

Mireille Davidovici

Du 22 juin au 6 juillet, Montpellier Danse, Agora Cité internationale de la Danse, Cour de l’Agora, 18 rue Sainte-Ursule. T. : 0 800 600 740 (appel gratuit). 

Autres chorégraphies d’Angelin Preljocaj à Montpellier Danse : le 2 juillet, Danser l’invisible ;  du 1er au 3 juillet, Winterreise,


*Détenues éditions Gallimard 2018

Falling Stardust : le 12 septembre, Les Quinconces, Le Mans; le 21 septembre, Théâtre Louis Aragon, Tremblay-en-France; 
le 14 novembre, Le Parvis,Tarbes ( Hautes-Pyrénées); le 19 novembre, L’Empreinte, Brive-Tulle ( Corrèze) ; le 22 novembre, L’Avant-Seine, Colombes (Hauts-de-Seine) ;  les 28 et 29 novembre, Espace 1789, Saint-Ouen.
Le15 décembre, Festival de danse de Cannes (Alpes-Maritimes).
Le 24 janvier, Théâtre Durance, Château-Arnoux-Saint-Auban (Alpes-de Haute-Provence).
Les 7 et 8 avril, Bonlieu, Annecy. (Haute-Savoie)
Et du 4 au 6 mai, La Villette, en collaboration avec le Théâtre de la Ville, Paris.

 

Asylum, chorégraphie de Rami Be’er par la Kibbutz Contemporary Dance Company

Asylum, chorégraphie de Rami Be’er par la Kibbutz Contemporary Dance Company

 

Photo by Eyal Hirsch

Photo by Eyal Hirsch

Nous avions découvert, il y a un an, cette compagnie israélienne (voir Le Théâtre du Blog). Elle revient pour ce festival de danse (deuxième édition) au Théâtre de Paris avec une nouvelle pièce, plus engagée que la précédente. Les parents de Rami Be’er, après avoir survécu aux camps de concentration, avaient fondé un kibboutz voué à la danse. Ici, le chorégraphe s’affronte à  des questions d’actualité: statut de réfugié, immigration, sort des demandeurs d’asile et il se nourrit aussi de son passé familial.

Des tableaux d’une grande violence  avec des exécutions et des corps effondrés alternent avec des parties plus esthétiques et plus douces. Les membres de la compagnie,  très engagés dans l’aventure,  viennent du monde entier, chacun apportant à la pièce son propre vécu, sa propre histoire parfois aussi douloureuse. Nous découvrons des mouvements peu employés dans la danse contemporaine, comme des rapides traversées à reculons, des mains croisées sur le visage pour ne pas voir le malheur qui se déroule sous leurs yeux… Une manière, peut-être, pour Rami Be’er, de rembobiner le film du passé de ses parents.

On entend, répétée en voix off, une  suite de chiffres : 7.1.2.2.1.3 ! Peut-être le numéro tatoué sur l’avant-bras de sa mère qui avait été déportée ou le numéro de dossier d’un réfugié actuel… Les séquences peuvent être interprétées différemment, suivant la sensibilité et l’histoire de chacun. Mais nous retrouvons une gestuelle commune aux troupes israéliennes : imploration au ciel bras levés, sautillements en groupe… Le tout dansé avec une énergie communicative. Une nappe  sonore électronique aux fortes pulsations, entrecoupée de fragments de musique classique, contribue à entretenir le rythme rapide de cette pièce d’une heure…

Une réussite accueillie avec chaleur par le public. La deuxième édition de ce festival de danse dans un théâtre privé sous la direction de Lisa Martino aura connu un beau succès.

 Jean Couturier

Le spectacle a été dansé au Théâtre de Paris, 15 rue Blanche Paris (IX ème). T. : 01 48 74 25 37, du 21 au 23 juin.

 

Festival de Marseille (suite)

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Festival de Marseille (suite)

La Chanson de Roland mise en scène de Wael Shawky, (en arabe, surtitré en français)

Ce réalisateur de films d’animation signe ici sa première mise en scène. Né à Alexandrie, il étudie les arts plastiques en Égypte, puis au États-Unis avant d’entreprendre une trilogie sur les croisades vues par les Arabes. Cette Chanson de Roland prolonge son travail filmique. Il a traduit en arabe les grandes lignes de ce poème épique du XI ème siècle, composé trois cents ans après les faits, au moment des guerres saintes et qui compte pas moins de quatre mille vers, chantés par les troubadours. Il relate la mort de Roland et de ses preux, pris dans un embuscade et tué par les Sarrasins.

Confiée à dix-neuf chanteurs de fidjeri, musique traditionnelle des pêcheurs de perles du golfe Persique, la chanson de geste devient une joyeuse légende, à la manière des Mille et une Nuits. Aux rythmes des tambours ou des “jahlah“, des poteries que l’on frappe ou simplement en tapant dans leurs mains, trois solistes se détachent d’un chœur homogène. Derrière ce bel ensemble vocal assis au sol, une grande maquette en carton coloré avec des centaines de minuscules pièces en relief, figure les villes d’Alep, Bagdad et Istanbul, sous les éclairages sophistiqués révélant des ambiances dramatiques contrastées.

Les artistes nous racontent en une heure la trahison de Ganelon, beau-frère de Charlemagne et beau-père de Roland : jaloux de ce dernier, il intrigue avec Marsile, roi de Saragosse, pour livrer à l’ennemi gascon l’arrière-garde de l’armée franche, conduite par son beau-fils lors du retour de Charlemagne en France. Au col de Roncevaux, Roland, mourant, avait sonné du cor pour alerter l’empereur, mais trop tard. Charlemagne vengera son neveu en battant les Sarrasins avec l’aide de Dieu. Après la bataille, Ganelon sera condamné à mourir écartelé…

Sur le toit du MUCEM, surmontant le port d’où sont parties bien des croisades, cette fresque héroïque, qu’on nous a enseignée dès l’école élémentaire, prend un sens tout relatif et constitue un contrepoint aux idées reçues sur les héros de nos légendes nationales. Pour autant, la poésie de la geste demeure, les histoires de trahison et de vengeance sont universelles et dans une guerre, chaque camp a ses raisons. Le côté jovial et bon enfant de ces interprètes qui, à l’occasion, esquissent quelques sauts et petits tours de danse, panse les plaies mémorielles. L’art n’a plus de frontières quand il atteint ce degré de perfection.

 Mireille Davidovici

Festival de Marseille, du 14 juin au 6 juillet, 36-38 rue de la République, Marseille  (II ème). T. : 04 91 99 02 50

La Chanson de Roland, les 29 et 30 juin 2020, Théâtre du Châtelet à Paris

L’Homme assis dans le couloir de Marguerite Duras, mise en scène de Gabriel Garran

L’Homme assis dans le couloir de Marguerite Duras,  mise en scène Gabriel Garran

 

©Alexandre Flechet

©Alexandre Flechet

C’est un court récit (1980) d’une femme qui décrit un couple en train de faire l’amour. Les admirateurs de Marguerite Duras penseront au trio qu’elle formait avec Anthelme son mari et Mascolo son amant,.. Comment parler de l’acte sexuel  et de la perte de soi qui lui est lié. Ici, une femme (Marie-Cécile Gueguen) pénètre sur le plateau  avec un bol à la main, le boit puis allume la radio. Elle chante Trois petites notes de musique et se met à écrire à la machine sur elle-même et sur  son homme: «Elle se tient là, aujourd’hui, dans la laideur… »
Elle se regarde le sexe dans un miroir, se caresse en parlant de l’homme assis dans le couloir. Un jet lui éclabousse au visage, elle boit à la bouteille. Elle dénude son sein, se contracte, projette son torse nu; elle crie, on entend le ressac de la mer. «Je t’aime ! »
Elle décrit aussi un sexe qu’elle prend dans sa bouche; il crie et la pénètre sans mouvement, elle pleure. Ils viennent de jouir après un air de jazz. Il lui dit qu’il voudrait un jour ne plus l’aimer et elle répond qu’elle désire être frappée. La main de l’homme va donc la frapper de plus en plus fort. L’homme pleure couché sur la femme…
“Elle n’aurait rien dit, elle n’aurait rien regardé. Face à l’homme assis dans le couloir sombre, sous ses paupières elle est enfermée. Au travers elle voit transparaître la lumière brouillée du ciel. Elle sait qu’il la regarde, qu’il voit tout. Elle le sait les yeux fermés comme je le sais moi, moi qui regarde. Il s’agit d’une certitude. “

Un solo émouvant, bien dirigé par Gabriel Garran, qui nous plonge dans nos vieux souvenirs de l’œuvre de Marguerite Duras…

Edith Rappoport

Théâtre des Déchargeurs, 1 rue des Déchargeurs Paris (Ier)  jusqu’au 6 juillet. T. :  01 42 36 00 50

 

Le Festival de Marseille

Le Festival de Marseille 2019

Depuis le 14 juin, seize lieux investis, des plus connus : L’Alhambra, La Criée, la Friche de la Belle de mai, le MUCEM ou La Vieille-Charité, aux moins attendus : la Cité Radieuse ou le Couvent Levat. Ou encore la rue. Une bonne façon de parcourir et de découvrir autrement cette ville polymorphe, à la population bigarrée et aux quartiers disparates. Résolument éclectique, le programme se veut «inspiré par  la ville, à la fois européen et méditerranéen, cosmopolite», selon Jan Goossens, son directeur. S’y invitent danse, musique, cinéma, performances, et un travail en direction des publics, comme Le Sacre du printemps d’Igor Stravinski proposé par Alain Platel à trois cents danseurs amateurs, au Parc Borely…

Le temps d’un week-end, nous avons assisté à deux chantiers en forme de déambulation, car le festival accompagne aussi des projets au long cours, ancrés dans la cité, à naître pour l’édition 2020. Ces rendez-vous d’étape se sont construits l’un comme l’autre, à partir de liens tissés avec les habitants de la Marseille populaire et de gens souffrant d’exclusion. Par opposition, la version musicale en arabe de La Chanson de Roland, sur la terrasse du MUCEM semblait parfaitement rôdée. Des ambiances et des publics différents pour des propositions contrastées.

 Moun Fou/ Tentative 4 , mise en scène de Julien Marchaisseau et la compagnie Rara Woulib
moun fouCe collectif d’une vingtaine de musiciens,  artistes, acteurs, costumiers, constructeurs, artificiers, puise son inspiration dans la tradition haïtienne du « rara », pour présenter des performances théâtrales à base d’improvisation : « Le rara est une forme musicale jouée lors de défilés de rue, mêlant instruments et chants… Intimement lié à l’ idée de traversée, de marche, de dépassement, de transe. »

Depuis sa création en 2007 par Julien Marchaisseau, Rara woulib (“défilé rara“ en créole) propose des spectacles de rue, investissant et subvertissant l’espace public : « Nous avons conservé sa forme déambulatoire qui maintient le public dans l’incertitude et le lie indubitablement à nous, sur les chemins de l’imprévisible. »  Il s’agit de trouver une résonance entre les rituels des sociétés traditionnelles et notre espace commun occidental où les rituels ont perdu leur sens »,  en impliquant le public.

Selon ce principe, les artistes nous entraînent dans une exploration urbaine et des rencontres humaines pour construire leur prochain spectacle, Moun Fou (en créole: “ personne folle »). Quelles sont les frontières entre folie et normalité, insertion et exclusion ? « Qui cache son fou, meurt sans voix», écrit  Henri Michaux. Ils souhaitent aborder  le domaine de la santé mentale et de la  précarité, en interrogeant les aspects que revêt aujourd’hui l’exclusion. Le public est associé aux étapes de cette démarche construite en plusieurs étapes ou « tentatives »,  avec des rendez-vous dans  plusieurs lieux de la ville: « Ces tentatives n‘ont pas pour vocation de montrer une œuvre en cours de construction mais de révéler une situation, de récupérer des informations et pour mettre en évidence l’état de notre recherche. »

 Depuis mars, trois rassemblements ont déjà eu lieu à Marseille et cette quatrième étape consiste en une « fête vagabonde » dans la ville, construite en partenariat avec l’association Le Carillon. Ce réseau de solidarité locale travaille à améliorer le quotidien des personnes à la rue, tout en luttant contre leur isolement. Des bénévoles (une cinquantaine à ce jour) incitent les commerçants à offrir de menus services aux sans domicile fixe : un repas, l’accès aux toilettes, une coupe de cheveux. Ils récupèrent aussi des denrées invendues pour les cuisiner et  offrir des repas. Ils sensibilisent les citadins zà regarder autrement ces personnes afin qu’elles ne soient plus les invisibles, voire les indésirables de la société. L’espace public appartient à tous.

 26A9549E-729D-4012-B776-ACE4BE596C20Départ est donné à L’Eclectique, un mini-restaurant oriental, 30 cours Joseph Thierry. Les gens du Carillon avec de petits chariots à roulettes distribuent de la nourriture fabriquée par eux et des haut-parleurs diffusent les témoignages de bénévoles et bénéficiaires d’actions de solidarité. Ces chariots suivront le cortège, pour nourrir le public de dix-neuf heures à minuit, les temps de ce défilé festif…Bientôt quelques notes de musique captent notre attention : «Approchez-vous, écoutez ce que j’ai à vous dire », annonce avec un porte-voix, un homme en fauteuil roulant. Il lit, visiblement ému: « Si tout était normal dans ce pays, il n’y aurait pas besoin d’un réseau comme le Carillon. On a oublié ce qu’était la bienveillance. Où est la bienveillance? » Une femme enchaîne : «J’ai appris dans la rue que la bienveillance existait entre S.D.F.» Yacine : « Ça fait six ans que je suis en France. J’existe, je me suis trouvé moi-même grâce au Carillon. » Après d’autres témoignages, le cortège se met en branle, direction le Cours Julien et les petites rues aux murs couverts de graffitis. Dont un portrait de Marcel, un vieil SDF décédé il y a peu et que Rara Woulib a célébré lors de sa Tentative 2 …

Le cortège passe devant l’Alchimiste, un bar « carillonneur», 14 rue des Trois- Mages où de l’eau fraîche nous attend, avant de s’immobiliser place Paul Cézanne où plusieurs cafés nous accueillent. Là, on assiste à des chants et danses impromptus, repris par un nombreux public…  Prochaine station : un peu plus loin,  au restaurant Kal Oum, dans la petite rue de l’Arc.

FDF0E301-15D0-46A3-9D63-C788E1DFDFCAPlusieurs centaines de personnes se sont déplacées d’un quartier à l’autre et s’attardent à écouter de la musique en se mêlant aux artistes. Une chorale de trois cents amateurs s’est jointe à  eux. Et ce, au milieu de la circulation automobile et des policiers mobilisés pour la manifestation des Gilets Jaunes. Drôle de coïncidence …
Si l’on ne peut deviner la forme finale que prendra Moun Fou et comment Rara Woulib réussira à trouver son chemin parmi tous les matériaux recueillis lors de ses tentatives, on en saisit l’esprit à la fois festif et humanitaire. On peut leur faire confiance, vu le succès de leurs précédents spectacles, ancrés dans les cultures urbaines, comme le  “parkour freerun“ : Zero Degré/La Fabrique Royale en 2016.

 L’Autre de Dorothée Munyaneza

183453-fdm2019_dorothe_e-munyaneza-_-richard-schroeder--fiche-1Pour ce chantier en cours, la chanteuse et chorégraphe investit le Couvent Levat, devenu une cité d’artistes en 2017, après le départ des Sœurs Victimes du Sacré-Cœur-de-Jésus. Géré par l’association Juxtapoz, cet ancien couvent possède un immense jardin partagé en pleine ville, non loin de la gare. Une aubaine pour accueillir le public estival venu nombreux et en famille.

Sous les arbres, se sont postées Malika, Ludmilla, Soraya, Sabera et Sofia. Elles présentent le fruit des ateliers qu’elles ont suivis avec Dorothée Munyaneza  pour partager, entre elles et avec elle, leurs histoires intimes. Elle se souviennent et dressent un bilan. Venue de Kigali à douze ans, l’artiste a suivi des études en Angleterre. Après un passage par le monde de la chanson, elle signe un album en solo puis rencontre plusieurs chorégraphes et se consacre maintenant à la danse. Installée à Marseille, elle éprouve le besoin d’explorer la ville à travers ses habitant(e)s : «Quel est leur héritage, que nous lèguent-ils, que pouvons-nous inscrire ensemble dans ce présent commun, maintenant? »

 Et cinq femmes, rencontrées dans un foyer socio-culturel de Castellane, au nord de la cité phocéenne, nous livrent des paroles d’exil. Par petits groupes, les spectateurs vont de l’une à l’autre, pour entendre leur histoire. Certaines racontent avec délectation leurs souvenirs d’enfance. D’autres, plus timides, ont préféré enregistrer leur récit. Émergent des personnalités, car chacune a son mot à dire sur ce qu’elle a vécu et comment elle vit aujourd’hui. Elles ont éprouvé bien des chagrins et déchirements mais elles conservent leur bonne humeur et un appétit de partage.

 Entourée de robes kabyles colorées pendues aux branches, et devant le portrait de son grand-père et d’autre menus souvenirs, Malika nous donne la recette du couscous familial qu’elle prépare devant nous, pour le faire cuire dans la marmite de sa grand-mère. Ludmilla, vêtue de sa robe de mariage et de ses bijoux somptueux, évoque son père et les chanteurs de sa Kabylie natale dont Slimane Azem, «un poète de l’exil ». Soraya confectionne et nous fait goûter ses gâteaux du Ramadan. De ceux qui se conservent trois mois, le temps de traverser le désert à chameau pour se rendre à La Mecque, comme l’ont fait ses ancêtres… Et Sabera partage avec nous un petit poème à la gloire de sa sœur aînée qui fit office de mère pour elle et ses treize frères et sœurs : « La mère est le pilier de la maison/Elle sent le parfum/ Nous l’aimons grands et petits/ Ma mère, c’est mes yeux, c’est l’odeur de prokhor, c’est elle l’ange qui rôde… Ma mère, c’est le cœur net et le réconfort. » Pendant ce temps, Dorothée Munyaneza virevolte de l’une à l’autre, émettant ça et là un commentaire…

Avec ces témoignages émouvants, une véritable rencontre s‘opère avec le public. Mais on aurait aimé que ces femmes ne soient pas systématiquement renvoyées à leurs fourneaux, à leur folklore et à leur société patriarcale. Elles ont sans doute bien d’autres choses à dire. Comment la chorégraphe va-t-elle tisser ensemble ces paroles ? Réponse au prochain festival…

Mireille Davidovici

Festival de Marseille, du 14 juin au 6 juillet, 36-38 rue de la République, Marseille  (II ème). T. : 04 91 99 02 50.

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