Anne Baquet chante au Paradis, accompagnée au piano par Damien Nédonchelel ou Gwendal Giguelay, mise en scène de Gérard Rauber

Anne Baquet chante au Paradis, accompagnée au piano par Damien Nédonchelel ou Gwendal Giguelay, mise en scène de Gérard Rauber

L’excellente soprano Anne Baquet revient au Lucernaire, après ABC d’airs et Come Bach (voir Le Théâtre du Blog) avec un nouveau récital à base de rencontres poétiques entre des auteurs actuels: René de Obaldia (Dans la marmite,  çà ronronne),  Victor Haïm (Le Chant d’Anna), François Morel (Je vous ai reconnu), Juliette, Isabelle Mayerau, Jean-Jacques Sempé (Les Prunes) … Et des compositeurs célèbres: Jean-Sébastien Bach, Frédéric Chopin, Charles Gounod, Sergueï Rachmaninov, mais aussi actuels comme François Rauber, Reinhardt Wagner, Thierry Asacaich, Isabelle Aboulker, Georges Moustaki, Claude Bolling, Juliette, Marie-Paule Belle… Elle dit aussi: Il faut passer le temps, un beau poème de son cher Jacques Prévert.

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Au piano, ce soir-là Damien Nédonchelle accompagnait Anne Baquet, visage espiègle, regard pétillant de malice… qui rappelle celui de son père, Maurice Baquet, très bon violoncelliste et acteur comique qui avait appartenu, jeune, au fameux Groupe Octobre…La chanteuse réussit à emmener son public là où elle veut, avec un solide métier et, en même temps, une vraie générosité et une profonde envie de partager ce qu’elle aime. De temps en temps, elle se permet de faire la clown et d’esquisser quelques pas de danse…
Cela fait du bien et fonctionne tout de suite, avec applaudissements, à chaque chanson. Le spectacle est encore un peu brut de décoffrage et on ne comprend pas pourquoi, au début, Gérard Rauber la fait chanter debout sur le piano enrobée d’un grand tissu blanc. Ce qui la grandit d’un mètre cinquante… un vieux truc facile qu’on a vu, un partout , entre autres chez  Jérôme Savary, Bob Wilson… Ce même grand tissu blanc est ensuite suspendu et éclairé dessous  par une lumière rouge: comprenne qui pourra…

La balance piano/voix n’était pas encore au point: le son du piano parasitait donc trop souvent même la voix soprano d’Anne Baquet et empêchait de bien entendre les paroles des chansons. Cela pourrait être évité  si on déplaçait seulement le piano côté jardin, de façon à laisser plus d’espace à la chanteuse sur la petite scène du Paradis au Lucernaire. A ces réserves près, c’est vraiment un spectacle réjouissant, à déguster même pendant l’été. Ce qui n’est pas si fréquent à Paris.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 23 août, Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des champs, Paris (VI ème). T . : 01 45 44 57 34. 

 


Archives pour la catégorie seul en scène

Romance de Catherine Benhamou, mis en scène d’Heidi-Eva Clavier

 Romance de Catherine Benhamou, mise en scène d’Heidi-Eva Clavier (à partir de treize ans)

C’est en France, l’histoire, somme toute banale, d’Imène, une jeune étudiante intelligente à laquelle est promis un brillant avenir. Sa vie va changer, quand elle essayera de comprendre comment, à la suite d’une rencontre via les réseaux sociaux, sa meilleure amie, Jasmine (dix-huit ans) va s’enfoncer dans une redoutable et irrésistible spirale.  Elle a été séduite et manipulée par un terroriste dangereux -de son âge- Et elle va même se marier avec lui- alors qu’elle le connait seulement en ligne. Leur nuit de noces? Ils feront juste l’amour sur un matelas dans une cave d’immeuble. Il y a des rêves plus exaltants… quand on a des appétits révolutionnaires et qu’on veut changer l’ordre mondial, en faisant basculer la Tour Eiffel. Jasmine, issu d’une famille  de banlieue et ayant toujours vécu dans un H.L.M. ira vers ce qu’on appelle la « radicalisation »: elle préparera un attentat, après avoir acheté les produits explosifs nécessaires sur Internet… Y-a-t-il des raisons intimes pour qu’elle en arrive à cette extrémité? A-t-elle résisté à celui qui est devenu son mari? A-t-elle hésité avant de se lancer dans une telle connerie?
Catherine Benhamou, avec ce monologue superbement écrit, laisse le flou s’installer. Comment a pu naître une tragédie à la fois personnelle et politique, dans un pays qui se veut civilisé? Quels rouages quels gardes-fou dans la société actuelle, n’ont pas fonctionné? Les trop fameux réseaux sociaux n’étant finalement que son reflet Imène ne pourra rien faire pour que son amie sorte de cette descente aux enfers programmée. Heureusement, si on peut dire, elle sera repérée et mise en taule, avant que sa ceinture d’explosifs ne fasse un carnage.
Ainsi, finit le rêve d’une fille intelligente qui a dérapé et succombé, même à distance, aux charmes d’un apprenti-terroriste: 
« Et c’était devenu un projet qui deviendrait pour finir une réalité terrible qui la ferait entrer dans l’Histoire avec un grand H, et elle qui n’a jamais réussi à s’y intéresser, qui ne l’a même jamais ouvert son manuel d’Histoire, elle pourrait bien être dedans un de ces jours, avoir son nom dedans et peut- être même sa photo et en attendant elle fera la une de tous les journaux enfin ça c’est ce qu’elle pense Jasmine à cet instant précis. « 

 

© Laurent Delisle

© Laurent Delisle

« Imène ne parle jamais d’idéologie ou religion, dit la metteuse en scène, elle raconte les dangers pour l’adolescence prise dans les réseaux sociaux, emmêlée dans la recherche de soi et le besoin d’être écoutée, hors de portée du soutien des adultes. La mise en scène a été pensée pour donner vie à la narration d’Imène, sur tout type de plateau et pour tous les publics. (…) Le spectacle a été joué dans les milieux scolaires et pénitentiaires des Yvelines, depuis quatre ans, avec plus de quatre cent-cinquante représentations! Il peut se jouer sur les plateaux, dits conventionnels, avec la même force de narration et la même intensité que celle d’une adolescente qu’on n’a pas su rattraper, et qui a plongé. »

Une table, une chaise et quelques micros. Marion Trémontels- diction et gestuelle absolument impeccables- a une étonnante présence et donne à ce texte remarquablement ciselé, sa puissance et sa vérité: « Non, elle n’y était pas prête, pas comme ça en tout cas sur le matelas, entre deux petits tas de mort aux rats, avec le gargouillement des tuyaux en bande-son et l’odeur de moisissure, elle avait rêvé mieux pour une première fois, et, là encore, c’est la réalité qui s’imposait parce que vous le savez bien, ce genre de gars quand il a ça en tête et qu’il en a la possibilité parce qu’on a été assez bête ou naïve pour penser qu’au dernier moment on serait deux à décider si on le fait ou pas, la réalité c’est qu’on est là avec 80 kilos sur le corps à se demander comment arrêter ça, puisque même si on dit non ils ne comprennent pas, ou ils font semblant.  » Des monologues, nous commençons à en être saturés et nous en aurons encore une bonne dose au prochain Avignon off. Ici, c’est beaucoup plus convaincant et cette jeune actrice qui possède un solide métier, s’impose vite, toujours aussi formidablement juste et émouvante, en jouant plusieurs rôles derrière un micro, bien dirigée par Heidi-Eva Clavier.
Un spectacle simple et court mais d’une rigueur exceptionnelle: on n’a pas tous les jours l’occasion d’entendre un texte aussi fort et aussi bien joué. Alors, profitez-en! Il y a, au moins, plus de mille pièces dans le Off mais allez-y en priorité.  Attention, n’y emmenez quand même pas un ou une adolescente, un peu fragile. C’est souvent dur et bouleversant. Tiens, encore une étonnante petite phrase pour la route:
« Alors, maintenant que j’ai écrit la fin, je peux vous le dire que ce qu’elle voulait dans le fond, Jasmine, ce n’était pas tout faire sauter, ce n’était pas la détruire complètement, la tour Eiffel, ce qu’elle voulait, c’était juste la faire pencher. » 

Philippe du Vignal 

Spectacle vu  le  15 juin au Cromot, 9 rue Cadet, Paris (IX ème). 
Festival d’Avignon, Théâtre du Train bleu, 40 rue Paul Sain+navette pour aller à la salle Étoile-MAIF.
Le texte est paru aux éditions Koiné.

Pedro Lacerda Machado

Pedro Lacerda Machado 

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Son père était officier dans l’armée portugaise mais avait la magie pour sa passion. Pedro avait sept ans, quand il est mort et il n’a gardé que de vagues souvenirs de lui. Mais sa mère avait conservé tous ses livres et accessoires. Puis, un jour, vers à treize ans, il les a découverts et a été immédiatement séduit.
Cette mère avait aussi gardé le contact avec les amis de son père et elle l’a mis en relation avec Saiur, un illusionniste réputé et qui est devenu son premier maître.
Grâce à cela, sous l’influence d’Arturo de Ascanio, il s’est intéressé à la magie des cartes qui est devenue sa spécialité. A seize ans, il s’est été ensuite engagé dans la création de l’Associação Portuguesa de Ilusionismo.
Aujourd’hui, l’A.P.I. est l’association nationale qui compte le plus grand nombre de membres et est affiliée à la Fédération Internationale. Et Pedro Lacerda Machado a été un des organisateurs de la F.I.S.M. 2000 à Lisbonne.


« Après que cette l’organisation de la F.ISM 2000 ait été votée trois ans auparavant à Dresde, dit-il, des membres de l’A.P.I. ont préparé ce congrès. Trois personnes ont été chargées de concrétiser cet événement mondial et j’étais responsable du secteur commercial, Luis de Matos, du secteur artistique et Fernando Marques Vidal est devenu président de cette F.I.S.M. » Pedro Lacerda Machado a souvent fait partie du jury des principaux concours organisés au Portugal; selon lui, ils ont joué un rôle majeur dans le développement de la magie: l’innovation étant un élément-clé de son progrès.

Son livre The Finest Magic of Pedro Lacerda est aussi un hommage à Arturo de Ascanio. « Au fil du temps, dit-il, j’ai disséminé ma magie à travers des articles, notes de cours… J’ai eu le privilège de me rapprocher aussi de Francisco Mousinho, l’un des jeunes artistes les plus talentueux du Portugal. Il savait que mes écrits étaient éparpillés mais il a entrepris d’écrire « mon livre »,  et, en plus des informations sur mon parcours, il a rassemblé la quasi-totalité de l’historique de mon répertoire et de mes techniques. A cette époque, cela faisait vingt-cinq ans qu’Ascanio était décédé. Il m’avait cité comme l’un de ses fils spirituels et avait été d’une grande générosité envers moi. Alors, aux côtés de Roberto Giobbi, Aurelio Paviato, Joaquin Navajas et Carlos Vaquera, Francisco Mousinho a jugé que le moment était venu d’écrire ce livre, en hommage à mon maître. »

Ce magicien a donc aussi écrit des articles et cours qui ont étayé les nombreuses conférences qu’il a données, notamment pendant l’Euro tour organisé par son ami Jean-Yves Prost: un voyage en Amérique du Sud, au Japon… Et plus tard, au Magic Castle, à Hollywood. Les  artistes qui l’ont le plus marqué sont Ascanio et ceux de la Spanish magic School, comme Tamariz, Camilo Vasquez, Antonio Ferragut, Toni Cachadiña. Et le Suisse Roberto Giobbi et le Néerlandais Tommy Wonder.
Il aime toutes les formes de magie: grandes illusions, manipulation, mentalisme… Que recommanderait-il à une débutante ou à un débutant? « Dans un premier temps, dit-il, apprenez et assimilez un maximum d’informations. Puis, vous rejetterez ce qui ne vous convient pas et adopterez les techniques qui vous ont mis en confiance. Cela vous permettra d’atteindre un art plus abouti. En maîtrisant la présentation et en allant vers une performance technique « naturelle », vous créerez ce qu’Ascanio appelait «l’atmosphère magique» et vous serez aux frontières de l’Art.
Quant à la magie actuelle, on voit que des illusionnistes talentueux émergent de nombreuses régions du monde et je suis convaincu que nous avons un avenir radieux. Et, si vous enrichissez votre culture générale et développez d’autres centres d’intérêt personnels, vous deviendrez bien meilleur dans votre spécialité. Ceci est, bien sûr, valable pour tous les arts. »

Sébastien Bazou

Interview réalisée le 11 juin à Dijon (Côte-d’Or).

Hull, de Leah Walkmann, mise en performance de Karelle Prugnaud, en collaboration avec Tarik Noui

Hull, de Leah Walkmann, mise en performance de Karelle Prugnaud, en collaboration avec Tarik Noui

Hull, une ville du Yorkshire, au nord-est de l’Angleterre, autrefois troisième port mais en déclin depuis les années soixante-dix, est aujourd’hui sinistrée et perturbée par le mauvais temps, le bruit des bus et l’agitation de centres commerciaux: «Il n’y a rien ici. Et le vent qui passe entre les immeubles, va tous nous tuer d’ennui. » Ici, cette autrice de vingt-huit ans qui travaille en caissière intérimaire dans un supermarché, a eu l’idée d’envoyer son texte à Karelle Prugnaud.
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ans ce monologue, la ville entre en résonance avec la naissance d’une conscience féminine à travers l’apparition et la perception des seins, dans un environnement traversé par le regard masculin et les normes intériorisées : « Enfant, mon monde tient dans un bonbon. Perdu sous un meuble. Sale. Collant. Comme seront les hommes avec moi. » La cité ouvrière de Hull se manifeste aussi en écho ou miroir de ce récit intérieur, avec le passage de l’enfance à l’adolescence : « Miss Gregor, la médecin de famille, a dit en regardant ma poitrine: «  C’est le bourgeonnement mammaire, ma chérie. »

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© JEFf EL-EiNI

L’écriture frontale autobiographique et intime, à la fois brusque et romantique, a fasciné Karelle Prugnaud. Avec une singularité et une poésie renversante, la jeune autrice offre un univers urbain à la dérive avec ses laissés-pour-compte que le progrès économique exclut. Un récit bouleversant. Texte témoin d’une réalité quotidienne sombre et de celle, tout aussi terrible, d’être née femme. «Je suis une enfant. Et je ne sais pas que je vais devenir une machine à nourrir les bêtes. Un sortilège de foire. Une machine à désirs qui se prépare au champ de bataille.» Le public est ému par ce spectacle cru et violent: Leah Walkmann a une vision implacable de la condition féminine dans ce milieu populaire, 

La scénographie de Karelle Prugnaud et la création musicale et vidéo de Tarik Noui, remarquablement inventives, renforcent le souffle théâtral et contemporain de cette écritureHull fascine par la beauté poétique de la mise en scène et la perfection gestuelle de Bertrand de Roffignac. Sans dire un mot, il s’agite avec une grâce obscure,  se pose, va et vient, tel un félin autour de sa proie, cette adolescente (remarquable Gabrielle Jeru). Leah Walkmann montre des situations qu’on devine douloureuses, brutales, obsessionnelles, sans horizon : « À toutes celles à qui on touche-la croupe, le boule, la tignasse, comme ils disent, j’aimerais dire que j’ai tort que tout va changer mais il est derrière moi. Je ne retrouve plus mes clés. You know what you’re doing. (…) »
Cette performance chemine de conserve avec le théâtre en une heure dix. Tarik Noui crée en images-vidéo un contre-récit s’inscrivant en parallèle ou en dialogue, avec celui de l’adolescente. Paroles proférées au micro par Karelle Prugnaud qui, avec sensibilité et présence, laisse jaillir la tension mentale entre «le corps vécu et le corps regardé ».
L’Anomalie, lieu -récemment ouvert- de spectacles et manifestations artistiques (voir Le Théâtre du Blog) a une programmation réjouissante. Avec Hull, Bertrand de Roffignac confirme sa volonté d’en ouvrir les portes à des créations hors-normes et de grande qualité.

 Elisabeth Naud

 Spectacle vu le 22 mai à L’Anomalie, 14 rue de la Grande Chaumière, Paris (VI ème).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Multi Layered Body « Animal » conception, chorégraphie, lumière, scénographie et interprétation de Conan Amok

Multi Layered Body « Animal », conception, chorégraphie, lumière, scénographie et interprétation de Conan Amok

Le butō, danse-théâtre, est né au Japon  vers 1960. Cette « danse du corps obscur » a été une sorte de révolution et a été créée par Tatsumi Hijikata (1928-1986), avec lequel travailla le grand Kazuo Ōno (1906-2010) venu plusieurs fois en France et que nous avions vu autrefois au Festival d’Automne.
Butō, de Bu: danser et tō : taper au sol. Le butō, inspiré entera autres par l’expressionnisme allemand, le surréalisme, est aussi imprégné de bouddhisme et shintôisme. Il participe d’une introspection et le corps est presque nu, souvent peint en blanc, le crâne rasé, est avec des mouvements qui peuvent être très lents avec parfois,  chez certains danseurs, des connotations érotiques.  

Nombre d’artistes japonais se posaient alors la question de leur identité et de savoir comment résister à  une culture  de leur pays américanisée mais aussi à une esthétique conservatrice et s’inspiraient des avant-gardes occidentales du commencement du XX ème siècle. Et le fameux groupe Gutaï fondé en 54 par Jirō Yoshihara, a été influencé à la fois par le travail de Jackcson Pollock mais aussi par celui du Français Georges Mathieu. Il prônait « la réconciliation de l’esprit humain  avec la matière, qui ne lui est ni assimilée ni soumise et qui, une fois révélée en tant que telle se mettra à parler et même à crier. L’esprit la vivifie pleinement et, réciproquement, l’introduction de la matière dans le domaine spirituel contribue à l’élévation de celui-ci.  »
Allan Kaprow, créateur du  happening aux États-Unis, a reconnu au groupe Gutaï un rôle fondateur. Le Japonais Tetsumi Kudo (1935-1990) donnait au corps une place fondamentale dans ses œuvres plastiques et ses performances, comme  le metteur en scène et cinéaste Terayama Shuji (1935-1983) dont nous avions vu en 71 à Paris La Marie Vison, avec des acteurs américains jouant dans des lieux séparés (on ne pouvait donc pas voir la pièce entièrement!). Et la compagnie Sankaï Juku, bien connue en Europe, s’inscrit dans cette même avant-garde japonaise qui, dans les années soixante, réalisa de nombreux happening subversifs dans les rues, avec parfois arrestations de leurs dirigeants.

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Le buto est aussi né d’une résistance chez des artistes qui essayaient d’établir, en dehors de l’art officiel, une autre communication avec le public, en mettant en valeur le corps humain et il y a maintenant trois générations d’interprètes qui  se sont succédé. Conan Amok (trente-neuf ans) appartient donc à la plus récente. L »animal » désigne chez lui un retour à un état physique anonyme, non contrôlable, antérieur au langage (même s’il dit quelques mots en anglais), à la raison et à l’identité sociale. Conan Amok entre crâne rasé, pieds nus, d’abord en pantalon collant, puis il sera juste en slip noir, le visage masqué par une longue écharpe transparente qu’il retirera ensuite… Il est diplômé en sculpture de la Musashino Art University et son corps, à la musculature imposante, ressemble lui-même à une sculpture. Depuis plusieurs années, il crée une danse qui est aussi une philosophie corporelle.
« Le corps, dit-il dans  le spectacle, n’est pas une entité unique. C’est un champ où s’entrecroisent des forecs multiples. Une impulsion surveint de l’extérieur. Un événement s’amorce. » (…) Le souffle précède le sens. la voix précède le langage. (…) Ce dont vous êtes témoin c’est le corps négociant sa propre limite. « 
Sur  le grand plateau noir convulsions, reptations, tremblements, poses stables, puis effondrements du corps entier… Ici, le corps du danseur passe par des états successifs très intenses proches, si on a bien compris, d’une certaine extase. Et d’une beauté exceptionnelle.
Nous avons moins aimé les éclairages bleu, rouge, vert sur des carrés de feuille d’aluminium que Conan Amok décollera du sol puis transformera en une boule qui cachera un moment son visage. Le tout dans un calme et un silence impressionnant, ou, à certains moments, sur la musique électronique d’Huleyzone Amida et Kohsetu  Narukami.
Il faut faire un effort et accepter d’entrer dans l’univers spatial et philosophique de cet artiste mais nous avons été fascinés par cette réflexion dansée sur le corps humain et l’animalité. Sa performance de soixante minutes, d’une remarquable précision, ne peut laisser personne indifférent… Mais elle est seulement encore présentée ce soir…

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 28 mai, jusqu’au 29 mai, à la Maison de la Culture du Japon, 101 bis quai Jacques Chirac, Paris ( XV ème). . T. : 01 44 37 95 95. 

 

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Journal d’un corps de Daniel Pennac, mise en scène de Julie Laufenbüchler et David Nathanson

 Journal d’un corps de Daniel Pennac, mise en scène de Julie Laufenbüchler et David Nathanson

L’écrivain bien connu de La Saga Malaussène, un cycle romanesque où il fait vivre Benjamin Malaussène et de nombreux personnages à Belleville, le quartier populaire parisien, a aussi écrit ce roman. Ici, de treize  à quatre-vingt sept ans quand il meurt en 2010, le narrateur né en 1923, tient avec précision une sorte journal intime de son corps. Cela commence par un cauchemar d’enfant: ligoté à un arbre dans une forêt par ses camarades dans un jeu de guerre puis une colonie de fourmis va le dévorer. 

 » Treize ans, un mois, huit jours. Mercredi 18 novembre 1936: « Je veux écrire le journal de mon corps parce que tout le monde parle d’autre chose. « Cinquante ans et trois mois. Jeudi 10 janvier 1974 : si je devais rendre ce journal public, je le destinerais d’abord aux femmes. En retour, j’aimerais lire le journal qu’une femme aurait tenu de son corps. Histoire de lever un coin de mystère. En quoi consiste le mystère? En ceci par exemple qu’un homme ignore tout de ce que ressent une femme quant au volume et au poids de ses seins, et que les femmes ne savent rien de ce que ressentent les hommes quant à l’encombrement de leur sexe. «Quatre-vingt six ans, neuf mois, seize jours. Lundi 26 juillet 2010. Nous sommes jusqu’au bout l’enfant de notre corps. Un enfant déconcerté. »

© Pascal Gély

© Pascal Gély

Soit un projet aussi fou que poétique: retracer la vie d’un homme, celle de son corps, pour le meilleur et pour le pire. Le narrateur consigne dans un journal, dès l’enfance, parfois en termes crus ses découvertes : « Au départ, l’homme ne sait rien. Rien de rien. Il est bête comme les bêtes. Les seules choses qu’il n’a pas besoin d’apprendre c’est respirer, voir, entendre, manger, pisser, chier, s’endormir et se réveiller. Et encore ! On entend, mais il faut apprendre à écouter. On voit mais il faut apprendre à regarder. On mange mais il faut apprendre à couper sa viande. On chie mais il faut apprendre à aller sur le pot. On pisse mais quand on ne se pisse plus sur les pieds il faut apprendre à viser. Apprendre, c’est d’abord apprendre à maîtriser son corps. » ( …) Il a fini par me dire que ses copains le moquaient parce qu’il faisait pipi moins loin qu’eux. J’ai demandé jusqu’où. Il m’a dit pas loin. Maman ne t’a pas appris ? Non. Je lui ai demandé s’il avait envie maintenant. Oui. Je lui ai demandé s’il roulait bien sa chaussette avant de faire pipi. Il m’a dit : Quoi ma chaussette ? Nous sommes allés sur le balcon et je lui ai montré comment rouler sa chaussette. C’est Violette qui m’a appris le truc, dans mon bain, quand j’étais petit : Roule donc ta chaussette qu’il n’aille pas nous faire des champignons, celui-là ! Son petit bout est sorti et il a pissé très loin, jusque sur le toit de la Hotchkiss des Bergerac. Elle était garée sous la maison. Il a pissé aussi loin que la largeur du trottoir. Il était tellement content qu’il faisait pipi en riant. sa sexualité qui s’éveille, puis ses amours, ses maladies, ses deuils de proches et une extrême fatigue, tout ce que le corps doit supporter et qu’on fait semblant de ne pas voir, pour continuer à vivre même quand  on va doucement vers la mort.
Et  il y a ces phrases merveilleuses quand il encontre Mona : » Le point de vue du corps est tout autre. J’ai aimé le sien jusqu’à la célébration. Si les décennies ont tout de même eu raison de notre sexualité, ce qui est resté de Mona en Mona, n’a cessé de me ravir. Dès son apparition dans ma vie, j’ai cultivé l’art de la regarder. Pas seulement de la voir mais de la regarder. « 

Daniel Pennac n’est jamais loin de Victor Hugo:  « La conscience, écrivait-il,  n’est pas dans le corps ; en fait, c’est le corps qui est dans la conscience. » Et ici,  le langage est cru et l’humour souvent féroce:  » Pas de femmes, dit le médecin à son patient. Pas de femmes, pas de café, pas de tabac, pas d’alcool. Et avec ça, je vivrai plus vieux ? Je n’en sais rien, dit le médecin, mais le temps vous paraîtra plus long. »
Et il parle aussi de son sperme: « Eh oui, pour la morve on a inventé le mouchoir, le crachoir pour la salive, le papier pour les selles […] mais rien de spécifique pour le sperme. En sorte que depuis que l’homme est adolescent et qu’il décharge partout où la pulsion l’y pousse, il tente de cacher son forfait avec les moyens du bord : draps, chaussettes, gants de toilette, torchons, mouchoirs, kleenex, serviettes de bain, brouillons de dissertations, journal du jour, filtre à café, tout y passe, même les rideaux, les serpillières et les tapis. La source étant intarissable, innombrables et imprévisibles étant les pulsions, notre environnement est un honteux foutoir. »

Sur le petit plateau, un dispositif à plusieurs niveaux pas très réussi mais éclairé par une belle série de trente-quatre ampoules blanches au bout d’une tige mais il n’y a aucun autre accessoire. David Nathanson face public, parfois assis mais le plus souvent debout, s’adresse au public avec une diction ciselée (par les temps qui courent, cela fait du bien!)  et un remarquable travail gestuel. Il sait nous emporter sans aucune prétention et avec générosité dans l’univers  sans doute quelque peu autobiographique de Daniel Pennac.
Seule réserve: une musique de batterie électronique comme partout et parfois sous le texte, ce qui n’apporte rien… D’aucuns à la sortie trouvaient cette heure quarante un peu longue. C’est vrai, mais sinon quel bonheur d’entendre aussi bien dit, un tel texte. Et sans micros H.F. comme c’est la mode même dans cette petite salle, et sans fumigène, la manie actuelle! On peut aussi lire ce Journal d’un corps mais David Nathanson lui apporte une autre dimension, celle de la voix d’un incomparable conteur qui sait faire passer un texte de l’intime,  à l’universel.. 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 24 mai, Théâtre de la Reine Blanche, 7 passage Ruelle, Paris (XVIII ème).

Le roman est paru aux éditions Gallimard (2012). Réédition en 2013 avec des illustrations Manu Larcenet aux éditions Futuropolis..

L’envolée Soutien à la jeune création: Sans faire de bruit, texte de Louve Reiniche-Larroche et Tal Reuveny, mise en scène de Tal Reuveny

L’envolée Soutien à la jeune création: Sans faire de bruit, texte de Louve Reiniche-Larroche et Tal Reuveny, mise en scène de Tal Reuveny

 

Ce faux monologue avait reçu le prix du jury du festival Impatience, il y a deux ans. Un spectacle né d’un vécu intime:  une nuit, Brigitte, la mère de la jeune actrice Louve Reiniche-Larroche perd brusquement l’audition: parfois récupérable mais pas toujours… Même si, au début, on ne sait pas trop bien ce qui est arrivé…Sur le plateau, un gros fauteuil, une table de nuit à quatre pieds années soixante et une chaise roulante. Il y a d’abord des bruits, entre autres métalliques, puis la jeune actrice entre et nous allons entendre successivement le grand-père diminué, la grand-mère qui marche lentement, puis le frère de l’autrice assez désinvolte, la belle-fille et la nièce de cinq ans.

 

© Fred Mauviel

© Fred Mauviel

Des personnages invisibles mais tous très présents, grâce à des enregistrements de voix -sans doute retravaillées- de personnes qui disent ce que Brigitte a vécue… Autant d’intonations précises, de témoignages oraux et lointains mais qui apportent une singulière vérité avec un bon rythme, ce qui ne gâche rien. Grâce à un réel talent de mime (visage et gestuelle), Louve Reiniche-Larroche, passée par l’Ecole Jacques Lecoq, les fait tous parler de Brigitte qui a maintenant,  pour seul horizon, un monde sans bruit, ni rires ni chuchotements. Pas loin d’un silence absolu insupportable…

Il y a là, en amont, tout un travail sonore sur lequel est fondée une dramaturgie théâtrale- ce qui est assez rare.  Cela se passe comme dans un cauchemar avec une dure réalité personnelle et familiale. Les voix off font ici partie de la dramaturgie et on pense au Fabuleux destin d’Amélie Poulain dont le narrateur en voix off (André Dussollier) que l’on ne voit jamais- dévoile le caractère de personnages. Ce hors-champ très habile mais ici avec la belle présence de Louve Reiniche-Larroche, fait sans doute l’originalité de ce Sans faire de bruit. A un moment, elle étend de grosses toiles sur la chaise roulante et les deux meubles, comme pour encore mieux étouffer le moindre bruit: une belle image…
Il y a vers la fin quelques petites longueurs mais, si ce spectacle passe près de chez vous, cela vaut le coup d’y aller voir. 

 

 Philippe du Vignal

Spectacle joué du 6 au 9 mai au Théâtre des Amandiers-Nanterre-Centre Dramatique National,  avenue Pablo Picasso, Nanterre ( Hauts-de-Seine). 

 

 

La Vie rêvée, de et avec Kelly Rivière

Sa première création dans Avignon off en  2017 An irish Story, que nous avions beaucoup aimée ( voir Le Théâtre du Blog) avait été un beau succès et Kelly Rivière l’a ensuite longtemps jouée. Celle-ci, créée aux Plateaux sauvages l’an passé, commence par des rafales d’applaudissements enregistrés: une danseuse sur pointes et en tutu blanc- salue le public… Une certaine Kelly Ruisseau, actrice de quarante ans, avait rêvé d’être danseuse-étoile puis elle se dirigea vers le théâtre mais le parcours est bien loin justement d’une vie rêvée… La jeune artiste subit sans résultat de nombreux castings. Dont l’un où une certaine Aurélie se fait plaisir à l’humilier plus bas que terre.

© Pauline Le Goff

© Pauline Le Goff

Elle participe aussi à des jeux de rôles en entreprise où elle doit jouer une femme de chambre, sans aucun autre espoir que de se faire quelques cachets… Elle a aussi la tristesse de voir la seule scène d’un film où elle joue, coupée au montage, alors qu’elle espérait tant se faire connaître.
Bref, le quotidien des actrices et acteurs débutants, ou pas toujours… Il nous souvient de Jérôme Savary, alors directeur  du Théâtre national de Chaillot, avertissant les élèves de l’Ecole: « Les filles, il faut vous bouger et ne pas attendre derrière votre téléphone. Et quand vous monterez sur scène, cela sera la cerise sur le gâteau; le reste du temps: enregistrements radio, animations, pubs, « voix » et au mieux, petits rôles au cinéma… Vous avez bien compris?  » Mais en douze ans, il avait quand même pris une quarantaine d’élèves dans ses distributions  et deux pour rôles importants, ce n’est déjà pas si mal…
Kelly Rivière incarne avec facilité, de nombreux personnages vivants ou morts, dont sa mère irlandaise qui ne l’aime pas – une très bonne scène- et dont les phrases blessantes ressemblent à des gifles, son fils Liam, sa grand-mère adorée à l’accent du Sud mamie Nana qui la poussait à ne jamais abandonner. Et aussi Max, son grand ami au cours de théâtre, disparu à trente ans d’un cancer foudroyant et dont la mort la laisse à jamais inconsolable. Ou encore Pépé, machiniste à la retraite, devenu acteur de petits rôles. Plus vrai que dans la réalité: le critique d’un grand quotidien avait  longuement encensé dans un article… son beau-père, inconnu au bataillon et qui avait eu ce même parcours!
Tout ce que dit Kelly Rivière  sur la dure réalité d’un métier, sonne juste et vrai, même si cette histoire d’illusions perdues est bien connue et n’a souvent rien de très passionnant. Il y a de très bons moments mais le spectacle souffre d’une auto-direction et d’une mise en scène parfois approximatives… Kelly Rivière a une excellente gestuelle et passe avec facilité d’un personnage à l’autre mais il y des longueurs, elle parle souvent trop vite et le micro H.F. ne peut rien arranger- la balance piano-chant n’est pas encore au point et les lumières LED, pas dissimulées, font mal aux yeux du public. Bref, comme dans toute reprise, il y a encore du travail. 

Au fond du plateau, un rideau de fils noirs et dorés et, à jardin, un piano droit dont un côté est couvert de photos. Kelly Rivière y joue et chante des artistes connus ou oubliés comme Jacques Debronckart, auteur et interprète de chansons (1934-1983), avec Je suis comédien, je dors le matin. Et ce solo finit agréablement sur la célébrissime musique (1817) de La Pie Voleuse de Rossini dans un cercle de plumes grises et noires.

 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 27 mai, le vendredi à 19 h et le samedi à 18 h 30, Théâtre actuel La Bruyère, 5 rue La Bruyère, Paris ( IX ème). T. : 01 48 74 76 99.

Un Terrier, texte, mise en scène et interprétation d’Anne Leterrier.

Un Terrier,  écriture, mise en scène et interprétation d’Anne Leterrier, co-mise en scène de Diane Vaicle 

C’est l’ histoire très intime d’une jeune femme. Née sous X, elle a été l’objet de soins constants pendant trois mois à l’hôpital où elle est née… Puis  a été vite adoptée par un couple qui ne pouvait avoir d’enfants et qui l’a tout de suite aimée.  » Et moi, quand les ai-je aimés? » Reste donc toujours chez celle qui est devenue adulte, sinon un trauma, du moins une interrogation permanente existentielle, difficile à résoudre. Qui est cette mère « biologique » comme on dit?  « J’ai toujours su, dit-elle, que j’étais adoptée. J’ai toujours su que je te chercherai un jour quand le moment viendrait. »

© Patrice Leterrier

© Patrice Leterrier

Et comme beaucoup d’autres, malgré les réticences de sa mère adoptive, elle a fait une demande auprès du Conseil National pour l’Accès aux Origines Personnelles pour  retrouver sa mère « biologique ». Une quête d’identité assez longue mais qui a été enfin positive. Elle apprendra qu’elle est née des amours fugitifs d’un Portugais déjà marié et de Kadija, une  adolescente maghrébine. Anne veut alors retrouver cette mère qui habite à Marseille et qui, depuis, a eu d’autres enfants. Pour la connaître et essayer de comprendre pourquoi elle l’a abandonnée. Elles s’écriront et Anne finira par la rencontrer à Lyon. Reste pour ces femmes à accepter cette nouvelle situation familiale et à recomposer un puzzle.

Mais après tout, ces liens du sang sont-ils aussi forts qu’on le dit, ou une pure illusion?  Et il n’y a pas de miracle: une rencontre, même préparée, ne peut rien résoudre. Comme dans une famille normale où les enfants parfois n’ont pas toujours d’atomes crochus entre eux, alors qu’ils sont nés du même père et de la même mère, et qu’ils ont longtemps vécu ensemble. Que sont ces liens après tant d’années entre Anne et Kadija? Quelle relation Anne peut-elle avoir avec son demi-frère et sa demi-sœur dont son histoire n’est en rien la leur? Et malgré les lettres qu’elle s’adressent, la relation entre ces femmes aura tendance à se dissoudre. Bref, on ne récrit pas le passé et il faut faire avec.  » C’est, dit-elle, une histoire de secret et de dialogue, de rupture et de silence. Une histoire pour abattre les normes, détruire la toute puissance des liens du sang. »

Anne Leterrier, après des études musicologie, a réussi le concours de professeur des Ecoles et s’est formée à la marionnette. Puis elle  a quitté l’Education nationale pour se consacrer au théâtre et à la musique.  Et sur le plateau? Elle a une belle présence et fait tout pour donner vie à ce monologue, un premier texte assez léger et inégal. Et la mise en scène et la direction ne sont pas au rendez-vous… 
On sent que l’actrice veut bien faire!  Elle affiche un sourire permanent, ce qui est assez insupportable et sa diction est loin d’être précise:  ennuyeux, surtout pour un solo. Et on se demande bien pourquoi elle parle quelquefois dos au public et pourquoi elle fait lire plusieurs lettres par des spectatrices et un spectateur qu ont du mal à s’en tirer. Il y a quelques bons moments où des chants choraux féminins viennent apporter une fraîcheur et quand on entend la voix en off de sa mère adoptive, mais ce spectacle aurait nettement besoin d’une véritable mise en scène. Il y a donc encore du travail… A suivre.

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué du 7 au 29 avril au Théâtre de la Reine Blanche, 2 bis passage Ruelle, Paris (XVIII ème). T. : 01 40 05 06 96.

 

 

Morgan de Cecco

Morgan de Cecco 

Il a franchi la grande porte de la magie à vingt ans. Lors d’un repas familial, il avait rencontré un ami du grand-père de sa femme qui faisait des tours à table. Et il a senti une vraie passion, ce qui l’a intrigué. Et il en a discuté avec lui, toute l’après-midi et le même soir. Puis il a cherché à en savoir un peu plus, en essayant de trouver des tours à apprendre sur Internet. Et il est tombé sur le tuto-vidéo du Houdini change (carte qui change en la frottant avec la main), un tour qu’il a vite travaillé. Après quelques heures d’entraînement, il l’a fait devant sa femme Nathalie qui en est restée bouche bée. Et la magie est devenue une véritable passion. « C’est drôle, dit-il, si elle n’avait pas réagi positivement, je n’aurais sans doute pas été plus loin et n’en ferai sans doute pas aujourd’hui. »

© Nathaile De Cecco

© Nathalie De Cecco

« Au début, j’en faisais surtout pour moi-même devant mon miroir. Il y avait tant de choses à découvrir que je m’extasiais des nouveaux secrets que j’apprenais. J’ai commencé par les cartes comme tout le monde, je crois, grâce aux incontournables volumes de La Magie par les cartes de Bernard Bilis. Une véritable encyclopédie en la matière. Je me suis pris claques sur claques mais j’en demandais toujours plus ! Mais l’artiste qui a sans aucun doute changé ma vie est David Stone avec ses deux DVD The real secrets of Magic. Une révélation. Tout me plaisait, le style de David, ses mouvements, ce qu’il dégageait, mais One coin routine que j’ai trouvée magnifique,  m’a ébloui plus que les autres.
Je voyais de la vraie magie dans ses mouvements et une forme de danse artistique, poétique, bref, une véritable œuvre d’art. J’ai eu l’impression de découvrir le Graal et ce que je voulais faire… Alors peu importeraient la difficulté et le temps que cela prendrait.Je ne comptais donc pas mes centaines d’heures d’entraînement… Un 
objectif si fort, que la difficulté des manipulations n’était pas un obstacle. Et je continue à pratiquer la magie des pièces, en essayant de me spécialiser toujours plus. Et elles sont désormais présentes dans tous mes close-up.   Et commencer par des tours vus par très peu de gens, quoi de mieux. « 


Morgan de Cecco a pu entrer dans l’équipe de France de
close-up en 2018. Un appel à candidatures avait été lancé sur les réseaux sociaux et il a envoyé la vidéo d’un numéro créé pour l’occasion. Après un retour positif, il est « monté » sur Paris et l’a présenté devant Bernard Bilis, Jean-Jacques Sanvert, Ludovic Julliot, Pascal Bouché et le président Laurent Guez. « Le stress était au rendez-vous avec deux candidats retenus sur dix: Markobi et moi-même. Depuis ce jour, je travaille avec eux mon numéro de concours pour le présenter en France  et à l’international. Grâce à cela, j’ai remporté le titre de champion de France FFAP 2022 à Poitiers, un troisième prix aux championnats d’Europe FISM 2024 à Saint-Vincent en Italie, et j’ai été vice-champion de France FFM 2025 à Troyes.
Tout cela n’aurait sans doute pas été possible sans le soutien de ma femme Nathalie qui m’a inscrit à mon premier concours et qui a déclenché chez moi l’envie de continuer dans cette voie. Elle m’a aussi beaucoup aidé dans l’écriture de mes numéros. Nous nous complétons parfaitement. Très souvent, elle imagine des effets qui peuvent servir la narration du numéro et quelques instants plus tard, je les lui présente en combinant plusieurs techniques et subtilités. Photographe, elle crée aussi tous mes visuels photo et vidéo, gère mon site web et ma communication sur les réseaux sociaux. Sans elle, je ne serai sans doute pas professionnel aujourd’hui…

 Pour Morgan de  Cecco, les principales qualités sont la persévérance et la patience. « Associées, elles permettent d’accomplir presque tout ce que l’on veut. Bien sûr, tout cela ne serait rien si je n’avais pas une passion dévorante depuis quelque vingt ans…Le cœur de mon métier reste le close-up. Je travaille dans toutes les conditions possibles,  parfois inimaginables, comme un close-up en costume au bord d’une piscine municipale dont le gérant avait organisé une nocturne sur le thème du cirque. Un conseil: ne faites pas choisir de cartes dans cet environnement: vous risqueriez de le regretter…

Il propose aussi un spectacle One man show, qu’il place en général à la suite d’une déambulation, avec des numéros très participatifs de mentalisme et effets visuels, extrasensoriels  et toujours une pointe d’humour. Tout son matériel tient dans un sac de courses pour un format: vingt minutes, à plus d’une heure. « J’ai  commencé à créer quand j’ai  participé à des concours. On se dit alors que faire de la magie pour surprendre des magiciens, est dénué de sens et un peu paradoxal mais je me suis vite rendu compte qu’au fil de mes trouvailles, c’était très bénéfique pour la créativité. Avec une gymnastique qui s’assouplit d’année en année, il m’est facile de trouver des solutions techniques pour réaliser de nouveaux effets… Je ne m’étais jamais imaginé cela à mes débuts mais ils ont bluffé notre communauté. Grâce à ces concours, j’ai réussi à tracer ma voie dans la magie des pièces. Cela m’a aussi permis de réaliseravec Philippe Molinal, un DVD et VOD: l’ABC de la magie des pièces (disponible sur mon site web) accompagné d’un kit pour les débutants…  Quelle fierté !

À ses tout débuts, il a été subjugué par Criss Angel et par son aura, en créant un contexte propice à ses miracles. Mais il s’est vite rendu aperçu que cette magie, même extraordinaire, ne pouvait se faire en conditions réelles et encore moins de manière impromptue. David Blaine fait partie de ses artistes emblématiques: ses passages à la télé vers 1990 avec seulement des cartes et quelques objets du quotidien, l’ont marqué. Il trouvait génial que tous ses tours aient  pu être réalisés dans la vraie vie et devant un vrai public. « C’est un peu à ce moment, dit-il, que j’ai vu qu’il ne fallait pas forcément compter sur des effets spéciaux pour rendre dingue, un public mais que de véritables miracles pouvaient aussi se cacher dans la simplicité… De nombreux artistes m’ont depuis influencé mais surtout David Stone. Il a, véritablement changé ma vie en me faisant croiser la route de la magie des pièces, avec tout le style qu’on lui doit… David, merci !

Il aime faire des effets partout, n’importe quand, et avec n’importe quel objet: téléphone, pièces de monnaie, billets mais aussi le pickpocket et le mentalisme…Mais il n’a guère envie de s’assoir à une table derrière un tapis de cartes et présenter la nième routine d’As leader.  Il y a une  connotation bien trop « magicien » à son goût et il travaille toujours debout pour donner l’impression que son travail est en corrélation avec le sujet de conversation de ses interlocuteurs comme de façon impromptue.  La magie visuelle est sa favorite.
Il a subi nombre d’influences au fil de son évolution. »Mon répertoire d’hier n’est plus, dit-il,  celui d’aujourd’hui et ne sera sans doute pas celui de demain. Rien n’est figé dans le marbre, comme on pourrait le croire. J’ai beaucoup été influencé par les artistes cités plus haut et par d’autres, mais plus le temps passe, plus j’ai tendance à m’éloigner de toutes les nouveautés pour me centrer sur moi-même. Cela m’a permis d’entrer dans un processus créatif qui m’a ouvert sur d’autres voies: notamment mon propre style. Bien sûr, cela n’aurait pas été possible, si je n’étais pas passé par un long temps de mimétisme et répétitions…

 Que recommander aux débutants? « Si je devais donner un conseil et un seul, ce serait avant tout d’avoir une passion pour ce que l’on fait et de l’entretenir. Je suis moi-même passé par des niveaux de passion variables qui se calquaient en partie sur les épreuves de la vie. Il est très facile de tout lâcher à la moindre difficulté. Il faut se donner des objectifs personnels. Pour ma part, les concours et leurs dates m’ont fait grandir comme jamais dans le métier. Le chemin à emprunter est propre à chacun et en fonction de nos ambitions. Tout le monde n’aspire pas à devenir  professionnel et veut souvent que la pratique de la magie reste un moment d’évasion agréable. sans stress, ni contrainte. Et donc amusez-vous, tout simplement…

 Quel regard porter sur la magie actuelle? Morgan De  Cecco trouve qu’elle est plus que jamais en ébullition et que la nouvelle génération la remet en lumière à travers le monde et lui redonne ses lettres de noblesse, en la dépoussiérant avec des innovations surprenantes. « Toute cette créativité, dit-il, n’aurait sûrement pu voir le jour, sans l’expansion d’Internet et des réseaux sociaux qui ont placé notre discipline sous stéroïdes. Mais, revers de la médaille il y a  toutes les vidéos de révélations que l’on peut trouver sur les plateformes de partage, le Magic porn comme on l’appelle. Je pense que nous pouvons aujourd’hui trouver la quasi-totalité de notre patrimoine débiné impunément par des  gens n’aspirant qu’à une course aux clics  et n’ayant même pas conscience du mal que cela génère.
Malheureusement, nous n’avons pas d’autre choix que d’accepter cette situation regrettable et qui s’amplifiera avec le développement de l’ I.A. Bien sûr, la transmission est très importante pour perpétuer notre art mais il doit être mérité et non proposé à tout le monde qui le consomme par voyeurisme. Ce qui génère beaucoup de tort aux créateurs. Par chance, nous sommes encore un peu protégés: la masse d’informations disponibles est telle, que trouver ce que l’on cherche devient vite un incroyable parcours du combattant. Trop d’informations tue l’information… Bien que le monde du numérique évolue de manière exponentielle, je pense que la magie ne mourra pas…  Même  si on connait le TRUC
, le cerveau se fera à jamais berner par un « faux dépôt » motivé, ou une belle « misdirection »

 Et l´importance de la Culture dans tout cela?  » Je n’ai pas beaucoup eu l’occasion de traverser le globe. Mais les différences ethniques, religieuses, socio-éducatives… nous offrent une richesse précieuse dans notre apprentissage. Et les réactions sont très différentes en fonction des pays. Les Français -et je les connais bien- sont un des publics les plus durs qui soient: ils ne s’extasient pas facilement. Au contraire, les Américains se laissent volontiers emporter et profitent pleinement. J’ai la chance d’avoir de la famille outre-Atlantique et j’ai pris beaucoup de plaisir à faire du close-up : le public se transforme là-bas en grands enfants dès les premières secondes. Les Russes sont inexpressifs et froids en apparence, mais aiment beaucoup se faire bluffer. Les réactions que nous produisons ne sont pas un critère de qualité. Pourtant, nous les recherchons en priorité: cela nous flatte et nous galvanise mais je pense qu’il faut apprendre à se détacher des apparences: les émotions ressenties pendant nos petits miracles sont souvent bien plus fortes, que les réactions extérieures…

Morgan De  Cecco pratique la guitare électrique depuis qu’il a eu douze ans et aime beaucoup jouer du rock instrumental style Joe Satriani ou jazz/rock… Et il essaye de trouver un peu de temps pour sa  passion de la musique qui est toujours restée la même. À côté de cela, il aime aussi courir et faire du vélo mais le principal reste quand même sa femme et ses garçons de huit et dix ans. « Plus le temps passe, dit-il, plus je me rends compte que la chose la plus importante, est d’être avec ses proches. »

 Sébastien Bazou

Interview réalisée le 24 avril à Dijon ( Côte-d’Or).

 

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