Night in White Satie-L’Adami fête Satie

 

¢Giovanni Cittadini Cesi

¢Giovanni Cittadini Cesi

Night in White Satie-L’Adami fête Satie, textes et musiques d’Erik Satie, conception, textes additionnels et mise en scène de Pierre Notte

 Après une tournée en Angleterre, Maurice Ravel donne, le 16 janvier 1911, un récital à la Société musicale indépendante, en compagnie de son ami Vines. Erik Satie est à l’honneur  de cette soirée  consacrée à ses œuvres comme Les Gymnopédies, Les Gnossiennes. Mais on va y découvrir aussi ses mystérieux Morceaux en forme de poire, dont le titre fantasque ouvre sur un univers étrange et envoûtant.

 Maurice Ravel et Vines interprètent ce morceau à quatre mains, sans même savoir si le principal intéressé, Erik Satie, se trouve dans la salle. Les relations entre les deux avaient été en effet, disons plutôt fluctuantes, mais Maurice Ravel a favorisé la diffusion de la musique du second qui a, via l’invention subversive de ses Gymnopédies, inspiré son célèbre Boléro…

Le marginal d’Arcueil dans sa solitude, avec ses collections de parapluies et de pipes, est un compositeur atypique dont la personnalité intrigue. Les Gymnopédies, pièces éthérées, que l’on associe parfois à l’Ambient Music for Airports (1978) de Brian Eno, qui s’est inspiré des compositeurs minimalistes américains  pour écrire une musique fondée sur un concept de nappes mélodieuses, ou de voix sur un fond sonore calme. Les Gymnopédies ne relèvent pas de la musique dite d’ameublement, a dit Erik Satie, mais seront, du moins, repérées comme telles, quand les interprètera John Cage, à la fin du XXème siècle,.

Petites histoires de la musique, avec rivalités, ralliements ou rejets: Erik Satie se montrera perfide quand Maurice Ravel ne voudra pas recevoir la Légion d’honneur: «Il la refuse mais toute sa musique l’accepte. « Vladimir Jankélévitch dit de cette froideur qu’elle ne refuse qu’un romantisme latent.

On connaît par ailleurs les affinités naturelles d’Erik Satie avec Dada et Francis Picabia;  son sens du gag s’associe à l’art du collage des surréalistes : superposition de matériaux, formes, couleurs, et sujets incompatibles, jusqu’à suggérer une quotidienneté absurde mais au moins aussi juste que celle à laquelle nous sommes habitués… Comme dans un rêve, écrivait Hélène Politis  en 1978 dans Ecrit pour Vladimir Jankélévitch.

 Précédant le mouvement Dada de plusieurs années, le compositeur illustre la mise en cause du langage, dans un désir vain de communication, avec une langue cocasse faite de ruptures de ton, coq-à-l’âne et confusions. Le compositeur et philosophe d’Arcueil considère les échanges verbaux sur un mode comique, nous incite à ne pas nous prendre trop au sérieux, et surtout à «ne pas prendre un air désagréable.»

 Pierre Notte a réalisé un spectacle malicieux et très  frais, avec des musiques d’Erik Satie, des paroles et chansons de Jean Cocteau, Francis Picabia, Claude Debussy, Igor Stravinsky, Vladimir Jankélévitch et Léon-Paul Fargue… Le metteur en scène s’est inspiré de la biographie d’Erik Satie de Romaric Gergorin   pour évoquer  les cabarets et le Tout-Paris des années 1920, le dadaïsme et  les personnages en vogue de son avant-garde artistique.

 L’humour grinçant et la mélancolie vacharde  du compositeur respirent ici naturellement, dans une boîte noire avec juste un piano à jardin dont  la souriante Donia Berriri joue à merveille, un paravent sombre au fond, un coin cuisine où l’on mange des mets, plats, viandes, fruits et légumes uniquement blancs… Mais cette boîte scénique obscure fait briller les couleurs illuminées du cabaret, des amusements nocturnes et des facéties de la vie qui tourbillonne.

Anita Robillard et Nelson-Rafael Madell échangent un verbe cocasse avec humour et interprètent des chansons drôles, avec parfois des sautillements chorégraphiés. La belle artiste qu’est la chanteuse Nicole Croisllle accompagne avec joie les acteurs. Kevin Mischel, lui, danse la mesure existentielle d’Erik Satie, avec un corps vu de dos d’abord, se pliant et se contorsionnant, jouant les moments douloureux et les questionnements intimes, se repliant et s’éloignant, gisant  immobile, avant de se relever et de se mouvoir avec grâce.

Pour les cent-cinquante ans de la naissance d’Erik Satie mort en 1925, l’Adami-Société des artistes interprètes, a eu l’heureuse idée de demander à Pierre Notte et au Théâtre du Rond-Point, un spectacle qui révèlerait les multiples facettes de l’interprète et compositeur. Mission accomplie, dans un superbe esprit festif…

 Véronique Hotte

Spectacle vu en avant première au Théâtre du Rond-Point, avenue Franklin Roosevelt Paris VIIIème en avant-première, le 12 juin.

Théâtre du Balcon, rue Guillaume Puy, 38 Rue Guillaume Puy, 84000 Avignon. T : 04 90 85 00 80, du 7 au 30 juillet à 22h15, relâche les 11, 18 et 25 juillet.

 

 

 

 

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Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis

 

¢Marc Domage

¢Marc Domage

Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis

 Héritières du concours de danse de Bagnolet, ces Rencontres, dirigées depuis 2002 par Anita Mathieu, sont nomades et se déroulent en 2017 dans douze théâtres partenaires, couvrant ainsi un vaste territoire et un large public. Les Rencontres poursuivent leur croissance cette année avec vingt-neuf chorégraphes, dont des artistes confirmés, et d’autres peu connus du public. La soirée de clôture, au Nouveau Théâtre de Montreuil, nous a donné un aperçu de la diversité des invités.

Combat de carnaval et Carême, d’après Peter Brueghel l’Ancien, chorégraphie d’Olivia Grandville

Après avoir dansé pour Maguy Marin, Bob Wilson et rejoint la compagnie Dominique Bagouet, Olivia Granville crée maintenant ses spectacles dont Le Cabaret discrépant il y a quelques années, que nous avions beaucoup apprécié et qui continue sa tournée (voir Le Théâtre du blog).

Dans Combat de Carnaval et Carême* de Pieter Brueghel l’Ancien, peint en 1559, se font face les cortèges de Carnaval avec ses excès, et celui de Carême, avec son abstinence. Ces rivaux s’affrontent sur une place de marché très animée. Une voix off décrit le tableau, et les danseurs adoptent les postures et mimiques des personnages annoncés dans le beau texte de la chorégraphe, d’après celui de Claude Gaignebet *:  Carnaval et Carême sont, pour le premier sur un gros tonneau et pour le second, sur une chaise étroite montée sur un plateau en bois à quatre roues.

Ces cortèges respectifs, avec des personnages aux masques inquiétants, gueules enfarinées, colliers d’œufs ou avec un chapeau pointu pour Carnaval. Dispersés tout autour,  aveugles et estropiés, mendiants, danseurs, musiciens, joueurs de cartes ou aux dés… Olivia Granville sait traduire ce foisonnement de corps et de visages, avec dix danseurs, tous formidables, qui  vont, une heure durant, figurer tour à tour les quelque cent soixante personnages du tableau. Les interprètes réagissent aux consignes qu’on leur donne à voix haute, puis grâce à un casque audio, vont obéir aux ordres murmurés à l’oreille.

Olivia Grandville, après avoir dansé pour Maguy Marin, Bob Wilson et rejoint la compagnie Dominique Bagouet de 1989 à 1992, crée maintenant ses propres spectacles dont Le Cabaret discrépant en 2011 que nous avions beaucoup apprécié et qui continue sa tournée ( Voir Le Théâtre du blog). Elle poursuit ici une démarche déjà éprouvée dans Foules, son précédent spectacle, réalisé avec cent amateurs… «Il s’agit, dit-elle, de l’exploration d’une écriture, qui offre à voir une partition créée à l’oreille. Une pièce portée par la question du rythme, et un dispositif scénique pensé comme une installation. Faire avec ce qui advient, c’est à dire, au fond, tout ce qui est la réalité d’un spectacle définitivement vivant, irréductible à quelques pré-texte, ou sous texte que ce soit. Et au bout de la chaîne, un spectacle plus vivant que vivant (…).  Encore une fois, tenter la danse : «le perpétuel engendrement de la forme par les mouvements des corps », et, foisonnante ou minimale, la laisser parler. »

Une formidable énergie anime le plateau, dans un désordre organisé qui jamais ne tourne à vide. Les danseurs, aux physiques contrastés, incarnent à merveille les personnages populaires de cette fête villageoise. Avec des mimiques et une gestuelle toujours renouvelées, avec leur corpulence ou leur maigreur, ils dessinent un tableau sans cesse recomposé, au rythme soutenu de la danse. Narratif, expressionniste réaliste ou abstrait… Olivia Grandville a offert à ces Rencontres chorégraphiques un magnifique bouquet final !

It’s Time chorégraphie d’Albert Quesada, Federica Porello, Zoltán Vakulya, composition musicale d’Octavi Rumbau

It’s time est né, selon la note d’intention, « d’un intérêt partagé par le danseur et chorégraphe Albert Quesada et la compositrice Octavi Rumbau pour la manière dont les spectateurs perçoivent le temps, quand ils regardent une pièce ».

Trois danseurs vont, une heure durant, se confronter aux musiciens regroupés au centre du plateau sous un dais de tulle noir. Un violon, un violoncelle, un alto et un vibraphone emplissent l’espace de sonorités étouffées et.. pas toujours harmonieuses. Octavi Rumbau contracte puis étire le temps de manière cyclique, et Albert Quesada, Federica Porello, Zoltán Vakulya s’amusent à traduire cette musique, en décomposant les mouvements à l’extrême et en alternant rythmes lents et rapides.

Cette création, soporifique voudrait jouer sur la perception du temps mais distille un remarquable ennui et prive de danse ses interprètes… comme le public.

Mireille Davidovici

Spectacles vus le 16 juin au Nouveau Théâtre de Montreuil, 10 place Jean Jaurès, 93100 Montreuil. T. : 01 48 70 48 90.

* Le Combat de Carnaval et de Carême de Claude Gaignebet, Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1972,  vol. 27, no 2,‎ 1972, p. 313-345 (lire en ligne)

* Le tableau se trouve au Kunsthistorisches Museum de Vienne (Autriche).

 


Les oiseaux meurent facilement dans cette chambre

 

Les oiseaux meurent facilement dans cette chambre, d’après L’Arbre des Tropiques de Yukio Mishima par le collectif Le Grand Cerf bleu

image-362 Une jeune fille confinée dans sa chambre, et très malade, a conscience comme son frère, avec lequel elle vit une relation  incestueuse, que sa mort est imminente. Erotisme et mort, jeunesse et beauté, la tragédie de forces archaïques insondables va commencer. Lui, reste sous l’influence d’une mère désinvolte et égoïste qui semble vouloir se débarrasser du père autoritaire. Du coup, cette jeune fille va pousser son frère à en finir avec cette mère possiblement meurtrière.

 Milieu étroit, étouffant, la famille est ici vécue comme sensible et perverse; objet à la fois de culte et de haine, elle provoque des passions dévastatrices : « Famille, tu es le foyer de tous les vices de la société ; tu es la maison de retraite des femmes qui aiment leurs aises, le bagne du père de famille et l’enfer des enfants. »  écrivait déjà August Strindberg dans Le Fils de la servante… 

 La société des hommes a instauré un ordre où les relations sexuelles ne sont pas les mêmes que chez les dieux. Dans Œdipe, l’inceste est une faute très grave, puisqu’il nie l’existence même des générations, casse l’ordre de la Cité et provoque donc le chaos : les Grecs, comme Euripide, dans Andromaque, y voyaient la marque du désordre dans les civilisations non-grecques : «Toute la race des Barbares est ainsi faite/ Le père y couche avec la fille, le fils avec la mère / la sœur avec le frère. Les plus proches aussi s’entretuent / sans que nulle loi l’interdise.

L’inceste comme le désir incestueux caché, contraint ou consenti, sont représentés dans la littérature antique, classique et moderne, comme une passion consumant ses victimes et les conduisant au retrait, couvent ou exil, voire à la mort.

 Jean-Baptiste Tur se saisit de l’œuvre singulière de Yukio Mishima, pour en déplier les pans archaïques et tragiques. C’est une étape de travail: ses comédiens obéissent à l’exigence  gestuelle de l’esthétique du butô, cette danse, née au Japon dans les années 1960, qui exprime les souffrances de la société, entre bouddhisme et croyances shintôistes.

Un jeu qui tient d’une performance fascinante, entre paroles, silence et obscurité, avec une expression lente et aérienne de la détresse recelée physiquement et moralement chez ces victimes d’une passion interdite par la société…

Heidi-Eva Clavier (la jeune fille malade) joue aussi la mère, entourée de Guillaume Laloux, Gabriel Tur, Thomas Delperié qui ont une belle présence. Ils incarnent avec tact leur personnage, mais dansent et jouent aussi de la musique. L’art tragique d’aimer, en outrepassant les interdits, trouve ici une  indéniable vérité.

 Véronique Hotte

 Le spectacle a été joué à La Loge, 74 rue de Charonne Paris XI ème,  du 13 au 16 juin.

 

 


Je m’appelle, d’après un texte d’Enzo Cormann, de Garniouze

photo François Serveau

photo François Serveau

 

Je m’appelle, d’après un texte d’Enzo Cormann, de Garniouze  

On avait vu il y a deux ans, Garniouze, alias Christophe Lafargue de son vrai nom, dire de façon remarquable à Montpellier, dans la vieille ville, et à Capdenac (Aveyron) Les Soliloques du pauvre de Jehan Rictus, attelé à un lourd chariot. une création musicale de François Boutibou l’accompagnait tout au long du spectacle. Après avoir fait ses premières armes au cirque Archaos, à Okupa Mobil, il a travaillé avec le Phun, une compagnie de Haute-Garonne de théâtre de rue, bien connue pour la mise en place de potagers urbains. Garniouze promène ainsi une série de personnages pathétiques depuis une vingtaine d’années…

Sur une grande « sucette » de publicité sont projetés des images, et il décline devant les identités d’ouvriers morts très jeunes, au terme d’un vie de luttes douloureuses:  une lancinante cohorte de victimes d’un siècle de guerre économique mondiale. «Quels abîmes de silence, les tonitruantes parades de cette fin de XXème siècle, travestissement kitch de l’Histoire, s’acharnent-elles à emmurer ? »

Garniouze est ainsi successivement: Émilien Casselage, Ramon Rodriguez, Lucien Bonnefard, Karim Belkacem, Franck Lynch, tous nés au XXe siècle à Rodez, Tolède, Béziers, Fos-sur-Mer, Belfast…  Des typographes, mineurs, caristes, saisonniers agricoles, ouvriers dans l’industrie.  Un autre dépressif depuis la mort de sa femme, avec des tentatives de suicide en 1970. Un troisième agite un trousseau de clefs avec ses 3.000 francs de retraite mensuelle. Jean Munoz  lui est né à Valencia en 1952 :« Suis passé devant le juge avec mon bras cassé en bandoulière.! Ça fait trente ans que je galope en rue, mais me voici damné ! »

L’acteur pose un chien en plastique qui se trémousse, et soulève une petite tour Eiffel. «Cinquante-six ans, je suis en vie, c’est tout ce que je peux dire». Il soulève le chien, agite un trousseau de clefs : «Chaque jour, je pense à ces containers dans les cargos. Ils m’ont piqué des milliers d’heures, et les ont balancées dans le ciel et la mer (…) Ils m’ont interrogé trois jours et trois nuits en se relayant toutes les deux heures (…) Les Irlandais, ils ont ouvert les portes de l’hélicoptère et m’ont assis au bord du vide. J’ai passé ma main sur ma tête et tous mes cheveux sont tombés devant moi ! La liberté est un rêve. »

Sur une place ensoleillée parisienne, ce solo pathétique et douloureux  écrit par Enzo Cormann il a plus de vingt ans, reste malheureusement bien actuel!

Edith Rappoport  

Spectacle vu place Edmond Michelet à Paris, IV ème, juste  à côté du centre Georges Pompidou.


Livres et revues

 

Livres et revues

Laurence Louppe, une pensée vivante, cours au Cefedem Sud, en deux volumes, d’Anne-Tina Izquierdo

 Danseuse et professeur de danse, Anne-Tina Izquierdo a suivi la formation en culture chorégraphique de Laurence Louppe au Cefedem Sud d’Aubagne. Soit huit cours qu’elle a enregistrés  entre 2000 et 2003…
Les chorégraphes, enseignants et critiques connaissent bien ces deux livres fondamentaux que sont Poétique de la danse (1997) et Poétique de la danse suite (2007) qui ont été traduits en anglais et en allemand. Ces cours/ateliers de réflexion  donnés par Laurence Louppe en sont un peu comme le complément, et ont été transcrits ici mot à mot par Anne-Tiza Izquierdo. “La parole, dit-elle, est telle qu’entendue, c’est donc une écriture du parlé, une transcription littérale. Les seules modifications apportées sont celles nécessaires à la compréhension du sens. Il s’agit pour moi de transmettre littéralement la pensée de Laurence.”
 On comprend qu’elle ait pu être d’abord séduite par cette voix inimitable à la fois enfantine (il nous souvient que des gens nous disaient avoir eu ma petite fille au téléphone!) et bien sûr, par une pensée des plus brillantes mais pas toujours facile à cerner, même pour ses proches.

Laurence décédée il y a cinq ans d’une grave déficience neuronale, avait une vaste culture, à la fois, archéologique, littéraire-après avoir obtenu une agrégation de lettres modernes, elle avait commencé une thèse sur Colette-théâtrale, artistique, musicale, et elle enseigna aussi quelques mois dans une école d’art. Mais très déçue par le faible niveau de l’enseignement, et par les déplorables conditions financières, elle en démissionna très vite… et devint critique de danse, notamment à Libération et en même temps conférencière.

Elle n’était pas venue tout de suite à la danse contemporaine. Autrefois, dans les années 68, je l’avais emmenée voir  Messe pour le temps présent de Maurice Béjart (la révolution à l’époque par rapport au ballet classique!) puis les spectacles de Merce Cunningham qui n’était pas encore et de loin, l’icône qu’il est ensuite devenu. Mais elle n’avait pas encore envie d’écrire sur la danse et avait d’abord été chargée de la rubrique littéraire aux Chroniques de l’art vivant, dirigées par François Chevallier puis par Jean Clair.
Puis elle s’était dirigée (dans Art press notamment) vers la théorie, l’histoire et la critique de la danse en particulier, moderne, contemporaine, et baroque, et l’histoire du féminisme, sur laquelle elle avait déjà travaillé,  notamment quand elle avait enseigné à l’université de Lille.  

Passionnée par la danse indienne traditionnelle, elle suivit longtemps des cours de bharata natyam… Mais elle aimait aussi danser la bourrée dans un hameau du Cantal, tout proche de sa dernière demeure, la bourrée qui, rappelait-elle souvent, était à l’origine de la danse classique.
C’est toute cette cette culture étendue et cette pensée sur la pratique et la théorie artistiques que l’on retrouve dans les cours dispensés à Aubagne.

Dans le premier tome,  il y a, entre autres un bon chapitre sur l’esthétique de la réception et sur l’image et l’idée de cadrage, un compte-rendu d’un livre de Walter Benjamin qu’elle admirait beaucoup.
Il y a aussi une réflexion sur les photo des spectacles de danse et des  performances-qu’elle avait pratiquée une fois-qui donne, disait-elle, une visibilité à un évènement restant de l’ordre du confidentiel, voire de l’intime. Enfin Laurence essaye de préciser les choses quant aux traces indispensables de la chorégraphie  par l’écrit , la notation et l’iconographie. Un pont entre passé parfois ancien et présent, ce qui la passionnait… Mais elle met ainsi en garde ses élèves sur le danger d’une utilisation excessive de l’image dans la société contemporaine, rappelant l’avertissement de Merce Cunningham: “l’image qui va se séparer de votre corps”.

 Avec, tout au long de ce cours, un tricotage permanent entre l’expression du corps et les arts visuels dont elle a toujours été proche depuis son enfance :elle  connut de près, des peintres très proches de sa famille comme Pierre Tal Coat, Marguerite Louppe et son mari Maurice Brianchon, etc. (entre huit et treize ans, elle  réalisa beaucoup de petites  gouaches et aquarelles) et pratiqua, très jeune, la danse classique).

Dans ce livre, un des aspects les plus émouvants, pour ceux qui l’on connue, est la relation que l’on sent très bien ici, avec son auditoire, quand elle répond aux questions précises, notamment d’Anne-Tina Izquierdo, Marc Lawton, Elisabeth Schwartz…
Le second tome  est dans le même ligne, avec un cours sur l’émergence du concept de baroque et la fameuse sculpture du Bernin, L’Extase de Sainte Thérèse. Mais avec aussi une réflexion sur des tableaux où le thème central est le corps, comme La Mort de Bara de David ou Endymion de Girodet. Suivie bien entendu, de nombreuses connexions avec le travail de chorégraphes contemporains.
  Il y a aussi dans ce même tome, un autre cours assez pointu sur l’influence de la fameuse Judson Church à New York avec de nombreuses analyses, et des références à Yvonne Rainer, Marcel Duchamp, Allan  Kaprow, Alwin Nikolaïs, Merce Cunningham. Et il y a un bon historique du happening et une analyse quant à son influence sur les chorégraphies de Trisha Brown, décédée l’an dernier, qui était son amie.

 Il y a enfin en conclusion un témoignage de chacun des stagiaires sur la pratique de l’improvisation. Et une très intéressante bibliographie un apport capital pour ses stagiaires .
 C’est un livre pédagogique au meilleurs sens du terme, très vivant, et qu’Anne-Tina Izquierdo a eu raison d’écrire, et on doit l’en remercier. Parfois brut de décoffrage (il y a des fautes d’orthographe et des coquilles en rafales!), il aurait mérité une relecture. Mais on peut le recommander à tous ceux que concerne la danse contemporaine car il prolonge une pensée et  une expérience  artistique et théorique de premier ordre sur plus de vingt ans…

Philippe du Vignal

Editions L’Harmattan, volume I: 16, 50 € et volume 2: 15,50 €.

 

Béni soit l’exil, Propos d’un éditeur engagé, de Vladimir Dimitrijević, entretiens avec Gérard Conio

Qui était ce grand éditeur que l’on connait mal? Né en Serbie d’un père, prisonnier politique sous le régime communiste, qui lui avait conseillé de s’exiler il arriva en Suisse en 1954, devint ouvrier dans une usine horlogère puis employé  chez un libraire de Neufchâtel puis à Lausanne, où il fonda en 66, sa maison d’édition L’Age d’homme. Il réédita Le Journal intime d’Amie puis, à partir de 1973 dirigea une collection, Slavica reprints où il publia de nombreux écrivains slaves, comme Vassili Grossman, Alexandre Zinoviev, etc. Mais aussi des auteurs encore peu connus à l’époque comme le français Pierre Gripari  ou l’italien Eugenio Corti.
Il ouvrit ensuite une librairie L’Âge d’Homme à Lausanne et une autre à Paris, à l’angle de la Place Saint-Sulpice. Ecrivain il est l’auteur de La Stratégie de l’aveuglement, (1992), La Vie est un ballon rond (La Table ronde, 1998), un hymne au football, et en 1986, un livre d’entretiens, Personne déplacée.

Il condamna les raids de l’OTAN sur la Serbie et on lui reprocha une attitude ambiguë face au nationalisme de son pays d’origine. Ce qu’il supporta mal. Vladimir Dimitrijević, il y a juste six ans, le 27 juin, mourut dans un accident de la route près de Clamecy  (Yonne) : il conduisait de Lausanne à Paris, sa camionnette chargée de livres… Quel fin symbolique pour un éditeur !

Ce livre très riche résulte d’enregistrements d’entretiens qu’il eut avec notre collaborateur et ami Gérard Conio qui le connut la première fois, quand il lui demanda de traduire le dramaturge et auteur polonais Witkiewicz. Vladimir Dimitrijević devint son ami et fit ensuite paraître de nombreux textes de Gérard Conio sur Maïkowski, et sur le constructivisme russe, etc.. «  Nous partagions, dit Gérard Conio, les mêmes indignations, le même refus des étiquettes et des stigmatisations qui, aujourd’hui, ont remplacé l’usage normal de la pensée. »

C’était un homme d’une foi inébranlable dans la littérature et l’édition, jusqu’à mener une vie d’ascèse pour économiser et donc publier davantage. «Il avait mis en pratique, dit Gérard Conio, la parole de son père qui lui avait commandé de ne pas se rouiller. »
De ces formidables entretiens, on aurait envie de tout citer. Vladimir Dimitrijević avait une imposante culture, que ce soit en littérature comme en théâtre, et en même temps une pensée des plus aiguisée sur les systèmes politiques. Il pense entre autres que l’erreur des communistes est d’avoir abandonné l’idée des avant-gardes qu’ils avaient si bien portée au début de la révolution d’Octobre ». Mais il a aussi une étonnante clairvoyance sur l’art et les politiciens qui, dit-il, ont remplacé les prêtres, ou sur la littérature avec une idée qui l’a guidé tout au long de sa vie d’éditeur: celle de la grande valeur d’une littérature parallèle à l’officielle. Mais il refusait lucidement qu’on l’appelle un marginal.
Il a aussi des paroles incisives sur l’Eglise catholique, obsédée, dit-il, par le principe de faire du chiffre quant au nombre de pratiquants, ce que ne feraient pas les prêtres orthodoxes… Mais ce dont il parle sans doute le mieux : la seul littérature qu’il aime, celle ouverte au monde. Et les textes  sont surtout intéressants, dit-il, quand ils offrent une sorte de résistance, et qu’il faut faire un effort pour y entrer. « C’est une force qui entre en moi et me dilate. »

 Vladimir Dimitrijević et Gérard Conio sont passionnants quand ils parlent de la civilisation américaine et de la société occidentale. Le premier considère les Etats-Unis comme la nation la plus religieuse du monde où l’influence de l’Ancien testament est évidente, avec, entre autres, la formation de castes mais aussi la première civilisation de personnes déplacées… Et le second, un peu plus loin, lui fait remarquer avec lucidité que son catalogue d’éditeur comporte un grand nombre d’écrivains en rupture de ban avec leur société…

Allez, une dernière pour la route, quand Vladimir Dimitrijević parle du reportage avec un humour cinglant. Pour lui, les écrivains qui en ont fait (comme Egon Erwin Kisch ou Albert Londres, Georges Simenon  ou tant d’autres) sont ceux qui allaient voir les gens: « C’était des visions du monde par lesquelles on sortait de soi, mais quand on regarde aujourd’hui les reportages, on a l’impression que c’est de la publicité pour les grands hôtels. »

 N’hésitez pas à lire, puis à quitter et à reprendre ce gros livre (377 pages). Il se savoure; parfois dense et  mais impressionnant de lucidité, il est bourré d’intelligence, et d’un besoin essentiel chez son auteur:  exprimer lucidement les choses, parfois les petites et les plus banales mais aussi les plus proches de la vie. Au travers des mots, on trouve chez Vladimir Dimitrijević, une véritable vision du monde, celle d’une sorte de moine orthodoxe qui aura toujours vécu dans une grande richesse intérieure, véritable amoureux de l’expression littéraire qui aura été toute sa vie et toute sa passion : faire découvrir à ses lecteurs, le combat pour la liberté de ses écrivains.

Philippe du Vignal

Edition des Syrtes/L’Age d’homme. 18€

 


Grand Finale chorégraphie d’Hofesh Shechter

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

 

Grand Finale, chorégraphie d’Hofesh Shechter

Une création mondiale! Cette danse pleine de furie et de nostalgie a ébranlé nos sens. «Quelque chose d’énorme, de violent, dit le chorégraphe,  est en train de se passer à l’échelle de la planète qui culbute dans une situation incontrôlée. Il ne s’agit pas de proposer une analyse mais de travailler sur les émotions autour de la vie et de la mort».

Le public est accueilli dans la grande Halle de la Villette dans les fumées et la chaleur. Après une première partie de cinquante-cinq minutes au début trop long, Grand Finale soudain s‘éveille et transforme la scène en zone de combats.  Avec une véritable danse de mort!
 Hofesh Shechter décline, comme à son habitude, une écriture chorégraphique avec une mobilité presque sauvage de ses danseurs, qu’ils dansent en groupe ou seuls. Leurs corps entrent dans une transe contrôlée, se courbent et se crispent, totalement pénétrés par une musique très présente et entêtante que le chorégraphe a créée lui-même. Dans leurs gestes, nous devinons parfois des lancés de grenades, coups de couteau…  Les corps se disloquent ou s’effondrent, et on évacue des hommes blessés ou morts…

Parfois les artistes se figent, et un danseur pousse un cri  inaudible et on pense au fameux Cri d’Edward Munch. De hauts murs mobiles viennent aussi obscurcir un plateau déjà souvent dans la pénombre. Au milieu de ces tableaux violents, six musiciens jouent des fragments de musique plus légers de Franz Lehar, et Piotr Tchaïkovski, transformant parfois la scène,  ou la salle pendant l’entracte, en une sorte de cabaret d’Europe centrale. Un entracte allonge inutilement la soirée, même si dans la deuxième partie de trente minutes, on retrouve la cadence fulgurante, les codes et le sens de cette danse qui crée l’émotion et qui dérange…

Jean Couturier

Parc de la Villette, Paris, XVIIIème du 14 au 24 juin, dans le cadre de la programmation du Théâtre de la Ville.
theatredelaville-paris.com       


Premier Amour de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Fontaine

 

Premier Amour de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Fontaine

 

©Vincent Bourdon

©Vincent Bourdon

« Il se laissa tomber sur un banc, affolé, aspirant le parfum nocturne des plantes. Et penché en arrière, les bras pendants, accablé et secoué de frissons successifs, il soupira la formule immuable du désir …impossible en ce cas, absurde, abjecte, ridicule, sainte malgré tout, et vénérable même ainsi : « Je t’aime ! », écrit le narrateur, saisi par la passion, dans La Mort à Venise de Thomas Mann (1912). Un sentiment amoureux relèvant d’une vision romantique et bourgeoise. Mais Différente est la vision ironique d’un banc par Samuel Beckett en 1945!

Le biographe d’une vie, la sienne mais un rien romancée, fait connaissance avec Lulu, un prétendu premier amour, au bord d’un canal, alors qu’il n’a plus de toit: il habitait la maison de son père à présent décédé.

Reste à cet orphelin, la nature consolatrice: allées bordant les cours d’eau protégées du soleil par les branches des arbres : «C’est sans doute ces arbres qui avaient suggéré, un jour qu’ils ondoyaient de toutes leurs feuilles, l’idée d’un banc à quelqu’un. »

 Celui qui aime malgré lui, n’en éprouve pas moins de l’amour, mais en n’en sachant rien, faute d’avoir aimé, tout en ayant entendu parler de la « chose», à la maison et à l’extérieur, et lu nombre de romans en prose et en vers dans des langues diverses. Même si ce sans-logis aspire surtout à la tranquillité et à la solitude, à l’endormissement de son moi face au monde, il doit  toutefois « (se) défendre contre un sentiment qui s’arrogeait peu à peu, dans (son) esprit glacé, l’affreux nom d’amour. A vingt-cinq ans, il bande encore, l’homme moderne … »

 L’esseulé trouve enfin une maison avec deux chambres séparées par une cuisine. Une pour lui, une autre pour celle dont il tolère à peine les refrains et les chansons, et dont il ne supporte pas les gémissements de ses clients. Seuls les cris d’un enfant nouveau né-le sien?-feront fuir cet aspirant à une vie paisible : «Pendant des années, j’ai cru qu’ils allaient s’arrêter. Maintenant, je ne le crois plus. Il m’aurait fallu d’autres amours, peut-être. Mais l’amour, cela ne se commande pas. »

Avec un air moqueur, Christophe Collin, à la fois cynique et bienveillant, dirigé avec précision par Jacques Fontaine, sous les lumières de Dominique Breemersch, irradie toute la force de l’écriture de Samuel Beckett. Et l’acteur donne finement l’impression de ne pas y toucher, alors que son personnage s’inscrit dans un monde affreux: mort du père, perte d’un toit, rencontre avec d’autres marginaux, prisonniers et otages de la même souffrance existentielle.

Christophe Collin, vif et rêveur, un peu Buster Keaton et Jacques Brel à la fois, crée un personnage clownesque au petit chapeau, en proie à une mélancolie tenace et infiniment proche. Un joli moment beckettien, avec des mots sur l’art approximatif d’aimer… de ceux que l’on prononce avec désinvolture.

 Véronique Hotte

Théâtre des Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, Paris 1er,  jusqu’au 5 juillet, les mardi et mercredi à 19h 30. T: 01 42 36 00 50.

 

 

 


Jeff McBride à Las Vegas

 

Jeff McBride à  Las Vegas

Jeff McBride 2Un lieu singulier que ce Wonderground, en banlieue de Las Vegas, dans la grande salle d’un restaurant orientalo-mexicain The Olive Mediterranean Grill! Le troisième jeudi du mois, Jeff McBride, leur créateur et ses artistes donnent à partir de 19h30, trois spectacles d’une heure avec magies de salon et de scène, « close-up », performances et danse…  Dans ce endroit atypique qui se veut lieu d’échange, ils organisent un «bœuf» de magie, avec ambiance bon enfant garantie. L’endroit propose ensuite une soirée dansante avec DJ.

Les hôtes nous accueillent chaleureusement (les Américains  nous donnent vraiment des leçons !) et Jeff Mc Bride vient en personne nous placer  sur une banquette confortable, face à une petite scène. Lumière tamisée et décoration orientale: on peut boire et manger des spécialités mexicaines mais aussi fumer la chicha…

Premier spectacle scénique

Une vidéo montre les différentes personnalités  (une spécialité très américaine!) venues travailler et/ou rendre visite à Jeff  McBride, comme Criss Angel, Jonathan Pendragon, Rudy Coby, Bizarro, Arian Black, Mat Franco ou Jay Scott Berry. Un des plus grands magiciens actuels de par son parcours, sa philosophie et son influence, s’est intéressé très jeune à toutes les formes de magie, comme, entre autres, les vingt-deux lames du tarot de Marseille! Avec une préférence pour les rituels et les pratiques spirituelles, ce qui l’a amené à rencontrer sorciers, druides et chamanes.

Il travaille à la fois le masque, les arts martiaux, mais aussi le théâtre kabuki, et s’intéresse de très près aux mythes et légendes. Virtuose de la manipulation et fasciné par la transformation de la conscience, symbolisme et métaphore de la vie, il donne des numéros  un peu partout dans le monde, notamment au Magical Empire du Caesars Palace à Las Vegas, dans les années 1990, mais réalise aussi des cérémonies autour d’un cercle du feu… Avec danses, musiques, incantations et magie, pour revenir aux sources ancestrales. Chez lui, le feu comme représentation du soleil et de l’universalité, se combine avec la conscience des planètes, des saisons et des quatre éléments (l’air, le feu, l’eau et la terre), pour accoucher d’une «danse de l’univers».

Jeff McBride est aussi très actif au sein de NeoPagan (Nouveau Paganisme). A Las Vegas, connu sous le nom de Vegas Vortex, ce mouvement se décrit comme une «communauté prospère qui célèbre les arts sacrés de la magie, du théâtre, de la musique et de la danse». Le magicien est aussi fondateur de la légendaire Magic and Mystery School créée en 1992. Expert, conseiller, enseignant et conférencier, il parcourt le monde pour enseigner sa philosophie de la magie et créer un vaste réseau d’adeptes.

A 20 heures exactement, Abigail Spinner-McBride présente son mari dans son numéro mythique de manipulations de cartes. Il commence par produire un foulard jaune, et en fait sortir un bouquet de fleurs. Puis une série de cartes arrive une à une entre ses mains qu’il a pourtant montrées vides. Puis des éventails de cartes apparaissent et changent de couleur. Un ruban de cartes sort de sa bouche (sa spécialité)… Enfin Jeff Mac Bride rend hommage à ses invités de marque avec la présence de ses complices de la Magic and Mystery School: Eugene Burger et Larry Hass. Il présente aussi Suzanne Lagano, une artiste de peinture sur corps qui va officier sur un modèle au cours de la soirée.

New World Rhythmatism

Deborah, Abigail, Delphine, Devon et Megan ont inventé une méthode pour créer musique et danse improvisées. Aucune chorégraphie mais plutôt un vocabulaire du mouvement partagé, pour conjuguer danse et tradition orientale. Ces artistes commencent par une danse du ventre sur une rythmique orientale, puis improvisent des mouvements avec un éventail. Sur une musique plus cuivrée, elle miment une balle qui devient de plus en plus grosse puis qui disparaît. Enfin, elles dansent sur une musique russe. De ce groupe, se dégage Abigail Spinner-McBride. Véritable muse de  son mari, cette musicienne et chanteuse mais aussi danseuse, masso-thérapeute et magicienne a une expression corporelle unique. Et ce n’est pas un hasard si elle enseigne à la Magic and Mystery School…

John Shaw,magicien fakir et cracheur de feu spécialisé dans les  numéros d’horreur, nous montre un florilège de son répertoire: il se met deux pop-corn dans le nez et les fait ressortir par les yeux ! Michael Mirth magicien, conférencier et auteur basé à Hollywood, combine numéros d’illusion, lecture de pensée, manipulation, en revisitant les mythes pour créer un divertissement unique.  Il présente, lui, un jeu de bonneteau avec des cartes géantes, agrémenté d’une histoire singulière où un homme et deux femmes, changent de place et disparaissent. Matt Johnson, magicien anglais résident à Vancouver au Canada, est spécialisé dans une magie de  rue combinée avec un humour noir très british. Une vraie personnalité, entre performeur tatoué et gentleman cynique, un vrai régal ! Il propose une expérience de mentalisme, en faisant venir sur scène deux femmes à qui il demande de choisir une carte dans un jeu entouré d’un élastique (Tossed out deck). Et il va deviner quelles sont leurs deux cartes avec le « langage du corps »,  en faisant monter (un peu trop) le suspense, dans le style « N ou R, pique ou trèfle, carte à points ou figure ?… »

Richard Ribuffo dit The Magician, fait le numéro bien connu des cartes voyageuses avec l’aide de deux spectateurs. Des dix cartes distribuées à chacun, trois voyagent alors de l’un à l’autre, à distance bien entendu. Rien de neuf dans ce numéro très basique… Kevin Hall, originaire du Minnesota, aussi nommé The Hall’s of Magic ou The Magic Maniac, et spécialisé dans une magie comique et décalée, présente, lui,  The Blade of doom, une double guillotine pour mains! Il arrache accidentellement la robe de sa partenaire, puis la fait réapparaître  sur elle… un « quick change » original.

Il invite alors un couple à placer ses mains  sous le couperet d’une petite guillotine. Kevin Hall leur propose en apéritif,  la mort d’une carotte, pour tester l’installation. Test réussi: la carotte est bien coupée en deux! Il met alors les mains du couple dans l’orifice et les menotte. Ce qui peut les sauver, dit-il, c’est «le pouvoir de l’amour»!  Il abaisse la lame : les mains sont intactes. Le couple s’embrasse. Belle revisitation ce ce classique!

Ensuite Weedini, « The Marijuana Magicain », un magicien déjanté qui travaille sous stupéfiants,  arrive en costume et cravate imprimés de  dessins de feuilles de cannabis:  il ne passe pas donc pas inaperçu! Weedini a découvert ses pouvoirs magiques dans sa jeunesse, après avoir fumé de la marijuana, a  vite développé ses « pouvoirs ». Il en a consommé de plus en plus et est devenu The Wizard of Weed, The Prestidigitator of Pot, The Conjurer of Cannabis… Il propose  ici une  série de numéros avec une… cigarette, bien entendu, ainsi que le voyage du capuchon sur un stylo, un numéro créé par Greg Wilson.

Michael 0′Brien, excellent spécialiste de close-up et membre de l’Academy of Magical Arts, Inc, officie régulièrement au Magic Castle à Los Angeles. Il commence par un numéro de bague passant de doigt en doigt à la manière de Garrett Thomas (The ring thing), puis prend un anneau et y enclave la bague puis la ressort… Il tire ensuite des balles en mousse d’un porte-feuilles que l’on retrouve dans la main d’un spectateur! Et  une carte voyageuse signée par lui sur une carte Pokémon, va se retrouver dans une boule… Pokémon. Un beau travail d’une remarquable maîtrise technique.

Deuxième spectacle scénique:

Abigail Spinner et Jeff McBride, couple mythique, réalise un magnifique tableau où le voile de la danseuse flirte avec l’épée du chaman. Jeff donne un coup d’épée vers sa compagne et un foulard rouge apparaît magiquement. Abigail le saisit et le fait passer tout aussi magiquement, à travers l’épée. Jeff quitte la scène et sa femme commence une danse hypnotique avec un sabre tenu en équilibre au-dessus de sa tête. Déplacements, mouvements circulaires: rien à faire, il ne tombe pas. Une magnifique communion mystique avec l’objet !

Enfin le superbe mystère de l’eau (The Enchanted Water Bowls), une des « routines » les plus emblématiques de Jeff McBride, inspirée par celle de Mickael Vadini, qui l’a travaillé depuis trente ans… Il tient un bol rempli d’eau et un autre, vide, dans chacune de ses deux mains puis évoque le Dieu des eaux pour faire voyager le liquide d’un bol à l’autre, après en avoir bu à maintes reprises. De la poésie à l’état pur et du très grand art! Universel et bouleversant !

Il y a une explication, sous le nom d’Aquarium Humanum de cette célèbre Chinese water bowl illusion dans The Book of Exquisite conjuring de Conradi (1928). Ensuite, Jules Dhotel  l’explique aussi dans La Prestidigitation sans bagages ou Mille tours dans une valise (1936). En 1952, Theo Bamberg et Robert Parrish le décrivent dans Okito On Magic... La forme moderne  a été mise au point par Salvano qui la tenait d’Assan, un magicien polonais. Il l’a ensuite transmise à Michael Vadini qui l’a échangé avec Jeff McBride contre son numéro de La chasse aux pièces. Et actuellement Abdul Alafrez et Mimosa exécutent parfaitement ce numéro devenu classique….

 John Shaw nous revient dans un numéro aussi classique de cracheur de feu. Il s’arrose la main d’eau de feu et craque une allumette pour l’enflammer. Mais il enchaîne avec un tour classique et ringard : Les foulards du XXème siècle ! Hors propos… Il place ensuite une mèche sur une perceuse et se l’enfile dans le nez, comme dans le célèbre tour du clou. Il met sa langue à l’épreuve d’un piège à souris, puis accroche deux coupes remplies d’eau à ses paupières avec crochets et chaînes. Il finit par avaler un ballon gonflé et boit de l’eau. Une fin en forme d’anti-climax, tant l’expérience des bols est forte.

Matt Johnson le magicien tatoué réalise le tour du fil coupé et raccommodé (Gypty thread) en hommage à Eugene Burger, présent dans la salle. Une version avec un fil fluorescent comme dans  le magnifique moment de poésie conçu par Alain Choquette. De ce fil hindou, on trouve la trace dès 1520, puis Jean Prevost en fait une description dans La première partie des subtiles et plaisantes inventions (1584). De grands magiciens ont travaillé ce numéro symbolique comme Fred Kaps, Marconick, Jacques Delord, Gaëtan Bloom, Ricky Jay, Orson Welles et Eugene Burger. Ce dernier présentant l’effet Shakespearean Thread ou le fil est coupé avec la flamme d’une bougie. Matt Johnson, rend encore un hommage, à Paul Daniels et à sa routine d’anneaux chinois au travers d’une séquence d’enclavements de bagues empruntées… David Tobias Bamberg (1843-1914) pratiquait déjà l’enclavement de neuf bagues !

Avec Kevin Hall, place à la grande illusion avec une version de la femme sciée en deux, The blade coffin. Sa partenaire entre dans la boîte et il la transperce de quatorze grandes lames, de plus en plus grosses. Elle ressort, bien évidemment intacte,  après avoir changé de robe.

Will Bradshaw, un escapologiste invite deux hommes forts sur scène pour le ligoter et ils le ficellent de partout avec des nœuds.  Il a deux minutes pour se libérer de 30 mètres de corde !Un numéro d’évasion impressionnant dans la tradition de Houdini.

Les artistes saluent! Une belle soirée, avec une vraie diversité artistique où public et artistes communient autour de l’art de la magie.

Sébastien Bazou

Spectacle vu à Las Vegas le 16 mars.


La Vie mode d’emploi de Georges Perec

 

La Vie mode d’emploi de Georges Perec, lecture-performance imaginée par Marc Roger

 lecture PerecUne bibliothèque à l’emplacement de la prison Saint-Lazare, où furent enfermés le poète André Chénier et le marquis de Sade, puis Louise Michel et l’espionne Mata Hari! Nous avons découvert cet étonnant bâtiment, bien caché dans la verdure, à l’orée d’une enfilade de trois jardins, grâce à cette lecture dédiée à Georges Perec (1936-1982).
La médiathèque Françoise Sagan, dans le dixième arrondissement, l’une des plus grandes de Paris : 4.300 mètres carrés, avec un jardin intérieur inspiré de cloîtres méditerranéens, a ouvert ses portes au public, à l’occasion de la publication de l’œuvre de Georges Perec dans La Pléiade.

 Quatre vingt dix-neuf lecteurs bénévoles, pour dire, rassemblés dans la cour Perecophiles, les quatre-vingt-dix neuf chapitres de La Vie mode d’emploi, sont venus de toute la France, voire d’autres contrées. Ils se livrent à un périlleux exercice en quatre-vingt dix minutes, dirigé par un chef de chœur qui donne le départ toutes les soixante secondes! Chacun entonne son chapitre à mi-voix pour le public le plus proche, et d’autres, à la voix sonorisée, font entendre des passages-clés du roman.

On saisit parfois difficilement tous les mots de cette impressionnante chorale, répartie sur un espace quadrillé de douze mètres  sur douze, reproduisant le plan en coupe verticale du 11 de la rue Simon Crubellier où l’écrivain situe son fameux roman. On retrouve ou on découvre, avec délectation, dans les parties  sonorisées du texte, des habitants de l’immeuble, «longue cohorte de personnages, avec leur histoire, leur passé, leurs légendes», dont les destins s’entrecroisent, à l’image de la création de l’ébéniste Grifalconi, «fantastique arborescence», «réseau impalpable de galeries pulvérulentes».

On suit l’aquarelliste aux cinq-cents marines, Percival Bartlebooth, figure centrale dont le projet artistique et la vie s’achèvent en même temps que le roman à vingt heures, le 23 juin 1975. Gaspard Winkler lui, découpe les œuvres de son voisin en puzzles, et le peintre Serge Valène rêve de faire  tenir toute la maison dans sa toile» à l’instar du romancier. On croise dans l’escalier Madame Moreau, la doyenne de l’immeuble, et bien d’autres personnages hauts en couleur, comme cet acrobate qui ne descendra de son trapèze que pour mourir. Et l’on a envie, après cette performance, de poursuivre pour soi-même cette lecture, pour la richesse et l’inventivité de celui qui voulut «écrire des livres qui se dévorent à plat ventre sur son lit» et qui y réussit, avant de nous quitter prématurément.

 Ce sont aussi des livres qui, par leur caractère ludique et leur évidente oralité, peuvent brûler les planches. L’humanité profonde qui les sous-tend, au delà de terribles contraintes, en font des matériaux précieux pour les comédiens. L’auteur ne se tient-il pas en embuscade derrière ses règles formelles, comme il l’écrit à propos du peintre de son roman : “Il serait lui-même dans le tableau, à la manière des peintres de la Renaissance qui se réservaient toujours une place minuscule […], comme si cela avait été fait comme ça, en passant, un peu par hasard… À peine le peintre mort, cela deviendrait une anecdote qui se transmettrait de génération en génération […] jusqu’à ce que, un jour, on en redécouvre la preuve, grâce à des recoupements de fortune […], et peut-être alors, se rendrait-on compte de ce qu’il y avait toujours eu de particulier dans ce petit personnage […] quelque chose qui ressemblerait à de la compréhension, à une certaine douceur, à une joie peut-être teintée de nostalgie.»

 En effet, s’il a peu écrit pour la scène,  à part L’Augmentation, chez lui, tout ou presque, peut faire théâtre, depuis la mémorable adaptation de Je me souviens par Samy Frey au festival d’Avignon 1989, jusqu’à, récemment, Espaece par Aurélien Bory, spectacle qui doit son titre aux mots superposés : espèce et espace, contenus dans Espèces d’espaces (voir Le Théâtre du Blog). Et l’œuvre de Georges Perec récemment publiée dans La Pléiade, suscitera à n’en pas douter de nouvelles adaptations scéniques.

En marge de cet événement, PERECOFIL, une association de «brodeuses littéraires» se propose de traduire les textes à contraintes de Georges Perec en travaux d’aiguille. « Nous avons établi un premier code couleur, celui des voyelles issu du sonnet Rimbaud, et celui des consonnes, issu d’un choix aléatoire (…) Chaque texte est mis dans une grille et chaque lettre représentée par un carré brodé au point de croix. »

Ces broderies, exposées à la Médiathèque, révèlent les contraintes, en codant le texte qui sur les toiles, devient formes, lignes et couleurs. Ainsi se tissent les structures secrètes, inépuisables, qui se cachent dans les textes…

 Mireille Davidovici

 La lecture a eu lieu le 10 juin à la Médiathèque Françoise Sagan, 8 rue Léon Schwartzenberg, Paris Xème.

 mediatheque.francoise-sagan@paris.fr  T. : 01 53 24 69 70

 Perec au fil, exposition à la Médiathèque Françoise Sagan, jusqu’au 12 août.
 L’œuvre de Georges Perec est éditée en deux tomes dans la collection La Pléiade, aux éditions Gallimard 

www.perecofil.com

 

 

 

 


Last Work par la Batsheva Dance Company

 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Last Work par la Batsheva Dance Company

Ohad Naharin, chorégraphe et directeur artistique de cette compagnie israélienne, revient  pour la quatrième fois à Chaillot. Le spectacle se joue à guichets fermés, car rare est le passage de cette troupe vouée à des tournées internationales.

Les danseurs, toujours aussi impressionnants de maîtrise gestuelle, entrent à tour de rôle sur le plateau et développent dans l’espace leur propre écriture, lente ou rapide, inquiétante ou rassurante, ondulante ou saccadée…

« Pour Last work,  dit Ohad Naharin, je leur ai parlé comme pour toutes mes pièces, de ces codes et des règles auxquels on doit obéir, afin de se retrouver à jouer le même jeu. J’ai créé trois images: des bébés, des ballerines et des bourreaux. Chaque danseur a eu le choix, entre ces images, de ce qu’il voulait incarner-peut-être les trois-pour créer, non pas des personnages mais des états d’esprit. Leur tâche et mon travail ont été ensuite de sublimer ces images dans une forme claire. »

>©Jean Couturier

>©Jean Couturier

Pendant une heure, sur la musique originale de Grisha Lichtenberger, ils vont se croiser, se regrouper, développer des solos, duos ou mouvements en groupe, avec un parfait contrôle de leur corps. Et il y a,en fond  de scène, une formidable image  (presque une citation du coureur dans le mythique Regard du sourd de Bob Wilson) : une belle jeune femme aux cheveux longs, en robe bleue, court du début à la fin sur un tapis roulant…

La fulgurance visuelle du tableau final de quinze minutes fait vite oublier les quelques longueurs. Pêle-mêle apparaissent alors sur scène, un drapeau blanc, un fusil d’assaut,  un micro sur pied…  Au milieu,  les danseurs,  grâce à leur gestuelle festive et/ou guerrière, créent des images d’une grande force. Puis les corps se figent, et l’un d’eux vient conforter cette immobilité, en réunissant les dix-huit danseurs avec une bande de papier adhésif, dessinant comme une étrange toile d’araignée. Cette tribu ainsi regroupée à la fin, s’impose avec une force magistrale, et continuera longtemps à marquer nos mémoires.

Comme avec la troupe de Sharon Eyal, (voir Le Théâtre du Blog), ces moments de partage et de cohésion entre artistes, débordent de vitalité. « Danser, dit le chorégraphe israélien, c’est gérer un flot d’énergie et d’images et gérer un flot d’énergie, c’est se permettre de « faire une vidange ». Danser permet de sublimer nos agressions et nos agressivités; on peut connecter avec le plaisir et la légèreté d’être, et d’être ensemble. »

Jean Couturier

Théâtre National de la Danse de Chaillot, Place du Trocadéro, Paris XVIème, jusqu’au 16 juin.

theatre-chaillot.fr


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