Les guêpes de l’été nous piquent encore en novembre d’Ivan Viripaev et L’Affaire de la rue de Lourcine d’Eugène Labiche, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia

Les guêpes de l’été nous piquent encore en novembre d’Ivan Viripaev et L’Affaire de la rue de Lourcine d’Eugène Labiche, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia

 

©Pascal Victor

©Pascal Victor

Double soirée annoncée dès le titre, le spectacle-concept de Frédéric Bélier-Garcia laisse augurer d’un curieux voyage spatio-temporel entre le XIX ème et le XXI ème siècle… Le public entend le pratiquer avec appétit car les deux auteurs sont du genre à secouer les organismes tièdes. L’insolence d’Ivan Viripaiev, à la langue d’autant plus violente qu’elle joue sur un registre apparemment quotidien, juxtaposée à celle d’Eugène Labiche, plus débridée mais pas moins inquiétante, offre une parfaite partition aux acteurs.

Le regard s’ouvre sur un plateau tout en profondeur, avec un décor signé Jacques Gabel à la sophistication surannée, qui pourrait être une salle de bal désaffectée dans un hôtel d’Europe de l’Est, années 70 (skaï, lustres, et gigantisme). Au fond, une petite estrade avec un piano et une batterie, silencieux pendant tout le spectacle. Il y a peut-être eu de la musique avant, comme dans ces hôtels… mais la seule que nous entendrons sera celle de personnages au bord de la crise de nerfs.

Ivan Viripaev, d’abord, organise une partition diabolique autour d’un possible secret qui rend fou le mari de Sarra : celui d’un lundi après-midi que le dénommé Marcus (le frère du mari) aurait passé chez sa femme, alors que son ami Donald, ici présent, affirme que Marcus était chez lui. Dans ce tourbillon d’affirmations et de contestations, Sarra mène le jeu, faisant du dénommé Marcus, absent, l’enjeu de toutes les manipulations.

Bientôt l’ami Donald, à bout d’arguments, reconnaît qu’il est très fatigué. « Fatigué des arbres, de ma fenêtre, des oiseaux, du petit déjeuner, des mots de mon chien ». Personnage délirant et pourtant obstiné dans son témoignage, Donald figure ici le citoyen abattu par l’inanité d’une vie sans objectif et qui se raccroche désespérément  à… A quoi, au fait ?  La question de l’ordre et du désordre transperce sans cesse leurs joutes. Qui ment ? Et pour quelle raison mentir ?  Sarra ne néglige aucun argument, convoquant foi, famille, Dieu, péché et pardon. Et ose : « Y a-t-il quelque chose de sacré ? ». Même si elle finit par avouer ce qu’elle voulait cacher, le mystère à la fin, s’épaissit : elle maintient que Marcus était bien chez elle, alors que Donald l’a bien vu chez lui ! On finit par se demander de quel chaos, le mensonge (de l’un ou de l’autre ?) est-il le symptôme ? Tous, à leur manière, prétendent regarder la situation en face, tout en donnant à chaque réplique un tour de vis supplémentaire vers l’irréel, le désaccordé et le loufoque. La réalité fuit de tous bords, l’absurde les assiège.

©Pascal Victor

©Pascal Victor

Un changement rapide du décor et nous voici dans un appartement bourgeois parisien. M. Lenglumé se réveille après une nuit d’excès entre amis et découvre un solide gaillard couché dans son alcôve, le dénommé Mistingue. Aucun des deux ne se souvient des activités de la nuit passée. Flotte un léger parfum d’homosexualité… Manque de chance, c’est jour de baptême, Madame Lenglumé tient à ce que tout se passe dans les règles. Pourtant, à la lecture du journal, un crime a été commis rue de Lourcine qui pourrait avoir pour protagonistes les deux hommes en question…Une course contre la montre s’empare alors d’eux : ils vont faire disparaître les éventuels objets qui les accableraient, voire les témoins potentiels eux-mêmes. Le désastre gagne tandis que Madame Lenglumé, son domestique et son cousin vaquent à leur fête de famille… Le désordre vient d’un journal qui date d’un an, d’où le quiproquo. La médiocrité de ces êtres épris de tranquillité, prêts à tout, même au meurtre, pour se dédouaner, fait apparaître ce que Frédéric Bélier-Garcia nomme « notre être désastreux ».

La continuité entre les deux univers, si dissemblables en apparence, nous fait considérer Labiche d’un autre point de vue : ce réveil amnésique d’une fête, ces personnages hystériques, pourraient être les ancêtres du trio désabusé d’Ivan Viripaev. Leur devise à tous pourrait être : tout plutôt que le réel. Confier l’interprétation des deux rôles féminins à Camille Chamoux relève d’une jolie intuition. Perfide, manipulatrice et grenouille de bénitier chez Ivan Viripaev, elle incarne une maîtresse de maison exaltée et rigide chez Eugène Labiche. Un siècle et demi a passé : la femme au théâtre est passée de gourde, à maîtresse du jeu. D’une pièce à l’autre, les personnages masculins sont joués par Jean-Charles Clichet,  Sébastien Roger, et avec pour le Labiche, Sébastien Eveno. Tous excellents.

Un spectacle composite, avec en toile de fond, l’angoisse du désordre, la hantise de voir apparaître sous le vernis du savoir-vivre et des bonnes manières, l’être chaotique qui habite chacun d’entre nous. Frédéric Bélier-Garcia laisse chaque spectateur s’emparer de ces deux trames, tisser des liens, apparier les situations à sa guise, avec un art délicat de la suggestion. Avec élégance et sans souci de moralité, il fait apparaître nos maladies émotionnelles. Un vrai plaisir de théâtre.

Marie-Agnès Sevestre

Jusqu’au 1er décembre, Théâtre de La Tempête, La Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, Vincennes ( Val-de-Marne). Métro: Château de Vincennes.

Articles récents

Le Cabaret des Locales par le Pudding Théâtre

20FA1909-1A77-4B78-A24F-57E009563FF9Le Cabaret des Locales par le Pudding Théâtre

8C0257A9-04E1-4FFC-ADBF-26FCF3A04ABFCette compagnie de théâtre de rue conventionnée par le conseil Régional de Franche-Comté, a en seize ans monté des performances théâtrales à l’échelle des villes, villages, ruelles et avenues. Mais toujours en privilégiant la rencontre avec le public, la prise en compte de l’environnement urbain et le détournements d’objets… Avec une réflexion sur des thèmes de société… Une démarche originale du Pudding Théâtre à qui la Communauté de Communes du Val-d’Amour (Jura) a attribué cinq mille euros pour des représentations dans quatre villages.  Ici dans la salle des fêtes de Souvans, nous sommes une centaine de spectateurs assis à des tables et neuf comédiens vont nous divertir pendant le repas : tartiflette-salade et tartelette aux fruits. Céline Chatelain et Samy Guet présentent la soirée, un recueil d’histoires saisies cette semaine dans ce village coupé en deux par une route nationale. Les acteurs sautent sur une plateforme pour présenter leur rapport à la rue : «Ceux qui connaissent le village, lèvent la main !  On restaure  la mémoire collective de notre village. Le contrôleur vient contrôler la salle pour la sécurité. On va traiter du remembrement ! »

Une princesse se sèche les cheveux, et même dans un cachot, veut épouser son troubadour. Nous assistons à un petit film,  puis à un match de ping-pong sans table. Les  convives sont invités à se relier entre eux par le fil d’une pelote qu’on déroule dans la salle. Le programme de ce cabaret mentionne dix-sept séquences entrecoupées par le repas, deux films et les chants d’une chorale. Une soirée tonique orchestrée par la famille Chatelain et les champions d’improvisation en Franche-Comté, à laquelle on ne s’ennuie jamais pendant trois heures et demi… Ce qui n’est pas si fréquent dans le spectacle contemporain!

Edith Rappoport

Spectacle vu à Souvans ( Jura) le  9 novembre.


Molly S. d’après Molly Sweeny de Brian Friel, mise en scène de Julie Brochen

Copyright : Franck Beloncle

Copyright : Franck Beloncle

 

Molly S. d’après Molly Sweeny de Brian Friel, traduction d’Alain Delahaye, mise en scène et adaptation de Julie Brochen

 Que perçoivent les « non-voyants », que nous ne voyons pas ?  Quelles sensations perdent-ils en recouvrant la vue ? Le cas Molly S.  renvoie à cette question.  « Apprendre à voir, ce n’est pas comme apprendre une nouvelle langue. C’est comme apprendre le langage pour la première fois . » Cette phrase de Denis Diderot résume l’approche de Brian Friel. Le dramaturge irlandais tisse un récit à trois voix, pour raconter la triste histoire d’une jeune aveugle, qui, poussée par son mari, se fait opérer. Opération techniquement réussie, mais le cerveau ne suit pas et Molly perd sa propre “vision“ du monde et sa raison de vivre.

 Julie Brochen, qui interprète le rôle titre, s’est entourée de deux chanteurs d’opéra et d’un pianiste pour retranscrire les monologues enchâssés de Brian Friel en une pièce chorale : « Le choix de reprendre et de développer toutes les occurrences musicales du texte original s’est imposé à nous », dit-elle. Elle privilégie ainsi l’ouïe pour nous renvoyer au monde sonore et tactile de l’héroïne dans la pénombre du plateau. Olivier Dumait (ténor) joue le docteur Rice, célèbre ophtamologue qui rumine son échec à Ballybeg, au cœur de l’Eire. Et Ronan Nédélec (bariton) Frank, son mari, aussi persuasif que le médecin est hésitant avant l’opération, exprime sa déconvenue avec autant de véhémence qu’il se berçait d’espoir. 

 Dans une lumière noire, qui renvoie à la «vision aveugle» de Molly, un décor de pub irlandais : verres et bouteilles, autour d’un piano droit… On s’attendrait à des chansons à boire mais Nicola Takov interprète des airs de Benjamin Britten, Thomas Moore ou Ralph Vaugham Williams sur les textes (en anglais) de William Shakespeare, John Fletcher ou Robert Louis Stevenson. Ces beaux lieds baroques ou romantiques donnent une tonalité particulière à chaque moment du récit. Molly se rappelle le jardin de son père et nous décrit les fleurs de son enfance, qu’elle reconnaît au toucher, à l’odeur ; le chuchotis d’un ruisseau imperceptible pour les autres… toutes sensations qu’elle a perdues après l’opération. La main de Frank, dont elle percevait l’ombre, elle ne la sent plus devant son visage… Mais à présent : «Le monde du toucher s’est retiré. »  La belle complainte de John Stevenson  Oft in the stilly Night (Souvent dans la nuit calme), interprétée dans les aigus par Olivier Dumait sur la musique de Thomas Moore, nous émeut et le nostalgique What shall I do to show how much I love her de Henri Purcell, sur un texte de Thomas Betterton, exprime le chagrin de Frank : (Comment faire pour lui montrer combien je l’aime) . 

Brian Friel s’est inspiré d’un article du fameux neurologue britannique Oliver Sacks : Voir ou ne pas voir, publié dans le New Yorker en 1993 où il évoquait le cas de Virgil, un homme de cinquante-cinq ans. Mais, avec le talent qu’on lui sait, le dramaturge, en féminisant le personnage, entre dans les interactions complexes de ses protagonistes et le monde sensible de Molly. L’adaptation de Julie Brochen nous plonge avec délicatesse dans cet univers en demi-teinte, où Molly, prise entre deux mondes, finit pas ne plus appartenir à aucun. Une expérience sonore et visuelle troublante pour le spectateur. 

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 30 novembre, Théâtre Déjazet, 41 boulevard du Temple Paris (III ème). T. 01 48 87 52 57

 

 


Funny Girl, mise en scène et chorégraphie de Stephen Mear

Funny Girl, mise en scène et chorégraphie de Stephen Mear, (en anglais surtitré en français)

©julien Benhamou

©julien Benhamou

Une comédie musicale tirée de la biographie de Fanny Brice, écrite par le fils de l’actrice et chanteuse américaine, vedette de Ziegfeld Follies de 1910 à 1930. Soit la carrière et l’histoire d’amour sincère de cette comédienne avec Nicky Arnstein, un beau séducteur flambeur. Jouée à Broadway plus de mille fois au début des années soixante, la pièce a été adaptée au cinéma par William Wyler en 1969 avec Barbra Streisand et Omar Sharif.

Commanditée par Jean-Luc Choplin, la réalisation de Stephen Mear et l’interprétation exceptionnelle de Christiana Bianco dans le rôle-titre nous font vite oublier ce film-culte et le destin de Fanny Brice est  passionnant. Avec une équipe artistique d’un rare professionnalisme, le metteur en scène a élaboré une scénographie adaptée au plateau du théâtre Marigny. Ce qui donne une belle fluidité aux changements de tableaux.

Nous découvrons ainsi, la scène et les coulisses d’un théâtre à Broadway, la rue d’un quartier juif de New York, la loge de Fanny Brice, etc. Les décors Arts Déco et les costumes de Peter Mac Kintosh sont de toute beauté. Les chorégraphies composées pour quatre danseurs et neuf danseuses d’une extrême précision égalent celles des productions de Broadway. Dont un numéro de claquettes digne des grandes revues américaines.

Christiana Bianco est sensible, fragile et vraie dans ses répliques, du haut de ses un mètre cinquante: «En piste, petite, petite ! », dit-elle à son amoureux, «Tu m’as fait me sentir presque belle». Fanny Brice fait ici passer sa vie privée avant sa vie professionnelle mais, après une douloureuse séparation, elle reprend vite le chemin des étoiles et chante à la fin du spectacle: «Don’t rain on my parade/ Don’t bring around a cloud/ To rain on my parade».

L’orchestre, sous la direction de James Mc Keon, rythme jusqu’aux saluts cette soirée réussie. En deux heures trente avec entracte, chant, danse et jeu sont en harmonie et on entend d’autres chansons qui ont rendu célèbre Barbra Streisand. Un bon spectacle pour cette période hivernale…

Jean Couturier

Jusqu’au 5 janvier, Théâtre Marigny, Carré Marigny, Paris (VIIIème) T. : 01 76 49 47 12. 

 


Le Livre des ciels de Leslie Kaplan, mise en scène de Philippe Penguy

Le Livre des ciels de Leslie Kaplan, mise en scène de Philippe Penguy, musique de Denis Zaidman

LE_LIVRE_DES_CIELS_VISUEL-SITELe premier livre de Leslie Kaplan L’Excès-L‘usine (1983) était composé de courts poèmes en prose sur le dur travail dans les ateliers et hangars. Et Marcial di Fonzo Bo en avait fait une adaptation en 2002. Puis il eut Le Livre des ciels où l’autrice en une centaine de pages, parle des ouvrières qui y vivent au rythme qu’on leur impose dans un paysage de raffineries situées au milieu d’une ville  industrielle sinistre .. Avec pour seul éclairage, la beauté du ciel, seule chose qui leur appartienne vraiment… «Le ciel est souvent particulier, mauve. Couleur puissante, elle surprend. C’est l’industrie. On longe les murs, on pousse le vélo. Les murs sont calmes, tranquilles, un vrai langage. Il y a des déchets partout. Ce n’est pas désagréable, comme une attente, plutôt. »

Rigueur extrême et précision de l’écriture de ce livre, qui, dit Leslie Kaplan, « est l’histoire d’une rencontre dans un monde où même la douleur peut être confisquée et où les sentiments flottent, comme à l’état pur, sans objet.» On le sent tout de suite, il y a chez elle, les souvenirs d’une histoire vécue  avec une belle sensibilité: travail sans intérêt, fatigue, sentiment que la vie échappe à ces femmes et où il n’y a aucune issue.

Philippe Penguy avait déjà monté Louise, elle est folle de cette autrice il y a quelques années et il récidive sur le petit plateau nu du Lavoir Moderne Parisien avec ce long poème. « Pourquoi monter un texte de Leslie Kaplan qu’elle n’a pas pensé pour le théâtre, dit le metteur en scène qui, en fait, ne répond pas à cette question essentielle… « Je ne peux concevoir ce projet que comme une création plurielle, de par la structure même de l’œuvre de départ, à la frontière de la poésie et du récit romanesque. Ni théâtre au sens du récit et de la construction dramaturgique, ni restitution poétique, ni danse contemporaine à part entière, pas vraiment un théâtre gestuel puisque parole il y a, même souvent dissociée du travail corporel.” Comprenne qui pourra! Essayons d’oublier le sabir prétentieux de cette note d’intention qui prône donc, si on a bien compris, un spectacle: ni ni ni…

Sur cette scène parquetée au même niveau que la salle;  juste un rideau blanc à demi-transparent dans le fond, éclairé par des projecteurs LED à lumière blanche, verte, rouge… Et cela donne quoi? Pas grand-chose d’intéressant. Cela commence mal: on assiste pendant de trop longues minutes à un trajet-marche au pas, du côté cour au côté jardin et réciproquement d’Isabelle Fournier, Jessica Rivière et Agnès Valentin qui vont à tour de rôle raconter la lutte de trois femmes sans argent contre la domination des mâles, ouvrières d’usine mais libres… et une histoire d’amour en filigrane.

Un récit soutenu par les musiques avec différents types de flûte par Denis Zaidman. Mais ces marches incessantes, ces déshabillages et rhabillages derrière le rideau, ces récits individuels ou choraux n’arrivent jamais à faire théâtre! L’erreur la plus flagrante de cette mise en scène est ce mouvement perpétuel qui rappelle les marches militaires et donne le tournis. Les trois comédiennes d’âge différent ont heureusement une excellente diction et une bonne gestuelle mais on s’ennuie très vite… Et c’est sans appel. Il y a quelques belles images de quais et trains de banlieue tournées par le metteur en scène mais cela ne suffit pas à sauver ce projet dont le texte n’aurait jamais dû être porté à la scène. Ou alors il aurait fallu faire plus simple, plus malin surtout et plus court. Mais ici, malgré de réelles qualités littéraires, cet ovni théâtral mal construit, sans dramaturgie et à la mise en scène des plus approximatives, ne fonctionne pas…

 Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué du 7 au 10 novembre au Lavoir Moderne Parisien, rue Léon, Paris (XIX ème).


21 rue des Sources, texte et mise en scène de Philippe Minyana

21 rue des Sources, texte et mise en scène de Philippe Minyana

© Eric Didym

© Eric Didym

À cette adresse, une vaste maison et son épicerie attenante. Deux fantômes plutôt joyeux nous invitent à une visite guidée des lieux, désormais en ruines: «La maison abandonnée, comme si elle avait brûlé. » Des caves aux greniers, en passant par la boutique des parents, le pré ou la cuisine, pour finir à l’étage, dans l’intimité des chambres, là où l’on s’aime et où l’on meurt… Un pianiste joue avec eux à retrouver la mémoire de chaque pièce, avec des compositions romantiques, enjouées ou burlesques selon le lieu et un magicien fait surgir des feux-follets ou autres étranges apparitions. On prend plaisir à les suivre et à retourner une fois encore, avec l’auteur, pour un voyage plus apaisé, dans la maison familiale construite en Franche-Comté par ses grands-parents.

«Cette maison hante tout mon travail théâtral, dit Philippe Minyana. C’est l’endroit de tous les drames, de toutes les “farces“ familiales. Mais la mémoire a adouci les choses insupportables.» Nadine Avril, une mère abusive mais abusée par la vie, s’est laissée mourir à petit feu dans sa chambre… L’ami de jeunesse qui l’accompagne, un vrai boute-en-train, a péri brutalement: sa voiture a percuté un platane à cent vingt à l’heure! Ils sont morts mais bien vivants devant nous par la  grâce des comédiens et de la mise en scène. 

Madame Avril, en robe de mariée, nous fait les honneurs des lieux en portant un regard mutin sur un passé douloureux : «On ne parle pas assez du chagrin» mais où  «la joie entrait parfois. » (…) « On rigolait à l’époque.» L’Ami se rappelle de «la véranda»  (en insistant sur la musicalité du mot) et de l’épicerie : «La mère, toi et tes sœurs, les belles épicières. »  Il esquisse quelques pas de danse et  évoque le petit salon : «On danse, on se tripote, on boit du sirop. »

 Sur le plateau nu et sombre, un piano et une guirlande d’ampoules côté cour, Catherine Matisse et Laurent Charpentier ressuscitent les anecdotes du passé en noir et blanc, dans de subtiles variations de lumière. «L’histoire familiale est, comme toutes les histoires familiales, complexe et violente », dit Philippe Minyana. On fait le point: «J’étais une mère chiante et envahissante», dit Madame Avril. «Mon cadet était difficile, je me tenais légèrement à distance mais la main tendue, au cas où; c’est l’ainé qui a trinqué, je l’ai dévoré, une honte. » L’Ami réplique : «C’est monstrueux, cet amour-là » et tout au long, il se montre plus résigné et pince-sans-rire que sa partenaire : «On bosse, on cotise pour la retraite et le cercueil. »

Ces destins ordinaires s’imbriquent dans le contexte global des Trente Glorieuses, aux environs de Montbéliard quand les usines Peugeot fournissaient du travail à toute la région. La petite bourgeoisie accède alors à la consommation, les ouvriers s’enrichissent. La cuisine s’équipe de formica et la bagnole devient reine. Les zones pavillonnaires sont cernées par des H.L.M. Jardins et bosquets deviennent des parkings… Le temps a passé sur cette «maison de Français moyen », encore habitée par « cette absence, une présence des âmes mortes ».

On retrouve avec plaisir la prose si particulière de Philippe Minyana, acérée et précise. Avec ses petites piques et ritournelles, sa joyeuse mélancolie et le regard à la fois détaché et ému qu’il porte sur des personnages dessinés en demi-teinte. Les acteurs, dirigés par l’auteur avec une grande acuité, interprètent le texte comme une partition musicale. Aucune fausse note non plus dans les artifices discrets du magicien Benoît Dattez ni dans la participation active et bon enfant de Nicolas Ducloux, au piano. Au sortir du théâtre, les mots des deux amis résonnent encore en nous, à l’instar de cette dernière réplique: «Les voix humaines, on les entend longtemps. »

Du bel ouvrage ! A ne pas manquer…

Mireille Davidovici

Du 6 novembre au 1er décembre, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIIIème). T. : 01 44 95 98 00.

Le 30 et 31 janvier, La Comête, Chalons-en-Champagne (Marne).
Du 4 au 6 février, Comédie de Caen, Caen et le 7 février, Théâtre de Lisieux (Calvados).
Du 4 au 6 mars, Théâtre La Liberté,Toulon (Var).
Le 2 avril, Théâtre Jean Vilar, Saint-Quentin (Aisne).

 

 


Nickel de Mathilde Delahaye et Pauline Haudepin, mise en scène de Mathilde Delahaye

 

Nickel de Mathilde Delahaye et Pauline Haudepin, mise en scène de  Mathilde Delahaye

f-16a-5d2850768ba3cIl était une fois une ville qui existe encore: Norilsk, capitale du nickel au-delà du cercle polaire et aux confins de la Sibérie. Travaux forcés, pollution irrespirable. Staline rêvait que Norilsk soit aussi belle que Saint-Pétersbourg… Mathilde Delahaye prend la mine à l’état de ruine quand elle perd sa fonction de production et devient alors un lieu marginal, un repli, une cachette.

Au Nickel Bar, on danse, on se tient chaud entre hommes et femmes, au-delà des distinctions de genre. Là, le nickel n’est plus le poison mais l’image de l’éclat, «nickel-chrome». « Le langage des corps : le « voguing » est une culture, plus que la désignation d’un style de danse urbaine, né d’une double exclusion, dit la metteuse en scène, celle de la communauté homosexuelle au sein de la communauté noire, à New York dans les années 80. »

Dans le noir, brillent paillettes et performances, jusqu’à ce que… cette ruine industrielle à nouveau délaissée, refleurisse une décennie plus tard comme un nouveau Tchernobyl, hantée par la végétation et par des scientifiques en combinaison isolante à la recherche du précieux champignon qui pousse seulement dans ces lieux condamnés. Cette épopée mythique sur fond très réel et angoissant, Mathilde Delahaye la raconte avant tout de façon plastique, même si la parole, souvent sous forme de cartons sur écran, a aussi sa poésie et sa force.  Ce« théâtre-paysage » jouant sur la force et la singularité des friches urbaines  comme lieu de représentation et frottement des textes. Et elle a su reconstruire sur le plateau de l’Olympia un authentique paysage avec les traces de son histoire : ruine en plusieurs plans, entre tulles avec projections de textes ou d’images, boîte de nuit clinquante avec sa « tour de contrôle » vitrée, étang noir et invasion progressive du plateau par les plantes. En 3D, elles s’entremêlent, se superposent, formant une jungle souterraine, urbaine, évoquant celles que produisent inlassablement les graffeurs. Le son est tordu pour produire l’avancée du temps : fin de l’usine qui continue à siffler dans les poumons de la population, échos et rares gouttes d’eau évoquant le vide d’un lieu souterrain, chaleur sonore de la boîte de nuit, choc d’une éclosion, étrange silence des herbes qui poussent ou d’un radeau glissant sur l’eau, à la toute fin.

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

On peut parler de théâtre total ou de symphonie  avec  différents mouvements, cercles, duos, trios… Les acteurs Daphné Biiga NWanak, Thomas Gonzalez, Julien Moreau, Romain Pageard, les performeurs Keiona Mitchell et Snake Ninja et la communauté silencieuse de bénévoles venus se former à une présence harmonieusement diluée sur le plateau, se relaient dans ce qui n’est pas une utopie à plusieurs visages: ce lieu existe, on n’aura pas envie de dire “bel et bien“, tant il est constitué de laideur et tristesse mais pourtant “bel et bien“ car il abrite des petites communautés successives de résistance et de joie. Dans ce théâtre, il n’y a pas que du: « comment c’est fait » mais un regard dur sur un monde dur, l’angoisse de la destruction de l’homme par la productivité et le profit, la résilience des communautés et aussi une curiosité, une vitalité toujours éveillées.

Voilà du théâtre qui ne ressemble à rien, puisqu’il s’invente comme une œuvre globale. Comment le peintre peut-il dire que le tableau est terminé ? Il le sait, il le sent, voilà tout.
L’équipe de Nickel a trouvé l’équilibre exact et nous laisse des images fortes, troubles, mouvantes qui nous accompagneront longtemps.

Christine Friedel

Spectacle créé à l’Olympia, Centre Dramatique National de Tours (Indre-et-Loire).

Du 20 au 22 novembre, Comédie de Reims-Centre Dramatique National (Marne).
Du 3 au 5 décembre : Espace des Arts, scène nationale de Chalon-sur-Saône (Saône et Loire).
Du 16 janvier au 1er février : Nouveau Théâtre de Montreuil-Centre Dramatique National (Seine-Saint-Denis).
Les 26 et 27 mars : Domaine d’O, Montpellier (Hérault).
Les 1er et 2 avril : Centre Dramatique National Normandie-Rouen (Seine Maritime) et du 27 avril au 7 mai : Théâtre National de Strasbourg (Bas-Rhin).


Le Musée Miniature et cinéma à Lyon

 

Le Musée Miniature et cinéma à Lyon

En 1989, Georges Lucas prêta deux pièces de Star Wars pour qu’elles soient restaurées par Dan Ohlmann, le maître du lieu. Aujourd’hui, trente-sept studios et musées confient des pièces à  ses experts pour qu’elles soient restaurées. Cela permet d’exposer environ cinq cent objets uniques selon une scénographie qui évolue avec le temps et on a pu ainsi sauvegarder de nombreux objets mythiques du cinéma. Et ses ateliers sont les seuls en Europe à restaurer des éléments en latex, par injection de botox.

oCe musée consacré aussi aux effets spéciaux a été créé par le miniaturiste Dan Ohlmann. Secondé par Laurie Chareyre, elle aussi miniaturiste et décoratrice, chargée des acquisitions et des prêts et par Alain Bielik, rédacteur en chef du magazine SFX, responsable des contenus pédagogique et iconographique. Le musée est situé idéalement dans le vieux Lyon, rue Saint-Jean à la Maison des avocats, avec plusieurs corps de logis Renaissance, un bâtiment oriental du XIV ème siècle et une galerie sur cour. Et au XVI ème  siècle, on construit trois galeries superposées, avec chacune quatre arcades toscanes sur colonnes à chapiteau plat. Vers 1900, la maison, transformée en immeuble de location, se dégrada rapidement. En 1968, sa démolition est programmée… mais la Semirely en devient propriétaire et la sauve. L’Ordre des avocats le restaure en 1979 puis tout le bâtiment est vendu en 2004 et laisse la place à l’actuel musée qui sera inauguré l’année suivante. Avec  douze salles (environ mille m2 ) selon un parcours thématique où est présentée la face cachée de quelque deux cent films : éléments de décor, objets, accessoires, maquettes, prothèses, robots, mannequins, sculptures, costumes, scénarios, story-boards…

Toutes les pièces originales proviennent des plus grands studios américains et européens. Le tout accompagné de judicieuses explications fournis par les productions qui révèlent une petite partie de leurs secrets de fabrication. Depuis cinquante ans, le cinéma a utilisé toutes sortes de techniques pour réaliser les effets spéciaux : masques, prothèses, fond bleu/vert, animatroniques, véhicules et décors miniature, « matte-painting »consistant à créer un décor ou un paysage à partir d’une simple peinture, décors grandeur nature, maquettes, costumes, effets de direct, stop-motion, animation 3D, puis effets numériques…

musee-miniature-et-cinema-lyon-france-20Au sous-sol, on découvre les imposants décors reconstitué qui ont servi à plusieurs séquences du Parfum, histoire d’un meurtre de Tom Tykwer (2006). Le lieu se prête  bien au climat angoissant du film… Tous les décors présentés ont été réalisés par Uli Hanish aux studios Bavaria de Munich et ont demandé six mois de fabrication à une équipe de douze personnes. Les documents nécessaires à la reproduction du matériel de parfumerie au XVIII ème siècle ont été fournis par le Musée du Parfum de Grasse (Alpes-Maritimes). Les 1.300 flacons, fabriqués par une usine de verre en Pologne, sont remplis d’huile colorée et bouchés à la cire.

Avant d’être tournés, beaucoup de films sont visualisés sur story-board. Avec le réalisateur, un illustrateur esquisse sur papier les grandes scènes, voire le film entier, comme une bande dessinée. Le chef-décorateur définit avec le réalisateur les décors ou éléments de décor à construire.. Souvent ensuite finalisés à l’aide d’une pré-maquette miniature. Les plans sont tracés et commence alors la construction puis les décorateurs de plateau installent tous les accessoires. Les films fantastiques impliquent toujours un gros travail pour concevoir un monstre, des extra-terrestre, le vaisseau, etc.  A partir  de centaines de dessins réalisés à la main ou sur ordinateur. Ensuite, les créatures, le vaisseau, etc. sont réalisées sous forme de sculptures miniatures, dite pré-maquette ou prototype, permettant ainsi de voir le résultat en 3D. Puis elles sont créées en taille réelle ou sur ordinateur.

les-superheros-veillent-sur-laurie-courbier-au-musee-miniature-et-cinema-photo-dr-1495311644Vient ensuite le plan de tournage des scènes, avec dates et horaires des prises de vue, lieux de tournage, accessoires spécifiques, effets spéciaux éventuels…  Avec le scénario, c’est la pièce maîtresse du tournage dans des sites préparés. Parfois, il s’agit d’un endroit réel qui a été loué. Ou le décor est spécialement construit soit en studio soit en extérieur, puis est détruit une fois le film terminé. Le décor de studio a l’avantage d’être disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec des parois démontables pour placer la caméra où on veut et une lumière facile à contrôler.

Tous les types de décor sont possibles et les techniciens parviennent à simuler n’importe quelle matière (roche, métal, etc.) Souvent, l’extérieur et l’intérieur sont figurés par deux décors. A l’écran, les personnages passeront de l’un à l’autre, comme s’il s’agissait du même endroit. Dès les débuts du cinéma, on a utilisé la magie pour produire des illusions et de nombreux mécanismes et techniques ont vu le jour… Ce qui était banal, devient alors unique ! Les effets spéciaux permettent aux créateurs de plier le réel à leurs exigences, qu’elles soient d’ordre temporel, physique, esthétique, etc. Ils peuvent ainsi modifier des lieux, créer des personnages irréels ou monstrueux… Les techniques ont beaucoup évolué mais toujours avec le même but : tromper, sidérer, amuser, bluffer…

The-Grand-Budapest-Hotel-Musee-Miniature-et-Cinema-de-LyonLes premiers effets ont été produits grâce à des appareils photo ou des miniatures, des rétroprojections ou des fonds peints. Les effets d’optique sont venus ensuite : filtres, lumière, ombre, lentilles et processus chimiques. A la fin du XIX ème siècle, Georges Méliès a développé l’art des effets spéciaux, en utilisant le trompe-l’œil, des décors miniature, etc. De nombreux artistes: Thomas Edison, Ray Harryhausen… ont imaginé des effets spéciaux toujours plus audacieux et inventifs pour passer du scénario à l’écran… La peinture sur verre, les décors virtuels, l’animation 3 D ou le maquillage: autant de techniques pour nous captiver. Les images en mouvement reposent sur une illusion d’optique et le musée nous fait découvrir les divers effets spéciaux et donnent un très bon aperçu de l’envers du décor.

Le « matte-painting » est réalisé sur une plaque de verre où est projetée une scène du film. L’artiste peint un décor qui prolonge et transforme le réel. Pour la caméra, partie réelle et partie peinte se superposent en une seule image: la production peut ainsi faire d’importantes économies. Cela permet aussi de construire à peu de frais des villes antiques ou futuristes mais cette technique est obsolète et aujourd’hui, avec un ordinateur, on peut réaliser des photomontages tridimensionnels de grande qualité.

Beaucoup d’effets visuels reposent sur la combinaison de plusieurs prises de vues en une seule image. On filme, par exemple, indépendamment, l’acteur et le décor. Cela permet d’intégrer le personnage dans un paysage imaginaire créé séparément. Pour que ces images puissent être superposées, l’acteur est filmé sur un fond bleu ou vert (les couleurs les plus éloignées de la peau). Ce fond une fois effacé par filtrage sur ordinateur, l’image du personnage reste inchangée, comme si le contour avait été découpé au millimètre près.  Et une fois détouré, elle peut être intégrée dans n’importe quelle situation.

imagesDécors et costumes sont la signature visuelle d’un film et certains sont entrés dans la légende, comme le fourreau rose de Marilyn Monroe dans Les Hommes préfèrent les blondes ou le smoking de James Bond. D’autres sont tout de suite reconnaissables comme les tenues des superhéros: Batman, Spider-man… Le chef-costumier, est responsable de tout ce que portent les acteurs et les costumes des personnages principaux sont créés sur mesure et fabriqués par des ateliers spécialisés. Ils doivent se fondre dans le style visuel et historique du film. Pour les personnages secondaires, l’équipe utilise souvent les costumes des magasins des studios ou bien les loue.

Les effets de direct englobent toutes les techniques d’effets spéciaux et sont mis en œuvre pendant le tournage. A l’inverse, les trucages sont réalisés après le tournage. On peut simuler vent, brouillard, neige et incendies, explosions ou tremblement de terre… Avec des ventilateurs géants, machines à  brouillard, pompes puissantes et un système hydraulique peut faire tanguer le salon d’un bateau. Le tout, bien entendu, étant parfaitement sécurisé…

On peut aussi coller sur le corps ou le visage d’un interprète des prothèses en latex ou silicone pour obtenir des grossissements, vieillissements, blessures, apparences monstrueuses, etc. Prothèses sculptées sur une copie du visage ou du corps de l’interprète, de manière à épouser parfaitement sa morphologie. Pour une créature fantastique, un masque télécommandé peut recouvrir la tête entière et une partie du visage peut être effacée par ordinateur pour être remplacé par un maquillage 100% numérique.

Pour les destructions à grande échelle, l’utilisation de maquettes importantes a longtemps été la seule solution pour faire exploser un avion, s’effondrer un immeuble dérailler un train, lancer un navire en pleine tempête ou faire s’envoler un vaisseau spatial..  Mais cela demande un grand savoir-faire et ces miniatures servent aussi à créer des décors ou paysages urbains trop coûteux à fabriquer en taille réelle. Mais le numérique tend aujourd’hui à les remplacer. Ces pièces uniques fabriquées à la main coûtent des dizaines de milliers d’euros et mesurent parfois plusieurs mètres de longueur. Suivant l’action, elles sont filmées devant un fond bleu puis intégrées dans un décor réel ou un décor lui aussi miniature. Pour les scènes d’explosion, les maquettes sont prédécoupées puis collées provisoirement: elles éclatent en débris de façon réaliste…

images (1)La technique ancienne de l’animation image par image, est fondée l’enregistrement de vingt-quatre images/seconde. Projetées l’une après l’autre, elles créent l’illusion du mouvement. Dans l’animation image par image, le personnage est représenté par une figure articulée d’une trentaine de centimètres. Placée dans la position souhaitée puis photographiée. L’animateur la modifie de quelques millimètres, puis il prend une nouvelle photo, etc. Pour être intégrée dans l’action, elle est le plus souvent filmée devant un écran miniature où est projetée une scène du film. Depuis l’avènement de l’animation par ordinateur, cette technique est exclusivement utilisée pour des films d’animation.

Si la morphologie d’une créature ne permet pas de faire appel à un acteur, on utilise l’animatronique (animation électronique). Avec une marionnette à la peau en mousse de latex, animée par une multitude de câbles, vérins et mécanismes internes créés sur mesure et actionnés par télécommande. Une technique idéale pour récréer des animaux… Aujourd’hui,  on est passé à l’animation 3D assistée par ordinateur.

Après une année complète de restauration, l’Alien Queen, un des monstres robotisés les plus surprenants de l’histoire du cinéma est la pièce maîtresse du musée. Une renaissance  rendue possible grâce au travail de Dan Ohlmann et de Patrick Clody, expert en mécanique. H.R. Giger est le designer de la créature fantastique Alien, emblème de la saga éponyme dont le premier volet a été réalisé par Ridley Scott en 1979. Pour le deuxième opus Aliens (1986), la Reine Alien avait été inventée et dessinée par James Cameron, en collaboration avec un maître des effets spéciaux, Stan Winston. Et cette même Reine apparaît à une autre reprise dans le quatrième volet de la saga : Alien Résurrection (1997) réalisé par Jean-Pierre Jeunet. On aperçoit furtivement sa tête lors de la scène mythique où Sigourney Weaver est dans son nid. Une nouvelle Reine Alien encore plus monumentale a été créée par le studio A.D.I. pour Alien vs. Predator (2004) de Paul W.S. Anderson. L’animatronique géant, contrôlé et programmé par ordinateur, est animé par un réseau de vérins hydrauliques, câblages et servomoteurs. Le rendu à l’image pouvait rivaliser avec celui de l’animation numérique qui est de plus en plus utilisée. Et cette animatronique star est aujourd’hui présentée ici.

Avec l’animation 3D, il est possible d’imaginer les créatures les plus extravagantes. Plus de contraintes physiques ou mécaniques: tout se passe derrière un écran… Le corps modélisé en trois D comme une sculpture, est équipé d’un squelette et d’une musculature et couvert d’une peau. Pour lui donner vie, l’animateur le place dans la position souhaitée, puis dans celle qu’il occupera un peu plus tard etc. Puis le logiciel crée tout seul le reste du mouvement.

Une autre solution: capturer de mouvements d’une scène interprétée par de vrais acteurs mais analysés en direct par un ordinateur et transposés sur le corps d’un personnage en 3D. L’acteur porte un costume couvert de capteurs et est sans cesse imité par sa doublure numérique, comme s’il lui était relié par des fils invisibles. Ainsi animé, le personnage peut être intégré dans l’action: le numérique a été la plus grande révolution du cinéma depuis l’invention de la couleur…

Le dernier étage du bâtiment regroupe plus de cent décors en miniature! Une véritable immersion dans des mondes familiers et étranges à la fois. Mission du musée : collectionner, exposer le travail des miniaturistes du monde entier. La totalité de l’œuvre de Dan Ohlmann est ici présentée aux côtés de celle d’autres artistes comme Ronan-Jim Sevellec, Julien Martinez, Françoise Andres, Yves Chouard, Michel Perez ou Charles Matton…
Différentes techniques sont aussi exposées : papier découpé, dinanderie, orfèvrerie, verrerie, origami…Pour réaliser ces miniatures, il faut des centaines de photos du lieu réel, des mesures sur place et un tracé de plans à l’échelle, des micro-sculptures d’éléments de chaque pièce, l’imitation d’une éventuelle vétusté et la mise en lumière. Un travail colossal entre six et quinze mois exigeant une précision d’horloger.

Charles Matton, Le Loft du Photographe (1988) • © Photo : Archives Charles Matton

Charles Matton, Le Loft du Photographe (1988) • © Photo : Archives Charles Matton

Charles Matton (1931-2008) était peintre, sculpteur, illustrateur, écrivain, photographe, vidéaste, scénariste et réalisateur… Son travail de miniaturiste depuis la fin des années 1980 le fait passer pour un moraliste du détail. Pour mieux faire apparaître les objets, il les miniaturise et fabrique d’hallucinantes reconstitutions et  des maquettes-sculptures de lieux qui lui sont familiers et qui le fascinent : un loft new-yorkais, les locaux abandonnés de la compagnie Remington, un entrepôt, une salle de bains, l’atelier de Francis Bacon  ou d’Alberto Giacometti… Attiré par des lieux en voie d’installation ou désaffectés, figés dans un troublant provisoire entre un avant et un après énigmatiques, il a conçu des miniatures, réservoirs de fictions potentielles et qui deviennent de merveilleux décors.

« Au départ, dit Charles Motton, j’ai construit ces lieux dans le but de les photographier. Puis, à partir des tirages, pour produire des images peintes. Mais, après les reconstitutions des ateliers de Bacon et de Giacometti, ces maquettes sont devenues des fins en soi. C’est formidable, une maquette: on peut modifier à tout moment les objets et la lumière. A la différence d’un tableau, aucune décision picturale ici n’est irréversible. Grâce à toutes ces techniques, je peux décliner un sujet à volonté. J’ai fait il y a quelque temps des essais vidéo d’incrustation de personnages réels à l’intérieur de mes maquettes. Résultat incroyable. » « J’aime chez Charles Matton cette familiarité obsessionnelle qu’il entretient avec les objets, le sentiment de leur évidence qui est plus qu’un sentiment esthétique et qui tient de l’exorcisme et de la magie. Faire surgir l’objet, voilà qui est plus important que de le faire signifier. » écrivait Jean Baudrillard en 1987.

Ebéniste puis sculpteur, architecte d’intérieur et décorateur de théâtre, Dan Ohlmann est depuis vingt-cinq ans, un miniaturiste passionné. Un long parcours exigeant d’artisan lui a apporté de solides compétences techniques. Il pratique un étrange métier: reporter miniaturiste. De son passé d’ébéniste, il a gardé une remarquable rigueur et un besoin d’authenticité et il respecte les échelles, les styles: académique ou populaire, les assemblages traditionnels et a la parfaite maîtrise de tous les matériaux. Sculpteur, il modèle et taille fidèlement : volutes, feuilles d’acanthe, rosaces, frises… Architecte, il maîtrise les  complexes et indispensables plans de ses miniatures, fait des centaines de cotes,  croquis et  photos des lieux à reproduire. Pour ces futurs espaces, il fait les mêmes dessins et calculs qu’il employait autrefois pour les réhabilitations et aménagements de sites réels. Décorateur et passionné de mise en scène, il réalise avec beaucoup de sensibilité ces étonnants mirages visuels qu’il nomme «réels».

téléchargéLe travail de Dan Ohlmann est l’apothéose de la collection de miniatures. Sur le modèle du maître en la matière Charles Matton,  il construit des intérieurs au un/douzième et on peut se projeter dans cet espace et fabriquer sa propre fiction: «Je ne fais jamais de personnages car je veux que l’individu entre dans le lieu pour s’y sentir vivant. En regardant une maquette, je veux qu’on puisse se faire un film, se demander : qu’a-t-il pu se passer là-dedans ? Je mets beaucoup de détails et cela donne vie à la maquette.» Ce souci du détail réaliste font du travail d’Ohlmann de formidables boîtes à illusion à l’étrange poésie et au centre d’un questionnement esthétique… Aux frontières du diorama, du cinéma et de la maquette. «En France, on lie la miniature à la maison de poupée, à l’enfance, on le confond avec un passe-temps domestique. Mais au Japon, par exemple, c’est un art très respecté : les gens faisaient la queue pour voir mes maquettes. »

En quelque deux heures, nous sommes plongés dans l’univers fantastique du cinéma, selon un parcours thématique pertinent. Ici, le cinéma commercial via les blockbusters américains est surtout représenté mais nous ne boudons pas notre plaisir  en découvrant les coulisses et en admirant des pièces mythiques : la canne de Charlie Chaplin, les maquettes de Beetlejuice, le masque de Freddy Kruger, la navette de 2001, Odyssée de l’espace et les animatroniques d’Alien.Avec 250.000 visiteurs par an, ce musée unique mérite amplement sa réputation. Une belle découverte…

Sébastien Bazou

Musée Miniature et Cinéma, Maison des Avocats, 60, rue Saint Jean (derrière le Palais de justice), Lyon ( Rhône).


Liberté à Brême de Rainer Werner Fassbinder, mise en scène de Cédric Gourmelon

Liberté à Brême de Rainer Werner Fassbinder, traduction de Philippe Ivernel, mise en scène de Cédric Gourmelon

Crédit Photo : Gendal Leflem

Crédit Photo : Gendal Leflem

 Un portrait d’une femme du XIX ème siècle, soumise à la seule loi des hommes. Cette pièce prophétique est annonciatrice de la situation actuelle: elle  soulève encore et toujours le problème de la condition féminine aujourd’hui. Le dramaturge allemand  nous conte l’aventure d’une femme tyrannisée et humiliée par son mari et par la société qui deviendra une tueuse en série. Son premier époux (magistral Guillaume Cantillon) hurle, odieux au possible et fait de Geesche, une femme servile. Il crie: «Schnaps! Café!» Et elle sert avec obéissance ce tyran domestique.

D’abord tête baissée, la droite et rigide Geesche (Valérie Dréville) semble accepter cette oppression et ne manifeste aucune révolte mais ose exprimer, en ces temps de morale exacerbée d’une société inégalitaire et patriarcale, le désir qu’elle a pour son mari: «Je veux coucher avec toi.» Une audace telle qu’il la frappera avec sa veste, réduisant à néant sa velléité d’émancipation et son aspiration à la liberté et à la  conscience de soi. Les gestes humiliants et hyperboliques du mâle provoquent malaise et indignation. Mais il meurt et un autre homme le remplace : celui qu’elle a toujours aimé en son for intérieur et qui l’aime et la seconde dans les affaires. Gérard Watkins apporte ici un souffle d’humanité, voire de délicatesse, dans cette atmosphère tendue et ce confinement.

Mais il se révèlera être un traître et il pense s’éloigner un jour pour trouver une compagne plus simple ou plus passive, en tout cas moins exigeante que cette Geesche, trop «intelligente» et/ou trop libre et dont les compagnons se succèdent régulièrement… et disparaissent chacun à leur tour! Une malédiction dont les clés sont  tenues par cette Barbe-Bleue féminine que l’on ne soupçonne de rien… La morale parentale est une puissance oppressante à laquelle on ne résiste pas si facilement, morale sous-tendue par les protestantismes calviniste comme luthérien du XIX ème siècle des milieux bourgeois aisés de Brême. Son père, sa mère, son frère et ses proches jugent Geesche inapte à vivre seule, et incapable de diriger ses affaires, le négoce étant selon eux un métier d’homme… Une femme ne doit donc pas travailler mais rester au foyer auprès de ses enfants.  Cette entrepreneuse en a eu quatre de son premier mariage dont deux filles qui disparaîtront étrangement, elles aussi, échappant ainsi à leur destin féminin.

Christian Drillaud est un Père austère au possible comme Nathalie Kousnetzoff (La Mère, puis L’Amie). Le Frère (Gaël Baron) voulait bien jouer les protecteurs mais sera bientôt mis à bas aussi. Tous sont appelés à connaître une même fin fatale: Geesche aura ainsi plus d’autonomie. Valérie Dréville, une «anti-héroïne» car elle a une faculté à distribuer mécaniquement la mort, est une marionnette de danse macabre, accompagnée du Malin. Secrète et silencieuse, elle porte la révolte, longuement mûrie de celle qui s’oppose à un environnement social hostile. Pour Yann Lardeau dans son Rainer Maria Fassbinder, la protagoniste est résolue et ne craint pas de se mettre hors-la-loi et tuer pour garder son indépendance.  Elle est contre les conventions et préjugés de son époque et elle verra ainsi, en supprimant les obstacles, croître sa fortune.

Les empoisonnements immédiats -ou plus lents à l’arsenic- ont donné à cette femme manipulée puis manipulatrice le goût de la liberté. Radicale, elle ne renonce à aucune des jouissances de la vie et refuse tout sacrifice, prête à paraître devant Dieu et même à la vie… La fresque de Mathieu Lorry-Dupuy sur le mur de lointain avec  dessins enfantins est significative. En son centre, trône un Christ en croix, avec autour les figures du Bien et du Mal, la Vierge à l’Enfant… Geesche s’agenouille devant le Christ à maintes reprises et les lumières de Marie-Christine Soma accentuent un détail ou un autre, selon les aléas du récit. La comédienne résiste aux violences que le rôle lui impose, les assimile physiquement pour mieux en retourner l’agressivité contre les autres, voire contre elle-même. Loin d’un portrait féminin romantique convenu…

 Un spectacle sans compromis qui montre une liberté féminine à défendre…

Véronique Hotte

Le spectacle s’est joué au Théâtre National de Bretagne/Festival Mettre en Scène, Rennes, du 6 au 9 novembre.

Le Quartz-Scène Nationale de Brest, les 20 et 21 novembre.
Théâtre de Lorient-Centre Dramatique National, les 5 et 6 décembre.
Comédie de Béthune, Centre Dramatique National, du 28 au 31 janvier.
EMC, Saint-Michel-sur-Orge (Essonne), le 28 février.
Théâtre National de Strasbourg, du 3 au 11 mars. T2G-Centre Dramatique de Gennevilliers (Seine-Saint-Denis), du 20 au 30 mars.
Théâtre du Gymnase, Marseille, du 2 au 4 avril.

 


Tailleur pour dames de Georges Feydeau, traduction et mise en scène de Yannis Bezos

Tailleur pour dames de Georges Feydeau, traduction et mise en scène de Yannis Bezos

794B969D-FE3F-4336-8F74-994F4DE340F0Dans cette farce de 1886, le docteur Moulineaux a une liaison avec une de ses clientes, Suzanne Aubin, à qui il a donné rendez-vous…. Il a fait croire à sa femme, Yvonne, qu’il a passé la soirée au chevet d’un moribond, M. Bassinet qui va se présenter en parfaite santé chez les Moulineaux ! Ce monsieur Bassineet loue des appartements rue de Milan et trouve en la belle-mère de son médecin, une première locataire. Mais Moulineaux est aussi intéressé par un entresol, un ancien magasin de couturière et le réserve pour voir en secret son amante.

 A l’acte II, comme le plus souvent chez Georges Feydeau, tous les personnages vont se croiser. Aubin est à la recherche de sa femme Suzanne qui lui a fait croire qu’elle était chez son tailleur. Une ancienne maîtresse de Moulineaux, Rosa Pichenette, entre dans la boutique, armée de son chien. Cette prostituée raconte au docteur qu’elle a épousé un imbécile de mari et qu’elle l’a abandonné après deux jours de mariage. Suzanne prend Rosa pour une autre amante de Moulineaux qui, pour se disculper, se fait passer pour l’épouse d’Aubin. Avec Yvonne Moulineaux, à la recherche de sa mère censée habiter l’entresol et Bassinet, l’époux éconduit de Rosa, le quiproquo sera vite complet…
Yannis Bezos a construit sa mise en scène construit autour de la musique originale et des chansons de Foivos Delivorias, ce qui renforce le burlesque. Il a ajouté à la pièce originale  un commentaire en vers d’un rare comique où est commentée l’action. Ce qui rend le spectacle encore plus vivant et plus gai. Décor et costumes simples et efficaces. Le jeu des comédiens suit les règles qu’a mises en place Georges Feydeau pour cette farce. Résultat: un spectacle bien rythmé, drôle et de bonne qualité qui enchante le public athénien !

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Théâtre Proskinio, 8 rue Kapnokoptiriou, Athènes. T. : 0030 210 82 56 838


Articles plus anciens

Les guêpes de l’été nous piquent encore en novembre d’Ivan Viripaev et L’Affaire de la rue de Lourcine d’Eugène Labiche, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia

Le Cabaret des Locales par le Pudding Théâtre

Molly S. d’après Molly Sweeny de Brian Friel, mise en scène de Julie Brochen

Funny Girl, mise en scène et chorégraphie de Stephen Mear

Le Livre des ciels de Leslie Kaplan, mise en scène de Philippe Penguy

21 rue des Sources, texte et mise en scène de Philippe Minyana

Nickel de Mathilde Delahaye et Pauline Haudepin, mise en scène de Mathilde Delahaye

Le Musée Miniature et cinéma à Lyon

Liberté à Brême de Rainer Werner Fassbinder, mise en scène de Cédric Gourmelon

Tailleur pour dames de Georges Feydeau, traduction et mise en scène de Yannis Bezos

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...