Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

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Roger Lafosse  avait fréquenté les milieux du jazz à Paris : Charlie Parker, Boris Vian… Et en 63, il créa à Bordeaux, l’A.R.C. (Arts et Recherches Contemporaines). Puis avec Robert Escarpit, écrivain et professeur de lettres, Abraham Moles, philosophe et spécialiste d’électroacoustique et Michel Philippot, chef du bureau bordelais de l’O.R.T.F., il va mettre en place une Semaine de spectacles, d’arts et de recherches dans les arts et sciences. 

A cette première édition: musique, théâtre, cinéma, etc. , étaient invités dans la même semaine, Diego Masson qui dirigeait Stop de Karlheinz Stockhausen mais aussi Miles Davis, Duke Ellington, une intégrale des œuvres de Pierre Schaeffer avec sa Symphonie pour un homme seul. Et d’Edgar Varèse, Pierre Henry. Mais aussi Charles Mingus, le Nones Quartet…. Nicolas Schöffer présente un spectacle audio-visuel expérimental, retransmis en direct sur la deuxième chaîne de télévision. Et un concert Edgar Varèse, Iannis Xénakis et  aussi du free-jazz avec l’Américain Albert Ayler, et L’Apocalypse de Jean de Pierre Henry.

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Sigma 2: John Cage présenta Atlas Eclipticalis et Pierre Henry, La Messe électronique à l’Alhambra. Une grande salle , entre septembre et décembre 1914, la Chambre des députés avait été déplacée. Aujourd’hui, hélas détruit sauf la façade, l’Alhambra avait un grand parterre qui pouvait être retourné et devenir parquet de danse… Une merveille scénographique que nous avons pu voir fonctionner. Le public nombreux et en majorité très jeune, écoutait allongé sur des matelas. Aujourd’hui banal, mais avant 68 et à Bordeaux, une petite révolution.

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Roger Lafosse accueillera aussi les Pink Floyd en 69,  bien avant que le groupe ne soit célèbre! Sigma 7 en 71 eut lieu avec, excusez du peu, Dizzy Gillepsie, Thelonious Monk, Ornette Coleman, Miles Davis, Keith Jarrett, Sun Ra… Puis Martial Solal, Charles Mingus, Stan Getz, Joe Albany, Chet Baker, Gil Evans, Barney Wilen, Bernard Lubat… et, au début des années quatre-vingt:  Dexter Gordon, Michel Petruciani, et de nouveau, Miles Davis.

A Sigma 9, des musiques expérimentales avec, en 72 François Bayle, avec  L’expérience acoustique, et Enivrez-vous de Pierre Henry, musique électroacoustique avec dix danseurs et danseuses dont… Carolyn Carlson. L’année suivante, Karlheinz Stockhausen présenta Mikrophonie I et Klavierstück X. Mais Sigma sera vite contestée,  au Conseil municipal. Mais aussi par des Bordelais, à droite comme à gauche! Roger Lafosse avait donc bien visé! Le motif: obscénités, pornographie, ésotérisme, usage de drogues, provocations, etc.

Il y eut aussi quelques happenings avec Jean-Jacques Lebel. Et dans le centre-ville, Pierre Pinoncelli marchait en momie enveloppée de bandelettes… mais dans l’indifférence générale. Ben avait aussi été invité: il était resté allongé douze heures, en feignant de dormir.
Il avait aussi organisé un concert Fluxus,  en hommage à John Cage, avec brûlage de partitions, écrasement de violon, massacre de piano à coups de hache, lance à incendie inondant le public.

©x Lucinda Childs

©x Lucinda Childs

A Sigma 8 en 72, est introduite la danse contemporaine: le Pilobolus Dance Theatre et Carolyn Carlson sur des improvisations de Pierre Henry. Et aussi en 77, Meredith Monk avec un théâtre-danse et, deux ans plus tard, Lucinda Childs avec Dance, musique de Phil Glass. Puis Trisha Brown avec une «post modern dance ». Puis  Douglas Dunn en 81, Merce Cunningham  en 83 et Karole Armitage. Et le butô japonais. Et encore Régine Chopinot, Jean-Claude Gallotta, Catherine Diverrès, Bernardo Montet, Angelin Preljocaj, Maurice Béjart avec ses écoles: Mudra Belgique et Mudra Afrique.

 

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La section cinéma: des longs et des courts-métrages en huit ou seize mm, eux parfois projetés sans autorisation… entre minuit et quatre heures du matin:  Ceux d’inconnus qui le sont souvent restés mais aussi L’Amour fou de Jacques Rivette, L’Inauguration du dôme du plaisir de Kenneth Anger, Le Sexe enragé de Philippe Garrel, L’homme qui lèche et L’homme qui tousse de Christian Boltanski, La Question ordinaire de Claude Miller. Et des œuvres de Werner Herzog, Franco Brocani, Alain Resnais, Marguerite Duras, Pier Paolo Pasolini avec Œdipe-roi.  Grand succès auprès de jeunes ravis de l’occasion  inespérée de voir ces films.

Sigma connait un succès grandissant malgré des critiques sur son orientation, vue comme plus conventionnelle. Ce qui est plus nouveau… Sigma-Chanson, créé en mars 72 par Jean-Claude Robissout, est consacré à la nouvelle chanson francophone: Colette MagnyCatherine RibeiroJacques Higelin, puis Bernard Lavilliers. Et aussi ensuite,  Mama Béa,  Rosine de Peyre (chanson occitane),  Kristen Noguès  (harpe celtique)Henri TachanCharlélie Couture,  Élisabeth Wiener, Catherine Ribeiro.
Et côté cinéma, des films sont toujours présentés par dizaines à chaque édition. En 85, Gérald Lafosse, fils de Roger Lafosse et Jean-Pierre Bouyxou instituent un palmarès voté par le public: le Navet Doré récompense le plus mauvais long-métrage du monde: Nabonga le gorille de Sam Newfield. Et l’année suivante, la Palme de Caoutchouc couronnera le film comique le plus ringard. Attribué à Franco Franchi et Ciccio Ingrassia pour l’ensemble de leur œuvre.

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 En 89, Sigma devra quitter pour le Hangar 5, les quais les entrepôts Lainé où sera définitivement installé le Centre d’art contemporain. En 93 festival annulé: à cause d’un plan de rigueur budgétaire voté par la  municipalité… Les deux années suivantes, il aura encore lieu mais,  avec Alain Juppé, nouveau maire de Bordeaux, les relations se tendent comme avec la Direction Régionale des Affaires Culturelles. Son directeur Jean-Michel Lucas reprochera en 96 à Sigma, un manque d’avant-garde, et suivra une baisse des subventions publiques de 25 % par rapport à 94, surtout de la mairie…
Dernière édition, nommée Extremus à laquelle, sera invitée, entre autres
, Jan Fabre avec une création,  la compagnie belge de danse Plan K, le compositeur Jean-Claude Éloy, et des spectacles bordelais… En 97, Roger Lafosse est attaqué! Motif: mauvaise gestion financière, ce qu’il récusera avec vigueur. Et l’opposition reprochera à Alain Juppé d’avoir mis les élus devant le fait accompli sans aucun débat préalable. 

La disparition de Sigma suscitera une grande émotion. Nous avons alors repensé aux célèbres vers du grand John Donne: « Aucun homme n’est une île, entier en lui-même ; chaque homme est une partie du continent, une partie du tout. Si une motte de terre est emportée par la mer, l’Europe est diminuée, tout comme si un promontoire l’était. tout comme si le manoir de ton ami ou le tien l’étaient. La mort de tout homme me diminue, car je suis impliqué dans l’humanité ; et donc n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas ; il sonne pour toi. »
En 2007, Jean-François Hautin, producteur de cinéma bordelais et Harold Cober, le petit-fils de Roger Lafosse le persuadent de raconter l’aventure Sigma. Et un documentaire, auquel nous avions participé, réalisé par Jean-Philippe Clarac et Olivier Delœuil, réunira François Barré, Jean-Jacques Lebel, Jérôme Savary -très brillant- mais aussi Régine Chopinot, Martial Solal, Bartabas…

En 2010, Roger Lafosse offrira ses nombreuses archives à la ville de Bordeaux. Hélas il meurt l’année suivante, à quatre-vingt quatre ans.

 

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Au C.A.P. C., aura lieu en 2013, une rétrospective de Sigma, (voir Le Théâtre du Blog) avec photos, vidéos, documents sonores, affiches (en fac-similé), conférences, rencontres avec des témoins de ce festival, concerts, films, etc.  Pas toujours vraiment réussie mais au vernissage, des centaines de jeunes  découvraient, émerveillés, une aventure de haute volée artistique et humaine. Alain Juppé était là, pas très à l’aise devant cette histoire extraordinaire qui n’avait pas été la sienne sauf,  à la fin, pas vraiment joyeuse…
Mais elle sera aussi à jamais celle de Bordeaux et liée à celle son prédécesseur, Jacques Chaban-Delmas, maire de  47 à 95 qui, nous l’avons dit, a toujours soutenu Sigma qui n’aurait pu exister sans lui dans cette ville, à l’époque fermée. Et il faut le souligner, les arts de la scène, la musique, les arts plastiques, Bordeaux ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui sans Sigma…

Philippe du Vignal

Le soixantième anniversaire du festival Sigma a eu lieu à Bordeaux les  6, 7 et 8 novembre.


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Frangines, on ne parlera pas de la Guerre d’Algérie de Fanny Mentré, jeu et mise en scène de Fatima Soualhia-Manet

Frangines, on ne parlera pas de la Guerre d’Algérie de Fanny Mentré, jeu et mise en scène de Fatima Soualhia-Manet

Son amie Fanny Mentré, comédienne et autrice, a écrit pour Fatima Soualhia-Manet, un texte  sur leur amitié depuis trente-cinq ans, sans qu’elles aient jamais parlé du passé familial de l’une et l’autre. Fanny est française et son père, comme tous les autres garçons de sa génération, quand ils ont été en âge de faire leur service militaire, a été un des « appelés » pour aller « pacifier l’Algérie». En d’autres termes, enrôlés dans l’armée française, pour tuer les indépendantistes. On avait aussi appelé cette guerre «événements d’Algérie», alors que, des deux côtés, vengeance après vengeance, les combattants tombaient et que, représailles après représailles, l’armée française, avec la caution des gouvernements successifs, tuait en toute impunité, torturait, violait, rasait des villages… Et le nombre de morts augmentait chaque jour!
Fatima, elle, est née en France de parents algériens émigrés. Sa mère, amoureuse d’un combattant du F.L.N. (Front de Libération Nationale) avait été été vite enceinte et fut aussitôt reniée par sa famille, sauf sa grand-mère qui la protégeait. Et ensuite mariée à un Algérien plus âgé qu’elle de trente ans, habitant Nancy.

Fanny (même première syllabe de prénom!) et Fatima se sont connues toutes jeunes dans une école de théâtre, il y a trente-cinq ans ! et elles ne se sont jamais perdues de vue. « On est sur le petit balcon d’une cuisine. (…) pour la première fois, à cinquante et cinquante-trois ans, on vient de parler de nos familles, de notre enfance. Et ce qui nous frappe, ce n’est pas ce qu’on s’est raconté du passé, non. C’est le fait qu’on n’en ait jamais parlé avant. Une solide amitié les unit et ce spectacle en est issu…
« Et notre présent, à ce moment-là, c’était aller vers les langues étrangères, tout ce qui n’était pas la langue des parents, ou plutôt le silence des parents. On voulait de la tragédie, du sang, du désespoir, du sexe, on voulait le langage de l’outrance, de l’inavoué, on voulait jouer les reines qui parlent en vers, on voulait la démesure, le sublime. Tu crois qu’ils avaient raison, les parents, tu crois qu’on voulait « péter plus haut que notre cul » ?

 © Danica Bijeljac

© Danica Bijeljac

Fatima Soualhia-Manet s’est elle-même mise en scène et raconte sa vie d’autrefois mais aussi… cette guerre d’Algérie que l’Etat français- toutes classes politiques confondues- n’a jamais voulu admettre comme telle. Jusqu’en 99, il y a donc vingt-cinq ans, quand l’Assemblée Nationale a enfin adopté une proposition de loi reconnaissant officiellement ce conflit meurtrier qui avait commencé en 54. Merveille de la sémantique : on l’avait d’abord appelée: «événements d’Algérie », «opérations de police», « actions de maintien de l’ordre», «opérations en Afrique du Nord», « pacification».  Et les combattants algériens étaient des «suspects », «terroristes», «hors-la-loi», «rebelles».

La France et ses gouvernants n’avaient jamais accepté en fait, comme le dit Benjamin Stora, que: «nommer la guerre, ce serait reconnaître une existence séparée de l’Algérie, ce serait admettre une « autre histoire ». »Même si le mot : guerre avait été employé sur toute sa durée (huit ans!) par les nationalistes algériens, les soldats français et tous ceux qui étaient contre cette lutte armée et qui le faisaient savoir, souvent surveillés notamment par le redoutable  Service d’Action Civique (S.A.C.),avec Charles Pasqua, Jacques Foccart… une des polices privées du gaullisme.

Et, comme après toute guerre, les familles françaises comme algériennes qui avaient perdu un ou plusieurs de leurs proches n’avaient plus aussi envie d’en parler. Fanny et Fatima, comme leurs copines, elles, regardaient les émissions de variétés avec Sheila, Claude François… Mais avaient en elles une furieuse envie de liberté et d’indépendance, loin de pères qui avaient une grande autorité sur les jeunes filles et leurs mères, jamais contestée par la famille…
Féministes avant la lettre, Fatima et Fanny préfèreront travailler comme femmes de ménage pour ne dépendre de personne. Et elles n’y voient que du positif: «Elles savent tout du monde des humains. Elles savent les changements de regard, les changements de langage, elles sentent le faux, elles voient la saleté, même celle cachée. Il faut le dire quand même, que quelqu’un qui nettoie les souillures, les saletés, est forcément très au-dessus de la personne qui salit. »

Elle se considèrent comme libres et jamais « sacrificielles » et en ont ras-le-bol des tragédies où la malédiction et la douleur se transmettent de génération en génération! Bref, les Iphigénie, Antigone… ne sont pas pour elles et, comme elle le dit crûment: «Antigone, une sœur qui se bat pour l’égalité de ses deux frères qui se font la guerre, aussi cons et avides de pouvoir l’un que l’autre, Iphigénie, une fille sacrifiée par son père, qui accepte de crever pour que le vent se lève et que les hommes partent faire la guerre… Aucune envie de jouer ces connes. Envie de leur dire : si ta famille est toxique, barre-toi, arrête d’aller vers la mort comme une logique… »
Fatima et Fanny sont pour la vengeance féminine et disent: oui aux Hermione, Lucrèce Borgia, Médée, « celles qui font tout dérailler». Et le texte possède une belle écriture, quand elles parlent du passé en 1962,  et que la mère arrive à Nancy. «On ne sait rien du regard de cette jeune femme qui découvre son mari, cet homme né en 1917, qui a trente ans ans de plus qu’elle, qui a combattu pour la France en 39-45, Non, on ne va pas parler de ça, ma frangine, pas développer ça.Nancy et cet homme, c’était la punition de la jeune femme qui avait été amoureuse à seize ans, qui avait accouché, qu’on avait traité de salope et de honte. On sait juste que deux ans après, en 1964, une petite fille naît, à Nancy. Elle naît de cette union-là. Elle n’est pas la première née du ventre de la mère, mais elle est la première à naître à Nancy, avant les cinq autres (…) . L’ainée, c’est nous, ma frangine. »
Il y aura à la toute fin une revendication des plus féministes : «Ce qu’on sait aujourd’hui, c’est qu’il y a beaucoup de frangines qui ont rencontré des cousins, des oncles, des Jean-Claude, des gardiens d’immeuble, des types habités par le fantasme de la virginité, le fantasme d’éduquer sexuellement, le fantasme de puissance, le fantasme de pouvoir sur l’autre. La race de ceux qui pensent être des maîtres. »

 Sur le petit plateau noir, une chaise, un tabouret à vis, dit d’horloger, une autre chaise en stratifié rouge bien usé et une table de salon en bois où est posé un ordinateur. Quelques images en noir et blanc d’Algérie et des photos d’elles, quand elles avaient vingt ans et quelque. C’est tout et cette remontée dans le passé de Fatima Soualhia-Manet et Fanny Mentré, entre vie personnelle et vie collective en France comme en Algérie, est souvent émouvante, malgré quelques longueurs. Et le texte que nous avons lu, mérite sans doute qu’il y ait une meilleure direction d’actrice, mais ne peut laisser personne indifférent… Ce qu’il dit nous concerne tous. Et Fatima Soualhia-Manet a été longuement applaudie.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 30 novembre, Théâtre de Belleville, 16 passage Piver, Paris (XI ème). T. : 01 48 06 72 34.

Festival d’Avignon Not de Marlene Monteiro Freitas Ancora Tu de Salvatore Calcagno et Dany Boudreault, mise en scène de Salvatore Calacagno

Festival d’Avignon

Le festival s’est ouvert comme toujours  dans ce lieu mythique qu’est la Cour d’Honneur du Palais des papes mais Nôt  a été diversement apprécié… Ci-dessous, les avis assez opposés de Christine Friedel et d’Elisabeth Naud.

Nôt de Marlene Monteiro Freitas

La Cour d’Honneur ne se prête qu’à des manifestations à son échelle. Nôt (nuit en créole capverdien) commence pourtant par la danse d’un homme seul dont le piétinement cadencé et insistant, est parfois bloqué par la vocifération muette d’un autre. Des projection de mots se bousculent et s’empêchent, puis se muent-pour cause scatologique-en une interminable nausée sonore et métaphorique. S’impose au regard, plus que le mur emblématique de la Cour, la scénographie, somme toute modeste, de Marlene Montero de Freitas et Yannick Fouassier.
Sans chercher le sublime ni la profondeur du plateau, mais en utilisant toute l’ouverture, avec une série de cages légères alignées, prisons transparentes qui n’enferment pas, abris traversés par la lumière et la nuit, hôpital ou dortoir ouvert à tous les vents.
On verra au fil de la pièce, faire et défaire des lits aux draps tachés de sang, des cuvettes en plastique avec du linge attendant la lessive. On écoutera le son d’un époussetage vigoureux dissocié du geste…Pas d’emphase dans la chorégraphie, souvent frontale. Les huit acteurs (on préfère ce mot) font des mouvements simples, ensemble ou isolés.

En même temps, la puissance impérieuse et exacte des tambours les emmène vers une transe évoquant les défilés de Rio et ceux des grands carnavals. A d’autres moments, les acteurs, face public, renvoient au cabaret, plus intime…. Une personne privée de ses membres inférieurs-on ne dira pas cul-de-jatte-figure une poupée dansant avec ses jambes vides, des hommes jouent au tour de passe-passe avec les chiffons de ménage… En un mot, ils se livrent à une série d’activités intenses et répétées qu’on ne saurait qualifier d’actions. Et les vibrations physiques provoquées par un flot de musique opératique et les effets de lumière stroboscopique  ne peuvent être assimilées à des émotions.
De fait, le public est emmené par des éclairs jetés sur la Cour noyée de «gros sons », dans une dimension augmentant l’espace. Le face-à-face,  imaginé par la chorégraphe, entre les hauts murs du Palais et le « mur » du public de la Cour d’Honneur, devient alors énorme. Elle se serait  inspirée des contes des Mille et une nuits. Mais ne les cherchons pas. Comme l’a dit une spectatrice déçue : «Il ne peut y avoir de récit, quand personne ne raconte.»
La chorégraphe a retenu de ces histoires qui l’avaient fait rêver, leur principe de fonctionnement: l’interruption vitale du récit. Chaque soir, le calife en attend la suite et permet à la conteuse de vivre une journée de plus. L’inachevé comme moyen de survie serait peut-être le lieu de l’art. On oubliera donc personnages et anecdotes pour se laisser porter par une folle énergie. On oubliera l’esthétique Romeo Castelluci ou Angelica Lidell, et un goût sophistiqué pour le sang, excrétions diverses, lavage… Mais pas son organisation énergique, abstraite et capable d’ouvrir des questionnements très concrets sur notre vie.
Cette Nôt rend un hommage puissant au spectacle en général, salvateur avec un récit inachevé. Qui a dit que le théâtre devait être dérangeant? Celui-ci l’est: énigmatique et puissant, il renvoie à notre vie pressée, stressée. Sans nous donner de leçon ni de fil conducteur, mais par éclairs, comme les lumières, il nous invite à nous poser des questions-choc sur notre existence. Clivant, nous a-t-on prévenus… Quelques huées  n’ont pas tenu longtemps, face aux applaudissements sincères d’un public qui acceptait, enfin, de ne pas tout comprendre. La pièce finie, rien n’est fini.

 Christine Friedel

Ces contes populaires, à l’image des palimpsestes, existent en plusieurs versions: persane, indienne, arabe des califes de Bagdad, ou plus tard égyptienne (XII ème et XIII ème siècles). Ils s’adressent aussi aux enfants, grâce à une universalité et une profondeur symboliques mais sont relus par des gens de tous les âges de la vie et nous nous souvenons du côté angoissant, indispensable à ces récits fabuleux et souvent terribles… Adolescente, la chorégraphe a découvert ces histoires dont on attend toujours la suite: «Menacée de mort par le sultan Schahriar qui a juré de déflorer une vierge chaque nuit, avant de la tuer au matin, la belle Shéhérazade met au point un ingénieux stratagème pour échapper à son destin. Tous les soirs, elle entame une histoire qu’elle ne termine jamais avant le lever du jour. »
Ici, revisités, ces contes laissent perplexe! Début interminable: un homme masqué, en proie à une colique, brandit un pot de chambre en montant dans les gradins! On prévoit le pire…  avec encore la danse endiablée d’une femme, accompagnée de timbales et banjos, ou celui d’un homme noir en jupette de tennis blanche qui parle au micro mais on ne comprend pas un mot de sa tirade! S’installe  vite dans le public, agacement et ennui. Où sont passés ces fameux Contes? Mais la chorégraphie qui s’inscrit parfaitement dans la noblesse de l’espace, répond avec force à la couleur carnavalesque du spectacle. Le  rythme de la musique, des chants, des corps -beaux, grotesques ou infirmes- arrive enfin à prendre son envol !
Nous n’avons pas compris ce que Marlene Monteiro Freitas souhaitait faire avec cette relecture dérangeante et… une certaine fidélité à ces Contes. L’accueil du public a été souvent négatif. Pourtant Nôt met à l’honneur le courage actuel des femmes et leur combat pour la liberté. Un voyage fantasque et cru, à partir de textes à la fois enchanteurs et violents: « J’imagine, dit-elle, quelque chose de plus ouvert et qui nous raconte.” Et, avec huit interprètes aux masques expressifs et aux costumes hétéroclites, elle a essayé de réinventer avec audace ce grand classique. Mais on entre dans -ou pas- dans cette danse iconoclaste au sérail du sultan Schahriar.

 Elisabeth Naud

Le spectacle a été joué à la Cour d’Honneur du Palais des Papes, du 6 au 11 juillet.

 Ancora Tu de Salvatore Calcagno et Dany Boudreault, mise en scène de Salvatore Calacagno

Salvatore et Nuno ont vécu  une belle histoire d’amour et préparaient un spectacle mais Salvatore a voulu partir et il n’aura donc pas lieu. C’est cette histoire (vraie ou inventée on ne le saura pas) que Nuno va nous raconter.  Seul, il a du mal à faire le deuil parmi ses souvenirs. Il va bientôt revenir à Lisbonne et évoque les bons moments qu’il a inscrits à la craie sur un grand tableau noir : Première fois, Voyage en Italie, Minets sauvages”…

© Antoine Neumars

© Antoine Neumars

Nuno Nolasco désigne un spectateur qui choisit un de ces moments: le jeu fonctionne plus ou moins bien selon la possibilité d’entrer dans une histoire qui n’est pas la nôtre mais, comme Nuno Nolasco est très à l’aise, le corps presque nu et beau comme une statue d’éphèbe grec, on se laisse souvent emporter par le récit de ces moments de bonheur sensuel et d’une grande tendresse, qu’il nous raconte avec une merveilleux léger accent portugais.
Entre autres au bord de la Méditerranée et des débuts jusqu’aux adieux : sensualité, quête de l’intime et de beauté… avec, entre autres, de belles images d’une île proche de la Sicile. On aperçoit le visage de Salvatore dans un miroir… La mémoire et la parole pour exorciser en cinquante-cinq minutes, des moments de bonheur à jamais disparus, remarquablement mis en scène et interprétés avec pudeur et élégance. Le public a chaleureusement applaudi  Nuno Nolasco…

 Philippe du Vignal

Jusqu’au 24 juillet à 17 h 25 , relâche le 18, Le Train Bleu Bleu, 40 rue Paul Saïn, Avignon.  

Festival d’Avignon Comme tu me vois/Récits d’une grossophobie ordinaire,texte, dramaturgie et mise en scène de Grégori Miège, Marielle Toulze et Arnaud Alessandrin

 Festival d’Avignon

Comme tu me vois/Récits d’une grossophobie ordinaire,t exte, dramaturgie et mise en scène de Grégori Miège, Marielle Toulze et Arnaud Alessandrin

Sur le plateau nu, une voix off avec une avalanche de statistiques qui font froid dans le dos: « 40 % à 48 % des Français de plus de dix-huit ans sont en surpoids ou obèses. 17 % à 21 % de la population adulte française est obèse. (…) Une maladie chronique qui n’a pas de traitement curatif. En 2023, 30.000 interventions chirurgicales ont eu lieu en France et 89 % des opérations bariatriques concernent des femmes. 54 % ont moins de 40 ans. (…) Les troubles alimentaires sont l’une des principales causes de mortalité chez les jeunes et concernent 600.000 personnes, principalement des filles. Le spectre des troubles alimentaires représente une fille sur quatre et un garçon sur cinq. Seule la moitié des adolescents sont traités pour ces troubles. La boulimie concerne 1,5 % des 11-20 ans et touche en majorité les femmes. (…) Au total, en France, 15,3 % de la population est concernée par l’obésité. »

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Donc, il faut être lucide:  c’est une des principales causes de mortalité chez les jeunes.  Récits, témoignages, vies d’hommes et de femmes ont été regroupés et écrits par Grégori Miège, avec la sémiologue Marielle Toulze, chercheuse en communication à l’Université de Saint-Étienne, et le sociologue Arnaud Alessandrin. En une heure  quinze, rien ne nous sera épargné: dès l’enfance  moqueries dans la cour de récré, rendez-vous à l’hôpital, difficultés sans fin pour trouver des vêtements à sa taille, sarcasmes et conseils, alors qu’on ne demande rien, insultes discrètes ou non,  verbales ou carrément physiques, sièges non adaptés, consultations humiliantes chez des  nutritionnistesrelations amoureuses difficiles: la vie des personnes en surpoids tient souvent du parcours du combattant… Quelqu’un avait dit à Francis Blanche dans un ascenseur: « Monsieur quand on est aussi gros, on se monte en deux fois… »
Ce qu’on appelle la grossophobie. Et certaines compagnies aériennes  exigeaient le paiement d’une seconde place: Air France-KLM et Go Voyages ont été condamnés en novembre 2007, à payer des dommages et intérêts à un passager obèse contraint d’acheter un second billet! Cette obligation ne figurait pas dans les conditions de ventes… 

Grégori Miège, ce bon comédien qu’on avait pu voir entre autres en monsieur Dimanche dans le Dom Juan de Molière mise en scène de David Bobée,  raconte ce parcours en grossophobie  avec clarté et pudeur. Oui, il est en surpoids mais il assume. En strict pantalon beige et longue chemise blanche, puis, juste en caleçon noir, il nous parle de son corps: « Ce corps n’est pas mon corps, en tout cas il ne l’est plus. Je dis pourtant « mon » corps pour le désigner, j’utilise un possessif alors qu’il ne m’appartient plus.Il est à eux.Il est à ceux qui l’ont moqué.Il est à ceux qu’il a dégoûtés.Il est à ceux qu’il a apeurés. Il est à ceux qu’il a angoissés.Il est à ceux qui l’ont gavé.Il est à ceux qui l’ont rempli.Il est à ceux qui ont surproduit, sursucré, sursalé, surmâché…. Pour qu’il enfle et devienne à chaque instant une question à se poser. Mon corps n’est plus mon corps. Il est ce que vous voyez. Alors moi aussi je le regarde. Moi aussi je veux le voir mais mon miroir me ment, il ne me renvoie que de la beauté . »

Cela tient d’une performance autant que d’un seul en scène avec une diction et une gestuelle impeccables. Et en grandes lettres  noires H O N T E ( une belle idée scénographique qu’il assemble vers la fin) tout est dit. Honte mais de qui?  De celle ou celui qui est vu en famille  ou dans la rue, de tous ceux qui les regardent et qui ont vite l’injure à la bouche?
Et commence alors une attaque en règle-juste ou injuste chacun en décidera- »Merde les généralistes, les dermatologues, les anesthésistes, les gynécos, et toutes celles et ceux qui insistent pour la pesée au prétexte de notre santé. Une mention spéciale pour toutes les diététiciennes et les nutritionnistes qui nous ont bien fait culpabiliser et au final, qui nous ont surtout bien fait grossir avec des régimes drastiques qui nous faisaient crever de faim. »
Malgré quelques longueurs, c’est un spectacle qui aborde un thème jamais traité au théâtre avec une rare efficacité, même si on aurait bien aimé que les industries alimentaires bourrant leurs produits de sucre et de sel soient mises en cause. Et là, il y a encore du boulot… Ceci est mon corps et nous le portons autant qu’ils nous portent. Le public a chaleureusement applaudi ce texte et le jeu de Grégrori Miège qui le mérite. Il n’y pas tellement de seuls en scène de cette qualité dans le off… ni dans le in!

Philippe du Vignal

Jusqu’au 26 juillet, relâche le 18 juillet, Théâtre du Train Bleu,  40  rue Paul Saïn, Avignon (Vaucluse).

On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie d’Éric Feldman, mise en scène d’Olivier Veillon

 

 On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie d’Éric Feldman, mise en scène d’Olivier Veillon

 Ce récit intime auto-fictionnel évoque avec singularité, l’horreur de l’holocauste et ses conséquences dans la grande Histoire et dans la propre existence de l’auteur et interprète, Éric Feldman. Célibataire et sans descendance, il fait le bilan de sa vie et explore avec humour et gravité les traumatismes des «enfants cachés »,  survivants de la Shoah : ses parents, ses oncles et tantes, son grand-père Moshé.

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Le spectacle s’ouvre avec légèreté et décalage sur le thème de la relaxation. Un début surprenant et plein d’humour, pour une pièce sur la Shoah… Le narrateur-personnage a de quoi s’occuper : carnet de notes, tasse, théière, téléphone portable.Dans la salle encore éclairée, il s’adresse à nous : « Je disais la détente… La détente, c’est pas évident. Être détendu, c’est pas évident, mine de rien. » Eric Feldman nous fascine, passant d’une humeur enjouée à un état dépressif, avec ironie et drôlerie personnelles, très communicatives. Le rythme de sa voix, tout en nuances, ses regards, et un sourire complice, tendre ou malicieux, la rareté des déplacements font de ce spectacle une véritable performance d’acteur et un devoir de mémoire, à la profonde efficacité.
Recourir à l’humour pour nous rappeler l’atrocité et l’innommable des camps nazis, est un tour de force. Peut-on s’amuser de tout? Oui, dans cette pièce plus proche d’un récit-témoignage, que d’un solo, aucun pathos, aucune morale mais des paroles qui nous touchent et nous surprennent… Éric Feldman passe d’un registre grave, à ceux de la vie ordinaire : la psychanalyse, le yoga… La langue expressive, riche de théâtralité et l’humour juif, parviennent à nous fait rire et simultanément à penser toujours et encore : « Plus jamais ça.  » C’est aussi notre destin à chacun ici posé, face aux tragédies de l’Histoire qui s’abattent sur la vie des hommes. Une grande émotion s’empare du public, face à l’injustice sans limite ! Les souvenirs d’Éric Feldman comme ceux de ses ancêtres, semblent surgir en sa mémoire au fil des mots et créent une temporalité de l’instant-même, donnent un remarquable  sentiment de véracité au récit et à ce moment tragique de l’Histoire.
 Le spectacle original, sobre et vif comme une alerte, ravive en ce XXI ème siècle, notre conscience, et éclaire, espérons-le, celle des jeunes générations : ne jamais oublier malgré le temps qui passe. Surprise, à la fin de la représentation et face à l’atrocité, un souffle nous traverse l’esprit : le miracle d’être vivant !

 Elisabeth Naud

 Spectacle vu le 29 juin, au Théâtre du Rond-Point, Paris ( VIII ème).


A partir du 6 septembre, Théâtre du Petit Saint-Martin, 17 rue René Boulanger, Paris ( Xème). T. : 01 42 08 00 32

Judith Magre : esquisse d’un portrait

Judith Magre : esquisse d’un portrait

 Elle est là dans une belle robe, très souriante, disponible, attentive… à quatre-vingt-dix huit ans. Et chaque lundi, au théâtre de Poche-Montparnasse, en complicité avec Eric Naulleau, elle dit Apollinaire (voir Le Théâtre du Blog). «Ce n’est pas terrible ici… Je n’habite plus dans mon appartement, rue de Tournon. J’ai été renversée par une moto et opérée. Mais ici, on m’a fait chuter et je me suis cassé le coccyx… Ma chambre dans cette résidence est au Nord. Heureusement, je vais dans le couloir plein Sud, voir trois merveilleux couples d’oiseaux… Je leur parle. La chambre qui jouxte la mienne est occupée par un très vieux monsieur: s’il meurt avant moi, je la prendrai : il y a une belle terrasse en plein soleil… 

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Mais je suis hors de la vie, je ne supporte pas la vieillesse, comme déjà quand j’avais sept ans.  Quelle horreur! C’est vraiment de la merde, c’est épouvantable! Vivement, que je meure. Mais j’ai une grand-tante incroyable qui est morte à cent-douze ans. Elle mettait du whisky dans son thé…On lui a fait une grande fête à partir de ses cent ans.
Alors, me direz-vous, pourquoi vivre… J’ai essayé de me suicider, il y a déjà un bon moment: je devais avoir dans les trente-cinq/quarante ans. La première fois, j’avais ouvert le gaz. Pas de chance, le releveur de compteurs est passé et sentant une odeur suspecte, a fait ouvrir la porte et m’a donc sauvée…La seconde fois, j’ai avalé des barbituriques mais ma femme de ménage espagnole qui avait oublié ses clés chez moi, est venue les rechercher, m’a découverte et a appelé le Samu…

Ici, le grand violoniste Yvry Gitlis a séjourné et est mort en 2020, donc avant que je n’arrive! Dommage… les autres résidents, non, je ne les vois pas ! Ils ne m’intéressent pas : ce sont parfois de grands intellectuels mais ne sont plus rien; alors je prends mes repas dans ma chambre… Mais bon, je reçois la visite d’amis tous les jours et ils m’apportent des livres. Regardez, j’en ai plein. En ce moment, je lis Les Contes de la Bécasse de Guy de Maupassant : formidable…
Et la musique ?  » J’ai adoré aller écouter des chants grégoriens, entre autres, à l’abbaye de Solesmes. Non, je n’écoute pas de C.D mais Radio Classique depuis longtemps. J’aime beaucoup entendre le violoniste Gautier Capuçon et son frère Renaud, violoncelliste…

Pourquoi ce pseudonyme Magre? «Je ne sais plus, dit-elle, peut-être à cause de de Maurice Magre, cet écrivain anarchiste du début XIX ème.» Elle a d’abord fréquenté un peu le cours Simon et la Sorbonne où elle a commencé une licence de philo.  « Mais cela m’emmerdait et j’ai vite préféré le théâtre.  J’ai joué sous la direction des plus grands: Jean Vilar, Georges Wilson qui a dirigé le T.N.P. après lui, Jean-Louis Barrault,  Jorge Lavelli, Claude Régy en 1971, dans  Les Prodiges de Jean Vauthier.  »Mes rapports  avec eux étaient très bons et j’ai adoré travailler avec tous. Mais pas Bernard Sobel: il m’a fait quelque chose de pas bien et n’ai donc jamais joué pour lui. »
J’ai connu et travaillé avec de nombreux acteurs comme vous savez, mais je garde un souvenir formidable quand j’ai joué au théâtre de la Colline en 96  Le Déjeuner chez Wittgenstein de Thomas Bernhard. Un soir, Andrej  Seweryn et Françoise Brion. Un soir, ils m’ont soutenu au maximum et grâce à eux, j’ai pu tenir le coup: mon compagnon était mort brutalement quelques heures avant. Un ami m’a dit que la représentation était étrange…

Judith Magre a été mariée quelques années avec le réalisateur Claude Lanzmann (1925-2018); un proche de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Ensemble, dit-elle sont souvent allés souvent en vacances. «C’était formidable et Jean-Paul se débrouillait toujours pour trouver à Rome de merveilleux petits restaurants. » J’ai voyagé dans le monde entier, surtout pour jouer. Regardez cette photo : c’était avec Claude en Israël. J’avais de belles jambes, non ?

Des souvenirs? Elle en a des tonnes et cet entretien prévu pour trente minutes, a continué. Elle aime parler des metteurs en scène et de ses camarades acteurs mais aussi des cinéastes comme Michel Cacaoyannis. «Il m’avait invitée dans sa maison à Chypre, une merveille artistique.  Julien Duvivier était aussi un ami extraordinaire. Une fois en 57, quand  le tournage se prolongeait, impossible de rejoindre à temps le théâtre Sarah Bernhardt à Paris, où j’avais acheté une place à prix d’or pour voir Laurence Olivier jouer Titus Andronicus avec la Shakespeare memorial company, mise en scène de Peter Brook, un spectacle pris d’assaut : il était joué seulement dix fois !
Le lendemain, Julien me dit: «Viens, ce soir, je t’emmène au théâtre.» C’était  pour voir… Titus Andronicus. J’appris ensuite qu’il avait envoyé un assistant chercher à travers tout Paris et obtenir deux places… Ce genre de choses ne s’oublie pas..
 J’ai aimé rencontrer Jérôme Savary que vous avez bien connu. Il était très intéressant mais nous n’avons pas eu l’occasion de travailler ensemble.

Et les auteurs contemporains? «J’en ai joué pas mal: Bernard-Marie Koltès, Marguerite Yourcenar, Yves Ravey, Xavier Durringer, David Hare, Thomas Bernhard, Philippe Minyana. Mais je ne lis et ne joue plus de théâtre… Quant à l’avenir? Pour le moment, après Baudelaire, cet immense poète, je dis Apollinaire  que j’ai appris à connaître et que j’aime aussi beaucoup… Voilà. Revenez me voi, quand vous pourrez. »

Philippe du Vignal

A Paris, le 7 juin.

 

Passages Transfestival édition 2025

Passages Transfestival  à Metz 2025

«Libérons l’avenir ! dit Benoît Bradel, directeur artistique et général, le monde change à toute allure et même si nos cauchemars devenaient réalité, nous n’allons pas renoncer et nous proposons un autre futur, celui des possibles. Avec cette année, un projet autour du Brésil qui correspond aussi aux goût du public pour la trans-culture et des auteurs inconnus, un public de Metz mais aussi venu de Paris, de Strasbourg et du Luxembourg voisin.
Libérer l’avenir, comme le propose la journaliste brésilienne Eliane Brum, est un vaste programme : « Lutter pour la forêt amazonienne, dit-elle, c’est lutter contre le patriarcat, les féminicides, le racisme… et l’idée que l’être humain est au centre de tout.
« Comment nous nous en sortons, me demande-t-on souvent? D’abord, j’ai la chance d’avoir une très bonne administratrice et aussi de nombreux partenaires: entre autres, le festival Perspectives à Sarrebruck en Allemagne, les festivals d’Automne à Paris et de Santarcangelo (Italie). Et nous avons des projets communs avec le Centre culturel suisse de Paris.
Nous sommes sept permanents pendant l’année et quinze sur le festival avec cinquante techniciens et une trentaine de bénévoles indispensables. Et des troupes comme Les Guaranis sont logées chez des particuliers, amis de Passages…
Le festival était, avant que je n’arrive il y a cinq ans était une Biennale mais c’était trop complexe à gérer et il est devenu annuel. Passages est la partie visible de l’iceberg mais c’est aussi sur l’année de nombreux ateliers pour professionnels et amateurs… »

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© Diego Arista Soliloquio 

 

 

Cette édition de Passages Transfestival s’inscrit dans une démarche éco-résistante et dans la saison croisée France/Brésil de l’Institut français en lien avec la Casa do Povo à São Paulo qui revendique la diversité comme moteur, et la mémoire comme levier, en accueillant une vingtaine de collectifs engagés.  Ici, les artistes dont nombre de femmes, sont venus de Belém, Manaus, Bruxelles, Genève, Jérusalem, Talange, São Paulo, l’île Maurice… sont à découvrir dans la ville et au quartier général situé dans l’ancien Arsenal.

Mais le budget a été plus serré pour cette édition, donc pas de grand spectacle final mais en ouverture, le 15 mai Soliloqio a été une invitation à suivre son auteur argentin Tiziano Cruz, dans les rues, jusqu’à la scène. Il dénonce la discrimination des autochtones établie par le Pouvoir et questionne la place des minorités et de l’ensemble des communautés marginalisées.

Hollanda ( part I) d’Avildseen Bheekhoo (France/Île Maurice)

Le solo de cet artiste d’origine mauricienne a été créé dans le cadre du projet GRACE, cofinancé par l’Union Européenne, via le programme Interreg Grande Région 2021/2027.Un cyclone a balayé toute l’île Maurice et Nirvan est déraciné. Cette catastrophe naturelle est pour lui, l’occasion d’un réflexion sur l’identité. Seul sur scène devant un grand écran où il y a l’image projetée d’une grande plage au borde la mer avec cocotier et ciel bleu de publicité pour vacances au bout du monde. Côté jardin et côté cour, deux petits écrans où défilent extraits de sitcoms indiennes kitsch, étranges bulletins météo…

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© Bohumil Kostrohryz

 

 

Avildseen Bheekhoo, seul en scène, est face à Touni Minwi, un loup-garou né des peurs et de tabous collectifs. Réalité et fantasme, on ne sait plus trop… Cet artiste mauricien bouge bien et esquisse quelques pas de danse très réussis : il a une singulière présence et crée de belles images mais on ne comprend pas toujours bien ce qu’il dit. Bref,  il aurait besoin d’être vraiment dirigé et mis en scène. Les éclairages stroboscopiques et, comme partout actuellement, des jets de fumigène, n’ont rien à faire là… C’était une avant-première, donc à voir comme telle. Un artiste à suivre.

 

Cosmos co-écriture et jeu dAshtar Muallem, co-écriture et mise en scène de Clément Dazin

C’est aussi un solo sur la vaste et belle scène de l’espace Koltès-Metz mais cette fois déjà joué et bien rodé, entre autres, au Caire et en France. Cette jeune acrobate palestinienne qui a été élève  au Centre national des arts du cirque à Châlons-en-Champagne, a vécu enfant à Ramallah ( Gaza) ses parents étaient acteurs et metteurs en scène. Puis à Jérusalem, « cette « ville gruyère », dit-elle, où coexistent plusieurs religions. Elle habite maintenant six mois Marseille et six autres par an en Palestine, « pour essayer, dit-elle, de trouver son équilibre ».

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© Lilia Zanetti Pssage/Transfestival

Sur le plateau nu, Ashtar Muallem joue avec un long tissu aérien accroché aux cintres. Elle revisite et raconte en français mais elle peut aussi en anglais, ce qu’a été sa vie, entre l’enfance et ses dix-huit ans, le rapport qu’elle a avec la Palestine et la tragédie actuelle.  Mais toujours, avec un certain humour et une grande pudeur.
Elle joue au sol avec son corps élastique comme les sangles qui tendent ses jambes ou ses bras. Puis elle monte tout en continuant son récit, dans cette spirale de tissu blanc: une performance  impressionnante toute  en grâce et légèreté.

Ashtar Muallem possède une maîtrise exceptionnelle de son corps,  à la fois sujet et objet dans cette performance, et à la base d’un questionnement sur son identité devenue multiple. Mais toujours avec une dimension artistique fondée à la fois sur une impeccable gestuelle et sur le récit de son histoire personnelle reliée à celle de son pays. Il n’y a pas ici de cérémonie orgiaque comme chez les actionnistes viennois dans les années soixante mais une sorte de rituel très émouvant où on sent cette jeune artiste à la recherche d’une spiritualité dans un monde bouleversé… Il faut espérer que Cosmos soit joué davantage en France…


Philippe du Vignal

Spectacles  vus le 16 mai. Le festival Passages se poursuit jusqu’au 25 mai. T. : 07 49 79 04 58.

Cosmos sera joué au Rise Festival, Écosse, le 24 mai et au Propellen Teater, Trondheim (Norvège) le 30 juillet.

Le Prato, Lille  (Nord), le 24 mars 2026.

 

 

Olympe, texte et mise en scène de Frankito, accompagnement musical d’Edmony Krater et Eugénie Ursch

Olympe, texte et mise en scène de Frankito, accompagnement musical: Edmony Krater et Eugénie Ursch

Ultime nuit pour Olympe de Gouges à la prison de la Conciergerie, avant son exécution en place de Grève, le 3 novembre 1793. La condamnée à mort se souvient de ses combats politiques, invoque ses maîtres Jean-Jacques Rousseau et Condorcet, vilipende ses ennemis et bourreaux Robespierre et Marat. Traitée avec mépris par ses contemporains dont Restif de la Bretonne, puis, avec condescendance par Michelet dans son Histoire de la Révolution Française, Olympe de Gouges n’est plus une inconnue, au moins depuis les célébrations du Bicentenaire de 1789. Des générations d’historiennes féministes se sont mises à la tâche et l’Université Paris 7 Diderot porte maintenant son nom. Et aussi à Paris, une place, et une station de bus..
Un projet original : Frankito est guadeloupéen et a écrit un texte avec des extraits de discours, déclarations et lettres d’Olympe de Gouges. Interprété ici par Firmine Richard, la plus célèbre des actrices guadeloupéennes, que l’on avait pu découvrir entre autres dans le film Romuald et Juliette (1989). Un solo rythmé par des morceaux de ka, ces tambours dont l’origine remonte à la traite des Noirs, quand, enfermés depuis Bordeaux dans la cale de navires, ils chantaient en frappant sur des quarts de tonneau. Edmony Krater, également guadeloupéen, mais montalbanais d’adoption, s’est beaucoup investi dans le projet. Il s’est intéressé très tôt à la figure d’Olympe de Gouges, née en 1748 à Montauban, chef-lieu du Tarn-et-Garonne où devait aussi voir le jour… le «néo-révolutionnaire» Daniel Cohn-Bendit.

Edmony Krater, auteur d’un accompagnement musical (2015) du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, a  voulu, avec Olympe, faire se côtoyer les cultures occitane et caribéenne. Voie aussi inexplorée, que bien trouvée : Olympe de Gouges ne parlait-elle pas en langue d’oc ? Et il lui en restait un accent « chantant » dont on se moquait dans la Capitale ?  Trois thèmes qui parfois s’entrecroisent, dans ce solo où s’exprime la plus grande détermination comme la plus immense détresse d’une femme meurtrie, moralement et physiquement.
Elle s’est blessée juste avant son arrestation mais, dans la prison, on lui refuse le moindre soin. Ressassant les affronts subis durant sa vie, elle se plaint du mépris avec lequel ses écrits ont été accueillis. « Mais je n’ai rien appris. », dit-elle. Elle ose  pourtant se mesurer à ceux qui ont «l’écriture élégante» et son inspiration est «semblable à une tempête». Elle est du côté de «ceux qui créent, qui font le bien pour la société ».

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Olympe de Gouges parle de sa vie, évoque une filiation, réelle ou fantasmée, avec un marquis de Pompignan, un homme de lettres. Une amitié d’enfance avec un demi-frère ou un cousin dont on la sépare, en la mariant à dix-sept ans à un officier de bouche «peu aimable ». Elle va avec son fils à  Paris, où elle trouve des protecteurs et où elle sait s’introduire dans les célèbres salons des Lumières. Elle mentionne les sociétés qu’elle fonda vers 1789-90 et rappelle ses nombreuses pièces de théâtre: elle « dictait une tragédie par jour, comme Lope de Vega », selon les dires de Michelet qui lui reconnaissait le statut de martyre et le don de la formule…
«La femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la tribune »,  la phrase la plus célèbre de sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » en dix-sept articles, calqués sur la Déclaration des droits de l’homme de 1789 mais beaucoup plus concis. Elle proclame d’entrée que « la femme naît et demeure égale à l’homme en droits».
Il faudra attendre un siècle et demi, le 21 avril 1944, pour que les Françaises obtiennent le droit de vote. Sur le plan du droit privé, Olympe de Gouges propose un Contrat social entre l’homme et la femme, qui mettrait fin à la législation du mariage sous l’Ancien Régime. Elle souligne le « caractère volontaire de l’association conjugale », revendiquant ainsi le divorce.
Après la chute de la royauté, elle rejoint le mouvement modéré des Girondins, la violence lui faisant horreur mais elle montre quelque amertume, y compris à l’égard de la Révolution : «Devenu libre, (l’homme) est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages avez-vous recueillis dans la Révolution? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. » Sous la Terreur, après la publication d’un texte: Les trois Urnes, diffusé par voie d’affiche, elle est emprisonnée pour ses écrits «contre-révolutionnaires ».

 Le combat féministe de cette pionnière ne doit pas faire oublier ses idées abolitionnistes et c’est sans doute la partie la plus novatrice du spectacle. En 1788, elle publie Réflexions sur les hommes nègres: «Je vis clairement que c’était la force et le préjugé qui les avaient condamnés à cet horrible esclavage, que la Nature n’y avait aucune part, et que l’injuste et puissant intérêt des Blancs avait tout fait. »L’année suivante, elle propose à la Comédie Française une pièce L’Esclavage des noirs, qui y est lue. Mais elle cause une polémique telle, auprès des planteurs et colons, qu’elle sera déprogrammée. Le projet de Krater et de Frankito qui situent la pièce en Guadeloupe, se justifie. Dans une scène de mise en abyme, l’actrice fait mine de se grimer, puis interprète un dialogue entre Mirza et Zamora. les protagonistes de cette pièce.
« Pourquoi existe-t-il donc, demande Mirza, une si grande différence entre leur espèce et la nôtre » et Zamora lui répond: «Cette différence n’existe que dans la couleur. Mais les avantages qu’ils ont sur nous, sont immenses. L’industrie les a mis au-dessus de la Nature. Ils se servent de nous dans ces climats, comme ils se servent des animaux dans les leurs.» Olympe est un beau spectacle, oralement, visuellement et musicalement. Firmine Richard, habitée par son rôle, est, au centre du plateau, en pleine lumière, vêtue d’un robe aux couleurs vives. Côté jardin,  Edmony Krater, aux percussions, suggère la transe, et les accords graves du violoncelle d’Eugénie Ursch accompagneront la marche d’Olympe vers le supplice…

 Nicole Gabriel

 Jusqu’au 6 avril, Studio Hébertot, 78 bis Boulevard des Batignolles, Paris ( XVII ème). T.  : 01 42 93 13 04.

 

 

 

 

 

 

A qui mieux mieux, conception et texte de Renaud Herbin (tout public à partir de trois ans)

A qui mieux mieux, conception et texte de Renaud Herbin (tout public, à partir de trois ans)

Créé en 2022 , c’est une sorte de performance :un homme cherche à s’exprimer, tout à la joie de se sentir vivant. «Un être animé par la nécessité de dire ce à quoi il a survécu, sa propre naissance, dit le marionnettiste Renaud Herbin qui en est le metteur en scène. Mais son engouement est son propre frein. Il engage une sorte de «battle» avec lui-même, surenchère du superlatif. Il se coupe lui-même la parole. Pour avoir le dernier mot.Cet être pensant, qui dit ce qu’il pense, mange ses mots, ogre dévorant, absorbant, déglutissant. Il pense ce qu’il dit comme autant d’hypothèses sur ce qu’il voit et ce qu’il vit. Il philosophe.»
Autant dire une quête métaphysique, proche de celle revendiquée par Antonin Artaud, laquelle n’a jamais vraiment fait bon ménage avec l’expression théâtrale, sauf dans
Hamlet de Shakespeare. Et de façon radicalement opposée chez les frères ennemis polonais Jerzy Grotowski et Tadeusz Kantor…

© Benoît Schupp

© Benoît Schupp

Et sur le plateau? Bruno Amnar, seul, commence à faire quelques exercices physiques. Puis il joue avec un très gros coussin imaginé par Céline Diez. C’est déjà un peu longuet et des spectateurs vont quitter la salle.
Ensuite l’acteur toujours aussi seul face au monde qui l’entoure, c’est à dire ici surtout un public d’enfants, enchaîne des phrases: « Je fais des tas, je fais des tas de moi, je fais des tas de tas, j’aime bien faire des tas ça me fait du bien, les tas» avec
quelques borborygmes et bégaiements… Comme à la recherche d’un langage sonore.
Puis après s’être couché dessus sur le gros sac et joué avec, Bruno Amnar en extrait de gros flocons de laine bleu e(le fameux bleu d’Yves Klein), rouge, marron, grise qui vont couvrir toute la scène. Un bel effet visuel… qui ne semble pas toucher les enfants: ils parlent entre eux, leurs accompagnateurs somnolent et, dans le fond de la salle, un adolescent, visiblement handicapé mental, pousse des cris à intervalles réguliers.
L’acteur fait ce qu’il peut pour donner vie à cette performance qui se voudrait métaphysique mais qui distille un redoutable ennui. Après quarante minutes, fin de cet opus assez prétentieux…
Nous ne sommes sûrement pas tombés sur la bonne matinée mais cette  » histoire de soi, l’histoire de ce combat joyeux le défi de la vie à relever» est loin d’être convaincante, surtout à 10 h du matin dans une salle peu chauffée. Que sauver de ce mini-spectacle? Sans doute les ballots de laine de couleur… qui tiennent plus d’une «installation » dans un musée d’art contemporain.
En tout cas, difficile de conseiller ce spectacle dont on peut se demander comment il est arrivé là.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 2 mars, Théâtre Paris Villette, 211 avenue Jean-Jaurès, Paris (XIX ème). T. : 01 40 03 72 23.

 

De la Servitude volontaire de L. M. Formentin, d’après le discours éponyme d’Etienne de la Boétie, mise en scène de Jacques Connort

De la Servitude volontaire de L. M. Formentin, d’après le discours éponyme d’Etienne de la Boétie, mise en scène de Jacques Connort

«La vraie liberté est-elle la somme des contraintes que chacun accepte pour pouvoir vivre en société.» C’est une des phrases du célèbre Discours de la Servitude volontaire, (1574) chef-d’œuvre d’une intelligence absolue, écrit en latin  par un jeune homme de Sarlat (Dordogne). Il avait dix-huit ans et était l’ami intime de Montaigne. Il cherchait à expliquer le succès des tyrannies de son époque  et à trouver la réponse à une question lancinante. Pourquoi, « tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent ?»  Et il y a tout un formidable paradoxe dans les mots de ce titre« servitude» et «volontaire». Pour accéder à la liberté, Etienne de la Boétie pense qu’il faut n’être ni maître ni esclave. Mais  pourquoi des pays entiers tombent-ils dans la servitude : «Quel malencontre a été cela, qui a pu tant dénaturer l’homme, seul né de vrai pour vivre franchement (c’est à dire librement! au XXI ème siècle)  et lui faire perdre la souvenance de son premier être, et le désir de le reprendre ? »

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«La première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude »: (…) Ils naissent serfs, et  sont élevés dans la servitude. »Seule, l’obéissance permet au tyran de rester au pouvoir. Etienne de la Boétie est formidablement lucide, mais pessimiste : «S’ils arrivent au trône par des moyens divers, leur manière de régner est toujours à peu près la même.
Ceux qui sont élus par le peuple le traitent comme un taureau à dompter, les conquérants comme leur proie, les successeurs comme un troupeau d’esclaves qui leur appartient par nature.» Et pourquoi et comment l’inégalité et la domination par un seul homme se reproduisent-elles de siècle en siècle? D’abord utiliser ces bonnes vielles recettes qu’il appelle : les «drogueries » : réjouissances offertes «gratuitement» au peuple, en réalité financées par des taxes, impôts… Mais aussi se servir de la religion et d’une soi-disant nécessité de maintenir l’ordre public, pour couvrir nombre de crimes: imparable…

Et une partie obéit aussi par cupidité. « Ce que j’ai dit jusqu’ici sur les moyens employés par les tyrans pour asservir (…), n’est guère mis en usage par eux, que sur la partie ignorante et grossière du peuple. » « Le secret et le ressort de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie » : rendre ces gens « complices ». Et Etienne da Boétie, très lucide, voit bien la possibilité alors d’« asservir les sujets les uns par le moyen des autres ». Ces cinq ou six ont eu l’oreille du tyran (…). Ces cinq ont six cents qui profitent sous eux, et qui font de leurs six cents ce que les six sont au tyran (…) ces six cents en maintiennent sous eux six mille… » « Le laboureur et l’artisan, pour tant asservis qu’ils soient, en sont quittes en obéissant ; mais le tyran voit ceux qui l’entourent, coquinant et mendiant sa faveur. Il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il ordonne, mais aussi qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent même, pour le satisfaire, qu’ils préviennent aussi ses propres désirs. Ce n’est pas tout de lui obéir, il faut lui complaire, il faut qu’ils se rompent, se tourmentent, se tuent à traiter ses affaires et puisqu’ils ne se plaisent que de son plaisir, qu’ils sacrifient leur goût au sien, forcent leur tempérament et le dépouillant de leur naturel. »

 

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«La première raison pour laquelle les hommes servent volontairement, c’est qu’ils naissent serfs et qu’ils sont élevés comme tels. » Comme le précise Etienne de la Boétie,  on ne regrette jamais ce que l’on n’a jamais eu ». « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres.  » Et pour sortir de cette domination, il faut sortir de l’habitude. « L’Homme qui connaît la liberté n’y renonce que contraint et forcé. Comme le précise La Boétie, « on ne regrette jamais ce que l’on n’a jamais eu ». (…)  « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres ».(…)  » Désirez et vous êtes libre, car un désir qui n’est pas libre n’est pas concevable, n’est pas un désir. La liberté c’est ce que nous sommes, et si vous n’êtes pas libre, c’est que vous avez renoncé à votre désir. » Quelle intelligence!  Juste aussi trois siècles plus tard le principe de la désobéissance civile du philosophe américain Henry David Thoreau: “Nous devons être d’abord des hommes et ensuite seulement des sujets.”

Ce texte fiévreux, dit le metteur en scène, sorte de J’accuse ! à l’adresse des tyrans et des peuples, n’est d’aucun pays ni d’aucune époque. C’est pourquoi il est d’une actualité brûlante : les dictatures, qu’on croyait naïvement d’un autre temps, fleurissent ou se renforcent de par le monde.( …) Les tyrans ne tirent leur force que de notre coupable faiblesse, et la liberté n’est pas un vain mot mais toujours un acte, un risque, une conquête – d’abord sur nous-même.( …) Dans ce seul en scène où le public est d’emblée réquisitionné et se fait «peuple», l’acteur peut déployer en même temps qu’une pensée vivante toutes les variations d’un jeu lumineux combinant l’ironie, la gravité, la tendresse, le burlesque et le sublime.
Mais  pourquoi avoir voulu adapter ce merveilleux texte,  avec  une allusion au début au Roi-Soleil, une liste de dictateurs des XX ème et XXI ème siècle, etc.
Et la mise en scène de Jacques Connort n’est vraiment pas à la hauteur des intentions. La salle en pierres blanches voûtée n’a rien perdu de son charme et c’est toujours un plaisir de retrouver Jean-Paul Farré aux longs cheveux blancs et qui, pour l’occasion, s’est fait pousser la barbe. A soixante-seize ans, comme dans ses remarquables solos musicaux (voir Le Théâtre du Blog), il a toujours la même silhouette et  la même singulière présence… malgré un costume assez laid: manteau en toile rouge foncé et longue chemise blanche… Mal dirigé, il dit parfois son texte à voix basse! Résultat attendu: au cinquième rang, surtout quand il est de trois-quarts ou dos au public-on se demande bien pourquoi- on l’entend difficilement. Devant de grandes plaques en miroir: un vieux truc des années soixante-dix, bien usé… Le sinistre fauteuil noir style Henri III  où il s’assied parfois, n’a rien à faire là. Et les faibles lumières n’arrangent rien….  C’est vraiment dommage pour Etienne de la Boétie  et surtout pour Jean-Paul Farré!
Le spectacle qui avait déjà été créé au festival d’Avignon 2023, a juste commencé mais n’a rien de convaincant. Peut-il progresser?  Nous en doutons et en tout cas, impossible de vous le recommander.

Philippe du Vignal

 Jusqu’au 4 avril, Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, Paris ( IV ème).

Un autre point de vue:

Ce spectacle proche d’une pièce conférence ou/et d’un constat solitaire : « D’ailleurs ce n’est pas à vous que je m’adresse. Je parle seul, à moi-même… » est interprété toute en finesse par  Jean-Paul Farré. Il nous offre un tableau sur l’exercice du pouvoir et de la tyrannie envers les hommes et entre eux : « Le pouvoir quant il ne peut s’exercer, couve, attend son heure » Autre thème qui va de pair avec la soif de puissance, mais aussi avec notre manque de courage et la peur, est celui de la liberté : « C’est toujours la misère qui déclenche les révolutions, non point la privation de liberté. » Sans complaisance et avec une verve qui enchante le public, l’attention est à son comble. La réflexion sur nos faiblesses, notre lâcheté et l’ubris sont au rendez-vous, nous interpelle tout un chacun, jeune ou moins jeune.

Dans son adaptation, l’auteur n’a repris aucune phrase d’Étienne de la Boétie. Mais il a tenu à travers sa langue littéraire et théâtrale (pari réussi) à respecter la pensée à la fois de cet auteur du XVI ème siècle toujours aussi pertinente pour nous : « C’est un homme «hors du temps», nous rappelant, avec une logique implacable et une ironie mordante, que les tyrans ne tirent leur force que de notre coupable faiblesse, et que la liberté n’est pas un vain mot mais, toujours, un acte, un risque, une conquête – et d’abord sur nous-mêmes. » Jacques Connort n’a rien modifié de la mise en scène parfaite- le spectacle avait été joué l’an passé en Avignon- laissant jaillir la théâtralité du texte et offrant au comédien, un espace dégagé et sobre.
Sur le plateau, seul un fauteuil et une veste noire d’aujourd’hui, suspendue sur le mur du fond, comme un clin d’œil complice entre le XVI ème siècle et le nôtre. Cette simplicité offre un espace de jeu idéal mais exigeant, propice à l’écoute de ces paroles philosophiques, sans détour. Et nous vient parfois à l’esprit un rapprochement dans le raisonnement et la radicalité des propos sur le comportement humain, solitaire ou en société du philosophe Émil Cioran (1911-1995).
La mise en scène, subtilement mise au service du texte et du comédien, crée un lieu de partage : un panneau-miroir en fond de scène reflète le public, nous sommes, grâce à cet effet comme le plateau, tour à tour, sujets du roi ou auditoire de ce discours politique et de ce constat, parfois un peu trop catégorique, de notre comportement face à l’autorité sans limite, et le choix de la liberté !

 nous sommes saisis et par le discernement et la profondeur du texte et le jeu de Jean-Paul Farré, sensible, plein d’esprit et d’humour, d’agilité. «Faire entendre ce texte au XXI ème siècle»: un désir citoyen et fort de Jacques Connort. En ces temps de grandes et inquiétantes agitations politico-sociales, ce spectacle a toute sa raison d’être. En une heure dix, il nous offre un véritable plaisir de théâtre, du tragique au comique !

 Elisabeth Naud

 

 

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