Festival d’Avignon: Les annonces récentes de coupes budgétaires (suite )

Festival d’Avignon 

Les annonces récentes de coupes budgétaires  (suite )

Portant sur les budgets des compagnies et structures de spectacle vivant au niveau national, ces annonces font peser une forte incertitude forte sur l’ensemble du secteur. Artistes, techniciens, techniciennes, directeurs et directrices de lieux et de festivals craignent pour l’avenir de leurs métiers et  les missions du service public de la Culture. Le soir du 12 juillet à la Cour d’honneur, les artistes ont interpellé le Président de la République et le festival d’Avignon, membre du Syndeac, a envoyé la lettre  ci-dessous à Emmanuel Macron, président de la République.

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Le festival d’Avignon, membre du Syndeac, est pleinement mobilisé pour demander un moratoire sur les baisses annoncées pour l’année 2026, et défendre la place de la Culture à hauteur de 1% du budget de l’Etat en 2027. Chaque été, depuis  quatre-vingt ans, il offre  un programme riche en créations en théâtre, danse, cirque… grâce à son association, avec de multiples partenaires de l’ensemble du pays, lieux subventionnés, labellisés, théâtres nationaux, compagnies…
Fragiliser cet écosystème national, c’est fragiliser les conditions dans lesquelles ces spectacles seront présentés au festival, et malgré la visibilité qui leur est offerte, et leur succès public, c’est aussi réduire leur capacité à être diffusés largement dans toute la France, faute de moyens suffisants des lieux pour les accueillir. L’Art et la Culture, composantes structurantes de la société, les festivals et lieux de spectacles créent de l’emploi, de l’activité économique, accroissent l’attractivité d’un territoire, ont une mission d’éducation et de cohésion sociale et leurs salles sont pleines.
Le festival d’Avignon est une agora: elle prône le dissensus et la complexité comme richesse de la pensée. Alors que de nombreux élues et élus, de futurs candidates et candidats aux élections présidentielles ,viennent prendre part aux débats et rencontres organisés, le festival réaffirme auprès d’eux sa conviction fondatrice : la Culture doit peser dans un projet de société fort, émancipateur et citoyen. « Culture partout, 1% obligatoire « du Syndeac (Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles)

Monsieur le Président,

Nous, artistes réunis à Avignon, vous interpellons aujourd’hui: le théâtre, la danse, le cirque, la musique, la marionnette, la performance… subissent depuis plusieurs mois des attaques d’une brutalité inédite.
Monsieur le Président, à l’heure où nous sommes confrontés à une puissante offensive réactionnaire, à la fragmentation du débat public et à une défiance envers les institutions, nous affirmons qu’affaiblir le service public de l’art et de la culture serait une erreur historique. Les coupes budgétaires à répétition et celles qu’on nous annonce, nous obligent à crier, tant il y a urgence.
Monsieur le Président, une politique culturelle ne peut être réduite à des arbitrages comptables. Un budget est un moyen et ne saurait tenir lieu de projet politique. Nous croyons fermement qu’une politique publique digne de ce nom, commence par définir ce qu’elle veut rendre possible.

 

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Monsieur le Président, aujourd’hui la Culture ne représente plus que 0,7 % du budget de l’État, soit 14 € par habitant et par an, d’art et de culture. Comment accepter que des économies aussi dérisoires puissent, en quelques mois, défaire ce que des décennies de politique culturelle ont patiemment construit. Comment accepter que soient détruits avec une telle violence, les espaces symboliques permettant à une société de se penser elle-même, à travers l’imaginaire, la poésie et la fiction.
Monsieur le Président, des spectacles déprogrammés, des saisons amputées à la dernière minute, des équipes artistiques, techniques et administratives précarisées et épuisées, des lieux contraints de renoncer à leurs missions… Est-ce ce paysage de ruine que vous voulez laisser derrière vous ?
Monsieur le Président, vous arrivez dans un an au terme de vos deux mandats à la plus haute fonction de l’Etat. Au moment de la crise sanitaire, vous avez su, avec l’année blanche, empêcher le naufrage du monde de la Culture, il vous appartient aujourd’hui d’aller au bout de ce geste.

Monsieur le Président, vous le savez, le service public de l’art et de la Culture n’est pas davantage un privilège accordé aux artistes, que l’hôpital ne l’est aux soignants, ou l’école, à celles et ceux qui y enseignent. Il est un bien commun qui protège nos vies d’une réduction à leur seule valeur économique, nourrit l’esprit critique et fait vivre le dissensus, condition même de toute démocratie.
Monsieur le Président, vous avez souvent rappelé que l’empreinte laissée par les grandes femmes et les grands hommes politiques se mesure aussi à l’héritage culturel qu’ils laissent derrière eux. L’heure est venue de choisir, de quel côté de l’histoire, vous voulez vous tenir. Ne soyez pas celui qui aura tout détruit.

Monsieur le Président, l’urgence de la situation nous conduit à vous demander de prendre au plus tôt les décisions qui s’imposent : annuler immédiatement ces nouvelles coupes budgétaires, ouvrir un véritable débat national sur l’avenir du service public de l’art et de la Culture et vous engager à porter progressivement à au moins 1 % du budget de l’État les moyens qui lui sont consacrés, afin de permettre aux équipes artistiques de retrouver les conditions de leur indépendance de création,  et de permettre aux lieux d’accompagner durablement les artistes et les œuvres, et à chacune et chacun, de bénéficier d’un égal accès à l’art et à la Culture sur l’ensemble du territoire.

Monsieur le Président, ce qui est en jeu, n’est pas seulement l’avenir d’une profession mais celui d’une certaine idée de la République. Vous en avez le pouvoir, il ne tient qu’à vous.


Archives pour la catégorie opera

Brundibár, opéra en deux actes de Hans Krása, livret d’Adolf Hoffmeister, direction musicale de Louis Langrée, mise en scène de Muriel Mayette-Holtz et Jean-Claude Berutti

 

Brundibár, opéra d’Hans Krása, livret d’Adolf Hoffmeister, direction musicale de Louis Langrée, mise en scène de Muriel Mayette-Holtz et Jean-Claude Berutti

Le 28 mars 1995, première représentation de Terezín au Théâtre de l’Unité et est publié Le Cahier de Terezin, fruit de nos recherches sur cette ville tchèque devenue Théresienstadt, sous l’occupation nazie: « Ce ghetto, vu comme un camp « privilégié », élément primordial de l’entreprise de propagande nazie était en réalité, un véritable masque d’Auschwitz  et, pour la plupart des juifs déportés, un lieu de transit…
Mais la vie culturelle y tenait une place essentielle: à la fois soutien de vie et d’espoir.. Mais aussi paradoxalement, c’était un travestissement de la réalité et d’un avenir meurtri. À travers  la création, le théâtre restait par essence, l’art de la mémoire et ici, plus qu’ailleurs, l’éphémère de la vie y était inscrit. »

© Brion

© Brion

Les nazis, quand a été construit ce camp, réussirent à donner aux détenus, l’illusion qu’ils seraient protégés et ils essayèrent de lui donner  l’aspect d’un ville « normale ». Les activités culturelles étaient favorisées mais… aussi exploitées à des fins de propagande. Et cela n’empêchait pas les déportations régulières vers les camps d’extermination en Pologne. La partition de Brundibár, une œuvre pour enfants, a été retrouvée en 69 au mémorial de Terezín. Cet opéra a été créé à Prague en 42, puis l’année suivante, à Terezín.
Il sera joué le 20 août 1944 pour faire un film de propagande quand passerait la commission de contrôle de la Croix Rouge venu constater les (hypothétiques) bonnes conditions de vie au camp! Quatre mois après son passage,  Krása est déporté à Auschwitz avec une partie de l’équipe de Brundibár et sera exécuté en octobre 1944.

C’est une œuvre courte et principalement vocale. Y a été ajouté ici, en première partie, un conte de Noël de Jean-Claude Grumberg. 
Pour cette création, Louis Langrée dirige, pour la première fois et avec une belle réussite, la Maîtrise populaire de l’Opéra-Comique. Et les cintriers manipuleront encore  manuellement les décors: la fin d’une époque… Brundibár raconte les aventures de deux enfants quittant leur campagne et allant chercher du lait pasteurisé pour soigner leur mère malade. En ville, ils rencontrent Brundibár, un bonimenteur et musicien de rue qui les oblige à chanter pour gagner l’argent nécessaire à l’achat de ce lait. En réalité, cet argent profite au seul Brundibár. Les enfants seront sauvés par trois animaux, de l’emprise totalitaire de ce bonimenteur qui leur dit: « Disparaissez ou je vous envoie travailler dans un camp. C’est moi qui donne le ton. »

La fable est explicite! Pourtant, cet opéra a une fin heureuse et pleine d’espoir: « Si nous formons un seul chœur, Nous vaincrons le dictateur. Chantons partout à la ronde. Et donnons l’exemple au monde!” Le spectacle est joué icidans une salle de classe. Les metteurs en scène ont développé la dimension du conte, grâce, entre autres, à des masques géants pour les protagonistes, sauf les enfants: Pepiček et Aninka.
«La construction du spectacle, dit Jean-Claude Berutti, va de l’allusion, jusqu’à un moment de bascule: la chanson Ich wandre durch Theresienstadt et un film de propagande nazie. Les enfants de la Maîtrise Populaire se déshabillent alors, enlèvent leurs chaussures et leur blouse pour apparaître en vêtement de prisonnier. »
La découverte d’un extrait de ce film a lieu dans un silence pesant! C’est un des moments les plus forts de cette création et il restera définitivement inscrit dans notre mémoire.

Jean Couturier

Ce spectacle a été joué du 3 au 8 juin à l’Opéra-Comique, 1 place Boieldieu, Paris (II ème) T. : 01 70 23 01 31.

Tous en scène! une exposition du Centre national du costume et de la scène à Moulins

 

Tous en scène!  une exposition du  Centre national du costume et de la scène à Moulins

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Une présentation de costumes, issus des collections de l’Opéra de Paris, de la Comédie Française, de la Bibliothèque de France, institutions et donations privées. Pour célébrer ses vingt ans, le Centre national du costume et de la scène de Moulins réunit une centaine de pièces d’exception sur les 10.000 conservées ici. Une jolie partition mise en œuvre par Delphine Pinasa, commissaire de l’exposition, entourée des scénographes Alain Batifoulier et Simon de Tovar. Pierre Giner artiste associé, a usé de l’intelligence artificielle pour faire vivre les costumes. Depuis  son inauguration en 2006, quelque trente expositions et 1.400.000 visiteurs! Avec  une programmation ambitieuse, en mêlant  des approches historiques et en mettant un focus sur les techniques et mises en scène spectaculaires.


Ici, un parcours en onze salles avec d’abord, vingt ans d’acquisitions…  Le patrimoine est régulièrement enrichi avec  des pièces emblématiques. Ainsi le costume du Tigre pour La Flûte enchantée, conçu par Jean-Marc Stehlé en 2000, nous accueille à l’entrée comme une figure tutélaire. Un des symboles du lieu depuis l’exposition Bêtes de scène (2006). Puis dans la deuxième salle, on pénètre dans l’intimité des réserves où s’impose une politique rigoureuse de conservation pour assurer la pérennité de pièces souvent fragilisées par le travail sur la scène… Contrôles lumière, température, humidité sont bien entendu, rigoureuses.

Puis on assiste à vingt ans de mannequinage ou l’art de sublimer les costumes… Une étape essentielle de la présentation avec un support neutre, sans trahir sa forme ni son usage: l’équilibre entre fidélité historique et lisibilité muséale n’est jamais vraiment résolu. Et ensuite on montre comment en vingt ans, on a pu révéler une collection exceptionnelle de dix costumes issus de diverses expositions. Dans la salle 5, cadeau exceptionnel aux visiteurs, ceux portés par Sarah Bernhardt (1844-1923)! Un patrimoine éternel, avec, entre autres, la robe de la reine d’Espagne que portait dans Ruy Blas, la célèbre actrice qui avait été choisie par Victor Hugo en 1872…  Alourdie par ses broderies de perles, cette robe est montrée à plat en raison de sa fragilité mais des miroirs permettenr d’en voir toute la richesse.

Dans la salle suivante consacrée à Maria Callas (1923-1977), on peut admirer l’héritage prestigieux que  représentent ses costumes dont celui porté par la diva en 1964, dans Norma, l’opéra de Vincenzo Bellini. La  salle 7 montre le travail des costumières et costumiers, mais aussi des créateurs d’illusions et dans la  8 : Ateliers et artisans/la fabrique des costumes: on trouve un bon témoignage de ces métiers exceptionnels en évolution et chaque pièce raconte l’histoire de ceux dont le talent contribue à la magie des spectacles.

© Connaissances des arts/

© Connaissances des arts/Lénan da Silva


La salle 9 Vestiaires d’artistes/Une seconde peau  regroupe la robe de Line Renaud pour le  final d’un spectacle à Las Vegas. Mais aussi ceux de Dalida, Alain Delon, Raymond Devos mais aussi de Zizi Jeanmaire, Etienne Daho…

Salle 10- les coups de cœur du public… et dans la dernière, une parade du C.N.C..S,  avec un lever de rideau sur ses vingt ans et un mise en scène des principaux personnages de spectacles qui ne se sont jamais rencontrés.

Et cerise sur le gâteau,  ils prennent vie devant nous grâce à l’IA dans une farandole? Des Q.R. codes dans chaque vitrine permettent de voir des costumes réincarnés. Un hommage à tous ceux qui ont travaillé en coulisses: plumassiers, carcassiers, tailleurs… et à toute  l’équipe du C.N.C.S qui a participé à cette belle réalisation.

Solange Barbizier

Jusqu’au 3 janvier, Centre national du costume et de la scène à Moulins  (Allier). 

 

 

 

 

Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité (2)

Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité (2)

©x Jacques, Hervée et Claude Acquart, leur scnéographe

©x Jacques, Hervée et Claude Acquart, leur scnénographe

Comment nous nous étions connus, Hervée et Jacques, il y a au moins un demi-siècle? Pas au tout début de leur aventure, quand Jacques Livchine avait créé, en 68, un montage de poèmes avec Apollinaire à la guerre au Théâtre des Trois Baudets. Je n’étais pas encore critique de théâtre, même si j’y allais très souvent. Mais, sûrement en 72, quand le Théâtre de l’Unité avait présenté quelques sketchs provocants en guise de parade pour son Don Juan, à Aix, ville ouverte aux saltimbanques, une manifestation de théâtres de rue créée par le grand Jean Digne où il m’avait demandé d’être « écrivain public », puis « écouteur public »…

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©x Jean Digne en 72

Nous avons vu à Paris Le Revizor de Nicolas Gogol. Malgré quelques bonnes idées, un spectacle peu convaincant, dans une salle presque vide et je ne me souviens pas avoir écrit d’article.

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Puis, il y eut la légendaire 2CV Théâtre pour un spectateur à l’intérieur et dans la rue, une bonne centaine tout autour. Et en 78, à Elancourt, où le Théâtre de l’Unité a réussi à s’implanter, La Femme-Chapiteau mais surtout Le Boulevard de la rue que Bernard Faivre d’Arcier, directeur du festival d’Avignon, avait invité: un spectacle avec tous les personnages habituels: mari, femme, amant et domestiques vivant dans les meubles d’un appartement bourgeois… mais le tout dans une rue de la Cité des papes. En 80, un bon souvenir à Saint-Quentin-en-Yvelines, du Bourgeois Gentilhomme de Molière, vu par Louis XIV et sa Cour, à un grand dîner à Versailles; le public étant assis derrière les convives et essayant d’attraper quelques bribes du festin… Et il y eut cette même année, la création du Mariage, un vrai-faux mariage joué dans le in d’Avignon. Avec la future mariée en longue robe blanche et son fiancé en habit, descendant d’un train (ou faisant semblant?). Puis, avait lieu la cérémonie à l’Hôtel de ville par le maire… de Florence, un ami du Théâtre de l’Unité. Et, à la nuit tombante, départ en voitures, toutes munies d’un petit drapeau pour se repérer et aller en cortège vers une belle maison avec piscine, à Pernes-les-Fontaines.
Je revois encore Hervée et Jacques accueillant à Avignon chacun des spectateurs à la vente des billets : puis ils avaient mémorisé leurs noms, grâce aux polaroïds qu’ils prenaient. Il y avait un grand repas de mariage pour le public avec, comme autrefois, chansons, et sketches dehors et dans la maison. Vers six heures du matin, Jacques proposa de boire un verre de champagne mais ajouta aussitôt: «Alors, il faudra le mériter, allez chercher les bouteilles.» Et il en balançait quelques cartons dans la piscine. Panique à bord! Des spectateurs à moitié nus plongeaient les récupérer…

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©x Hervée de Lafond, Léna Bréban et Alexandre Boussat

J’avais demandé à Hervée et Jacques de remettre le couvert avec les élèves de l’Ecole de Chaillot. Ainsi naîtra Noce et banquet, un spectacle commandé pour le festival de Blaye par Jacques-Albert Canque, très heureux d’inviter le Théâtre de l’Unité. Cela a été pour ces jeunes acteurs, l’occasion exceptionnelle de débuter, bien encadrés par des metteurs en scène de premier plan, dans les lieux parfois difficiles qu’étaient une rue de la citadelle de Vauban, puis une chapelle désacralisée, un cloître, et enfin une placette où, à la fin, tous les personnages se suicidaient l’un après l’autre, en se jetant des remparts. Hervée jouait à la fois la belle-mère et la maîtresse de cérémonie en tailleur noir, clochette à la main dans la chapelle pour rythmer la cérémonie. Marie Thomas, hélas décédée l’an passé, en jupe et grand chapeau noir, était une ex du marié et entrait en retard dans la chapelle, en en claquant la lourde porte. Puis elle allumait sa cigarette au cierge pascal dans le chœur et allait s’asseoir au sol, jambes écartées face à l’assistance, pour qu’on voit bien ses jarretelles et bas noirs. Nourit Sibony, la chanteuse franco-israélienne, elle, debout sur un piano à queue. interprétait de merveilleux gospels.


Jacques, lui, était le curé qui allait procéder à la bénédiction, mais, comme il devait faire en urgence un aller et retour à Paris, il m’avait demandé de le remplacer pour deux soirs. Grande promotion : directeur d’école, après une matinée de répétitions, je devins curé, petit mais nécessaire personnage de cette Noce et banquet qui prononçait un sermon foutraque.
Notre amie Chantal Boiron, directrice de la revue Ubu, avait dit à Françoise Morandière attachée de presse du festival, que le curé attendant le cortège ressemblait à du Vignal. Mais, non pas du tout, ce n’est pas lui et d’ailleurs, il n’est même pas venu… avait-elle finement répondu.  En 82, j’avais interviewé Jacques lors de l’émission sur France-Culture d’Alain Veinstein qui lui avait passé commande d’une intervention sur une grue au-dessus du Verger. Jacques avait alors entièrement vidé sur la table du studio, le contenu du sac à main d’une artiste, en détaillant au micro et avec précision chaque objet : briquet, carte d’identité, petite  monnaie, tampon, rouge à lèvres, clés…

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Regrets: je n’avais pu voir Le Théâtre pour chiens, ni L’Arche de Noë, avec le chanteur Nino Ferrer, trente acteurs et une centaine d’animaux.  Mais j’avais assisté à Ali-Baba, mise en scène d’Hervée de Lafond, sous un grand chapiteau, avec chariots à moteur électrique. Tout à fait impressionnant: les nombreux enfants étaient sidérés par tant de magie… Et il y eut Mozart au chocolat où, dans une pièce ovale fermée, quatre-vingt spectateurs dégustaient une tasse d’excellent chocolat, servie par Hervée de Lafond. Ceux qui n’avaient pu entrer, étaient admis à écouter à l’extérieur par un hublot, les airs de Mozart joués par un pianiste, et les extraits d’opéra chantés par un baryton et une soprano.
Ce Mozart au chocolat  était une petite merveille, à la fois élégante et efficace, dont nous nous souvenons comme si c’était hier. Autre petite merveille mais jouée peu de fois: L’Histoire du soldat de Ramuz et Stravinski, mise en scène de Marc Feldman sous un chapiteau.
Comment ne pas évoquer aussi les stages A.F.D.A.S. que dirigèrent Hervée et Jacques à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot, chaque fois avec un grand succès. Nous n’avons jamais regretté d’avoir fait venir ces grands pédagogues et, à chaque fois, il y avait une séance de travail avec les élèves…

© Giancarlo Gorassini/Bestimage

© Giancarlo Gorassini Ophélia Kolb qui jouait  à Conques

Je leur avais ensuite demandé de mettre en scène le spectacle que nous avait commandé la directrice du service culturel de Conques (Aveyron), un village où Prosper Mérimée avait sauvé de justesse l’abbatiale et son merveilleux tympan: « Je n’étais pas préparé à trouver tant de richesses dans un pareil désert ». Thème choisi par Hervée et Jacques: une revisitation du Moyen-Age et des Croisades. Hervée avait interpellé un moine de l’abbaye en bure blanche qui passait près du cloître pendant le spectacle: «Eh!Mon père, l’Eglise n’a pas toujours été bien nette à cette époque-là, vous êtes d’accord? »

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A un repérage en janvier,  Jacques et Hervée, nous  avions essayé de calculer l’orientation du soleil au crépuscule en juillet, pour choisir le côté du cloître où mettre les spectateurs pour qu’ils ne soient pas gênés. Folie du Théâtre de l’Unité mais aussi grande rigueur, comme toujours quand il s’agissait de choisir un lieu adapté. Beau succès avec quelque deux-cent cinquante spectateurs à chacune des cinq représentations. L’Ecole du Théâtre National de Chaillot n’aurait jamais été celle qu’elle a été, si, à notre demande, ils n’y étaient pas venus souvent y travailler. Pourquoi nous souvenons-nous de détails aussi précis de leurs mises en scène?
Sans doute grâce à ces préceptes qui furent leur bible non écrite : dramaturgie précise, choix et direction d’acteurs au cordeau, respect du texte quand il s’agissait d’un classique, imagination de situations impossibles mais rendues crédibles, fausses pistes pour mieux piéger les spectateurs, second degré flirtant sans arrêt avec le premier, décalage permanent, allers et retours entre réel et fiction, rigueur et intelligence des scénographies de Claude Acquart. Ainsi au début de Dom Juan, trois jeunes couples absolument nus arrivaient sur le plateau et commençaient à jouer. Jacques dans la salle, hurlait: «Baissez le rideau, excusez-nous, ce n’était vraiment pas du tout une bonne idée.» Du lard ou du cochon? Le public était sidéré… Et, en à peine une minute après, miracle… les acteurs revenaient normalement habillés! 

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Repas des riches, repas des pauvres en 94 à l’Hôtel Sponeck à Montbéliard, une performance de l’artiste Daniel Spoerri que nous avions beaucoup aimée. Là aussi, l’imagination était au pouvoir. Assis aux mêmes tables, un repas bon mais simple (saucisse-lentilles) pour les pauvres mais sans service, et un autre repas luxueux avec foie gras, champagne et maître d’hôtel pour les riches: les uns et les autres tirés au sort. Avec, parfois, échanges de boissons entre eux… Ou indifférence!

Terezin, encore un bon spectacle en 95 dont vous a parlé Jean Couturier (voir Le Théâtre du Blog): tout le théâtre était occupé avec une rare émotion  Il y a eu aussi l’ouverture en 96 du Palot-Palot, un ancien cinéma à l’abandon que le Théâtre de l’Unité, avec la mairie de Montbéliard, avait fait rénover, pour que les jeunes puissent aller y danser… Et il y a eu ce merveilleux 2.500 à l’heure, une histoire du théâtre en soixante minutes jouée par de jeunes acteurs issus de l’Ecole de Chaillot : Alexandre Zambeaux et Léna Bréban,  et Eric Bougnon, rencontré à un stage A.F.D.A.S. Et encore ces mises en scène épatantes de La Flûte enchantée de Wolfwang Amedeus Mozart et La Tétralogie (condensée) de Richard Wagner.  Par la fanfare des Grooms qui sera ensuite dirigée par Christophe Rappoport, le fils de Jacques et Edith qui fut longtemps conseillère à la D.R.A.C. Ile-de-France.Un Brecht pour Muguette, une évocation mordante et réussie de personnages de Montbéliard, comme le maire Pierre Souvet et son adjoint, Pierre Moscovici. Et encore, deux des nombreux Kapouchniks, ces cabarets mensuels sur l’actualité sociale et politique, fabriqués avec un humour cinglant, dans la journée du samedi, à base de revues de presse et joués le soir par une dizaine d’acteurs rompus à l’exercice. Avec juste des costumes sur un portant, et quelques accessoires. Un beau spectacle gratuit- il y avait seulement une corbeille à la sortie- suivi par un public fidèle et enthousiaste pendant vingt ans. Je revois Jacques alignant au tableau noir, les chiffres de différents budgets, aussi ahurissants que contradictoires. Une belle leçon de  pensée politique et un théâtre populaire envié par les institutions voisines qui… se gardaient bien d’inviter le Théâtre de l’Unité. Tout se paye dans la vie, surtout l’audace et le succès.

 

 

© Jean Couturier

© Jean Couturier La Nuit unique

La Nuit unique créée au festival d’Aurillac, avec ses dizaines de couchages alignés pour voir, de dix heures du soir à sept heures du matin, un cabaret hors-normes. Jacques nous avait proposé un vieux mais confortable fauteuil en cuir, pour y passer la nuit. Mais difficile de tout capter de cet excellent cabaret,  sans sommeiller de temps à autre…  Et toujours au festival d’Aurillac, dans une belle prairie jouxtant la Maison de la Châtaigne à Mourjou, un beau petit village cantalien, la Brigade d’Intervention Haïtienne en 2010, un exorcisme de la mort avec poèmes et chansons et un cercueil où de jeunes acteurs haïtiens plaçaient un spectateur volontaire. 

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Et La Tour bleue (2007) à Amiens, devant des spectateurs par milliers regardant des sketches joués par des acteurs et cascadeurs dans une barre d’H.L.M. qui allait être détruite par explosion à la fin du spectacle. Mais, d’explosion, que nenni ! Impossible vu le danger! Donc une belle imposture: nous nous étions tous fait avoir par cette histoire invraisemblable de destruction par ultra-sons, annoncée dans toute la presse locale et rendue crédible par la présence de Gilles de Robien, maire d’Amiens de 89 à 2.002. Et surtout par une dramaturgie soigneusement préparée longtemps à l’avance par Hervée et Jacques… Vu aussi Le Parlement de rue, un spectacle sur des gradins en plein air au festival d’Aurillac en 2014. Assise sur une chaise d’arbitre de tennis, Hervée de Lafond présidait une Assemblée nationale, avec discussion et vote de lois proposées par le public… Ensuite envoyées à Manuel Vals, Premier Ministre, aux ministres concernés et à François Hollande, Président de la République.

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Mais un des spectacles de l’Unité que nous avons préférés a été Oncle Vania à la campagne en 2006. Bigre, déjà vingt ans! Mais encore si vivante dans notre mémoire, cette pièce créée à Porentruy (Suisse). La scène ? Une grande prairie d’une exploitation agricole. Le public était assis sur des bottes de paille compressées, pour voir cet Oncle Vania à la campagne en une heure trente, jusqu’à la nuit. Dans un coin, cuisait lentement un chaudron de bonne soupe qu’avait préparée Jacques et servie après le spectacle au public. Merveille du hasard, ce soir-là, on a entendu au loin, les rires d’une fête de mariage et, sublime et qui aurait bien plu à Anton Tchekhov, la sirène d’un petit train passant dans la vallée. Et, à un moment, des chevaux avec leurs cavaliers traversant la prairie derrière les acteurs (mais cette fois, mis en scène). Impossible d’oublier une telle réalisation…

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©x Macbeth

Sept ans plus tard, dans la forêt près d’Audincourt, Macbeth en forêt, déambulatoire  la nuit par un hiver mouillé, le public assis sur des tabourets pliants, avec un très bon Macbeth, une moins bonne Lady Macbeth. Mais avec des images fantastiques, dignes de Shakespeare et jamais réalisables sur un plateau. 

Et le dernier de Jacques en 22, Une Saison en enfer, sur le chemin à travers les champs qu’empruntait Arthur Rimbaud, depuis la ferme de sa mère à Roche près de Charleville-Mézières et dont il ne reste qu’un mur. A côté, une petite maison rénovée par Patty Smith qu’elle avait prêtée au Théâtre de l’Unité pour servir de Q.G. et de loges. Là encore, il pleuvait sans arrêt et, là encore, miracle, la pluie cessa juste avant ce spectacle déambulatoire, avec des images d’une grande beauté.

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©x Une Saison en enfer

Nous y retrouvons, parmi les cinq interprètes tous en habits noirs, Faustine Tournan, ex-élève de l’Ecole de Chaillot… qui, à Conques, avait sauté d’un mur et s’était gravement blessée. Il y a de la nostalgie dans l’air et Jacques me dit que ce sera son dernier spectacle, qu’il a commencé sa vie avec Arthur Rimbaud et qu’il la finira avec lui.
Il y a deux ans, Les Femmes puissantes d’après L’Assemblée des femmes d’Aristophane. En amont, un atelier-théâtre animé par Hervée avec des mères de famille arabes. Cela se passait près d’Audincourt, dans les vestiges d’un grand théâtre romain. Mais belle trouvaille, le public était assis là où était la scène autrefois Il pleuvait sans arrêt et il faisait froid. Heureusement, sous une tente, nous attendaient du café et de quoi manger un morceau.

©J.P. Estournet

©J.P. Estournet

Puis, miracle, la pluie cesse quelques minutes après le début du spectacle et la dizaine d’actrices vont avec Hervée faire revivre en cinquante minutes sur ce qui restait des gradins, la fable d’Aristophane sur une musique commandée à William Sheller. Micros H.F., belles lumières, impeccable régie, tout cela, malgré des conditions météo assez rudes. Pari réussi,  avec un auteur grec joué en France par des actrices arabes. Une fois de plus, avec un grand professionnalisme: rien d’impossible au Théâtre de l’Unité…

Voilà, ce sont quelque trente spectacles que nous aurons vu et ceux qui ont moins de quinze ans ont été chroniqués dans Le Théâtre du Blog. Et il y a eu avec Hervée et Jacques, un compagnonnage exceptionnel, quand ces pédagogues hors pair ont accepté de diriger des stages à Chaillot. Et ils ont aussi monté trois spectacles avec les élèves ou avec ceux juste sortis de l’Ecole. C’est un rare privilège de les avoir accueillis, une idée que les services du Ministère de la Culture trouvaient assez bizarre, mais que Jérôme Savary, alors directeur, avait bien sûr, approuvé….

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©x La fête d’adieu à Audincourt avec le Rappoport orchestra autour d’Hervée et Jacques 

Merci, encore merci, à Hervée et Jacques pour toute la riche vie, loin des chemins habituels, que vous aurez su apporter au théâtre contemporain. Avec un grand travail préalable de dramaturgie, puis  une impeccable direction d’acteurs, une rigueur et une invention d’images exemplaires de beauté, une écriture ciselée, un choix de lieux conformes au projet, et il y en au un paquet: rue ou place de ville (souvent), sentier de campagne, forêt, cloître (deux fois), chapelle, amphi en ville, jardin public, chapiteau, scène frontale de théâtre, ancien atelier, maison à l’extérieur et à l’intérieur, prairie (deux fois), ancien H.L.M. ,gymnase, etc… une musique recherchée et une scénographie efficace, réalisée par leur ami Claude Acquart. Et toujours, avec insolence, rigueur et générosité.
Tout cela n’a aucun prix et a fait la grande réputation du
 Théâtre de l’Unité qui, le 1er janvier 2026, est devenu la Maison de l’Unité. Nous souhaitons le meilleur aux artistes qui, en ces temps bousculés, vont succéder à Hervée et Jacques: ils bénéficient d’un héritage artistique exceptionnel.
Allez, une dernière pour la route:
« Fabuleux! Je ne pensais pas, a dit Jacques, vivre ça de mon vivant! Vivre un enterrement hyper-joyeux, hyper-tendre, hyper-émouvant, oui, un enterrement. Car ce genre d’hommage, c’est quand on est mort: et là pas du tout, on était vivant et on s’est régalé comme dans un rêve.Tous ces compagnons de route très anciens: Généric Vapeur, Trans Express, Cacahuete, Juliot. Et puis tous les autres! Tous en transe! Pour nous…  Je n’en reviens toujours pas! Je plane, je plane, je plane! » 

Philippe du Vignal

Si vous voulez en savoir plus, lire absolument: Les Mille et une plaisanteries du Théâtre de l’Unité de Jacques Livchine. 15 €. Maison de l’Unité, 9 allée de la Filature, Audincourt (Doubs). T. : 03 81 34 49 20.
Vous pouvez voir toutes les photos de la grande fête d’adieu en l’honneur d’Hervée et Jacques à laquelle nous n’avons pu assister, en allant sur le site: Blog de Jacques Livchine. 

Festival du Merveilleux au Musée des arts forains

Festival du Merveilleux au Musée des arts forains

Parisiens et visiteurs du monde entier vont rêver dans ce musée. Comme chaque année, Jean-Paul Favand, maître des lieux, invite des artistes au Musée des arts forains proprement dit, le Théâtre du merveilleux mais aussi au Salon vénitien et au Magic Miror.
Il faut aussi voir les manèges et éléments forains historiques que Jean-Paul Favand a collectionné et remis en fonctionnement avec une équipe technique très spécialisée. Manèges de chevaux de bois, vélocipèdes, gondoles mais aussi billards japonais ou hollandais, tables à élastiques et les fameuses courses de chevaux, de bateaux et de garçons de café, un ensemble d’attractions exceptionnel. Ce lieu unique au monde est sans doute un des plus grands musées privés du spectacle vivant.

 

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Thème de cette année: les costumes. On découvre, entre autres, ceux, fabuleux, de clown, créés par la maison Vicaire, des coiffes de cabaret et music-hall, d’une grande richesse, une robe de Brigitte Bardot dans Boulevard du Rhum (1970) de Roberto Enrico, une création d’Yves Saint Laurent pour le ballet Turangalila (1968) et une chapeau de Joséphine Baker (1973).

Au Théâtre du Merveilleux, opéras et ballets sont à l’honneur avec cinq pièces uniques d’une grande beauté dont Les Bandar Log (chorégraphie de Georges Skibine et costumes de Jacques Dupont (1968), Obéron (1954) costumes de Jean-Denis Malclès, Le Lac des Cygnes (1960), costumes de Dimitri Bouchene, chorégraphie de Vladimir Bourmeister. Yous ces spectacles furent créés à l’Opéra de Paris.
Enfin il faut aussi découvrir la parade et les performances musicales de la compagnie Demain on change tout, avec des marionnettes géantes. Il est bon de se perdre dans cet endroit hors du temps…

Jean Couturier

Jusqu’au 4 janvier, Musée des arts forains, Pavillon de Bercy, 53 avenue des Terroirs de France, Paris (XII ème). arts-forains.com

 

 

 

Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

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Roger Lafosse  avait fréquenté les milieux du jazz à Paris : Charlie Parker, Boris Vian… Et en 63, il créa à Bordeaux, l’A.R.C. (Arts et Recherches Contemporaines). Puis avec Robert Escarpit, écrivain et professeur de lettres, Abraham Moles, philosophe et spécialiste d’électroacoustique et Michel Philippot, chef du bureau bordelais de l’O.R.T.F., il va mettre en place une Semaine de spectacles, d’arts et de recherches dans les arts et sciences. 

A cette première édition: musique, théâtre, cinéma, etc. , étaient invités dans la même semaine, Diego Masson qui dirigeait Stop de Karlheinz Stockhausen mais aussi Miles Davis, Duke Ellington, une intégrale des œuvres de Pierre Schaeffer avec sa Symphonie pour un homme seul. Et d’Edgar Varèse, Pierre Henry. Mais aussi Charles Mingus, le Nones Quartet…. Nicolas Schöffer présente un spectacle audio-visuel expérimental, retransmis en direct sur la deuxième chaîne de télévision. Et un concert Edgar Varèse, Iannis Xénakis et  aussi du free-jazz avec l’Américain Albert Ayler, et L’Apocalypse de Jean de Pierre Henry.

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Sigma 2: John Cage présenta Atlas Eclipticalis et Pierre Henry, La Messe électronique à l’Alhambra. Une grande salle , entre septembre et décembre 1914, la Chambre des députés avait été déplacée. Aujourd’hui, hélas détruit sauf la façade, l’Alhambra avait un grand parterre qui pouvait être retourné et devenir parquet de danse… Une merveille scénographique que nous avons pu voir fonctionner. Le public nombreux et en majorité très jeune, écoutait allongé sur des matelas. Aujourd’hui banal, mais avant 68 et à Bordeaux, une petite révolution.

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©x Miles Davis

Roger Lafosse accueillera aussi les Pink Floyd en 69,  bien avant que le groupe ne soit célèbre! Sigma 7, en 71 il y avait, excusez du peu, Dizzy Gillepsie, Thelonious Monk, Ornette Coleman, Miles Davis, Keith Jarrett, Sun Ra… Puis Martial Solal, Charles Mingus, Stan Getz, Joe Albany, Chet Baker, Gil Evans, Barney Wilen, Bernard Lubat… et, au début des années quatre-vingt:  Dexter Gordon, Michel Petruciani, et de nouveau, Miles Davis.

A Sigma 9, des musiques expérimentales avec, en 72 François Bayle, avec  L’expérience acoustique, et Enivrez-vous de Pierre Henry, musique électroacoustique avec dix danseurs et danseuses dont… Carolyn Carlson. L’année suivante, Karlheinz Stockhausen présenta Mikrophonie I et Klavierstück X. Mais Sigma sera vite contestée,  au Conseil municipal. Mais aussi par des Bordelais, à droite comme à gauche! Roger Lafosse avait donc bien visé! Le motif: obscénités, pornographie, ésotérisme, usage de drogues, provocations, etc.

Il y eut aussi quelques happenings avec Jean-Jacques Lebel. Et dans le centre-ville, Pierre Pinoncelli marchait en momie enveloppée de bandelettes… mais dans l’indifférence générale. Ben avait aussi été invité: il était resté allongé douze heures, en feignant de dormir.
Il avait aussi organisé un concert Fluxus,  en hommage à John Cage, avec brûlage de partitions, écrasement de violon, massacre de piano à coups de hache, lance à incendie inondant le public.

©x Lucinda Childs

©x Lucinda Childs

A Sigma 8 en 72, est introduite la danse contemporaine: le Pilobolus Dance Theatre et Carolyn Carlson sur des improvisations de Pierre Henry. Et aussi, en 77, Meredith Monk avec un théâtre-danse et, deux ans plus tard, Lucinda Childs avec Dance, musique de Phil Glass. Puis, Trisha Brown avec une «post modern dance »,  Douglas Dunn en 81, Merce Cunningham  en 83,  Karole Armitage. Et le butô japonais. Et aussi Régine Chopinot, Jean-Claude Gallotta, Catherine Diverrès, Bernardo Montet, Angelin Preljocaj, Maurice Béjart avec ses écoles: Mudra Belgique et Mudra Afrique.

 

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©x Oedipe-Roi

La section cinéma: des longs et des courts-métrages en huit ou seize mm, eux parfois projetés sans autorisation… entre minuit et quatre heures du matin:  Ceux d’inconnus qui le sont souvent restés mais aussi L’Amour fou de Jacques Rivette, L’Inauguration du dôme du plaisir de Kenneth Anger, Le Sexe enragé de Philippe Garrel, L’homme qui lèche et L’homme qui tousse de Christian Boltanski, La Question ordinaire de Claude Miller. Et des œuvres de Werner Herzog, Franco Brocani, Alain Resnais, Marguerite Duras, Pier Paolo Pasolini avec Œdipe-roi.  Grand succès auprès de jeunes ravis de l’occasion  inespérée de voir ces films.

Sigma connait un succès grandissant malgré des critiques sur son orientation, vue comme plus conventionnelle! Sigma-Chanson, créé en mars 72 par Jean-Claude Robissout, est consacré à la nouvelle chanson francophone: Colette MagnyCatherine RibeiroJacques Higelin, puis Bernard Lavilliers. Et aussi ensuite,  Mama Béa,  Rosine de Peyre (chanson occitane),  Kristen Noguès  (harpe celtique)Henri TachanCharlélie Couture,  Élisabeth Wiener, Catherine Ribeiro…
Et des films sont toujours présentés par dizaines à chaque édition. En 85, Gérald Lafosse, fils de Roger Lafosse et Jean-Pierre Bouyxou instituent un palmarès voté par le public! Le Navet Doré récompensera le plus mauvais long-métrage du monde, Nabonga le gorille de Sam Newfield. Et l’année suivante, la Palme de Caoutchouc couronnera le film comique le plus ringard. Attribué à Franco Franchi et Ciccio Ingrassia pour l’ensemble de leur œuvre.

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 En 89, Sigma devra quitter les entrepôts Lainé où sera définitivement installé le Centre d’art contemporain,pour le Hangar 5 sur les quais de la Garonne. 1993: festival annulé, à cause d’un plan de rigueur budgétaire voté par la municipalité… Les deux années suivantes, il aura encore lieu mais,  avec Alain Juppé, nouveau maire de Bordeaux, les relations se tendent. Comme avec la Direction Régionale des Affaires Culturelles. Son directeur Jean-Michel Lucas reprochera en 96 à Sigma, un manque d’avant-garde, et suivra une baisse des subventions publiques de 25 % par rapport à 94, surtout celles de la mairie…


Dernière édition: Extremus où seront invités, entre autres, Jan Fabre avec une création,  la compagnie belge de danse Le Plan K, le compositeur Jean-Claude Éloy, et des spectacles bordelais… En 97, Roger Lafosse est attaqué! Motif: mauvaise gestion financière, ce qu’il récusera avec vigueur. L’opposition reprochera à Alain Juppé d’avoir mis les élus devant le fait accompli et sans aucun débat préalable. 

La disparition de Sigma suscitera une grande émotion. Nous avons alors repensé aux célèbres vers du grand John Donne: « Aucun homme n’est une île, entier en lui-même ; chaque homme est une partie du continent, une partie du tout. Si une motte de terre est emportée par la mer, l’Europe est diminuée, tout comme si un promontoire l’était. tout comme si le manoir de ton ami ou le tien l’étaient. La mort de tout homme me diminue, car je suis impliqué dans l’humanité ; et donc n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas ; il sonne pour toi. » Oui, Digam était un grand festival  avec des créations européennes mais aussi des deux Amériques
En 2007, Jean-François Hautin, producteur de cinéma bordelais et Harold Cober, petit-fils de Roger Lafosse le persuadent de raconter l’aventure Sigma. Et un documentaire, auquel nous avions participé, réalisé par Jean-Philippe Clarac et Olivier Delœuil, réunira François Barré, Jean-Jacques Lebel, Jérôme Savary -très brillant- mais aussi Régine Chopinot, Martial Solal, Bartabas…
En 2010, Roger Lafosse offrira ses nombreuses archives à la ville de Bordeaux mais meurt hélas, l’année suivante, à quatre-vingt quatre ans.

 

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Au C.A.P. C., aura lieu en 2013, une rétrospective de Sigma, (voir Le Théâtre du Blog) avec photos, vidéos, documents sonores, affiches (en fac-similé), conférences, rencontres avec des témoins de ce festival, concerts, films, etc.  Pas toujours vraiment réussie… Mais au vernissage, très éouvant, des centaines de jeunes  découvraient, émerveillés, une aventure de haute volée artistique et humaine. Alain Juppé était là, pas très à l’aise devant cette histoire extraordinaire qui n’avait pas été la sienne. Sauf, à la fin, pas vraiment joyeuse…
Mais elle sera aussi et à jamais celle de Bordeaux, liée à celle son prédécesseur, Jacques Chaban-Delmas, maire de  47 à 95 qui, nous l’avons dit, a toujours soutenu Sigma qui n’aurait pu exister sans lui dans cette ville, à l’époque fermée. Et il faut encore et encore le souligner grâce aux très nombreuses créations en arts de la scène, musique, arts plastiques… initiées par Sigma, Bordeaux ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui 

Philippe du Vignal

Le soixantième anniversaire du festival Sigma a eu lieu à Bordeaux les  6, 7 et 8 novembre.

Les Brigands, musique de Jacques Offenbach, mise en scène de Barrie Kosky

Les Brigands, musique de Jacques Offenbach, mise en scène de Barrie Kosky

Créée en 2024, cette création a réveillé quelques grincheux partisans d’une version classique : «J’ai détesté : horrible, vulgaire, dans l’air du temps. » Un commentaire résumant bien les oppositions à ce spectacle. Mais, comme nous, la majorité du public a apprécié cette œuvre festive, jubilatoire et iconoclaste. «Raconte-moi une histoire de voleurs, dit un des personnages. L’autre répond : c’est un banquier qui devient Président ! Et alors ? dit le premier. « C’est tout, répond le second ! ».
Le ton est donné et l’œuvre de Jacques Offenbach s’adapte bien à cet état d’esprit frondeur. Et pour le metteur en scène: « La comédie nous renseigne autant sur la condition humaine que la tragédie. Cela, je pense qu’Offenbach l’a profondément compris.L’opéra-bouffe et l’opérette, en particulier celles d’Offenbach, sont parfois méprisés, accusés d’artificialité… alors que c’est l’un des buts visés. Comme le kabuki ou l’opéra chinois, l’opérette nous offre des vérités profondes. Les Grecs de l’Antiquité le savaient bien et la comédie, voire la farce, était un élément-clé de leur culture… et elles apportaient un contrepoint nécessaire à la tragédie. Nous avons toujours eu besoin de rire de nous-mêmes. »

© Agathe Poupeney-

© Agathe Poupeney-

Cette mise en scène rappelle l’esthétique d’Hairspray, un film musical américain d’Adam Shankman (2007) et un film australien de Stephan Elliott (1994). Autour de l’exceptionnel Marcel Beekman interprétant  Falsacappa, chef des brigands, ici transformé en divine drag-queen et ses partenaires en parfaite adéquation. Dès l’ouverture du rideau, ils arrivent dans des costumes multicolores: travestissement de rigueur pour cette bande de brigands survoltés: à signaler la grande qualité du travail de Victoria Behr qui travaille depuis longtemps avec le metteur en scène, en particulier à l’Opéra-comique de Berlin.
Michele Spotti dirige, avec la fougue de la jeunesse, l’orchestre et les chœurs de l’Opéra national qui n’ont jamais porté de costumes aussi loufoques… comme prêts pour le carnaval de Rio. Les tableaux se succèdent à un rythme rapide, avec des personnages issus d’un tableau de Velasquez. Avec un brigadier-chef (Laurent Naouri)  à la tête de gendarmes  comme ceux que jouait Louis de Funès…

L’humoriste Sandrine Sarroche seule dans un fauteuil au milieu du plateau, joue un caissier et offre quelques amabilités à nos ministres de l’Economie et des Finances successifs. Une création à la joie irrévérencieuse sur plus de trois heures qui rappelle les grandes heures du merveilleux Grand Magic Circus de Jérôme Savary vers 1970 et, plus récemment ces mêmes Brigands mise en scène de Jérôme Deschamps à l’Opéra Bastille…

Jean Couturier

Jusqu’au 12 juillet, Opéra, Palais Garnier, Paris (VIII ème). T. : 08 92 89 90 90.

Faust de Charles Gounod, direction musicale de Louis Langrée, mise en scène de Denis Podalydès

Faust de Charles Gounod, direction musicale de Louis Langrée, mise en scène de Denis Podalydès

Avec les décors d’Éric Ruf, les costumes de Christian Lacroix, les masques de Louis Arène… toutes les fées se sont penchées sur ce Faust qui a reçu, du Syndicat de la critique, le prix Claude Rostand, (meilleure coproduction lyrique régionale et européenne).
Julien Dran (Docteur Faust), Jérôme Boutillier (Méphistophélès), Vannina Santoni (Marguerite) interprètent avec justesse et fougue les rôles principaux. Leurs performances vocales ont ébloui le public de la salle Favart surchauffée malgré la climatisation. Louis Langrée -chemise noire trempée!- est à la tête de l’Orchestre national de Lille avec le merveilleux chœur de l’Opéra de cette ville. Il a a voulu monter dans sa version d’origine, le deuxième opéra le plus joué au monde après Carmen. Et ici, pour la première fois depuis sa création en 1859, avec dialogues parlés et textes chantés. Le travail des musicologues du Palazzetto Bru Zane et du Centre de musique romantique française sont à l’origine de cette renaissance.

© Stéfan  Brion

© Stéfan Brion

Denis Podalydès a réalisé une mise en scène classique et très lisible avec les costumes sobres fin XIX ème siècle de Christian Lacroix. Tonalité sombre et grise, comme si les personnages évoluaient dans l’antichambre de la mort. Il y a seulement au début du quatrième acte, des couleurs chatoyantes, quand démons et damnés se transforment en prostituées, et que le docteur Faust se livre à ses plaisirs dans la nuit de Walpurgis. La scénographie d’Éric Ruf, très mobile, apparait comme un élément  vivant. Il aime montrer les coulisses autour d’un plateau nu comme pour Le Soulier de Satin, avec, ici, un plateau tournant où les techniciens et les deux interprètes accompagnant Méphistophélès mettent en place les éléments de décor. Entre les II ème et III ème actes, sont inversés de hauts châssis représentant l’habitation de Marguerite : un bel effet…
La chorégraphie de Cécile Bon occupe aussi une place importante. La nuit de Walpurgis au dernier acte imposait le corps de ballet de l’Opéra qui, ici, était absent… Mais les danseuses Julie Dariosecq et Elsa Tagawa sont un fil rouge très présent sur ces quatre heures. Denis Podalydès résume bien cet opéra: « Je ne sais plus qui a dit : « Faust, c’est l’histoire d’un infanticide. » Il y a en effet derrière l’histoire fantastique et religieuse, un fait-divers banal et sordide dans une nouvelle qu’aurait pu écrire Gustave Flaubert ou Guy de Maupassant… Un vieil homme, triste mais riche, veut goûter une dernière fois aux plaisirs de l’amour avec une jeune fille pauvre qui sera enceinte de lui. Mais il la quitte… Elle tuera l’enfant et sera condamnée à mort.
On retrouve les grands standards vocaux avec un réel plaisir. Entre autres à l’acte II, quand Faust chante cette cavatine : « Salut ! Demeure chaste et pure. Où se devine la présence d’une âme innocente et divine. »
Au même acte, Marguerite chante l’air immortalisé par la Castafiore, une créature dHergé : «Ah! Je ris de me voir si belle en ce miroir! » Ce spectacle affiche complet mais il serait bien qu’il soit repris et vu par un large public…

Jean Couturier

Opéra-Comique, place Boieldieu, Paris (II ème), du 21 juin au 1er juillet. T. : 0 825 01 01 23.

Les cloches impériales de Chine

Les Cloches impériales de Chine


Ce spectacle créé en 1983, a déjà présenté dans plus cinquante-sept pays soit 1.000 représentations avec environ un million de spectateurs et est fondé sur la musique de Chu, une civilisation florissante il y a plus de 2.500 ans.
Produit par le Hubei Provincial Performing Arts Groupe, il est interprété les artistes du Hubei Provincial Opera and dance Drama Theatre et est présenté à Paris dans le cadre d’un programme d’échanges culturels internationaux du China Arts and Entertainment Group.
Trouvés en 1978 dans la province du Hubei, et datant de 2.400 ans, ces beaux instruments en bronze sont le plus ancien ensemble d’instruments à gamme chromatique jamais identifié en Chine et probablement dans le monde. Les systèmes musicaux se limitaient souvent à des gammes pentatoniques ou heptatoniques et ce dispositif exceptionnel permettait de produire l’intégralité des demi-tons d’une octave, comme dans la musique occidentale moderne.Les célèbres cloches Bianzhong se distinguent par leur capacité à délivrer deux hauteurs différentes selon le point de percussion montrant une maîtrise acoustique remarquable au VI ème siècle avant J.C. Reproduits avec fidélité, ces instruments de scène permettent d’évoquer les batailles, danses et fêtes d’une civilisation raffinée.

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Ce spectacle d’une heure et demi alterne parties dansées et parties instrumentales avec un panel impressionnant de cloches, gongs, tambours, xylophones jouées par une quinzaine d’interprètes, entre autres au début dans Les Echos de la Chine ancienne et Chemin de quête-musique ancienne pour bianzhong et bianquing. Un groupe remarquable de précision gestuelle et impressionnant de rigueur. Comme par miracle, le temps d’un commentaire en chinois-comme la majorité du public pour cette seule soirée- tous les instruments disparaissent et laissent la place  au chapitre II: Au rythme des danses ancestrales où alternent ballets de danseurs et de danseuses, tous réglés au cm près. Là aussi très impressionnant, notamment un rituel dansé en rond de guerriers sur une musique de  percussions. De temps en temps, il y a en voix off, un commentaire mais en en chinois…
Cueillette du murier-Labourage, danses agricoles interprété par douze jeune femmes est tout aussi précis mais nous a paru plus conventionnel…
Suit le chapitre III: L’Harmonie des huit sons avec des instruments classés selon huit matériaux: métal, pierre, soie, bambou, calebasse, terre cuite, cuir et bois. A cordes comme le « se » qui en comptait autrefois cinquante, à air comme une flûte à bec en bambou, ou une flûte de pan avec vingt-quatre tubes, eux aussi en bambou. Ou le yng-xun, un ocarina en céramique.  Ou encore le Quing, un lithophone composé de pierres plates. Tous d’une beauté stupéfiante.
On ne peut tout citer mais il y a aussi un Chant de justice-Chanson, dansé par des hommes avec un texte plein d’humour: « Les fonctionnaires  cupides, bien qu’ils puissent être corrompus, pourtant peuvent être intègres, les fonctionnaires intègres, bien qu’ils puisent  être honorés, pourtant, sont souvent dédaignés. (…)
« Enfin, le spectacle se termine par Musique de banquet au palais de Chu-Le grand banquet cérémoniel avec de nombreux musiciens et toute la troupe des danseurs et danseuses jouant comme Loïe Fuller avec de grandes écharpes bleues ou roses. Côté des réserves, il y a dans ces Cloches impériales de Chine,  une scénographie parfois kitch, une musique enregistrée amplifiée souvent envahissante et des voix en play-back…comme dans toutes les superproductions  qui doivent être rentabilisées grâce à un nombreux public mais on se lasse pas de regarder l’ensemble de ces instruments d’une grande beauté et l’ensemble du spectacle est une grande leçon de professionnalisme artistique.  Si vous en avez l’occasion, cela vaut le coup d’aller le voir.

Philippe du Vignal 

Spectacle vu le  20 mai au Théâtre Mogador, Paris ( VIII ème).
Tournée en France et en Europe.

Un Piano dans la montagne/ Carmen d’après Georges Bizet, transcription et direction musicale de Nikola Takov, adaptation de Clément Camar-Mercier, mise en scène de Sandrine Anglade

Un Piano dans la montagne/ Carmen, d’après Georges Bizet, transcription et direction musicale de Nikola Takov, adaptation de Clément Camar-Mercier, mise en scène de Sandrine Anglade

Nombreuses ont été les adaptations au théâtre -dont celle mémorable de Peter Brook- et les transpositions au cinéma de cet opéra, le plus joué au monde… Sandrine Anglade nous en propose ici une version d’une heure quarante-cinq en dehors des canons du genre. Avec ce titre surprenant, elle veut souligner les aspirations de l’héroïne à une vie libre dans la montagne (elle pensa un temps l’intituler Un Corps à soi) avec l’homme qui voudra bien la suivre. Ce ne sera pas Don José, le soldat, qui déserte par amour de Carmen mais qui n’aime pas l’aventure. La bohémienne le renvoie à sa mère qui se meurt dans son village et à sa fiancée, la sage Micaëla. Et elle cède à son désir pour Escamillo, le brillant toréador. Un amour qui lui coûtera la vie… sous les coups de Don José, fou de jalousie. Un féminicide annoncé! La metteure en scène dédie sa pièce au mouvement Femmes, Vie, Liberté qui soutient les Iraniennes en lutte.

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©compagnie Sandrine Anglade

L’originalité du projet tient à une forme mariant théâtre et opéra. Revenant au livret original d’Henri Meilhac qui a souvent été censuré, Clément-Camar Mercier a supprimé les récitatifs ajoutés après la création et a imaginé un personnage de guide, interface entre la scène et le public, à la fois commentateur de l’action et fil rouge de la mise en scène.
Sandrine Anglade, en lui ôtant les fastes de l’opéra, entend ainsi offrir cette œuvre prestigieuse à un large public. La musique de Georges Bizet a été transcrite pour quatre pianos par Nikola Takov, avec une étonnante profondeur harmonique. Pianiste, compositeur et chef de chant, il tient ici un des claviers et assure aussi la direction musicale des quatre solistes pour les rôles de Carmen, Micaëla, Don José et Escamillo et des six chanteurs, pianistes ou comédiens qui se partagent les seconds rôles.
Et, dans chaque ville de la tournée, un chœur amateur d’enfants de sept à quinze ans a été formé pour l’occasion. «Ils se préparent avec une cheffe de chant et sont présents sur scène pendant tout le spectacle, dit Sandrine Anglade. Ils découvrent ce que sont le théâtre et l’opéra. Pour moi, c’est aussi une manière de partager un projet avec des publics. »

L’espace de jeu est balisé par une rampe circulaire de projecteurs qui monte ou descend d’un acte à l’autre. Les interprètes déplacent les pianos montés sur roulettes pour changer le décor. Au premier acte, ils figurent les murs de la caserne, puis de la prison où sera enfermée Carmen après une bagarre à la fabrique de cigares où elle travaille.Autour d’elle, Micaëla (Parveen Savart) à la recherche de son fiancé, Don José (Pierre-Emmanuel Roubet, en alternance avec Blaise Rantoanina) pour lui donner une lettre de sa mère, avant le fameux duo : « Ma mère, je la vois ». Bientôt, apparait Carmen pour son premier aria, La Habanera :  L’amour est un oiseau rebelle, puis elle chantera pour séduire Don José : « Près des remparts de Séville, Chez mon ami Lilas Pastia, Nous danserons la Séguédille Et boirons du Manzanilla. »
De merveilleux solos où nous découvrons le riche potentiel vocal de Manon Jürgens, au mezzo nuancé. Les pianos s’écartent à l’acte II pour la scène de la taverne où Escamillo (le sémillant Antoine Philippot) fait une entrée fracassante parmi les contrebandiers. L’opéra a alors une théâtralité plus affirmée. Le guide (Florent Dorin) fait même chanter au public les couplets du Toréador : Toréador, en garde !/Toréador!Toréador!/Et songe bien/Oui songe en combattant/ Qu’un œil noir te regarde/Et que l’amour t’attend./Toréador, l’amour, l’amour t’attend! »

 Tout au long du spectacle, les pianistes quittent parfois leur clavier pour se joindre aux chanteurs. Julie Alcaraz chante Frasquita et accompagne aussi au violoncelle certains airs. Julia Filoleau incarne Mercédès, Benjamin Laurent est Moralès et Nikola Takov joue aussi l’Aubergiste. Une atmosphère festive règne sur le plateau et Sandrine Anglade a fait quelques entorses à la continuité dramatique. Ainsi à l’acte III, Micaëla, égarée dans la montagne, vient annoncer à Don José : «Ta mère se meurt et ne voudrait pas mourir sans t’avoir pardonné. » Mais elle interrompt son chant pour déplorer le sort réservé aux sopranos à l’opéra : « Y’en a marre, dit-elle, du destin des sopranos, toujours à nier le désir de leur personnage.»
Elle veut changer de rôle et endosse celui de Mercédès (où elle est nettement plus à l’aise), dans la séquence des bohémiennes-tireuses de cartes que la metteuse en scène avait zappée au début de l’acte. Une manière de désamorcer le tragique de la scène: dans les tarots, Mercédès et Frasquita prédisent à Carmen un avenir prometteur avec amour, château, bijoux… Mais celle-ci n’y voit que la mort.
En prenant ces libertés, Sandrine Anglade désacralise l’opéra…

Créé à la Scène Nationale de Bayonne, Un Piano dans la montagne/Carmen répond à la mission que s’est fixée la metteuse en scène avec sa compagnie éponyme fondée en 2004 : mettre à disposition d’un large public les œuvres du répertoire.  Elle l’a ainsi fait récemment avec La Tempête de William Shakespeare où elle marie théâtre et opéra dans le même esprit de troupe. La compagnie s’est aussi engagée dans un «laboratoire citoyen» où elle propose aux enfants et adolescents, de réaliser de petites formes issues d’une réflexion commune. Elle collabore aussi avec le collectif Barayé, à des concerts Femme, Vie, Liberté pour soutenir la lutte des femmes en Iran.
Avec son hétérogénéité revendiquée, ce spectacle ne convaincra pas les puristes mais a enthousiasmé le public. Sandrine Anglade fait ainsi entrer l’opéra dans une économie de théâtre, en réduisant les coûts de production de 80% ! Le spectacle devient alors abordable pour les programmateurs, quand ils veulent offrir un opéra populaire….
Malgré quelques passages peu lisibles et l’esthétique brouillonne des costumes, il faut saluer cette démarche et suivre cette metteuse en scène qui prépare Le Conte d’hiver de William Shakespeare…

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 21 décembre au Centre des bords de Marne, 2 rue de la Prairie, Le Perreux (Val-de-Marne). T. : 01 43 24 54 28.

Le 20 janvier, Auditorium Jean-Pierre Miquel, Vincennes (Val-de-Marne); le 23 janvier, Théâtre de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne) ; les 26 et 27 janvier, Théâtre Georges Simenon, Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis)

Les 1er et 2 février, Centre d’art et de culture, Meudon (Hauts-de-Seine); le 8 février, Théâtre Alexandre Dumas, Saint-Germain-en-Laye (Yvelines).

Les 14 et 15 mars, Scène Nationale de Bourg-en-Bresse (Ain).

 

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