Je suis né d’un récit brûlant, texte, conception et jeu de Jean Alibert

Je suis né d’un récit brûlant, texte, conception et jeu de Jean Alibert

 

Un théâtre-récit, précise tout de suite l’acteur, seul en scène. » On peut même dire aussi que je suis ici en tant que citoyen, puisqu’un des fondamentaux du théâtre-récit, c’est de s’intéresser à des événements de notre Histoire commune qui restent problématiques, des événements dont le souvenir est parfois occulté, des événements oubliés, mais qui sont des plaies encore ouvertes ou mal cicatrisées. »
Il n’a pas vécu en Algérie mais y a vécu par les récits de son père dont il raconte sa mort en France suite à une amputation d’une jambe atteinte de gangrène. Il avait été le dernier maire français de Tenira (10.000 habitants) près de Sidi-el-Habbès où vécut le grand poète Kateb Yacine de 80 à 89. Il raconte ce que lui a dit son père, propriétaire expatrié: le jour de l’indépendance quand il y a eu changement de drapeau: le bleu- blanc-rouge, plié avec soin, a été remplacé par celui, vert et rouge.
Il 
disait à son fils quand il lui racontait cette histoire: » «Ça s’est passé proprement. » Mais ajoute  Jean Alibert avec lucidité: « Après le déchirement organique des peuples à travers des centaines de milliers de morts, après les enfumades de Bugeaud, les massacres de Setif et Gelma et du Nord-Constantinois, les massacres de la rue d’Isly, de Melouza, après les tortures, les éventrations, les humiliations, les trahisons, après les déportations, les exils forcés, les émasculations, les exsanguinations, après les brûlures et les amputations, après les attentats et les explosions, après les assassinats de femmes de vieillards, d’enfants, après les exécutions et les viols dans des souffrances qui dépassent l’imagination, après les enlèvements, les douleurs, les horreurs, les blessures que le temps seul ne pourra pas guérir, et j’en passe, oui, j’en passe, comment là, à Tenira dans la commune de mon père et parce c’est lui qui me l’affirmait, cela avait-il pu se passer proprement ? Franchement. »

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Jean Alibert parle aussi du voyage qu’il a voulu faire en 2000 jusqu’à ce village, comme une sorte d’exorcisme: « Trente-huit ans plus tôt, la tête penchée vers un hublot comme celui-ci, mon père voyait le fort de Santa Cruz. Il était chassé de son paradis.Dans deux heures et vingt-cinq minutes, mes yeux verront ce qu’il a vu, de l’Algérie pour la dernière fois. C’est presque un sacrilège. »
Reçu chaleureusement par les habitants dont un âgé: «  
Et pendant qu’il prend tout son temps pour me scruter de la tête aux pieds, je l’entends me poser cette question en français : «Tu es le fils d’Alfred ? ». Pour la première fois de ma vie à l’âge de quarante quatre ans, quelqu’un que je ne connais pas , m’a reconnu, parce qu’il se souvenait du visage de mon père. » Un autre lui dit « Soyez le bienvenu, me dit l’inconnu, je m’appelle Hakem, je connaissais bien votre père. » Et je lui serre la main et je tiens sa main serrée (…), « Vous êtes le premier à revenir. On n’a vu personne depuis l’indépendance, on n’avait pas de nouvelles. Et votre père, comment va- t-il ? Il est toujours vivant ? ».Je lui apprends que non.

Alors d’abord il ne sait pas quoi dire, alors il ne dit rien, et puis il fait un geste. Le geste que font tous les algériens quand il n’y a plus rien à dire, sauf si c’est Dieu qui l’a voulu, et puis tout bas, simplement il dit : «In Shaa Allah ! » Suivit aussitôt par tout le petit groupe qui dit: «In Shaa Allah!»et moi, un peu pris au dépourvu, je dis aussi: «In Shaa Allah. » Tout surpris de me l’entendre dire.
Comme si ces mots avaient enfin trouvé leur place pour être entendus. »Hakem, c’est à la fois le guide, le témoin et l’historien. Il me conduit à travers le village vers une maison où a séjourné le poète Kateb Yacine  quand il était directeur du théâtre de Sidi Bel Abbès. Cette maison, c’était la maison de ma grand-mère, Victorine Siegel. Il me montre la cave viticole Saint Paul, construite par mon grand-père Paul Alibert, et en face la ferme familiale, construite par mon arrière-grand-père Pierre Alibert. »
Sans doute le moment plus émouvant de ce seul en scène, où l’intime rejoint le passé collectif d’un village, ici tellement lié au présent.  

Jean Allibert parle aussi du massacre du 4 juillet 62 à Oran. Trois mois et demi après la signature des accords d’Évian mettant fin à la guerre d’Algérie et deux jours après la reconnaissance officielle de l’indépendance. Et de sa naissance quand sa mère accouchait de lui  mais avec une grave hémorragie et quand trouver du sang relevait du miracle.
Une fusillade d’origine inconnue, probablement due à l’Armée de libération nationale et à des civils algériens. Selon l’historien Jean-Jacques Jordi,  plus de trois cent cinquante 
Européens sont morts et disparus et une centaine de musulmans morts et disparus. Sans que l’armée française  n’intervienne. Même si le capitaine algérien Bakhti, lié aux ultras, affirme qu’aucune manifestation n’est prévue et en informait jusque-là le général français Katz. Un épisode soigneusement caché par le gouvernement de Georges Pompidou et par tous les suivants… pendant soixante ans,
Enfin Emmanuel Macron déclara en 2022 devant des associations de rapatriés que le «massacre du 5 juillet 1962 à Oran, qui toucha des centaines d’Européens, essentiellement des Français, devait être reconnu ». 
Il y aura à la fin du spectacle, la projection sur fond noir de la longue liste de ces victimes. Sans aucun doute un choc pour l’enfant qu’était Jean Alibert arrivé bébé en France mais dont la famille, loin de ce village tant aimé, devait continuer à y vivre mentalement…
Il dit tout cela avec une émotion retenue: « 
Le théâtre-récit est tragique, parce qu’il dit l’irréparable de notre histoire commune. L’irréparable des faits et de la manière dont on les a pensé et souvent même, pas pensé du tout .Que faire de ces 800 morts aujourd’hui. si rien n’est réparable. »

Ce sont les meilleurs moments d’un spectacle sincère, juste et généreux mais qui aurait besoin d’être revu sur le plan dramaturgique: le début est lent et on ne comprend pas très bien ce que viennent faire ici le  trop long récit de sa naissance, et encore moins surtout, cette histoire d’assiette que Jean Alibert, enfant, avait renversée au restaurant…
Et la longue liste de ces premiers morts et disparus, le 5 juillet 62, à la fois dite et projetée sur écran: 
Akoka René, Alarcon Maurice, Albaladejo Antoine, Albergé  Etienne, Aleman Charles, Almouzni Henriette, aurait mérité d’être mieuxmise en scène… Ce théâtre-récit a une fausse fin et est un peu long… Il gagnerait beaucoup à être resserré et joué sans cet inutile micro H.F. qui uniformise la voix de Jean Alibert. Mais on ne peut être insensible à un tel spectacle. Donc à suivre.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 9 mars. Du  9 au  14 juin, Théâtre de la Reine Blanche, 2 bis impasse Ruelle, Paris (XVIII ème)

Festival d’Avignon, La Reine Blanche à 12 h 30.


Archives pour la catégorie seul en scène

Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer, texte de Virginie Despentes mise en scène d’Anne Conti, avec la complicité de Phia Ménard (tout public à partir de quatorze ans)

Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer, texte de Virginie Despentes,mise en scène d’Anne Conti, avec la complicité de Phia Ménard (tout public à partir de quatorze ans)
 
Le philosophe Paul B. Preciado avait organisé il y a six ans au Centre Georges Pompidou, Cluster révolutionnaire, un séminaire pour lequel Virginie Despentes avait écrit et lu ce court texte (encore inédit) où elle interroge les notions de frontière, liberté, domination… C’est aussi un appel pour que l’Histoire s’oriente autrement, qu’enfin s’opère une révolution des corps et des esprits et que s’impose à la fois une véritable écoute et une douceur dans les rapports entre les êtres humains. Mais l’écrivaine en est bien consciente et sait qu’il y a encore du pain sur la planche…
Cela commence plutôt mal: six projecteurs bien éblouissants face public  (sans doute pour l’empêcher de voir le décor?) et des rafales de fumigènes à gogo comme partout!  Sur le plateau, à jardin, les musiciens et au milieu et à cour, un muret en blocs blancs et des morceaux de placo-plâtre qu’Anne Conti assemblera avec une visseuse pour former un écran rond qu’elle hissera ensuite sous les cintres et où seront reçues quelques images de notre planète. L’actrice entassera aussi au bord du plateau quelques-uns de ces blocs sur lesquels, à la fin, elle monte sans craindre le danger bien réel. Bref, la mise en scène (avec un micro H.F.! comme partout) et la scénographie avec ces inévitables rafales de fumigènes, ne sont pas du bois dont on fait les flûtes, et c’est dommage.    
© Didier Péron

© Didier Péron

Mais bon, Anne Conti, seule en scène, accompagnée par Rémy Chatton (batterie) et Vincent Le Noan (violoncelle) réussit à imposer de sa voix grave et à un rythme impeccable, le texte de Virginie Despentes: « Une révolution dans laquelle on ne met ni rêve ni joie, alors il ne reste que la destruction, la discipline et la justice et, si on dit révolution, il faudra dire douceur, c’est à dire commencer par accepter d’être du côté d’une stratégie non productive, non efficace, non spectaculaire, et que seule, la ferveur permet d’embraser. Seule la conviction que nous n’avons besoin ni d’avoir raison, ni de donner tort pour donner corps collectif à autre chose que ce qui existe déjà et la chose qui compterait le plus, ne serait plus d’accumuler le maximum de likes pour le jour du Jugement dernier mais de commencer à ressentir que nous sommes en position de force. Même si nous occupons moins de surface spectaculaire, nous sommes en position de force. Car nous faisons déjà l’expérience de vie différente dans des corps différents qui ne nous font plus honte. Nous modifions nos vies, nos modifions les discours, nous modifions l’espace de notre seule présence et c’est la joie que nous en tirons qui fait de nous des corps collectifs révolutionnaires (…)
Malgré les fumigènes qui envahissent le plateau et des lumières assez racoleuses, Anne Conti, très concentrée et grâce à une remarquable diction et aux musiciens, toujours en phase avec elle-même, réussit à faire passer le texte aux longues phrases de Virginie Despentes. On oubliera vite les images sur écran de cette planète à la fin qui le parasitent et qui n’apportent rien à cette mise en valeur de ses revendications.
Le public, très attentif, est sidéré par la parole claire et d’une rare violence de ce texte où, en une heure, l’actrice jusqu’à la fin ne lâchera rien et saura le mettre en valeur : « La douceur et la bienveillance, c’est le contraire de l’exploitation capitaliste, te demander la permission, me demander si je consens. La douceur et la bienveillance, c’est ce qu’on ne trouve pas sur les marchés, c’est ce qu’on ne trouve pas dans l’armée, c’est ce qu’on n’enseigne pas dans les polices. Toutes les propagandes me traversent, toutes les propagandes parlent à travers moi. Rien ne me sépare de la merde qui m’entoure, rien, sauf le désir de croire que ce monde est une matière molle, que ce qui est vrai aujourd’hui, peut avoir disparu demain et il n’est pas encore écrit que cela soit une mauvaise chose.
Anne Conti réussit à faire passer le s
ouffle, l’énergie et l’oralité rythmique avec des répétitions de mots, souvent proche du langage théâtral, quand Virginie Despentes envoie paître, dans ce texte, le modèle dominant… Créé au Théâtre du Nord à Lille en 2024 et depuis joué partout l’an dernier, le spectacle est bien rodé. Et le public- assez jeune pour une fois- trouve ici une autre dimension de l’autrice  qu’il connait par Vernon Subutex, la série télévisée  réalisée par Cathy Verney. Il a chaleureusement applaudi Anne Conti, avant d’aller boire un bol de bonne soupe maison, douce et chaude (en écho au texte?) offert par le Théâtre et qui ne se refuse pas. Réconfortant dans un Paris envahi par le froid et la pluie…
Une pensée pour Marc Sangnier (1873-1950), cet ingénieur issu de Centrale, militant républicain qui se revendiquait d’extrême gauche, aujourd’hui bien oublié mais dont l’avenue où est situé le Théâtre 14, porte le nom. Il aurait bien aimé ce texte…

Philippe du Vignal 
 
Jusqu’au 21 février, Théâtre 14,  20 avenue Marc Sangnier, Paris (XIV ème). T. : 01 45 45 49 77.

Tanto Poco d’après Si peu de Marco Lodoli, traduction de Louise Boudonnat, adaptation, mise en scène et interprétation de Cécile Garcia Fogel (tous publics à partir de seize ans)

Tanto Poco, d’après Si peu de Marco Lodoli, traduction de  Louise Boudonnat, adaptation, mise en scène et interprétation de Cécile Garcia Fogel (tous publics à partir de seize ans)

Une histoire d’amour entre la jeune concierge d’un lycée et un aussi jeune professeur de lettres, comme ce romancier italien qui a enseigné pendant trente ans.  Cela commence par une rencontre  avec celui qu’elle prend d’abord pour un élève :« Je m’appelle Matteo Romoli, je suis professeur de lettres, je prends mon poste aujourd’hui ». Dès cet instant, je me suis mise à le vouvoyer et ce fut comme ça pendant plus de trente ans. Dès cet instant je me suis mise à l’aimer. »
Elle l’aimera ainsi  sans lui parler mais lucide elle ne   »comprends pas pourquoi je me suis agrippée si fort à ce garçon, comme si brusquement il était toute ma vie. » C’est un prof pas comme les autres: il ne corrigeait pas ni mettait de notes, et le proviseur l’avait dans le collimateur. »Un roman autobiographique écrit à la première personne.  Elle fait son travail ingrat d’entretien des locaux et n’a pratiquement aucun contact avec les enseignants.
Après une soir en boîte avec des amies,  elle se fait violer mais ne porte pas plainte et se fera avorter: »Je ne suis pas assez forte. Mieux vaut fermer les yeux et oublier. Mieux vaut rester immobile sans plus penser à rien, nettoyer chaque jour les classes, balayer, laver les sols, désinfecter les toilettes. (…) 

Elle lit Arthur Rimbaud et le roman de  Matteo: « Mais pour être honnête, moi, à ce roman, je n’y ai jamais rien compris, mais qui suis-je pour porter un jugement sur un livre ? Les profs écrivent, les concierges vident les poubelles.Elle vit seule dans un petit logement qu’elle a juste de quoi payer.  Sans voir grand monde.Un élève vient la voir deux fois par semaine avec des gâteaux et ensuite ils font l’amour. Mais cet élève a décidé de se marier… Puis il divorcera et reviendra la voir.
Quant à Matteo, il se mariera aussi avec Giovanna, une traductrice de poésie qu’elle verra .Il sera invité en Europe et entre autres à Paris. Elle prendra le même avion que lui pour l’y rejoindre mais il ne la verra même pas. Elle, après avoir erré dans la capitale, reviendra aussitôt à Rome. Un jour, il obtient un congé pour écrire une thèse de doctorat et ne sera pas là pendant trois ans.Qu’importe? elle attendra …
Plus tard, il tombera amoureux d’une professeur d’arts plastiques du lycée et ils auront plusieurs enfants de six, huit et six ans. Et n jour ils se marient… pour divorcer quelques mois plus tard. Lui  est du genre mal vu par ses collègues et du proviseur. Et, après une évaluation faite par une commission, il devra quitter ses fonctions d’enseignant et travailler à la bibliothèque. Bref, une mise au placard. Mais elle reste  toujours là à espérer qu’il l’aime. Elle vit avec lui en imagination fait la cuisine pour deux.

© Philippe Jamet

© Philippe Jamet

Puis il quittera le lycée à jamais. Elle a maintenant soixante ans et le cherchera partout et un jour le trouvera en bas de chez elle, assis par terre, dos au mur, les jambes allongées, les yeux fermés, sale, le visage tuméfié;.. Elle réussira à l’emmener chez elle, lui fera couler un bain chaud et le nettoiera délicatement.  Elle l’aura enfin à lui, même s’il est dans un triste état. Après être allée à la pharmacie, acheter une crème apaisante et de quoi lui préparer un petit-déjeuner, elle revient mais il est parti.
 » Ce qui veut dire qu’il est vivant, qu’il va bien ,me disais-je pour me rassurer, et j’ai enfoui mon visage dans la serviette pour sentir son odeur qui peu à peu s’évanouissait. Nous avons passé une journée ensemble, ai- je pensé, nous avons dormi ensemble, personne ne peut me dire le contraire que j’ai vécu en vain. Je le chercherai encore, la ville est grande mais mon amour est plus grand encore, et c’est un homme si faible, si insensé, il n’y arrivera pas sans moi. La fin n’est plus très loin alors tout se dissipera, mais nous à cet instant nous sommes là, vivant ensemble de cette vie parfaite, la rêvant entièrement. Assise au milieu de la chambre, je parlais toute seule une fois de plus et je regardais les rideaux blancs se gonfler et se dégonfler dans le courant d’air, s’agiter comme des fantômes. »

 Sur le petit plateau, un fauteuil des années cinquante, une chaise et une petite table avec un bouquet de roses.C’est cette histoire dont le texte a bien été adapté par elle-même que nous raconte Cécile Garcia Fogel, en simple robe noire. Avec juste quelques éclairages et de superbes  musiques populaires en fond. sonore. Intelligence et respect de ce texte, diction et gestuelle superbe, concentration maximum, rythme exemplaire,  cette grande actrice que nous avons souvent appréciée dans les mises en scène de Christophe Rauck ( voir Le Théâtre du Blog) prend ce texte à bas-le-corps et  nous emmène facilement dans le délire de cette femme  amoureuse.  Et la fin est des plus émouvantes.
Un petit (soixante minutes) mais grand spectacle, garanti sans micro H.F., fumigènes, lumières stroboscopiques… Cécile Gaérci Fogel joue cet épatant monologue, encore quatre fois au Théâtre du Charriot.  Il faut espérer qu’il sera repris ailleurs.  Il le mérite amplement.

Philippe du Vignal

 Théâtre du Chariot, 77 rue de Montreuil, Paris (XI ème). A 19 h, les lundis 9 et 16 février, les mardis 10 et  17 février. T. : 01 48 05 52 44.
Le roman a été publié aux éditions P.O.L (2024) en accord avec The Italian litterary agency, Milan.

5 Secondes de Catherine Benhamou, adaptation et mise en scène d’Hélène Soulié

5 Secondes de Catherine Benhamou, adaptation et mise en scène d’Hélène Soulié

Un fait divers, c’est trois lignes dans un journal gratuit, un événement à la fois gigantesque et minuscule. Miracle : ici, on apprend que cela finit bien. En un instant sur le quai d’un RER, une femme, saturée de fatigue, a jeté son bébé dans les bras d’un jeune homme. Puis elle est remontée dans le train. Cinq secondes: le temps que les portes se referment.

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L’autrice a écrit le récit de cet inconnu adressé au bébé, pour  que, plus tard, il sache ce qui lui est arrivé. Maxime Taffanel, nageur, comédien et danseur, joue ce garçon saisi par un tsunami émotionnel : tenir dans ses bras un enfant rejeté et devenir, en un instant, responsable d’une vie, se trouver confronté à la rigidité administrative et au soupçon accompagnant toute rencontre d’un jeune avec les institutions policières, mais surtout, comme s’il se souvenait de sa naissance, avec sa propre enfance, et comment elle l’a construit, détruit, puis reconstruit : ce que le bébé, tranquille, va l’aider à interpréter…

Et l’on y croit. L’écriture de Catherine Benhamou, autrice éprouvée, est à la fois tendre et aigüe: pas le moindre pathos, mais un regard, à la fois sévère et compréhensif, sur une société fatiguée rejetant sans état d’âme, une femme qui n’y arrive pas. Avec juste, une petite goutte d’humour annonçant la remontée du narrateur. Au centre d’une aire circulaire, Hélène Soulié a placé une légère machine à jouer qui égrainera quelques notes.  Il y a aussi des objets venus illustrer tel ou tel moment du récit. Mieux encore, ils évoqueront avec économie et justesse, l’empathie muette et profonde du garçon pour cette mère.Une féminité secrète naît en lui. Maxime Taffanel est épatant (réanimons pour l’occasion cet adjectif vieilli et affectueux). Pas d’effets, sinon ceux indispensables au récit et au souvenir. Pas d’explication mais une invite toute simple à une qualité d’émotion: elle ne nous submerge pas et donne à penser. Que demander d’autre?

Christine Friedel

Jusqu’au 31 janvier, Les Plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, Paris (XX ème). T. : 01 83 75 55 70.

Le Plaisir, la Peur et le Triomphe de Joaquim Fossi

Le Plaisir, la Peur et le Triomphe  de Joaquim Fossi

© Simon Goselin

© Simon Gosselin

Un jeune homme normal, ou plutôt exceptionnellement normal, discret et l’air de rien, monte sur scène. Matériel pour la séance: un ordinateur et un écran. Le jeu est le suivant: on dirait que je serais un archéologue des années 7000 et que j’aurais trouvé un lot d’images datant des Humains. Nous les verrons à l’écran (les images pour les Humains, il faudra se fier à la parole de notre jeune archéologue).
Constat: pour se protéger de la peur, les Humains font des images. Toutes simples, quelquefois : juste la rencontre, par exemple, entre le signe : et le signe ). On va juste vous dévoiler, que placés dans un rond jaune et dans un certain sens, ils fait l’émoji du sourire. Mais après, on ne vous dira plus rien et vous irez le découvrir dans cette petite salle pentue.

Donc, des images contre la peur et de plus en plus d’images. Voyez vos/nos propres téléphones, voyez ce qu’est pour vous/nous, le tourisme : on a regardé les belles images d’un pays lointain, on prend l’avion, on va sur place, on prend son téléphone pour faire des photos moches, et voilà. Bon, cessons de « spoiler», et rions sans peur et avec plaisir  (pas jusqu’au triomphe, n’exagérons rien), du jeu fin, de la drôlerie délicate, gracieuse et pointue de Joaquim Fossi, un acteur et auteur à suivre. Nous l’avions déjà vu jouer mais au second plan. Le voici en pleine lumière -discrète- il n’y a plus qu’à aller le voir en direct.

 Christine Friedel

 Jusqu’au 30 janvier, Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, Paris (XI ème). T. : 01 43 57 42 14.

 

 

I love suprême de Xavier Durringer, mise en scène de Dominique Pitoiset

I love suprême de Xavier Durringer, mise en scène de Dominique Pitoiset

L’auteur et cinéaste, hélas, récemment disparu à soixante-et-un ans, a écrit en 2018 ce monologue pour Nadia Fabrizio. Il nous emmène à travers un parcours existentiel et artistique, dans le monde de la nuit, à Pigalle, dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, donc juste avant et après l’arrivée du sida. Des situations extrêmes où se trouve, Bianca, une très jeune femme qui arrive à Paris, où elle veut être actrice. Souvent les marginaux, les invisibles et délaissés de la vie habitent le paysage dramatique de Xavier Durringer. Très vite, Bianca s’aperçoit qu’il n’y a plus rien à espérer et que les dés sont jetés: «C’est Dingue. J’ai rien vu. Rien senti. Rien compris. » La pièce commence par un coup de théâtre. 

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Dans une laverie automatique (scénographie réussie de Dominique Pitoiset), quelques vêtements et objets dispersés au sol. Sur l’air de Sunday Morning chanté par Nico (1938- 1988) pour le premier album du célèbre groupe The Velvet Underground(1967) et produit par Andy Warhol. Bianca, la trentaine, arrive nonchalante et s’assied sur un banc. Sexy,  perruque blonde et bouclée, elle annonce la couleur: «Ils veulent que j’arrête». C’est la dernière danse pour Bianca : «Il paraît que t’es au top dans ce métier entre dix-huit et vingt-cinq ans. Après, c’est trop tard, ils disent. T’as le cul qui ressemble à un sharpeï. »

De sa vie tellement rêvée d’artiste à Paris, elle n’aura connu qu’un peep-show à Pigalle, I love suprême, un nom donné en hommage à l’album du jazzman John Coltrane: l’accent circonflexe a été mis par les propriétaires de la boîte, ignares en musique! Chaque nuit, depuis trente-deux ans, Bianca y danse en jouant avec son corps: «Je fais du strip, ce que j’appelle du spectacle érotique, en un contre un, ou un contre deux. »
La force du spectacle est dans la poésie du texte, à la fois filmique et théâtral, et dans l’interprétation sublime de Nadia Fabrizio… Une véritable performance d’actrice réalisée grâce à la subtile mise en scène et à la complicité de Dominique Pitoiset. Ici, tout est axé sur la parole théâtrale du personnage. 
Dans ce monde du rêve et de grandes solitudes, à la fois impitoyable et enivrant, nous suivons le parcours artistique et intime de Bianca: «Moi, j’ai pas de rêves. Enfin, j’en ai plus. J’en avais, mais je les ai tous perdus en route. Comme on perdrait ses clefs.»
Un récit d’une grande richesse: grâce à la perception juste, sensible et pleine d’esprit de cette femme et de son corps, dans l’univers nocturne parisien où la fête battait son plein avec  extravagance, fantasmes et mélange de classes sociales. 
Le passage de la fin du XX ème, au XXI ème siècle est à travers le vécu intime de Bianca et l’écriture émouvante de Xavier Durringer, d’une véritable intelligence et d’une profonde humanité, surtout quand il parle d’une liberté disparue. Un moment théâtral riche en émotion! Et un témoignage sur la fête et le monde du spectacle d’hier. «Pourquoi sortir encore le soir, dit Dominique Pitoiset, pourquoi aller encore à Pigalle, au théâtre, ou au cinéma, puisque toutes vos demandes, tous vos fantasmes peuvent être livrés à domicile sur internet.  »

Ici, deux histoires s’entremêlent : celle intime de Bianca, une artiste en fin de parcours qui n’a jamais su, ou pu, rien construire pour elle-même, et celle d’une société qui laisse place à un monde de plus en plus virtuel. Xavier Durringer nous alerte sur la difficulté des rapports humains sociaux ou intimes. « Il fait le portrait d’une fourmi (le personnage de Bianca) dans l’immensité, remarque Dominique Pitoiset.  Gros plan avant disparition. Qui la suivra? Qu’en est-il de la vie et de l’expérience? Quelles valeurs leur assigner, si l’économie est le seul point d’insertion de l’individu dans la trame humaine ». Le metteur en scène dit bien toute la puissance politique et humaine de ce texte qu’il a remarquablement mis en scène.  Un spectacle bouleversant.

Elisabeth Naud 

Jusqu’au 24 janvier, Théâtre 14- 20 avenue Marc Sangnier, Paris ( XIV ème ) . T. : 01 45 45 49 77. 

Fils de Chien (manifeste autophage), texte de Bertrand de Roffignac et Nicolas Kastsiapis, concept, mise en scène et jeu de Bertrand de Roffignac


Fils de Chien 
(manifeste autophage), texte de Bertrand de Roffignac et Nicolas Katsiapis,  concept, mise en scène et jeu de Bertrand de Roffignac

Cet acteur, entre autres chez Olivier Py et créateur hors-normes, maintenant bien connu, est tout à fait intéressant (voir Le Théâtre du Blog); sorti du Conservatoire national, il a, depuis, créé six spectacles.  Le texte?  Inspiré de la vie et d’une nouvelle du Russe Vladimir Slépian, né en 1930 et mort de faim à Saint-Germain-des-Prés en 98, un peintre dont l’œuvre se rattache à l’action painting de Jackson Pollock et à l’abstraction lyrique. En 63, il abandonne la peinture et devient un écrivain de langue française. Sa nouvelle Fils de chien parut dans la revue Minuit en 74 et fit l’objet d’une analyse de Gilles Deleuze et  Félix Guattari, dans Mille Plateaux.
Vladimir Slépian y met en scène un personnage qui a tout le temps faim et qui veut devenir un chien. Ce monologue s’adresse à des interlocuteurs appelés: «Messieurs». Pas loin de Samuel Beckett et avec une bonne dose d’absurde, c’est, aussi et avant tout, une réflexion sur l’aliénation, la folie et notre société. Une Note du propriétaire nous informe qu’il s’agit bien d’un chien, mort écrasé par une voiture et que c’est lui, son propriétaire, qui a transcrit cette rage d’écrire du chien.

« Cette création, dit Bertrand de Roffignac, est l’occasion pour  notre Théâtre de la Suspension, de reconsidérer de façon originale notre manière de faire société. Qui dévore qui ? Comment ? Pourquoi certains mangent quand d’autres sont mangés ? (…) Le Chien serait heureux s’il avait la chance de vous voir. Je pense à lui. Nous pensons tous à lui. Vous aussi vous pensez à lui, pour la simple raison que nous pensons par lui. (…) Le temps d’une soirée, vous serez invités à retraverser les principaux événements de la vie du Chien, figure mythique mi-homme mi-bête, parvenu à renverser les derniers tabous d’une société sur le déclin. Ce récit viendra justifier son goût pour la chair humaine, ses amours contrariées avec une funambule obèse et la fascination progressive dont il fut l’objet pour ce qui s’est appelé notre Humanité. »

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Cela se passe dans la salle aux beaux murs tapissés de bois. Avec, au centre de la scène, un grand caisson noir  rempli d’eau où baignent une table et une chaise en stratifié bleu pâle des années cinquante qu’ont mis à l’honneur, il y a une trentaine d’années, Macha Makeieff et Jérôme Deschamps pour leur… Deschiens. Nos excuses pour ce jeu de mots.
Bertrand de Roffignac, en T-Shirt blanc, pantalon et bottines noires, parfois revêtu d’un grand manteau orange pâle, va, avec ou sans micro, se lancer, marchant et pataugeant dans l’eau ou juste à côté dans un singulier monologue théâtral. Diction irréprochable, énergie à tout épreuve et excellent rapport avec les spectateurs. Un vrai spectacle donc, avec une débauche de lumières de couleur et d’environnements sonores électroniques.
Fils de chien est aussi proche d’une performance d’arts plastiques où le corps, la gestuelle d’un artiste et/ ou sculpteur et/ ou musicien sont à l’honneur mais aussi le temps, l’espace et la relation que l’artiste établit avec le public, parfois debout. Souvent à base de critique sociale et présentée dans une galerie d’art ou un musée, plus rarement dans un théâtre, avec, pour but de susciter une réaction.  Créée une seule fois mais, éventuellement, à nouveau recommencée. Donc, pas loin d’un théâtre-théâtre.
Et ici, dans la lignée de Joseph Beuys, quant à l’animalité. Bertrand de Roffignac tirera un coup de revolver et un petit poulet tombera des cintres. Petit faux poulet couvert de mousse à raser qu’il enverra sur une spectatrice qui le lui réexpédiera illico… 
On est ici dans la lignée, bien sûr, d’Antonin Artaud, mais aussi des happenings d’Allan Kaprow, de George Maciunas, le créateur du mouvement Fluxus et pas loin d’Otto Muehl et Herman Nistch, les actionnistes viennois. Et en France, de Gina Pane. Bertrand de Roffignac agrafera des morceaux de viande ( fausse, on est au théâtre..), sur le le mur gris délavé du fond.  Avec, donc, une petite touche d’art conceptuel…
Brillante, l’adaptation de cette nouvelle est souvent d’une rare violence verbale! Oui, mais, après une quarantaine de minutes, le temps devient long, comme souvent les solos des créateurs actuels et on frise l’ennui, même s’il se passe toujours quelque chose sur le plateau.
Bertrand de Roffignac gère mieux l’espace et le jeu, que le temps et il aurait pu nous épargner ces jets de confettis lancés par deux complices en combinaison noire, à tête de chien. Comme ces fumigènes à jets répétés qui ne servent à rien (peut-être au second degré puisqu’on entend dans le vacarme le mot: fumigène mais les cinquièmes déjà pour nous en janvier !). A ces réserves près, et malgré le froid, miracle d’un samedi soir: le public: une cinquantaine de personnes, jeunes pour la plupart, était bien au rendez-vous et a chaleureusement applaudi ce créateur.
Nous avons besoin de ce théâtre expérimental. Vous pouvez tenter l’expérience et aller voir cet ovni  (pas la peine d’emmener votre tata!).  En plus, vous aurez droit après, à une bonne soupe très chaude de lentilles pour vous réchauffer.  Que demande le peuple? Et il y a ensuite dans la grande salle de l’Epée de bois, 
L’Alphabet des Providences (farce épique) dont l’infatigable  Bertrand de Roffignac  a aussi  écrit le texte et réalisé la mise en scène. Nous vous en parlerons aussi.

Philippe du Vignal

Jusqu’au  1 er février, du jeudi au samedi à 19h et le dimanche à 14 h 30, Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre. Métro: Château de Vincennes+ navette ( attention, pas facile à trouver et parfois fluctuante) ou bus 112. 

Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité (2)

Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité (2)

©x Jacques, Hervée et Claude Acquart, leur scnéographe

©x Jacques, Hervée et Claude Acquart, leur scnénographe

Comment nous nous étions connus, Hervée et Jacques, il y a au moins un demi-siècle? Pas au tout début de leur aventure, quand Jacques Livchine avait créé, en 68, un montage de poèmes avec Apollinaire à la guerre au Théâtre des Trois Baudets. Je n’étais pas encore critique de théâtre, même si j’y allais très souvent. Mais, sûrement en 72, quand le Théâtre de l’Unité avait présenté quelques sketchs provocants en guise de parade pour son Don Juan, à Aix, ville ouverte aux saltimbanques, une manifestation de théâtres de rue créée par le grand Jean Digne où il m’avait demandé d’être « écrivain public », puis « écouteur public »…

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©x Jean Digne en 72

Nous avons vu à Paris Le Revizor de Nicolas Gogol. Malgré quelques bonnes idées, un spectacle peu convaincant, dans une salle presque vide et je ne me souviens pas avoir écrit d’article.

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Puis, il y eut la légendaire 2CV Théâtre pour un spectateur à l’intérieur et dans la rue, une bonne centaine tout autour. Et en 78, à Elancourt, où le Théâtre de l’Unité a réussi à s’implanter, La Femme-Chapiteau mais surtout Le Boulevard de la rue que Bernard Faivre d’Arcier, directeur du festival d’Avignon, avait invité: un spectacle avec tous les personnages habituels: mari, femme, amant et domestiques vivant dans les meubles d’un appartement bourgeois… mais le tout dans une rue de la Cité des papes. En 80, un bon souvenir à Saint-Quentin-en-Yvelines, du Bourgeois Gentilhomme de Molière, vu par Louis XIV et sa Cour, à un grand dîner à Versailles; le public étant assis derrière les convives et essayant d’attraper quelques bribes du festin… Et il y eut cette même année, la création du Mariage, un vrai-faux mariage joué dans le in d’Avignon. Avec la future mariée en longue robe blanche et son fiancé en habit, descendant d’un train (ou faisant semblant?). Puis, avait lieu la cérémonie à l’Hôtel de ville par le maire… de Florence, un ami du Théâtre de l’Unité. Et, à la nuit tombante, départ en voitures, toutes munies d’un petit drapeau pour se repérer et aller en cortège vers une belle maison avec piscine, à Pernes-les-Fontaines.
Je revois encore Hervée et Jacques accueillant à Avignon chacun des spectateurs à la vente des billets : puis ils avaient mémorisé leurs noms, grâce aux polaroïds qu’ils prenaient. Il y avait un grand repas de mariage pour le public avec, comme autrefois, chansons, et sketches dehors et dans la maison. Vers six heures du matin, Jacques proposa de boire un verre de champagne mais ajouta aussitôt: «Alors, il faudra le mériter, allez chercher les bouteilles.» Et il en balançait quelques cartons dans la piscine. Panique à bord! Des spectateurs à moitié nus plongeaient les récupérer…

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©x Hervée de Lafond, Léna Bréban et Alexandre Boussat

J’avais demandé à Hervée et Jacques de remettre le couvert avec les élèves de l’Ecole de Chaillot. Ainsi naîtra Noce et banquet, un spectacle commandé pour le festival de Blaye par Jacques-Albert Canque, très heureux d’inviter le Théâtre de l’Unité. Cela a été pour ces jeunes acteurs, l’occasion exceptionnelle de débuter, bien encadrés par des metteurs en scène de premier plan, dans les lieux parfois difficiles qu’étaient une rue de la citadelle de Vauban, puis une chapelle désacralisée, un cloître, et enfin une placette où, à la fin, tous les personnages se suicidaient l’un après l’autre, en se jetant des remparts. Hervée jouait à la fois la belle-mère et la maîtresse de cérémonie en tailleur noir, clochette à la main dans la chapelle pour rythmer la cérémonie. Marie Thomas, hélas décédée l’an passé, en jupe et grand chapeau noir, était une ex du marié et entrait en retard dans la chapelle, en en claquant la lourde porte. Puis elle allumait sa cigarette au cierge pascal dans le chœur et allait s’asseoir au sol, jambes écartées face à l’assistance, pour qu’on voit bien ses jarretelles et bas noirs. Nourit Sibony, la chanteuse franco-israélienne, elle, debout sur un piano à queue. interprétait de merveilleux gospels.


Jacques, lui, était le curé qui allait procéder à la bénédiction, mais, comme il devait faire en urgence un aller et retour à Paris, il m’avait demandé de le remplacer pour deux soirs. Grande promotion : directeur d’école, après une matinée de répétitions, je devins curé, petit mais nécessaire personnage de cette Noce et banquet qui prononçait un sermon foutraque.
Notre amie Chantal Boiron, directrice de la revue Ubu, avait dit à Françoise Morandière attachée de presse du festival, que le curé attendant le cortège ressemblait à du Vignal. Mais, non pas du tout, ce n’est pas lui et d’ailleurs, il n’est même pas venu… avait-elle finement répondu.  En 82, j’avais interviewé Jacques lors de l’émission sur France-Culture d’Alain Veinstein qui lui avait passé commande d’une intervention sur une grue au-dessus du Verger. Jacques avait alors entièrement vidé sur la table du studio, le contenu du sac à main d’une artiste, en détaillant au micro et avec précision chaque objet : briquet, carte d’identité, petite  monnaie, tampon, rouge à lèvres, clés…

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Regrets: je n’avais pu voir Le Théâtre pour chiens, ni L’Arche de Noë, avec le chanteur Nino Ferrer, trente acteurs et une centaine d’animaux.  Mais j’avais assisté à Ali-Baba, mise en scène d’Hervée de Lafond, sous un grand chapiteau, avec chariots à moteur électrique. Tout à fait impressionnant: les nombreux enfants étaient sidérés par tant de magie… Et il y eut Mozart au chocolat où, dans une pièce ovale fermée, quatre-vingt spectateurs dégustaient une tasse d’excellent chocolat, servie par Hervée de Lafond. Ceux qui n’avaient pu entrer, étaient admis à écouter à l’extérieur par un hublot, les airs de Mozart joués par un pianiste, et les extraits d’opéra chantés par un baryton et une soprano.
Ce Mozart au chocolat  était une petite merveille, à la fois élégante et efficace, dont nous nous souvenons comme si c’était hier. Autre petite merveille mais jouée peu de fois: L’Histoire du soldat de Ramuz et Stravinski, mise en scène de Marc Feldman sous un chapiteau.
Comment ne pas évoquer aussi les stages A.F.D.A.S. que dirigèrent Hervée et Jacques à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot, chaque fois avec un grand succès. Nous n’avons jamais regretté d’avoir fait venir ces grands pédagogues et, à chaque fois, il y avait une séance de travail avec les élèves…

© Giancarlo Gorassini/Bestimage

© Giancarlo Gorassini Ophélia Kolb qui jouait  à Conques

Je leur avais ensuite demandé de mettre en scène le spectacle que nous avait commandé la directrice du service culturel de Conques (Aveyron), un village où Prosper Mérimée avait sauvé de justesse l’abbatiale et son merveilleux tympan: « Je n’étais pas préparé à trouver tant de richesses dans un pareil désert ». Thème choisi par Hervée et Jacques: une revisitation du Moyen-Age et des Croisades. Hervée avait interpellé un moine de l’abbaye en bure blanche qui passait près du cloître pendant le spectacle: «Eh!Mon père, l’Eglise n’a pas toujours été bien nette à cette époque-là, vous êtes d’accord? »

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A un repérage en janvier,  Jacques et Hervée, nous  avions essayé de calculer l’orientation du soleil au crépuscule en juillet, pour choisir le côté du cloître où mettre les spectateurs pour qu’ils ne soient pas gênés. Folie du Théâtre de l’Unité mais aussi grande rigueur, comme toujours quand il s’agissait de choisir un lieu adapté. Beau succès avec quelque deux-cent cinquante spectateurs à chacune des cinq représentations. L’Ecole du Théâtre National de Chaillot n’aurait jamais été celle qu’elle a été, si, à notre demande, ils n’y étaient pas venus souvent y travailler. Pourquoi nous souvenons-nous de détails aussi précis de leurs mises en scène?
Sans doute grâce à ces préceptes qui furent leur bible non écrite : dramaturgie précise, choix et direction d’acteurs au cordeau, respect du texte quand il s’agissait d’un classique, imagination de situations impossibles mais rendues crédibles, fausses pistes pour mieux piéger les spectateurs, second degré flirtant sans arrêt avec le premier, décalage permanent, allers et retours entre réel et fiction, rigueur et intelligence des scénographies de Claude Acquart. Ainsi au début de Dom Juan, trois jeunes couples absolument nus arrivaient sur le plateau et commençaient à jouer. Jacques dans la salle, hurlait: «Baissez le rideau, excusez-nous, ce n’était vraiment pas du tout une bonne idée.» Du lard ou du cochon? Le public était sidéré… Et, en à peine une minute après, miracle… les acteurs revenaient normalement habillés! 

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Repas des riches, repas des pauvres en 94 à l’Hôtel Sponeck à Montbéliard, une performance de l’artiste Daniel Spoerri que nous avions beaucoup aimée. Là aussi, l’imagination était au pouvoir. Assis aux mêmes tables, un repas bon mais simple (saucisse-lentilles) pour les pauvres mais sans service, et un autre repas luxueux avec foie gras, champagne et maître d’hôtel pour les riches: les uns et les autres tirés au sort. Avec, parfois, échanges de boissons entre eux… Ou indifférence!

Terezin, encore un bon spectacle en 95 dont vous a parlé Jean Couturier (voir Le Théâtre du Blog): tout le théâtre était occupé avec une rare émotion  Il y a eu aussi l’ouverture en 96 du Palot-Palot, un ancien cinéma à l’abandon que le Théâtre de l’Unité, avec la mairie de Montbéliard, avait fait rénover, pour que les jeunes puissent aller y danser… Et il y a eu ce merveilleux 2.500 à l’heure, une histoire du théâtre en soixante minutes jouée par de jeunes acteurs issus de l’Ecole de Chaillot : Alexandre Zambeaux et Léna Bréban,  et Eric Bougnon, rencontré à un stage A.F.D.A.S. Et encore ces mises en scène épatantes de La Flûte enchantée de Wolfwang Amedeus Mozart et La Tétralogie (condensée) de Richard Wagner.  Par la fanfare des Grooms qui sera ensuite dirigée par Christophe Rappoport, le fils de Jacques et Edith qui fut longtemps conseillère à la D.R.A.C. Ile-de-France.Un Brecht pour Muguette, une évocation mordante et réussie de personnages de Montbéliard, comme le maire Pierre Souvet et son adjoint, Pierre Moscovici. Et encore, deux des nombreux Kapouchniks, ces cabarets mensuels sur l’actualité sociale et politique, fabriqués avec un humour cinglant, dans la journée du samedi, à base de revues de presse et joués le soir par une dizaine d’acteurs rompus à l’exercice. Avec juste des costumes sur un portant, et quelques accessoires. Un beau spectacle gratuit- il y avait seulement une corbeille à la sortie- suivi par un public fidèle et enthousiaste pendant vingt ans. Je revois Jacques alignant au tableau noir, les chiffres de différents budgets, aussi ahurissants que contradictoires. Une belle leçon de  pensée politique et un théâtre populaire envié par les institutions voisines qui… se gardaient bien d’inviter le Théâtre de l’Unité. Tout se paye dans la vie, surtout l’audace et le succès.

 

 

© Jean Couturier

© Jean Couturier La Nuit unique

La Nuit unique créée au festival d’Aurillac, avec ses dizaines de couchages alignés pour voir, de dix heures du soir à sept heures du matin, un cabaret hors-normes. Jacques nous avait proposé un vieux mais confortable fauteuil en cuir, pour y passer la nuit. Mais difficile de tout capter de cet excellent cabaret,  sans sommeiller de temps à autre…  Et toujours au festival d’Aurillac, dans une belle prairie jouxtant la Maison de la Châtaigne à Mourjou, un beau petit village cantalien, la Brigade d’Intervention Haïtienne en 2010, un exorcisme de la mort avec poèmes et chansons et un cercueil où de jeunes acteurs haïtiens plaçaient un spectateur volontaire. 

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Et La Tour bleue (2007) à Amiens, devant des spectateurs par milliers regardant des sketches joués par des acteurs et cascadeurs dans une barre d’H.L.M. qui allait être détruite par explosion à la fin du spectacle. Mais, d’explosion, que nenni ! Impossible vu le danger! Donc une belle imposture: nous nous étions tous fait avoir par cette histoire invraisemblable de destruction par ultra-sons, annoncée dans toute la presse locale et rendue crédible par la présence de Gilles de Robien, maire d’Amiens de 89 à 2.002. Et surtout par une dramaturgie soigneusement préparée longtemps à l’avance par Hervée et Jacques… Vu aussi Le Parlement de rue, un spectacle sur des gradins en plein air au festival d’Aurillac en 2014. Assise sur une chaise d’arbitre de tennis, Hervée de Lafond présidait une Assemblée nationale, avec discussion et vote de lois proposées par le public… Ensuite envoyées à Manuel Vals, Premier Ministre, aux ministres concernés et à François Hollande, Président de la République.

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Mais un des spectacles de l’Unité que nous avons préférés a été Oncle Vania à la campagne en 2006. Bigre, déjà vingt ans! Mais encore si vivante dans notre mémoire, cette pièce créée à Porentruy (Suisse). La scène ? Une grande prairie d’une exploitation agricole. Le public était assis sur des bottes de paille compressées, pour voir cet Oncle Vania à la campagne en une heure trente, jusqu’à la nuit. Dans un coin, cuisait lentement un chaudron de bonne soupe qu’avait préparée Jacques et servie après le spectacle au public. Merveille du hasard, ce soir-là, on a entendu au loin, les rires d’une fête de mariage et, sublime et qui aurait bien plu à Anton Tchekhov, la sirène d’un petit train passant dans la vallée. Et, à un moment, des chevaux avec leurs cavaliers traversant la prairie derrière les acteurs (mais cette fois, mis en scène). Impossible d’oublier une telle réalisation…

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©x Macbeth

Sept ans plus tard, dans la forêt près d’Audincourt, Macbeth en forêt, déambulatoire  la nuit par un hiver mouillé, le public assis sur des tabourets pliants, avec un très bon Macbeth, une moins bonne Lady Macbeth. Mais avec des images fantastiques, dignes de Shakespeare et jamais réalisables sur un plateau. 

Et le dernier de Jacques en 22, Une Saison en enfer, sur le chemin à travers les champs qu’empruntait Arthur Rimbaud, depuis la ferme de sa mère à Roche près de Charleville-Mézières et dont il ne reste qu’un mur. A côté, une petite maison rénovée par Patty Smith qu’elle avait prêtée au Théâtre de l’Unité pour servir de Q.G. et de loges. Là encore, il pleuvait sans arrêt et, là encore, miracle, la pluie cessa juste avant ce spectacle déambulatoire, avec des images d’une grande beauté.

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©x Une Saison en enfer

Nous y retrouvons, parmi les cinq interprètes tous en habits noirs, Faustine Tournan, ex-élève de l’Ecole de Chaillot… qui, à Conques, avait sauté d’un mur et s’était gravement blessée. Il y a de la nostalgie dans l’air et Jacques me dit que ce sera son dernier spectacle, qu’il a commencé sa vie avec Arthur Rimbaud et qu’il la finira avec lui.
Il y a deux ans, Les Femmes puissantes d’après L’Assemblée des femmes d’Aristophane. En amont, un atelier-théâtre animé par Hervée avec des mères de famille arabes. Cela se passait près d’Audincourt, dans les vestiges d’un grand théâtre romain. Mais belle trouvaille, le public était assis là où était la scène autrefois Il pleuvait sans arrêt et il faisait froid. Heureusement, sous une tente, nous attendaient du café et de quoi manger un morceau.

©J.P. Estournet

©J.P. Estournet

Puis, miracle, la pluie cesse quelques minutes après le début du spectacle et la dizaine d’actrices vont avec Hervée faire revivre en cinquante minutes sur ce qui restait des gradins, la fable d’Aristophane sur une musique commandée à William Sheller. Micros H.F., belles lumières, impeccable régie, tout cela, malgré des conditions météo assez rudes. Pari réussi,  avec un auteur grec joué en France par des actrices arabes. Une fois de plus, avec un grand professionnalisme: rien d’impossible au Théâtre de l’Unité…

Voilà, ce sont quelque trente spectacles que nous aurons vu et ceux qui ont moins de quinze ans ont été chroniqués dans Le Théâtre du Blog. Et il y a eu avec Hervée et Jacques, un compagnonnage exceptionnel, quand ces pédagogues hors pair ont accepté de diriger des stages à Chaillot. Et ils ont aussi monté trois spectacles avec les élèves ou avec ceux juste sortis de l’Ecole. C’est un rare privilège de les avoir accueillis, une idée que les services du Ministère de la Culture trouvaient assez bizarre, mais que Jérôme Savary, alors directeur, avait bien sûr, approuvé….

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©x La fête d’adieu à Audincourt avec le Rappoport orchestra autour d’Hervée et Jacques 

Merci, encore merci, à Hervée et Jacques pour toute la riche vie, loin des chemins habituels, que vous aurez su apporter au théâtre contemporain. Avec un grand travail préalable de dramaturgie, puis  une impeccable direction d’acteurs, une rigueur et une invention d’images exemplaires de beauté, une écriture ciselée, un choix de lieux conformes au projet, et il y en au un paquet: rue ou place de ville (souvent), sentier de campagne, forêt, cloître (deux fois), chapelle, amphi en ville, jardin public, chapiteau, scène frontale de théâtre, ancien atelier, maison à l’extérieur et à l’intérieur, prairie (deux fois), ancien H.L.M. ,gymnase, etc… une musique recherchée et une scénographie efficace, réalisée par leur ami Claude Acquart. Et toujours, avec insolence, rigueur et générosité.
Tout cela n’a aucun prix et a fait la grande réputation du
 Théâtre de l’Unité qui, le 1er janvier 2026, est devenu la Maison de l’Unité. Nous souhaitons le meilleur aux artistes qui, en ces temps bousculés, vont succéder à Hervée et Jacques: ils bénéficient d’un héritage artistique exceptionnel.
Allez, une dernière pour la route:
« Fabuleux! Je ne pensais pas, a dit Jacques, vivre ça de mon vivant! Vivre un enterrement hyper-joyeux, hyper-tendre, hyper-émouvant, oui, un enterrement. Car ce genre d’hommage, c’est quand on est mort: et là pas du tout, on était vivant et on s’est régalé comme dans un rêve.Tous ces compagnons de route très anciens: Généric Vapeur, Trans Express, Cacahuete, Juliot. Et puis tous les autres! Tous en transe! Pour nous…  Je n’en reviens toujours pas! Je plane, je plane, je plane! » 

Philippe du Vignal

Si vous voulez en savoir plus, lire absolument: Les Mille et une plaisanteries du Théâtre de l’Unité de Jacques Livchine. 15 €. Maison de l’Unité, 9 allée de la Filature, Audincourt (Doubs). T. : 03 81 34 49 20.
Vous pouvez voir toutes les photos de la grande fête d’adieu en l’honneur d’Hervée et Jacques à laquelle nous n’avons pu assister, en allant sur le site: Blog de Jacques Livchine. 

L’École supérieure des arts du rire (Esar)

L’École supérieure des arts du rire (Esar)

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Frédéric Biessy, co-directeur avec son épouse Mélanie, du Théâtre La Scala à Paris et en Avignon a voulu créer cette école. Directeur artistique : l’humoriste Jérémy Ferrari. Pour lui, cette école répond à un vrai besoin en France où le « stand-up’ n’est pas ou si peu, enseigné. Et cela, dit-il, lui aurait bien plu de la trouver, quand il était encore tout jeune. Après un petit tour au cours Florent, pour vivre, il a fait en même temps des petits boulots. Puis Jérémy Ferrari écrira et jouer seul des sketchs comiques et assez noirs sur l’obésité, le suicide, le racisme, la xénophobie, la misogynie, les extrémismes religieux, le handicap, les guerres, la misère sociale, les prisons, la solitude, en particulier, celles des personnes âgées… Bref, que du bonheur!
Il sera révélé par l’émission On n’demande qu’à en rire, une émission de Laurent Ruquier de 2010 à 2012. Plus de quatre-vingt sketches ou « stand up », avec un humour toujours aussi noir et une provocation quelquefois facile. Mais cet humoriste a eu du succès et vient de reprendre la gérance du Théâtre Fémina à Bordeaux pour neuf ans…Pour ceux qui ne sont pas de la paroisse, on peut dire que cette abréviation de l’américain: « stand-up comedy » appartient au monologue, un élément  de nombreux pièces, mais pas toujours drôle.
Celui de Figaro, dans Le Mariage de Figaro de Beaumarchais est épatant: «Ô femme! Femme! Femme ! créature faible et décevante! »  De grands auteurs s’y sont même risqué comme Georges Feydeau. Entre autres, dans Les Réformes (1885), il s’attaque, bille en tête, à la Constitution, à l’Armée, aux auteurs, aux acteurs…  et conclut, à chaque fois par cette phrase en boucle: » Vling, vlan, réformons ! » Et dans son Potache, un élève, traite ses profs de crétins…  Et il y a eu plus récemment, Histoire du tigre et autres histoires de Dario Fo, les Six solos de Serge Valletti…

Le stand up a de multiples variétés. Mais  il y a quelques règles: aucun partenaire, décor,  accessoire. Aucun siège -parfois un tabouret- aucune musique ou juste quelques mesures. L’artiste se produit encore parfois dans un cabaret et maintenant, plus souvent dans une grande salle. Prenant le public à témoin de situations familiales ou socio-professionnelles où il s’est (soi-disant?) trouvé et souvent malgré lui et il fait tout pour que ce monologue semble improvisé: c’est aussi un principe de base.
Il y eut une effervescence du genre à Broadway dans les années soixante et au-delà. Quelques acteurs ont osé aborder, seuls, des thèmes socio-politiques, voire raciaux ou sexuels comme Richard Pryor, alors figure emblématique de la contre-culture aux Eats-Unis Suivront  alors, parmi les plus connus: Bob Hop, Dean Martin, Jerry Lewis, Jerry Seinfeld, Woody Allen, Eddie Murphy, Robin WilliamsEllen De GeneresWhoopi GoldbergEddie MurphyJim Carrey

En France aussi et, déjà vers dans les années 1950, dans les cabarets et music-halls, s’imposait le merveilleux acteur que fut Bourvil, puis Fernand Raynaud…Lui ne faisait pas dans la finesse mais était très populaire, à la radio comme à la télévision. Il y eut aussi Robert Lamoureux, Guy Bedos… Et, fin des années cinquante, Raymond Devos arriva avec ses formidables jeux sur le langage qui faisaient l’admiration de philosophes comme Olivier Revault d’Allonnes. Et, bien sûr, le fabuleux Pierre Desproges que Jéréy Ferrari connait bien:  sens de l’absurde, humour noir, anticonformisme patent : il traitait de « fanfaron suicidaire », le criminel Jacques Mesrine ! Vrai mais il savait qu’il prenait des risques…
Pas loin de Voltaire et d’Alphonse Allais,  avec un cynisme absolu il qualifiait Jean d’Ormesson, de «parasite de la société qui trémousse sans vergogne, son arrogance de nanti. »  Et il n’épargnait personne: «Marguerite Duras n’a pas écrit que des conneries. Elle en a aussi filmé! »
Entre 1980 et 1983, Procureur du 
Tribunal des flagrants délires, il se livrait à des réquisitoires sans appel: «Donc, l’accusé est coupable, mais son avocat vous en convaincra mieux que moi.» Ou encore, et sans aucun tabou: «Essayons en vain de cacher notre antisémitisme.» 
« Je crois qu’on a le droit de rire de tout disait-il, mais rire avec tout le monde, ça, peut-être pas. » Il est bon de rappeler ces phrases qui sonnent toujours aussi juste, quarante ans après. Maintenant qui oserait, où, quand et devant quel public, énoncer ce que Pierre Desproges se permettait de dire avec cette incroyable férocité? C’était vraiment une autre époque…
Puis, arriva une nouvelle génération à partir de 68, avec  Coluche, Thierry Le Luron, Alex Metayer. Et dans les années 1980, Pierre Palmade, Jean-Marie Bigard, Patrick Timsit. Mais peu de femmes dont Muriel Robin. Suivirent Gad Elmaleh, Jamel Debbouze, etc.

© La Scala-Provence

©x La Scala-Provence

Et l’Esar? « Une formation à temps complet, dit Jérémy Ferrari. Elle comprend des cours de théâtre, écriture, improvisation, rhétorique, sport mais également, puisqu’on est toujours dans le rêve, pourquoi pas pousser, des intervenants renommés qui viendraient chaque mois parfaire nos connaissances. »
Que c
ette école soit « diplômante, accessible aux artistes en formation professionnelle et aux jeunes étudiants, avec des « possibilités d’aides» (ce qui est  du genre flou!), après tout, pourquoi pas? Mais c’est une école privée, à plus de 9.000 € par an! Ce directeur nous a dit et répété que lui avait  fait des petits boulots pour vivre et se payer le cours Florent. On veut bien mais: 1) le prix n’est pas le même. 2) la première année de l’Esar se faisant à Avignon, les chances de trouver un travail hors période estivale sont minces, comme nous l’a confirmé l’administratrice d’une école publique de cette ville pas bien riche. Frédéric Biessy dit que les élèves pourront être ouvreurs à la Scala, quand ils seront la seconde année à Paris, mais comment se loger: le temps des chambres de bonne pas chères, est révolu…

Nous avons  eu un aperçu du travail de cette école, avec sept élèves qui se sont produits sur un podium de deux m2, au café-restaurant du théâtre La Scala. Près des grandes baies vitrées donnant sur la rue, donc « profitant »! de la lumière ultra-blanche d’une enseigne. Mais, bonne expérience, tous les professionnels savent qu’il faut apprendre à jouer partout. Et nous avons connu les spectacles de Patrice Chéreau joués le dimanche après-midi, au-dessus du marché couvert à Sartrouville, où officiaient les bennes à ordures avec un boucan infernal…
Il y avait donc ce soir-là dans ce café-restaurant, six jeunes gens tous barbus, sauf un (les Dieux savent pourquoi!)  et une jeune femme, essayant de séduire et de faire rire une trentaine de spectateurs attablés. Pas question de donner les bons points à l’un ou l’autre: c’est un travail d’école, donc en cours. Tous- et c’est positif- ont une bonne diction, ce qui devient rare! et plusieurs, surtout la jeune femme,  une gestuelle intéressante: il y a donc eu un bon travail en amont. Chacun a huit minutes et passe le relais au suivant avec une fluidité certaine. Cela veut dire aussi qu’au moins, ils savaient quand ils ont été recrutés, ou depuis, on leur a bien appris- à maîtriser un temps imposé. Le public -c’est gratuit- est plutôt bienveillant et rit parfois…

Là, où cela va nettement moins bien: ils vont souvent, et assez laborieusement, racoler les spectateurs à leur table (on suppose qu’il y a un metteur en scène qui les a dirigés vers cette facilité…) usage de micros, inutile et uniformisant une fois de plus les voix! Et surtout, ces monologues sont, en général, gentillets; malgré de temps à autre, une phrase bien sentie, ils restent assez timorés (aucune vague, aucune attaque des mondes politiques, religieux ou intellectuels). Un  élève a osé pourtant critiquer vite fait le montant élevé de la scolarité! On peut se rassurer: ici tout reste sage, propre. Et le public n’est pas ici traité de «bande de légumineuses surgelées du cortex» ou quelque chose d’équivalent, selon la cynique expression de Pierre Desproges.

Quelle presse et quels livres fait-on lire à ces élèves cet « école des arts du rire »? Travaillent-ils sur des textes difficiles? Y-a-t-il un enseignant chargé de l’écriture de ces futurs humoristes? Ce sont des questions qu’on peut se poser, surtout quand le prix de la scolarité annuelle est à plus de 9.000 €! Codirectrice de cette école, Geneviève Meley-Otoniel qui appartenait autrefois aux services des Enseignements artistiques au Ministère de la Culture (lesquels souvent donneurs de leçons, n’étaient guère réputés pour leur efficacité) ferait bien de revoir les choses d’urgence.
Là, il y a un grave déficit. Et une nouvelle école -mais rares sont les familles qui peuvent se permettre d’offrir une telle cotisation à leurs enfants-  doit cocher le maximum de cases si elle veut non pas garantir, mais, au moins, offrir toutes les chances de réussite dans un marché déjà saturé. Les générations passent vite et arrivent même quelques femmes comme Amandine Lourdel qu’on a pu voir dans le off d’Avignon ou Chloé Drouet. Chez les hommes, les plus connu sont sans doute Umut Köker ou l’ancien avocat Sébastien Wust.
Nous irons revoir ces jeunes gens à l’issue de leur scolarité, dans une vraie création, plus longue et bien à eux.
A l’issue de cette présentation de travaux, nous avons entendu une spectatrice demander à son ami: «Mais à quoi, cela sert au juste, une école d’humoristes, il n’y a assez d’écoles de théâtre?» Excellente question… Réponse en juin prochain. D’ici là, si le cœur vous en dit, vous pouvez aller voir ces jeunes gens, chaque lundi dans la petite salle de la Scala…

Philippe du Vignal

Présentation de travaux vue au restaurant de La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, Paris  (X  ème). T. : 01 40 03 44 30.

Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

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Roger Lafosse  avait fréquenté les milieux du jazz à Paris : Charlie Parker, Boris Vian… Et en 63, il créa à Bordeaux, l’A.R.C. (Arts et Recherches Contemporaines). Puis avec Robert Escarpit, écrivain et professeur de lettres, Abraham Moles, philosophe et spécialiste d’électroacoustique et Michel Philippot, chef du bureau bordelais de l’O.R.T.F., il va mettre en place une Semaine de spectacles, d’arts et de recherches dans les arts et sciences. 

A cette première édition: musique, théâtre, cinéma, etc. , étaient invités dans la même semaine, Diego Masson qui dirigeait Stop de Karlheinz Stockhausen mais aussi Miles Davis, Duke Ellington, une intégrale des œuvres de Pierre Schaeffer avec sa Symphonie pour un homme seul. Et d’Edgar Varèse, Pierre Henry. Mais aussi Charles Mingus, le Nones Quartet…. Nicolas Schöffer présente un spectacle audio-visuel expérimental, retransmis en direct sur la deuxième chaîne de télévision. Et un concert Edgar Varèse, Iannis Xénakis et  aussi du free-jazz avec l’Américain Albert Ayler, et L’Apocalypse de Jean de Pierre Henry.

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Sigma 2: John Cage présenta Atlas Eclipticalis et Pierre Henry, La Messe électronique à l’Alhambra. Une grande salle , entre septembre et décembre 1914, la Chambre des députés avait été déplacée. Aujourd’hui, hélas détruit sauf la façade, l’Alhambra avait un grand parterre qui pouvait être retourné et devenir parquet de danse… Une merveille scénographique que nous avons pu voir fonctionner. Le public nombreux et en majorité très jeune, écoutait allongé sur des matelas. Aujourd’hui banal, mais avant 68 et à Bordeaux, une petite révolution.

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©x Miles Davis

Roger Lafosse accueillera aussi les Pink Floyd en 69,  bien avant que le groupe ne soit célèbre! Sigma 7, en 71 il y avait, excusez du peu, Dizzy Gillepsie, Thelonious Monk, Ornette Coleman, Miles Davis, Keith Jarrett, Sun Ra… Puis Martial Solal, Charles Mingus, Stan Getz, Joe Albany, Chet Baker, Gil Evans, Barney Wilen, Bernard Lubat… et, au début des années quatre-vingt:  Dexter Gordon, Michel Petruciani, et de nouveau, Miles Davis.

A Sigma 9, des musiques expérimentales avec, en 72 François Bayle, avec  L’expérience acoustique, et Enivrez-vous de Pierre Henry, musique électroacoustique avec dix danseurs et danseuses dont… Carolyn Carlson. L’année suivante, Karlheinz Stockhausen présenta Mikrophonie I et Klavierstück X. Mais Sigma sera vite contestée,  au Conseil municipal. Mais aussi par des Bordelais, à droite comme à gauche! Roger Lafosse avait donc bien visé! Le motif: obscénités, pornographie, ésotérisme, usage de drogues, provocations, etc.

Il y eut aussi quelques happenings avec Jean-Jacques Lebel. Et dans le centre-ville, Pierre Pinoncelli marchait en momie enveloppée de bandelettes… mais dans l’indifférence générale. Ben avait aussi été invité: il était resté allongé douze heures, en feignant de dormir.
Il avait aussi organisé un concert Fluxus,  en hommage à John Cage, avec brûlage de partitions, écrasement de violon, massacre de piano à coups de hache, lance à incendie inondant le public.

©x Lucinda Childs

©x Lucinda Childs

A Sigma 8 en 72, est introduite la danse contemporaine: le Pilobolus Dance Theatre et Carolyn Carlson sur des improvisations de Pierre Henry. Et aussi, en 77, Meredith Monk avec un théâtre-danse et, deux ans plus tard, Lucinda Childs avec Dance, musique de Phil Glass. Puis, Trisha Brown avec une «post modern dance »,  Douglas Dunn en 81, Merce Cunningham  en 83,  Karole Armitage. Et le butô japonais. Et aussi Régine Chopinot, Jean-Claude Gallotta, Catherine Diverrès, Bernardo Montet, Angelin Preljocaj, Maurice Béjart avec ses écoles: Mudra Belgique et Mudra Afrique.

 

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©x Oedipe-Roi

La section cinéma: des longs et des courts-métrages en huit ou seize mm, eux parfois projetés sans autorisation… entre minuit et quatre heures du matin:  Ceux d’inconnus qui le sont souvent restés mais aussi L’Amour fou de Jacques Rivette, L’Inauguration du dôme du plaisir de Kenneth Anger, Le Sexe enragé de Philippe Garrel, L’homme qui lèche et L’homme qui tousse de Christian Boltanski, La Question ordinaire de Claude Miller. Et des œuvres de Werner Herzog, Franco Brocani, Alain Resnais, Marguerite Duras, Pier Paolo Pasolini avec Œdipe-roi.  Grand succès auprès de jeunes ravis de l’occasion  inespérée de voir ces films.

Sigma connait un succès grandissant malgré des critiques sur son orientation, vue comme plus conventionnelle! Sigma-Chanson, créé en mars 72 par Jean-Claude Robissout, est consacré à la nouvelle chanson francophone: Colette MagnyCatherine RibeiroJacques Higelin, puis Bernard Lavilliers. Et aussi ensuite,  Mama Béa,  Rosine de Peyre (chanson occitane),  Kristen Noguès  (harpe celtique)Henri TachanCharlélie Couture,  Élisabeth Wiener, Catherine Ribeiro…
Et des films sont toujours présentés par dizaines à chaque édition. En 85, Gérald Lafosse, fils de Roger Lafosse et Jean-Pierre Bouyxou instituent un palmarès voté par le public! Le Navet Doré récompensera le plus mauvais long-métrage du monde, Nabonga le gorille de Sam Newfield. Et l’année suivante, la Palme de Caoutchouc couronnera le film comique le plus ringard. Attribué à Franco Franchi et Ciccio Ingrassia pour l’ensemble de leur œuvre.

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 En 89, Sigma devra quitter les entrepôts Lainé où sera définitivement installé le Centre d’art contemporain,pour le Hangar 5 sur les quais de la Garonne. 1993: festival annulé, à cause d’un plan de rigueur budgétaire voté par la municipalité… Les deux années suivantes, il aura encore lieu mais,  avec Alain Juppé, nouveau maire de Bordeaux, les relations se tendent. Comme avec la Direction Régionale des Affaires Culturelles. Son directeur Jean-Michel Lucas reprochera en 96 à Sigma, un manque d’avant-garde, et suivra une baisse des subventions publiques de 25 % par rapport à 94, surtout celles de la mairie…


Dernière édition: Extremus où seront invités, entre autres, Jan Fabre avec une création,  la compagnie belge de danse Le Plan K, le compositeur Jean-Claude Éloy, et des spectacles bordelais… En 97, Roger Lafosse est attaqué! Motif: mauvaise gestion financière, ce qu’il récusera avec vigueur. L’opposition reprochera à Alain Juppé d’avoir mis les élus devant le fait accompli et sans aucun débat préalable. 

La disparition de Sigma suscitera une grande émotion. Nous avons alors repensé aux célèbres vers du grand John Donne: « Aucun homme n’est une île, entier en lui-même ; chaque homme est une partie du continent, une partie du tout. Si une motte de terre est emportée par la mer, l’Europe est diminuée, tout comme si un promontoire l’était. tout comme si le manoir de ton ami ou le tien l’étaient. La mort de tout homme me diminue, car je suis impliqué dans l’humanité ; et donc n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas ; il sonne pour toi. » Oui, Digam était un grand festival  avec des créations européennes mais aussi des deux Amériques
En 2007, Jean-François Hautin, producteur de cinéma bordelais et Harold Cober, petit-fils de Roger Lafosse le persuadent de raconter l’aventure Sigma. Et un documentaire, auquel nous avions participé, réalisé par Jean-Philippe Clarac et Olivier Delœuil, réunira François Barré, Jean-Jacques Lebel, Jérôme Savary -très brillant- mais aussi Régine Chopinot, Martial Solal, Bartabas…
En 2010, Roger Lafosse offrira ses nombreuses archives à la ville de Bordeaux mais meurt hélas, l’année suivante, à quatre-vingt quatre ans.

 

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Au C.A.P. C., aura lieu en 2013, une rétrospective de Sigma, (voir Le Théâtre du Blog) avec photos, vidéos, documents sonores, affiches (en fac-similé), conférences, rencontres avec des témoins de ce festival, concerts, films, etc.  Pas toujours vraiment réussie… Mais au vernissage, très éouvant, des centaines de jeunes  découvraient, émerveillés, une aventure de haute volée artistique et humaine. Alain Juppé était là, pas très à l’aise devant cette histoire extraordinaire qui n’avait pas été la sienne. Sauf, à la fin, pas vraiment joyeuse…
Mais elle sera aussi et à jamais celle de Bordeaux, liée à celle son prédécesseur, Jacques Chaban-Delmas, maire de  47 à 95 qui, nous l’avons dit, a toujours soutenu Sigma qui n’aurait pu exister sans lui dans cette ville, à l’époque fermée. Et il faut encore et encore le souligner grâce aux très nombreuses créations en arts de la scène, musique, arts plastiques… initiées par Sigma, Bordeaux ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui 

Philippe du Vignal

Le soixantième anniversaire du festival Sigma a eu lieu à Bordeaux les  6, 7 et 8 novembre.

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