Pièce par le collectif Gremaud-Gurtner-Bovay

Photo Dorothée Thébert Filliger

Photo Dorothée Thébert Filliger

 

Pièce par le  collectif Gremaud-Gurtner-Bovay

 A la base de la  compagnie suisse 2bcompany, créée en 2009, un trio d’acteurs qui avaient fait une entrée remarquée sur la scène parisienne  il y a trois ans, grâce à un programme du Centre Georges Pompidou associé au Centre culturel Suisse reprenant sept de leurs créations.
Le Collectif s’est fait une spécialité de désarticuler les expressions, attitudes et comportements sociaux qui tissent le quotidien de nos vies. Ils s’emparent de situations exemplaires pour les décomposer en micro-séquences et les recomposer à l’aide de signes corporels (Vernissage), d’installations loufoques (Les Potiers) ou d’inventions verbales (Conférence de choses) au délire jamais  méchant. Mais le trio fouille avec perfidie les recoins de ces situations qui mettent en jeu des personnes qui font ce qu’elles aiment faire, sans regard critique sur elles-mêmes.

Avec Pièce,  qui fait suite à la création de Phèdre(s) au Festival d’Avignon (faut-il y voir un lien malicieux ?), les acteurs s’emparent de ce qui se passe sur un plateau au cours des répétitions d’un groupe amateur. Le jeu sur la polysémie du mot « pièce », vient de l’espace où ils travaillent : le décor reprend l’exacte configuration de la salle où le collectif a répété à Lausanne. Le rapprochement entre le théâtre et l’endroit où il s’exerce n’est pas vain : pendant tout le spectacle, les comédiens, enfermés dans ce lieu totalement blanc à une seule fenêtre ouvrant sur l’extérieur, se confrontent à la difficile nécessité de faire entrer leurs corps dans des trajets peu naturels.

Leur projet théâtral fondé sur des textes classiques, les empêche de trouver tout naturel, toute fluidité dans l’énoncé de leurs paroles, et  ce jeu (au sens de l’espace créé), entre énoncé et corps qui l’énonce, donne toute sa saveur au spectacle. Chacun avance dans le brouillard, pense à ses mains plus qu’à son texte, cherche à se mettre de face et oublie son partenaire. Deux partitions se chevauchent, sans se rejoindre totalement : celle des corps et celle du langage.  Alors les grandes figures du théâtre tragique qu’ils essaient – difficilement – d’incarner, les écrasent, tout en les rendant attendrissants. Le spectacle joue aussi sur les rapports non verbaux entre les comédiens amateurs eux-mêmes : rivalités et petits coups bas animent le groupe d’un non-dit permanent. Les costumes sont ceux de la vie de tous les jours et si le juste-au-corps entre dans la raie des fesses, rien n’empêche de le remettre sans cesse en place.

Successivement on passe des répétitions, à la représentation, aux saluts, et jusqu’à une rencontre publique en bord de plateau, hilarant moment de fatigue et d’attention faussement concernée. Le metteur en scène, hors champ, existe seulement dans le regard attentif et gêné des  comédiens, au moment des notes après la représentation. Ainsi toute la chaîne du travail théâtral passe sous le regard acide du trio, le réel de ces amateurs devenant la fiction de la représentation… à moins que ce ne soit l’inverse.
Plaisir du spectateur à ces jeux de miroir, tendresse à l’égard de ceux qui essayent d’être artistes, se consacrant à une tâche qui les dépasse et les rend pour autant dignes d’affection.

Marie-Agnès Sevestre

Jusqu’au 17 novembre, Théâtre de la Ville-Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses, (Paris XVIII ème)


Archives pour la catégorie critique

Vents contraires, texte et mise en scène de Jean-René Lemoine

Vents contraires, texte et mise en scène de Jean-René Lemoine

©Jean-Louis Fernandez.

©Jean-Louis Fernandez.

Deux mondes antithétiques où des personnages plutôt aisés ou vivant même dans le luxe, se  ont des relations intimes houleuses. Ici steward et hôtesse de l’air, mannequins de haute couture et filles de bonne famille… comme sur le papier glacé des magazines chics. Par défaut d’éveil à l’autre, ils n’ont guère de conscience morale et ne s’estiment en rien concernés par la dure réalité subie par les moins favorisés, frappés d’exclusion socio-économique. Ces nantis, pour lesquels la réussite personnelle et financière est une raison de se battre et un motif suffisant de lutte égoïste, au service d’une vie d’apparences, mensonges,  représentations mondaines…

Marie, consciente de son indifférence coupable à la misère planétaire, après une rupture amoureuse concertée, s’exile en Asie et Camille, abandonnée malgré elle par Leïla, la femme qu’elle aime, « se réfugie » dans la folie … Leïla est une signature de la haute-couture ; elle s’est faite toute seule, en fille d’immigrés qui a gravi les degrés de la réussite avec ténacité et rage, malgré les humiliations et en rendant les coups. Après avoir rompu avec Camille, elle tombe amoureuse de la belle Salomé  et bien qu’il ne faille pas avouer à l’autre qu’on l’aime, elle lui dit être «assassinée » : les passions, amour, argent et sexe, s’imposent dans ce monde sans repères…

Mais Marthe, la demi-sœur de Camille, fait le chemin inverse : son père, qui était à la tête d’un empire, est mort brutalement, et elle l’héritière, se voit poursuivie par des financiers qui veulent placer ses avoirs dans les îles Caïmans… Elle regrette de n’avoir pu se réconcilier avec ce père avec qui elle s’était fâchée pour lui avoir annoncé qu’elle se destinait à être hôtesse de l’air – une humiliation : «Je ne supporterai pas, disait-il, que ma fille aille servir du café dans des gobelets en plastique à des prolétaires en goguette, à dix mille mètres d’altitude. » Et Marthe (espiègle et merveilleuse Norah Krief) préfère cependant la fadeur et l’anonymat de sa vie d’avant :« J’aurais tant voulu lui expliquer combien j’étais heureuse de servir du café à des touristes sri-lankais ou des grands crus à des patrons du CAC 40… J’aurais lavé les pieds de tous les prolétaires avec des serviettes rafraîchissantes, si on me l’avait demandé… Mais au moins j’ai vécu quelque chose. J’ai payé un loyer, j’ai fait des courses, j’ai mangé des pizzas, j’ai été triste le soir devant ma télévision, comme tout le monde… »

Quant à Camille, la femme quittée, depuis son appartement confortable elle plonge son regard sur Paris. Elle allume l’écran plat, mange des sashimis et du riz gluant, boit du Coca zéro acheté à La Grande Epicerie et regarde, passive et comme subjuguée, «les typhons, les otages, les corps décharnés, les larmes, les micros tendus vers les bouches des victimes à qui l’on demande sans cesse de livrer leur témoignage… » Voyeuse malgré elle, elle surprend des familles entières de migrants abordant les côtes siciliennes, «la nuit, dans une mer d’encre, filmées d’abord en plans larges pour qu’on voie bien qu’ils sont des centaines, fragiles, titubants, dociles, escortés par des humanitaires, d’où viennent-ils ? Homs, Damas, le Niger ? »

 Il y a ici un écart maximum entre les aspirations au pouvoir et à l’argent et les valeurs de responsabilité collective, d’humanité et de partage. Le sexe joue un rôle non négligeable. Et la chanson Désenchantée de Mylène Farmer égraine ses notes sur le plateau obscur entre portes-psychés qui s’ouvrent et personnages qui sortent : le spectateur, tenu en haleine, ressent les lourdes tensions subies par les protagonistes  qui ont  une urgente nécessité de se dire et de se confier  à soi, à l’autre, au spectateur. Ruptures vives, déchirements: l’expression de la souffrance d’aimer ou de ne plus l’être.

Anne Alvaro, Nathalie Richard, Norah Krief et Marie-Laure Crochant sont de belles actrices, habitées par une parole qu’elles déclament avec fougue et énergie, vivant à l’extrême l’instant présent et entièrement engagées. Salomé (Océane Cairaty) est l’amante du seul homme de la pièce, Rodolphe (Alex Descas), un bel Apollon auquel elle vend ses charmes mais elle est aussi l’amante de l’entrepreneuse Leïla, une beauté rare que la mise en scène dévêt trop souvent. Un spectacle où l’auteur exprime notre temps avec lucidité et pertinence : crispation sur soi, quête de pouvoir, négation aveugle des autres et violence selon les chemins sinueux mais puissants des passions.

 Véronique Hotte

MC93- Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, 9 boulevard Lénine Bobigny (Seine-Saint-Denis) jusqu’au 24 novembre. T. : 01 41 60 72 72.

Théâtre National de Strasbourg, du 28 novembre au 7 décembre.
Le Grand T. Nantes, du 11 au 13 décembre.
Maison de la Culture d’Amiens, les 8 et 9 janvier. Centre Dramatique National de Tours-Théâtre Olympia, du 14 au 18 janvier. Maison de la Culture de Bourges, les 22 et 23 janvier. Théâtre de Nîmes, les 29 et 30 janvier.
Théâtre du Gymnase, Marseille, du 6 au 8 février.

Le texte est publié aux Solitaires Intempestifs

On s’en va, d’après Sur les valises, d’Hanokh Levin, mise en scène de Krzysztof Warlikowski

©Magda Hueckel

©Magda Hueckel

 

On s’en va, d’après Sur les valises d’Hanokh Levin, adaptation de  Krzysztof Warlikowski et Piotr Gruszcyzyński, mise en scène de Krzysztof Warlikowski

 Pas de discussion: c’est l’un des plus grands metteurs en scène actuels à la hauteur de ceux dont il a été l’assistant, comme Peter Brook, Kristian Lupa, Giorgio Strehler… Maîtrise plastique de l’espace, direction des acteurs qui bougent comme personne, poésie de l’intervention vidéo : le tout aussi précis que créatif, excitant pour les yeux et pour l’esprit.

Après cette Palme d’or, on est bien obligé de constater que pour le spectateur français à Chaillot, On s’en va ne  fonctionne pas. On a certes un étrange plaisir, au début de la pièce, à entendre la langue polonaise sans la comprendre. Mais la superposition des surtitrages, en anglais et en français au-dessus de  l’écran vidéo, appesantit vite cette écoute : cette  gymnastique fatale des spectacles internationaux constitue un trop gros obstacle qui barre l’accès au théâtre…  Donc, on choisit de regarder et on n’a pas à s’en plaindre. La scénographie avec  cette immense salle d’aéroport, vaste espace dégagé, bordé de sièges avec une cafétéria et des toilettes et au fond, des portes en verre, est superbe et permet toutes sortes de circulations et grandes traversées. On est plus dubitatif sur la nécessité de cette boîte de verre montée sur glissière qui fait apparaître et disparaître une salle de bain/toilettes dédiée au sexe et à la mort…

L’ensemble est beau mais ça ne marche pas, du moins durant une trop longue première partie. Comme si cet espace logique -il s’agit bien de départs- était trop vaste pour l’écriture intime d’Hanokh Levin. La pièce, comme éclatée, centrifugée, s’étire, se disperse en brefs sketches brefs, joués avec talent mais qui s’autodétruisent au fur et à mesure de la représentation dans cet émiettement. «L’histoire que raconte Hanokh Levin, c’est d’abord celle d’une communauté qui rapetisse », dit Krzysztof Warlikovski. Le problème, pour nous Français : il n’y a pas de communauté. Seulement des petits bouts de familles ou de fonctions identifiables : la mère qui ne veut pas aller en maison de retraite, la prostituée, une autre mère, récurrente et son fils… Si : on voit bien un peu de communauté, au lointain, derrière les vitres, à l’occasion d’enterrements de plus en plus rapprochés. Mais on est étonné, au salut final, du nombre de comédiens sur scène (une vingtaine), qu’on n’a jamais vu que par trois ou quatre,  ou en silhouettes au lointain.

Ce spectacle, pour autant que l’on puisse en juger, est plus polonais qu’européen. Warlikovski ne s’en va pas: «Faire ce spectacle, pour moi qui travaille beaucoup à l’étranger, c’est justement un retour à la Pologne: en être, être parmi les autres, avec eux dans cette atmosphère crépusculaire qui s’étend.» Ces propos du petit livret donné au public expliquent peut-être le malentendu. Nous ne pouvons pas entendre. Ni le son de la langue (sauf au début), couvert par une couche ininterrompue de diverses musiques ni le sens. Et n’ayant pas accès à la singularité polonaise, nous n’accédons pas non plus à l’universel, les comportements et images se réduisant alors pour nous à leurs stéréotypes. Bref, la rencontre n’a pas eu lieu.

Christine Friedel

Nous avons assisté à la même première représentation que notre amie Christine qui a tout et bien dit à propos de ce spectacle que vous ne verrez sans doute pas, puisqu’il se joue seulement quatre jours! On se demande pourquoi… Des raisons d’y aller voir? Une interprétation d’une haute qualité où chaque acteur, chacun très humble est impeccable et c’est une grande leçon de théâtre pour nous Français, souvent habitués à un jeu… quelque peu approximatif. Une scénographie tout aussi remarquable… et de très belles images dans un ballet incessant d’allées et venues dont on peine à voir la nécessité.

 Et rien à faire, cela ne fonctionne pas et on n’arrive pas à accrocher à cette adaptation ratée du texte original d’Hanokh Levin où le metteur en scène veut aussi parler du climat socio-politique de la Pologne d’aujourd’hui qui vit selon lui « un drôle de moment ». La faute à qui? A Krzysztof Warlikovski lui-même qui a kidnappé le texte à son seul profit et l’a truffé d’images et de citations d’autres auteurs… A part quelques instants, on ne retrouve jamais ici l’humour du grand dramaturge israélien. Et impossible de s’intéresser à ces semblants de personnages qui  défilent sans cesse devant nous sur cet immense plateau. 

Tout se passe en fait comme si le metteur en scène (dit, dans le programme, «d’origine polonaise», alors que le spectacle a été créé en Pologne et que les acteurs sont tous polonais : comprenne qui pourra!) avait voulu se faire plaisir en exorcisant égoïstement ses fantasmes pendant plusieurs heures sans beaucoup tenir compte de l’intérêt du projet. Produire des images, même très raffinées, même avec d’excellents acteurs, ne suffit pas surtout quand on a vite l’impression que Krzysztof Warlikovski se fait plaisir et étire les choses jusqu’à plus soif. Tadeusz Kantor, son immense compatriote qui l’a visiblement influencé, nous l’avait souvent dit : il ne voyait pas l’intérêt de prolonger les choses et ses pièces, d’une redoutable efficacité, dépassaient rarement un peu plus d’une heure. Mais ici, après quelques minutes, on s’ennuie…  Surtout dans une interminable première partie; la seconde est plus rythmée et une succession d’obsèques dans une veine surréaliste pas loin de René Magritte, avec à la fin des dates anticipées de décès, genre : 2027… est de toute beauté. Là enfin, on retrouve toute la sensibilité de Krzysztof Warlikovski.

Oui, mais voilà, c’est trop tard et cela ne suffit pas; le grand metteur en scène «d’origine polonaise» n’a pas ici retrouvé le rythme, l’intelligence et la sensibilité fabuleuse des Français, sa longue mais remarquable adaptation d’A la recherche du temps perdu de  Marcel Proust reprise il y a quelques années. Krzysztof Warlikovski qui semblait nerveux ce soir de première, a bien dû voir que la salle s’est vidée après l’entracte et qu’à la fin, les applaudissements étaient juste polis. Il devrait maintenant se poser quelques questions sur cet ovni. Bref, on oubliera vite ce spectacle très décevant et cela, malgré encore une fois, une distribution exceptionnelle. Dommage: c’est la seule œuvre théâtrale de cette saison à Chaillot !

Philippe du Vignal

Le spectacle s’est joué du 13 au 16 novembre à Chaillot-Théâtre de la danse, 1 place du Trocadéro, Paris (XVI ème).

Folia, chorégraphie de Mourad Merzouki

 

FOLIA 6 Julie Cherki

© julie Cherki

Folia chorégraphie de Mourad Merzouki

Le chorégraphe, fidèle au hip-hop qu’il découvrit dans années 1980, à la M.J.C. de Saint-Priest,  en banlieue lyonnaise, avec son ami Kader Attou, qu’il a retrouvé dernièrement pour Danser Casa *(voir Le Théâtre du blog), fait dialoguer cette danse d’aujourd’hui avec des musiques d’un autre temps. Ce nouveau spectacle est né de la rencontre avec Franck-Emmanuel Comte, chef de file du Concert de l’Hostel-Dieu, orchestre spécialisé dans le répertoire du XVIII ème siècle, avec lequel il avait réalisé 7 steps, en 2014, à partir de tarentelles. Dans ces danses traditionnelles du sud de l’Italie, il retrouve des aspects du hip-hop «dans ces corps qui se meuvent jusqu’à l’épuisement». Et, pour Franck-Emmanuel Comte, il y a une parenté entre «la basse obstinée de la tarentelle et les “loops“ du hip-hop».

Pour construire Folia, le chef d’orchestre a proposé des airs puisant à la fois dans le répertoire savant et les danses populaires. Une fois, les choix établis, «On prend une tarentelle, on échantillonne des partitions baroques pour les réutiliser en boucle, on ajoute des musiques électroniques, on fusionne le tout et on danse.» La folia,  (follia en italien) ou folies d’Espagne, est apparue au XVl ème siècle au Portugal. Son thème, à deux fois huit temps, très répétitif à l’instar des standards actuels, se prête à des variations instrumentales débridées et a séduit plus d’un compositeur: Lully, Sergueï Rachmaninov, Archangelo Corelli, Vangélis Papathanassiou…

 Dans folia, Mourad Merzouki, lui, entend folie, celle des hommes entre eux et vis-à-vis de la planète:  «Ce n’est pas un spectacle écolo, dit-il, mais je veux montrer cette humanité fragile face au monde qui l’entoure.» Sur le plateau, une immense sphère, luminaire géant, d’où émergent danseurs et musiciens, entrant en piste pour une heure. L’orchestre, avec ses instruments baroques, apparaît et disparaît au gré des éclairages et des mouvements de gros ballons : une récréation ludique pour les danseurs, jusqu’à ce que l’un des ballons représentant la terre, éclate. La troupe se réfugie sur une île ronde, sorte de radeau gonflable, auquel une danseuse s’agrippe désespérément.
 Mais les interprètes continuent à sauter, virevolter, tourner… Les  mouvements s’accélèrent, parfois proches de la transe. Le classique flirte avec le hip-hop dans un beau trio : deux violons interprètent Sento in seno d’Antonio Vivaldi, chanté par la soprano Heather Newhouse dont la présence sculpturale et la voix chaude transmettent leur énergie tout au long de la pièce.

Les musiciens se mêlent progressivement aux danseurs. Raides dans leurs costumes rouges d’époque conçus par Pascale Robin  parmi les danseurs en tenue fluide et claire signée Nadine Chabanier. Benjamin Lebreton  a imaginé un espace en mouvement. Sous les lumières d’Yoann Tivoli, dans une circularité permanente les danseurs glissent harmonieusement et évoluent sur pointes ou s’arrachent vigoureusement du sol avec des pirouettes et saltos acrobatiques. Depuis ses débuts, Mourad Merzouki se plait à marier des mondes et des genres a priori opposés, depuis Récital en 1998, où six danseurs de hip-hop se frottaient aux sonorités du violon et du “talk box“, jusqu’à Boxe Boxe (2010), où il assimilait la danse au combat, sur une musique jouée en direct par le Quatuor Debussy,un ensemble lyonnais de cordes… Avec cette même volonté de «créer des dialogues entre ces mondes et ces techniques», Folia, avec ses dix-huit musiciens et danseurs tient ses promesses. Présentée au festival de Fourvière 2018, cette pièce accueillie alors avec enthousiasme, vient rencontrer le public parisien pendant un mois et demi. Les premières représentations ont reçu des applaudissement chaleureux, largement mérités. Une belle sortie à prévoir en cette fin d’année pluvieuse.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 31 décembre, 13e Art, 30 place d’Italie, Paris (XIII ème) T. : 01 53 31 13 13 

 Les 5, 6, 7 et 8 juillet, Opéra Berlioz/Le Corum, 40 ème Festival Montpellier-Danse.

 Un DVD de la bande-son du spectacle est édité par Le Concert de l’Hostel Dieu. Disponible en téléchargement et dans les magasins :https://festival1001notes.com/collection/projet/folia  

* Danser Casa tourne toujours  : 17-22 novembre 2019 Maison des Arts et de la Culture, Créteil; 29 novembre Théâtre Brétigny, Brétigny sur Orge ;  5 décembre Espace MAGH, Bruxelles – Belgique ; 6-11 décembre Les Gémeaux, Sceaux ; 19-21  janvier T.D.G, Grasse ; 27-29  février Amphithéatre Opéra Bastille, Paris

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Franc-Jeu, Tirage de tarots en public, textes, silhouettes et jeu de Julie Linquette

Franc-Jeu, Tirage de tarots en public, textes, silhouettes et jeu de Julie Linquette, regard extérieur de Bernard Sultan

E8593923-1E2F-46A9-A4C1-2EEFB86C85D8Ce tirage de tarots en public commence avec une distribution de cartes, chaque spectateur en recevant une au hasard parmi les vingt-deux arcanes majeures des Tarots de Marseille. Cette performance fait suite à  Cartes sur tables : Julie Linquette a rencontré depuis 2014 dans sa caravane, l’un après l’autre, plus de 4.000 spectateurs pour des tirages de cartes en tête à tête. Elle présente ici son jeu de Tarots original: soit vingt-deux silhouettes de théâtre d’ombre, mises en lumière et commentées pour révéler de possibles liens et connivences entre les différents personnages des cartes et donc entre les spectateurs. Avec des éléments d’histoire, références artistiques, philosophiques et des exemples concrets « témoignant, dit-elle, de la pertinence toujours actuelle des Tarots. Chacun peut, à partir de la carte qu’il a en main, se situer dans le grand chemin qui mène du Fou (carte n°0) au Monde (carte n°21), construire du sens pour soi, interagir avec les autres, et ainsi s’approprier la grande histoire universelle que raconte, carte après carte, ce jeu façonné par des générations d’êtres humains. « 

Malgré la finesse des personnages projetés sur grand écran et une belle magie plastique, la présentation de la manipulatrice est assez monotone et manque de théâtralité. Notre ignorance des règles du jeu de Tarots en est sans doute aussi la cause mais cette performance ne nous a pas passionné… La compagnie du Bateau des Fous est installée à Charleville-Mézières et cette présentation avait déjà été faite en janvier au bénéfice des bénéficiaires des Restos du Cœur, puis un peu partout en France, notamment auprès de publics scolaires.

Edith Rappoport

Spectacle vu le 7 novembre au Théâtre aux mains nues,  43 rue du Clos  Paris (XX ème). T.: 01 43 72 19 79.

Stellaire de et par Romain Germond et Jean-Baptiste Maillet

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Stellaire de et par Romain Germond et Jean-Baptiste Maillet

Artistes associés au Théâtre de la Ville, ces auteurs y ont travaillé en résidence pour ce nouveau spectacle. Ce n’est pas un film, ni une pièce avec des comédiens. L’un est musicien avec une partition, une bande enregistrée avec des sons très sophistiqués, voire une manipulation d’objets dans une cuve d’eau  pour des bruitages en direct. Pas neuf mais cela marche à tous les coups. L’autre manipule à vue, parfois avec l’aide du premier, de petits objets ou éléments sur une surface vitrée qui sont projetés sur grand écran et ils nous parlent de la naissance de l’univers  mais aussi de sa fin avec la disparition du soleil… Le début, avec un récit remarquablement dit par  Saadia Bentaïeb et des millions d’étoiles finement représentées par des jets de poudre sur la vitre,  fonctionne bien mais ensuite les choses se gâtent et le spectacle part dans tous les sens… Avec notamment une histoire d’amour de jeunes gens dessinés que l’on retrouvera à la fin, toujours en dessin, mais âgés et assis sur un banc. Le jeune public se met à hurler quand ils s’embrassent gentiment. La virtuosité technique est indéniable mais on s’ennuie vite et on se dit comme  soi-disant Kafka  que l’éternité -c’est à dire une heure et quelque- c’est  long surtout sur la fin… Vos enfants ou vos petits-enfants méritent mieux que cela. Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué au Théâtre de la Ville-Espace Cardin, avenue Gabriel , Paris (VIII ème) jusqu’au 9 novembre. T. : 01 42 74 22 77. Ensuite à Genève, Tours, Aubusson, Cherbourg, Bourges, Gradignan, Boulazac, Angers, Douai, Marseille, Evry, Tarbes.

Presqu’égal à… de Jonas Hassen Khemiri, mise en scène de Laurent Vacher

Presqu’égal à… de Jonas Hassen Khemiri, traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy, mise en scène de Laurent Vacher

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Au départ, la pièce devait faire partie d’un projet plus large sur Mary Shelley, raconte Jonas Hassen Khemiri à la critique suédoise Margareta Sörenson. Un texte de théâtre inspiré de Frankenstein avec une réflexion sur le pouvoir, et sur ce qu’il arrive quand on crée un système et qu’on en perd le contrôle. Et il a évolué vers une pièce sur l’économie contemporaine, laissant les monstres de côté, quoique….   Ecrire sur le capitalisme ne consiste pas seulement à égrainer ses inconvénients -ce qui serait plutôt facile- mais à prendre en considération la puissance universelle de l’argent . Presque égal à… est la critique plutôt amusée de nos sociétés occidentales, à travers l’observation des parcours sociaux de jeunes gens soumis à la violence. Analyse politique et expression poétique, le romancier et auteur de théâtre suédois, de père tunisien et de mère suédoise, tire profit des possibilités ludiques d’un plateau de théâtre, en donnant à voir nos contemporains.

Des histoires qui s’enchevêtrent et des scènes qui alternent : compagnon et compagne, fils et mère, collègues de travail et la présence récurrente d’un sans-abri concerné par les événements qui se glisse entre les personnages. Soit la vision d’une société en déclin : à la fois, désenchantée et sombre, tonique et ludique, ce qui autorise des modes d’adresse multiples entre dialogue et récit, entre interpellation du public invité à s’impliquer personnellement dans le jeu de tel ou tel personnage… Les portraits sociaux procèdent de nos temps instables, entre la loi rude des exigences économiques et la sauvegarde d’une paix sociale, avec  la défense des valeurs d’humanité mais aussi  toutes ses contradictions. Remise en cause du statut confortable parental et risque de descendre l’échelle sociale qui garantit un bien-être supposé : les désirs sont complexes et ambigus.

Mani, le personnage qui ouvre et clôt la représentation, que joue Quentin Baillot  avec engouement, conviction et fureur, est un économiste dont le travail de recherche consiste à pouvoir briser le capitalisme de l’intérieur : une belle utopie… Il amorce une conférence sur la carrière du fabricant de chocolat le plus renommé d’Europe, Caspar Van Houten qui, en 1828, à Amsterdam, invente une presse hydraulique, ce qui va révolutionner la fabrication de la poudre de cacao. Heureux et fortuné, il choisit étrangement de se retirer au sommet de sa carrière.

La conférence de l’enseignant s’immisce dans les histoires de chacun, données au spectateur en un miroir inversé du propre destin du magnat du chocolat, dépressif. Le discours politico-économique  est accusateur et subversif et il se mêle à la voix  intérieure du maître, pressentant qu’on va lui refuser le poste de professeur auquel il aspire. Un autre jeune, Andrej, diplômé en sciences éco et marketing, se bat pour obtenir un premier emploi qui sera forcément sous-qualifié.

Alexandre Pallu joue à merveille la lutte quotidienne de celui qui sait ce qu’il veut, dans le respect de ses convictions. Martina (vive et lumineuse Odja Llorca) est issue d’un milieu aisé, mais travaille dans un bureau de tabac, rêvant d’autogestion et de ferme bio. Freya (Marie-Aude Weiss) vient d’être licenciée,  et accompagne une collègue à l’hôpital renversée par une voiture, avec l’espoir insensé de récupérer  son emploi. Pierre Hiessler donne à  ce personnage du S.D.F.  qui possède  une force silencieuse mais qui est quotidiennement humilié, à la fois présent et absent aux autres, un peu simulateur et plus proche du monde qu’il n’y paraît.

Frédérique Loliée, elle, incarne, entre autres, l’Orateur  qui à l’entracte, interpelle le public, le bouscule et le provoque.

Ces personnages subissent la crise d’un modèle de société financière usée et à bout de souffle  et chacun s’affronte, le temps d’une compétition anonyme, régie par l’argent. Humour, plaisir du jeu et prise de parole politique : les acteurs grimpent et s’accrochent à des parois mobile et modulables imaginées par le scénographe Jean-Baptiste Bellon : une paroi d’escalade, un guichet de Pôle Emploi, un débit de tabac, un mur qui s’élève, un échafaudage… Décidément, chacun ne semble en faire qu’à sa tête, si décidé soit-il, à la recherche de repères et tuteurs sur la route incertaine de carrières… Une  quête difficile quand le protagoniste s’aperçoit que le sol n’existe tout simplement plus. Comment alors ne pas tomber, quand on est conscient du vide et qu’on a le vertige? Un spectacle plein de bruit, énergique et tonique, qui bouscule, dans la bonne humeur, les considérations politiques et socio-économiques désenchantées de notre  époque.

Véronique Hotte

Le spectacle a été joué à l’Espace Bernard-Marie Koltès (BMK) à Metz (Moselle), jusqu’au 14 novembre. Les 26 et 27 novembre, à Annemasse (Suisse).

La pièce est publiée aux Editions Théâtrales.

Les guêpes de l’été nous piquent encore en novembre d’Ivan Viripaev et L’Affaire de la rue de Lourcine d’Eugène Labiche, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia

Les guêpes de l’été nous piquent encore en novembre d’Ivan Viripaev et L’Affaire de la rue de Lourcine d’Eugène Labiche, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia

 

©Pascal Victor

©Pascal Victor

Double soirée annoncée dès le titre, le spectacle-concept de Frédéric Bélier-Garcia laisse augurer d’un curieux voyage spatio-temporel entre le XIX ème et le XXI ème siècle… Le public entend le pratiquer avec appétit car les deux auteurs sont du genre à secouer les organismes tièdes. L’insolence d’Ivan Viripaiev, à la langue d’autant plus violente qu’elle joue sur un registre apparemment quotidien, juxtaposée à celle d’Eugène Labiche, plus débridée mais pas moins inquiétante, offre une parfaite partition aux acteurs.

Le regard s’ouvre sur un plateau tout en profondeur, avec un décor signé Jacques Gabel à la sophistication surannée, qui pourrait être une salle de bal désaffectée dans un hôtel d’Europe de l’Est, années 70 (skaï, lustres, et gigantisme). Au fond, une petite estrade avec un piano et une batterie, silencieux pendant tout le spectacle. Il y a peut-être eu de la musique avant, comme dans ces hôtels… mais la seule que nous entendrons sera celle de personnages au bord de la crise de nerfs.

Ivan Viripaev, d’abord, organise une partition diabolique autour d’un possible secret qui rend fou le mari de Sarra : celui d’un lundi après-midi que le dénommé Marcus (le frère du mari) aurait passé chez sa femme, alors que son ami Donald, ici présent, affirme que Marcus était chez lui. Dans ce tourbillon d’affirmations et de contestations, Sarra mène le jeu, faisant du dénommé Marcus, absent, l’enjeu de toutes les manipulations.

Bientôt l’ami Donald, à bout d’arguments, reconnaît qu’il est très fatigué. « Fatigué des arbres, de ma fenêtre, des oiseaux, du petit déjeuner, des mots de mon chien ». Personnage délirant et pourtant obstiné dans son témoignage, Donald figure ici le citoyen abattu par l’inanité d’une vie sans objectif et qui se raccroche désespérément  à… A quoi, au fait ?  La question de l’ordre et du désordre transperce sans cesse leurs joutes. Qui ment ? Et pour quelle raison mentir ?  Sarra ne néglige aucun argument, convoquant foi, famille, Dieu, péché et pardon. Et ose : « Y a-t-il quelque chose de sacré ? ». Même si elle finit par avouer ce qu’elle voulait cacher, le mystère à la fin, s’épaissit : elle maintient que Marcus était bien chez elle, alors que Donald l’a bien vu chez lui ! On finit par se demander de quel chaos, le mensonge (de l’un ou de l’autre ?) est-il le symptôme ? Tous, à leur manière, prétendent regarder la situation en face, tout en donnant à chaque réplique un tour de vis supplémentaire vers l’irréel, le désaccordé et le loufoque. La réalité fuit de tous bords, l’absurde les assiège.

©Pascal Victor

©Pascal Victor

Un changement rapide du décor et nous voici dans un appartement bourgeois parisien. M. Lenglumé se réveille après une nuit d’excès entre amis et découvre un solide gaillard couché dans son alcôve, le dénommé Mistingue. Aucun des deux ne se souvient des activités de la nuit passée. Flotte un léger parfum d’homosexualité… Manque de chance, c’est jour de baptême, Madame Lenglumé tient à ce que tout se passe dans les règles. Pourtant, à la lecture du journal, un crime a été commis rue de Lourcine qui pourrait avoir pour protagonistes les deux hommes en question…Une course contre la montre s’empare alors d’eux : ils vont faire disparaître les éventuels objets qui les accableraient, voire les témoins potentiels eux-mêmes. Le désastre gagne tandis que Madame Lenglumé, son domestique et son cousin vaquent à leur fête de famille… Le désordre vient d’un journal qui date d’un an, d’où le quiproquo. La médiocrité de ces êtres épris de tranquillité, prêts à tout, même au meurtre, pour se dédouaner, fait apparaître ce que Frédéric Bélier-Garcia nomme « notre être désastreux ».

La continuité entre les deux univers, si dissemblables en apparence, nous fait considérer Labiche d’un autre point de vue : ce réveil amnésique d’une fête, ces personnages hystériques, pourraient être les ancêtres du trio désabusé d’Ivan Viripaev. Leur devise à tous pourrait être : tout plutôt que le réel. Confier l’interprétation des deux rôles féminins à Camille Chamoux relève d’une jolie intuition. Perfide, manipulatrice et grenouille de bénitier chez Ivan Viripaev, elle incarne une maîtresse de maison exaltée et rigide chez Eugène Labiche. Un siècle et demi a passé : la femme au théâtre est passée de gourde, à maîtresse du jeu. D’une pièce à l’autre, les personnages masculins sont joués par Jean-Charles Clichet,  Sébastien Roger, et avec pour le Labiche, Sébastien Eveno. Tous excellents.

Un spectacle composite, avec en toile de fond, l’angoisse du désordre, la hantise de voir apparaître sous le vernis du savoir-vivre et des bonnes manières, l’être chaotique qui habite chacun d’entre nous. Frédéric Bélier-Garcia laisse chaque spectateur s’emparer de ces deux trames, tisser des liens, apparier les situations à sa guise, avec un art délicat de la suggestion. Avec élégance et sans souci de moralité, il fait apparaître nos maladies émotionnelles. Un vrai plaisir de théâtre.

Marie-Agnès Sevestre

Jusqu’au 1er décembre, Théâtre de La Tempête, La Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, Vincennes ( Val-de-Marne). Métro: Château de Vincennes.

Le Cabaret des Locales par le Pudding Théâtre

20FA1909-1A77-4B78-A24F-57E009563FF9Le Cabaret des Locales par le Pudding Théâtre

8C0257A9-04E1-4FFC-ADBF-26FCF3A04ABFCette compagnie de théâtre de rue conventionnée par le conseil Régional de Franche-Comté, a en seize ans monté des performances théâtrales à l’échelle des villes, villages, ruelles et avenues. Mais toujours en privilégiant la rencontre avec le public, la prise en compte de l’environnement urbain et le détournements d’objets… Avec une réflexion sur des thèmes de société… Une démarche originale du Pudding Théâtre à qui la Communauté de Communes du Val-d’Amour (Jura) a attribué cinq mille euros pour des représentations dans quatre villages.  Ici dans la salle des fêtes de Souvans, nous sommes une centaine de spectateurs assis à des tables et neuf comédiens vont nous divertir pendant le repas : tartiflette-salade et tartelette aux fruits. Céline Chatelain et Samy Guet présentent la soirée, un recueil d’histoires saisies cette semaine dans ce village coupé en deux par une route nationale. Les acteurs sautent sur une plateforme pour présenter leur rapport à la rue : «Ceux qui connaissent le village, lèvent la main !  On restaure  la mémoire collective de notre village. Le contrôleur vient contrôler la salle pour la sécurité. On va traiter du remembrement ! »

Une princesse se sèche les cheveux, et même dans un cachot, veut épouser son troubadour. Nous assistons à un petit film,  puis à un match de ping-pong sans table. Les  convives sont invités à se relier entre eux par le fil d’une pelote qu’on déroule dans la salle. Le programme de ce cabaret mentionne dix-sept séquences entrecoupées par le repas, deux films et les chants d’une chorale. Une soirée tonique orchestrée par la famille Chatelain et les champions d’improvisation en Franche-Comté, à laquelle on ne s’ennuie jamais pendant trois heures et demi… Ce qui n’est pas si fréquent dans le spectacle contemporain!

Edith Rappoport

Spectacle vu à Souvans ( Jura) le  9 novembre.

Molly S. d’après Molly Sweeny de Brian Friel, mise en scène de Julie Brochen

Copyright : Franck Beloncle

Copyright : Franck Beloncle

 

Molly S. d’après Molly Sweeny de Brian Friel, traduction d’Alain Delahaye, mise en scène et adaptation de Julie Brochen

 Que perçoivent les « non-voyants », que nous ne voyons pas ?  Quelles sensations perdent-ils en recouvrant la vue ? Le cas Molly S.  renvoie à cette question.  « Apprendre à voir, ce n’est pas comme apprendre une nouvelle langue. C’est comme apprendre le langage pour la première fois . » Cette phrase de Denis Diderot résume l’approche de Brian Friel. Le dramaturge irlandais tisse un récit à trois voix, pour raconter la triste histoire d’une jeune aveugle, qui, poussée par son mari, se fait opérer. Opération techniquement réussie, mais le cerveau ne suit pas et Molly perd sa propre “vision“ du monde et sa raison de vivre.

 Julie Brochen, qui interprète le rôle titre, s’est entourée de deux chanteurs d’opéra et d’un pianiste pour retranscrire les monologues enchâssés de Brian Friel en une pièce chorale : « Le choix de reprendre et de développer toutes les occurrences musicales du texte original s’est imposé à nous », dit-elle. Elle privilégie ainsi l’ouïe pour nous renvoyer au monde sonore et tactile de l’héroïne dans la pénombre du plateau. Olivier Dumait (ténor) joue le docteur Rice, célèbre ophtamologue qui rumine son échec à Ballybeg, au cœur de l’Eire. Et Ronan Nédélec (bariton) Frank, son mari, aussi persuasif que le médecin est hésitant avant l’opération, exprime sa déconvenue avec autant de véhémence qu’il se berçait d’espoir. 

 Dans une lumière noire, qui renvoie à la «vision aveugle» de Molly, un décor de pub irlandais : verres et bouteilles, autour d’un piano droit… On s’attendrait à des chansons à boire mais Nicola Takov interprète des airs de Benjamin Britten, Thomas Moore ou Ralph Vaugham Williams sur les textes (en anglais) de William Shakespeare, John Fletcher ou Robert Louis Stevenson. Ces beaux lieds baroques ou romantiques donnent une tonalité particulière à chaque moment du récit. Molly se rappelle le jardin de son père et nous décrit les fleurs de son enfance, qu’elle reconnaît au toucher, à l’odeur ; le chuchotis d’un ruisseau imperceptible pour les autres… toutes sensations qu’elle a perdues après l’opération. La main de Frank, dont elle percevait l’ombre, elle ne la sent plus devant son visage… Mais à présent : «Le monde du toucher s’est retiré. »  La belle complainte de John Stevenson  Oft in the stilly Night (Souvent dans la nuit calme), interprétée dans les aigus par Olivier Dumait sur la musique de Thomas Moore, nous émeut et le nostalgique What shall I do to show how much I love her de Henri Purcell, sur un texte de Thomas Betterton, exprime le chagrin de Frank : (Comment faire pour lui montrer combien je l’aime) . 

Brian Friel s’est inspiré d’un article du fameux neurologue britannique Oliver Sacks : Voir ou ne pas voir, publié dans le New Yorker en 1993 où il évoquait le cas de Virgil, un homme de cinquante-cinq ans. Mais, avec le talent qu’on lui sait, le dramaturge, en féminisant le personnage, entre dans les interactions complexes de ses protagonistes et le monde sensible de Molly. L’adaptation de Julie Brochen nous plonge avec délicatesse dans cet univers en demi-teinte, où Molly, prise entre deux mondes, finit pas ne plus appartenir à aucun. Une expérience sonore et visuelle troublante pour le spectateur. 

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 30 novembre, Théâtre Déjazet, 41 boulevard du Temple Paris (III ème). T. 01 48 87 52 57

 

 

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