La Vie de Galilée de Bertolt Brecht, texte français d’Eloi Recoing, mise en scène de Claudia Stavisky

 

La Vie de Galilée de Bertolt Brecht, texte français d’Eloi Recoing, mise en scène de Claudia Stavisky.

 

Crédit photo : Simon Gosselin

Crédit photo : Simon Gosselin

En Italie, au début du XVII ème siècle, Galilée braque un télescope vers les astres, déplace la terre dans le paysage acquis, abolit le ciel et fait vaciller l’ordre de l’Eglise. L’Inquisition lui fait baisser les bras, abjurer ses théories, sans réussir à l’empêcher de continuer à travailler secrètement à l’écriture de son œuvre majeure, ses Discorsi.

 Inventeur de génie et professeur de mathématiques à Padoue, il réussit en 1610 à confirmer le système de Copernic au moyen de la lunette hollandaise. Heureux et plein d’espoir, il se rend à la cour de Florence pour transmettre ses théories : la lune et la terre n’ont pas de lumière propre mais sont éclairées par le soleil. Le fils de sa logeuse, Andrea Sarti, son élève, est subjugué par un tel talent. Mais les détracteurs du visionnaire le menacent de châtiments physiques, l’accusant d’ôter à l’homme un secours, un espoir, un rêve, une foi qui le fasse « tenir ». En 1616, l’Inquisition est consciente des implications subversives de ce regard neuf et oblige Galilée à se réfuter en 1633, l’emprisonne, puis le libère mais il reste  surveillé.

 Pour Claudia Stavisky,  La Vie de Galilée raconte le vertige d’un monde dont l’ordre se désagrège. Une vision révolutionnaire : l’homme tourne autour des choses, alors que la philosophie aristotélicienne, selon une conception médiévale, installe l’homme et Dieu au centre du monde, la terre étant soumise au ciel et à son Dieu. Mais pour l’homme du peuple, selon Brecht, l’histoire ne débute qu’au jour où il aura conquis sa liberté, une histoire qui ne fraye pas forcément avec l’élan héroïque.

C’est la pièce  représentative du théâtre épique, sans véritable progression dramatique, si ce n’est par  le déroulement de la vie même du savant mathématicien. Philippe Torreton  est convaincant, avec une présence ouverte à l’autre et proche du peuple, sans démagogie qui le situé d’emblée du côté de la vérité et du bien de l’être. Enseignant, il prend plaisir à expliquer le monde et à persuader ses amis et tout le monde du bien-fondé de ses propositions à la logique raisonnante imparable : « L’univers a perdu son centre. Il a suffi d’une nuit pour qu’il s’en découvre un nombre infini. Chacun de nous est devenu le centre, chacun et personne. »

 Pour Galilée, tout change, le monde et l’homme qui l’observe, découvrant l’espace et le doute, en se distançant du monde pour mieux le connaître et le comprendre, une démarche scientifique mature, propice au disciple Andrea Sarti,patiemment initié patiemment. Venise accueille les savants mais les rétribue mal, et Florence censure leurs écrits mais leur offre l’aisance. Entre ces deux options et leurs contraintes, le physicien choisit de travailler à la cour de Florence, la seule liberté étant celle de produire. Entouré de ses humbles compagnons de travail – verrier, fondeur, et de Madame Sarti qui l’encouragent de leur bon sens, jusqu’à sa rétractation finale. Si les astres investissent le ciel, où se trouve Dieu ? demande l’ami Sagredo. «En nous, ou nulle part » : le maître reste confiant en l’homme dont Dieu est la raison, une lumière qui aide à le sortir des ténèbres et une morale du moindre mal.

 Pour illustrer des propos à la fois humanistes et scientifiques de l’inventeur, la création vidéo de Michaël Dusautoy fait apparaître  au lointain la catastrophe écologique dont la planète est victime et a fortiori l’humanité qui l’habite, du fait de notre activité non raisonnée et irresponsable. La banquise se désagrège en morceaux de glace voués à une dérive incertaine, et la Terre des hommes va mal…

 Philippe Torreton est accompagné par des acteurs investis :  Benjamin Jungers dans le rôle d’Andrea adulte, Michel Hermon en méchant Inquisiteur, ou plus tranquille Curateur, Gabin Bastard, Frédéric Borie, Alexandre Carrière, Maxime Coggio, Guy-Pierre Couleau en artisan proche de Galilée, et Matthias Distefano.  Marie Torreton joue la fille du mathématicien et Nanou Garcia Madame Sarti. Elles donnent, face à l’ampleur masculine des personnages, toute la sensibilité attendue.

 Une Vie de Galilée pleine de chaleur, d’espérance et de croyance humanistes.

 Véronique Hotte

 La Scala Paris, 13 boulevard de Strasbourg, Paris (X ème), jusqu’au 9 octobre. T. : 01 40 03  44 30.

Le Liberté,-Scène nationale de Toulon (Var), les 17 et 18 octobre.

La Criée, Centre dramatique national de Marseille (Bouches-du-Rhône)
Équinoxe, Scène nationale de Châteauroux, les 11 et 12 novembre.

Célestins, Théâtre de Lyon du 15 novembre au 1er décembre.

Anthea/ Théâtre d’Antibes (Alpes-Maritimes) du 7 du 18 décembre.
La Comédie de Saint-Étienne, Centre dramatique national,
Maison de la Culture de Nevers ( Nièvre), du  8 au 10 janvier. 

Le Quai, Centre Dramatique National Angers-Pays de la Loire, du 23 au 25 janvier.

 


Archives pour la catégorie critique

Un festival à Villerville (suite et fin) Le Roi du silence, écriture, jeu, et mise en scène de Geoffrey Rouge-Carrassat

 Un festival à Villerville (suite et fin)

 Le Roi du silence, écriture, jeu, et mise en scène de Geoffrey Rouge-Carrassat

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© Victor TONELLI

Ce festival, créé en 2013 est unique en son genre et si nécessaire aujourd’hui dans la découverte des jeunes compagnies et artistes. Mais un autre raison toute aussi fondamentale dans l’esprit de son créateur anime cet événement. Il s’agit pour Alain Desnot, de revenir ici dans sa conception, au sens premier du mot « festival ». Signature esthétique et éthique de cette action culturelle et artistique, en faveur d’un théâtre libre mais exigeant, inventif, et de recherche. 

Ici point d’agitation commerciale et mondaine, d’effet  de mode mais une pratique de l’art théâtral où l’acteur et le texte, la gestuelle et le corps sont mis à l’honneur avec  grande simplicité de moyens. Donnant lieu pour les spectateurs et les comédiens, à un face à face avec une création en cours de réalisation ou à l’état brut, comme une « première sortie » du projet, pour la plupart encore en état de gestation !  Cet événement poétique et théâtral  de Villerville est à l’image d’un printemps d’oeuvres naissantes. Mais, et on peut le déplorer, cette manifestation généreuse et en devenir, sous le regard sensible et aiguisé de son fondateur, homme discret et audacieux, au parcours brillant au sein du théâtre public, a reçu peu d’aide des collectivités territoriales. Il est plus que regrettable, de constater ce manque de considération et d’intérêt de la part des politiques et institutions culturelles et de l’éducation nationale, pour un événement d’un apport riche dans le domaine sociale, artistique, éducatif et bien d’autres encore. Rappelons que ce festival  est pour un certain nombre de projets, un tremplin leur permettant ensuite d’être accueilli dans un lieu ou un théâtre. Et d’offrir au public, cette fois, l’étape finale : une mise en scène accomplie.  Pour certains, la participation à Villerville est une première. Pour d’autres, c’est un retour. À l’occasion de cette « Dernière » sous sa direction, Alain Desnot  a souhaité cette année présenter le festival sous forme de florilège, en invitant des artistes qui ont marqué les éditions précédentes et des nouveaux arrivants.

  Parmi eux, Geoffrey Rouge-Carrassat, avec deux spectacles : Dépôt de bilan, une première étape de sa prochaine création. Un jeune cadre plus que dynamique, est sous l’emprise obsessionnelle et destructrice de son travail. Addict !  Et Le Roi du silence, sa dernière création, en phase de travail l’an passé à Villerville. Cette pièce a remporté un grand succès à Avignon, cette année, au théâtre des Barriques. Lieu où était également programmé Conseil de classe, un autre de ses spectacles présenté  aussi lors de  la cinquième édition de Villerville et qui  avait déjà été très apprécié du public.

« L’écriture et la vie, comme au théâtre ! » Un duo qui constitue dès l’enfance, l’univers existentiel de Geoffrey Rouge-Carrassat.  A dix ans, il commence à écrire des histoires toujours liées à la vie de tous les jours avec ses rencontres, accidents, différences et bizarreries et qui viennent frapper son cœur et sa pensée pour voyager dans son imaginaire. Jeune homme, diplômé en autres du Conservatoire national Supérieur d’art dramatique de Paris, il se lance dans le théâtre. Aujourd’hui, , à vingt-deux ans,  Geoffrey Rouge-Carrassat a plus d’une corde à son arc. C’ est un artiste total.  Auteur, metteur en scène, acteur, et plasticien tant il a cette capacité esthétique pour donner grâce et émotion aux objets usuels. Ainsi, les éléments de la scénographie entrent littéralement en dialogue avec l’écriture du texte et sont actants. Que ce soit déjà dans Le Conseil de classe  ou comme cette année avec en ébauche, Dépôt de bilan ou le spectacle rodé, Roi du silence. Ici, pas de contrainte due à la forme du monologue, choisie pour l’écriture de ces trois pièces, toutes des seuls-en-scène. Mais un geste à la fois dramaturgique et plastique, lourd de sens imagé et symbolique, parfaitement maîtrisé. Sa dernière création, Le Roi du silence, répond à cette volonté esthétique de laisser surgir  sur scène, la théâtralité enfouie dans le texte, comme ici, où « au retour des obsèques de sa mère, un jeune homme pose l’urne funéraire sur la table, et fume une cigarette dans la salle à manger. Il écoute un moment le bruit des pas du voisin du dessus…Puis soudain, adresse la parole à cette urne. »

Dans sa mise en scène,  l’acteur s’empare de la gerbe de fleurs parfois avec fougue mais surtout de l’urne, comme si elle devenait le personnage à part entière de sa mère défunte,  personnage testamentaire par excellence. Et comme par magie, celle du théâtre, le secret se dévoile.  Le jeu du comédien, à la fois ange et héros antique ou érinye, ses mouvements qui passent d’une extrême légèreté à la plus cinglante violence, subjuguent le public… Fasciné à l’écoute et à la vue de cet aveu, du jeune homme à sa mère, réduite en cendres : « Alors j’ai fait un pacte avec moi-même/Je ne l’ai pas caché au fond d’un tiroir car tu y faisais aussi la poussière/ Je l’ai signé chaque jour dans la chambre de ma tête comme une prière/Aujourd’hui Je vais le rompre/Ce pacte de silence/En le signant une dernière fois/ À haute voix. » (…) « Je vais fermer les yeux /Et je jouirais sous mes paupières. »

Dans ce monologue, il n’est en fait question que d’amour.  C’est un hymne à l’amour, avec un petit et un grand A. Magnifique ! Le personnage s’adresse à sa mère, à cet amant fantasmé, sans plus aucune retenue, comme pour aller au bout de ce silence asphyxiant. Ce long monologue, au rythme dramatique constant et subtil, est en effet adressé à des absents, la mère du jeune homme mais aussi son voisin d’immeuble, un ami hélas. …

Il y a dans ce spectacle une présence indéniable du sacré. La table de la salle à manger se mue peu à peu en autel prêt à accueillir tous les sacrifices… pour rompre le silence et crier haut et fort la douleur de l’amour et le désir de l’autre. Cet autre à plusieurs visages et la langue théâtrale à la fois directe, sensuelle mais aussi métaphorique et baroque épouse l’agitation et la souffrance intérieure du jeune homme. La mise en scène inventive mais jamais ostentatoire, riche d’émotion et puissante fait exploser cette angoisse ravageuse du personnage. Peut-être parfois trop perfectionniste, Geoffrey Rouge-Carrassat est ce Roi du silence, bouleversant dans ce secret à dévoiler et reste indiscutablement un artiste à suivre… Chapeau bas à « Un Festival à Villerville », pour cette ultime édition sous la direction d’Alain Desnot. 

 

.Elisabeth Naud

Le Roi du silence a été présenté du 29 août au 1er septembre, au Garage à Villerville ( Calvados).

Du 4 au 22 février, Théâtre des Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, Paris (1 er).  T.: 01 42 36 00 50.

 

Le Gorille d’après Franz Kafka, texte et mise en scène d’Alejandro Jodorowsky

© Adrien Leouturier

© Adrien Leouturier

 

Le Gorille d’après Franz Kafka, texte et mise en scène d’Alejandro Jodorowsky

 «Éminents Académiciens, vous me faites l’honneur de me demander de fournir à l’Académie un rapport sur ma vie antérieure de singe. Telle que vous la formulez, je ne puis malheureusement déférer à votre invitation. Près de cinq années me séparent de l’état de singe, un temps peut-être court pour le calendrier, mais infiniment long quand on le traverse au galop  comme j’ai fait. » Ainsi débute Rapport pour une Académie ( Ein Bericht für eine Akademie) de Franz Kafka. Écrit en 1917, ce récit fait pendant à La Métamorphose (1915) et rejoint le bestiaire kafkaïen pour évoquer la condition humaine avec une drôlerie cynique.

 Alejandro Jodorowsky insuffle à la nouvelle, sa propre expérience de fils d’émigrants juifs russes; considéré tout jeune dans son Chili natal, comme différent, voire dangereux, il s’exila définitivement en France.  «L’effort de s’intégrer à un monde qui nous tolère mais nous méprise est terrible. Cette histoire me touchait de si près que je n’ai pu la confier qu’à mon fils Brontis : bien que français par sa mère, il est un éternel émigrant par son père… », avoue le dramaturge, metteur en scène de théâtre, mime et marionnettiste, romancier, scénariste de bandes dessinées et réalisateur de cinéma.

Brontis Jodorowsky a assuré la traduction en français depuis l’espagnol : «Soixante pour cent des mots appartiennent à Kafka, quarante pour cent à Alejandro. »  La pièce, créée en 2008, a fait le tour de l’hexagone et du monde  (plus de cinq cents représentations). L’acteur la reprend une décennie plus tard, à la demande de Benoît Lavigne, actuel directeur du Lucernaire qui, pour les cinquante ans du théâtre, souhaite en présenter les spectacles les plus emblématiques: « Le Gorille fut l’un de nos plus beaux et grands succès de ces dix dernières années.»

 Brontis Jodorowsky n’en est pas à sa première collaboration avec son père depuis El Topo (1970), La Montagne sacrée (1973) au cinéma, et, au théâtre, Opéra panique (2.000), et Un rêve sans fin (2.007). On l’a vu récemment comme acteur sur les écrans dans La Danza de la realidad  et  Poesia sin fin  (Voir Le Théâtre du blog).Formé à l’école du Polonais Ryszard Cieślak (1937-1990), figure centrale du Théâtre-Laboratoire de Jerzy Grotowski, ainsi qu’au Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, il a été dirigé avec une rigueur de métronome par son père Alejandro, élève du mime Marcel Marceau.

De prime abord, plus simiesque qu’humain, puis se redressant progressivement, le gorille nous conte ses premiers pas parmi notre espèce. Sa capture, son voyage en fond de cale et son séjour derrière les barreaux d’un parc zoologique. De bête de foire en singe savant, la parole aidant, il devient artiste de music-hall, puis dresseur et impresario. Fortune faite, reçu par l’Académie, aurait-t-il trouvé le chemin de la liberté dans la jungle des hommes ? Leur condition est-elle plus enviable que celle de singes ? « Plus j’apprends à parler, moins j’ai de choses à dire », ironise-t-il.

 La figure du singe traverse l’histoire de la littérature : d’Esope à Pierre Boulle (La Planète des singes, 1963) en passant par La Fontaine… Mais Kafka a su donner à sa fable une profondeur philosophique dénuée de pesanteur moraliste. Devant un aréopage de savants chenus et barbus (dont Charles Darwin !) ici en photos gigantesques derrière la tribune d’où il délivre son discours, Brontis Jodorowsky expose avec une puissance tragique et une fantaisie farcesque, le douloureux apprentissage, les coûteux renoncements et le terrible manque de liberté qu’il éprouve parmi nous.

Tantôt créature aux tics simiesques, tantôt bête caricaturant les travers humains :  ivrognerie, vantardise, cruauté… Drôle et émouvant, l’acteur qui a gagné en maturité, crée avec une gestuelle précise, un être hybride qui ne trouve place ni dans le monde qu’il a quitté et qu’il regrette, ni dans celui qu’il a adopté et qu’il juge sévèrement. Mais il lui faut aller de l’avant, il n’a pas le choix… Eternel exilé, tel Franz Kafka et bien d’autres, en tout temps.

 « Quand, dans les derniers jours de répétitions, nous avons créé la scène où le singe se révolte enfin, nous nous sommes pris dans les bras pour pleurer en pensant à nos ancêtres, cette longue lignée de tristes mais vaillants gorilles », avouait son père lors de la création. En une heure dix, l’univers de Kafka croise celui d’Alexandro Jodorowsky et de son fils,  sans avoir pris une ride. 

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 3 novembre, Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, Paris (VI ème) T. : 01 45 44 57 34.

 

Les Carnets d’Albert Camus, mise en scène de Stéphane Olivié Bisson et Bruno Putzulu

Les Carnets d’Albert Camus, adaptation de Stéphane Olivié Bisson, mise en scène de  Stéphane Olivié Bisson et Bruno Putzulu

Cette sorte de journal intime a été écrit pendant vingt quatre ans, soit entre mai 1935- il avait seulement vingt et un ans, jusqu’en décembre 1959- l’année de sa mort dans un accident de voiture près de Fontainebleau-le récent prix Nobel avait quarante neuf ans!  Ils furent ensuite publiés d’abord par sa femme puis par sa fille Catherine. C’est un des aspects pourtant passionnants mais assez mal connus de l’œuvre très riche d’Albert Camus.

«Après cette expérience extraordinairement marquante de ces quatre années de tournée, tant en France qu’à l’étranger, de la version primitive (…), celle de 1941 de notre Caligula, créé à Paris à L’Athénée-Louis Jouvet en 2010 (voir Le Théâtre du Blog) que j’ai mis en scène avec Bruno Putzulu dans le rôle-titre), j’ai décidé de poursuivre en solitaire mon chemin avec Albert Camus en visitant ses carnets : vingt-quatre années de la vie d’un écrivain et l’exacte moitié de sa vie d’homme consigné presque innocemment dans neuf cahiers bleus d’écolier. »

On y découvre un Albert Camus, souvent seul, curieux de tout et  qui parle avec émotion et tendresse : Tipasa en Algérie, la mort, sa famille… Il nous fait part aussi de ses angoisses et colères et on sent chez lui un homme qui croit profondément à la force et au pouvoir de l’écriture. Notamment sur le plan social : « Chaque fois que j’entends un discours politique ou que je lis ceux qui nous dirigent, je suis effrayé depuis des année de n’entendre rien qui rende un son humain. Ce sont toujours les mêmes mots qui disent les mêmes mensonges. Et que les hommes s’en accommodent, que la colère du peuple n’ait pas encore brisé les fantoches, j’y vois la preuve que les hommes n’accordent aucune importance à leur gouvernement et qu’ils jouent, vraiment oui, qu’ils jouent avec toute une partie de leur vie et de leurs intérêts soi-disant vitaux.”

 Il y a souvent dans le langage de ces Carnets, une force incroyable du langage mais voilà, même si ce solo est depuis longtemps rodé après quatre ans de tournée, la mise en scène comme la direction d’acteurs ne sont pas tout à fait au rendez-vous. On se demande ce que vient faire ici un beau tapis rectangulaire de gros gravier blanc et fortement éclairé qui encombre le centre du plateau, et côté cour, un écran où sont projetées, de temps à autre et de façon très illustrative, des photos en noir et blanc…

Stéphane Olivié Bisson est en constant déplacement et semble fuir le regard du public, très proche de lui. Malgré un bon début,  sans doute à cause de cette agitation permanente, les choses s’enlisent rapidement et on a du mal à ne pas décrocher pendant ces soixante-dix minutes. Carnets, journaux intimes, correspondances… ont beaucoup servi pour des solos mais avec des bonheurs variés… Ici, visiblement la direction de l’acteur souffre d’un manque évident : dans ce genre difficile, on ne se gère pas bien soi-même… Dommage et sans doute vaut-il mieux relire ces beaux Carnets…  

Philippe du Vignal

Jusqu’au 6 octobre, Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, Paris (VI ème). T. : 01 45 44 57 34.

 

J’admire l’aisance avec laquelle tu prends des décisions catastrophiques de Jean-Pierre Brouillaud, mise en scène d’Eric Verdin

J’admire l’aisance avec laquelle tu prends des décisions catastrophiques de Jean-Pierre Brouillaud, mise en scène d’Eric Verdin

22FF20B0-B09B-4DDE-9C7E-55BF2DA131B0Un couple en pleine crise. Le mari, un avocat (Renaud Danner), ne trouve plus de travail dans son secteur et dépose le bilan, puis dépose une candidature pour être éboueur. Il avoue avoir  quitté le privé pour entrer… dans le secteur public, à Oriane, son épouse (Mathilde Lebrequier) qui en est indignée.

 Il se dit «agent de propreté urbaine». Oriane est furieuse et une longue diatribe s’ensuit : « J’ai cinquante ans, je n’ai pas d’enfant, j’ai peur de nous ! » Elle finit par vider les poubelles sur le plateau envahi de papiers qu’ils balayent tous les deux. Enfin, bonne nouvelle, elle lui dit qu’elle est enceinte….

Les personnages de cette comédie sont bien de notre époque et parfaitement crédibles et l’auteur sait mettre en scène de façon comique un couple avec ses conflits habituels qui tournent à l’aigre, quand lui veut  imposer sa virilité et prendre le pouvoir sur elle…
Mais à la fin, chacun acceptera l’autre et ils auront la chance de pouvoir oublier le passé, leurs différences et leurs querelles, pour construire enfin un avenir ensemble et élever leur futur enfant.
Un duo insolite bien joué et mis en scène,  plein d’une belle vigueur.

Edith Rappoport

Le spectacle a été joué au Théâtre de la Reine Blanche, 2 bis Passage La Ruelle Paris (XVIII ème), du 27 au 31 août. T. : 01 40 05 06 96. 

 

Entretien avec Stéphane Hillel, metteur en scène et directeur du théâtre des Bouffes-Parisiens

 

Entretien avec Stéphane Hillel, metteur en scène et directeur du théâtre des Bouffes-Parisiens

 

Sept Ans de réflexion, une pièce qui a inspiré le célèbre film de Billy Wilder (1955) avec Marylin Monroe. Né cette année-là, Stéphane Hillel est de ceux qui, comme Sacha Guitry, Louis Jouvet, Pierre Fresnay, Marie Bell, Jean-Claude Brialy, Bernard Murat… sont passés du plateau, au fauteuil de directeur d’un théâtre privé. Stéphane Hillel a joué trente pièces, en a mis en scène une vingtaine et en connaît, depuis 2003, les plaisirs et les affres de la direction…

-Comment s’est effectué votre passage du métier de comédien à celui de metteur en scène, puis de directeur?

-J’ai eu de très belles expériences d’acteur comme, entre autres en 1984, avec Les Temps difficiles d’Edouard Bourdet, mis en scène par Pierre Dux, au Théâtre des Variétés, dirigé alors par Jean-Michel Rouzière. Gérard Caillaud me remarqua et m’engagea pour une longue tournée de 89 à 93, dans Les Palmes de monsieur Schutz de Jean-Noël Fenwick. Mais je ne m’amusais plus : quand on joue beaucoup et trop longtemps, on a envie de se régénérer…

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(C) jean Couturier

J’ai eu alors le désir d’avoir un lieu avec les outils nécessaires pour monter mes spectacles. Le Théâtre de Paris a entendu mon envie et en 2003, je suis devenu directeur artistique, puis directeur, un an après. Il appartenait alors  à Alain Duménil et en 2013, Jacques-Antoine Granjon , le directeur de vente-privées.com,  a racheté successivement le Théâtre de Paris, La Michodière, puis Les Bouffes-Parisiens dont je suis devenu avec Richard Caillat et Dominique Dumont, le co-directeur jusqu’en juin dernier.

-Qui a eu l’idée de monter ici Sept Ans de réflexion et quelles ont été les difficultés rencontrées pour créer cette pièce américaine ?

-Cinéfrance, les coproducteurs de La Garçonnière, mis en scène par José Paul, que j’avais programmé au Théâtre de Paris en 2017 avec Guillaume de Tonquédec dans le rôle principal, ont acheté les droits de Sept Ans de réflexion. D’où l’idée de monter la pièce de George Axelrod qui, en 1952 donc trois ans avant le film de Billy Wilder, avait eu un énorme succès à Broadway. L’histoire? Richard (Guillaume de Tonquédec) passe à l’acte, après avoir été séduit par sa voisine du dessus, (Alice Dufour), un rôle que jouait Marylin Monroe : ce qui n’est pas le cas dans le film, à cause de la censure de l’époque ! Mais, comme la pièce bascule en permanence, de la réalité aux fantasmes, il faut que les comédiens et donc le public l’admettent.

L’acteur français a, en général, besoin d’une explication psychologique  pour passer d’un état à un autre. Une particularité qui tient peut-être à l’influence de Descartes mais qui n’existe pas chez les comédiens anglo-saxons qui passent d’un état à un autre plus rapidement. Il nous faut à nous, plus de temps. C’est un beau pari. Nous avons commencé un premier travail avec toute l’équipe dont Gérald Sibleyras l’auteur de l’adaptation, pendant quinze jours en mai et depuis août, nous poursuivons les répétitions dans le décor années cinquante au Théâtre des Bouffes-Parisiens…

Jean Couturier

À partir du 17 septembre, Théâtre des Bouffes-Parisiens, 4 rue Monsigny, Paris  (II ème), T. 01.42.96.92.42/ 44.

 

Le Cours classique, d’Yves Ravey, mise en scène de Sandrine Lanno

Le Cours classique, d’Yves Ravey, adaptation de Joël Jouanneau et Sandrine Lanno, mise en scène de Sandrine Lanno

©Giovanni Cittadini Cesi

©Giovanni Cittadini Cesi

Mauvaise affaire : il semblerait que toute la classe ait éclaté de rire à la piscine, à l’apparition de monsieur Pipota, professeur d’anglais vêtu d’un maillot de bain à l’imprimé exotique et la tête couverte du bonnet obligatoire mais pas forcément nécessaire, sur sa calvitie. Mais deux élèves, une fois que l’enseignant eut bravement sauté à l’eau, lui auraient carrément appuyé sur la tête…

Chahut poussé trop loin ou tentative de meurtre ? L’enquête se déroule, non sans phrases ni détours, avec une savoureuse satire du monde de l’Education, nationale ou pas. Yves Ravey, qui a été professeur de lettres et d’arts plastiques, connaît bien son affaire et ne ménage personne, tout en restant dans une stricte vérité, parfaitement reconnaissable sous sa fausse candeur sans indulgence.

Comme dans tous ses romans, sous une apparence simple, rôde la question du mal. Qui est vraiment responsable, si l’on creuse bien ? Les gamins ? Les parents ? Monsieur Pipota ? La navigation n’est pas aisée entre toutes les hypothèses dont l’une n’efface pas l’autre. Un professeur, tout en prétendant s’intéresser à l’enquête, se réfugie assez vite dans le «pas de vagues». Le Préfet des études, lui, au contraire, se délecte des tenants et aboutissants, des sanctions prises à titre conservatoire et levées au même titre et des échanges avec la Principale ou le Directeur (hors champ).

On comprend la tentation de Joël Jouanneau et Sandrine Lanno de faire passer cette langue au théâtre : elle parle et agit, de façon destructrice, c’est vrai, en défaisant le réel au fur et à mesure qu’elle le construit. On comprend aussi qu’il y a là quelque chose à savourer pour les comédiens. Mais il manque ici la tension qui fait la brutalité de l’écriture « blanche » d’Yves Ravey.

Entendons-nous : ce n’est pas la brutalité du roman noir -bien qu’ici, on n’en soit jamais loin-, mais le ressenti d’un danger, de cassures. La mise en scène ne prend pas vraiment en compte ce qui lui aurait donné de la force et de l’étrangeté: ses propres «trous» dans le rythme ni les heurts entre la présence des comédiens et une bande-son aléatoire. Une mise en  scène ni vraiment illustrative ni assez puissante et autonome pour leur «faire pièce».

La scénographie de Camille Rosa, nette et presque pop avec ses couleurs franches, entre portes de salle de classe et bleu piscine, a le mérite de tout dire et tout de suite, et éliminer d’emblée l’anecdote pour permettre de se concentrer sur le discours sinueux des deux, disons, personnages, locuteurs ? Bref, on rit souvent, tout en restant frustré. Peut-être une question d’adresse au public, pas toujours affirmée dans toutes ses possibilités…

 Grégoire Oestermann a l’occasion de faire glisser Conrad Bligh d’un «cours d’acquisition des connaissances» à une rêverie personnelle, mais Philippe Duclos est amené à placer son Jean-François Saint-Exupéry (on retrouve la gourmandise d’Yves Ravey pour les noms de ses personnages) en porte-à-faux entre public et partenaire, avant de pouvoir déployer une magnifique embrouille finale. Tout le reste est littérature : écrire un roman, n’est-ce pas mener une enquête dont l’issue ne peut qu’être incertaine, se compliquant de page en page, avec ses sentiers perdus et ses impasses ? À lire, donc.

Christine Friedel

Théâtre du Rond Point, 1 avenue Franklin-Roosevelt, Paris (VIII ème), jusqu’au  29 septembre. T. 01 44 95 98 21.

Du 4 au 6 décembre, Comédie de Picardie, Amiens (Somme).

Le 25 janvier, Ferme du Buisson /Scène nationale de Marne-la-Vallée (Seine-et-Marne);
le 28 janvier,Théâtre de Chelles et le 31 janvier, La Passerelle à Pontault-Combault (Seine-et-Marne).

Le Cours classique, roman, est paru aux éditions de Minuit (1995).

L’œil et l’Oreille, d’après Federico Fellini et Nino Rota, mise en scène de Mathieu Bauer direction musicale de Sylvain Cartigny

 

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L’Oeil et l’Oreille d’après les œuvres de Federico Fellini et Nino Rota, mise en scène de Mathieu Bauer, direction musicale de Sylvain Cartigny


Pour Mathieu Bauer, théâtre, musique et cinéma ont toujours eu partie liée et guident ses mises en scène et sa programmation à la direction du Nouveau Théâtre de Montreuil. Il est l’homme de la situation, selon Bruno Boutleux, directeur général de l’ADAMI , pour orchestrer cette soirée unique qui, depuis quelques années, ouvre la saison théâtrale du Rond-Point.  Cette Société pour l’Administration des Droits des Artistes et Musiciens Interprètes créée en 1955, perçoit et répartit les droits de propriété intellectuelle des comédiens, danseurs, chanteurs, musiciens et chefs d’orchestre (environ 73. 000 artistes). Elle aide aussi des projets soit plus de 1.300 chaque année pour un montant de plus de dix-huit millions d’euros. Par des opérations ponctuelles, elle entend mettre en valeur les artistes émergeants, en organisant notamment Talents Adami Paroles d’acteurs (Voir Le Théâtre du blog). *  Ces manifestations publiques visent à  favoriser l’emploi des interprètes en musique, danse, théâtre et cinéma.  D’où cette carte blanche, donnée à un metteur en scène confirmé, pour réaliser un spectacle grand format mettant en valeur de jeunes professionnels.

Nino Rota (1911-1979) et Federico Fellini (1920-1993) étaient depuis longtemps dans le viseur de Mathieu Bauer qui avait déjà réuni des documents sur ce couple fétiche du cinéma qui travailla vingt-six ans ensemble, dans une admiration mutuelle. « La musique me rend mélancolique. « (…) « La musique me rend triste», disait le réalisateur avec sa rencontre- «coup de foudre » avec le compositeur.  Il le tient pour le plus grand de son temps, et l’apprécie pour sa légèreté, sa «miraculeuse présence-absence ».  Ce protégé d’Arturo Toscanini a signé et dirigé des opéras,  ballets et œuvres instrumentales mais aussi cent soixante-dix musiques de film! Avec lui, la bande-son est devenue un élément essentiel de l’univers fellinien, au même titre que l’image, jusqu’à la porter, comme dans Huit et demi.

Avec son vieux complice, Sylvain Cartigny, auteur des arrangements musicaux, Mathieu Bauer s’est attaché à retracer le parcours commun de ces artistes, en abordant par l’univers sonore, l’œuvre du grand cinéaste. Un narrateur (Stéphane Chivot) raconte les grandes étapes de cette filmographie impressionnante, depuis Le Cheik blanc (1952), début de leur collaboration jusqu’à Prova d’orchestra (1978), un an avant la mort de Nino Rota : « Disparu comme une fabuleuse onde sonore », regretta le réalisateur.

 Le visuel du spectacle nait des partitions, jouées à jardin par l’orchestre du Nouveau Théâtre de Montreuil avec dix-neuf interprètes et, à cour, par Mathieu Bauer à la batterie et Sylvain Cartigny, au piano. Au rythme de la musique, sur un écran en fond de scène, le graphiste Brecht Evens**, tapi dans l’ombre, lance à grands traits et petits pointillés, des dessins évocateurs, mi-naïfs, mi-abstraits. Une touche onirique, dans de légères volutes de vapeur qui flottent au-dessus du plateau…

L’orchestre, installé à une longue table garnie de victuailles, n’a rien à envier aux comédiens, tous excellents. Gianfranco Poddighe se grime en sosie de Marcello Mastroianni, l’acteur fétiche depuis la Dolce Vita ; puis devient un rocker convaincant, dans Svalutation (Dévaluation), tube d’Adriano Celentano illustrant la fièvre contestataire des années soixante-dix en Italie. Traduction : « De jour en jour l’essence coûte plus cher/ alors que la lire s’effondre /dévaluation, dévaluation ! »  A cette époque, Federico Fellini se disait contre la violence : « J’ai besoin d’ordre car je suis moi-même une transgression.»

A l’occasion, la table devient podium pour la mezzo-soprano Pauline Sikirdji, charismatique, dans La Dolce Vita (chantée à l’époque par Katyna Ranieri). La blonde Éléonore Auzou-Connes, elle aussi de la bande du Nouveau Théâtre de Montreuil, a la stature majestueuse d’une Anita Ekberg. Elle se déguise en exigeant et impitoyable maestro de Prova d’orchestra, dans un numéro bien réglé comme la plupart.

Réussies, les irruptions de Bonaventure Gacon clamant ad libitum : « Volio una dona ! » du haut d’un mât, à l’instar du vieux d’Amarcord perché sur un arbre. Ce clown imposant interrompt le spectacle au bout d’une heure et demi, en charriant une brouette brinquebalante, alors que le chaos a envahi la scène comme le terrorisme, en Italie, à la fin des années de plomb…

 Montée en cinq jours, cette soirée unique nous plonge avec justesse et émotion dans l’univers fellinien. Nostalgique, on se remémore la grande époque de Cinecitta et du septième art italien… On regrettera seulement que ce travail exceptionnel n’ait pas de suite. 

 Mireille Davidovici

 Le 3 septembre, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris 8ème) T. 01 44 95 98 21.

 *Talents Adami Paroles d’acteurs : Uneo uplusi eurstrage dies d’après Eschyle et Sophocle, mise en scène de Gwenaël Morin du 7 au 12 octobre, Atelier de Paris, 2 route du Champ de Manœuvre,  Cartoucherie de Vincennes. T. 01 41 74 17 07.

 ** Les livres de Brecht Evens, prix spécial du jury du Festival de la bande dessinée d’Angoulême 2019, sont édités par Actes Sud.

 

IRIS/A Space Opera, réalisation d’André Chemetoff et Armand Béraud, musique de Justice.

justice - Iris - copie

 

IRIS /A Space Opera, réalisation d’André Chemetoff et Armand Béraud, musique de Justice.

 «Bienvenue au ciné-concert», des mots qui nous ramènent à la naissance du cinéma et à l’âge d’or des films muets, quand les salles étaient équipées d’un proscenium ou d’une fosse d’orchestre et où se croisaient musique, film et parfois théâtre et magie. Mais cette séance est d’un genre spécial et inédit. Ici, pas de système 3D ou 4D avec images en relief et autres attractions sensitives et olfactives, comme dans les parcs d’attractions. Ici, minimaliste total. Iris, une performance créée spécialement pour les salles de cinéma, est une adaptation du monumental Woman Worldwide, inspiré de la tournée 2017/2018 du groupe électro français Justice, sous les lumières de Vincent Lérisson.

Et cette séance unique, à part deux avant-premières en mars et juin, aux Etats-Unis et en France, a été diffusée le même jour et à la même heure dans une centaine de salles, comme une invitation à une messe électro célébrée par les gourous de la french touche… Gaspard Augé et Xavier de Rosnay, accompagnés de leur croix symbolique ont été révélés en 2003 avec D.A.N.C.E. et We are your friends. Le duo Justice fait maintenant partie des grandes figures de la musique électro dans le monde, comme les Daft Punk. Moins médiatisée mais tout aussi talentueuse avec des compositions aux sources du rock, la musique de Justice  mêle disco, électro, heavy metal et house…

L’album Woman Worldwide sorti l’an passé , est issu de la tournée du même nom, est un chef-d’œuvre maniériste où Justice se réinvente constamment dans un remixe hybride et hallucinatoire de leur répertoire. Un monument de maestria musicale utilisant les thèmes connus des tubes du groupe pour mettre en avant des bizarreries et pépites méconnues, comme Pleasure, Newjack, Civilization ou Heavy Metal, DVNO, avant le climax en apothéose d’Audio Video Disco.

Cela commence par un interminable documentaire de trente minutes sur les coulisses du projet Iris avec tous les réalisateurs, techniciens du film qui donnent leur point de vue souvent  plombé d’autosatisfaction. Comme si on vous expliquait le film que vous allez voir de peur que vous ne compreniez pas très bien de quoi il s’agit… Malgré la lourdeur d’interviews consensuelles, il y a quand même quelques informations intéressantes.

Comment se démarquer de l’éternelle captation des concerts avec plans de la scène et du public et arriver à un résultat esthétique satisfaisant ? Justice s’est ici inspiré des Pink Floyd et de leur mythique concert à Pompéi (1972) filmé sans public. Occulter cet élément indispensable à la réussite d’un concert où l’énergie dégagée et le partage sont au cœur de l’expérience, était un pari ambitieux….

L’équipe de Justice a essayé d’atteindre « la précision des documentaires de la NASA, avec de très longs et lents plans ». Présenté comme un « vortex musical et visuel » par les deux musiciens, le film se veut « une immersion, une nouvelle manière d’explorer l’univers musical ». Arrive enfin le concert tant attendu ! Soit une heure d’un voyage spatial-musical fascinant : cet objet sonore et visuel non identifié se réfère aux films de science-fiction comme entre autres Star Wars, Alien, Blade Runner et 2001, l’Odyssée de l’espace.

Sur le plateau, un énorme vaisseau spatial à propulsion analogique dont le tableau de bord a été remplacé par des synthétiseurs et tables de mixage…. Une machine hybride pour découvrir d’autres constellations et conquérir la galaxie. Autour de la cabine de pilotage, une structure flottante composée de treize cadres mobiles indépendants avec chacun, quatre panneaux rotatifs à LED, miroirs et lumières chaudes aux combinaisons infinies.

Une vraie prouesse : Justice propose avec chaque morceau, des univers différents grâce à une structure en constante évolution, avec de nouveaux paysages visuels et… sans aucun recours à la technologie. Le film est ponctué de quelques séquences en images numériques qui se fondent parfaitement dans l’esthétique de cette installation. Des envolées lyriques et cosmiques très bien conçues.

Dans une séquence saisissante, la croix de Justice se détache d’une planète pour flotter dans l’espace, tel un symbole christique universel et mystique rappelant le monolithe kubrickien dans 2001. A un autre moment magnifique, on voit la Terre éclipser le soleil et former un iris ; cosmique et organique sont ici réunis et la rétine fusionne avec l’image, dans une sorte de boucle vertigineuse.  Fascinant : nous sommes emportés dans un tourbillon spatio-temporel….

Dans une très belle transition, un rayon de lumière se transforme en une étoile filante et va dessiner dans l’espace des constellations représentant les différents signes du Zodiaque, jusqu’à se focaliser sur celui de la balance, symbole de la Justice ! Le plus fascinant dans le film : une porosité constante entre Terre et espace, univers macro et micro, et infini. Ici, la musique va plus vite que l’image contemplative filmée au ralenti. Et de longs travellings ou plans-séquences laissent place à l’intensité musicale et à la pulsation lumineuse.

Une caméra en apesanteur et toujours en mouvement nous fait voyager dans l’espace de Justice avec des lumières imposantes réfléchies par un sol satiné. Et l’image ici se transforme en un kaléidoscope géant aux compositions à la symétrie parfaite. Mais pourquoi ne pas avoir filmé cette expérience sans les musiciens, alors que l’installation se suffit à elle-même ? C’est la grande intelligence du groupe Justice qui a imaginé ce théâtre d’ombres aux silhouettes presque inanimées, bougeant au ralenti…

Véritable expérience immersive et sensorielle, Iris est un ovni à la croisée de la musique, du cinéma, de la scénographie et de l’installation plastique. Avec ce coup de maître, Justice réalise un superbe écrin visuel pour accueillir une sélection de morceaux de son formidable dernier album. Fonctionnant comme un voyage hypnotique et contemplatif, les sons et images se fondent dans un maelstrom expérimental où l’émotion des spectateurs est au cœur du processus. Filmée sans public dans un entrepôt suréquipé d’une machinerie infernale pour nous mettre au centre d’un dispositif hallucinatoire, Iris est une étape importante dans la manière de concevoir la musique et la captation des concerts…

 

Sébastien Bazou

Cinéma Olympia, Dijon (Côte-d’Or), le 29 août.

 

 

Un festival à Villerville ( suite)

Un festival à Villerville ( suite)

Prologue. Le Gang (une histoire de considération), conception et mise en scène de Marie Clavaguera-Pratx.

 

©Victor Tonelli.

©Victor Tonelli.

Le chalet à Villerville  accueillait l’an passé Les Miraux qui avait reçu un notable succès. Une écriture collective qui retraçait avec suspense et poésie, l’histoire d’une famille d’agriculteurs et qui portait en elle, une dimension politique et sociale éloquente. (voir Le Théâtre du Blog). On y découvrait un jeune acteur hors-pair Renaud Triffault dans le personnage du frère. On le retrouve  cette fois dans un travail en vue de la future mise en scène en septembre 2020. Mais pour cette forme courte d’autres dates sont prévues cette annéé ( voir ci-dessous).

La pièce s’inspire en  du gang, dit des Postiches . Des braqueurs qui ont fait la une des médias dans les années 80 : leur but n’était pas, d’après Marie Clavaguera-Pratx, d’amasser plus d’argent qu’il n’en faut… Et pas ici, de bande de gangsters ou de bandit solitaire, aguerris. Mais plutôt un duo de bras cassés, aux noms hauts en couleur : Bichon et Sœur Sourire.

A peine installé, le public pendant quarante cinq minutes ne va pas les quitter des yeux… Dans la pénombre, on aperçoit une silhouette. Puis dit une voix off comme pour nous rassurer et nous mettre à l’aise : «Dans tout départ dans la vie, il y a quelqu’un pour vous aider ! (silence) Une banque! »Suit le jingle d’une pub pour la B.N.P. Humour et ironie ! A l’écoute de l’annonce, un homme s’avance à pas feutrés et tente avec peine, d’allumer la mèche d’un explosif pour faire sauter un coffre mais en vain ! Ce n’est pas faute d’avoir essayé à plusieurs reprises:  il n’est pas très adroit…

Dans le genre comique de répétition et de situation, cela fonctionne et le public rit beaucoup. «La boîte à sardines» : un coffre de banque dans le jargon des braqueurs, est ici le nœud de l’action mais elle reste close. Et quand le coffre est forcé, Bichon se retrouve soudain dans le noir et tente alors de réparer un faux contact d’un plafonnier. Mais une fois de plus, peine perdue ! Bichon de plus en plus désemparé réussit à enfin rétablir la lumière, puis se fait tant bien que mal un café, mange à la va-vite une boîte de sardines comme un pied nez à l’autre qui s’est refusée à lui.

Tout cela à une vitesse éclair… Il marmonne des paroles inaudibles et ne sait plus où donner de la tête ! Personnage clownesque, inefficace et stressé à la fois.  Avec une gestuelle  du cinéma muet, pour notre plus grand bonheur. Puis coup de théâtre, arrive par la fenêtre, un deuxième larron : sœur Sourire, interprété avec subtilité par Matthieu Beaufort.

 Une rencontre inattendue et embarrassante pour Bichon et une deuxième séquence de plus en plus intense et d’une grande qualité dramatique. Avec un jeu d’une extrême finesse, une écriture expressive et concise des diverses situations qui mettent en scène des êtres fragiles et en marge de la société, un face-à-face involontaire, une approche de l’autre si différent et de l’inconnu, dans un contexte particulier, violent parfois et risqué.

Tout cela orchestré avec comique, originalité et poésie, et une grande pertinence dans les choix musicaux comme entre autres, une chanson de Claude Nougaro. Renaud Triffault et Matthieu Beaufort illuminent cette mise en chantier qui s’avère prometteuse. Il y a là, sans aucun doute, un beau moment de théâtre au sens le plus noble du terme où un paysage dramatique hétéroclite s’ordonne petit à petit autour de la parole.

Les langues des personnages se délient en effet lentement au rythme des regards qui se croisent et Bichon trouve en Soeur Sourire, un allié à la vie à la mort : « Je vais te protéger et je vais mourir», lui déclare solennellement ce dernier, pourtant pratiquement muet depuis un bout de temps.  Désormais Bichon n’est plus seul pour venir à bout de cette  » boîte à sardines »,  coffre ou boîte noire de tous les mystères et de tous les rêves.

Il a d’ailleurs fait un rêve extraordinaire qu’il nous raconte si bien ! Pour l’anecdote, il a réellement eu lieu dans la vie du gang. Un moment de toute importance dans cette histoire revisitée! En effet, c’est aussi comme l’indique dans le titre Une histoire de considération à laquelle nous invite ce Prologue.  Le spectacle évoque la solitude, le collectif et le pouvoir de la langue, la création quand il se confrontent entre eux et la société. Comment parler une même langue tout en préservant la singularité de chacune ? Comment réaliser ensemble un projet aussi utopique, en réunissant des tempéraments si opposés ?  Et en se confrontant à la peur de l’autre et à ce qui est hors norme, différent ? Quel qu’en soit le domaine…  

Pour Marie Clavaguera-Pratx, la rencontre entre ces complices va permettre que  le rêve devienne réalité. La clé ? La parole, l’écoute, l’échange. Avec au début, l’élocution difficile, tâtonnante des  personnages, Ce  Prologue s’empare ici d’une parole dramatique d’avant le langage, d’avant le verbe : « pro logos ». Mais au fur et à mesure, les masques tombent. Apparaît alors l’envers du décor: les mots viennent plus spontanément, sont plus clairs et Sœur sourire ouvre enfin avec succès le coffre sur une musique digne du plus extraordinaire film de science-fiction. Une joie immense éclaire leurs visages émerveillés ! Le public est lui aussi aux anges ! Mais ce que découvrent éblouis Sœur Sourire et Bichon est loin de ce qu’il a pu imaginer !

Pour ce projet, la metteuse en scène est allée rencontrer en prison, un ancien braqueur.  Elle a pu ainsi expérimenter, en toute sensibilité et intelligence, comment entre elle et le prisonnier, sa solitude et la sienne en tant qu’artiste, une force mentale, une inspiration, pouvaient éventuellement naître. Pour trouver les moyens de ne plus être seul et de construire un projet, un chemin de vie, pour ne plus subir…

Le fruit de cette rencontre du braqueur?  Celui de deux solitudes qui se sont trouvées ! Et chacune avec son projet de réalisation. Pour le braqueur, celle d’un futur gang et pour Marie Clavaguera-Pratx,  un  travail de mise en scène et la constitution d’une équipe artistique. Une des plus belles découvertes de ce festival et on attend la suite de ce travail d’une grande qualité théâtrale. À la fois comique, émouvant et plein d’invention !

 Elisabeth Naud

 
Spectacle joué du  29 au 1er septembre à Villerville  (Calvados).

Les 10 et 11 octobre, Festival Fragment(s), Théâtre Mains d’Oeuvre, Saint-Ouen. Le 19 octobre, Festival des Vendanges d’octobre, Alyena.

Les 6 et 8 novembre, Festival Supernova, Théâtre Daniel Sorano,  au Théâtre du Pont Neuf, Toulouse.

Les 22 et 23 janvier. Espace TU-Nantes.

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