LE MUSÉE DES LANGUES

LE MUSÉE DES LANGUES  Cour du collège Elsa Triolet Saint Denis

 

Compagnie Notoire, mise en scène Thierry Bédard
La compagnie Notoire s’est lancée depuis plusieurs années dans un cycle de recherches lié aux écritures du monde où est énoncé l’ordre et le désordre du monde, sous forme d’histoires, d’essais, de correspondances, de rencontres et d’expositions. Ce musée des langues qui a déjà sillonné la France depuis 2006 avec 300 représentations est installé dans un vaste container muni de deux alvéoles, de part et d’autre d’une galerie centrale vitrée montre la richesse en perdition des 6000 langues encore parlées dans le monde. Une linguiste accueille les enfants dans chaque alvéole, classe de CM2 d’un côté, 6e de l’autre et commente les graphiques. Il n’y a plus qu’une dizaine de langues parlées par plus de 100 millions de locuteurs. De nombreuses langues dans des régions encore isolées vont s’éteindre avec la disparition de leurs locuteurs. Parfois bruyants lors des déplacements dans le container, les enfants sont fascinés par la déclinaison des mercis déclinés dans une trentaine de langues, ravis d’entendre que l’arabe n’est pas menacé et d’apprendre que leur diversité est une richesse. Il faut saluer le Théâtre Gérard Philipe de Saint Denis, qui avait accueilli Bédard à plusieurs reprises, d’avoir su promouvoir cette entreprise généreuse et essentielle pendant une semaine.

Edith Rappoport

Représentations à 10 h et 14 h jusqu’au 6 février.


Archives pour la catégorie critique

Le Cas Blanche-Neige

 Le Cas Blanche-Neige de Howard Barker, mise en scène de Frédéric Maragnani.


jf.jpg   L’un des plus célèbres contes de Jacob et Wilhem Grimm, l’un philologue, l’autre spécialiste de littérature , a depuis le 19 ème siècle, été  adapté au théâtre, au cima, pour la danse ( avec récemment encore un ballet d’Angelin Prejlocaj). Mais autant dire tout de suite que,chez Barker, seule  subsiste la trame de l’histoire et qu’il n’a pas du tout destiné sa pièce à un public enfantin.
Donc, il y aune très belle jeune Reine ( 41 ans),  à la démarche provocante et à la sexualité irrésistible, mariée avec le Roi d’Angleterre qui a déjà une fille ,Blanche-Neige ( 17 ans) d’un précédent mariage; Blanche-Neige est très jalouse de sa belle-mère et de l’attraction  érotique qu’elle provoque.Elle partira pour la forêt où, nue derrière des bosquets ,  elle fera l’amour avec sept partenaires inconnus. Le Roi continue, lui, à être très jaloux de la Reine; Blanche-neige, elle, sera secourue par le Prince d’Irlande, qui la demandera en mariage, après être tout de même  passé par le lit de sa mère qu’il rendra enceinte… Mais, au soir du mariage de Blanche-Neige, le Roi se vengera et  fera enfiler à la Reine des escarpins chauffé au rouge,  et elle mourra dans d’atroces souffrances… La boucle est en quelque sorte refermée: le corps jouissif de la reine finira sa vie terrestre dans d’atroces souffrances.
Le cas Blanche-Neige a évidemment un lien de parenté avec Gertrud ( Le Cri) du même Howard Barker dont nous avions parlé récemment, puisque Gertrud vit une passion dévorante avec Claudius, et finira par accoucher d’une petite Jeanne , ce qu’Hamlet ne supportera absolument pas. C’est dire qu’il est encore ici beaucoup question de pulsion sexuelle et de pouvoir. Et l’on retrouve chez Barker  tout ce qu’avait déjà décrypté le grand Bruno Bettelheim dans le conte des frères Grimm: le narcissisme de la belle-mère de Blanche-Neige, sa jalousie féroce, parce qu’elle se sent menacée par la concurrence féminine et sexuelle de Blanche-Neige, le rite de passage de la toute jeune fille pour accéder à l’âge adulte.( Comme l’indique le sous titre de la pièce: Comment le savoir vient aux jeunes filles).
Le texte d’Howard Barker ne manque pas d’intérêt à la lecture, surtout quand on est censé connaître le conte des Grimm , mais « porter à la scène le conte d’une humanité et donner à voir et à entendre la force d’une théâtralité réaffirmée », comme il prétend, ne va pas de soi. D’autant qu’Howard Barker précise sans sourciller qu’ »un nouveau type de théâtre doit situer sa tension créatrice, non pas entre les personnages et les problèmes sur la scène mais entre le public et la scène elle-même »+.Et pour Barker, l’expérience de la tragédie est pour lui, dit-il encore, « le malaise qui est l’extrême inverse de l’apathie  que le public ressent quand il est diverti ».  Ce qui est quand même, n’en déplaise à Howard Barker , un tout petit peu prétentieux. Mille regrets mais Le Cas Blanche-Neige crée sans doute moins de malaise dans le public que d’ennui.
La mise en scène de Frédéric Maragnani est exemplaire  de sobriété et de précision mais a quelque chose de sec et de formel qui aggrave sans doute les défauts d’ un texte souvent brillant mais où Barker s’est refusé à infiltrer la moindre  émotion. Les acteurs, bien dirigés, font un travail de premier ordre, en particulier Marie-Armelle Deguy qui joue la Reine. Malgré tout, le spectacle déjà bien rôdé, puisqu’il avait été créé l’an passé à Suresnes, ne fonctionne pas vraiment. Il y a bien un conte- ou du moins l’apparence d’un conte- avec une  morale, selon des règles décryptées depuis longtemps par Vladimir Propp dans sa Morphologie du conte, mais quelque chose coince…

   Bien sûr Barker a-t-il  tout fait pour que cela coince, que le divertissement soit banni du lieu scénique  et que le narratif ne garde dans l’aventure qu’une place mineure Et c’est bien la tension entre la narration et son contraire qui intéresse  Frédéric Maragnani mais sa mise en scène tient souvent davantage d’une sorte de jeu esthétique, et  la pièce de Barker, assez sèche,  n’a peut-être pas  l’efficacité théâtrale requise pour supporter l’épreuve du plateau. Il n’est pas du tout certain que le théâtre de Barker, en tout cas cette pièce , soit un théâtre populaire,  comme l’avance Maragnani! Ou bien cela se saurait depuis lontemps…
A voir? Oui, si vous avez envie de prolonger l’aventure de Gertrud ou de découvrir Barker ( cela  ne dure qu’une heure vingt ) et si vous voulez  voir  de très bons acteurs. sinon, replongez-vous dans Grimm , c’est peut-être moins courageux que d’aller jusqu’au boulevard Berthier mais plus satisfaisant et, surtout,  relisez Bettelheim… 

  Vous pouvez avoir aussi une pensée pour Ödön von Orvath – l’auteur de cette pièce formidable qu’est Casimir et Caroline qui sera bientôt mise en scène par Emmanuel Demarcy-Motta au Théâtre de la Ville ; le 1 er juin 1938 , Von Orvath qui avait  fui l’Autriche après l’Anschluss, se rendit à Paris; le dernier  soir de son séjour, ils’en alla voir Blanche-Neige sur les Champs-Elysées mais il y eut une tempête et une branche d’arbre lui fracassa le crâne, juste en face du Théâtre Marigny…

 

+ Dans Arguments pour un théâtre, édité aux Solitaires intempestifs.

 

Philippe du Vignal

Odéon-Berthier du 4 au 20 février

Le supplément au voyage de Cook

Le supplément au voyage de Cook de Jean Giraudoux, mise en scène de Patrick Simon.

 Jean Giraudoux est un auteur ( 1882-1944), dont les premiers écrits remontent déjà à un siècle ( eh! oui le temps passe!) qui fut beaucoup joué grâce à Jouvet d’abord, et qui continua à l’être( La Folle de Chaillot, Ondine quelquefois, Intermezzo et Siegfried plus rarement, mais la plus connue reste La Guerre de Troie n’aura pas lieu, non sans raison. Patrick Simon a choisi d’aller butiner du côté du Supplément au voyage de Cook, une petite pièce d’une heure et quelque, qui servit d’ailleurs de prélude, en 1935, à La Guerre de Troie.- ce que l’on appelait autrefois ucook.jpgn lever de rideau.

 Tout le monde connaît  l’histoire du Capitaine Cook, navigateur et cartographe anglais du 18 ème siècle qui explora entre autres la Côte Est de l’Australie, la Nouvelle Calédonie, Tahiti et fit une cartographie détaillée de la Nouvelle-Zélande…Jean Giraudoux imagine donc un Supplément à son voyage sous la forme d’une pochade qui dit cependant beaucoup de choses, et non sans cruauté: un couple: M. Bank , naturaliste hors pair et son épouse  débarquent sur une plage de sable fin de Tahiti et rencontre quelques indigènes, hommes et femmes. Les rapports sont courtois mais, très vite,  Bank met les choses au point: les valeurs qu’il défend sont : Travail, Propriété, Moralité, ce dont les Tahitiens n’ont évidemment aucun souci, puisque la terre leur fournit de quoi vivre en abondance, que la propriété qu’elle quelle soit, leur est chose inconnue, et que la Moralité est un terme inconnu de leur vocabulaire; en effet,les relations sexuelles sont tout  à fait libres entre hommes et femmes ,et  pas du tout de celles que l’on peut admettre  au pays de sa gracieuse Majesté. Les femmes  sont très offusquées que Bank ne veuille pas passer la nuit avec l’une d’entre elles. Et ce refus est considéré comme une provocation par les hommes : bref, l’incompréhension est totale, et les malentendus vont bon train… Puisque les Tahitiens, eux, n’admettent évidemment pas que la réciproque ne soit pas vraie quelque part dans les brumes londoniennes, très loin de leur paradis ensoleillé…
 D’un côté donc, l’Ordre incarné par  la Royauté et un Etat où le corps est considéré comme instrument de travail et de reproduction de l’espèce, de l’autre une nonchalance délicieuse  dans un pays libre où  des corps superbes et nus sont  à disposition  de la jouissance de l’autre… Bref, rien n’est dans l’axe mais Monsieur Bank campe sur ses positions jusqu’au moment où… il commencera à se laisser séduire par une belle vahiné quand surgira Mrs Bank, corsetée et sûre d’elle , jalouse et autoritaire qui entend bien après plusieurs décennies de mariage, continuer à régner sans partage, laquelle Mrs Bank , qui s’y  surprendra elle-même, ferait quand même bien un petit écart en compagnie d’un beau Tahitien , quand, tout à coup, surgit M. Bank.
  Hommes d’affaires avisé, il reste  doté d’un cynisme à toute épreuve: « Nous ne voulons pas te prendre ton  bois, dit-il à Outourou ( en l’occurrence une parure que porte le beau jeune homme), les perles et les  diamants nous suffiront ». Et il n’oublie quand même pas de lui  signaler avec un certain mépris que les mots Repentir  et Honte feront leur apparition, quand une petite troupe de quinze pasteurs arrivera bientôt: la religion  protestante reste bien le bras armé au service de l’état, au cas où Outourou pourrait l’oublier. Et la colonisation, nous rappelle  non sans lucidité  Giraudoux, commence par celle  de la pensée.
 La prose de Giraudoux est fluide, souvent très fine, même si elle sent un peu l’esprit Normal Sup dont l’écrivain  était issu. Nous en sommes en 1935, et la colonisation des grands pays occidentaux, en particulier,  Les Pays Bas, la France, la Grande Bretagne et le Portugal fonctionne encore parfaitement et cette charge virulente reste  souvent  des plus réjouissantes, notamment quand Bank fait l’apologie du travail en citant l’exemple des mineurs anglais., ou quand une jeune Tahitienne ose dire à Bank que les Anglais sont égoïstes, alors que Bank n’admet absolument pas  l’idée que l’on puisse offrir  sa  femme à un  hôte de passage en signe de bienvenue. Giraudoux n’a quand même pas osé , lui le fonctionnaire des Affaires Etrangères, prendre ses compatriotes pour cible… les Anglais ont dû apprécier!
Il n’est pas si si sûr que M. Kouchner, toujours donneur de leçons, dont les services n’ont pas craint de censurer sans aucun scrupule à l’étranger le travail de Thierry Bédard sur l’histoire des massacres de Madagascar par l’armée française,  apprécierait tellement ce genre de pièces .
 La mise en scène de Patrick Simon est des plus honnêtes et il dirige au mieux les deux protagonistes du conte imaginé par Giraudoux: Patrick Paroux et  Yveline Hamon ont un beau métier et sont tout à fait remarquables ; mais le reste de la distribution ( il y a douze acteurs au total mais cela ne justifie rien!) est très insuffisante pour dire les choses gentiment: cabotinage , minauderie  et jeu  approximatif  empoisonnent les dialogues. Quant à la scénographie , costumes , maquillages: et lumières:  on nage en plein amateurisme au plus mauvais sens du terme. Patrick Simon n’a sans doute pas eu les mains absolument libres mais aucun élève en scénographie des Arts Déco, même débutant , n’oserait présenter de telles médiocrités . Il faut dire et redire qu’un décor même réduit a une importance capitale et que les costumes  font partie intégrante d’un spectacle. Alors, Patrick Simon, épargnez-nous par pitié cette laideur,( ah! les poteaux de la salle transformés en tronc de palmiers! Tous aux abris!) , votre mise en scène mérite beaucoup mieux.
 Alors à voir?  Si vous habitez à côté, si vous avez envie de découvrir un Giraudoux que vous ne connaissez sûrement pas et si vous n’êtes pas du tout mais pas du tout regardant sur la qualité d’une interprétation qui , mis à part ,encore une fois Patrick Paroux et Yveline Hamon, reste vraiment trop faiblarde. sinon, pas la peine de vous déplacer.

Philippe du Vignal

Studio-Théâtre d’Asnières, jusqu’au 8 février .

La dispute

disputegm.jpgLa dispute de Marivaux mise en scène Muriel Mayette

En digne enfant de son siècle épris de science et de philosophie, Marivaux se livre dans cette comédie amère à une « étude » empirique de la nature et des comportements humains dont les avatars contemporains seraient entre autres le roman de Golding Sa Majesté des mouches ou aujourd’hui un reality show comme L’île de la tentation.
Le débat : lequel des deux sexes est plus infidèle en amour, divise la Cour du Prince donnant la palme de l’inconstance aux femmes et le Prince qui, comme son amante Hermiane, l’attribue aux hommes. Pour résoudre la question le Prince et Hermiane mettent en œuvre une expérience qui aura pour cobayes quatre adolescents, deux garçons et deux filles, préservés à cet effet à l’état quasi naturel, ignorant tout jusqu’à leur propre apparence, étrangers les uns aux autres, élevés loin de tout par deux domestiques noirs Mesrou et Carise. On lâche les adolescents et on les laisse circuler librement dans l’enceinte de la propriété tandis que Hermiane et le Prince dissimulés, observent et commentent la mise à l’épreuve des jeunes gens affrontant le choc traumatisant de la rencontre de l’autre, la découverte de soi à travers l’image renvoyée par les autres, l’amour, le désir, la jalousie, la déception, la trahison, bref tous les sentiments qu’ils ignoraient totalement.
L’expérience, arbitrée par les domestiques noirs, aboutit à un constat déconcertant : pas de partage, pas de compassion, l’égocentrisme et l’égoïsme règnent dans les rapports qui s’instaurent entre ces êtres au demeurant naturels, l’inconstance, la trahison étant propres autant aux hommes qu’aux femmes. Seul un couple qui apparaît le dernier se voue une fidélité sans faille.
Pas de réponse à la question mais une conclusion : l’infidélité est un vice partagé également par les deux sexes mais il se manifeste ouvertement chez les hommes et plus hypocritement chez les femmes. La nature humaine n’a pas changé depuis Marivaux qui la saisit avec acuité et lucidité. Nul besoin donc de souligner la modernité de son propos. Écueil qu’évite Muriel Mayette en laissant la pièce en costumes, dans son époque, sans pour autant la priver de sa dimension métaphorique, par exemple des débats attisés par les féministes portant aujourd’hui sur les hypothétiques vertus des femmes : plus sensibles, moins cruelles, plus pacifiques, etc.
Muriel Mayette inscrit sa mise en scène dans un espace clos en demi-cercle, cerné par un mur d’une demeure avec trois petites fenêtres, un balcon et au centre un bassin rempli d’eau (scénographie d’Yves Bernard) qui évoque à la fois une propriété seigneuriale, un piège, un laboratoire, un théâtre et pour certains, aficionados, peut-être une arène. Un dispositif idéal pour l’exercice du voyeurisme.
Le parti pris de jouer en mettant en évidence les niveaux de langage, marqueur des strates sociales, est relevé sans fautes par les acteurs. Le phrasé lent, l’artifice, la préciosité du discours raffiné du Prince et de Hermiane, ponctué par des interventions musicales répétitives et trop longues, paraissent toutefois trop étirés. Soit, nous sommes dans la célébration du rituel formaté, rigide de la Cour. Marie-Sophie Ferdane en Hermiane évite l’excès, Thierry Hancisse dans ses postures rajoute au Prince inutilement de l’artifice. Le rythme s’accélère dans le déroulement de l’expérience, la drôlerie, l’humour, la cruauté frivole et perverse s’imbriquent. C’est la face cachée de l’apparent raffinement affiché à la cour. On est dans un magasin de jouets, dans une cour de récréation ou un reality show. Ou simplement dans notre société contemporaine où un jouet chasse l’autre, où l’autre est réduit à un objet de désir immédiat, interchangeable et le rival écrasé sans scrupules.
Les acteurs : Anne Kessler (Églé), Benjamin Jungers (Azor), Stéphane Varupenne (Mesrin) et Véronique Vella (Adine), campent avec conviction et sincérité ces personnages frivoles, égoïstes, qui, ignorant les formes et les manières, vont droit au but pour satisfaire leurs désirs. Le dernier couple de deux jeunes, Maxime Kersanet (Meslis) et Mathilde Leclère (Dina), fidèles à leur amour, apportent une note émouvante, surprenante, tellement peu attendue dans cet « exchange party ». Les domestiques noirs, joués par deux acteurs hommes noirs Eebra Toore (Mesrou) et Bakary Sangaré (Carise) confèrent une authenticité, une humanité à leurs personnages à la fois ordonnateurs et spectateurs de l’expérience. Une mise en scène réussie, honnête, qui, sans effets racoleurs d’une pseudo modernité, restitue la pièce de Marivaux en l’ouvrant à des lectures contemporaines.

La dispute de Marivaux, nouvelle mise en scène Muriel Mayette
Comédie-Française – Vieux-Colombier du 28 janvier au 15 mars 2009
réservations 01 44 39 87 00

Irène Sadowska Guillon

EAUX VIVES

EAUX VIVES  Théâtre du Tambour Royal

 

Colombe interprète Nougaro, Salvador et les compositions de Milor, direction musicale Jessica Saraf, Colombe Barsacq chant et langue des signes, Jean Bardy à la contrebasse, Frédéric Delestré à la batterie et Milor au claviers.
Colombe Barsacq qui a longtemps accompagné les artistes de l’autre côté du plateau et notamment les artistes sourds d’IVT, se lance sur les planches avec un certain bonheur au creux de cette jolie petites salle du Tambour royal. Ronde et pulpeuse elle chante ces vieilles chansons oubliées  avec une belle dextérité manuelle. On a trop rarement l’occasion d’apprécier ce genre de spectacle. La dernière a lieu le 9 février,  94 rue du Faubourg du temple, myspace.com/collombe

Edith Rappoport

Ce que j’ai vu et appris au goulag

Ce que j’ai vu et appris au goulag de Jacques Rossi, conception et mise en scène de Judith Depaule.

Jacques Rossi, espion russe en Espagne, a été prié de rejoindre Moscou en 1937 où il est, sans aucune preuve,  accusé de trahison au profit de l’Espagne et de la France; aussitôt arrêté ,puis envoyé dans ces camps de rééducation chers à Staline mais- ce que l’on sait moins- déjà programmés par Lénine et Trostski dès 1918  . Jacques Rossi, lui,  y restera  jusqu’en 1951, mais  finira par retrouver la France où il mourra  en 2004 à 95 ans .C’est dire qu’il a dû mettre une incroyable énergie pour arriver à survivre dans cet enfer…puis à en sortir.

Le goulag comme outil de la révolution? Bien sûr, comme le dit très bien Rossi, ce fut un  moyen de pression très efficace sur les populations et un inépuisable réservoir de main d’oeuvre à très bon marché pour les travaux les plus durs: mines,construction de villes entières, dans des régions désertiques les plus au Nord de l’URSS où le froid peut atteindre – 50 degrés, avec une mortalité de 7 à 25 %,  due  au manque de nourriture et d’hygiène la plus élémentaire. Rossi, très lucide,reconnait qu’il a été victime de 1229426861.jpgs1229426756.jpgon propre aveuglement quant à la pureté de la cause qu’il voulait défendre. Mais c’était une autre époque et quand on sait combien d’intellectuels français communistes n’ont jamais voulu croire aux crimes par millions commis par la police soviétique….

Judith Depaule, qui a écrit une thèse sur Le Théâtre dans les camps staliniens, s’est emparé du texte de Rossi avec beaucoup de rigueur. Elle a fait construire par sa scénographe Chloé Fabre, une boîte aux murs ,sol et bancs en mélaminé blanc,  où chacun des 45  spectateurs admis ne peut entrer qu’après avoir revêtu une blouse et des chaussons d’hôpital. Soit. Une fois entré, il est prié de s’asseoir sagement et de mettre un casque stéréo pour suivre la parole du témoin habillé en costume noir, comme son assistante. Le récit est entrecoupé de films muets en 16 mm qui reconstitue certains épisodes de la vie de Rossi ,et d’ images d’époque de la vie des camps. La mise en scène de Judith Depaule est intelligente et soignée:  jeu très épuré,lumière froide et parfois  violente, univers sonore : rien n’a été laissé au hasard et programmé comme peut l’être un  camp concentrationnaire dont  cette froideur méticuleuse et cette exigence sont la métaphore visuelle.

Mais au-delà de ce professionnalisme exigeant,était-ce bien nécessaire de convoquer une scénographie aussi lourde- donc chère, et sans doute fragile- pour dire ces extraits du texte de Rossi; il y a là, malgré tout un travail scénique et filmique indéniable, un côté bon chic bon genre agaçant  dont on serait bien passé, et qui continue aussi  à encombrer les spectacles de Sentimental Bourreau auxquels participa souvent Judith Depaule.

En fait, ce qui manque sans doute à  » Ce que j’ai vu et appris au goulag », c’est un parti pris, une véritable esthétique théâtrale où la metteuse  en scène affirmerait ses convictions.Le spectacle est remarquablement fait, mais il semble que Judith Depaule confonde,  un peu  une illustration / pédagogie de l’histoire et un spectacle théâtral qui aurait de véritables enjeux  politiques, ce qui, par les temps qui, courent, ne serait pas un luxe. Ce qui manque ici, c’est sans doute l’absence de relation entre autrefois et maintenant, entre là-bas et ici. Comment depuis presque un siècle maintenant des humains ont-il été assez fous pour concevoir de tels camps? Pourquoi et comment les générations qui leur ont succédé en ont-elles accepté l’idée comme une norme parmi tant d’autres?  » Le camp, disait déjà très bien Robert Antelme, est simplement l’image nette de l’enfer plus ou moins voilé dans lequel vivent tant de peuples ».

A cela,le théâtre  quand on  s’appuie autant sur une scénographie aussi sophistiquée pour mettre en scène un texte comme celui de Jacques Rossi, peut-il être à même de répondre? Sans doute pas…Et ce spectacle prouve une fois de plus que l’Histoire ne fait pas toujours  très bon ménage avec la scène… Dommage.Mais Judith Depaule aura au moins  prouvé qu’elle avait les moyens artistiques de répondre à ses ambitions et la rigueur indispensable pour mener à bien un projet d’une autre nature.

 

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué quelques jours au Théâtre de la Forge à Nanterre, puis sera sans doute prochainement repris en tournée.

Saleté

salete2.jpgSaleté, c’est une tranche de vie nocturne de Sad, émigré irakien clandestin qui a quitté son pays après la guerre du Golfe pour Bassora puis Ankara,  Varsovie, Stockholm, et enfin Vienne où il dort dans un sous-sol, la peu au ventre de se faire repérer par la police. Il a beaucoup d’admiration pour la langue  et la philosophie allemande, Goethe et Schiller et essaye de se persuader que,  malgré sa situation des plus précaires, il n’est pas si malheureux.  » J’ai mes roses, dit-il humblement ,  et mes 58 restaurants », où il les vend pour pouvoir survivre.Il voudrait ne pas se sentir exclu et victime désignée des racistes mais se sent toujours en porte à faux: « Quand je parle allemand, je pense encore en arabe ».Et il se lance à la fin,en buvant du gin  dans une violente diatribe raciste en imitant ceux qui le méprisent et qui le rejettent, lui, l’émigré clandestin, vendeur de roses, admirateur du riche Occident.

A force de parcourir la ville dans tous les sens, il a en effet appris à connaître un  terrain  qu’il sait miné et dangereux; il a pour lui l’intelligence des faibles et des opprimés qui doivent toujours lutter de jour comme de nuit et garder leur sens en éveil face à la haine de l’autre. Le texte est un  monologue assez bavard du romancier autrichien qui ne nous apprend pas grand chose que l’on n’ait un jour ressenti quand on essaye de se mettre dans la peau d’un émigré clandestin. D’autant plus que le comédien autrichien Florian Carove , qui joue Sad, parle un français impeccable, ce qui rend assez peu crédible son personnage.Il aurait sans doute fallu adapter le texte et choisir un comédien africain: après tout, les roses rouges que l’on vend en France sont bien d’origine kenyane… Comme ce monologue , qui ne devrait pas dépasser  trente minutes, dure une heure et quart et qu’il  n’a finalement rien de très passionnant, on décroche assez vite . Mais c’est plutôt bien dirigé par Hans Peter Cloos,  malgré un univers sonore auquel on ne croit pas  une seconde. Mais était- ce bien nécessaire de monter ce texte que l’on a sans doute surévalué depuis qu’il a été publié en 93, on peut se poser la question? Bon spécialiste du théâtre de langue allemande, Hans Peter Cloos pourrait sans doute nous trouver autre chose, les  jeunes auteurs ne manquent pas…

A voir? Non, pas vraiment la peine de vous déranger, on l’a fait pour vous;  mais  le public habituel des Mathurins a peut-être l’impression de voir un spectacle d’avant-garde….

Philippe du Vignal

 

Petit théâtre des Mathurins à 17 heures jusqu’au 15 février.

la puce à l’oreille de Georges Feydeau

image3.jpgLa puce à l’oreille de Georges Feydeau, mise en scène de Paul Golub.

 On ne va  pas vous refaire toute la bio de  Georges Feydeau, bien qu’elle donne un sacré éclairage sur son théâtre ; né en 1862 , mort en 1921, il était le fils d’une belle polonaise Léocadie Boguslawa Zalewska et d’un  père qui aurait été soit Napoléon  III, soit son demi-frère le duc de Morny lui- même fils présumé de Talleyrand. Marié, quatre enfants , il finit par divorcer .

  Puis,  il vécut, seul, à 47 ans, au Grand Hôtel Terminus de Saint -Lazare ; atteint de syphilis sur la fin de sa vie , ce qui provoqua chez lui  de sérieux troubles psychiques; il se prit pour Napoléon III et distribuait aux passants  des postes ministériels. Finalement interné à Rueil-Malmaison, il disait avec humour de son compagnon de chambre : «  Regardez, il se prend pour le Président de la République », ce qui était malheureusement vrai du pauvre Paul Deschanel , tombé d’un train… et lui aussi ,assez mal en point. Bref, malgré une œuvre théâtrale  d’une haute intelligence, une vie sans doute difficile, marquée par la recherche d’un père…introuvable.

 Pour en revenir à La Puce à l’oreille, écrite  en 1907,  c’est  l’histoire d’une grande bourgeoise Raymonde Chandebise qui soupçonne fort d’infidélité son cher mari Victor-Emmanuel , quand elle reçoit de l’hôtel du Minet-Galant un colis qui contient une paire de bretelles appartenant à son mari . Elle a , comme on dit la puce à l’oreille et  essaye de lui tendre un piège en demandant à son amie la belle Lucienne Homénidès de Histangua, (elle-même mariée à Carlos, le roi des jaloux) de lui écrire une lettre non signée où une femme lui propose un rendez-vous coquin le jour même à l’hôtel du Minet-Galant… Ce que la belle Lucienne accepte de faire!
Mais le pauvre Victor-Emmanuel, quand même assez émoustillé mais en proie à une crise d’impuissance, persuade son grand ami Tournel -qui en pince de son côté pour la belle Raymonde – de prendre sa place. Décidément, l’hôtel est un véritable lieu de rendez-vous , puisque vont aussi s’y retrouver Camille, le neveu de Chandebise affligé d’une malformation du palais qui l’empêche de prononcer les consonnes et Antoinette, la bonne de Raymonde, elle-même mariée à
image5.jpg Etienne, le valet de Victor-Emmanuel.  Plusieurs personnages sont ainsi bizarrement atteints par une  maladie chronique.

 Vous suivez toujours ? Les ennuis commencent, quand tout le monde  se retrouve  au Minet Galant, alors qu’il n’a aucune raison d’y être, dans les couloirs ou dans la fameuse chambre réservée dotée d’un lit tournant qui permet, grâce à un bouton de montrer une autre chambre avec un vieux célibataire de façon à disculper l’un ou l’autre de ces couples qui peuvent être surpris en flagrant délit.
Et ce n’est pas tout: le pauvre Victor-Emmanuel est le sosie parfait de Poche, le valet de l’hôtel tenu par le couple Ferraillon…Ce qui provoque quiproquo sur quiproquo et malentendu sur malentendu. On la sait depuis tooujours, Feydeau est passé maître dans ce type d ‘intrigue où les personnages n’ont plus guère le contrôle de leur vie…

  Et ce grave dédoublement de la personnalité -idée géniale de Feydeau -affecte les deux pauvres hommes qui ne comprennent plus rien à une situation qui leur échappe complètement.Tous ces grands bourgeois, ( Victor-Emmanuel en tête) comme leurs serviteurs, sont en proie à d’irrésistibles pulsions sexuelles, en même temps qu’ils sont  atteints de soupçons, voire de  jalousie obsessionnelle comme Carlos, toujours prêts à en découdre, le revolver à la main avec  n’importe quel rival présumé . Quant au docteur, lui-même,  une espèce de pantin incapable d’un diagnostic correct, il se laisse emporter par sa parano, quand il examine le pauvre Poche  et Victor- Emmanuel.
La langue de Feydeau est  aussi brillante que sa mécanique théâtrale : après une dizaine de pièces, il a su mettre parfaitement au point les jeux sur le langage, les dérapages  verbaux, les calembours , comme les mots d’auteurs, voire les paillardises sans être jamais vulgaire: bref, de la haute voltige et tout lui est bon à condition que cela fasse rire :  « Elle voulait mourir. Mais quand on veut mourir, on ne choisit pas les moules » . « Un colis que j’ai ouvert par mégarde en inspectant son courrier », dit  Raymonde, absolument inconsciente de ce qu’elle dit :( le langage chez Feydeau est toujours un puissant révélateur) . «  Un Anglais, réplique la petite bonne soupçonnée, à juste raison, d’infidélité, mais, moi, je ne connais pas l’anglais ! ». « Ton nom a pu s’allonger  mais ton cœur est resté le même, dit Raymonde à son amie de jeunesse ». Prenez ce pistolet, dit Carlos, en le provoquant en duel, « Merci, réplique, Victor-Emmanuel, je ne prends jamais rien entre les repas ».

Et plus de cent ans après sa création, la célèbre mécanique de  Feydeau -l’incident qui vient,  comme il le disait, bouleverser l’ordre de marche des évènements naturels tels qu’ils auraient dû se  dérouler normalement-fonctionne toujours aussi bien. D’autant plus que Feydeau se débrouille pour que le public  ravi ait le plus souvent  un peu d’avance quant à l’évolution de l’intrigue, sur les personnages inconscients des ennuis qui vont leur arriver
Oui, mais comment mettre en scène cette  fiesta du désir amoureux entre couples mariés qui tourne  en déconfiture ?  Stanislas Nordey, malgré un décor assez pesant, avait  bien réussi son coup.  Paul Golub, lui,  a sans doute eu raison de lui donner un cadre contemporain ;  mais cela ne résout rien et il n’arrive pas vraiment à maîtriser la pièce.  Et il  a sans doute commis un grossier contre-sens : les personnages de Feydeau, quelle que soit la pièce, sont des êtres détraqués, en proie à leurs pulsions , incapables du moindre contrôle sur eux-mêmes,  parfois alcooliques ou violents comme peut l’être Ferraillon, le patron du  Minet  Galant ,mais jamais vulgaires, qu’il soient grands bourgeois ou pauvres employés.
Mais Golub les caricature et les transforme en personnages de bande dessinée,  ce qui est  réducteur et absolument inefficace, d’autant plus- Dieu sait pourquoi- qu’il fait crier ses acteurs sans raison….Le médecin, les deux tenanciers de l’hôtel, l’Anglais deviennent hystériques; quant au neveu de  Victor-Emmanuel qui  ne prononce plus que des voyelles , il  n’est pas drôle parce que le comédien surjoue . Ils sont malheureusement donc  tous  peu crédibles….
Par ailleurs, la mise en scène de Paul Golub  va cahotant, sans beaucoup de rythme: eh! oui, les textes de Feydeau ne pardonnent rien à ceux qui osent s’en emparer sans discernement.  Quant au décor, censé reproduire un appartement actuel de grands bourgeois,  tout en blanc, rehaussé de portes  et de moulures dorées, il  sonne  tout aussi faux que l’intérieur du Minet Galant, qui  tient de l’hôtel de passe sordide. Et les costumes, dont la créatrice ferait bien de relire les pages intelligentes que  Roland Barthes consacra au costume de théâtre , sont ou maladroits ou d’une vulgarité absolue comme si c’était une  nécessité.
Cette scénographie est l’exemple même  du résultat où peut mener  une dramaturgie bâclée ; les acteurs,  mal dirigés , en font des tonnes comme on dit, et ont donc bien du mal à imposer leur personnage, sauf  Stéphanie Pasquet (Lucienne Homenidès de Histangua,  discrète et efficace) , Marc Jeancourt  (Etienne) et surtout David Ayala qui tient le double rôle -fabuleux pour un comédien- de Victor-Emmanuel le grand bourgeois et de son sosie,  le pauvre valet Poche.  C’est un vrai régal: Ayala  est constamment juste  ; méconnaissable d’un personnage à l’autre, il possède un jeu exemplaire, n’en fait jamais trop, alors qu’il est le pivot central de l’action.
Alors à voir ? Pas nécessairement, le compte n’y est pas du tout et le public d’hier soir qui riait quand même aux meilleures répliques de  Feydeau, a salué poliment les comédiens mais semblait rester sur sa faim. Groucho Marx, comme le prétend Golub , n’a pas ici rencontré Jacques Lacan….Dommage, car la pièce, malgré quelques longueurs au début,  reste un vrai bonheur, et,même si la vision qu’a Feydeau de ses contemporains est  des plus grinçantes, on  peut y rire de bon coeur, ce qui est plutôt rare de nos jours.

P.S. Merci à tous de votre fidélité ; malgré la reprise toujours un peu poussive de théâtres au début janvier, theatredublog a atteint ce mois-ci et pour la première fois depuis octobre, 3500 hits..

  .Grand merci à vous ,et à tous ceux qui collaborent à ce blog, en particulier à Claudine Chaigneau qui le gère avec efficacité au quotidien. Nous tâcherons d’être encore plus rapides quant à la parution de nos compte-rendus.

 Notre amie Christine Friedel va subir une opération dans quelques jours et sera donc absente pendant un mois de ce blog. Bon courage, Christine et à bientôt…

Philippe du Vignal

 Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet,  jusqu’au 7 février ; puis les 24 et 25 février à Bourg en Bresse; le 10 mars à Draguignan; du 13 au 22 mars à La Piscine , Chatenay-Malabry; le 24 mars au Creusot; le 27 et 28 mars à Sète; le 4 et 5 avril à Colombes; le 14 et 15 avril à Arras; le 21,22,23 avril à Montluçon; le 26 avril à Oyonnax et le 29, 30 avril au Mans.

Je ne veux pas mourir en regardant Spiderman III

Je ne veux pas mourir en regardant Spiderman III dans le cadre du «Standard idéal » à la M. C. 93 à Bobigny

image1.jpgAu terme de la sixième édition du « Standard idéal » on peut s’interroger sur le sens de ce label : en quoi ce standard est-il idéal ? Quel est son contenu ? Qu’apporte-t-il de nouveau, de spécifique?  D’après Patrick Sommier, directeur de la M. C. 93, l’enjeu de cette manifestation serait d’injecter dans le quotidien ronronnant de nos scènes des bouffées de modernité venue d’ailleurs, un ailleurs souvent allemand mais aussi plus lointain. Après Kastorf, Shilling, Ostermeier, etc., vus et revus, déjà banalisés, voici de nouveaux venus au sérail : Alvis Hermanis (Lettonie), Antu Romero Nunes (Allemagne), Kelly Copper et Pavel Liska (USA), Silvana Grasso et Licia Maglieta (Italie), Alexander Riemenschneider (Allemagne), Francesco Saponaro (Italie) Maja Kleczewska (Pologne).
L’objectif des programmations des Standards serait de bousculer les habitudes, les a priori du public, en montrant des démarches neuves, décoiffantes, déconcertantes. Soit. Curieusement le public attiré par ces nouveautés standardisées les avale sans problème, presque blasé, comme un nouveau produit divertissant. Qu’est-ce qui pourrait encore le secouer, le surprendre, l’atteindre aujourd’hui ? À quelle modernité se vouer ?
Celle du théâtre documentaire, photocopie nostalgique de la réalité la plus quotidienne et banale possible, façon Alvis Hermanis qui recycle imperturbablement sa bonne recette dans ses créations successives, voire dans Vater ?
Celle des « apprentis créateurs », sortis tout droit des écoles dont la production de l’Université der Künste de Berlin Je ne veux pas mourir en regardant Spiderman III serait un des exemples ? Ce spectacle conçu par un trio : Antu Romero Nunes, Simon Bauer, Niels Kahnwald, mis en scène par le premier et interprété par les deux autres (en allemand surtitré), est immature. Une anecdote : la peur de mourir de passagers regardant le film Spiderman III dans un avion qui traverse des trous d’air, fournit le titre et la toile de fond du spectacle. Son propos pourrait se résumer par le constat de ses auteurs : « l’amour n’est qu’un prétexte pour nous empêcher de voir le chaos du monde, mais c’est l’amour qui polarise notre existence ». L’amour, thème qui devait être exclu du spectacle, devient en fait son point de convergence.
Sur scène deux chaises et au fond un écran sur lequel les projections des photos accompagnées d’une musique très forte, retracent l’enfance, la jeunesse, la transformation de l’acteur en personnage de Spiderman. Puis entrent les deux acteurs qui distribuent au public, comme aux passagers d’un avion, des sachets de chips. Les séquences du jeu scénique alternent avec les projections évoquant Spiderman III et des bouffées de musique très forte. Le texte répétitif, qui incorpore des interviews de l’acteur qui a joué Spiderman, des citations de Roland Barthes et de Nietzsche, évoquant le labyrinthe de la pensée et du langage, et des écrits propres du metteur en scène et des acteurs, est débité à la vitesse grand V. par les deux acteurs. En costume et baskets rouges et noirs, avec quelques accessoires, tantôt ils incarnent Spiderman, citant ses diverses aventures, tantôt ils jouent sur le mode distancié, ironique, avec des situations clichés de notre vie quotidienne et échangent des considérations sur l’amour décliné sous toutes ses formes jusqu’à la déclaration d’un amour véritable faite par un des acteurs en français et en allemand à des spectatrices dans le public. À la fin, sur l’écran on voit Spiderman et sa bien-aimée enlacés dans une toile d’araignée, les deux protagonistes quittent leurs costumes Spiderman et disparaissent derrière l’écran.
Le dialogue entre le cinéma et la scène manque de fluidité, la dramaturgie scénique confuse, maladroite, le jeu parfois stéréotypé. Mais paradoxalement l’apparente inconsistance et la superficialité du spectacle, lues au second degré, révèle l’état d’esprit de la jeune génération déconnectée de la réalité sociopolitique, les conflits, les tragédies humaines ne touchant ces jeunes que lorsqu’ils se produisent dans leur sphère privée.
« Il y a des famines, des catastrophes naturelles, des guerres… et je suis incapable de me révolter contre cela » dit un des protagonistes.
Et Antu Romero Nunes, metteur en scène, précise : « nous ne sommes pas vraiment conscients des autres conflits. J’ai le sentiment que nous sommes parvenus avec notre société européenne occidentale à un consensus qui ne laisse pas de questions ouvertes. »
Une génération sans utopies, sans idéaux qui puise dans la culture populaire pour se fabriquer ses propres mythes, ses vies rêvées, pourquoi pas celle de Spiderman ?

Irène Sadowska Guillon

 mise en scène Antu Romero Nunes, M. C. 93 Bobigny
du 24 au 26 janvier 2009 dans le cadre du « Standard idéal » du 24 janvier au 8 février.

Théâtre de chambre de Jean Tardieu

Théâtre de chambre de Jean Tardieu le 27 janvier 2009 – 14e soirée anniversaire

Depuis 14 ans le 27 janvier, jour anniversaire de la mort du poète, Françoise Dax-Boyer convie à un rendez-vous annuel, chaque fois dans un lieu différent, tous ceux qui aiment le théâtre de poésie pure de Jean Tardieu.
À Judith Magre, Michael Lonsdale, Daniel Mesguich, complices de cette aventure dès le départ, se sont joints au gré des années Denis Podalydes, Benoît Marchand, Christian Rist, Lionel Dax, Hervé Rouxel et d’autres. Le happy few d’amateurs de la poésie de Tardieu s’élargissant d’année en année.
Rien de commémoratif. C’est un festin joyeux de mots, d’intelligence, d’humour, de poésie qui nous est offert avec générosité et amitié. Au programme de la soirée 2009 accueillie dans la salle Louis Jouvet au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, des miniatures théâtrales, de pures merveilles (Qui est la ? ou mort et résurrection de l’homme, Monsieur moi, La serrure, La sonate et les trois Messieurs, Finissez vos phrases, etc.) servies par Judith Magre, Michael Lonsdale, Christian Rist, Lionel Dax, Hervé Rouxel et des élèves du Conservatoire. Le tout ponctué par Pascale Vollante au clavecin et Clémence Gegauff pour le chant.
Je m’étonne que ce théâtre unique, qui débarrasse le fait dramatique de tout ce qui n’est pas essentiel, soit absent de nos scènes. Phénomène de « purgatoire » ? En attendant son retour il nous reste à prendre date pour le 15e rendez-vous avec Maitre Jean, le 27 janvier 2010.

Pour le lieu, renseignements auprès de Françoise Dax-Boyer
téléphone 01 43 68 70 13 courriels : fdaxboyer@hotmail.com

Irène Sadowska Guillon

 

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