Festival Passages 2019

 Festival Passages 2019:

Ce premier week-end a été représentatif de la politique d’ouverture à l’International de son directeur Hocine Chabira (voir Le Théâtre du Blog). On a pu ainsi découvrir des spectacles extra-européens en première française dans une ambiance très conviviale. Le festival organise en parallèle de nombreuses occasions de rencontres (bords de plateau, apéros-déconstruction, pique-niques interculturels). Une belle façon d’éclairer l’approche de ces artistes venus d’ailleurs.

 La Milice de la culture par Ali Thareb, Mazin Mamoory, Kadhem Khanjar et Mohamed Kareem (Irak)

f-d1f-5c9b37b12eb14Un moment de grande intensité politique et poétique, sous le chapiteau. La pluie dégouline sur le toit et coule même par moments sur la scène, mais rien ne déconcentre le public qui se serre sur les bancs de bois pour entendre ces textes puissants dits par ces poètes irakiens, invités en lien avec la manifestation POEMA. Devant l’absence de structures et dans la situation d’urgence liée aux guerres,  réunis en collectif depuis 2014, ces poètes réunis en collectif prennent dans leur pays le risque de dire leurs textes dans les endroits les plus touchés et interdits d’accès : cimetières de voitures piégées, champs de mines, fosses communes, quartiers en ruines. Surnommés «Les poètes des attentats aveugles », ils se nomment eux : La Milice de la culture. A Metz, sont invités quatre d’entre eux, originaires de la province de Babil, au centre de l’Irak ; ils lisent tour à tour au micro, des extraits de leurs textes en arabe, repris ensuite en français par les comédiens Franck Lemaire, Reda Brissel, Valéry Plancke et Mohamed Mouaffik.

De ce moment simple, fragile et soumis à la pluie tambourinante, sourd une puissante et désespérante ironie, nourrie de l’absurdité du conflit religieux, de l’impasse complète du régime et du besoin d’espoir malgré tout. Parfois pointent l’amour et la tendresse. L’écriture est sèche, proche parfois de l’aphorisme : «Les sunnites nous ont arrêtés dans une rue déserte et dit : êtes-vous chiites ? Les chiites nous ont arrêtés dans une rue déserte et dit : êtes-vous sunnites ? Nous marchons dans les rues désertes, dans une mare de sang.» «Hier, je suis allé à l’Institut médico-légal. Ils ont dit avoir des os non identifiés… Je tourne comme une orange sur le couteau de l’espoir… Est-il possible que ce soit mon frère ? J’ai rangé les os dans un sac. Dans le bus, j’ai pris deux tickets.» «Mon métier de tueur à gages n’est pas rentable en ce moment. Les enlèvements ont davantage la cote… Dans mon métier, les fins heureuses se concluent avec un silencieux.» «Les assassins ont des enfants qui ont besoin de se promener, des jardins qui demanderaient davantage de soin… C’est pourquoi, nous devons mourir facilement, en évitant de les retarder. »

Répondant ensuite aux interrogations du public quant à l’absence de femmes dans ce collectif, ils disent que les endroits où ils se produisent, sont dangereux et interdits et qu’il n’est pas pensable qu’elles courent ces risques. Voix masculines uniquement donc, pour ce commando de poètes sous menace de mort.

Textes publiés aux éditions Lanskine (domaine irakien), La Crypte ou Plaine-Page.

Play  Sahika Tekand / Studio Oyunculari  (Turquie)

PHOTO-5-Play-©-Emre-MollaoğluLe texte minimaliste de Samuel Beckett qui joue sur les impasses d’un langage appauvri, est ici réduit encore davantage s’il est possible, tel une phrase musicale, décomposable et remontable à l’infini. Quinze jeunes acteurs s’en emparent, dans une scénographie architecturée comme une ruche, par étages, chacun dans son alvéole. Imprégnés d’une lumière sans origine décelable, repris par l’ombre après chaque brève intervention, parfois d’une fraction de seconde, ces «figures» ne font que matérialiser l’abstraction du langage, une fois retirées toute intention et toute émotion. Le thème n’est d’ailleurs autre que les affres de l’adultère et du ménage à trois avec tout le pauvre langage qui l’instruit. Une sorte de parodie prémonitoire des Feux de l’amour.

Locuteurs  extraordinairement agiles, les acteurs jouent le texte comme une partition de musique concrète, sur une seule note répétitive, guidés par un chef d’orchestre invisible. On  admire leur incroyable gymnastique vocale, tout comme la virtuosité technique qui l’accompagne. Comment ont-ils obtenu les droits d’opérer une telle déconstruction sur le texte de Beckett ? Mystère. Le public sort étourdi, et même un peu halluciné par ces intermittences saccadées, tout en se demandant : à quoi bon ?

Ethiopian dreams par le Circus Abyssinia (Ethiopie)

Circus-Abyssinia-Contortion1-Photo-Credit-Andy-Phillipson-uai-2064x3096Deux frères éthiopiens, Bibi et Bichu Tesfamarian, fous de jonglage dès leur plus jeune âge, rejoignent le Circus Space de Londres en 1999, avec lequel ils sont depuis en tournée à travers le monde. Décidés à soutenir la jeune génération de leur pays d’origine, ils apportent leur soutien à l’Ecole du cirque Wingate en Ethiopie. Issue de cette formation, la troupe Circus Abyssinia  les a rejoints en Angleterre en 2015. Et  ils se taillèrent un beau succès au festival d’Edimbourg en 2017.

A Metz, la troupe se compose principalement de contorsionnistes et d’acrobates qui sont tous un peu danseurs. Ils défient les lois de la gravité avec fougue, fantaisie et humour, à un rythme endiablé. Leurs matériels sont très sommaires (cordes, mâts, cerceaux) mais leur jeu de scène, époustouflant. Est-ce la modestie de leur équipement qui autorise une telle fraîcheur ? Est-ce leur jeunesse qui fait éclater leur incroyable inventivité ? L’influence anglaise se fait sentir, qui croise les exigences de l’«entertainment» avec une formation physique très complète.

Le public sort rafraîchi de ce spectacle qui marche à fond de train sur des musiques de disco éthiopiennes. Dans le domaine circassien, on n’avait d’ailleurs rien vu d’aussi réjouissant venu du continent africain, depuis le regretté Circus Baobab de Guinée.

Le 15 mai à 16 h, le 16 mai à 14 h et 20 h et le 17 mai à 18 h. Grand chapiteau, Place de la République, à Metz.
Le 19 mai, scène de l’Hôtel de Ville de Sarreguemines.

X-Adra de Ramzi Choukair (Syrie)

Théâtre documentaire au sens fort du terme, porté par six militantes de l’opposition syrienne, désormais réfugiées. Elles ont été emprisonnées à la prison d’Adra à Damas, ont subi les interrogatoires, les viols, la torture – certaines  dans les années 80, au temps de Hafez El Assad (le père), d’autres sous le régime de Bachar (le fils). Aujourd’hui survivantes, libérées mais contraintes de quitter la Syrie, elles vivent en Allemagne, en France ou en Turquie. Le metteur en scène franco-libanais Ramzi Choukair, accompagné par le dramaturge Wael Kadour, les a encouragées à prendre la parole.
La voix d’Hala Omran ouvre le spectacle, alors qu’elle est encore dans la pénombre, invisible du public. Son chant, profond et méditatif tel une mélopée, pourrait être celui d’une Troyenne, regardant les morts et les vivants du chant de bataille. La comédienne dira plus tard une liste de mantras pour survivre en prison : «Mange lentement tout ce qu’on te donne », «Attache tes cheveux », « N’anticipe pas la douleur», «Ne pense pas à ceux qui sont dehors», «Souviens-toi, un peu chaque jour, de quelque chose que tu as appris, pour ne pas perdre la tête », et aussi le très prosaïque : «Si tu as des puces, retourne tes vêtements.» Elle dit ce que l’on apprend, cette expérience de la prison comme il y eut une expérience des camps et qui reste à jamais inscrite dans les comportements.

Les autres femmes racontent en mots modestes et en phrases pauvres, ce qu’elles ont vécu. Pas d’apitoiement, pas d’effet littéraire ou théâtral. La coupure est définitive avec ce qui reste de famille et d’amis, avec les sentiments communs de la vie à l’extérieur. Mais il faut pourtant poser des mots, et le faire en public a dû creuser en chacune d’elles un sillon de douleur. Le spectacle donne à chacune, tour à tour, le temps de dire ce qui peut être dit. Certaines témoignent pour des compagnes de détention, absentes, mortes ou disparues.

Paradoxalement, la certitude de la mort prochaine peut autoriser certains aveux à des proches : puisqu’on ne les reverra jamais, autant écrire la lettre qui dit sa propre vérité. Libres désormais, qu’est-ce que cela veut dire? La force de ce moment – car c’est à peine un spectacle – tient à l’absolue austérité de leurs confidences. Elles sont là, à peine là, car encore, et peut-être pour toujours, là-bas. Pour un moment, nous les avons accompagnées au plus sombre de leurs mémoires.

Marie-Agnès Sevestre

Spectacles vus les 12 et 13 mai, à Metz.

 

 

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The Dream (Le Rêve) de Franco Dragone

The Dream (Le Rêve) de Franco Dragone

Un spectacle grandiose dans la mouvance  du Cirque du Soleil. Son concepteur a  d’ailleurs été le créateur et directeur avec Guy Laliberté de dix réalisations de la célèbre troupe…En 2002, le milliardaire Steve Wynn lui demande de concevoir un projet unique pour un nouveau complexe à Las Vegas. Des auditions sont alors organisées secrètement dans une piscine de  cette ville mythique et les premières représentations ont lieu en 2005 mais l’accueil n’est pas bon. Franco Dragone modifie alors ce spectacle sans paroles, sans intrigue et chargé de symboles, en le rendant plus solennel et plus sombre, avec une  interprétation plus ludique. Il remplace aussi le protagoniste masculin par une femme.

Le Rêve - femme divan Le Rêve (nom prévu à l’origine pour le bâtiment) est une sorte de transposition d’un tableau de Picasso (1932) que possédait Steve Wynn à l’époque. Franco Dragone s’est inspiré de son travail effectué sur O au Bellagio pour aller encore plus loin dans la fusion de la technique et de l’artistique, à un niveau encore jamais atteint. Steve Wynn lui laisse carte blanche  avec un faramineux budget d’environ 35 millions de dollars, pour donner libre court à ses fantasmes les plus fous. Le contrat fut signé pour dix ans, et le spectacle est toujours à l’affiche du Wynn… Steve Wyn changea de directeur artistique en 2006 et en racheta les droits exclusifs pour seize millions de dollars.

 L’histoire nous plonge dans la psyché et les désirs amoureux d’une femme entre passion et sexe, entre esprit et corps, attirée par deux hommes de caractère opposé. Un scénario qui prend place dans un monde parallèle et fantasmagorique. Pour l’aider à choisir entre ses deux prétendants, cette jeune femme se lance dans un voyage mystique, sensible et charnel, presque métaphysique, guidée par un magicien, maître des éléments qui fait apparaître les tableaux comme un livre d’images pour adultes.

 Ce théâtre en rond unique au monde qui a coûté soixante-quinze millions de dollars,  a été spécialement conçu  pour l’hôtel-casino et peut accueillir 1.600 personnes. Les fauteuils en gradin encerclent à 360° un grand bassin  de 4. 000 m3, profond de neuf mètres ! Avec plusieurs plateformes hydrauliques  pouvant être élevées ou abaissées pour des effets de mise en scène. Un système sophistiqué d’escamotage mis en place et piloté à distance, en parfaite synchronisation avec les artistes. L’eau peut ainsi disparaître et laisser place à une scène  et inversement. Aucun siège n’est à plus de douze mètres, ce qui permet d’être dans une position immersive… ( les premiers rangs se font parfois arroser !)

Le Rêve - Acrobates aériensLes équipements sont de tout premier ordre : éclairages automatisés de 2. 040 kilowatts, système sonore surround en 5.1  avec 180 haut-parleurs … et toit rétractable à trente mètres qui permet aux artistes de voler dans les airs ou de se jeter d’une grande dans l’eau du bassin… Avec quatre-vingt dix artistes exceptionnels de dix-sept nationalités : gymnastes, nageurs, circassiens ou cascadeurs, dont certains ont même participé à des compétitions nationales, mondiales et olympiques. C’est obligatoire ici : tous ont leur diplôme de plongée et changent au moins trois à quatre fois de costume au cours de la représentation. Dix-huit plongeurs avec bouteilles assurent leur sécurité et les assistent pour respirer sous l’eau et les guider avec des lumières dans les tunnels qui conduisent aux différents endroits de la scène. Des musiciens et chanteurs jouent à chaque représentation et des équipes techniques (85 personnes !) pilotent cette entreprise titanesque  Et il y a un renouvellement permanent des techniciens et artistes avec chaque année, des auditions, ce qui donne lieu à une compétition féroce quand on veut garder sa place. Il y a donc un niveau d’excellence garanti avec, sans cesse, de nouveaux costumes, de nouvelles chorégraphies, des musiques et des éclairages additionnels, etc.

 Le spectacle est composé de dix-sept tableaux qui s’enchaînent avec une précision d’horloger. Avec des premières images saisissantes : le Maître des éléments sort du grand bassin en marchant sur l’eau, comme par magie tel un Moïse des temps modernes et invite la jeune femme à choisir entre deux prétendants (un gentil et un méchant éjecté de l’eau pour atterrir sur une passerelle !). Elle s’endort ensuite  sur un divan qui s’enfonce dans un fracas de bouillonnements et d’éclairs. Le voyage onirique commence et alternera visions du Paradis et de l’Enfer, du Bien et du Mal.

 Les grandes toiles tendues du plafond s’escamotent comme aspirées et laissent place à un impressionnant dôme où descend, grâce à des filins, un groupe de jeunes femmes sur des grands bastaings de bois. Deux énormes cornes d’abondance retentissent et allument des feux sur l’eau, ce qui provoque l’ouverture du toit d’où se déversent des trombes jusqu’au bassin. Des femmes-oiseaux descendent des cintres et un arbre immense apparaît au milieu de l’eau avec, dessus,  la femme accompagnée d’acrobates. Un magnifique tableau complété par les nages synchronisées des acrobates encerclant l’arbre qui tourne sur lui-même, pendant qu’elles réalisent des figures, en passant de branche en branche et en se jetant à l’eau.

 Le Rêve - l'arbreLe deuxième prétendant arrive dans les airs et embarque la femme, tandis que l’arbre sombre doucement dans les eaux avec ses « figures organiques » se confondent aux branches. Les  prétendants ont des doubles qui interviennent lors de saynètes comico-magiques entre les tableaux. Le reste du spectacle, sur le même modèle, nous réserve de nombreux moments inoubliables : un tango endiablé et magnifié par des danseurs exceptionnels autour d’une scénographie mêlant le feu et l’eau. Des porteurs-trapézistes sur sangles aériennes jettent leurs partenaires dans l’eau, en réalisant des figures. Des sphères remplies d’eau descendent des cintres en déversant des filets dans le bassin pendant que les plates-formes s’élèvent de la piscine en tournant, pour créer des jeux d’eau romantiques. On frissonne devant les hallucinants lâchers de plongeurs tout en haut du toit. Une danse contrainte avec le méchant prétendant encadrée par six écrans géants  avec des images animées organiques… Un numéro de mât chinois est détourné avec un tronc d’arbre suspendu dans le vide. Une sphère lumineuse suspendue, comparable à un gros lustre humain, sert de support à des voltigeurs avec  des numéros de main à main. Une production de jets d’eau multicolores de plus en plus puissants, à une multitude d’endroits pour une apothéose.

Et arrive un happy end  avec le beau et gentil prétendant qui embarque sa promise sur un trapèze volant, après lui avoir offert une rose. Pour fêter ce dénouement, tous les artistes saluent le public sur des praticables qui se transforment en une immense pièce montée fluorescente d’un mauvais goût étonnant : seule faute esthétique du spectacle… Heureusement rattrapée avec l’éclosion de fleurs géantes sorties du plafond! Une dernière  et superbe image pour clôturer ce feu d’artifice de performances…

Bien entendu, l’illusion est  constamment présente grâce à la scénographie et la production de jets d’eau par le Maître des éléments. Et cela rappelle le tour dit des Fontaines d’eau popularisée par le magicien japonais Ten Ichi. Il y a également quelques tours conçus par l’illusionniste Shimshi  et réalisés par un artiste-clown. Avec entre autres, une tige enflammée qui se transforme en fleur, l’apparition d’une colombe à partir d’un foulard, une colombe en plastique transformée en vraie et l’apparition de la femme sur un divan grâce à un voile.

Le Rêve est le plus grand spectacle actuel de Las Vegas* et dépasse en modernité, techniques, performances et poésie, les créations du Cirque du Soleil qui commencent à s’épuiser artistiquement. Depuis une dizaine d’années,  la  grande maison québécoise a tendance à réchauffer ses vieilles recettes…Tout est hors normes à commencer par le Wynn, l’hôtel  le complexe le plus luxueux de Las Vegas qui reçoit Le Rêve. Ensuite, le théâtre, on l’a dit, a été spécialement conçu en même temps que le bâtiment. Mais cette belle boîte aux démonstrations virtuoses de machineries ne doit pas faire oublier une partie artistique de niveau exceptionnel: scénario, mise en scène, chorégraphie, conception sonore, création-lumières, acrobaties, numéros d’illusion…. Le spectacle est inspiré par des scènes bibliques de tableaux comme le Jardin d’Eden ou le Jugement dernier, avec ses fontaines et créatures fantastiques. Des compositions volontairement maniéristes qui parlent au plus grand nombre… Comme le dit Brian Burke, directeur artistique du Rêve : «J’aime à  penser que le spectacle est une œuvre d’art vivante. Vous pouvez venir dans notre salle de spectacle, voir, comme une peinture dans un musée, quelque chose que vous n’avez jamais vu auparavant, pour que nous puissions tous rêver ensemble. »

Les créations aquatiques nous font penser aux fééries de Versailles et à ses  Grandes Eaux, avec musiques et feux d’artifices. Absolument grandiose, cette création dessinée au millimètre près, épouse les sentiments intérieurs des personnages. Chaque jet, chaque fontaine, chaque effet pyrotechnique est une expression magnifiée par les jeux de lumière et la musique qui font corps avec les artistes. Et les chorégraphies de nage synchronisée font écho aux fameux ballets cinématographiques de Busby Berkeley, avec leur  grande précision et leur construction optico-géométrique.

L’eau et les rêves ont un point en commun : ils changent constamment de forme et de fond et sont difficiles à à interpréter. La composition même du spectacle est en perpétuel mouvement, avec des tableaux volontairement énigmatiques et sans message précis et qui permettent au public d’entreprendre leur propre voyage intérieur.

La technique au service de l’artistique : les artistes circassiens-danseurs-nageurs sont au diapason avec la narration et leur personnage, et cela conduit au sublime. Tout, absolument tout, concourt ici à produire une alchimie unique et à transporter les spectateurs hors du temps, hors des frontières physiques du monde, pour qu’ils s’abandonnent à la fantasmagorie d’un espace où les éléments se mélangent comme par magie. L’eau, l’air, la terre et le feu jouant constamment avec les protagonistes…

 Sébastien Bazou

 Spectacle vu à Las Vegas, (Texas, Etats-Unis) en  avril.

 * Franco Dragone a exporté son concept à Macao en 2010 et fait construire, pour un coût total de 250 millions de dollars! une salle de 2 .000 places, avec une visibilité à 270° (comme une piste de cirque) dans le casino City of Dreams pour abriter avec une piscine de 14. 000 m3 et de 25 m. de diamètre,  huit étages de machinerie sur 45 m de haut: The House of dancing Water, le spectacle le plus cher et le plus vu au monde qui se joue à guichets fermés toute l’année….

 

 

 

 


Un Ennemi du peuple d’Henrik Ibsen, mise en scène de Jean-François Sivadier

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Un Ennemi du peuple d’Henrik Ibsen, traduction d’Eloi Recoing, mise en scène de Jean-François Sivadier

 Le spectacle  créé à la MC2 de Grenoble pourrait être une pure tragédie avec guerre fratricide, retournement d’opinion du peuple et malédiction retombant sur la famille de l’homme qui s’est dressé contre les autres pour le bien de la Cité, dans une quasi unité de temps et de lieu. Mais Ibsen ne l’entend pas ainsi: devenu lui aussi un ennemi du peuple, après le scandale des Revenants (1881), il se doit de répondre avec toute sa rage et son ironie, à la bêtise générale. Ce sera donc un vaudeville, une comédie satirique, un drame. La «majorité compacte», comme dit le docteur Stockmann, n’est pas digne de la tragédie mais peut servir de cobaye pour un théâtre expérimental.

Stockmann et son frère le préfet ont fondé ensemble un établissement de cure prospère dans  une petite ville d’eaux. Mais ce jour-là, le jour fatal qui fait tout basculer, le docteur a la confirmation de ses soupçons : l’eau guérisseuse est polluée donc dangereuse et il en a la preuve scientifique. Il faut fermer l’établissement et refaire entièrement les canalisations, l’eau étant pompée sous un marais fétide! Deux ans de travaux indispensables? La source financière tarie? Impossible ! Le docteur, lanceur d’alerte salué d’abord comme un sauveur, devient très vite le bouc émissaire de cette «majorité compacte» incapable de se sauver elle-même, aveuglée par le court terme et soumise à des actionnaires qui «ne sont pas actuellement en mesure de faire les efforts nécessaires» pour maintenir en vie l’établissement de bains et avec celui-ci, l’économie de la ville entière.

À la lecture, la pièce (1883) fascine déjà par ce qu’elle dit de notre actualité. Eloi Recoing, Jean-François Sivadier et les comédiens se sont entendus pour la décaper au maximum, la passer à la brosse de fer pour mettre en évidence tous ses reliefs. Y compris en piochant dans les slogans électoraux : il faut : «mettre en marche les autorités», proclamer son : «désir d’avenir». Scandale sanitaire contre prospérité économique, catastrophe écologique contre fiscalité indulgente… La question de l’opinion est tournée et retournée, sans indulgence pour la masse moutonnière ni pour une presse comme Le Messager du Peuple, à la fois suiviste et manipulatrice, et surtout dépendante de la publicité que lui paye l’établissement thermal …

Décidément, les «éléments de langage» vont toujours plus vite que la vérité scientifique. Mais plus loin que la satire : à l’occasion de la réunion publique demandée par le Docteur Stockman, le public est pris directement à partie et piégé dans un impeccable exercice de manipulation. C.Q.F.D. Cela conduit à poser la question de la démocratie. Comme le demande Max Frisch : « Si vous avez le pouvoir d’ordonner ce qui, aujourd’hui, vous paraît juste, l’ordonneriez-vous contre l’opposition de la majorité ? Oui ou non ? Pourquoi non, si cela vous paraît juste ? ». Comment faire confiance à la démocratie si elle repose sur la « majorité compacte» de la bêtise et des intérêt à courte vue ? Comment faire confiance à ces «élites» à deux têtes ? D’un côté, l’orgueil solitaire du docteur, quasi nihiliste, qui veut le bien du peuple mais ne se souvient pas du nom de sa servante et traite sa femme, son meilleur soutien, en servante. De l’autre (à droite) le mépris à peine caché, la démagogie de son frère le Préfet, soucieux des actionnaires et de l’ordre public. Zéro partout. Et le peuple ? Qu’est-ce qui fait « peuple» ? Cela résonne assez fort en ces temps de révoltes et de fausses nouvelles. Il y a encore, en ces temps de peu encourageante réforme de l’Education Nationale, la question de l’Ecole, posée par Petra Stockmann, digne fille du Docteur.

La troupe fidèle, affutée, de Jean-François Sivadier (Cyril Bothorel, Stephen Butel, Cyprien Colombo) donne évidemment toute sa vivacité à cette lecture contemporaine, dans une complicité réjouissante. Nicolas Bouchaud, tout en maîtrise et aisance, brasse un beau cocktail de conviction et de dérision, Vincent Guédon fait merveille dans le rôle du préfet cynique et opportuniste, comme Sharif Andoura, en journaliste soi-disant libre et qui est, en fait, une girouette soumise aux vents dominants. Agnès Sourdillon donne à madame Stockmann une présence simple et intense et Jeanne Lepers, leur fille, institutrice, ajuste son rythme à celui de son héros de père.
La bande à Jean-François Sivadier revendique sa marque de fabrique : le théâtre en train de se faire, le goût du jeu -on n’oublie jamais que c’est seulement du théâtre- avec ses gags bienvenus comme cette poignée de confettis sortie d’un poche et jetée  par-dessus une épaule: «Tiens, il neige ? ». Le décor est fait de hauts gradins malcommodes d’où descend le personnage le plus diabolique (on vous laisse la surprise) derrière d’immenses rideaux de plastique transparents, qui évoquent, dès l’entrée dans la salle, l’eau, l’eau omniprésente, obsessionnelle, dégouttante et dégoûtante.
« Les histoires d’argent finissent mal, les histoires d’argent finissent mal, en gé-né-ral. » Le public applaudit fort mais brièvement : au théâtre, les longues ovations répondent aux émotions bouleversantes. Impossible ici : le héros perd son statut en cours de route et où, à l’exception de l’épouse Katrine peut-être, il n’y a pas un «bon» pour sauver la ville, et auquel on pourrait s’attacher. Pas de sentiment donc, mais les plaisirs de l’ironie, de la satire, de la lucidité, d’une saine inquiétude. Et du jeu. C’est déjà beaucoup.

Christine Friedel

Nous ne partageons pas tout à fait l’avis de notre amie Christine qui a vu la même représentation et nous serons plus sévères. Certes la direction d’acteurs et le jeu sont tout à fait remarquables, notamment Nicolas Bouchaud,  Charif Andoura, Vincent Guédon et Agnès Sourdillon. Mais nous avons de sérieuses réserves: le spectacle est en effet moins convaincant côté dramaturgie… Les scènes d’exposition sont pesantes et pas vraiment utiles: dans ce cas, pourquoi ne pas les avoir abrégées? Pourquoi aussi avoir cédé à la mode de « l’écriture de plateau » et avoir rajouté vers la fin quelques répliques qui font la gourmandise de Nicolas Bouchaud et des autres acteurs mais qui n’apportent pas à grand chose.

La dernière partie fait ainsi du sur-place et franchement semble bien longuette. Et la géniale idée d’Ibsen, en demandant au public de prendre parti, est, à l’Odéon, passée à la trappe. En fait, on peut se demander si la scénographie frontale avec toutes ses toiles plastiques pendouillantes était-elle la plus efficace? Pas sûr! Et les  Ateliers Berthier auraient sans doute mieux convenu que l’Odéon avec ses ors et ses fauteuils rouges, si on voulait placer le public dans un dispositif de forum participatif. Ce qui aurait à coup sûr donné à la pièce une autre force.

Et Jean-François Sivadier aurait pu nous épargner ces coups de fumigène avec des appareils tenus à la main pour bien montrer qu’on est sur une scène et à la fin, ces bombes à eau tombant des cintres.Désolé mais tout cela fait un peu vieilles recettes gaguesques de théâtre contemporain. La pièce dont les thèmes restent on ne peut plus actuels, par moments assez bavarde est donc difficile à monter. Et elle aurait mérité une approche plus radicale. Thomas Ostermeier, il y a quelques années, s’en était mieux sorti…


Philippe du Vignal

Théâtre National de l’Odéon, Place de l’Odéon, Paris (VIème), jusqu’au 15 juin. T. : 01 44 85 40 40.

Du 8 au 12 octobre, Théâtre du Nord, Lille. Du 16 au 20 octobre, Théâtre Firmin Gémier/La Piscine, Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine).

Du 5 au 10 novembre, Théâtre des Célestins à Lyon (Rhône). Les 14 et 15, Le Bateau-Feu, Dunkerque (Nord). Du 19 au 21, Théâtre de Caen (Calvados). Du 26 au 28, La Comédie, Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme).

Du 7 au 9 janvier, Le Quai, Angers (Maine-et-Loire). Les 15 et 16 janvier, Grand Théâtre de la ville du Luxembourg. Du 22 au 25 janvier, Théâtre de la Criée, Marseille ( Bouches-du-Rhône). Les 30 et 31 janvier et le 1er février, Scène nationale de Saint-Quentin-en-Yvelines ( Yvelines).


Fauves, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad

Fauves, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad

Représentation à la Colline, théâtre national, Paris. Mercredi 8 mai 2019.

©Alain Willaume

 Hippolyte Dombre, un “quinqua“ parisien, divorcé, père de grands enfants: Lazare et Vive, apprend la mort accidentelle de sa mère, alors qu’il peine à finir le montage d’un film. Il ne sait où et comment caser une séquence-clé où une femme furibonde poignarde son amant. Ce crime fictionnel s’insère incidemment dans la saga familiale sous différents angles, cadrages et focales… Leitmotiv intervenant de manière subliminale comme «scène primitive» dans la tragédie qui attend Hippolyte? Ce décès et le testament de sa mère ouvrent sur des révélations en cascade. On va de surprise en surprise. Sa mère, Leviah, une Juive fuyant le Maroc et la guerre, s’est mariée au Québec avec Isaac. Là-bas, Hippolyte apprend qu’Isaac est son père biologique et se découvre un demi-frère, Édouard. La mère d’Édouard, venue, elle, de Tunisie, se dit liée à Leviah par un pacte secret. Hippolyte va faire connaissance de la nouvelle (et troisième) femme d’Isaac mais elle poignarde l’enfant qu’elle porte et se pend …

Sous le choc, Hippolyte sombre dans la folie pendant un vol de retour vers Paris… Son fils Lazare, vient à sa rescousse… Dans la deuxième partie, il découvrira le fin mot de cette sombre histoire qui a empoisonné quatre générations sur soixante-quinze ans et qui croise la grande Histoire, pleine aussi de bruit et de fureur. «La violence est une conjugaison entre deux violences, écrit Wajdi Mouawad. L’une intime, l’autre collective. C’est cette conjugaison qui rend actives les pulsions qui nous traversent. » Comme ce film qu’Hippolyte ne parvient pas à achever, la pièce se déroule à l’endroit, puis à l’envers,  se monte et se démonte à la manière d’un Rubik Cube. A l’image de l’esprit dérangé du héros qui se repasserait des bribes de sa mémoire éclatée, la scénographie d’Emmanuel Clolus joue un rôle primordial et appuie cette  dramaturgie insolite. Des châssis coulissants poussés par les comédiens, décomposent puis recomposent l’espace, en créant de nouveaux angles de vue pour la reprise des scènes. Les portent claquent. Une vraie prouesse !

«Dans Fauves, dit Wajdi Mouawad, j’ai mis en place quelque chose qui s’apparente à un rapprochement entre narration et déconstruction. Dès lors, cela a ouvert à une écriture qui m’était tout à fait nouvelle. « (…) « La répétition étant liée au ressassement comment faire avancer le récit quand la structure, elle, est ellipsoïdale? Comment faire, s’inquiète l’auteur, pour que le spectateur ne soit pas noyé par ce mouvement et qu’il puisse suivre le récit?  » De fait, ces interruptions du récit puis ses répétitions tiennent en haleine, selon le vieux principe du feuilleton où l’action est suspendue avant le dénouement…

Les changements de décor sont un peu longs et semblent absorber l’énergie des comédiens au détriment du texte mais le spectacle malgré ses quatre heures entracte compris, une fois rôdé, prendra sans doute toute son ampleur.  Et l’originalité de la forme l’emporte sur des réserves. On reprochera à l’auteur de tirer un peu trop sur les ficelles du tragique en rajoutant, parfois inutilement, de l’horreur à l’horreur. Et même s’il ne fait pas toujours dans la dentelle, on prend plaisir à se laisser embarquer dans les grandes fresques familiales de Wajdi Mouawad.

Les comédiens défendent avec talent un texte dense, une langue tenue, truffée de pépites, et de touches d’humour pour détendre l’atmosphère. Jérôme Kircher a la mélancolie colérique qui sied à Hippolyte et Norah Krief, la fantaisie acide de Leviah. Le Québécois Hugues Frenette  est un Édouard émouvant et pas si benêt qu’il n’y paraît. Et dans la scène finale d’une grande poésie, la pièce prend de la hauteur et Lazare nous emmène vers un futur incertain autant qu’inconnu. Brisant le cercle infernal du silence et du mensonge qui enferme les enfants de l’inceste, du viol et du meurtre, le jeune cosmonaute navigue dans sa station spatiale, libre parmi les étoiles mais sans illusion: «Dans le silence, le deuil, le mensonge, la vérité est brutale. Nous sommes une génération vouée à préparer la sépulture des certitudes. »

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 21 juin, Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris (XX ème).  T. : 01 44 62 52 52.

Le texte paraîtra à l’automne aux Editions Leméac/Actes Sud-Papiers


Biennale Internationale des Arts de la Marionnette du 3 au 29 mai

Biennale Internationale des Arts de la Marionnette du 3 au 29 mai :

 Babylon , de et par Neville Tranter (en anglais surtitré en français).

Quarante spectacles dans vingt-sept lieux d’Île-de-France. On a le plaisir d’y revoir Neville Tranter qui, après Re: Frankenstein (1999), Vampyr (2006), et son étonnant Schicklgruber, alias Adolf Hitler (2009), revient avec un nouvelle création. Une métaphore de la guerre, une histoire d’exil entre Terre et Ciel. Entre Diable et Bon Dieu. Jésus, à l’instigation de Satan, veut se réincarner à Babylone pour « changer le monde », au grand dam de son Père. Un voyage risqué en ces temps agités où les réfugiés s’entassent sous les bombes dans de fragiles esquifs pour gagner des rives plus clémentes.

En prélude, proférés par un diable somptueux à tête de bouc de taille humaine, deux vers de Lewis Caroll, tirés de The Walrus and the Carpenter (Le Morse et le Charpentier), tiré d’un poème récité par Tweedledum et Tweedledee à Alice, sur une plage, un soir que le soleil et la lune brillent en même temps :  «Le temps est venu, dit le morse, de parler de beaucoup de choses. » (Ces mots reviendront à plusieurs reprises). Sur ce, Neville Tranter transporte sa troupe de marionnettes au bord de la Méditerranée, quelque part, en Afrique du Nord.

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Le dernier bateau pour Babylone, la terre promise, va prendre le large. Le passeur est inflexible : pas d’animaux à bord. Des retardataires se pressent : des réfugiés, surtout, mais aussi Dieu à la recherche de son fils égaré, tandis que le Diable rôde. Un vieux et son chien, une femme pas très nette, un petit Africain fuyant la guerre et avec lequel le marionnettiste entretient une relation plus protectrice qu’avec les autres protagonistes. Dieu, aux traits simiesque et Uriel, angelot à tête de guenon, déplorent l’état du monde et l’escapade maritime du Fils qui s’est pris d’affection pour l’agneau Binky: pas question d’embarquer sans son ami. Dieu cette fois sauvera-t-il son fils à temps?

Cette fable gentiment anticléricale se construit par séquences au gré des apparitions et disparitions des marionnettes derrière un rideau central comme  des coulisses.  Elles dialoguent entre elles mais parfois le manipulateur s’entremet et joue son propre rôle, ici déguisé en un ecclésiastique mâtiné de militaire. « J’ai mis du temps à avoir le courage de m’affirmer en tant qu’acteur au côté de mes marionnettes, dit Neville Tranter. Elles étaient trop fortes. « (…) «Maintenant, je ne peux concevoir ma présence comme acteur et manipulateur sur un plateau que dans une situation de conflit : la marionnette et l’acteur sont en confrontation dominant/ dominé, fort/faible. Je construis d’abord tous les personnages de mes marionnettes et quand les archétypes sont suffisamment clairs, je trouve la place de mon personnage à moi ». Démiurge, le manipulateur se trouve parfois manipulé par ses propres créatures, dont certaines se rebiffent, comme le jeune Africain qui l’empêche de brandir une Bible, cause du massacre de sa famille…

A partir d’une trame narrative simple et solide, l’artiste australien, installé depuis 1978 aux Pays-Bas avec sa compagnie Stuffed Puppet Theatre, joue en solo et fabrique lui-même ses marionnettes, la plupart à gaine, ce qui lui permet de nuancer les expressions des visages de latex. Ici, seul le Démon a une taille humaine (serait-ce lui qui mène la danse ?) Il lui a fallu deux ans pour bâtir ce spectacle car il est en tournée avec ses précédentes créations dans le monde entier.

 Babylon, délicieusement iconoclaste, dénonce toutes les bondieuseries et l’inefficience d’un Dieu gâteux et de son rejeton du genre Ravi de la crèche… Neville Tranter passe habilement d’un personnage à l’autre, en changeant de voix  et entretient un rapport très physique avec eux . Sa poésie impitoyable et drôle, teintée de tendresse pour ses petites créatures, nous tient en haleine. Jubilatoire et exceptionnel, ce spectacle d’une heure dix augure une bonne cuvée pour cette X ème Biennale.

Mireille Davidovici

 Jusqu’au 14 mai, Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette, 73 rue Mouffetard, Paris (V ème). T. : 01 84 79 44 44.

 Le 23 mai, Friedrichshafen (Allemagne) ; du 26  au 30 mai, Kabinetttheater, Vienne (Autriche).
Le 14 juin, Münchner Stadtmuseum, Munich (Allemagne).
 En juillet et août : à Sapporo, Iida, Nagoya, Toramaru, Tokyo (Japon).
Le 26 septembre, Bottrop (Allemagne).
En novembre, festival de Marionnettes de Neuchatel (Suisse ) ;  les 8 et 9 novembre, à Silkeborg (Danemark )

 


Hospitalités de Massimo Furlan et Kristof Hiriart

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Hospitalités de Massimo Furlan

Dans le cadre du Mai documentaire à Mulhouse: cinq spectacles à La Filature, une projection au cinéma Bel Air  et un atelier théâtre avec David Lescot. Le théâtre dit documentaire remonte au début du XX ème avec le metteur en scène allemand Erwin Piscator qui voulait avoir un effet politique sur le réel. L’an passé, Le Mai documentaire avait accueilli un spectacle Nachlass avec des autoportraits de personnes en fin de vie. Cette année, les trois plateaux de La Filature  recevront les habitants d’un village basque avec Hospitalités  mais aussi Trans Mes Enllà présenté par des Catalans qui ont changé de genre, un auto-portait d’une grand-mère bretonne, Stadium  avec les supporters du Racing Club de Lens ou encore Ludmilla Dabo qui raconte l’histoire de la chanteuse Nina Simone  mais aussi la sienne. 

Comment se définit-on aujourd’hui dans nos genres, nos appartenances sociales, notre rapport à la transmission ? Massimo Furlan,  un artiste né en Suisse d’origine italienne, s’interroge sur la mémoire collective de toute une génération. Il a invité un groupe d’habitants de La Bastide-Clairence au Pays Basque, pour répondre à leur proposition d’accueillir des réfugiés. Dans ce petit village touristique de mille habitants, ne vit aucun étranger. En 2014, un beau canular: Massimo Furlan et Kristof Hiriart proposent  quelques habitants complices de La Bastide de faire croire que la mairie avait décidé d’accueillir des familles de migrants et que les habitants devaient en 2015 répondre aux flux migratoires qui se développent avec la guerre en Syrie et la dégradation des économies en Afrique et au Proche-Orient…. Puis il y a eu une réunion pour révéler que c’était une fiction… Mais une famille syrienne avec enfants a bien été accueillie dans ce village et Massimo Furlan a tiré un spectacle de cette histoire.

Sur un écran, on voit d’abord un feu de bois puis entend La Ballade des gens heureux et une dizaine de personnes viennent s’asseoir sur des chaises. Chacun décrit son origine et son logement, puis on admire les beaux paysages de la Bastide-Clairence, une femme  entonne un chant basque et ils dansent tous. Sur l’écran, des gens jouent aux  boules et chacun décrit sa famille et sa maison. Une famille décide d’accueillir un Syrien, mais le village se révolte d’abord et hurle en ligne. Mais l’hospitalité, comme le pardon, s’accueille inconditionnellement ! 240 millions de personnes errent du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest. Un débat s’engage avec le public; on recueille des témoignages, malheureusement souvent peu audibles. Chacun a son histoire et ses malheurs.

Nous sommes tous un peu des exilés, des migrants, on est de là où on vit. Comme le colibri qui tente d’éteindre un incendie avec de l’eau de son bec, il faut faire sa part. Ce travail documentaire, remarquable mené avec un groupe d’habitants,  met du baume au cœur…

Edith Rappoport

Spectacle vu le 10 mai à La Filature-Scène Nationale, 20 Allée Nathan Katz, Mulhouse (Haut-Rhin). T. : 03 89 36 28 28.
Autres spectacles à ne pas manquer: 
Portrait de Ludmilla en Nina Simone de David Lescot  les 22 et 23 mai et Stadium de Mohamed el Khatib le 23 mai. (voir Le Théâtre du Blog)


Babel Guyane de Roberto Jean, mise en scène de Ricardo Lopez Munoz

Festival Passages à Metz:

Babel Guyane de Roberto Jean, mise en scène de Ricardo Lopez Munoz

Babel-2Présenté en première dans la métropole, ce spectacle est issu d’une aventure doublement particulière : celle du jeune Roberto, un jeune Haïtien clandestin en Guyane, excellent élève du lycée de Kourou, devenu comédien grâce à l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg  et à une bourse exceptionnelle du Centre national des études spatiales. Sa chance ? Avoir croisé le chemin d’Isabelle Niveau, professeur de français et responsable de la compagnie L’Entonnoir, qui a mis en place tout un parcours artistique pour entourer ses jeunes élèves aux origines multiples (bushinengué, mong, haïtienne… On compte dix « langues de France » en Guyane).

Le projet de l’Entonnoir n’est pas d’en faire des professionnels mais, grâce au dispositif Vivre et dire son quartier, de leur donner une chance d’être des jeunes gens réconciliés avec leur histoire.  Travailler sur les problématiques communautaires, les échanges entre quartiers et les récits mythologiques de chaque territoire, leur permet d’écrire le scénario de leurs vies. Laboratoires de la pensée, de la prise de parole, de l’estime de soi, ces ateliers conduisent aussi quelques-uns d’entre eux jusqu’aux métiers du théâtre (écriture, jeu, mise en scène ou scénographie).

Dans l’esprit et la continuité du travail de recherche mené depuis plusieurs années avec Ricardo Lopez Munoz, L’Entonnoir et Roberto Jean présentent cette  création au Festival Passages.  Le metteur en scène a apporté sa technique de travail sans texte fondé sur des improvisations, discussions de plateau : ce qu’il nomme « un théâtre relationnel». Roberto Jean, lui, a parcouru le récit de son enfance ballottée d’Haïti en Guyane, sur les pas d’une mère «globe-trotteuse des religions » (elle essaie tour à tour les Témoins de Jehovah, les catholiques, les protestants, pour finir dans les bras des Evangéliques)… Le comédien se prête délicatement, en jupe, à l’évocation de cette mère qu’on devine fragile, sans tomber dans la caricature ni la compassion. C’est une figure de rêve, peut-être un vrai souvenir, que cette femme en jupe blanche. Le père, absent, est à peine mentionné.

téléchargéTrès vite, apparaît la difficile situation d’un enfant noir, brillant à l’école : trop noir pour ses copains à la peau métissée et considéré comme vendu aux Blancs et à leur école. Pris dans des conflits de loyauté, le regard des autres toujours pesant sur lui – ni vraiment Haïtien, ni vraiment Guyanais, encore moins Français – le jeune Roberto envisage pourtant le métier d’acteur. Il lui faut partir pour la métropole. Son arrivée le renvoie encore à un autre statut : celui de « grand noir » (le seul dans sa classe d’hypokhâgne au lycée Lakanal de Sceaux). Commence alors le parcours du combattant qui oppose ce jeune homme non pas à l’hostilité d’autrui mais aux multiples facettes de son histoire qu’il n’arrive pas à composer en un «moi » auquel s’accrocher.

 Devenir un comédien, apparemment c’est fait, et avec talent. Devenir un comédien français, c’est une autre affaire. Dernière étape de son intégration, il n’est qu’au début du long processus administratif… Même si, dans une pirouette finale, il affirme qu’il s’agit «d’une obsession post-coloniale» et qu’il vaut mieux « accepter d’être l’Autre dans l’histoire », on sent bien que la blessure identitaire ne se refermera pas si facilement, avec ou sans passeport français.

 Difficile d’être insensible à ce parcours exceptionnel. Mais on peut regretter quelques impasses dramaturgiques, sans doute dues à une méthode d’élaboration expérimentale. Le spectacle avance  par sauts et par gambades ; on est sous le charme indéniable du jeune acteur qui expose sa plastique irréprochable à nos regards, tout en s’affirmant bourré de complexes… Un léger narcissisme se dégage de cette partie : dommage, l’écriture n’a pas pris le relais pour cette séance de strip-tease autant physique qu’émotionnel.

Mis à part cette faiblesse (qui pourrait facilement être corrigée avec une étape de travail supplémentaire), le spectacle fait toucher du doigt bien des  a priori liés aux jeunes des départements et territoires d’Outre-Mer. Ceux-là mêmes pour lesquels Isabelle Niveau veut continuer à inventer de nouveaux dispositifs d’excellence et combattre le mal-être par les langages artistiques. En un mot : réinventer le métier d’enseignant.

Marie-Agnès Sevestre

Spectacle vu au festival Passages, le 10 mai.
A voir aussi : Les Verdicts guyanais de Roberto Jean, les mardi 14 et mercredi 15 mai, sous le petit chapiteau, Place de la République, Metz.

 

 

 

 

 


Entretien avec Hocine Chabira, directeur du festival Passages à Metz

 

Entretien avec Hocine Chabira, directeur du festival Passages à Metz

_DSC6853Arrivé en 2015 à la tête de ce festival, prenant la suite de Charles Tordjman qui l’avait créé en 1996 à Nancy, Hocine Chabira a souhaité maintenir l’ouverture vers l’ailleurs qu’avait affirmée son prédécesseur, tout en accentuant les questions d’actualité autour des thèmes du voyage, de la migration, des identités multiples. Situé en Lorraine à Metz, dans un bassin qui fut industriel et minier et qui a accueilli de nombreuses vagues de population, Passages joue aussi la carte transfrontalière avec plusieurs pays voisins.

 - Quel fut votre parcours personnel avant d’arriver à cette direction?

 - Je viens d’une famille algérienne pour laquelle seul le travail comptait et surtout pas le théâtre ! Pourtant on peut dire que j’étais un enfant du Théâtre Populaire de Lorraine qui a fait mon éducation artistique, tout comme le Centre Dramatique National de Nancy ou le théâtre du Saulcy à Metz. Malgré ma passion juvénile pour les planches, il n’était pas question pour mes parents que je fasse une carrière d’acteur ! J’ai donc dû renoncer à me présenter à l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg. Mais, tout en menant une vie professionnelle de commercial, j’ai fondé une compagnie et commencé à faire de la mise en scène. Puis, comme j’avais été formé par l’équipe du CDN de Charles Tordjman au lycée de Thionville, après plusieurs expériences je me suis rapproché de lui, nous avons eu une vraie collaboration et au moment de son départ, il m’a tendu la main.

 - Malgré cette amitié de travail, vous êtes partis sur des routes un peu différentes…

- En 2017, Charlie Tordjman avait prévu pour Passages, un thème majeur: celui de la Méditerranée. Je n’ai fait que donner suite à ce projet, tout en l’accentuant. En effet, compte-tenu de ma pratique artistique (j’avais mené de nombreux ateliers avec des amateurs), je tenais à ce que résonnent dans le festival des voix différentes et que la diversité des parcours, origines et formations, irrigue la programmation. En Lorraine, sur les scènes permanentes, n’apparaissent guère de formes extra-européennes. En sont absents les artistes d’Afrique, du Maghreb ou d’Asie… Offrir au public lui-même très mélangé quant à ses origines, un programme où chacun puisse trouver d’autres possibilités d’identification : voilà mon enjeu. En janvier 2018, Donald Trump a fait une déclaration sur «les pays de merde», déclaration qui m’a interpellé : en effet, que savais-je moi-même de ce qui se créait, s’écrivait, dans les pays en question ? Je me suis donné comme objectif de découvrir ces univers et de les faire découvrir au public lorrain.

 - Une année sur deux, le festival laisse la place aux « Écoles de Passage ». De quoi s’agit-il ?

 - Passages a toujours vécu sur un rythme de biennale. Mais il y avait une vraie demande des élus pour une présence plus forte. J’ai donc mis en place, les années paires, une programmation qui regroupe plusieurs grandes écoles de théâtre, françaises mais aussi étrangères. Par exemple, l’an dernier, nous avons reçu l’Ecole russe d’Ekaterinenbourg, dirigée par Nikola Kolyada. Cela donne parfois des rebonds dans le festival lui-même : ainsi nous avons accueilli en 2018 l’Ecole du T.N.S,  avec en particulier le jeune Roberto Jean, venu de Guyane. Pour le suivre, cette année nous recevons un spectacle qu’il a créé, sous la direction de Ricardo Lopez Munoz, à Kourou, en Guyane, avec la compagnie de l’Entonnoir. 

- Le festival Passages a-t-il les moyens d’accompagner les artistes invités en termes de production, résidences, soutiens divers ?

 -Grâce au programme INTER-REG (nous sommes en zone transfrontalière, ce qui nous permet de bénéficier d’un soutien pluriannuel de 250.000 euros de la Communauté Européenne), nous arrivons à consacrer environ 70.000 euros à la coproduction. Par ailleurs, nous  travaillons avec toutes les structures culturelles de Metz qui sont en coréalisation avec le festival, ce qui nous permet d’offrir de vrais outils de travail aux artistes invités. Il est clair que notre activité au service de la diversité, contre toutes les discriminations et dans un esprit d’accueil des artistes étrangers, rencontre les objectifs des programmes européens. Tout comme le soutien des partenaires régionaux.

 - Comment se profile l’avenir de Passages ?

 - Nous allons encore plus loin dans la présence du théâtre à Metz, en engageant désormais une saison avec environ une dizaine de propositions, toujours dans la veine de nos thématiques. Et ceci en partenariat avec les théâtres de la ville. Metz a en effet construit une identité très forte en matière de musique, d’opéra, de danse. Nous répondrons ainsi à une demande de la ville pour compléter l’éventail des propositions artistiques en saison.

 Marie-Agnès Sevestre, le 11 mai à Metz.

Le festival Passages continue jusqu’au 19 mai.


An irish Story de et par Kelly Rivière

An irish Story de et par Kelly Rivière

 © David Jungman

© David Jungman

 Qu’est devenu Peter O’Farrel ? Comment et pourquoi a-t-il disparu ? En laissant une veuve et cinq orphelins, dont Kathleen, la mère de Kelly Rivière, la narratrice. Cette jeune femme va tenter de percer le mystère et nous invite à cette quête: le spectacle navigue joyeusement entre la France, l’Angleterre et l’Irlande.

  »Quand une personne disparaît, écrit  Kelly Rivière, elle n’est pas morte et toutes les hypothèses sont permises.» Enfant et adolescente, elle se raconte des histoires rocambolesques : pratique pour draguer les garçons! Peter O’Farrel  serait un gardien de phare emporté par la tempête,  ou un membre de l’ I.R.A. passé à la clandestinité… Mais, un jour, elle éprouve le  besoin de savoir qui il était. La vie de cet homme rejoint la grande Histoire des Irlandais exilés massivement aux États-Unis et en Angleterre pour fuir la misère. A Londres, ces catholiques dans un pays protestant, étaient accueillis par des pancartes : «No Blacks, no Irish, no Dogs»…

Kelly Rivière, devenue Kelly Ruisseau, qui a écrit et joue son propre rôle, va remonter le fil des générations. Rien à tirer de sa mère qui prétend ne rien savoir, ni de sa grand-mère à Londres, qui, fataliste, pense  que tous les hommes quittent les femmes… Elle en apprendra un peu plus auprès des vieilles sœurs de Peter, retrouvées dans le petit village au Sud de l’Eire d’où, en 1956, Peter embarqua pour Londres  avec sa femme Margaret. Mais le mystère reste entier… Cette autofiction déjà présentée au festival d’Avignon (voir Le Théâtre du Blog) est fort bien agencée entre récit et dialogues. Et elle décolle de la réalité par l’écriture et le jeu: Kelly Rivière dessine une galerie de personnages. Une gestuelle, une posture ou un accent caractéristiques suffisent à camper les protagonistes et à instaurer une distance ironique. Pas de pathos inutile et beaucoup d’humour. La comédienne passe avec légèreté de l’un à l’autre, en jonglant avec les langues : du français des jeunes, à celui du Sud, de l’anglais de Londres, à celui des Irlandais avec ses « r » roulés. Kelly Rivière, qui est aussi traductrice, épouse spontanément une langue puis l’autre, dosant avec finesse les bribes d’anglais afin que le public non anglophone ne se sente pas lésé et que, porté par la musicalité, il ne perde pas les nuances de tous ces parlers et accents constitutifs de chacun.

De cette traversée franco-irlandaise, de cette histoire intime, Kelly Rivière bâtit un spectacle à la fois émouvant et universel : qui n’a pas de secret dans sa famille ? Le public ne s’y trompe pas : An irish Story fait salle comble depuis deux semaines et mieux vaut réserver.

 

Mireille Davidovici

Jusqu’au 30 juin, Théâtre de Belleville  94, rue du Faubourg du Temple, Paris  (XI ème). T. 01 48 06 72 34.

Le 5 juin,  Festival Traverse ! Azay-le-Brulé (Deux-Sèvres).

 


Juliette et les années 70, texte et conception de Flore Lefebvre des Noëttes

Juliette et les années 70,  textes et conception de Flore Lefebvre des Noëttes

 

julietteQui est Juliette ? Elle est unique mais aussi nous toutes, y compris les filles d’aujourd’hui qui rêvent parfois à cette époque bénie de l’après 68. Fille d’une famille invraisemblable où on se reconnaît pourtant et que l’on saisit ici dans son adolescence, dévoreuse de poésie, de garçons, des vagues et sable dans le maillot, l’été entre Pornic et Saint-Michel-Chef-Chef. Elle est aussi chaque Juliette à qui le théâtre parle d’amour, et l’amour, du théâtre. La vie, coupée en deux quand dans l’enfance alternaient école et vacances, retrouve son unité au théâtre: une dure école, passionnée avec des temps splendides au sens des perspectives qu’il ouvre -merci à Antoine Vitez, à Pierre Debauche et Daniel Mesguich pour les plus illustres de ses maîtres- mais nettement moins réjouissantes quand il s’agit pour elle de périodes sans travail.
Juliette -et elle ne s’en cache pas- c’est Flore Lefebvre des Noëttes qui raconte avoir puisé sa vitalité créative dans la folie même de son père, dans l’explosion des frontières que cette époque signifiait pour une famille très attachée  à l’armée et au catholicisme et qui avait des convictions politiques très ancrées à droite… Tout cela, elle le raconte dans La Mate (voir Le Théâtre du Blog) et dans le troisième volet de cette saga : Le Pate(r), à venir. Mais, pour l’heure, nous sommes avec Juliette à la «belle époque» : fauchée mais sans chômage, sans crainte pour la planète, même si on était déjà écologiste, oublieux de la guerre froide et libre d’aimer sans la peur du sida.

L’actrice fait revivre ces belles années avec des mots qui font immédiatement image,  d’une façon originale, irréductible aux catégories existantes. Ni entrée de clown, ni «stand up», ni monologue ou numéro de cabaret mais plutôt du théâtre ultra-rapide qui fait apparaître un nouveau personnage d’un froncement de bouche, qui fabrique l’autorité maternelle d’un raclement de gorge aux terribles RRRR et fait disparaître une scène d’un geste désinvolte de la main. Il y a de la gourmandise à rappeler certains (mauvais) souvenirs, comme de jouer le Érinyes perchée sur un vieux lavabo avec ses fuites d’eau en guise de Styx, ou d’apprendre à dire les alexandrins en ne faisant chanter que les voyelles. Ou encore de trimer dans la boutique maternelle baba-cool. De ces babioles dont la vie est faite. Pour le vrai drame familial, allez voir La Mate ; ici, on n’aura jamais droit au pathos.

Alors, qu’est-ce que ce théâtre? Du théâtre vrai. L’actrice joue sans artifice avec son corps d’aujourd’hui. En sage maillot de bain noir, elle a dix ans, quinze ans, tous les âges. Elle change de robe à vue en quelques secondes et prend le temps de nous passer ses musiques qui nous entêtent encore et qu’héritées de leurs parents ou grands-parents, les jeunes générations reconnaissent. Le montage des textes est parfois subtil et travaillé comme une dentelle, parfois coupé aux ciseaux. Il y a des creux. Mais personne ne s’en plaint, car aussitôt la vague remonte et un moment vrai s’adresse à nous. Quelque chose comme un hymne à la vie et à chaque vie singulière. Pas besoin d’aller à la recherche du temps perdu : il est là et on en profite. Quelle belle chose que le temps présent ! Pourtant, à la fin, l’actrice-narratrice ne s’interdit pas la nostalgie : quelques diapos de l’enfance… Une technologie ancienne pour un passé… bel et bien passé. Bref, un moment de théâtre précieux pour se requinquer sans mièvrerie, sans triche, sans filet mais avec panache…

Christine Friedel

Théâtre du Rond-Point, 1 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème), jusqu’au 8 juin. T. : 01 44 95 98 21.
La Mate en sera joué en ce même Théâtre, les dimanches 19, 26 mai et 2 juin.

Le  texte est édité par Les Solitaires intempestifs. La Mate est publié aux éditions En Votre Compagnie.

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