Les auteurs à l’honneur pendant le confinement ? Kelly Rivière, Michel Deguy…

 

Les auteurs à l’honneur  pendant le confinement ? Kelly Rivière, Michel Deguy, des auteurs de Théâtre Ouverts

Au prétexte de «circonstances particulières», la mise en ligne gratuité de la mise en ligne  de films, captation de spectacles et concerts, inquiète l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle. Et la S.A.C.D. (Société des auteurs et compositeurs dramatiques) a signalé à Franck Riester, ministre de la Culture, le tort que pouvait faire aux professionnels du secteur, les offres mises en ligne sur le nouveau site : Culture chez nous ! `

Interrogés sur la question des rémunérations des auteurs, interprètes et réalisateurs, la S.A.C.D. comme l’A.D.A.M.I qui perçoit les droits de suite des artistes-interprètes ne nous ont pas encore répondu…  Les théâtres, cinémas, salles de spectacle et de concert sont toujours fermées et de nombreuses offres continuent à être proposées gratuitement sur la Toile: on nage donc en plein brouillard quant aux dates de réouverture et à la tenue ou non des festivals cet été… Mais  on apprend que la Fête de la musique est maintenue le 21 juin… Un véritable camouflet pour le théâtre de rue et de cirque dont les artistes se voient, eux, voient exclus de l’espace public !

En attendant, saluons quelques initiatives d’auteurs comme cette mini-série de Kelly Rivière pendant son confinement en Poitou-Charentes, une lecture de Michel Deguy et les initiatives de Théâtre Ouvert, centre des dramaturgies contemporaines qui nous permettent de lire des pièces…

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Kelly Rivière dans An Irish Story

 Pleuville de David Jungman et Kelly Rivière

Cette chronique filmée au jour le jour avec les moyens du bord (appareil photo et smartphone) nous fait entrer dans l’intimité d’une comédienne dont la tournée de An Irish Story  s’est brusquement arrêtée en mars, alors que cette création a depuis deux ans, toujours autant de succès. (voir Le Théâtre du Blog)

Pleuville  (Charente): 342 habitants: aucun commerce, un bureau de poste qui fait aussi dépôt de pain, un stade, une église et un cimetière.  Recluse  dans ce petit village, la comédienne doit faire face à l’isolement et s’occuper de ses enfants, Paul et Thomas ( huit et cinq ans).  Les théâtres ont fermé, tout le monde est confiné, les garçons doivent faire leurs devoirs et la maison rester en état… Elle déprime. Et pour ne pas dépérir Kelly fait son cinéma .

La maison familiale devient le décor de cette chronique et les trésors d’un autre temps qu’elle abrite, serviront d’accessoires. La famille fournira les acteurs de ces journées particulières. « Pleuville est notre premier film de famille ensemble », dit Kelly Rivière, « c’est un kaléidoscope de petits riens que le cinéma permet de célébrer et partager pour faire un pas de côté et dédramatiser un tant soit peu une situation oppressante dont l’issue reste à ce jour encore incertaine. » Pleuville retrace, en quatre épisodes réalisés par David Jungman, les tentatives de la jeune femme pour traverser ces temps difficiles avec humour et tendresse.

« Le cinéma, dit Jean-Luc Godard, est « un oubli de la réalité ». Mais comment oublier le réel lorsqu’il se fait aussi présent ? Pendant cette période, nous ne pouvions pas échapper au temps présent , dit la comédienne. Dans les aventures quotidiennes de Kelly Rivière et des siens, ses tentatives de remettre un cadre, de trouver du sens à ces journées qui se répètent, chacun reconnaîtra un peu de sa propre expérience. Rions avec ces quatre épisodes Hissons-nous, Papillon, Des droits et des devoirs et Se débarrasser des cadavres… Tout un programme !

 https://vimeo.com/showcase/7084037?fbclid=IwAR3dU46ubSehW8HOM4_8yF0Tuq4qymEfEYkSJ9agGxGxKd4d3IOToa_-5YI

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Michel Deguy

Coronation de Michel Deguy

Pour fermer la marche du palmarès des prix Goncourt 2020,  celui-ci proclamé le 11 mai a été attribué à Michel Deguy, poète, essayiste, philosophe et créateur de la revue Po&sie. Il se voit couronné pour l’ensemble de son œuvre. Toujours en prise sur l’actualité, l’écrivain   n’a pas la plume dans sa poche : avec l’humour qu’on lui connaît (voir Théâtre du Blog Ode au bus 29) il propose sur le net la lecture d’un inédit : Coronation : « Le coronavirus »… déjà un hémistiche !/ L’épigramme peut cadencer ! / La contamination descend des Contamines /Tes confins mes confins se confinent / Mais nos confins débordent le confinement /Nous nous se contamine/ J’entends l’économie décroître dans les bourses/Dix millions de Chinois auront perdu la face/ Masques et vidéos se toisent en chiens de faciès … »

https://www.youtube.com/watch?v=2YkBISS8M5k

Des auteurs à lire par Théâtre Ouvert :

 Faute d’avoir pu présenter les événements programmés chez son partenaire la MC93, Théâtre Ouvert-centre des dramaturgies contemporaines, pendant les travaux dans son nouveau lieu l’ex-Tarmac, nous offre de la lecture. Les quatre derniers tapuscrits peuvent vous être envoyés en format pdf sur simple demande par courriel ou par Messenger. Il sera possible de dialoguer avec chaque auteur/trice et avec l’équipe de Théâtre Ouvert, en  envoyant des retours, écrits, sonores ou vidéo !

A Parté  de Françoise Dô

Nicole est de retour dans la région. Elle refait sa vie avec son nouvel amant, Chat. Mais Stéphane, son mari dont elle est séparée depuis quelques mois, voit en ce retour l’occasion de la reconquérir. Il commence à la suivre à son insu.

 Pour ton bien (Per il tuo bene)  de Pier Lorenzo Pisano (en édition bilingue français/italien)

Le fils aîné a depuis longtemps quitté la maison. La mère l’appelle pour qu’il revienne: « Papa ne va pas bien ». Le cercle familial : mère, fils et frère, grands-mères et tonton, se reconstitue temporairement…

 Les Inamovibles de Sédjro Giovanni Houansou

Prix R.F.I. 2019  (voir Le Théâtre du Blog) cette pièce de l’écrivain béninois retrace l’histoire de Malik qui s’est jeté sous un train, pour ne pas rentrer la tête basse au pays où l’attend son père, en compagnie d’autres parents de jeunes exilés. En sept mouvements, la pièce nous transporte dans un espace collectif incertain… tout en pénétrant dans l’intimité des personnages. Ceux qui sont partis et ceux qui restent.

 La Truite de Baptiste Amann

C’est dimanche. Un couple proche de la retraite a invité ses trois filles pour fêter les soixante ans du père. Les filles débarquent avec leurs conjoints et enfants…  Le repas familial devient la scène de règlements de compte.

L’Araignée
de Charlotte Lagrange

Elle travaille toujours dans l’Aide sociale à l’enfance. Mais on préfère que ce ne soit plus avec des mineurs non accompagnés au motif qu’elle devait s’appliquer et non s’impliquer.

 nl@theatreouvert.com

 

Mireille Davidovici

 

 

 

 

Articles récents

Livres et revues

Livres et revues

 Sosies suivi de Je préférerais mieux pas de Rémi de Vos

Cet  auteur a inscrit les aléas des vies professionnelles et familiales de notre temps dans des pièces comme entre autres : Alpenstock suivi d’Occident (2006), Débrayage, Beyrouth Hôtel (2008) et Départ volontaire et Kadoc (2019)  publiés fidèlement chez Actes Sud-Papiers.

Occident mis en scène Dag Jeanneret © g. cittaidini

Occident mis en scène de Dag Jeanneret © g. cittaidini

Bernie et Momo, des sosies plutôt bas de gamme de Johnny Halliday et SergeGainsbourg habitent la même cité mais Momo ne supporte pas le succès de Little Johnny Rock. Jean-Jean, vingt-neuf ans, apprend de ses parents, Biche et Momo, qu’il a été adopté, après qu’ils lui aient donné ce prénom redoublé. Mais pour l’intéressé, un seul Jean aurait suffi : « Qui c’est qui a l’air d’un con depuis vingt-neuf ans ? » Son vrai prénom, apprend-il, était Rachid mais écarté car trop près de Bouzid, le grand amour de son père, estime sa mère magnanime. De plus, ce père et cette mère se sont mis en tête de marier leur fils pour avoir des petits-enfants…

Tous les personnages souffrent de ne pas exister suffisamment : problème d’identité et de reconnaissance sociale et personnelle, sentiment permanent de solitude. Et ils rêvent d’incarner des stars musicales. Mais nulle gravité, nulle amertume mais des jeux de mots loufoques, entre éclats de bonne humeur et piètre cocasserie… Ces  personnages populaires en mal de vie sont  en présence d’un autre, capables de sensibilité et d’humanité.

691EA320-2B64-405C-A3F7-90489EFE89E3Et dans Je préférerais mieux pas, à l’instar de Bartleby, héros du roman éponyme de Melville, les personnages de six saynètes refusent d’obéir aux ordres qu’on leur donne en « préférant mieux pas ». Grâce à un humour corrosif -sa marque de fabrique- Rémi de Vos pointe de nombreuses attitudes de l’anti-pouvoir. Le monde de l’entreprise est toujours chez lui au rendez-vous, accompagné d’amères  réalités.

Altruisme invite à la rencontre d’une fonctionnaire de l’Inspection du travail et de l’épouse d’un entrepreneur qui prétend ne rien connaître des chantiers de son mari absent.  Cette fonctionnaire était venu l’informer d’un procès-verbal qui rend compte d’un chantier non règlementaire.

Compassion met en scène un jeune homme diplômé Bac + 7, inscrit dans une agence d’intérim et qui a seulement réussi à obtenir un emploi de déménageur. En présence d’un huissier de justice, a lieu un  déménagement forcé auquel l’intérimaire préférerait mieux pas procéder …

DansPouvoir, ce ne sont pas les hommes qui décident comme attendu, mais les femmes qui obligeraient ces messieurs à plus attention à leur égard…Quant à Peur, sur les chemins de la médisance dans son entreprise, la persifleuse Marjorie ne cesse de tourmenter certains de ses collègues qui viennent s’en remettre à un chef étonné et dubitatif mais en tout cas gêné…

Dans Folie, des ambulanciers sont prêts à transporter dans leur véhicule un défunt pour minimiser les dépenses de sa famille. Mais  il faut passer par un escalier… Et dans Désespoir Rémi de Vos nous fait  regarder des branches d’arbres  où sont  posés des oiseaux comme des  chevêches, des crépins dorés, des agrittes. Il est aussi question de masques à porter dans ce parc étrange que les personnages visitent :« J’attire votre attention, dit l’un des prestataires de cette balade, sur le fait que :« Village détruit après passage de milice avec massacre » , coûte triple de : « Matinée en forêt avec chants d’oiseaux. » Balades en forêt antithétiques et qui se croisent.

Des promesses de vie et de scènes cocasses qui seront bientôt mises en scène…

Véronique Hotte

 A paraître en juin chez  Actes-Sud Papiers.

Frictions

Le neuvième hors-série de vient de paraître. Il est consacré à la plateforme d’expérimentation Siwa. Créée en 2007, ce laboratoire  itinérant des mondes arabes contemporains. a été conçue pour susciter des échanges entre des artistes, des intellectuels, des citoyens des mondes arabes et européens, et  des chantiers de réflexion qui se fondent sur l’expérimentation artistique.

Une Orestie syrienne

Une Orestie syrienne

La plateforme donne à voir en Europe les créations les plus expérimentales et en réciprocité, fait connaître en Tunisie et en Irak des expériences artistiques européennes.  C’est à la confluence de cette curiosité intellectuelle et artistique que Siwa s’essaye à la politique autrement, à l’encontre des  tensions et des surenchères idéologiques.  Parmi les projets de Siwa,  le laboratoire d’échanges artistiques La ligne d’une tentative fondé en 2011 à Redeyef, ville du bassin minier de Tunisie, qui s’ancre depuis 2014 dans un bâtiment de la ville : l’Économat. Un projet mené en collaboration avec la Fonderie au Mans (Le théâtre du Radeau de François Tanguy). 

.En français et en arabe. Avec entre autres  : des Fragments de François Tanguy, Paris, Amman, Oran, Bagdad, Besançon, Le Mans, Tunis, Redeyef... de Jean-Pierre Han, Eschyle chez les Arabes de Youssef Seddik, Siwa ou le lieu du possible de Yagoutha Belgacem, un portefolio de Lâm Duc Hiên…

Philippe du Vignal

 Bientôt dans les librairies (quand elles rouvriront) ou à Théâtres /écritures, 27, rue Beaunier 75014 Paris. T. : 01 45 43 48 95  frictions@revue-frictions.net
Ce numéro peut aussi être commandé sur le site:
http://www.revue-frictions.net

 

 

 


Les déconfinés du Théâtre du Blog parlent aux déconfinés (suite)

Les déconfinés du Théâtre du Blog parlent aux déconfinés (suite)

Véronique Hotte, critique dramatique et enseignante

 -Qu’avez-vous fait pendant ces deux mois où le temps s’est comme arrêté et que faites-vous en ce moment?

- Je continue à enseigner comme tous les professeurs grâce à Internet à mes élèves de 4 ème et 3 ème du collège Gustave Flaubert dans le XIII ème à Paris. Mais c’est plus difficile qu’avec des lycéens. Ils sont habitués à manipuler leurs téléphones portables  mais ils  maîtrisent moins bien l’ordinateur.  Comme ils n’en ont pas tous, le collège leur a prêté des tablettes. Nous continuons donc à travailler sur le programme de langue française. 

Mais l’Atelier-Théâtre avec des intervenants du Théâtre de la Cité Universitaire: Alexandre Zeff qui va y mettre en scène une adaptation de Tropiques de la violence, un roman sur la jeunesse de Mayotte toujours en confinement un thème socio-économique sensible,  de Natacha Appanah. Les comédiens intervenants Assane Timbo et Julien Cheminade ne peuvent plus faire travailler les élèves pour le moment, peut-être en juin…

-Et à part cela vous lisez beaucoup comme la plupart d’entre nous?

-Oui, bien sûr d’abord Femmes et littérature, une Histoire culturelle des femmes, un panorama quasiment complet des œuvres de femmes du Moyen-Âge, au XXI ème siècle en France et dans les pays francophones.  Et aussi La Cheffe, roman d’une cuisinière de Marie N’Diaye.  Mais je lis peu de théâtre… Plutôt des pièces comme celles d’Ivan Viripaev, certaines de Michel Vinaver ou de Joël Pommerat que je connaissais  moins bien. Et Scènes de lecture de Saint-Augustin à Proust, une anthologie qui regroupe cent  textes illustrant les différentes manières de lire, c’est-à-dire les rapports à l’objet-livre.

-Et les captations que tous les théâtres veulent sans cesse nous refiler?

-Désolée mais je n’y trouve pas mon compte, quelque soit par ailleurs leur qualité… J’ai ainsi vu Roméo et Juliette de Shakespeare dans la mise en scène d’Eric Ruf ou Brand d’Ibsen dans celle de Stéphane Braunschweig. Mais bon, ce n’est jamais du spectacle vivant. Y manque ce regard immédiat sur le monde, ce filtre toujours étonnant de l »ici et maintenant » sur les problèmes éternels que nous offre un texte de théâtre, qu’il ait été écrit il y a  plusieurs siècles ou très récemment, avec cette référence et cette sensibilité à l’existence qui nous sont si précieuses!

 Mais je préfère regarder d’anciens films sur Henri, le site de la Cinémathèque française comme La Chute de la maison Usher ou La Glace à trois faces d’après Paul Morand de Jean Epstein. Ou encore La Belle Noiseuse.

Photo X

La Belle Noiseuse Photo X

 Ou Ne touchez pas la hache d’après La Duchesse de Langeais de Jacques Rivette et  Feu Matthias Pascal d’après Pirandello de Marcel L’Herbier…

-Et la question qui taraude tous les professionnels: le festival d’Avignon et les autres?

-C’est vraiment triste qu’il n’ait pas lieu et celui d’Avignon me manquera. Qu’on le veuille ou non, c’est un bon baromètre du théâtre en France. Quant à cette Semaine d’art prévue pour le remplacer en novembre, il y manquera une dimension. Une chose est sûre: on était arrivé dans le off à une limite dans  la démesure et la prolifération. Et il faut réfléchir à ce que peut être l’avenir du In et privilégier une dimension populaire et non plus l’entre-soi comme ces dernières années… Cela dit, je n’ai pas assez d’éléments pour en parler. Ceux qui ont les cartes en main, doivent prendre les bonnes décisions et on regrette que Macron ne soit pas vraiment proche de la Culture.

– Vous vous voyez comme critique, faire une rentrée théâtrale comme d’habitude?

 -Non, bien entendu. Je crains que le public n’ait guère envie d’aller dans les salles, même en respectant les fameux gestes-barrières. Que ce soit celles des théâtres ou des cinémas. Les professionnels du spectacle semblent actuellement marcher sur des œufs et on les comprend. Quant aux élèves ils retrouveront le chemin des collèges comme des lycées et reprendront les cours mais seront-il autorisés à  fréquenter en groupe les théâtres? Bref, je suis comme tout le monde: en attente…

 Entretien réalisé par Philippe du Vignal

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La Franc-Comtoise de rue

La Franc-Comtoise de rue

Plusieurs compagnies de Franche-Comté se sont réunies aux bords du Doubs pour établir un acte radical et poétique de résistance: La Conjuration de Granvelle établie entre autres par le Théâtre de l’Unité, le Pudding Théâtre,

Le Pudding Théâtre  Photo X

Le Pudding Théâtre
Photo X

Le Tricyclique Dol, Muche Muche, A demain j’espère, Sirious Compagnie et les Urbaindigènes, Artimium 360.

Pour Christophe Chatelain, acteur et « metteur en rue » :« Tout le monde trouve des façons de résister, le monde change. Il faut profiter de ce moment pour rassembler les intermittents de Franche-Comté, amener de la poésie et de la beauté. Il faut convoquer tout le monde pour s’emparer à nouveau du dehors et sortir notre épingle du jeu maintenant. Macron a proposé des répétitions publiques… Avec Les Quatre Saisons de Pina Bausch (son fils a donné son accord pour les droits de diffusion)  on pourrait faire dans Besançon, une grande marche dont  le final aurait lieu place de la Révolution. Il faut favoriser les énergies locales mais aussi établir un dialogue sans passer par des revendications. Personne ne peut faire de programmation. Comment imaginer le monde d’après avec les artistes ? »

Hervée de Lafond, co-directrice du Théâtre de l’Unité, suggère la présence de trois cent personnes en blanc place de la République: chacun pourrait dessiner un rond au blanc d’Espagne et un coryphée lancerait des textes sur la marche de Pina Bausch avec des gestes simples. Il faut retrouver le sacré des rituels, le passage à l’âge adulte pour dire au revoir. Ce serait un autodafé des autorisations de déplacement. Il faudrait travailler la nuit, chercher des lieux symboliques. On pourrait faire trente groupes, en deux temps et un final avec des gestes simples. »

« Que tous les théâtres nationaux découvrent le théâtre de rue ! Montrer qu’on est ensemble, faire le récit du confinement, afficher sur un mur la liste des spectacles qui n’ont pas pu se jouer. On pourrait réunir les troupes amateurs pour occuper l’espace de façon esthétique. Le monde déprime, on pourrait faire un truc glauque. Nous avons été bloqués par des contradictions: nous ne savions pas où et quand on pourrait jouer. On a dû ainsi annuler des représentations à Besançon. Il faut aussi trouver des graffeurs comme le Gentil Godjo, travailler de nuit, trouver des lieux symboliques. Et ce serait bien que les directeurs de tous les théâtres nationaux découvrent enfin le théâtre de rue,  que l’on montre qu’on est ensemble. Mais aussi  faire le récit du confinement, afficher sur un mur le nombre et le titre des spectacles qui n’ont pas pu se jouer, organiser des foires au troc et vide-greniers artistiques

Vide-grenier artistique à Paris

Vide-grenier artistique à Paris

dans le villages, réunir des troupes d’amateurs, occuper l’espace de façon esthétique. Bloqués par des contradictions: nous ne savions  pas où et quand on pourrait jouer, on a dû annuler des représentations et manquer à des gens. Quel est le rôle de l’artiste ? Nous avons tous besoin de transformations, de joie, de passeurs. La Culture officielle nous méprise, mais pas le peuple. Il faut être dans la rue, donner quelque chose, sinon on mourra à petit feu. Il faut dépasser le truc autocentré car la dépression économique va nous tomber dessus. »

« On nous dit qu’on ne peut pas être beaucoup en groupe et ça nous fait envie. Il faudrait des pancartes avec des phrases qu’on aura récoltées… Paul joue dans des maisons de retraites. Il est perdu et ça lui donne une envie de transgression pour faire un geste commun.  Le confinement, c’est fini mais on préfère le confinement à la vraie vie… Ils ont foutu le théâtre dans un état de léthargie. On peut être sûr que le théâtre ment aux gens mais on peut donner aussi autre chose que le sourire et la fête. Comme les infirmiers et les éboueurs, on joue notre rôle. »

Il faut être trois se répartir le boulot. Hervée de Lafond se propose d’aller draguer les Scènes Nationales et s’occuper du scénario. Stéphanie Ruffier, elle, prendra contact avec les journalistes pour que soit connu cet acte de résistance poétique et radical. Nous devons faire reconnaître les forces vives de Franche-Comté. Une réunion aura lieu au Centre Dramatique National de Franche-Comté pour préparer un événement le mardi 26 mai à 18 h  et organiser cette conjuration de Granvelle..

Edith Rappoport.


Les déconfinés du Théâtre du Blog parlent aux déconfinés (suite)

Les déconfinés du Théâtre du Blog parlent aux déconfinés ( suite)

 

Béatrice Picon-Vallin, directrice de recherches au C.N.R.S.

 -Comment avez-vous vécu cette période?

- Quand les mesures sanitaires ont été votées, je devais aller au G.I..T.I.S. à Moscou, faire un séminaire sur le Théâtre du Soleil qui, bien entendu a dû être annulé;  donc je  suis restée à la campagne où j’ étais pour quelques jours, avant le départ pour la Russie. J’ai du mal à me concentrer sur mon travail, mes projets de livres; le jardinage m’occupe beaucoup et je me trouve privilégiée de vivre cette période dans un très petit village.  IMG_9175Je n’ai pas envie de lire des romans (une exception pour l’étonnant récit documentaire Les Services compétents de Iegor Gran, un écrivain français, fils d’Andreï Siniavski, le dissident soviétique. Mais je lis beaucoup les journaux , les posts sur Internet, les articles qu’on me fait suivre. Je suis effarée par les mensonges de l’Etat, notamment sur les masques. Tout le monde prend la parole, les tuyaux d’information sont tous engorgés de choses contradictoires, proférées par de soi-disant experts… si bien qu’on ne sait pas à qui s’en remettre. Parfois il vaudrait mieux se taire.

-Et Paris vous manque?

-Non, mais  curieusement, l’opéra oui: j’ai une envie folle d’y aller, alors que je n’y vais pas tellement, peut-être parce que  ce sera l’art  le plus difficile à remettre «  en route ». Mes amis aussi me manquent mais on se téléphone beaucoup. Je regarde des captations: j’attends celle  du Bal masqué  de Lermontov, mise en scène d’Anatoli Vassiliev à la Comédie-Française en 1992, mais surtout les bonnes séries à la télévision comme Le Bureau des Légendes, 

Le Bureau des légendes

Le Bureau des légendes

La Casa de papel, The Crown… Cela m’apprend que l’écriture théâtrale au lieu d’être  souvent solitaire pourrait aussi se faire à plusieurs et avoir la même exigence que celle de ces séries.

-Et l’annulation prévue du festival d’Avignon mais aussi des autres festivals d’été?

- Bien sûr, on n’a pas à être content ou pas. Tous les projets en cours sont perturbés par cette pandémie. Pour certains  festivals,  cette pause peut être bénéfique si elle ne prive pas les artistes et techniciens de leur salaire,  elle peut inciter à prendre un nouveau départ, à renoncer à être une foire aux spectacles.

- Alors comment voyez-vous les prochains mois?

- Je n’ai aucune parole d »expert ». Juste des idées qui viennent: intensifier le programme Recherche destiné aux artistes lancé l’an dernier par  le Ministère de la Culture  et lui donner plus de transparence.  Accorder des bourses pour inciter les dramaturges à travailler ensemble dans des laboratoires virtuels (par Zoom et autres).  Multiplions au cœur de nos territoires comme on dit aujourd’hui, les lieux magiques, utiles et poétiques comme la Maison Jacques Copeau, lieu de transformation des artistes et du public, lieu de pédagogie. Il faudrait  d’abord penser en termes de  » maintenant » et non en termes d’ «après».  Il me semble qu’il faudrait  arrêter cette course incessante à la production de spectacles qui seront joués x dates et faire en sorte que le public de théâtre se renouvelle.

Des artistes pensent à revoir leur pratique comme  Cyril Teste qui, avec son équipe, prépare au Monfort une autre façon de travailler en respectant un protocole sanitaire contraignant. Un projet avec des spectateurs invités à participer à des processus renouvelés. Le travail à distance avec des artistes confinés (France-Culture) donne des idées pour du théâtre à la radio. Plutôt que de penser «  innovation» , il me semble qu’il faut valoriser le travail, l’élaboration et faire durer les créations, les faire évoluer avec le public de chaque représentation ( Meyerhold disait que la première était en fait la première répétition avec le public et que le spectacle avait pris sa forme à la centième…). Je me tais. Tout va être difficile, le théâtre va redevenir nécessaire.

 Edith Rappoport, critique de théâtre

-Vous êtes confinée du côté de Montbéliard?

-Oui, et j’en ai un peu assez mais bon, je suis dans notre maison avec mon mari Jacques Livchine dont le Théâtre de l’Unité est installé à Audincourt et je suis tout de même mieux que si j’avais dû rester à Malakoff où j’habite. C’est un petit village tout près de la frontière de la Suisse. 280px-Villars-lès-BlamontNous y allons parfois acheter des beedies et du chocolat. Je jardine un peu  et côté travail intellectuel, je passe beaucoup de temps à établir un registre des spectacles que j’ai vus depuis 2017. Avec des souvenirs très inégaux. Et la mémoire parfois joue des tours… Mais restent assez intacts des moments d’anciens spectacles-culte comme Electre de Sophocle ou Le Soulier de satin de Paul Claudel dans les mises en scène d’Antoine Vitez, le célèbre Orlando Furioso de Luca Ronconi joué aux anciennes halles Baltard à Paris, et bien sûr, La  Cuisine d’Arnold Wesker, 1789 et 1793 : trois spectacles mis en scène par Ariane Mnouchkine pour le Théâtre du Soleil.  Mais c’était au minimum, il y déjà  plus de trente ans, voire plus de cinquante comme Orlando

-Et à part cela, vous voyez des captations? Vous lisez?

-Oui , je viens de finir Katiba de Jean-Christophe Rufin, (Flammarion) un bon roman où quatre touristes occidentaux ont été assassinés au Sahara par al-Qaida. Cette tragédie met en alerte les services de renseignements des Etats-Unis, des Emirats  et de France. Nous regardons aussi les captations de quelques spectacles. Et nous nous baladons une heure par jour en forêt avec le grand chien de Jacques, chien-bouvier-bernoisun merveilleux bouvier bernois doux et plein de tendresse.. Mais nous ne voyons guère  personne dans ce tout petit village.

- Et l’avenir?

-Comme tout le monde, je ne suis pas rassurée quant à celui des compagnies de spectacle… Ainsi notre fils Christophe Rappoport qui dirige la fanfare des Grooms a vu tous  leurs contrats annulés. Et cela ne vous surprendra pas, comme de nombreux professionnels, je pense qu’il va falloir revenir à des réalisations plus modestes. En particulier, au festival d’Avignon où, comme vous le dénonciez il y a peu, tout est devenu monstrueux dans le in comme dans le off:  les compagnies sont les victimes de la surenchère économique qu’on a laissé se créer au fil du temps.

L’an dernier, c’était la première que je n’y allais pas depuis 1966 Je me souviens : j’écrivais à l’époque pour France Nouvelle, l’hebdomadaire du comité central du Parti Communiste et j’avais interviewé Jean Vilar… Finalement avec ce maudit corona, cela tombe bien, je n’avais pas du tout envie d’aller  non plus cette année à Avignon…

- Vous semblez regretter les festivals d’antan?

- Sans doute, comme ceux de Chalon-sur-Saône ou Aurillac, ils me paraissaient être plus à taille humaine, que ces grands rassemblements  qui ne font plus vraiment sens… et où personne ni les metteurs en scène ni le public ne trouvent son compte.

Philippe du Vignal, critique dramatique et rédacteur en chef du Théâtre du Blog

 

Les déconfinés du Théâtre du Blog parlent aux déconfinés

-Et vous, Philippe du Vignal, où êtes-vous passé?

– J’étais allé le 14 mars près de Clermont-Ferrand voir une adaptation de L’Odyssée par la compagnie Caracole.  Représentation dans une grande salle municipale sous forme de cabaret avec petites tables pour environ soixante spectateurs.  Donc autorisée. Aucun masque, juste des flacons de gel un peu partout mais repas entre les deux parties du spectacle sans aucune distance sociale… C’était donc il y a très longtemps! Sur mon téléphone portable, après la représentation, un message de notre ami Jean Couturier, critique de danse mais aussi médecin et donc très bien informé qui m’intimait l’ordre absolu de ne pas bouger de chez moi. Mais comme je n’étais pas chez moi et que le lendemain dimanche, il n’y avait pas de train tout de suite pour revenir à Paris. Et que tous les cafés de Clermont  étaient déjà interdits d’accès, je suis allé me réfugier dans mon hameau pour quelques jours mais ensuite la décision de confinement a été prise. Et depuis deux mois, ce qui ne m’était jamais arrivé, du moins au printemps, je suis toujours là…

-Et votre  vie, seul dans un hameau du Cantal?

-Aucune différence ou si peu avec l’existence habituelle, le hameau

Photo André Malbert

Photo André Malbert

est situé à 8 kms du village le plus proche et on ne voit donc pas grand monde. Y habitant seulement mon voisin et son amie,  neufs  poules, trois coqs et dix canards, un chien et le facteur qui vient porter le quotidien La Montagne et parfois une lettre ou deux. Mais il y a la vallée ensoleillée du Lot avec plein de cerisiers en fleurs, les prairies vertes,  les vaches et parfois un chevreuil qui traverse le chemin… Et  arrivent régulièrement offerts par mon voisin une salade, une boîte d’œufs du jour, du cresson sauvage et des blettes du jardin d’une fraîcheur exceptionnelle et hier, un gros cèpe…

Un jeune musicien bordelais réfugié avec son groupe dans un autre hameau proche, prend soin de moi et me ravitaille de quelques produits tous les dix jours. Mais comme je ne mange plus de viande,  pour le reste, j’ai tout ce qu’il faut dans un congélateur. Et j’ai aussi des bocaux de compote de pommes, faits de mes blanches mains ces dernières années. Bien content de les retrouver… Cela ne change donc rien à ma vie habituelle depuis plus de quarante ans dans ce hameau retiré du monde. Seule différence: impossible de voir les ami(e)s proches, marseillais ou parisiens: ils n’ont pu venir ou sont plus loin qu’à 1 km à vol d’oiseau! Mais bon, heureusement le téléphone existe… 


- Et vos journées se passent comment là-bas?

- Je mène une existence assez monacale et d’un rythme régulier.  Et je suis sorti deux fois en deux mois du hameau pour une course urgente. Il y a ici un grand silence seulement troublé par les chants des coqs et comme d’habitude, je me lève à 6 h 30, ouvre les volets en faisant quelques exercices de respiration, puis je m’offre un bon petit déjeuner. Et ensuite, je regarde les messages mais surtout les articles que la plupart des collaborateurs du Théâtre du Blog envoient régulièrement. Et je les mets aussitôt en ligne. Qu’il en soient remerciés: grâce à eux, l’activité de notre magazine n’a pas cessé: il y a eu cinquante deux articles et la fréquentation en avril  a même été supérieure à celle du mois de juillet 2019 !  A midi et demi après avoir écouté Le Jeu des mille euros avec Nicolas Stoufflet sur France-Inter (oui, j’aime retrouver la France des villages.. mais je gagne rarement le super banco!). Puis déjeuner frugal, lecture et repos d’une heure. Ensuite chaulage de murs ou  réfection de terrasses et murs de pierres sèches, tronçonnage de bois pour l’hiver  et rangement au sec, bricolages en tout genre, plantations, élagage… C’est selon l’humeur et le temps qu’il fait. Mais à trente degrés à l’ombre comme il y a dix jours, je rentre dans ma maison…

Cela me rappelle la vie en Bourgogne de Jean Laplanche, auteur avec Jean-Bertrand Pontalis du fameux Vocabulaire de la psychanalyse que j’ai eu longtemps comme livre de chevet. Il  travaillait le matin à ses livres et l’après midi, s’occupait de ses vignes. Cela parait en effet essentiel pour garder un bon équilibre mental et le soir venu, je fais une balade d’une petite heure dans les bois. Quand je m’en sentirai le courage, j’irai au cimetière qui est à une bonne demi-heure de marche, dire bonsoir à ma compagne Laurence Louppe. Dîner à 20h 30 puis de nouveau lecture et sommeil. Les journées paraissent souvent bien courtes quand il y a autant de choses à faire…

-Et que lisez-vous, qu’entendez-vous et que voyez-vous?

 -La médiathèque du village proche était évidemment  fermée mais nous avions déjà constitué depuis longtemps une bibliothèque assez fournie en romans de tout genre. Je lis un peu au hasard: Les Armes secrètes de Julio Cortazar, La Piste de sable d’Andrea Camilieri, Mémoires d’un vieux dégueulasse  de Charles Bukowski,. J’ai aussi essayé de lire Aracoeli d’Elsa Morante, l’épouse d’Alberto Moravia, mais le livre m’est tombé des mains. Et aussi quelques polars : David Goodis,  Patricia Mac Donald…  Je relis aussi de la poésie comme L’Homme approximatif de Tristan Tzara.Et le grand Thucydide dont le récit de la peste d’Athènes en ces temps de pandémie fait froid dans le dos.
Les livres de théâtre sont tous à Paris sauf le Dictionnaire encyclopédique du Théâtre de Michel Corvin et son seul voisin sur une étagère à portée de mains, Du Bon Usage, Grammaire française avec des remarques sur la langue d’aujurd’hui de Maurice Grévisse que je consulte souvent. Très peu de théâtre ici ici mais j’ai quand même ici celui d’Eschyle et je relis pour la n ième fois cette pièce fabuleuse que sont Les Perses avec cette dernière phrase du Roi Darios retournant dans son tombeau: “Et vous, vieillards, adieu, jouissez chaque jour des joies que la vie vous apporte car la richesse ne sert à rien chez les morts.” A méditer quand les copains de lycée comme Pierre Bénichou le mois dernier, quittent cette vallée de larmes…

Du côté radio: France-Inter mais qui m’a beaucoup déçu avec ses déprimants bilans quotidiens de morts dues au Corona, ses interviews, en permanence ou presque, de  tout ce que la France compte de médecins spécialistes mais aussi d’hommes politiques. Mais rien ou pas grand chose sur la situation en Afrique, et dans les autres pays européens, en particulier ceux de l’Est… Donc j’ai abandonné sauf pour Le Masque et la Plume et donc Le Jeu des mille euros Mais j’écoute souvent France-Musique et mes disques: en particulier la musique du XVII ème et XVIII ème siècles comme les fameuses Messe pour les paroisses et Messe pour les couvents de François Couperin, mais aussi Louis Marchand, Nicolas Clérambault et Nicolas de Grigny. Et aussi bien sûr, Jean-Sébastien Bach.

Mais je ne vois aucune captation de spectacles. C’est une  mauvaise copie de l’original et Walter Benjamin  l’avait déjà bien vu: une copie sortie de son contexte spatial n’a plus beaucoup de sens, sinon pour des chercheurs spécialisés. Et elle devient grâce à un écran de télévision, une sorte d’objet de communication pour les compagnies et les théâtres qui essayent à tout prix de garder le contact avec leur public c’est à dire leurs clients, au besoin même avec des contes. De toute façon, je n’ai pas d’écran de télévision… Sans doute me sens-je parfois un peu seul mais comme disait Goethe:  » Tant que nous pouvons garder la tête haute et tant que nous pouvons agir, il ne faut pas faiblir. »

-Paris vous manque?

-Pas vraiment, ici, on vit, on agit avec lenteur, en hiver comme en été surtout et cela fait du bien: j’y trouve une grande paix. On a du temps et je peux m’occuper davantage du Théâtre du Blog. Mais ma famille proche et mes amis me manquent beaucoup. Comme ma petite-fille n’a pas une passion pour le téléphone,  je ne l’entends pas souvent mais je me refuse à communiquer avec elle par textos, la manie de tous les adolescents! J’ai besoin d’entendre  sa voix mais bon.. Caen n’est pas dans le rayon des cent kms et de toute façon il y faut au moins huit heures de route!  Donc patientons… Je n’ai pu voir non plus ma belle-fille ni mon fils qui travaille en Norvège et qui était venu pour son anniversaire. Mais au moins, je lui téléphone par whatsap.

– Et les festivals comme, entre autres, celui d’Avignon, cela va vous manquer?

-Avignon: j’y suis allé pratiquement tous les ans depuis au moins quatre décennies: c’est une ville dont on ne se lasse pas mais je la préfère au printemps quand il y a peu de monde. J’avoue que je pourrai m’en passer cette année, tout comme le festival d’Aurillac. Tout a été dit ou presque sur cette situation inédite et je n’en rajouterai pas. Comme Jean-Pierre Han (voir l’entretien avec lui dans Le Théâtre du Blog), je reste assez pessimiste et ne crois guère à un bouleversement de la situation actuelle. Récemment  la grande Ariane Mnouchkine a eu des mots très durs pour le gouvernement actuel: difficile de croire aux effets de manches d’un Emmanuel Macron en chemise avec, à ses côtés, un Frank Riester en veste et prenant des notes comme un étudiant en licence! Malgré ses déclarations, on a l’impression que le Président ne s »intéresse  guère à la Culture…

Stanislas Nordey succèdera sans doute à Olivier Py à la direction du festival d’Avignon, et lui-même lui succèdera au Théâtre National de Strasbourg. Et après, cela changera quoi? Enfin cette épidémie permettra sans doute qu’il y ait une petite prise de conscience quant à la pagaille qui règne dans le milieu du spectacle, en particulier dans le off; cela dit comment revenir à un chiffre lus décent de de spectacles, au lieu des plus de 1.500 actuels. Faudra-t-il en arriver à verser une prime aux compagnies qui choisiraient plutôt de jouer dans un petit festival? Je ne crois guère, passé ces deux mois si particuliers, à une vraie solidarité professionnelle entre théâtres, producteurs, compagnies, artistes, techniciens comme le  voudrait le S. N. E.S.  Le syndicat du théâtre privé. De toute façon, il faudra une circulaire ministérielle précise quant aux mesures sanitaires à observer pour le public, les acteurs et les techniciens. Les théâtres privés et publics arriveront-ils élaborer de nouveaux programmes avec plusieurs représentations d’un spectacle dans la même journée? L’Etat ou les Régions accepteront-ils de subventionner les places obligatoirement laissées vides?  Et le public voudra-t-il revenir dans les petites salles comme dans les grandes? Autant de questions qu’il va falloir résoudre au plus vite… Les rassemblements de plus de dix personnes sont interdits dans l’espace public mais pas dans un jardin privé! Comprenne qui pourra…
Il y a malheureusement déjà eu et il y aura encore des dégâts collatéraux, subis entres autres, par les petites compagnies. Je pense aussi à nos amies les attaché(e)s de presse qui s’occupent d’elles et avec qui nous collaborons depuis tant d’années. Et qui ont été vite privées de contrats..

-Voilà, du Vignal, êtes-vous satisfait par mes réponses?

-Vous semblez un peu pessimiste mais bon, on a été ravi d’avoir de vos nouvelles…

 Entretien de Philippe du Vignal réalisé par Philippe du Vignal


Les déconfinés parlent aux déconfinés : Jean-Pierre Han

Les déconfinés parlent aux déconfinés:

Jean-Pierre Han, critique dramatique, directeur de la revue Frictions et rédacteur en chef des Lettres Françaises

-Toujours confiné? Mais on est vendredi 8 mai et cela touche à sa fin…

-Oui, confiné dans mon appartement à Paris et je ne suis pas atteint par le corona, c’est déjà cela! Nous n’allons plus au théâtre mais comme nous avons tous l’habitude de travailler chez nous, cela ne change donc pas grand chose.  Le comité de rédaction de Frictions, on le fait, même si on ne se voit pas très bien: Zoom a des hauts et des bas et cela demande une certaine gymnastique mentale. Et je travaille aussi sur des articles pour la presse papier. Pour Frictions, le montage du nouveau numéro était bouclé quand a été décidé le confinement, puis il a été imprimé. Et les paquets de numéros ont été livrés devant ma porte. Il ne m’a plus resté qu’à les descendre petit à petit dans ma cave : soit deux jours de gymnastique…header

Dans ce numéro de Frictions est évoqué de loin le confinement avec Guerre des virus une séquence d’un texte d’Heiner Muller: une scène très drôle qui n’a pas été retenue dans Germania III, les spectres du mort homme, un spectacle de Jean Jourdheuil qui me l’a signalée. C’est un dialogue ironique et très drôle dans un théâtre entre un auteur et un metteur en scène qui lui dit : « Dieu est le monde » Et l’auteur réplique :  “Dieu est peut-être un virus qui nous habite. » Heiner Muller décédé en 1995, était venu à Verdun, tu t’en souviens peut-être, pour la création d’un spectacle déambulatoire avec des textes de lui et de Michel Simonot… Cela devait se jouer à quelques kms des tranchées de la guerre de 14-18. Mais à la suite d’un entretien avec Heiner Muller assez virulent, le spectacle avait été censuré et finalement annulé…

-Que fais-tu à Paris depuis plus de huit semaines?

-Je ne vois bien entendu aucun spectacle ni aucune répétition mais comme je l’ai dit, je continue à travailler et à beaucoup lire. Entre autres, Débutants, un roman de Catherine Blondeau, la directrice du Grand T à Nantes. Cela se situe à l’’inauguration du musée national de Préhistoire réunit en Dordogne avec Nelson Ndlovu, un archéologue sud-africain, Peter Lloyd, un traducteur anglais installé là depuis quinze ans et Magda Kowalska, jeune femme polonaise qui tient une maison d’hôtes. Mais je lis aussi Les Abattues, un polar de la dramaturge Noëlle Renaude.
Du côté théâtre, je relis la pièce de Bertolt Brecht d’après le roman de Jaroslav Hašek, Le Brave soldat Schweik dans la seconde guerre mondiale que j’avais vue autrefois dans la mise en scène de Roger Planchon avec Jean Bouise au Théâtre des Champs-Elysées. Un grand moment de théâtre…

 Švejk, sculpture d'Adam Przybysz en Pologne


Švejk, sculpture d’Adam Przybysz à Sanok (Pologne)

- Et les captations que de nombreux théâtres nous offrent pour essayer de fidéliser le public en vue d’une rentrée qui reste pour le moins problématique?

- Cela ne m’intéresse pas beaucoup. Claude Régy, mort il y a quelques mois, refusait qu’on enregistre ses mises en scène et il avait raison: c’est une ersatz qui n’a pas grand chose à voir avec un vrai spectacle…

- Et toujours …et encore, le nom qui fait tout de suite problème : Avignon?

-Que dire? Ce festival -qui est un peu à l’image du théâtre actuel- ne pouvait pas continuer longtemps comme cela. Surtout quand on voit les prix de location de salles dans le off. Et faire une édition spéciale du in à la fin octobre ou au début novembre, ressemble à une vaste rigolade! Le public ne sait généralement pas que, derrière tout cela, il y a une question de gros sous! Et qu’il faut honorer les contrats signés et qu’il y a tout un système d’assurances à faire jouer…
En tout cas, je vois mal les choses: comment faire vivre ce festival en hiver ou presque: cela risque fort d’être lugubre. Et quant à l’année prochaine, je crains fort que cela ne reparte comme avant. Olivier Py espérait qu’on prolonge son mandat d’un an. Mais il semble que l’Etat souhaiterait que Stanislas Nordey lui succède et auquel cas, Olivier Py le remplacerait à la direction du Théâtre National de Strasbourg. Ce qui pourrait créer disons quelques mouvements parmi le personnel…

-Cette annulation semble révéler au grand public le malaise de toute la profession théâtrale…

-Oui, bien sûr mais il s’agit, même si on n’en perçoit pas encore toutes les conséquences d’une remise en cause fondamentale qui nous tombe dessus et d’un seul coup: que ce soit les gens de théâtre mais aussi les critiques. Sur quoi allons-nous écrire,  s’il y a très peu de spectacles dans les mois à venir? Et il va falloir que le Syndicat de la critique puisse aider les pigistes en leur accordant de petites bourses. Bien entendu, le travail des producteurs comme des attaché(e)s de presse  va aussi être laminé et un certain nombre va devoir trouver un autre emploi.
Quant à la rentrée théâtrale à Paris, je reste assez pessimiste et ce ne sera pas avant octobre et encore! Mais je ne vois pas comment elle pourrait se faire correctement vu les conditions sanitaires draconiennes imposées dont l’obligation de n’occuper qu’une place sur trois! Et dans les petites salles, cela serait impossible! La lettre à Olivier Royer, le directeur de l’Espace des Arts de Chalon-sur Saône que lui a écrite Matthias Langhoff et que Le Théâtre du Bloga a publiée, est très intéressante. Il a une véritable pensée et une force de proposition devant cette affaire compliquée: cela ouvre au moins  des perspectives et quelques espoirs…

Entretien réalisé avec Philippe du Vignal

Revue Frictions,
Maison d’édition à Paris, 27 Rue Beaunier, 75014 Paris

 

 


Les confinés du Théâtre du Blog parlent aux futurs déconfinés

Les confinés du Théâtre du Blog parlent aux futurs déconfinés

Christine Friedel, critique de théâtre

-Comment vivez-vous cette période sur le plan théâtral et personnel?

-Cela ne change pas grand chose à ma vie  de retraitée, j’ai plein de boulot et je pourrai en avoir encore plus, mais comme j’ai été un peu malade (sans doute légèrement touchée par le corona virus) je sors très peu de chez mon appartement au sixième étage près du Châtelet d’où  je peux voir le ciel et de la verdure… J’ai rencontré par hasard une copine et nous nous sommes parlé à quelque mètres…

La rue Montorgueil en temps normal

La rue Montorgueil en temps normal

Côté théâtre, je regarde comme tout le monde je crois, un certain nombre de captations. Pour ceux qui ont déjà vu un spectacle il y a dix ans voire plus, cela peut donner envie de réactiver des images. Mais cela met quand même le théâtre au niveau d’un défilé de mode, d’une pub et de la grande foire aux images de la télévision. J’ai revu sur le site de la Comédie-Française, la Bérénice de Racine avec Ludmila Mikael et Richard Fontana, hélas disparu. On s’aperçoit que l’on garde très peu d’images, même quand il s’agit de grands spectacles auxquels on a assisté il y a quelque vingt ans  ou plus. Et curieusement, on en a une autre vision. Même les pièce qui comme cette Bérénice ont été  bien filmées manquent toutes de plans d’ensemble, ce qui est pourtant la vision normale d’un spectacle au théâtre… Et les réalisateurs usent et abusent souvent des gros plans, alors qu’on n’est pas au cinéma!

J’ai revu aussi avec plaisir La Grande Magie d’Eduardo de Filippo, dans la mise en scène de Dan Jemmett à la Comédie-Française. Et le très réussi Fantasio que Thomas Jolly avait réalisé avec beaucoup d’invention et de précision; la musique de Jacques Offenbach était finement traitée par les interprètes qui chantaient parfois en faisant le cochon pendu…

Et le festival d’Avignon dans  toute cette affaire?

-Très franchement, cette année, il ne me manquera pas. La première fois que j’y étais allée, j’avais vingt-deux ans et j’étais critique de théâtre à Réforme. Jusqu’à mes trente ans, j’ai suivi chaque festival. Puis de trente à quarante, un peu moins sans doute.  Et de nouveau, surtout depuis que j’écris dans Le Théâtre du Blog, très régulièrement. Mais cette cure de repos, cette pause: après tout, cela n’est pas si mal. Cela dit, de grands spectacles comme ceux d’Angelica Liddell  ou d’Ivon van Hove que j’ai loupé à leur création et dont les créations avaient été programmése cette année, j’aurais bien aimé les voir et en rendre compte…
Quant au off, là aucun regret, aucun manque! Cela n’est plus vraiment un plaisir quand il faut courir sans arrêt et même si, en une semaine, on tombe parfois sur quelques spectacles intéressants. Ce manque de sélection dans le off offrait un avantage mais quand il y a plus de mille spectacles de théâtre sans parler du cirque, de la danse, de la chanson, pas sûr que cette inflation rende plus intelligent! Le système a fonctionné  il y a encore une bonne  vingtaine d’années, quand il y avait deux cents spectacles créés ou qui avaient déjà pas mal tourné. Mais là, c’est trop et refrain connu, la mauvaise monnaie chasse la bonne…

-Comme aux autres collaborateurs du Théâtre du Blog, je vous pose la question: et l’avenir du théâtre en France après cette singulière épreuve où toutes les cartes sans exception sont déjà ou vont être rebattues?

- Oui, comme vous dites, il va y avoir partout du ménage et les professionnels en sont bien conscients! Les gens auront sans doute toujours envie d’aller voir telle ou telle vedette comme Isabelle Huppert  dans  La Ménagerie de verre de Tennesse Williams à l’Odéon (voir Le Théâtre du Blog) et feront valoir les places qu’ils avaient achetées avant le confinement. Sauf, bien entendu, si, comme on le craint, il y a un rebond de cette pandémie.  Les lieux parisiens qui qui disposent pas de gros moyens comme Chaillot, le Théâtre de l’Odéon , la Comédie-Française n’ont pas grand chose à craindre. Mais pour les petits théâtres… une chose est sûre: rien ne sera tout à fait comme avant et il faudra attendre la rentrée en septembre ou  plus sûrement en octobre pour y voir plus clair.

 

Jean Couturier, critique de danse

-Comment vivez-vous ce  confinement?

-A titre personnel, pas trop mal. J’ai la bizarre impression de revivre l’année du concours  de l’internat de médecine où on travaillait cloîtré (beaucoup), où on se nourrissait (vite et mal) et où on dormait ( peu). Avec pour seule petite fenêtre, la radio : c’est à dire France-Inter et France-Culture où j’écoutais avec plaisir l’émission d’Alain Veinstein, Nuits Magnétiques les chroniques de théâtre d’un certain Philippe du Vignal devenu entre autres, notre rédac chef du Théâtre du Blog

En ce moment, je fais du télé-travail pour un centre d’expertises médicales et quelques télé-consultations. Mais je prends aussi le temps de relire mes auteurs favoris comme Boris Vian (Cantilène en gelée), et des pièces d’Heiner Muller et d’Edward Bond…

-Et le festival d’Avignon vous manquera cette année?

- Très franchement, oui. Cela fait plus de trente ans que j’y vais . Malgré la chaleur, les difficultés pour se loger, malgré les courses éffrenées dans le in et mais aussi dans le off pour arriver à voir tous les spectacles que l’on souhaite…2011_festival_8 En fait, c’est une espèce de drogue estivale et il y a des moments uniques comme assister à un spectacle dans la Cour d’Honneur, quel que soit sa qualité. Et aussi  toutes les rencontres que l’on peut faire…

- Comment voyez-vous la reprise à la rentrée?

- Pour moi qui suis médecin, toute salle est potentiellement dangereuse; cela dit, on a bien envie de retourner dans les théâtres mais je respecterai rigoureusement les règles sanitaires: masque porté en permanence (le virus ne descend pas alors dans les fosses nasales puis dans les bronches),  distance obligatoire entre chaque spectateur et gel hydro-alcoolique à volonté et je n’irai pas aux pots après les premières mais cela m’étonnerait que les théâtres en fassent, du moins pour un bon moment…

Comparaison n’est pas raison mais au Japon, les restaurants sont ouverts comme les salles de spectacle mais tout le monde, absolument tout le monde, petits et grands, porte un masque. Ici, il faut que les gens prennent bien conscience que la charge virale  ne diminuera pas tout de suite et, au mieux pas avant juillet. Et je ne vois pas comment  des festivals, même de taille réduite, pourraient avoir lieu en août… Il y a encore beaucoup de paramètres mal connus et il est donc très difficile de faire des prévisions solides: on avait craint que la chaleur ne soit un facteur aggravant. Et même à Naples ou en Afrique, par exemple, au Bénin, ce n’est pas le cas.

Mireille Davidovici, critique de théâtre

-Quelle est votre vie actuelle?

- Je vis cette cela très bien et pas très bien à la fois dans l’Hérault pas loin de Lodève dans ma famille. Je lis des manuscrits pour le concours de Radio France Internationale mais j’écris aussi ds articles sur le volet social de cette crise pour Le Théâtre du Blog. Et sinon, Je me balade une heure par jour dans la campagne, Lodève_-_panoramio_-_Hans_Hagenaars_(1).jpgje fais du vélo d’appartement, j’écoute France-Culture  ou des cours au Collège de France et je fais quarante cinq minutes de yoga par jour. Côté cuisine, je prépare des soupes d’orties et de fanes de carottes…

-Paris vous manque?

- Non, surtout le Paris confiné comme celui où vivent actuellement nos amis. Mais comme tout le monde, je téléphone beaucoup. Et je lis des romans comme La Peste d’Albert  Camus et ceux de Joyce Carol Oat ou de l’écrivaine britannique Zadie Smith que je télécharge sur le site de la Bibliothèque de la Vile de Paris.

-Question rituelle: Avignon?

-Pas de festival cette année, et alors? Cela fera une pause qui était de toute façon nécessaire… Il faut prendre les choses comme elles viennent mais bien entendu, je ne sous-estime pas les retombées énormes qu’il y aura sur le théâtre et le spectacle en général. En tout cas, je ne vois pas bien l’avenir si on prend les mêmes et si on recommence en mettant les bouchées doubles. Il y a de quoi être très pessimiste surtout dans une économie ultra-libérale!
La solution consistant à faire intervenir l’Etat dans les prix de location des salles dans le festival off d’Avignon ne me parait pas réaliste. C’est  aux compagnies  de refuser ce racket institutionnalisé depuis longtemps et d’aller voir ailleurs. Et de toute façon, elles vont pour beaucoup faire faillite et  ne pourront donc plus aller en Avignon mais cette crise va aussi toucher sévèrement tous les métiers dépendant du spectacle. D’abord les intermittents : artistes et techniciens qui, à terme, devront s’inscrire au R.S.A. mais aussi les boîtes de production de télévision comme de cinéma qui font aussi vivre les acteurs de théâtre et les graphistes, attaché (e)s de presse, …

-Et à Paris, comment voyez-vous l’avenir des théâtres et en général des salles de spectacle?

-Franchement, pas bien… Nous avons un espoir grâce aux professionnels militants qui, avec les réseaux sociaux, permettront peut-être aux métiers du spectacle de se réorganiser mais encore une fois les plus faibles des compagnies disparaîtront sauf si elles se fédèrent avec énergie et travaillent à des projets communs intéressants. Et personnellement, j’attends un sursaut des « collectifs » mais soyons clairs, ils devront sortir enfin des stéréotypes du genre  comme la n ième version des Trois Sœurs d’Anton Tchekhov…

 

Elisabeth Naud, critique de théâtre et enseignante à Paris VIII

– Comment vivez-vous la période actuelle?

 - C’est sans doute un paradoxe mais plutôt bien, même recluse dans mon appartement parisien. On a du temps pour ce qui est de la vie quotidienne et pour lire: comme cette Introduction aux auteurs : Valère Novarina, Jean-Luc Lagarce, Edward Bond, Jon Fosse, Bertolt Brecht, Sarah Kane… Et des romans,  je lis aussi actuellement Papa de Régis Jauffret sorti il y a peu. J’ai un temps de vie assez rythmé. Avec d’abord et surtout le télétravail avec mes étudiants à qui j’ai demandé d’écrire un monologue de théâtre puis de le transformer en dialogue, avec pour  seule consigne: une bio-fiction personnelle à partir de grandes pièces antiques, classiques: Oedipe, Médée, La Mégère apprivoisée, Phèdre, Woyzeck mais aussi  celles d’auteurs contemporains: Aziz Chouaki, Eugène Durif, Joël Pommerat.

Chacun lit une pièce et, à partir d’un des personnages, écrit un texte  tout à fait personnel, voire intime, sur un moment de sa vie qui a pu être joyeux ou dramatique. Avec au besoin, une grande part d’invention… Et ils peuvent aussi en réaliser une mise en voix avec vidéo qu’ils m’envoient. Tous les étudiants ont connaissance du travail des autres. Cet exercice de “mentir vrai” permet, me semble-t-il, d’être plus créatif, de réfléchir à ce qu’est une œuvre théâtrale… de lire davantage de pièces  mais aussi d’aller vers la poésie…

- Le festival d’Avignon annulé, cela va vous manquer?

- Désolée mais pas du tout… Cela fera une pause, va  sans doute faire du bien à tout le monde et en tout cas, fera bouger les lignes. Il faut absolument que le in devenu très sélectif  redevienne convivial  et que les prix de places actuellement très coûteux, soit à nouveau abordable. Il faudra sans doute diminuer les jauges et adapter le festival  à cette nouvelle situation sanitaire et…économique.

La mythique Cour d'Honneur

La  Cour d’Honneur à Avignon

Même chose pour le off dont les tarifs de location de salle et de séjours se sont envolés ces dernières années; de toute façon, de nombreuses compagnies déjà endettées à cause de cette crise, ne pourront plus venir en Avignon.  Cela va donc rebattre les cartes…

-Et l’avenir du théâtre en France?

- Là aussi,  les directeurs de salles à Paris et dans les grandes villes devront s’adapter rapidement s’ils veulent garder leur public. Pourquoi pas des places beaucoup moins chères dans les grands lieux subventionnés? Pourquoi ne pas diminuer là aussi les jauges des salles et doubler le nombre de représentations si l’on veut que le public revienne, ne particulier les jeunes qui y vont peu, voire pas du tout?  Personnellement, je n’ai pas peur mais cela dit je choisirai quand même les salles où aller.  Hors de question de s’entasser dans de petits lieux! Mais de toute façon, pourront-ils rouvrir à la rentrée?  Enfin, à quelque chose malheur est bon: cela permettra sans doute de désacraliser le lieu théâtral…
Quant aux petites compagnies, leur situation si l’on en juge par ce qui se passe actuellement, est souvent catastrophique. Là aussi,  il faudra inventer de nouvelles formes et aller jouer ailleurs que dans les salles conventionnelles pour fidéliser le public. Cela n’obéit pas à une  esthétique mais répond  à une nécessité  et implique bien entendu une profonde réflexion de toute la profession mais aussi du Ministère de la Culture. Le théâtre dit privé, aux prix de places élevé,  est fréquenté par un public d’un certain âge donc très soucieux de se protéger du virus. Et ces théâtres parisiens vont eux, en prendre plein la gueule et auront tout intérêt à revoir leur programmation qui est souvent pour rester poli, d’un intérêt très limité…

 –Un motif d’espoir?

- Pas de cynisme mais dans le passé, le théâtre a connu en France des hauts et des bas et si cette crise sanitaire sans précédent permet de faire un certain ménage sur les plans esthétique et financier, on ne peut que s’en réjouir…

Entretiens réalisés par Philippe du Vignal

A suivre: ceux avec Véronique Hotte, Gérard Conio, Edith Rappoport, Béatrice Picon-Vallin et… Philippe du Vignal.

 



Des nouvelles du front : des artistes s’interrogent sur l’après Covid 19

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Laurent Vacher Mireille Davidovici Dominique Bérody David Rofé-Sarfati Montlló Seth Floriane Dané Clara Duverne Jana Klein Stéphane Schoukroun Anne Monfort Emmanuelle Ossena Christophe Raynaud de Lage Johanna Silberstein Alice Trousset

Des nouvelles du front : des artistes s’interrogent sur l’après Covid 19

Sur la plateforme Zoom, on se voit et on se parle sans danger de contagion. Heureux de se retrouver pour quelques échanges et tours d’un horizon qui s’entrouvre depuis l’annonce du déconfinement, prévu le 11 mai… Mais qui reste brumeux après les dernières annonces d’Emmanuel Macron et de Frank Riester (voir le Théâtre du Blog). Olivier Saksik et Manon Rouquet, attachés de presse de l’agence Elektronlibre, ont invité plusieurs artistes à dialoguer avec nous.

 Laurent Vacher

Le metteur en scène prépare un spectacle sur Giordano Bruno, Le  Souper de Cendres programmé en novembre. « Je peaufine le texte, dit-il,  et j’ai eu du temps pour travailler sur l’infini ! Pour la suite, c’est assez énigmatique. Les acteurs sont des machines à postillons. » (…) « J’ai hâte d’être sur le plateau pour voir comment inventer des choses. Avec la technologie…» Il reste optimiste: «Nous allons trouver des façon d’être, de faire, mais l’obligation que les spectateurs soient masqués, c’est un souci.  »

 Simon Delétang

En deuil du festival du Théâtre du Peuple à Bussang (Vosges) fondé en 1895 par Maurice Pottecher, et qu’il dirige, il se trouve face à l’inconnu. La région, fortement touchée par l’épidémie, ne recevra pas de touristes cet été. Les hôtels et centres de vacances restent fermés et l’hôpital le plus proche situé à Remiremont, est encore surchargé. » Quant à Lenz , son spectacle itinérant à travers les Vosges, est reporté sine die (voir le Le Théâtre du blog).

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Théâtre du peuple à Bussang

A peine prévoit-il quelques événements dans le parc du Théâtre du Peuple, à la fin août. Les spectacles programmés cette année le seront à nouveau en 2022. La subvention 2020 a quand même pu être intégralement sauvée. .
Mais on attend une réponse de la Direction de l’emploi et du travail pour les 104 déclarations de chômage à temps partiel qui ont été déposées.

« Il y a, dit-il, une angoisse, surtout chez les comédiens  et si elles n’étaient pas validées, la structure aussi serait en déficit en 2021 car tous les contrats ont été honorés. »


 

La Maison Maria Casarès

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La Maison Maria Casarès à Alloue

Moins de souci pour son festival d’été: Alloue se trouve en zone verte et les rencontres accueillent moins de cent personnes : « Nous revendiquons haut et fort notre petit festival , dit  Johanna Silberstein, codirectrice de ce lieu de création et de résidence (voir Le Théâtre du Blog) et nous espérons toucher un public local venu de Limoges, Poitiers Angoulême…(voir le Théâtre du Blog)   …Les spectacles sont déjà créés. Ils expérimenteront de nouvelles manières d’organiser les « banquets » qui ressemblent artistes et spectateurs, et sont certains que rassuré, le public aura envie de venir … Certains fidèles se sont déjà manifestés. 

PORTRAIT GERTRUDE STEIN

Family Machine

Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth

Les metteuses en scène dont nous avions récemment apprécié Family Machine à Chaillot-Théâtre national de la Danse sont confinées ensemble mais en plein travail.  Elles ont pu avancer sur un spectacle musical, initié par la violoniste Florence Malgoire et initialement prévu en juillet au festival Format Raisin: La Merveille du siècle /Portrait musical d’Elisabeth Jacquet de la Guerre (1645/1729). Cette enfant prodige devint la protégée de Louis XIV avant d’imposer un style qui s’émancipera peu à peu du modèle imposé par Lully:  » Hervé Mestron, écrivain et musicien, travaille sur le texte. C’est intéressant de travailler chacun de son côté, puis par Skype avec Florence Malgloire, au violon et avec la claveciniste… »   

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Elisabeth Jacquet de la Guerre

« Ce portrait musical d’Elisabeth Jacquet de la Guerre sera l’occasion d’entendre la voix d’une artiste accomplie à une époque où la bienséance faisait tout pour restreindre le droit des femmes, annonce Hervé Mestron. «  Elle nous parlera d’elle, des bonheurs et des épreuves qui ont ponctué son chemin de vie. Elle nous donnera surtout à entendre sa musique qu’elle considère comme son testament philosophique, où textures et formes codifiées nous restituent l’atmosphère d’une exigence royale toute dévouée à l’art. »

« Pour la mise en en scène, on va se débrouiller, dit Brigitte Seth. « La danse c’est un peu plus compliqué mais il y a des possibilités de répéter sans se toucher. Que ce soit danseurs ou comédiens. Il ne faut pas que les gens se mêlent d’inventer à notre place, les politiques surtout. A nous de trouver les moyens de répéter… »

Dominique Bérody

Ce spécialiste du spectacle et de l’action culturelle  jeunesse connaît bien la question et émet des réserves quant aux discours d’Emmanuel Macron et de Frank Riester à propos de l’éducation artistique. Conseiller artistique et littéraire (Actes Sud Papiers, collection Heyoka jeunesse) La Cour aux ados, festival lancé par Jean-Claude Gal, le directeur artistique du Théâtre du Pélican, à Clermont-Ferrand voir le Théâtre du blog)

 

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La cour aux Ados

 Expert à la  DRAC Île-de-France , la DAC Ville de Paris et Artcena,  il remarque, en observateur éclairé : « Ça fait trente ans que cette question est lancée. Oser dire aux artistes qu’il va falloir inventer, les envoyer faire de l’animation dans les colonies de vacances… Par mépris et ignorance de l’éducation artistique … On aimerait un projet culturel fort. Au lieu de quoi on improvise devant un ministre qui prend des notes, on méprise ceux qui inventent … On n’associe par les partenaires sociaux C’est un mépris fondamental de l’art émancipateur, et de l’engagement des artistes… On leur dénie la responsabilité partagée d’inventer une politique… »

Une colère qui vient en écho aux critiques émises par la profession du spectacle sur la politique actuelle du gouvernement. Et beaucoup n’attendent plus rien d’un État-Providence mis à mal par un libéralisme mercantile et triomphant, comme en témoigne la pétition lancée aujourd’hui : « Nous ne voulons pas qu’on parle à notre place ! Il faut que nous soyons à la table des négociations sur le déconfinement. Nous sommes les seuls à savoir si nous pouvons faire des « mises en scène adaptées » ou proposer d’autres formes en lieu et place des spectacles programmés à l’automne…

 « Il est essentiel de repenser le spectacle et ses rapports de production. Les théâtres sont nos outils de travail et des mandats ont été donnés à des directeur.rice.s. Mais ces services publics nous appartiennent aussi! Prenons le temps de réfléchir collectivement sur nos pratiques : artistes, directions et équipes attachées à des lieux culturels, tutelles, public…« Nous ne voulons pas recommencer comme avant. »

Mireille Davidovici

Pétition :  https://www.facebook.com/1001658452/posts/10219014944976855/?d=n

 *Giordano Bruno, le souper des cendres,   mise en scène de Laurent Vacher, novembre, décembre 2020 et  janvier 2021 au Théâtre de la Reine Blanche. http://www.compagniedubredin.com/Théâtre du Peuple-Maurice Pottecher, 40 rue du Théâtre, Bussang (Vosges) T. 03 2961 62 47 www.theatredupeuple.com

La Merveille du siècle mise en scène par Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth sera notamment présenté aux Journées du Matrimoine .
https://toujoursapresminuit.org/

 Festival d’Eté de la Maison Maria Casarès : Deux riens mise en scè̀ne de Caroline Maydat et Clé́ment Belhache.; Prodige de Mariette Navarro, mise en scène de Matthieu Roy ; Les Noces de Samira Sedira, mise en scène de Jeanne Desoubeaux (Jeune Pousse 2017); Parcours sonore autour de la Correspondance entre Albert Camus et Maria Casarès du 27 juillet au 20 août.

Maison Maria Casarès, Domaine de la Vergne, Alloue ( Charente). T. 05 45 31 81 22
www.mmcasares.fr

  


Entretien avec Yngvild Aspeli

Entretien avec Yngvild Aspeli

 

Yngvild Aspeli,  directrice artistique de Plexus Polaire, développe un univers visuel qui donne vie aux sentiments les plus enfouis.  images-5Avec des marionnettes à taille humaine, est aussi présent l’acteur-marionnettiste, la musique, la lumière et la vidéo. Metteuse en scène, actrice et marionnettiste, Yngvild Aspeli, a fait ses études à l’Ecole Internationale de Théâtre Jacques Lecoq à Paris, puis à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts de la Marionnette (ESNAM) à Charleville-Mézières de 2005 à 2008.

Avec sa compagnie Plexus Polaire, elle a créé : Signaux, Opéra Opaque, Cendres et Chambre Noire. Elle travaille actuellement sur une adaptation de Moby Dick, le fameux roman d’Herman Melville qu’elle devait créer au festival d’Avignon.

-Vous êtes né dans une famille norvégienne?

- Oui, mon grand-père était marin. Il avait une femme nue tatouée sur son bras. De lui, je garde en mémoire comme une odeur de poisson, sel,  goudron et tabac. Un portrait enfumé construit à partir des histoires que ma mère me racontait à son sujet. Notre maison était remplie d’objets étranges, rapportés de ses voyages : un hippocampe séché, un éléphant sculpté en bois d’Inde, des tasses de porcelaine chinoises révélant des portraits de femmes à la lumière, un bébé crocodile empaillé… Mon grand-père venait d’une île de la côte Ouest de la Norvège, avec un petit port rempli de navires et de langues étrangères, de pêcheurs, marins et enfants attendant le retour de leur père…

 - Ce Moby Dick devait être créé cette année à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. Comment auriez-vous travaillé dans ce lieu avant la crise sanitaire et où en était votre spectacle quand a été décrété ce confinement ?

affiche de Moby Dik

affiche de Moby Dick

 - Finalement nous n’avons pas pu y aller. Avant cela, nous avons eu une première résidence au Mouffetard-Théâtre de la marionnette à Paris en septembre dernier. Puis nous avons travaillé sur la scénographie et la construction des marionnettes à la Nef à Pantin, à la Comédie de Caen et au Théâtre Romain Rolland de Villejuif. Quand la crise sanitaire s’est déclarée début mars, nous venions de commencer les premières grandes répétitions au Nordland Visual Theatre de Stamsund, dans les Îles Lofoten, au nord de la Norvège . Nous sommes restés dans un premier temps confinés et malgré cela, avons poursuivi les répétitions au théâtre. Mais une partie de l’équipe n’a pas réussi à nous rejoindre, comme les musiciens qui ont quand même travaillé à distance avec nous pour avancer la composition et nous avons organisé deux répétitions de chant par Skype. 

 -Comment avez-vous continué? Quelles sont les perspectives d’avenir pour ce spectacle très attendu par le public ?

 - C’est étrange  et la situation a vite évolué avec, chaque jour, de nouvelles informations. Une partie de l’équipe est repartie plus tôt que prévu pour éviter d’être bloquée sur l’île et en Norvège. Un autre partie dont moi, avons choisi de rester. Il n’y a pas de confinement à proprement parler chez nous mais les déplacements sont restreints et le télétravail encouragé. Les répétitions prévues en avril, mai et juin ont été annulées et nous essayons maintenant de tout réorganiser pour créer le spectacle cet automne. Entre temps, nous avançons sur la fabrication des marionnettes et costumes, et sur le scénario… Quant et où jouer on verra bien mais pour le moment, on ne sait rien…

Entretien avec Jean Couturier

www.plexuspolaire.com

 

 


Entretien avec Wittus Witt

Entretien avec Wittus Witt

  Il a travaillé au Kom(m)ödchen de Düsseldorf, au Renitenz-Theater de Stuttgart, au Kammerspiele de Aachen et au Kabarett Die Stachelschweine de Berlin.  C’est un des meilleurs magiciens allemands. La Galerie-W/Zauber und Kunst (Magie et Art) a ouvert ses portes en 2012 à Hambourg.

 Première galerie allemande pour la magie et les arts visuels qui, chaque vendredi soir, se transforme en salon de magie (Zauber-Salon Hamburg). Le maître des lieux, Wittus Witt présente ses nouvelles idées autour d’amuse-gueule et de verres de Prosecco. Comme dans les salons de magiciens du XIX ème siècle. L’un des plus représentatifs en était le Viennois Johann Nepomuk Hofzinser (1806-1875) qui invitait un public bourgeois trié sur le volet…Capture2


Wittus Witt est aussi l’auteur de nombreux livres et d’articles sur la magie. De 1977 à 2009, il a  publié, tous les trois ans, le seul annuaire professionnel environ 1.300 noms du monde entier: Gelbe Zauber-Seiten (Pages Jaunes Magiques). Avec six éditions et 30 000 exemplaires écoulés, son tout premier livre Taschenspieler-Tricks (Tours de poche, 1986) est dans cette discipline, l’un des plus vendus en Allemagne


En 1987, il publie Zauberkaesten, un livre-catalogue richement illustré, sur sa collection de boîtes de magie et destiné aux grandes expositions dans les musées de Munich et de Düsseldorf.

-Comment êtes-vous entré dans le monde de la magie?

- Mon père m’a montré un tour de cartes quand j’avais cinq ans et je suis tombé amoureux de la magie. Quand j’ai pu lire, j’ai demandé à mes parents de m’acheter des livres de magie et pendant de nombreuses années, j’ai appris tout seul cette discipline. Je vivais à la campagne, loin d’une ville et je ne savais donc rien des marchands de trucs ou des clubs de magie.

Quand j’avais douze ans,  un ami d’école m’a montré un catalogue du marchand Joe Wildon. À cette époque (vers 1960), c‘était une personnalité bien connue de Bielefeld, à environ cinquante kms et alors j’ai économisé tout mon argent de poche pour acheter des tours.

-Qui vous a aidé ?
 
– Mes parents m’ont envoyé pour apprendre l’anglais quand j’avais seize ans, dans notre famille qui vivait sur l’île de Wight. Sur le chemin, j’ai dû passer par Londres où j’ai découvert des boutiques de magie et les livres de Davenports, Harry Stanley et Tony Corinda. Je suis devenu très ami avec ce dernier qui m’a invité chez lui et m’a appris sa merveilleux tours à la Slydini.

 Mais je ne voulais pas devenir professionnel et j’ai commencé à étudier les beaux-Arts à l’académie de Düsseldorf avec le célèbre Joseph Beuys. A partir de 1973, pendant mon temps libre, je faisais de la magie dans les rues de Düsseldorf: je devais être l’un des premiers allemands…

 Deux ans plus tard, Jean Pütz, un producteur de télévision, m’a repéré et m’a demandé de participer à une émission. Et depuis je me produis régulièrement  sur les chaînes allemandes. Mais après cinq ans, j’ai dû prendre une décision :  continuer à être designer ou devenir magicien professionnel à plein temps: ce que j’ai choisi. Quand j’ai commencé, j’étais un grand fan de Fredo Lexon, un magicien peu connu mais l’un des meilleurs. Nous sommes devenus très proches- et j’ai appris beaucoup avec lui- et tous les deux, des magiciens « parlants ». De 1993 à 1998, j’ai eu ma propre émission Tele-spell with Wittus Witt où je réalisais de la magie interactive en direct, tous les quinze jours. De 1996 à 1998, j’ai aussi fait des tours interactifs à la radio.

-Comment et où travaillez-vous ?

- D’abord dans tous les endroits  où nous magiciens avons tous pratiqué comme des fêtes, mariages, événements d’entreprise, salons d’industrie… Mais un jour, j’ai décidé de ne plus faire de “close-up“. Pour moi, ce n’était pas une forme d’art. Montrer des tours à des gens qui mangent et qui boivent, n’a rien d’artistique: c’est juste une façon bon marché de raconter des blagues. J’ai alors voulu travailler dans une vraie salle pour que les gens viennent  à moi et regardent mes tours. Fin des années 80, j’ai créé mon premier spectacle et j’ai demandé aux théâtres de me programmer. Mais ils n’étaient pas sensibilisés à la magie qu’ils ne considéraient pas comme un art. Après deux ans d’essais infructueux, j’ai enfin été programmé dans un vrai petit théâtre. Je suis à peu près sûr d’avoir été le premier magicien allemand à avoir ouvert les portes des théâtres1… Un peu arrogant? Oui mais c’est vrai et aujourd’hui, je joue dans ma propre salle à Hambourg, tous les vendredis à 21h.

 -Parlez-nous de votre magazine Magische Welt  (3).

 -Il a été fondé en 1952 par le célèbre marchand allemand W. Geissler-Werry. Après sa mort en 2000, sa veuve m’a proposé d’en être le nouveau directeur et j’ai sauté sur l’occasion. Dès le premier numéro, j’ai changé complètement l’apparence:  plus grande et plus colorée  elle était donc plus professionnelle. Avec une partie pour les informations générales et une autre  pour les tours uniquement.

Beaucoup de magiciens n’aimaient pas cette idée mais maintenant la plupart sont heureux que tous les tours soient rassemblés dans un fichier séparé: très utile quand vous recherchez quelque chose en particulier… Mon objectif était de produire un magazine de magie qui devait ressembler à un « vrai » magazine. Alors que les publications de magie ressemblent très souvent à des ouvrages scolaires!676751806

– Quels sont les magiciens qui vous ont marqué ?

 -Comme je l’ai déjà dit, il y a d’abord eu Fredo Raxon mais plus tard, je me suis aussi intéressé à d’autres artistes : j’aimais aussi beaucoup Gilbert Bécaud et sa façon de faire interagir le public pendant son récital.

 -Quels sont les styles de spectacles qui vous attirent?

 -Je préfère ceux où je peux voir une idée derrière. C’est très ennuyeux de regarder quelqu’un qui montre juste un tour après l’autre. Je veux savoir pourquoi il me montre sa magie et aussi pourquoi  il est  sur scène…

 -Quelles ont été vos influences artistiques ?

 -Joseph Beuys (1921-1986) d’abord. aaa_20120301194744_20120301194753 Auprès de lui, j’ai appris que nous, les magiciens, devons être des êtres humains et nous comporter comme tels. C’est surtout pour cela que je n’aime pas voir les animaux sur scène. Peu importe lequel. Pour moi, faire des tours avec  eux n’est pas humain.

 -Quels conseils donneriez-vous à un débutant ?

 -Apprendre à développer sa personnalité. (Les tours viennent en second). Et  se cultiver, regarder toujours les autres formes d’art pour s’en inspirer.

 -Quel regard portez-vous sur la magie actuelle ?

 -Je suis très heureux qu’il y ait de plus en plus des salles consacrées à la magie. En Allemagne, il en existe une douzaine, très intimes et les gens aiment venir voir un répertoire, peu importe que l’on soit connu ou non.

 -Et en dehors de la magie, que faites-vous ?

-J’écris et je publie des livres sur ma discipline (4), je nage et j’aime… ( 5)

 Entretien avec Sébastien Bazou, mai 2020.


En 1952, W. Geissler, alias Werry et Theodor Wolf, alias Torry, fondent un magazine indépendant: Magische Welt qui paraît trois fois la première année puis six par an à partir de 53.

La série d’exercices mentaux de Gert Graf von Haslingen, publiée sous le titre Q-E-D, est imprimée sur un papier de couleur différente avec une pagination séparée. La série commence au deuxième numéro de la seizième année: 1967 et se termine à la vingt-cinquième année: 1976.
Les premières décennies, MW est surtout une revue spécialisée dans les tours de magie dont la plupart rédigée exclusivement pour le magazine mais la partie théorique a gagné en importance à partir des années 70. Surtout  consacrées à  la parapsychologie à propose de laquelle le Dr Lutz Müller publie les premiers articles. A partir de 74, Werry commence une lutte acharnée contre les charlatans prétendant avoir des pouvoirs surnaturels.
Les contributions à l’histoire de la magie étaient rares dans le journal. Cela a changé quand  Wittus Witt l’a repris; il y avait auparavant publié des articles et une chronique. Et depuis 2000, des articles sur l’histoire de cet art sont publiés régulièrement par le Prof. Dr. Peter Rawert, Peter Schuster, Volker Huber et Richard Hatch.
À partir de 2008, le MW est  imprimé en quatre couleurs avec en moyenne, soixante pages par numéro. L’année suivante, MW évoluera encore, avec un cahier technique des tours en encart séparé au format A5.

La liste des auteurs ayant participé au MW est une sorte de Who’s who de la scène magique internationale avec Max Maven, Jeff McBride, Otto Wessely, Werner Miller, Manfred Zöllner, Markus Zink, Denis Behr, Richard Sanders, Pit Hartling, Thomas Fraps, Andreas Michel-Andino, Bernd Schäfer, Roman Ertl, Jörg Alexander, Stephan Kirschbaum, Stefan Alexander Rautenberg, Levent, Malin Nilsson, Paul Potassy, Flip…

Aujourd’hui, le MW, avec un tirage de 2. 500 exemplaires, est l’un des trois plus grands magazines de magie au monde et le deuxième plus ancien de cet art depuis soixante ans.

Zaubern und Bewaubern (Magie et Enchantement) de Wittus Witt (2008) présente la scène magique allemande actuelle.

65 Zauber-Geschichten (65 histoires magiques), une autobiographie où Wittus Witt va à la rencontre de ses collègues.

 En 2014, Wittus Witt a lancé la première encyclopédie de magie en langue allemande : Zauber-Pedia. www.zauber-pedia.de

http://www.wittuswitt.de/Die_Zauberkunst_des_Wittus_Witt.html

http://www.galerie-we.de/Willkommen.html

http://www.magischewelt.de/

 

 

 

 


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