Macbeth philosophe, texte de William Shakespeare, traduction et adaptation et mise en scène d’Olivier Py

Festival d’Avignon

 

Macbeth philosophe d’après William Shakespeare, traduction et adaptation et mise en scène d’Olivier Py

 

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Le Festival d’Avignon développe un partenariat avec le Centre pénitentiaire Avignon-Le Pontet et depuis cinq ans un atelier de création dirigé par Olivier Py, avec Enzo Verdet. L’an dernier, avec Antigone, ils ont pu jouer hors les murs de la prison (voir Le Théâtre du Blog).
Sur cinq ans, une soixantaine de détenus en longue peine auront suivi cet atelier. Cette  fois, les participants ont choisi de retourner à Shakespeare et Olivier Py leur a écrit une adaptation sur mesure, en réduisant le texte à l’essentiel : « Dans Macbeth, dit-il, il y a beaucoup de scènes décoratives dont on se passe aisément pour entrer dans le cœur du drame, dans l’intériorité et la mystique du crime. » Il choisi une métrique rythmée, et privilégié le dodécasyllabe qui donne du nerf et de la rapidité à la langue. Sa traduction, d’une poésie rêche, regorge d’images concrètes, fidèles à l’original anglais, et dont s’emparent facilement les huit acteurs : «Mon action n’est pas sociale, elle est une recherche artistique, précise le metteur en scène. Avec ces acteurs, je tente une esthétique du jeu où la parole est vitale, où les sentiments sont exacerbés. Tout est joué à pleine voix. »

Pour le dramaturge : « Au théâtre les mots deviennent des actes » Christian, Mohamed, Mourad, Olivier, Philippe, Redwane, Samir et Youssef, pris dans la dynamique des mots – se lancent le texte d’un côté à l’autre de la salle dans un dispositif bi-frontral, avec un praticable au centre et un praticable de part et d’autre. Aucun temps mort: dès la prophétie des Sorcières, présentées comme des fantômes, les crimes se décident et se commettent : « Ce qui est fait est fait (…) Qu’est-il de plus puissant au monde que le destin. »

Pris dans l’engrenage, Macbeth semble ne plus s’appartenir, jouet d’un destin qui le pousse à tuer pour conquérir le pouvoir. Tout va très vite, mais au milieu de la machine infernale qu’il déclenche, il s’interroge. « Ce qui m’a frappé dans le texte original, dit Olivier Py, c’est à quel point Macbeth est philosophe et poète. » Il a voulu privilégier cet aspect de la pièce, comme son titre l’indique. Mais on a parfois du mal à suivre les péripéties du drame, tant Macbeth, se plait à commenter son sort:  «Le loup a remplacé le cri de nos horloges/La terre est immobile sourde à mon passage/ Et mon destin en marche laisse les pierres muettes. (…) La vie est un trésor que j’ai donné au Diable.»

 Dans la pièce, le temps est sorti de ses gonds, le monde se brouille : « Viens nuit aux yeux crevés/déchire le grand lien qui unit toute chose/les monstres de la nuit vont dévorer leur proie/ le mal conduit le mal rien ne peut l’arrêter. » Lady Macbeth devient ici un double du héros : son âme damnée, puis sa conscience démente dans la fameuse scène où elle lave ses mains sanglantes  : « Mes mains pleines de sang, elles me crèvent les yeux/L’océan ne peut laver ces mains tachées de sang/C’est le sang qui rougirait la mer. »

Les crimes de Macbeth ont bouleversé l’ordre naturel des choses : « Dans la nuit de la nuit il n’y a que le mal (…) C’est la fin de l’histoire et de l’humanité » Les victimes de Macbeth puis les rebelles conduits par Mac Duff paraissent dans cette adaptation, des faire-valoir, des spectres de sa peur. Ici point de forêt en marche non plus, mais des mots pour le dire. Et enfin, le triomphe de Malcolm, légitime héritier au trône, couronné par Mac Duff : «Voici un jour nouveau pour la liberté ! », s’exclame ce dernier. Ces mots résonnent de manière singulière, dits par ces hommes sortis pour quelques jours de leur cellule. «Le théâtre pour nous, c’est une façon d’occuper la détention, de s’évader par les mots », confie l’un d’eux, à l’issue de la représentation.

 On retiendra de ce spectacle la force de l’interprétation, qui donne toute sa mesure à la traduction imagée et à la mise en scène tonique d’Olivier Py. William Shakespeare, dramaturge inépuisable, parle encore à chacun d’entre nous et surtout quand il est porté par ces personnes privées de liberté. Ce Macbeth philosophe nous ouvre aussi les yeux sur la situation carcérale :  » Dans les prisons d’arrêt, la surpopulation a fini par rendre les conditions de détention inhumaines. Il y a quelque 70. 000 détenus en France et c’est le record de notre histoire », souligne le directeur du Festival. Pour certains d’entre eux, le théâtre est un moyen d’évasion.

 Mireille Davidovici

Spectacle joué à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, du 16 au 19 juillet.

 


Archives pour la catégorie critique

Off the Wall, mise en scène de Bruno Cadillon, Gilbert Epron, Emmanuel Faventines, Maëlle Koenig et Danielle Marty

Off the Wall (Au Pied du mur), mise en scène de Bruno Cadillon, Gilbert Epron, Emmanuel Faventines, Maëlle Koenig et Danielle Marty

 davLauréate de l’appel aux projets européens Créative Europe et donc partenaire de l’aventure Maurerspringer (voir Le Théâtre du Blog),  la compagnie du Hasard ira aussi jouer son spectacle cet été à Bielefeld (Allemagne) et Faenza (Italie).  La famille Martin vit une existence heureuse et bien réglée dans un pavillon, près de la frontière qui sépare Ici et Ailleurs. Mais le mur représentant cette frontière avance et se rapproche de plus en plus. D’abord au fond du jardin, puis au milieu de la maison, avec un douanier au début sympathique, à la fin… beaucoup moins. La famille Martin va devoir faire  avec… Martha, la mère, Vicky, la fille partent travailler pendant que  le père veille sur la maison. « Nul ne se doute que ce jour est leur dernier jour de bonheur ! »

Le père se recouche mais deux flics débarquent et lui proposent de l’argent qu’il accepte tout réjoui. Mais ils installent dans la maison des grilles et des barbelés, ainsi qu’un checkpoint…Les femmes reviennent, désagréablement surprises, mais le père leur montre l’argent que la mère va cacher. On entend des hurlements de chien inquiétants dans ce spectacle sans aucune parole articulée. Le père va se recoucher mais les flics reviennent et offrent à nouveau de l’argent qu’il accepte. Ils murent le lit de la fille qui ne peut plus aller dans la chambre des parents. A nouveau, hurlements de chiens et coups de fusil.

Les flics ont maintenant entièrement séparé les deux parties de la maison et accrochent sur la grille des portraits de la famille. Un soldat reste là avec son fusil, se couche dans le lit du père qui ne se lève pas, quand le réveil sonne. Toute la famille va frapper à la grille. Un soldat porte une malle, en sort des bouquets et un tableau qui représente des fusils croisés coiffés d’un chapeau. Il danse avec un couteau, installe un feu tricolore sur la grille et enlace le père. On met le couvert mais la fille l’enlève. Bagarre entre la fille et le soldat, et les femmes partent. Les soldats démolissent toute la maison. La fille armée d’une mitraillette leur tire dessus. Tout le monde est mort !

A la fois burlesque et terriblement inquiétant, ce spectacle sans paroles, bien interprété par les créateurs-metteurs en scène, préfigure ce qui pourrait bien survenir dans nos sociétés de surveillance où la plupart des rapports humains sont à l’abandon.

Edith Rappoport

Théâtre du Grand Orme, 1 bis rue de l’Orme, Feings (Loire), le 22 juillet.

 

Granma. Les Trombones de La Havane mise en scène de Stefan Kaegi

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Festival d’Avigon

Granma. Les Trombones de La Havane mise en scène de Stefan Kaegi, (en espagnol, surtitré en français et en anglais)

Membre fondateur de Rimini Protokoll, un collectif berlinois né en 2000, le metteur en scène suisse invente, avec des “non acteurs“ qu’il nomme « les experts du quotidien », un théâtre documentaire qui interroge le réel en interaction avec le public. Nous avions été impressionnés par la magnifique et sombre approche de la mort de son Nachlass (voir Le Théâtre du Blog). Ici, le sujet est plus vivant : la révolution cubaine vue par les petits-enfants de ceux qui l’ont faite. Milagro Álvarez-Leliebre, Daniel Cruces-Pérez, Christian Paneque-Moreda, Diana Sainz-Mena vivent à La Havane et nous racontent cette épopée à l’aune des récits de leurs parents et grands-parents, à l’aide de documents, vidéos et photos personnels. En contrepoint, des images d’actualité  sont projetées sur le mur du cloître des Carmes: prise d’otage du coureur automobile Fangio par les rebelles ; crise de la Baie des Cochons ou fuite des Cubains en Floride… « Cette collusion entre fiction et réel est importante pour moi qui viens du journalisme, précise Stefan Kaegi. Mon travail explore des situations particulières dans un dispositif fictionnel plus immédiat.» Pour ce projet, Rimini Protokoll a choisi quatre récits de jeunes gens, parmi soixante personnes auditionnées à La Havane.

Ces témoins actifs interviennent individuellement et leurs paroles croisées constituent une fresque contrastée, pleine de bonne humeur et d’humour. Ensemble, ils forment aussi un quartet musical qui ponctue le spectacle. Diana, trente ans, petite fille d’un célèbre chanteur cubain a enseigné le trombone à ses partenaires en suivant le modèle des micro-brigades : une personne transmet son savoir-faire aux autres. Ce qui, à Cuba, a permis aux gens de construire leurs immeubles collectifs. Le compositeur Ari Benjamin Meyers a conçu pour le spectacle une partition s’inspirant des airs militaires et patriotiques cubains. Dans cette ambiance festive, les protagonistes nous font part de leur vécu à partir les souvenirs de leurs parents et grands-parents, suivant la chronologie des événements : des prémices de la Révolution à aujourd’hui. Et ils concluent par leurs propres points de vue sur le présent et le futur de l’île…

Christian, vingt-quatre ans, présente son grand-père qui s’est illustré dans l’armée lors de l’invasion de la Baie des Cochons et des soulèvements anti-coloniaux en Angola. Convoqué dans une vidéo, l’ex-militaire nous donne son opinion, mitigée, mais reste fidèle à ses idéaux. Nous montrant les médailles de son aïeul, Christian estime la récompense bien mince… Daniel, trente-deux ans, a grandi avec son grand-père, Faustino Pérez, organisateur du transport d’un commando de révolutionnaires du Mexique à Cuba, à bord du navire Granma, puis Ministre de la récupération des biens. Proche du penseur José Martí, il a été déçu par les orientations prises par Fidel Castro et s’est éloigné de la politique. Milagro, vingt-cinq ans, diplômée en histoire, descend d’une famille d’esclaves jamaïcains et vit dans la maison de sa grand-mère qui tombe en ruines. La réplique du sol de leur appartement tapisse le plateau du théâtre. Malgré les difficultés que le pays a traversées, elle défend les acquis de la révolution cubaine, comme l’éducation gratuite qui lui a permis d’entrer à l’université.

Ce spectacle dynamique et intelligent, promis à une belle carrière, dresse un bilan nuancé de ces événements qui ont fortement interrogé la jeunesse mondiale dans les années soixante et soixante-dix et continuent à poser la question d’un possible socialisme, à l’heure où les gauches s’effondrent. «Dans Granma. Les Trombones de La Havane, ce sont autant la révolution cubaine que les espoirs qu’elle a nourris en Europe qui m’intéressent, dit le metteur en scène. » C’est pourquoi il montre des images de mai 1968 à Paris, de l’invasion des chars russes à Prague la même année, et de la chute du mur de Berlin en 1989. « Cette pièce, dit-il, regarde la façon dont les Cubains s’emparent aujourd’hui des idéaux d’une révolution vieille de soixante ans pour construire le monde de demain. Qu’avons-nous à en apprendre? C’est aux spectateurs de répondre! » Mais peut-on encore rêver ? se demande-t-on à l’issue de la représentation.

Mireille Davidovici

Spectacle joué au Cloître de Carmes, du 18 au 23 juillet, Avignon

Le 22 août,Theaterspektakel, Zurich (Suisse).
Le 13 septembre, Festival de La Bâtie, Genève (Suisse), le 21 septembre, Teatro Metastasio, Prato et le 29 septembre, Lugano InScena, Lugano (Italie).
Les 3 et 4 octobre, Maxim Gorki Theater, Berlin (Allemagne) ; les 9 et 10 octobre, Vitoria International Theatre Festival, Vitoria-Gasteiz ( Espagne).
Du 11 au 23 novembre, Münchner Kammerspiel, Munich (Allemagne); les 29 et 30 novembre, Hellerau, Dresde (Allemagne.
Du 4 au 8 décembre, Théâtre de la Commune, Auberviliers (Seine-Saint-Denis)/ Festival d’Automne de Paris ; du 19 au 21 décembre, Onassis Cultural Centre, Athènes (Grèce)  et les 27 et 28 décembre Maxim Gorki Theater, Berlin (Allemagne)

 

Outwitting the Devil, chorégraphie d’Akram Khan

Festival d’Avignon  

 Outwitting the Devil, chorégraphie d’Akram Khan

©Jean Couturier

©Jean Couturier

 Akram Khan, né à Londres il y a quarante cinq dans une famille bangladaise,  a été formé dès l’enfance au kathak, danse traditionnelle indienne et,  à treize ans, il joue dans le mythique Mahâbhârata de Peter Brook. Danseur et chorégraphe, il fonde sa compagnie en 2.000, et a collaboré avec Sidi Larbi Cherkaoui, Sylvie Guillem, Juliette Binoche, Anish Kapoor… Il est invité pour la première fois au festival d’Avignon, dans cette Cour d’Honneur, chargée d’histoire et peuplée de fantômes. Et qu’il n’avait connue auparavant qu’en spectateur… Au Théâtre Golovine à Avignon, J’habite une blessure sacrée pourrait être l’image prémonitoire de l’accident survenu au lendemain de la première d’Outwitting the Devil, (Tromper le diable) : un titre prémonitoire… Andrew Pan s’est en effet rompu le tendon d’Achille pendant une représentation. Le directeur des répétitions, Mavin Khoo, a repris le rôle en une nuit et une journée.

 En 1987, Antoine Vitez, avec Le Soulier de Satin de Paul Claudel, avait invité la Vierge. Aujourd’hui, c’est le Malin, «un diable  purement humain» selon le chorégraphe : «Il évoque l’avidité, les mauvais traitements que nous faisons subir à notre environnement, l’épuisement des ressources, la faim…» La scénographie de Tom Scutt, les lumières sépulcrales d’Aideen Malone et la musique de Vincenzo Lamagna: un déluge sonore de pluie et d’incendie, illustrent les désordres de la nature…  Au sol, gisent des fragments de bois calcinés des fenêtres de la Cour d’Honneur derrière lesquelles apparaissent des fumées.

 Inspirée de La Cène de Léonard de Vinci et de l’épopée de Gilgamesh, la pièce est un manifeste contre la destruction inéluctable de notre monde par l’homme. Dominique Petit, un danseur de soixante-quatre ans, énumère des noms d’animaux en voie de disparition : tigre, gazelle, orang-outang, etc. Lui et Sam Pratt ressemblent à des dieux grecs, mi-hommes, mi-démons mais tous les interprètes sont exceptionnels: Ching-Ying Chien et James Vu Anh Pham déploient une féroce animalité, l’Indienne Mythili Prakash a une présence plus rassurante et Mavin Khoo apporte toute sa fragilité. Ce spectacle d’une heure vingt, sous forme d’ultime rituel, rassemble spectateurs et artistes pour protester contre  la technologie envahissante et nous faire réfléchir sur notre destinée.  A voir absolument.           

 Jean Couturier.

Le spectacle a été présenté  dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, Avignon, jusqu’au 21 juillet

Théâtre de la Ville au 13 eme Art, Place d’Italie, Paris (XIII ème), du 10 au 20 septembre.

La Brèche de Naomi Wallace, traduction de Dominique Hollier, mise en scène de Tommy Milliot

 

Festival d’Avignon

La Brèche de Naomi Wallace, traduction de Dominique Hollier, mise en scène de Tommy Milliot

 Après Au Pont de Pope Lick, puis à la Comédie-Française, Une Puce (épargnez-la)  (voir Le Théâtre du Blog), on retrouve avec plaisir le monde et l’écriture tendue et réaliste de l’autrice américaine qui nous transporte en 1977 dans l’entresol d’une quelconque maison de banlieue.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Frayne et Hoke, lycéens, rendent visite à Jade (dix-sept ans), une jeune fille au caractère affirmé et à son frère, Acton, gringalet de quatorze ans, orphelins d’un père mort dans un accident de travail et qui entretiennent une relation fusionnelle avec leur mère. Les deux garçons, plus costauds qu’Acton, s’engagent à protéger leur camarade de classe, brillant à l’école mais victime de harcèlement. Pour cela les trois adolescents établissent un pacte qui se retournera contre la sœur et son petit frère, comme on l’apprend quatorze ans plus tard… Frayne, Hoke et Jade se revoient à l’occasion de l’incinération d’Acton qui s’est suicidé en se jetant d’un pont. Un jeu qu’il pratiquait souvent pour rire avec sa sœur, afin d’exorciser la mort du père tombé d’un échafaudage.

 La pièce qui se déroule sur deux époques, sera interprétée alternativement par quatre jeunes acteurs et trois autres plus matures. Avec des allers et retours temporels : le drame ainsi suspendu se révèle au fur et à mesure et on en voit mieux les tenants et aboutissants. On mesure aussi les  comportements d’adolescents irresponsables… Le titre anglais: The Mc Alpine Spillway ( Le Déversoir de Mc Alpine)  fait allusion au trop plein d’un barrage et renvoie au bouillonnement intérieur qui mènera Frayne et Hoke, bridés par une éducation bien pensante, à commettre l’irréparable. Naomi Wallace dénonce au passage un société inégalitaire, via la différence de classe entre Jade et Acton, et Hoke, le fils du patron d’une firme pharmaceutique … Ici, cette industrie en prend  pour son grade et ce qui explique peut-être pourquoi la pièce n’est pas été montée aux Etats-Unis à ce jour…

 Tommy Milliot, grâce à une bonne direction d’acteurs, a su donner à l’œuvre toute sa profondeur et a évité de glisser vers le psychologique. On retrouve le style minimaliste de son premier spectacle, Lotissement de Frédéric Vossier, prix du festival Impatience 2016. Pour aller à l’essence du texte et mettre en valeur les conflits, il a  imaginé une scénographie dépouillée : une dalle en béton figure le sous-sol de la maison, champ de bataille pour affrontements entre personnages. Faiblement éclairé par des rampes fluo, l’espace souvent obscur, permet de passer d’une époque à l’autre ou de les superposer, en faisant coexister les gens d’hier et ceux d’aujourd’hui.

 Les glissements temporels sont indiqués par l’alternance des acteurs, les chansons et le style des costumes. Ce «quelque part», une petite ville «possiblement du Kentucky» d’où est originaire Naomi Wallace, devient alors n’importe quelle cité de banlieue.  Dans ce drame où l’autrice ne prétend pas se faire l’étendard d’une cause, on peut lire bien des histoires qui défrayent la chronique des faits divers et l’affaire Weinstein est passée par là. Tommy Milliot, avec sa compagnie marseillaise Man Haast créée en 2014, souhaite mettre en scène des pièces d’auteurs vivants. Il a  raison: ils sont nombreux à porter un regard aigu sur le monde, comme Naomi Wallace dont il a su mettre en scène cette pièce avec subtilité. En janvier 2020, il réalisera Massacre de l’autrice catalane Llïusa Cunillé à la Comédie-Française.

 Mireille Davidovici

Le spectacle a  été joué du 17 au 23 juillet, au gymnase du lycée Mistral, boulevard Raspail, Avignon.

 

 

Festival de Mulhouse La Belle escorte,un rituel collectif de la Folie Kilomètre, en cours de création

Festival de Mulhouse

La Belle escorte, un rituel collectif de la Folie Kilomètre, en cours de création

AEFDC492-6905-47A0-B57F-BFDFC433DC0ABasé à Marseille, ce collectif de création en espace public fondé en 2011, regroupe une quinzaine d’artistes du spectacle, des arts plastiques et des aménageurs du territoire. Il se propose de faire dialoguer les espaces avec un regard sensible sur nos environnements et ses interventions en milieu urbain sont des expériences à vivre, plus que des représentations…

Armés de gonfalons, étendards, banderoles et d’un dragon, nous sommes plusieurs centaines à parcourir les rues de Mulhouse sur plusieurs kilomètres, pendant plus de trois heures. Curieusement, nous ne croisons personne, la ville semble déserte et bien peu de fenêtres s’ouvrent pour regarder notre  longue cohorte hérissée de pancartes. La  création visuelle est signée Formes Vives.

Quatre étapes à franchir : 1- « Affluez » 2- » Débordez pour réveiller le squelette endormi : vous participez à l’énergie déployée en tournant sur vous mêmes, profitez de ce nouveau paysage transformé en travelling à 360°. » 3- « Nous sommes dans l’œil du cyclone : appelés par l’espace scintillant, vous initiez le grand tourbillon qui emporte tout sur son passage. En faire le tour puis y rentrer, afin que cet espace se remplisse de la foule. » 4- « Nous sommes arrivés : « Habitez les horizons du paysage qui s’assemblent. Placez votre effigie à un emplacement correspondant à votre couleur de référence. »

Nous sommes arrivés devant un étrange Opus avec de nombreux stands où des artistes de rue Marion Bottaro, Marie-Yvonne Capdeville, Madeleine Carroyée, Létitia Delots, Guillaume Dufleid, Alice Faravel, Jérémie Garniaux, Claire Malvot, Arnaud Poupin, Julien Rodriguez et Elsa Vanzande, débitent leur boniment. Cette intervention de l’équipe de Mulhouse viendra se mêler à d’autres  l’an prochain lors d’un prochain festival.

Edith Rappoport

La Folie Kilomètre, 14 boulevard Guigues, 13015 Marseille. T. : 09 54 89 34 74

 

Trouble Fête/ Collection curieuse et choses inquiètes, une exposition de Macha Makeïeff

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

 

Trouble Fête/ Collection curieuse et choses inquiètes, une exposition de Macha Makeïeff

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

 En écho à son spectacle Alice versus Lewis, l’artiste réalise une plongée étonnante dans l’œuvre de Lewis Carroll, qu’elle met en résonance avec son propre imaginaire. Elle nous entraîne de l’autre côté du miroir, dans un monde enfantin, saturé d’animaux empaillés et de jouets défraîchis… L’univers de son frère Georges qui a rejoint le pays des merveilles d’Alice en se retirant hors du monde à sept ans et demi pour s’enfermer en lui-même…

  « C’est, dit Macha Makeïeff,  pour la petite Alice Liddell que Charles Dodgson, dit Lewis Carroll, invente Alice au pays des merveilles. Il y a des êtres qui portent en eux une petite fille, il était de ceux-là. Mon frère Georges aussi. J’ai imaginé Trouble Fête à partir du Journal de Lewis Carroll et des cahiers de Georges, de fragments de mon enfance, des souvenirs de rituels que nous partagions dans une maison trop grande. » 

 Un étrange bestiaire hante les couloirs et les salons de la Maison Jean Vilar, reflété dans des miroirs, au cœur d’un concert de sons distendus (la voix de l’artiste, des feulements, des pépiements …) Le moindre recoin est habité par un amoncellement de poupées désarticulées dans des vitrines ou par un bric-à-brac d’objets obsolètes, dénichés ça et là. Et les murs sont tapissés de déguisements de garçonnet. Une colonie d’oiseaux se perche, de toutes les espèces, de nuit, de jour, exotiques, de bon ou de mauvais augure. Des cages vides s’entassent sous le perchoir d’un perroquet ; une niche attend un chien assis qui n’entrera jamais, immobile pour l’éternité ;  un lion trône sans gêne sur un grand lit carré; une autruche hautaine jouxte un lapin blanc … Ces bêtes sauvages de tous poils et plumes, mortes mais comme animées d’une présence disparue, semblent s’adresser à nous : «J’ai dessiné un genre de fiction immobile. » (…)  «Quelque chose me hante à coup sûr, que je voudrais partager »,  dit Macha Makeieff.

 On y lit l’absence de ce frère, passé dans un autre royaume avec son monarque et ses sujets… La mort est ici déjouée, avec ces petits squelettes ornés de bijoux de pacotille et on pénètre par effraction dans une sorte de cérémonial magique. Dans ce jeu de piste, on retrouve de petites phrases de Lewis Carroll : «J’ai toujours pensé que les enfants étaient des monstres fabuleux, dit la Licorne à Alice. » «Les adultes sont des bêtes dangereuses. »Avec ce Trouble fête, Macha Makeieff propose un parcours initiatique, à la fois ludique et sensible, dont on ressort fasciné et inquiet. Au détour d’une pièce, on rencontre les collections d’objets d’Agnès Varda et l’on retrouve la voix d’éternelle petite fille amusée de la cinéaste…  La metteuse en scène nous dévoile ici ses talents d’artiste avec cette proposition poétique et touchante qu’on espère voir se renouveler ailleurs.

 Mireille Davidovici

  Maison Jean Vilar, rue de Mons, Avignon (Vaucluse), du 5 au 23 juillet de 11 h à 20 h.

 

Outside, mise en scène, scénographie et dramaturgie de Kirill Serebrennikov

©Jean Couturier

©Jean Couturier

 

Outside, mise en scène, scénographie et dramaturgie de Kirill Serebrennikov

 Tout le monde connaît le destin tourmenté de ce metteur en scène russe de cinquante ans, homosexuel, enfant chéri du théâtre moscovite. Reconnu pour ses créations au Théâtre du Bolchoï, il est aussi le directeur artistique iconoclaste et hors-cadre du Gogol Center à Moscou, un établissement d’État construit à son image. Dernièrement, il a monté Un héros de notre temps (voir Le Théâtre du Blog) et  Noureev. Son film Leto a été présenté l’année dernière avec succès à Cannes. Ce chouchou de la scène internationale a déjà été accueilli deux fois au festival d’Avignon, (voir Le Théâtre du Blog). Accusé de malversation financière, d’abord emprisonné puis assigné à résidence il est, depuis 28 avril, de nouveau libre de retravailler dans son théâtre mais n’a pas le droit de sortir de la ville ni de Russie.

 C’est une coproduction du festival d’Avignon, du Gogol Center et de l’organisme privé Mart Foundation.  À ce titre, elle ne fera pas partie du répertoire du Gogol Center. Kirill Serebrenikov a débuté avec sa troupe les répétitions à Moscou et les a poursuivies à Avignon, mais seulement par vidéos et messages audio. Ses artistes lui envoient une captation quotidienne de la représentation. La pièce fait revivre le jeune poète et photographe chinois Reng Hang, au destin brisé, connu pour ses nus réalisés en ville ou dans la nature.  Inquiété par la censure, il s’est suicidé quarante-huit heures avant de rencontrer Kirill Serebrennikov pour ce projet. Cette création très attendue renvoie aussi au manque de liberté dont souffre aujourd’hui le metteur en scène russe.

Chaque soir, une photo différente de l’artiste chinois est affichée au lointain. La pièce s’ouvre sur un dialogue entre Kirill qui se qualifie de fugitif, et son ombre (jouée par un acteur tout de noir vêtu). «Si tu es enfermé dans une caverne ou une cellule, dit-il, tu ne vois que le mur du fond, de la lueur extérieure, tu ne vois que ta propre ombre. »  On frappe à la porte : «Ouvre la porte, crétin, dit l’ombre. C’est le F.S.B. »  Entouré et scruté par plusieurs hommes et femmes en noir, il pense que l’ «on n’a jamais étudié mon corps d’aussi près. »Tout est dit clairement, d’emblée.

Puis le personnage Kirill va rencontrer le personnage Reng Hang. Durant le temps du spectacle, les photos du Chinois vont renaître, reproduites sur scène par des modèles vivants, nus. Selon Evgeny Kulagin, un des chorégraphes : «On n’a pas copié les photos, c’est notre inspiration, on avait le même langage, le langage du corps. » Kirill Serebrennikov nous transporte aussi dans  l’underground berlinois aux plaisirs interdits de: «A chaque fois que je fais une bêtise, je sens que la vie est meilleure. »

Théâtre, danse, chant se mêlent ici sur la musique d’Ilya Demutsky, jouée en direct. On ne retrouve pas le travail inventif du metteur en scène mais les conditions de création peuvent expliquer cela. Le spectacle révèle les angoisses et les douleurs du metteur en scène privé de liberté et sa frustration de n’avoir pas croisé le poète chinois : «L’oiseau peut-il voler et soudain mourir. » «Vos «posts» et vos «chats» sont aussitôt lus et classés dans des dossiers», dit-il. Il nous transmet, en une heure quarante-cinq, un message de liberté comme en témoigne, aux saluts, toute son équipe qui porte le T-shirt avec mention : Free Kirill.

Jean Couturier

L’Autre scène du Grand Avignon, Vedène (Vaucluse), jusqu’au 23 juillet à 15 h.  

Laterna Magica d’Ingmar Bergman, mise en scène de Dorian Rossel et Delphine Lanza

©Carole Parodi

©Carole Parodi

 

Festival d’Avignon

 Laterna Magica d’Ingmar Bergman, mise en scène de Dorian Rossel et Delphine Lanza

Avignon nous aura permis de découvrir le travail de ce metteur en scène genevois avec un spectacle pour enfants d’une grande finesse, L’Oiseau migrateur. Toute aussi délicate, cette pièce tirée de Laterna Magica du cinéaste suédois nous a séduits. « Ce spectacle est une réinvention pour le plateau, de la fausse autobiographie d’Ingmar Bergman, dit Dorian Rossel. Entre mémoires et exutoire, il se raconte.»

 Devant un écran fortement éclairé, évoquant une lanterne magique et qui se démultipliera en d’autres surfaces blanches, Fabien Coquil incarne le réalisateur et il évoque son enfance, ses frère et sœur, un père pasteur strict, une mère soumise à sa férule. Aucun extrait de l’œuvre du grand maître ne sera montré, comme on pourrait s’y attendre, mais ceux qui connaissent ses films les projettent de mémoire sur l’espace vide et immaculé, agrémenté à cour et à jardin par des feuillages et de grands lys.

 Les personnages dont il parle passent comme des fantômes derrière une mousseline tendue au milieu de la scène. Ils prennent parfois la parole mais l’essentiel du récit revient à cet acteur au physique d’éternel adolescent, en empathie réelle avec son texte. Formé à l’école de la Comédie de Saint-Etienne, il sait relayer une émotion sans pathos, entre humour et désenchantement.

Laterna magica est une confession hors de toute chronologie, les seules dates marquantes étant les deuils : mort de Mère, puis de Père, départ d’une amoureuse… Bergman revient à son enfance pour dire la sévérité de son éducation, la peur et la culpabilité inculquées par une religion obsédée par le péché. Il décrit la sécheresse affective et les sévices physiques infligés par celui qu’il ne nommait que Père :  «On vous enfermait, pour un temps plus ou moins long, dans une penderie bien particulière. J’étais complètement terrorisé. » (…) «Cette forme de punition ne m’effraya plus quand découvris une solution: cacher dans un coin, une lampe de poche. Lorsqu’on m’enfermait, je cherchais ma lampe dans sa cachette et je dirigeais son faisceau de lumière contre le mur en imaginant que j’étais au cinéma. » Son frère, lui, a fini paralysé et sa sœur s’est « effacée ». Sa mère a caché toute sa vie son chagrin, qu’elle avait couché dans un carnet secret découvert dans un coffre de la banque après son décès…

 Le cinéma et le théâtre ont sauvé le petit Ingmar… Ici, on explore en quoi cette créativité lui a permis de respirer, de s’échapper. «Je veux montrer dans ce spectacle, dit Dorian Rossel, les entrailles d’un homme dans toutes ses contradictions et sa complexité. » Il y parvient en une heure vingt. Et c’est magique. Laterna Magica, créé en avril au Théâtre Forum Meyrin en Suisse, est sans doute promis à un bel avenir.

Mireille Davidovici

11 Gilgamesh Belleville, 11 boulevard Raspail Avignon. T. :  04 90 89 82 63, jusqu’au 23 juillet à 10 heures 30.

 

Humiliés et Offensés d’après Fiodor Dostoïevski, adaptation et mise en scène d’Anne Barbot

Festival d’Avignon

 

Humiliés et Offensés d’après Fiodor Dostoïevski, traduction d’André Markowicz, adaptation et mise en scène d’Anne Barbot

PARCOURS 1 7416 - copie  C’est une mise en scène revue et corrigée, après celle que Philippe du Vignal avait vue cette saison à Fontena-sous-bois et qui ne l’avait pas vraiment convaincu (voir Le Théâtre du Blog). Cette adaptation théâtrale suit la trame de l’œuvre, en la déclinant en quatre Parcours. Deux seulement sont repris ici. C’est donc une autre réalisation.
 
Publié en 1861, le roman est la première œuvre marquante de l’écrivain russe. En partie autobiographique, il relate l’histoire d’Ivan Petrovitch (Vania), romancier solitaire et plein de promesses : il aime désespérément Natacha, laquelle aime Aliocha, fils du prince Valkovski. Mais le Prince, homme d’affaires sans scrupule veut marier son héritier à Katia qui représente une dot de trois millions.

 Dans le Parcours 1 intitulé Nous aurions pu être heureux pour toujours ensemble, Natacha quitte son fiancé Ivan et abandonne père et mère pour vivre avec Aliocha dont le père est en procès avec le sien. Mais Aliocha la délaisse sans explication et sans ressources.Mais Ivan la console et joue les médiateurs entre les amants. En insert, intervient en miroir le récit d’Elena, une orpheline dont la mère a elle aussi tout quitté et est morte dans la misère après avoir été dépouillée de son argent et abandonnée par son séducteur . Parcours 3 : Nous existeront tant que le monde existera rassemble Ivan et le prince, dans une longue confrontation, puis Aliocha, qui oppose ses idées utopistes à son père. Natacha devient l’objet d’enjeux qui la dépassent…

 Bouleversant la structure narrative, la pièce met en scène quatre personnages humiliés. Chaque Parcours est structuré autour de l’absence d’un personnage dont on a parlé longuement: Aliocha, personnage central pour Natacha n’apparaît qu’en fin de Parcours 3 Nous existerons tant que le monde existera. Son personnage est porteur de grandes idées humanistes annonçant l’aube des Révolutions futures.

Après un prologue un peu laborieux où les acteurs incarnant Natacha et Ivan accueillent le public et bavardent avec lui, le spectacle prend des allures de croisière et l’on s’attache aux personnages et à leur histoire. Cette nouvelle version scénique se focalise sur l’opposition entre les jeunes gens et leurs aspirations, face au monde des adultes bourrés de préjugés et obsédés par des valeurs anciennes, qui aux yeux de leurs enfants n’ont plus cours. La sincérité des uns se heurte à une société malade et racornie…La scénographie soignée et la musique bien dosée mettent en valeur cette lecture actuelle d’Humiliés et Offensés qui nous a convaincus; nous attendons la suite…

 Mireille Davidovici

Théâtre des Lucioles, 10 rue Remparts Saint-Lazare, à 13 h 45 jusqu’au 28 juillet (relâche le mardi). T. 04 90 14 05 51.

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