Ce que j’ai vu et appris au goulag

Ce que j’ai vu et appris au goulag de Jacques Rossi, conception et mise en scène de Judith Depaule.

Jacques Rossi, espion russe en Espagne, a été prié de rejoindre Moscou en 1937 où il est, sans aucune preuve,  accusé de trahison au profit de l’Espagne et de la France; aussitôt arrêté ,puis envoyé dans ces camps de rééducation chers à Staline mais- ce que l’on sait moins- déjà programmés par Lénine et Trostski dès 1918  . Jacques Rossi, lui,  y restera  jusqu’en 1951, mais  finira par retrouver la France où il mourra  en 2004 à 95 ans .C’est dire qu’il a dû mettre une incroyable énergie pour arriver à survivre dans cet enfer…puis à en sortir.

Le goulag comme outil de la révolution? Bien sûr, comme le dit très bien Rossi, ce fut un  moyen de pression très efficace sur les populations et un inépuisable réservoir de main d’oeuvre à très bon marché pour les travaux les plus durs: mines,construction de villes entières, dans des régions désertiques les plus au Nord de l’URSS où le froid peut atteindre – 50 degrés, avec une mortalité de 7 à 25 %,  due  au manque de nourriture et d’hygiène la plus élémentaire. Rossi, très lucide,reconnait qu’il a été victime de 1229426861.jpgs1229426756.jpgon propre aveuglement quant à la pureté de la cause qu’il voulait défendre. Mais c’était une autre époque et quand on sait combien d’intellectuels français communistes n’ont jamais voulu croire aux crimes par millions commis par la police soviétique….

Judith Depaule, qui a écrit une thèse sur Le Théâtre dans les camps staliniens, s’est emparé du texte de Rossi avec beaucoup de rigueur. Elle a fait construire par sa scénographe Chloé Fabre, une boîte aux murs ,sol et bancs en mélaminé blanc,  où chacun des 45  spectateurs admis ne peut entrer qu’après avoir revêtu une blouse et des chaussons d’hôpital. Soit. Une fois entré, il est prié de s’asseoir sagement et de mettre un casque stéréo pour suivre la parole du témoin habillé en costume noir, comme son assistante. Le récit est entrecoupé de films muets en 16 mm qui reconstitue certains épisodes de la vie de Rossi ,et d’ images d’époque de la vie des camps. La mise en scène de Judith Depaule est intelligente et soignée:  jeu très épuré,lumière froide et parfois  violente, univers sonore : rien n’a été laissé au hasard et programmé comme peut l’être un  camp concentrationnaire dont  cette froideur méticuleuse et cette exigence sont la métaphore visuelle.

Mais au-delà de ce professionnalisme exigeant,était-ce bien nécessaire de convoquer une scénographie aussi lourde- donc chère, et sans doute fragile- pour dire ces extraits du texte de Rossi; il y a là, malgré tout un travail scénique et filmique indéniable, un côté bon chic bon genre agaçant  dont on serait bien passé, et qui continue aussi  à encombrer les spectacles de Sentimental Bourreau auxquels participa souvent Judith Depaule.

En fait, ce qui manque sans doute à  » Ce que j’ai vu et appris au goulag », c’est un parti pris, une véritable esthétique théâtrale où la metteuse  en scène affirmerait ses convictions.Le spectacle est remarquablement fait, mais il semble que Judith Depaule confonde,  un peu  une illustration / pédagogie de l’histoire et un spectacle théâtral qui aurait de véritables enjeux  politiques, ce qui, par les temps qui, courent, ne serait pas un luxe. Ce qui manque ici, c’est sans doute l’absence de relation entre autrefois et maintenant, entre là-bas et ici. Comment depuis presque un siècle maintenant des humains ont-il été assez fous pour concevoir de tels camps? Pourquoi et comment les générations qui leur ont succédé en ont-elles accepté l’idée comme une norme parmi tant d’autres?  » Le camp, disait déjà très bien Robert Antelme, est simplement l’image nette de l’enfer plus ou moins voilé dans lequel vivent tant de peuples ».

A cela,le théâtre  quand on  s’appuie autant sur une scénographie aussi sophistiquée pour mettre en scène un texte comme celui de Jacques Rossi, peut-il être à même de répondre? Sans doute pas…Et ce spectacle prouve une fois de plus que l’Histoire ne fait pas toujours  très bon ménage avec la scène… Dommage.Mais Judith Depaule aura au moins  prouvé qu’elle avait les moyens artistiques de répondre à ses ambitions et la rigueur indispensable pour mener à bien un projet d’une autre nature.

 

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué quelques jours au Théâtre de la Forge à Nanterre, puis sera sans doute prochainement repris en tournée.


Archives pour la catégorie critique

Saleté

salete2.jpgSaleté, c’est une tranche de vie nocturne de Sad, émigré irakien clandestin qui a quitté son pays après la guerre du Golfe pour Bassora puis Ankara,  Varsovie, Stockholm, et enfin Vienne où il dort dans un sous-sol, la peu au ventre de se faire repérer par la police. Il a beaucoup d’admiration pour la langue  et la philosophie allemande, Goethe et Schiller et essaye de se persuader que,  malgré sa situation des plus précaires, il n’est pas si malheureux.  » J’ai mes roses, dit-il humblement ,  et mes 58 restaurants », où il les vend pour pouvoir survivre.Il voudrait ne pas se sentir exclu et victime désignée des racistes mais se sent toujours en porte à faux: « Quand je parle allemand, je pense encore en arabe ».Et il se lance à la fin,en buvant du gin  dans une violente diatribe raciste en imitant ceux qui le méprisent et qui le rejettent, lui, l’émigré clandestin, vendeur de roses, admirateur du riche Occident.

A force de parcourir la ville dans tous les sens, il a en effet appris à connaître un  terrain  qu’il sait miné et dangereux; il a pour lui l’intelligence des faibles et des opprimés qui doivent toujours lutter de jour comme de nuit et garder leur sens en éveil face à la haine de l’autre. Le texte est un  monologue assez bavard du romancier autrichien qui ne nous apprend pas grand chose que l’on n’ait un jour ressenti quand on essaye de se mettre dans la peau d’un émigré clandestin. D’autant plus que le comédien autrichien Florian Carove , qui joue Sad, parle un français impeccable, ce qui rend assez peu crédible son personnage.Il aurait sans doute fallu adapter le texte et choisir un comédien africain: après tout, les roses rouges que l’on vend en France sont bien d’origine kenyane… Comme ce monologue , qui ne devrait pas dépasser  trente minutes, dure une heure et quart et qu’il  n’a finalement rien de très passionnant, on décroche assez vite . Mais c’est plutôt bien dirigé par Hans Peter Cloos,  malgré un univers sonore auquel on ne croit pas  une seconde. Mais était- ce bien nécessaire de monter ce texte que l’on a sans doute surévalué depuis qu’il a été publié en 93, on peut se poser la question? Bon spécialiste du théâtre de langue allemande, Hans Peter Cloos pourrait sans doute nous trouver autre chose, les  jeunes auteurs ne manquent pas…

A voir? Non, pas vraiment la peine de vous déranger, on l’a fait pour vous;  mais  le public habituel des Mathurins a peut-être l’impression de voir un spectacle d’avant-garde….

Philippe du Vignal

 

Petit théâtre des Mathurins à 17 heures jusqu’au 15 février.

la puce à l’oreille de Georges Feydeau

image3.jpgLa puce à l’oreille de Georges Feydeau, mise en scène de Paul Golub.

 On ne va  pas vous refaire toute la bio de  Georges Feydeau, bien qu’elle donne un sacré éclairage sur son théâtre ; né en 1862 , mort en 1921, il était le fils d’une belle polonaise Léocadie Boguslawa Zalewska et d’un  père qui aurait été soit Napoléon  III, soit son demi-frère le duc de Morny lui- même fils présumé de Talleyrand. Marié, quatre enfants , il finit par divorcer .

  Puis,  il vécut, seul, à 47 ans, au Grand Hôtel Terminus de Saint -Lazare ; atteint de syphilis sur la fin de sa vie , ce qui provoqua chez lui  de sérieux troubles psychiques; il se prit pour Napoléon III et distribuait aux passants  des postes ministériels. Finalement interné à Rueil-Malmaison, il disait avec humour de son compagnon de chambre : «  Regardez, il se prend pour le Président de la République », ce qui était malheureusement vrai du pauvre Paul Deschanel , tombé d’un train… et lui aussi ,assez mal en point. Bref, malgré une œuvre théâtrale  d’une haute intelligence, une vie sans doute difficile, marquée par la recherche d’un père…introuvable.

 Pour en revenir à La Puce à l’oreille, écrite  en 1907,  c’est  l’histoire d’une grande bourgeoise Raymonde Chandebise qui soupçonne fort d’infidélité son cher mari Victor-Emmanuel , quand elle reçoit de l’hôtel du Minet-Galant un colis qui contient une paire de bretelles appartenant à son mari . Elle a , comme on dit la puce à l’oreille et  essaye de lui tendre un piège en demandant à son amie la belle Lucienne Homénidès de Histangua, (elle-même mariée à Carlos, le roi des jaloux) de lui écrire une lettre non signée où une femme lui propose un rendez-vous coquin le jour même à l’hôtel du Minet-Galant… Ce que la belle Lucienne accepte de faire!
Mais le pauvre Victor-Emmanuel, quand même assez émoustillé mais en proie à une crise d’impuissance, persuade son grand ami Tournel -qui en pince de son côté pour la belle Raymonde – de prendre sa place. Décidément, l’hôtel est un véritable lieu de rendez-vous , puisque vont aussi s’y retrouver Camille, le neveu de Chandebise affligé d’une malformation du palais qui l’empêche de prononcer les consonnes et Antoinette, la bonne de Raymonde, elle-même mariée à
image5.jpg Etienne, le valet de Victor-Emmanuel.  Plusieurs personnages sont ainsi bizarrement atteints par une  maladie chronique.

 Vous suivez toujours ? Les ennuis commencent, quand tout le monde  se retrouve  au Minet Galant, alors qu’il n’a aucune raison d’y être, dans les couloirs ou dans la fameuse chambre réservée dotée d’un lit tournant qui permet, grâce à un bouton de montrer une autre chambre avec un vieux célibataire de façon à disculper l’un ou l’autre de ces couples qui peuvent être surpris en flagrant délit.
Et ce n’est pas tout: le pauvre Victor-Emmanuel est le sosie parfait de Poche, le valet de l’hôtel tenu par le couple Ferraillon…Ce qui provoque quiproquo sur quiproquo et malentendu sur malentendu. On la sait depuis tooujours, Feydeau est passé maître dans ce type d ‘intrigue où les personnages n’ont plus guère le contrôle de leur vie…

  Et ce grave dédoublement de la personnalité -idée géniale de Feydeau -affecte les deux pauvres hommes qui ne comprennent plus rien à une situation qui leur échappe complètement.Tous ces grands bourgeois, ( Victor-Emmanuel en tête) comme leurs serviteurs, sont en proie à d’irrésistibles pulsions sexuelles, en même temps qu’ils sont  atteints de soupçons, voire de  jalousie obsessionnelle comme Carlos, toujours prêts à en découdre, le revolver à la main avec  n’importe quel rival présumé . Quant au docteur, lui-même,  une espèce de pantin incapable d’un diagnostic correct, il se laisse emporter par sa parano, quand il examine le pauvre Poche  et Victor- Emmanuel.
La langue de Feydeau est  aussi brillante que sa mécanique théâtrale : après une dizaine de pièces, il a su mettre parfaitement au point les jeux sur le langage, les dérapages  verbaux, les calembours , comme les mots d’auteurs, voire les paillardises sans être jamais vulgaire: bref, de la haute voltige et tout lui est bon à condition que cela fasse rire :  « Elle voulait mourir. Mais quand on veut mourir, on ne choisit pas les moules » . « Un colis que j’ai ouvert par mégarde en inspectant son courrier », dit  Raymonde, absolument inconsciente de ce qu’elle dit :( le langage chez Feydeau est toujours un puissant révélateur) . «  Un Anglais, réplique la petite bonne soupçonnée, à juste raison, d’infidélité, mais, moi, je ne connais pas l’anglais ! ». « Ton nom a pu s’allonger  mais ton cœur est resté le même, dit Raymonde à son amie de jeunesse ». Prenez ce pistolet, dit Carlos, en le provoquant en duel, « Merci, réplique, Victor-Emmanuel, je ne prends jamais rien entre les repas ».

Et plus de cent ans après sa création, la célèbre mécanique de  Feydeau -l’incident qui vient,  comme il le disait, bouleverser l’ordre de marche des évènements naturels tels qu’ils auraient dû se  dérouler normalement-fonctionne toujours aussi bien. D’autant plus que Feydeau se débrouille pour que le public  ravi ait le plus souvent  un peu d’avance quant à l’évolution de l’intrigue, sur les personnages inconscients des ennuis qui vont leur arriver
Oui, mais comment mettre en scène cette  fiesta du désir amoureux entre couples mariés qui tourne  en déconfiture ?  Stanislas Nordey, malgré un décor assez pesant, avait  bien réussi son coup.  Paul Golub, lui,  a sans doute eu raison de lui donner un cadre contemporain ;  mais cela ne résout rien et il n’arrive pas vraiment à maîtriser la pièce.  Et il  a sans doute commis un grossier contre-sens : les personnages de Feydeau, quelle que soit la pièce, sont des êtres détraqués, en proie à leurs pulsions , incapables du moindre contrôle sur eux-mêmes,  parfois alcooliques ou violents comme peut l’être Ferraillon, le patron du  Minet  Galant ,mais jamais vulgaires, qu’il soient grands bourgeois ou pauvres employés.
Mais Golub les caricature et les transforme en personnages de bande dessinée,  ce qui est  réducteur et absolument inefficace, d’autant plus- Dieu sait pourquoi- qu’il fait crier ses acteurs sans raison….Le médecin, les deux tenanciers de l’hôtel, l’Anglais deviennent hystériques; quant au neveu de  Victor-Emmanuel qui  ne prononce plus que des voyelles , il  n’est pas drôle parce que le comédien surjoue . Ils sont malheureusement donc  tous  peu crédibles….
Par ailleurs, la mise en scène de Paul Golub  va cahotant, sans beaucoup de rythme: eh! oui, les textes de Feydeau ne pardonnent rien à ceux qui osent s’en emparer sans discernement.  Quant au décor, censé reproduire un appartement actuel de grands bourgeois,  tout en blanc, rehaussé de portes  et de moulures dorées, il  sonne  tout aussi faux que l’intérieur du Minet Galant, qui  tient de l’hôtel de passe sordide. Et les costumes, dont la créatrice ferait bien de relire les pages intelligentes que  Roland Barthes consacra au costume de théâtre , sont ou maladroits ou d’une vulgarité absolue comme si c’était une  nécessité.
Cette scénographie est l’exemple même  du résultat où peut mener  une dramaturgie bâclée ; les acteurs,  mal dirigés , en font des tonnes comme on dit, et ont donc bien du mal à imposer leur personnage, sauf  Stéphanie Pasquet (Lucienne Homenidès de Histangua,  discrète et efficace) , Marc Jeancourt  (Etienne) et surtout David Ayala qui tient le double rôle -fabuleux pour un comédien- de Victor-Emmanuel le grand bourgeois et de son sosie,  le pauvre valet Poche.  C’est un vrai régal: Ayala  est constamment juste  ; méconnaissable d’un personnage à l’autre, il possède un jeu exemplaire, n’en fait jamais trop, alors qu’il est le pivot central de l’action.
Alors à voir ? Pas nécessairement, le compte n’y est pas du tout et le public d’hier soir qui riait quand même aux meilleures répliques de  Feydeau, a salué poliment les comédiens mais semblait rester sur sa faim. Groucho Marx, comme le prétend Golub , n’a pas ici rencontré Jacques Lacan….Dommage, car la pièce, malgré quelques longueurs au début,  reste un vrai bonheur, et,même si la vision qu’a Feydeau de ses contemporains est  des plus grinçantes, on  peut y rire de bon coeur, ce qui est plutôt rare de nos jours.

P.S. Merci à tous de votre fidélité ; malgré la reprise toujours un peu poussive de théâtres au début janvier, theatredublog a atteint ce mois-ci et pour la première fois depuis octobre, 3500 hits..

  .Grand merci à vous ,et à tous ceux qui collaborent à ce blog, en particulier à Claudine Chaigneau qui le gère avec efficacité au quotidien. Nous tâcherons d’être encore plus rapides quant à la parution de nos compte-rendus.

 Notre amie Christine Friedel va subir une opération dans quelques jours et sera donc absente pendant un mois de ce blog. Bon courage, Christine et à bientôt…

Philippe du Vignal

 Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet,  jusqu’au 7 février ; puis les 24 et 25 février à Bourg en Bresse; le 10 mars à Draguignan; du 13 au 22 mars à La Piscine , Chatenay-Malabry; le 24 mars au Creusot; le 27 et 28 mars à Sète; le 4 et 5 avril à Colombes; le 14 et 15 avril à Arras; le 21,22,23 avril à Montluçon; le 26 avril à Oyonnax et le 29, 30 avril au Mans.

Je ne veux pas mourir en regardant Spiderman III

Je ne veux pas mourir en regardant Spiderman III dans le cadre du «Standard idéal » à la M. C. 93 à Bobigny

image1.jpgAu terme de la sixième édition du « Standard idéal » on peut s’interroger sur le sens de ce label : en quoi ce standard est-il idéal ? Quel est son contenu ? Qu’apporte-t-il de nouveau, de spécifique?  D’après Patrick Sommier, directeur de la M. C. 93, l’enjeu de cette manifestation serait d’injecter dans le quotidien ronronnant de nos scènes des bouffées de modernité venue d’ailleurs, un ailleurs souvent allemand mais aussi plus lointain. Après Kastorf, Shilling, Ostermeier, etc., vus et revus, déjà banalisés, voici de nouveaux venus au sérail : Alvis Hermanis (Lettonie), Antu Romero Nunes (Allemagne), Kelly Copper et Pavel Liska (USA), Silvana Grasso et Licia Maglieta (Italie), Alexander Riemenschneider (Allemagne), Francesco Saponaro (Italie) Maja Kleczewska (Pologne).
L’objectif des programmations des Standards serait de bousculer les habitudes, les a priori du public, en montrant des démarches neuves, décoiffantes, déconcertantes. Soit. Curieusement le public attiré par ces nouveautés standardisées les avale sans problème, presque blasé, comme un nouveau produit divertissant. Qu’est-ce qui pourrait encore le secouer, le surprendre, l’atteindre aujourd’hui ? À quelle modernité se vouer ?
Celle du théâtre documentaire, photocopie nostalgique de la réalité la plus quotidienne et banale possible, façon Alvis Hermanis qui recycle imperturbablement sa bonne recette dans ses créations successives, voire dans Vater ?
Celle des « apprentis créateurs », sortis tout droit des écoles dont la production de l’Université der Künste de Berlin Je ne veux pas mourir en regardant Spiderman III serait un des exemples ? Ce spectacle conçu par un trio : Antu Romero Nunes, Simon Bauer, Niels Kahnwald, mis en scène par le premier et interprété par les deux autres (en allemand surtitré), est immature. Une anecdote : la peur de mourir de passagers regardant le film Spiderman III dans un avion qui traverse des trous d’air, fournit le titre et la toile de fond du spectacle. Son propos pourrait se résumer par le constat de ses auteurs : « l’amour n’est qu’un prétexte pour nous empêcher de voir le chaos du monde, mais c’est l’amour qui polarise notre existence ». L’amour, thème qui devait être exclu du spectacle, devient en fait son point de convergence.
Sur scène deux chaises et au fond un écran sur lequel les projections des photos accompagnées d’une musique très forte, retracent l’enfance, la jeunesse, la transformation de l’acteur en personnage de Spiderman. Puis entrent les deux acteurs qui distribuent au public, comme aux passagers d’un avion, des sachets de chips. Les séquences du jeu scénique alternent avec les projections évoquant Spiderman III et des bouffées de musique très forte. Le texte répétitif, qui incorpore des interviews de l’acteur qui a joué Spiderman, des citations de Roland Barthes et de Nietzsche, évoquant le labyrinthe de la pensée et du langage, et des écrits propres du metteur en scène et des acteurs, est débité à la vitesse grand V. par les deux acteurs. En costume et baskets rouges et noirs, avec quelques accessoires, tantôt ils incarnent Spiderman, citant ses diverses aventures, tantôt ils jouent sur le mode distancié, ironique, avec des situations clichés de notre vie quotidienne et échangent des considérations sur l’amour décliné sous toutes ses formes jusqu’à la déclaration d’un amour véritable faite par un des acteurs en français et en allemand à des spectatrices dans le public. À la fin, sur l’écran on voit Spiderman et sa bien-aimée enlacés dans une toile d’araignée, les deux protagonistes quittent leurs costumes Spiderman et disparaissent derrière l’écran.
Le dialogue entre le cinéma et la scène manque de fluidité, la dramaturgie scénique confuse, maladroite, le jeu parfois stéréotypé. Mais paradoxalement l’apparente inconsistance et la superficialité du spectacle, lues au second degré, révèle l’état d’esprit de la jeune génération déconnectée de la réalité sociopolitique, les conflits, les tragédies humaines ne touchant ces jeunes que lorsqu’ils se produisent dans leur sphère privée.
« Il y a des famines, des catastrophes naturelles, des guerres… et je suis incapable de me révolter contre cela » dit un des protagonistes.
Et Antu Romero Nunes, metteur en scène, précise : « nous ne sommes pas vraiment conscients des autres conflits. J’ai le sentiment que nous sommes parvenus avec notre société européenne occidentale à un consensus qui ne laisse pas de questions ouvertes. »
Une génération sans utopies, sans idéaux qui puise dans la culture populaire pour se fabriquer ses propres mythes, ses vies rêvées, pourquoi pas celle de Spiderman ?

Irène Sadowska Guillon

 mise en scène Antu Romero Nunes, M. C. 93 Bobigny
du 24 au 26 janvier 2009 dans le cadre du « Standard idéal » du 24 janvier au 8 février.

Théâtre de chambre de Jean Tardieu

Théâtre de chambre de Jean Tardieu le 27 janvier 2009 – 14e soirée anniversaire

Depuis 14 ans le 27 janvier, jour anniversaire de la mort du poète, Françoise Dax-Boyer convie à un rendez-vous annuel, chaque fois dans un lieu différent, tous ceux qui aiment le théâtre de poésie pure de Jean Tardieu.
À Judith Magre, Michael Lonsdale, Daniel Mesguich, complices de cette aventure dès le départ, se sont joints au gré des années Denis Podalydes, Benoît Marchand, Christian Rist, Lionel Dax, Hervé Rouxel et d’autres. Le happy few d’amateurs de la poésie de Tardieu s’élargissant d’année en année.
Rien de commémoratif. C’est un festin joyeux de mots, d’intelligence, d’humour, de poésie qui nous est offert avec générosité et amitié. Au programme de la soirée 2009 accueillie dans la salle Louis Jouvet au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, des miniatures théâtrales, de pures merveilles (Qui est la ? ou mort et résurrection de l’homme, Monsieur moi, La serrure, La sonate et les trois Messieurs, Finissez vos phrases, etc.) servies par Judith Magre, Michael Lonsdale, Christian Rist, Lionel Dax, Hervé Rouxel et des élèves du Conservatoire. Le tout ponctué par Pascale Vollante au clavecin et Clémence Gegauff pour le chant.
Je m’étonne que ce théâtre unique, qui débarrasse le fait dramatique de tout ce qui n’est pas essentiel, soit absent de nos scènes. Phénomène de « purgatoire » ? En attendant son retour il nous reste à prendre date pour le 15e rendez-vous avec Maitre Jean, le 27 janvier 2010.

Pour le lieu, renseignements auprès de Françoise Dax-Boyer
téléphone 01 43 68 70 13 courriels : fdaxboyer@hotmail.com

Irène Sadowska Guillon

 

La Ville


 La Ville de Martin Crimp, mise en scène de Marc Paquien.

  Martin Crimp  ( 52 ans encore pour quelques jours) est sans aucun doute l’auteur anglais le plus joué  en France depuis une dizaine d’années  avec des pièces comme La Campagne, ,mise en scène par Luc Bondy, Le traitement, mise en scène par Nathalie Richard, Face au mur et Cas d’urgences plus rares, montées par Marc Paquien et Getting attention  par Christophe Rauck dans ce même théâtre des Abbesses. Crimp est aussi connu pour ses nombreuses traductions de dramaturges français.
 Il y a  dans son  théâtre  des personnages  qui luttent pour exister dans un univers  contemporain où l’on ne sait plus très bien quelles sont les frontières entre le réel et le virtuel, et où les petits ennuis  quotidiens d’un couple ordinaire et ses  zones d’ombre  peuvent virer au glauque ..
 La Ville est l’histoire, si l’on peut dire, d’un couple, Claire et Christophe qui ont une petite fille d’une dizaine d’années et un autre enfant que l’on ne verra pas; ils habitent  une maison avec  jardin et ont pour voisine Jenny, une infirmière au comportement pour le moins étrange. Cela pourrait être le début d’un film de Truffaut et le point de départ de très nombreuses pièces de boulevard mais on est bien dans le monde si particulier de Crimp qui s’ingénie à brouiller les pistes….
  On ne saura jamais si Claire a bien eu une escapade amoureuse lors d’un colloque, si son mari fait semblant de ne pas le savoir ou le devine très bien, s’il  joue au boucher ou s’amuse à en contrefaire le personnage, si Jenny la voisine ne  cherche pas à s’infiltrer dans la vie du couple d’une façon ou d’une autre . Que ce soit dans le langage, l’espace clos du jardin ou dans l’action, rien n’est jamais dans l’axe et si tout parait « normal », le doute, tapi dans l’ombre, ne cesse de s’installer dans ce que dit l’autre, et cela jusqu’à la nausée. Et il a cette présence du sang qui revient comme un leit-motiv quelque peu inquiétant dans la bonne tradition d’une certaine fiction anglo-saxonne…
 Dans les questions comme dans les réponses, la parole de l’autre ne peut jamais être tenue pour véridique: on ne saura jamais si les enfants se sont bien enfermés dans leur chambre, si l’enfant de l’auteur rencontré par hasard, selon Claire mais on en doute aussitôt, a réellement été enlevée alors qu’elle était avec son père;  quelle est ,en vérité, cette histoire de journal intime: bref,  la fabulation devient presque un mode normal d’existence, comme si l’univers quotidien ne suffisait pas à ces personnages hors du commun.
A noter aussi, ce qui est plutôt rare dans le théâtre contemporain (qui n’ a rien à envier au théâtre classique) la présence de trois femmes mais d’un seul homme dans la pièce; Jenny la voisine sans doute la plus âgée, Claire la jeune femme et la petite fille, dont la robe et les chaussures rappellent étrangement celles de Jenny. Autant dire que la femme , à différents âges, est bien le pivot central du texte de Crimp.
Le jeu auquel se livre avec virtuosité Martin Crimp  fait , bien sûr, penser à celui qu’exerça Pinter, et il est  aussi subtil qu’intelligent, surtout à travers les dialogues, traduits par Philippe Djian, qui sont ciselés; même si la tendance est au noir profond,  comme le rappelle un peu trop la scénographie de Gérard Didier qui surligne l’univers de Crimp,  avec son plancher en mélaminé noir, on rit , même si c’est d’un rire plutôt grinçant devant tant de non- sens décliné au quotidien où les fantasmes de Claire s’expriment par l’écriture, comme si elle ne pouvait pas se construire une existence à peu près supportable, loin de toute violence.
 Et la mise en scène de Marc Paquien -qui connaît bien son auteur- est  brillantissime; sans doute La Ville n’a-t-elle pas la force de La Campagne mais Marc Paquien  réussit à donner corps à ces personnages virtuels, et il dirige au mieux ses quatre comédiens dont le jeu est  de tout premier ordre: que ce soit Marianne Denicourt, Hélène Alexandridis, André Marcon ou  Janaïna Suaudeau.
 A voir ? Oui, mais il faut aimer ce genre de théâtre qui renvoie le spectateur à lui-même… Qui sommes nous au juste pour ceux qui nous sont le plus proches? Malgré certaines apparences, on n’est pas vraiment dans une histoire à tiroirs à l’humour grinçant, et la pièce de Crimp, sobre et courte ( 85 minutes)  va bien au-delà…

Philippe du Vignal

Théâtre des Abbesses jusqu’au 13 février; Vous pouvez voir aussi La Campagne de Martin Crimp  du 3 au 14 février , dans la mise en scène de Corinne Frimas à La Maison des Métallos; enfin, il y aura un week-end Martin Crimp du 5 au 7 juin au Théâtre Gérard Philipe de Saint Denis. Le théâtre de Martin Crimp est édité chez l’Arche.

EN QUÊTE DE BONHEUR

En quête de bonheur, oratorio poétique et philosophique mis en scène par Arnaud Meunier


Arnaud Meunier nous emmène dans un voyage à travers des textes de Charles Baudelaire, Henri Michaux,Voltaire, Michel Houellebecq, Jacques Prévert, Blaise Pascal, André Gide, Le Courrier international, parmi d’autres. Les trois comédiens accompagnés par Régis Huby au violon, ont une belle présence. Malheureusement, ils se cachent derrière leurs micros qui déforment leurs voix, et la sonorisation mal réglée écrase le verbe. Les quelques minutes où ils parlent à voix nue font passer l’émotion.

Il y a aussi un beau solo de violon qui nous sort de la torpeur, mais là encore, on regrette ce masque sonore. Et les costumes ne sont pas des costumes de scène. Dommage! On adore les paris poétiques, mais… ils ne souffrent pas l’imperfection.

 Edith Rappoport

Spectacle vu à l’Institut Marcel Rivière

Oratorio poétique et philosophique

Oratorio poétique et philosophique, mise en scène d’Arnaud Meunier

Ce petit spectacle avait déjà été joué il y a quelques mois à la maison de la Poésie; il s’agit d’un montage de textes sur le bonheur ( Baudelaire, Voltaire, Rousseau bien sûr, Pascal  mais aussi Cioran, Le Clézio ou Prévert… Avec trois comédiens et un guitariste; le bonheur, nous dit Arnaud Meunier, j’avais envie d’inventer un voyage à travers les sicèles et les langues à réfléchir collectivement sur ce que cela peut bien être, dans une sorte de quête ludique et profonde à la recherche de gens très différents. La proposition est alléchante mais le résultat est loin d’être à la hauteur… Sans doute ,parce qu’Arnaud Meunier a voulu donner comme une sorte de résonance à son propos en amplifiant les voix à coup de micros, ce qui a pour résultat  de tout uniformiser et, comme il a cru bon de faire soutenir le texte par un solo à la guitare amplifiée, le résultat ne se fait pas attendre très longtemps: on obtient une sorte de bouillie sonore d’où le sens du texte a bien du mal à émerger. La première chose à faire aurait été au moins d’établir une bonne balance. Mais personne n’a sans doute expliqué à ce jeune metteur en scène que l’amplification des voix, surtout dans une petite salle, peut conduire tout droit à une impasse, quand elle est mal conduite, et ce qui aurait pu constituer un moment agréable avec des esprits aussi pertinents dissertant sur le bonheur, débouche sur une chose finalement assez médiocre…

Dommage;la proposition était honnête et juste et l’on aurait été tout à fait heureux de partager cette « source de réconfort et de vitalité«   à laquelle Arnaud Meunier souhaitait nous convier hier soir dans cette salle vieillotte et sympathique de l’Institut Marcel Rivière à La Verrière.

Philippe du Vignal

A voir? Si vous y tenez vraiment… Cela se joue encore  demain à l’Université de Versailles Saint Quentin, le 31 à la Médiathèque des Sept Mares à Elancourt et le 7 février à l’espace Fernand Léger à Chevreuse

L’INSPECTEUR WHAFF

L’INSPECTEUR WHAFF  Théâtre Tristan Bernard

De Tom Stoppard, mise en scène Jean-Luc Revol
Cette fausse comédie policière est à double détente, elle est interprétée par une troupe issue de la Ligue d’improvisation française dotés d’un humour et d’une maîtrise exceptionnelle. Deux critiques remplaçant des titulaires toujours absents, se retrouvent pour assister à une comédie policière dans un manoir anglais perdu où quelqu’un, on ne sait qui a été assassiné. Entre séduction et effroi, les acteurs imposent un jeu à double détente, ils font preuve d’une véritable maîtrise. Ce faux boulevard au 3e degré est véritablement savoureux .

Edith Rappoport

L’anniversaire

L’anniversaire  Lilas en scène

 

Mise en scène et dramaturgie Éric da Silva et Henri Devier
Cet étrange ballet amoureux qui se noue entre deux parents, interprétés par l’immense Eric Da Silva et Catherine Schumacher, tourne autour du rejet de l’homosexualité du fils par son père. Sandra Gomes la jeune accessoiriste joue le fils enfant, elle est protégée par sa mère qui garde une relation amoureuse avec le père. L’étrangeté des costumes, l’intensité de l’interprétation impose la force d’une véritable théâtralité qu’Éric da Silva avait révélée dans les années 80 avec l’Emballage théâtre avec Nous sommes si jeunes nous ne pouvons pas attendre et d’autres spectacles accueillis à plusieurs reprises à Gennevilliers.

 

Edith Rappoport

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