L’Aspen Santa Fe Ballet

Festival Le temps d’aimer la danse à Biarritz

L’Aspen Santa Fe Ballet

Photo Jean Couturier

Photo Jean Couturier

Nous avons découvert cette compagnie américaine que dirige Jean-Philippe Malaty, d’origine basque, lors d’une répétition publique,  en avant-première d’un spectacle présenté le soir même à guichet fermé. Ce double nom de ville  que porte cette troupe s’explique par ses origines: la petite ville d’Aspen nichée dans les Rocheuses (6.000 habitants)  et Santa Fe, capitale du Nouveau Mexique ( 80.000 habitants) et foyer de création artistique, se sont associées pour la  faire naître. La troupe tire la moitié de son budget de sponsors, et l’autre de tournées locales et internationales et de cours de danse très prisés. Les danseurs sont tous américains ou canadiens.

1st Flash de Jorma Elo surprend par l’intensité des duos et  enchaînements rapides, sur la belle musique du Concerto pour violon de Jean Sibelius. Ce chorégraphe finlandais est l’un des plus en vue au Nederlands Dans Theater à Amsterdam, et son écriture très  contemporaine permet de belles prouesses techniques.
Moins dynamique,  Silent Ghost , conçu sur mesure pour ce ballet par Alejandro Cerrudo, permet d’apprécier l’écoute des danseurs les uns envers les autres : ici pas de vedette, le groupe qui prime, et cela pour toutes les chorégraphies. Human Rojo de Cayetano Soto paraît plus anecdotique : avec des interpètres tous de rouge, vêtus, sur des musiques de Ray Barreto, Nat King Cole et Xavier Cugat,  ce ballet ressemble à ceux d’un grand cabaret parisien! Il ne manque que les plumes…

Gestes précis et doux, mouvements harmonieux, intentions justes, attention les uns envers les autres: les danseurs font preuve d’un grand savoir-faire. Merci Thierry Malandain, directeur artistique de ce festival, de nous avoir fait connaître cette jeune compagnie d’une qualité exceptionnelle.

Jean Couturier

Spectacle vu au Théâtre du Casino de Biarritz, le  8 septembre.

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Le Père, d’après L’Homme incertain de Stéphanie Chaillou, adaptation et mise en scène de Julien Gosselin

Crédit photo : Simon Gosselin

Crédit photo : Simon Gosselin

Le Père, d’après L’Homme incertain de Stéphanie Chaillou, adaptation et mise en scène de Julien Gosselin

« Quand j’étais jeune et que je jouais au foot, j’étais heureux. Je courais derrière le ballon. Et rien d’autre ne comptait. Il y avait seulement cette évidence du ballon au milieu du terrain. Le ballon après lequel il fallait courir. Et je courais. Et j’étais heureux. » Ainsi parle l’ex-paysan, Le Père, de son enfance sans souci ni conflit. La campagne, les villages,  l’agriculture et l’élevage n’ont pas disparu mais le progrès technique, les machines coûteuses, les emprunts et la nécessaire compétence d’entrepreneur ont  tout bouleversé de cette civilisation d’autrefois. Et l’utilisation massive des engrais et pesticides, le remembrement (1960/70)  avec la création de surfaces à la mesure des machines agricoles, ont entraîné la suppression de nombreuses exploitations et un exode rural. Et le taux de suicides chez les agriculteurs a aussi régulièrement augmenté!

Dans cette disparition d’un monde,  s’inscrit Le Père, et l’histoire à la fois privée, collective et politique d’un échec, avec  une performance poétique de Laurent Sauvage, orchestrée par Julien Gosselin avec acuité… Dominants et dominés, puissants et misérables, toute société, sauf dans les utopies, comprend des repus et des affamés, des abrités et des sans-abri,  à cause de la très grande inégalité des biens et moyens de paiement

La victime oscille ici entre fatalisme et culpabilité. Ce qu’accomplit par la seule force du verbe, en cheminant dans la mémoire ce père avec amertume et patience. Il fait un retour sur lui-même, analyse son parcours, arrête les pleurs de sa femme et répond aux questions de ses enfants.Sentiment de ratage et de dévalorisation intime, l’ex-agriculteur qui a perdu sa ferme  à cause de crédits impossibles à honorer s’interroge lui-même avec une claire conscience existentielle, face à lui-même, et au lecteur ou au public. Innocent et naïf, il s’est trompé, il a cru en la vie, en ses promesses de contes de fée, et est tombé dans le piège des publicités mensongères et slogans du genre : Vivez vos rêves.

L’identité est fragile, et un rien peut la détruire,  et si on supporte une souffrance de dévalorisation intime dans la solitude, les autres, sans cœur, parachèvent la chute subie, à coups de médisances, jugements oiseux à l’emporte-pièce et phrases méprisantes.« Allez-vous en, avec vos deux roues motrices », répond le narrateur devant la réussite artificielle de l’autre qui, lui,  n’est pas tombé. Avec objets ostentatoires, vanité des vanités….

Ce père qui a le devoir de protéger femme et enfants, n’a pu honorer ses engagements. Laurent Sauvage, artiste associé au Théâtre National de Strasbourg et acteur fidèle de Stanislas Nordey,  s’empare de la prose poétique de Stéphanie Chaillou avec un naturel confondant, entre humilité et communication authentique avec le public. Les mots fusent, déposés sur les choses pour qu’on les perçoive mieux. Nul jeu extériorisé, nulle volonté de s’imposer mais une simple présence. Laurent Sauvage, droit dans la nuit puis dans la pénombre, libère une parole qui résonne sur un fond sonore enveloppant. Peu à peu, le personnage sort de l’ombre, et s’approche du public, et quitte le plateau.

Un châssis se soulève alors lentement, tiré par des filins jusqu’au mur du lointain : la lumière se fait sur un carré d’herbe verte, cerné de brumisateurs. La parole des enfants sonorisée puis déversée graphiquement sur l’écran  avec des mots dansants, évoque un passé lointain : souvenirs et émotions d’une vie rustique : «On enregistrait, sans le savoir, on enregistrait, les sons, les odeurs, les cris, les mouettes, la mer, le lointain, on disait, demain, demain, on avait un père, une mère, on était petits, quelques centimètres, des kilos, un souffle. »

L’ex-agriculteur ne veut pas désespérer: chez lui, la fraîcheur éternelle du vert paradis survit à la dégradation du monde : « On avait nos mains, on se les donnait, on se donnait nos mains sur la route, dans la cour, en attendant le car, on se donnait ce qu’on avait, nos mains, nos cœurs, nos billes en verre. » Avec ces paroles d’enfance qui ne cachent ni l’ennui ni la tristesse de l’hiver à la campagne, le public reste à l’écoute de ces vestiges savoureux de la civilisation paysanne, telle que la voit Stéphanie Chaillou.

Véronique Hotte

M C 93, 9 boulevard Lénine,  Bobigny (Seine-Saint-Denis)  jusqu’au 29 septembre. T. : 01 41 60 72 72.


Les Plateaux sauvages

Les Plateaux sauvages 

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Laëtitia Guedon et Sifart

 Après La Scala, le public parisien a la chance de compter un théâtre rénové de plus :  Les Plateaux sauvages, remplacent le Vingtième théâtre. De préfiguration (voir Le Théâtre du blog) en inauguration, cet établissement de la Ville de Paris, situé au cœur de Ménilmontant, réouvre ses portes.

Laëtitia Guédon nous fait l’honneur de cet espace entièrement transformé regroupant l’ex-Vingtième Théâtre (animé jusqu’en 2016 par le regretté Pascal Martinet)  et le Centre culturel des Amandiers. Pour servir la cohérence de son projet, la jeune femme, nommée depuis deux ans à la tête de ce complexe culturel, revient à l’architecture d’origine conçue par Jean Dumont qui, autour d’un patio central, en contrebas de la rue des Plâtrières, s’enroule, d’étage en étage, ouvrant sur des halls, salles et terrasses. La réunification des deux entités, après de longs travaux menés avec la Ville de Paris, rend lisible l’objectif ambitieux des Plateaux sauvages : « Etablir une porosité entre l’art et les pratiques amateurs dans une logique de partage sur le territoire ».

 Un parcours fléché avec une signalétique claire nous emmène, depuis le hall d’accueil, qui inclut les bureaux des permanents (une dizaine) et le foyer des artistes, vers les studios de répétition, les espaces pour les répétitions et les ateliers de pratiques amateurs, le bar, la bibliothèque, la petite et la grande salles de théâtre.

 De cet outil de trois mille ms 2, Laetita Guédon entend faire une «fabrique artistique»  à partager entre professionnels et amateurs. Pour pallier les carences éprouvées par les compagnies accueillies pour moitié « très émergentes », et pour moitié, « très confirmées et solides », en amont de la diffusion, elle propose des résidences de cinq jours à un an, allant parfois jusqu’à la création. Chaque création se double ici, pour les équipes, d’un projet de transmission. A construire sur mesure avec l’une des quelque quarante structures partenaires du théâtre (du foyer de jeunes travailleurs, collèges…, aux  associations de d’artistes ou de streetart)

IMG_3994Pour ce lieu ouvert sur l’extérieur grâce à des baies vitrées et des puits de lumière, décoré simplement mais avec goût,   sa directrice envisage d’autres innovations : un potager partagé sur la petite terrasse, des murs dévolus aux  grapheurs sur la grande où nous accueille aujourd’hui l’artiste murale  franco-bengalie  Sifart, avec ses calligraphies colorées et épurées.  Une paysagiste se penche actuellement sur la végétalisation des parties extérieures…

Côté accueil:  « une tarification sociale » en fonction du quotient familial pour les ateliers, et une « tarification responsable » pour la billetterie : entre cinq et trente euros, au choix, et un « billet suspendu » de cinq euros, avancé par un spectateur pour un autre qui ne pourrait payer sa place… Pour les compagnies, un stock de costumes à partager, ou encore l’accompagnement des artistes pour le parcours du combattant qu’est la constitution d’un dossier…

 Ce vaste programme est mené avec entrain par Laëtitia Guédon. Formée au Studio- Théâtre d’Asnières, puis au Conservatoire National. Elle s’est intéressée très tôt à la mise en scène en assistant Antoine Bourseiller, et a fait ses premières armes au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, puis comme associée à la Comédie de Caen. La programmation du « Festival au féminin » à la Goutte d’or lui donne le goût du partage et de l’organisation d’événements. Elle se présente alors  à l’appel à projet lancé par la Ville de Paris pour la reprise du lieu. Cette année, elle n’envisage pas de création avec sa compagnie,  dont le financement est dissocié de celui des Plateaux sauvages . Mais juste une reprise de SAMO (A Tribute to Basquiat ) de Koffi Kwahulé (voir le Le Théâtre du blog), au Théâtre de la Tempête, en janvier. L’année prochaine, elle abordera la question des femmes et du pouvoir à travers la figure mythique de Penthésilée, une commande d’écriture passée à Clément Bondu.

La metteuse en scène préfère les textes d’auteur(e)s aux écritures de plateau et donne une place centrale à la bibliothèque du théâtre ; elle  accueillera aussi tous les ans un(e) écrivain(e) en résidence. La Maison Antoine Vitez, association de traducteurs de théâtre, qui a installé ses bureaux aux Plateaux sauvages, y donnera des lectures.

 La programmation s’ouvre sur Max Gericke ou Du pareil au même de Manfred Karge, mis en scène d’Olivier Balazuc, avec Lou Wenzel. En marge de ce spectacle, Lou Wenzel propose un atelier de création sur le thème du voyage, avec la Maison des pratiques artistiques amateurs  Saint-Blaise voisine. Inscription gratuite pour les habitants du XX ème arrondissement.

Un lieu convivial à découvrir et des ateliers à suivre, en toute curiosité.

 Mireille Davidovici

Les Plateaux sauvages 5 rue des Plâtrières Paris XXe T.  : 01 40 31 26 35

Max Gericke ou Du pareil au même,  du 17 au 28 septembre.

M. P.A. A. Saint-Blaise T. : 01 46 34 94 90.


La Tour de Balbel, conception et mise en scène de Natascha Rudolf

 

La Tour de Balbel, conception et mise en scène de Natascha Rudolf

Photo Christophe Raynaud Delage

Photo Christophe Raynaud Delage

Il était une fois, ou il sera une fois, ou il ne sera jamais, cette Tour de Balbel. 173 étages, autant de couloirs, recoins, ascenseurs introuvables,  sous-bois peints sur les murs et sous-sols colmatés, étayés, car cette tour s’enfonce doucement… Comment retrouver là-dedans l’appartement où se prépare l’anniversaire-surprise de Carmela ? Et Carmela elle-même?

On s’apercevra qu’il faut beaucoup de chemins de traverses et détours jusqu’au Mexique, pour y parvenir. Et beaucoup d’histoires d’amour, très courtes, ou pour la vie, beaucoup de travail et de rencontres. Parce qu’il ne faut pas confondre Balbel et Babel : le premier vient des Balbyniens, habitants de Bobigny, et n’a rien à voir avec la malédiction biblique, au contraire. Il chante la diversité bénie, quoique parfois compliquée, des langues, goûts et couleurs.

Sur la grande scène, quarante comédiens, amateurs et professionnels, se réunissent, se séparent, entrent en scène avec fracas ou ramènent presque en douce leurs personnages dans le récit, onirique et bien ancré dans le vécu. Les scènes se heurtent, s’enchaînent, traînent un peu, tombent comme des cheveux magiques sur une soupe parfois amère, et souvent hautement épicée.

Il y aura des vivants et des morts, une fée, des travailleuses en révolte, Frida Kahlo sur un fauteuil roulant, beaucoup de monde et une grande scène de comédie musicale avec maracas et sombreros. Un patchwork de moments vrais, un palais idéal à la manière de celui que construisit le facteur Cheval, inspiré par les images du monde dans les illustrés qu’il distribuait. Avec une immense différence : il le revendiquait comme l’œuvre « d’un seul homme »,  alors qu’ici, plus d’une centaine de personnes ont participé, deux ans durant, à la construction de cette Tour de Balbel. Autour d’une metteuse en scène résolue à tenir ferme sa vision, scénographie et chorégraphie comprises.

Au fil des travaux, Natascha Rudolf s’est construit une méthode : s’interroger d’abord sur sa place d’artiste. Insatisfaite dans l’entre-soi des «professionnels de la profession», elle est allée chercher ailleurs le sens de son art : dans les prisons, centres pour handicapés ou personnes âgées, foyers de jeunes travailleurs… Et elle a voulu entendre ceux qu’on n’écoute pas mais s’est rendue compte que l’entre-soi de ces institutions ne pouvait pas non plus la satisfaire. D’où son désir de travailler en îlots hétérogènes, avec de petits groupes différents, rassemblés ensuite dans toute l’amplitude de chaque projet.

Ainsi de son Iphigénie, d’après Racine, bousculée par le slam et par un chœur contemporain qui remettait sur la scène le peuple que le grand dramaturge courtisan avait exclu. Et cette vision fouillée et iconoclaste a triomphé à Versailles ! Ainsi, de Praxys, d’après L’Assemblée des Femmes et Lysistrata d’Aristophane, où elle a fait appel à Angela Davis, Condorcet, Hubertine Auclert (une de premières suffragettes en France) pour secouer le vieux misogyne qui avait vu si clair…

Regarder les textes de près, au fond, en essorer l’idéologie pour trouver la vérité qu’ils portent : voilà le travail dans la durée. Les petits collectifs bien constitués se rassemblent en un plus grand, les cartes sont rebattues : Natascha Rudolf appelle cela « faire la mer avec de petits seaux d’eau ».

La Tour de Balbel est de cette eau-là. Faite de multiples rencontres, à partir d’un point de départ littéraire : Georges Perec et sa Vie Mode d’emploi, qui a donné leurs trames aux ateliers d’écriture. Il a fallu à cette Tour de Balbel deux ans de propositions, retours, écoutes, improvisations, modifications, pour arriver à l’écriture finale et au spectacle. Et l’entreprise, aussi démesurée et quand même aussi fragile que cette Tour métonymique, tient debout, un peu échevelée, avec des libertés et digressions que n’oserait pas un spectacle purement professionnel.

 «Mettre ensemble, mais surtout ne pas mixer ; ça frotte, ça se répond, ça s’articule.  Avec Anne Kawala, nous avons scénarisé ce qu’avaient apporté les participants des ateliers d’écriture et leurs récits personnels. Un aller et retour, un partage qui a abouti au texte joué ici. Un texte “avec des morceaux dedans », comme le dit une publicité pour des yaourts, qui ne se plie pas à un quelconque politiquement correct. Les sujets graves sont évoqués au passage, centraux ou périphériques, comme dans la vie des “vrais gens“ que nous sommes tous.  Et Natacha Rudolf ajoute : «Merci à tous ceux qui me permettent de penser».

Résultat: un magnifique Théâtre-Mode d’emploi, haut en couleurs, étrange et riche. Une façon généreuse de lancer la saison de la M C 93 : réinventer un théâtre populaire ancré dans un territoire (qui a soutenu le projet) et relevant haut la main le défi du théâtre et du plateau. En toute fraternité, osons le mot.

Christine Friedel

M C 93 Bobigny  (Seine-Saint-Denis), jusqu’au 16 septembre. T. : 01 41 60 72 72.


Scala, un nouveau lieu à Paris

 

La Scala, un nouveau lieu à Paris

Jean Couturier

Jean Couturier

Un théâtre vient de renaître dans la capitale. Avec un logo rappelant la signature de Sacha Guitry.  Sans doute une façon d’indiquer que ce lieu appartient à l’Histoire du Théâtre, comme le précisent ses directeurs Mélanie et Frédéric Biessy dans une courte présentation,  après un film retraçant brièvement cette aventure. 

Ouvert en 1873, le café-concert de la Scala accueillera des vedettes comme Dranem, Mayol, Mistinguett, etc. Transformé en cinéma de style Art déco en 1936, il devient, dans les années 1970,  un cinéma porno. Puis laissé à l’abandon,  le lieu est acheté en 2006 par les Biessy qui font le pari fou de le rénover entièrement, avec l’aide du ministère de la Culture, de la Région Île-de-France, la Ville de Paris et de mécènes…
Ont notamment collaboré à cette rénovation Philippe Manoury  pour «l’identité sonore» et Richard Peduzzi qui en assuré toute la scénographie. Les invités de cette première saison, comme Thomas Jolly, Yasmina Reza ou Michèle Anne De Mey ont visité la salle encore en travaux et décidé de créer ou recréer une pièce, en fonction du lieu.

«Bienvenue chez vous», disent les directeurs. Au public de découvrir cet espace modulable de 300 à 550 places, dédié au cirque, au  théâtre, à la danse, à la musique au cinéma mais aussi aux arts plastiques.. Pour cette inauguration, Yoann Bourgeois a construit un véritable espace de chute et de fuite pour sept acrobates et danseurs qui jouent  avec les portes, les chaises, le lit, l’escalier, ou les trappes qui se dérobent sous leur poids. Ce spectacle poétique d’une heure a quelques longueurs, mais devrait trouver son rythme.

Comme le dit Jean-Michel Ribes, dans un message d’amitié : «Si t’as d’l’orage au fond de toi. Ou que ton âme est en surpoids. Dans c’cas-là. Va à la Scala ! Mais si tu préfères les poètes. Les naïfs, les bizarres, les bêtes. Dans c’cas-là. Va aussi à la Scala !»

Jean Couturier

La Scala , 13 boulevard de Strasbourg, Paris Xème jusqu’au 24 octobre.

 

 


Un festival à Villerville, cinquième édition (suite)

 

Un festival à Villerville (Calvados), cinquième édition

 « Nous travaillons en partenariat avec le J.T.N.  (Jeune Théâtre National). Avec des artistes déjà confirmés et de plus jeunes dont c’est parfois la première expérience.», dit Alain Desnot, le directeur artistique qui a fondé ce festival. Motivation première pour ce passionné de théâtre soucieux de la transmission : offrir aux compagnies un espace de la création et de recherche. Dans ce lieu calme et ouvert sur la mer, on donne l’occasion au public de découvrir in situ, des propositions théâtrales, en collaboration avec les habitants. » Ce qui prime ici: l’exigence d’un travail collectif, dans un temps court: deux à trois semaines! Pour présenter, dans un lieu a-théâtral: garage, château, plage, ancien casino.., une création naissante mais maîtrisée, déjà riche en poésie, comme en pensée.

Pour Alain Desnot, fin connaisseur du théâtre contemporain et de ses institutions, ce festival in situ doit mettre en relation les différents savoirs, à travers le regard, poétique et politique, des générations à venir. L’occasion d’inviter un public curieux, à découvrir le théâtre d’aujourd’hui et ses nouveaux talents. Un pari en bonne voie. « Un festival à la fois savant et populaire, dit-il, loin d’une atmosphère branchée. Nous sommes à un tournant de cette aventure. Pour évoluer, il va falloir passer du bénévolat, à un certain professionnalisme. Nous sommes aidés par le conseil Régional, le Département et la commune de Villerville. Et très appuyés par Michel Marescot, son maire,  Sylvaine de Kayser, adjointe à la Culture, et par quelques mécènes. »

Diversité et originalité au programme, et les heureuses surprises n’ont pas manqué. Après une résidence ici, les spectacles sont présentés pour la première fois. Excepté ce formidable Conseil de classe de Geoffrey Rouge-Carrassat, ancien élève prometteur, issu du Conservatoire National Supérieur.

Le Jour des meurtres dans l’histoire d’Hamlet de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Morgane Fourcault 

 

© Victor Tonelli

© Victor Tonelli

 Première découverte et aussitôt premier coup de cœur  pour ce texte (1974),  peu monté, qui fait partie des premières pièces  de l’auteur qu’il reniera ensuite. Morgane Fourcault  a eu l’idée de s’emparer de cette œuvre. qui contient déjà en condensé l’univers dramatique et la langue merveilleuse et singulière du poète. Il avait alors vingt-six ans: « Esprit, esprit inquiet ! L’heure est morte. Ne te réveille pas. La mer veut m’attirer au-dessus de ses rives, pour que je la regarde là où elle est profonde, et l’écoute rugir au-dessous de moi.» La metteuse en scène nous transmet avec sobriété, la violence et la sensibilité de l’écriture de Shakespeare et de Koltès. Dans un ancien garage, sans décors, il y a une grande tension dramatique et le public est subjugué. Travail admirable de la lumière, avec très peu de moyens, de Christian Pinaud et Morgane Rousseau. Et belle réalisation musicale de Nicolas Dassy.

Maquillage amérindien, en jeans, puis en robe longue, telle une sirène, Morgane Fourcault joue Ophélie, sauvagement mais avec subtilité et grâce. Selim Zahrani, est un roi du Danemark, ambigu, félin et gracieux avec une gestuelle de danseur. Moment inoubliable, magnifique: Ophélie et Hamlet, se mouvant plaqués contre le mur de briques blanchies… Ou quand Mohamed Rouabhi, joue le roi Claudius, proche parfois d’un pauvre clown! Et Julie Pouillon est surprenante et très juste en reine Gertrude. Longue vie à ce spectacle !

 

Les Miraux de Renaud Triffault, Ludivine Bluche, Lucie Boissonneau, mise en scène de Renaud Triffault

 

© Victor Tonelli

© Victor Tonelli

Autre coup de cœur pour ce spectacle, le plus abouti du festival et qui a fait l’unanimité ( voir Le Théâtre du Blog). La mise en scène, simple mais pleine de trouvailles, est issue d’une brillante écriture collective à base d’improvisations, pour retracer cette histoire d’une famille d’agriculteurs. Avec des éléments apparemment dépourvus de liens mais qui finissent par se connecter. La ligne directrice de cette création? Un désir commun de travailler sur l’effondrement.

«Nous sommes tous conscients des conséquences de la désertification des campagnes, et de la politique agricole menée par les gouvernements successifs. »  Les courtes scènes-  toujours à deux personnages- mise à part celle du repas, avec la soeur (Lucie Boissonneau),  le frère (Renaud Triffault) et son épouse (Ludivine Bluche) se succèdent.  Dans un climat à la fois néo-naturaliste, et trouble à la David Lynch. Celui d’un milieu rural, pénible voire triste, mais parfois tendre, et toujours au plus près d’une réalité sociale. Grâce à une habile dramaturgie, à de courts dialogues et des silences lourds de signification, nous entrons facilement en complicité avec cette narration mystérieuse.

La construction du texte et sa langue toute en ellipse, le rythme des scènes, et des comédiens exceptionnels font déjà, de ce travail tout juste terminé, un spectacle  politique assez rare dans le paysage théâtral contemporain. A suivre donc en d’autres lieux…!

 Les Etouffements, conception de Camille Dagen

© Victor Tonelli

© Victor Tonelli

On nous emmène cette fois encore dans un espace dramatique étonnant. Sur le perron du château, une jeune femme nous interpelle :  « Bonsoir, le spectacle que vous allez voir est  fondé sur Chanson douce, de Leïla Slimani, prix Goncourt 2016. Ce livre raconte le meurtre des enfants de Paul et Myriam,  Adam,  deux ans et demi, et Mila, cinq ans, dans leur bain, par Louise  leur nounou. « 
Le public entre et prend place dans une pièce où une jeune femme, Camille (Camille Dagen, un plaid bleu sur les épaules, assise sur le bord de la fenêtre, lit Chanson douce. En bruit de fond, des voix d’enfants dialoguant et jouant dans l’eau du bain. Et là commence… l’histoire de Louise, ou mises ensemble celle de la vie de Louise et celle de Camille qui réalise à la lecture du roman que cette vie pourrait être la sienne…
 Au début, un peu sur nos gardes, nous ne savons pas très bien où veut nous emmener cette jeune comédienne athlétique et gracieuse. Mais très vite, nous sommes fascinés par sa performance et par l’histoire tragique de Louise. Camille Dagen a su rendre la force, la beauté limpide, et les écartèlements à la base de l’écriture si fine de Leïla Slimani. La comédienne réussit là un exercice délicat:  le passage sur scène d’une écriture romanesque. Silencieuse, la parole devient ici sonore, expressive, corporelle, d’où jaillit toute la violence des non-dits, du rapport mimétique, du pouvoir, du manque d’amour. Mais pourquoi, à la fin, cette vidéo de Bill Viola, Three Women? Camille qui s’échappe en silence par la fenêtre, nous laisse déjà suffisamment d’émotions et d’interrogations ! 

Le théâtre  contemporain a besoin, à un moment donné, de recharger ses batterie. C’est chose faite! Ce festival jeune est traversé par un souffle rare aujourd’hui. Celui d’une génération de saltimbanques, souvent issue des grandes écoles de théâtre ou du cirque, qui a été à l’œuvre pendant ces quatre jours. Créer sur scène, différemment et plus librement, quitte à tourner le dos au pouvoir des institutions. Voilà, semble-t-il, leur désir commun. Merci à Alain Desnot, dont l’engagement généreux et la possibilité qu’il offre à ces  jeunes artistes sont indispensables au développement  d’un théâtre populaire et savant comme il le souhaite! Et loin d’une certaine tendance mercantile du spectacle contemporain…

 Elisabeth Naud


Festival de Villerville

Festival de Villerville

Cet ancien village de pêcheurs dans le Calvados, entre Deauville et Le Havre, très fleuri, compte quelque sept cent habitants et nombre de jolies maisons à colombages. Fait exceptionnel, le cimetière qui domine la baie, abrite les tombes de quatre excellents comédiens : Fernand Ledoux mort à quatre-vingt seize ans en 1993, deux ans après Bertrand Bonvoisin, dont la sœur Bérangère séjourne souvent ici. Philippe Clévenot, son mari, est lui, décédé en 2001, deux ans avant Jean-Yves-Dubois qui avait épousé Guillemette Bonvoisin disparu, lui en 2003. La mort a parfois de ces ironies du temps, et de l’espace, puisqu’ici a lieu chaque été ce petit mais très bon  festival de théâtre…La belle réplique d’Anton Tchekhov reste toujours aussi forte : « Les vivants ferment les yeux des morts et les morts ouvrent les yeux des vivants. »
Cinquième édition de cette manifestation hors-normes consacrée au théâtre et à quelques performances, créée par Alain Desnot, loin des ors et paillettes du festival de cinéma de Deauville qui a lieu en même temps. Avec peu de moyens, c’est une belle réussite. Quatre jours seulement, et dans quelques lieux a-théâtraux: la salle de séjour d’une ancienne ferme, la chambre d’un appartement habité dans un château et gentiment prêté par son locataire, ou encore, la surface d’un casino d’autrefois avec de grandes baies vitrées face à la Manche… Une seule billetterie dans le village, un public local et limité pour chaque spectacle à une quarantaine de personnes assises sur des chaises en plastique. Et des prix doux autour de dix euros.

Côté équipement technique, aucun décor mais quelques accessoires, projecteurs et baffles limités à l’essentiel, et  un court temps de répétition : deux semaines, voire quelques jours en résidence à Villerville… Et deux à trois représentations de chaque spectacle de textes écrits le plus souvent à partir d’impros, ou d’auteurs du XXème siècle, comme cette année Bernard-Marie Koltès. Des comédiens et/ou metteurs en scène, récemment sortis d’Ecoles nationales, ou déjà confirmés comme Julie Pouillon ou Mohamed Rouabhi, viennent y expérimenter des petites formes qu’ils n’auraient pas l’occasion de pouvoir présenter ailleurs. Mais, comme le dit Alain Desnot, c’est à chaque fois, l’art de l’acteur qui est ici privilégié dans ces pièces encore parfois brutes de décoffrage, mais d’autant plus savoureuses. Bref, de réelles contraintes de temps et d’espace mais une grande liberté de  création.

Les Miraux, écriture collective, mise en scène de Renaud Triffault

 ©Victor Tonelli

©Victor Tonelli

Cela se passe au rez-de-chaussée d’une ancienne ferme devenue entre temps résidence secondaire et depuis semble-t-il guère habitée. Juste une longue table en bois, comme celles qui accueillaient autrefois une dizaine de personnes d’une même famille paysanne. Ici, il y a juste un homme encore jeune, visiblement angoissé par l’avenir- l’exploitation agricole ne marche pas bien et les finances sont dans le rouge- mais aussi perturbé par ses démons intérieurs. Sa femme, elle, semble plus calme et très énergique. Ils voudraient, malgré les circonstances, avoir un enfant mais elle n’arrive pas à être enceinte. Sa sœur à lui, qu’au début on a du mal à identifier, a aussi une ferme et essaye d’aider au mieux ce couple abandonné par la société et qui aurait tendance à se marginaliser de plus en plus. Face à des voisins qui ne les aiment pas.
En quatre-vingt dix minutes, tout est dit, et de façon elliptique, avec une grande habileté, quasi tchekhovienne : la perte de confiance en soi, la méfiance envers les autres, le travail trop dur qui ne laisse aucun répit et qui détruit l’esprit, la récolte trop incertaine qui ne permettra pas de s’en sortir, l’avenir des plus sombres, une voiture impossible à acheter, l’enfant qui ne s’annonce pas, sauf à la fin, et sous forme de triplées… Bref, guère d’espérance au programme; c’est remarquablement interprété et  avec une grande sobriété, par Ludivine Bluche, Lucie Boissonneau et Renaud Triffault, tous les trois très justes et composant des personnages crédibles.
 Il s’agit d’une première forme réalisée à partir d’impros mais prometteuse. Il faudra réorganiser certaines scènes, en réduire d’autres, modifier certains dialogues parfois un peu longs mais il y a déjà tout dans cette autre forme de théâtre. Nullement prétentieuse,  ni ethnologique au mauvais sens du terme mais fondée, malgré quelques approximations, sur la vie rurale actuelle. A la fois précise et sensible, avec des moyens très simples (ni vidéos  ni éclairages sophistiqués) mais un jeu fabuleux au service d’un texte. Chapeau. Une autre façon de voir le théâtre, loin des grandes machines scénographiques.  En retard ? Non, plutôt en avance sur bien des réalisations actuelles…  

Smog de Claire Barrabès, mise en scène de Pauline Collin

Victor Tonelli

Victor Tonelli

Ici, la source d’inspiration est le fait divers : le vrai, le bien crapuleux, avec vrais, et faux témoins qui n’ont rien à faire là qu’à brouiller les pistes, policiers, médecin légiste, etc. Bref, le polar avec toute la difficulté, ou plutôt le jeu revendiqué : chercher le coupable- que l’on ne vous dévoilera pas bien sûr- d’un crime ancré dans la société de son temps : la victime est une grande et belle jeune femme rousse assassinée dont on verra le corps étendu, à deux pas du bureau des policiers. Mais aussi le crime celui des tragédies antiques : la folie d’Ajax, la vengeance d’Oreste et d’Electre, la soif de justice d’Antigone…

 L’auteure et la metteuse en scène se sont, disent-elles, inspirées des Trachiniennes de Sophocle, mais bon, là on ne voit pas trop. Mais, astucieux, même si c’est très mode, les dramaturges ont intégré quelques habitants de Villerville à leur pièce, pour de petits rôles, parfaitement bien tenus. Cela apporte une belle touche de vérité et dans cet endroit pas facile à maîtriser : une ancienne salle de casino avec grandes baies vitrées donnant sur la mer -magnifique-  Barbara Atlan, Laurie Barthélémy, Florent Dupuis, Quentin Gratias, Stéphanie Marc, Sylvère Santin, Lison Rault et Frédéric Roudier font un très bon travail. Le polar, cela ne marche pas à tous les coups au théâtre mais ici, grâce à un bon rythme et à un jeu solide, on est vite pris par cette rencontre entre une victime bien visible et tous ceux qui tournent autour de son corps. Avec juste, le décalage qu’il faut dans cette histoire des plus sordides… pour que cela ne devienne pas insupportable
Cela commence (un peu laborieusement) par la découverte de flics arrivés en voiture sur la plage toute proche du corps de la jeune femme. Puis la suite se jouera au premier étage de cet ancien casino. Il faudrait sans doute revoir la scénographie : il y a beaucoup trop de déménagements de meubles et accessoires, ce qui casse parfois le rythme. Mais bon, l’essentiel est là : une histoire solide à la Georges Simenon, un jeu à la fois précis mais suffisamment déjanté pour donner une aération à cette histoire glauque… Pas mal vu. Et le spectacle, malgré une nombreuse distribution ! devrait vite trouver son public. Sur une scène normale ou mieux dans un endroit atypique…

La Nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès

Ce monologue écrit en 1977, il y a donc déjà quarante ans- l’auteur en avait juste vingt-huit, a été publié en 88. Créé au festival d’Avignon (off) la même année, dans une mise en scène de l’auteur, avec Yves Ferry. Puis, à la Comédie-Française, en 1981, cette fois monté par Jean-Luc Boutté, avec Richard Fontana. Il fut ensuite mis en scène par Patrice Chéreau avec Romain Duris en 2011.
Fait d’une seule phrase de soixante pages et selon Koltès, « la longue expression d’un désir unique », il n’est pas facile à appréhender par un jeune comédien, surtout dans un décor naturel : cette même salle vide d’ancien casino, en fin d’après-midi, donc à la lumière du jour au début du moins…
Les mots de ce texte difficile sont précis, justes mais ici tout est affaire de souffle et il faut une énergie considérable pour dire toute l’angoisse de l’auteur. « Tu tournais le coin de la rue lorsque je t’ai vu, il pleut, cela ne met pas à son avantage quand il pleut sur les cheveux et les fringues, mais quand même j’ai osé, et maintenant qu’on est là, que je ne veux pas me regarder, il faudrait que je me sèche, retourner là en bas me remettre en état — les cheveux tout au moins pour ne pas être malade, or je suis descendu tout à l’heure, voir s’il était possible de se remettre en état, mais en bas sont les cons, qui stationnent : tout le temps de se sécher les cheveux, ils ne bougent pas, ils restent en attroupement, ils guettent dans le dos, et je suis remonté — juste le temps de pisser — avec mes fringues mouillées, je resterai comme cela, jusqu’à être dans une chambre : dès qu’on sera installé quelque part, je m’enlèverai tout, c’est pour cela que je cherche une chambre, car chez moi impossible, je ne peux pas y rentrer. »

Pour Bernard-Marie Koltès,  « la question, écrit-il à sa mère, est de savoir s’il a d’autres moyens que celui-là d’avoir un rapport d’amour avec les autres ; il y a un degré de misère où le langage ne sert plus à rien, où la faculté de s’expliquer par les mots n’existe plus. Or, (crois-moi sur parole !) il y a parfois un degré de connaissance, de tendresse, d’amour, de compréhension, de solidarité, etc. qui est atteint en une nuit, entre deux inconnus, supérieur à celui que parfois deux êtres en une vie ne peuvent atteindre. »

Oui, mais voilà malheureusement, ici rien n’est bien dans l’axe ; le jeune comédien a une indéniable présence mais a bien du mal à être à la hauteur de cette performance et à s’emparer de cette longue phrase. Pas de mise en scène précise, quelques jets de fumigène, des lumières latérales, et une petite chorégraphie maladroite,  un air d’opéra à la fin : bref, rien que très conventionnel et qu’on voit partout.  Et le tremblement permanent de l’acteur, que rien ne justifie, devient vite insupportable.
Par ailleurs, et c’est plus grave : on se demande comment, sorti de l’Ecole du T. N. S., il  peut se permettre d’avoir une diction aussi catastrophique! Loin, très loin, du minimum syndical, surtout pour un monologue d’une heure trente où le langage est primordial.
Et il y a juste une petite virgule musicale, alors qu’il aurait fallu aérer les choses… Résultat ; un ennui parfait, une mienne consœur dormait et nous avons aussi succombé, par moments, au sommeil. Malgré l’intérêt de ce beau texte, il ne restait plus en effet qu’à regarder au loin, les gros pétroliers approcher les uns après les autres, et les quais du port du Havre qui s’illuminaient petit à petit dans la nuit. Belle image mais nous n’étions pas venus pour cela. « L’éternité, disait Franz Kafka, c’est long surtout vers la fin…

41506308-2FFF-46A1-830A-C5FC45F6327CLangue fourche de Mario Batista, mise en scène et jeu de Matéo Cichaki

 Mario Batista est auteur dramatique et metteur en scène. Il a écrit, entre autres, pour le théâtre Deux morceaux de verre coupant, Le petit frère des pauvres ; Langue Fourche L’Arrestation. Lu par Yann Collette il y  a un au Théâtre du Rond-Point, ce monologue dit par un homme qui retrouve la parole. Très en colère il a visiblement besoin de parler, mais a bien du mal à dire à la fois la douleur qu’il a à vivre dans une société qui l’ignore et avec laquelle il a bien des compts à régler. Il butte parfois sur les mots dans un phrasé très particulier. Celui d’un homme malmené par la vie, en proie à un certain déséquilibre, «fou» d’une certaine façon, mais parfaitement lucide, désespéré, accablé par son passé, et qui n’a aucun espoir quant son avenir…

Comme prévient en prologue Mario Battista, «l’acteur doit savoir nager. Il préfèrera un style vigoureux du type crawl afin de lutter contre le courant de l’écriture. Et éviter la noyade. Autrement dit, l’acteur doit maîtriser la situation scénique. A Villerville, cela se passe dans un petit appartement d’un château que son locataire prête généreusement au festival. Cheminée ancienne, hautes fenêtres occultées, un lit pour une personne, une petite table de camping,  et une armoire dite homme debout. C’est tout et cela suffit comme cadre à cette  confession.

Comme éclairage, juste une baladeuse que Matéo Cichaki tient le plus souvent à la main pour dire ce texte parfois un peu long mais aux belles fulgurances : « Il a quoi, le père, les ennuis, il connait, le père, il comprend, ce qu’on donne, le rebus, ou les miettes ils donnent, la vie de merde, le sait, le père, moins que rien, un travail, la pourriture, écrasé, la fatigue plein les muscles, les bâtiments, ces maisons, ici, elles seront jamais les siennes, quand on les lui donnerait toutes, le père, il habite un courant d’air, le froid, la mort, le départ »
Il s’en prend aussi à sa mère, objet de haine et d’adoration : (…)«en toi le vide qui me poursuit, la mère, une fois encore, j’entre et je sors dans la femme, ma mère, les femmes, elles payeront, mon humiliation, leur indifférence, ma rencontre infortune, l’entretien que tu prêtes, moi qui sais pas m’entretenir moi-même, sur ton misérable salaire,(…)
Violence, sexe, Il est aussi question d’une jeune femme tuée, en ne ressort pas de ce texte indemne, à la fois d’une grande précision et très poétique.
Matéo Cichaki a su prendre ce texte à bras le corps en quelques jours seulement. Diction et gestuelle impeccables, le jeune comédien de vingt ans sait brillamment emmener le public exactement là où il veut. Dans un exercice de haute voltige. Le beau tremplin que constitue le festival de Villerville devrait lui permettre de jouer ce monologue ailleurs. Le texte et l’acteur le méritent bien.

Ouest france

Ouest france

L’opération solidement dirigée par Alain Desnot et son équipe semble donc avoir trouvé sa vitesse de croisière, et malgré le grand nombre de festivals en France, aura vite en quelques années constitué une sorte de bon terrain d’essai. Et on ne dira jamais assez combien la recherche, loin des grandes machines de l’été, est indispensable à la vie de l’art théâtral…

Philippe du Vignal

Le festival de Villerville a eu lieu du 30 août au 2 septembre.



Le Temps d’aimer la danse à Biarritz. Embers to Embers par Marie-Agnès Gillot et Carolyn Carlson

Festival de Biarritz: Le Temps d’aimer la danse

Embers to Embers par Marie-Agnès Gillot et Carolyn Carlson

©Jean Couturier

©Jean Couturier

 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Depuis ses adieux à l’Opéra de Paris, pour sa première scène, Marie-Agnès Gillot se produit en compagnie de Carolyn Carlson. Un duo étincelant réuni exceptionnellement. En 2004, à l’issue de la représentation de Signes à l’Opéra-Bastille, chorégraphie de Carolyn Carlson et musique de René Aubry, Marie-Agnès Gillot fut nommée danseuse-étoile.

Une rencontre unique qui ouvre avec prestige les dix jours d’un festival qui accueille, à Biarritz, vingt-six compagnies pour quarante-sept représentations. En 2002, : « J’évolue plutôt dans un monde de perceptions poétiques, disait la chorégraphe, en assemblant des éléments disparates à la manière de René Magritte. Pour moi, la danse est une poésie vivante énoncée dans le temps et l’espace. »
Durant une heure dix, ce ballet en cinq parties va emporter le public en pleine poésie. Sur sa propre chorégraphie, très imagée, Déambulation, Marie-Agnès Gillot ouvre la soirée avec Luc Bruyère : chacun des interprètes joue du handicap physique de l’autre, l’une de son corset pour soigner une scoliose, ce qui a marqué son enfance, l’autre de la prothèse de son bras gauche. En 1999, Carolyn Carlson avait créé Diva un solo pour Marie-Agnès Gillot, avec un extrait d’Andréa Chénier (1896) d’Umberto de Giordano, chanté par Maria Callas;  cette pièce, reprise ici,  témoigne de l’extrême grâce de la danseuse. Puis Carolyn Carlson danse  Immersion,  un solo autour du thème de l’eau, crée en 2010.

Un extrait de Dialogue avec Rothko termine la soirée. Créé en 2013 par Carolyn Carlson, en hommage au peintre américain: l’ œuvre, inspirée de Black, Red over Black on Red (1964), est interprétée cette fois par Marie-Agnès Gillot. Ce 7 septembre, anniversaire de Marie-Agnès Gillot, les artistes ont présenté un court duo ludique sur du gazon synthétique, révélant leur complicité. Elles  partagent des éléments scéniques symboliques d’un anniversaire,  une bouquet de fleurs et des flammes de briquet. Marie-Agnès Gillot évoque Carolyn Carlson  «une maîtresse de vie », tout comme l’a été aussi pour elle, Pina Bausch qui l’a transformée : de beaux anges protecteurs pour une belle étoile et une belle soirée….

Jean Couturier.

Spectacle vu à la Gare du midi,  23  avenue du Maréchal Foch, Biarritz,  le 7 septembre.


Tous les enfants veulent faire comme les grands, texte et mise en scène de Laurent Cazenave

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Tous les enfants veulent faire comme les grands, texte et mise en scène de Laurent Cazenave

Que se passe-t-il dans l’instant sans fin qui sépare un : embrasse-moi, du baiser ? Toute une vie, tout un corpus de légendes qui finissent par : «Ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants», tout le mystère d’une rencontre au coin d’un bois, et même, entre les lignes, les secousses des rapports traditionnels entre femmes et hommes. Lui est naïf, maladroit, timide, et résolu. Elle, se définit comme «la Frileuse». Un baiser, c’est peut-être trop chaud, trop tôt. Il faut une heure quinze de représentation pour que la situation se retourne comme un gant, que les fuites et assauts changent et rechangent de camp, et qu’arrive Le moment, ce joli mot né du latin, et qui évoque le mouvement décisif que fait le plateau d’une balance quand on y ajoute un unique grain de sable.

L’écriture de Laurent Cazenave allie franche naïveté, astuce, clins d’œil, humour délicat et pas dupe, le tout avec un grand raffinement. On vous laisse découvrir une parodie de chanson yéyé beaucoup plus savoureuse que ses modèles. L’ambition du texte : tout simplement de dire ce qu’on ne dit jamais ; le monologue intérieur s’entrelace avec le dialogue, avec le commentaire, même muet, des témoins qui tirent les ficelles avec leurs délicates interventions sonores.

Comment jouer cela  sans tomber dans une totale mièvrerie ?  Les comédiens, formés, pour trois d’entre eux, à l’école du Théâtre National de Bretagne, ont tous les quatre des CV en or massif. Beaux sans coquetterie, à l’aise dans leur plaisir de jouer, à la fois investis et «à la bonne distance», précis, ils donnent l’image d’une jeunesse heureuse, mûre, sans illusions ni renoncements.

Le sous-titre du spectacle, La Poésie est la seule réalité, est emprunté au metteur en scène Claude Régy, qu’ils ont fréquenté. Le spectacle  ne manque pas de cette poésie, mais reste légère, sans risque. Sans doute Tous les enfants veulent faire comme les grands  n’en demande pas plus. Un “petit bijou“, comme on dit, dans son décor de papier découpé. La vérité du titre est dans son inversion : tous les grands veulent faire comme les enfants. Peut-être la petite goutte d’acide qui fait ici défaut : pas facile de se résoudre à devenir adulte dans ce monde. On fera comme si, par pudeur et prudence, et on se réfugiera du côté de l’enfance, on jouera à cache-cache et à chat, avec cette réalité.

Christine Friedel

Théâtre des Déchargeurs, rue des Déchargeurs, Paris Ier. T. 01 42 36 00 50 -19h30, jusqu’au 18 octobre.


Festival Extra ! 2018 : quand le littérature sort du livre au Centre Georges Pompidou

©Herve Veronese  Centre Pompidou

Julien Blaine (Président du jury), Michèle Métail (Prix d’honneur), Alain Arias-Misson (Mention spéciale Fondazione Bonotto), Patrizio Peterlini de la Fondazione Bonotto, Jean-Max Colard (Chef du service de la Parole – Centre Pompidou, Directeur artistique du Festival EXTRA !) © Hervé Véronèse / Centre Pompidou

 

Festival Extra ! 2018 : quand la littérature sort du livre au Centre Georges Pompidou

 

Lectures, performances, expositions visuelles ou numériques, poèmes graphiques ou sonores : des pratiques sortant la littérature de la page imprimée, pour lui redonner son oralité initiale et le sens du spectacle. Depuis plusieurs décennies, les écrivains s’expriment dans la rue, les musées, sur les murs et les écrans: avec Dada, à l’orée du XX ème siècle, puis avec Isidore Isou (1925-2007),  et plus récemment dans les années soixante- soixante-dix, en France, avec des mouvements comme le Polyphonix de Jean-Jacques Lebel.

 Michèle Métail  Prix d’honneur Bernard Heidsieck

 Bernard Heidsieck (1928-2014) fut l’un des chefs de file de la littérature hors-livre et un prix portant son nom inaugure, depuis l’an dernier, le Festival Extra! Une récompense dotée par la Fondazione Bonotto (voir Le Théâtre du blog). Avec ses «poèmes-partitions», ses planches d’«écritures-collages», ses abécédaires sonores, il fonda en 1959, aux côtés de François Dufrêne, Gil J. Wolman et Henri Chopin, le mouvement de la « poésie sonore »,  puis de la « poésie-action » en 1962. «  Je propose  toujours, dit-il, un minimum d’action, pour que le texte se présente comme une chose vivante et immédiate, et prenne une texture quasiment physique. Il ne s’agit donc pas de faire une lecture à proprement parler, mais de donner à voir le texte entendu.» Proche des courants Beat, Fluxus et des minimalistes américains, il utilise, dès 1959, le magnétophone comme moyen d’écriture. Une partie de ses œuvres est archivée à la bibliothèque Kandinski du Centre Georges Pompidou.

Julien Blaine, le président du jury cette année, s’inscrit dans cette lignée avec son concept de poésie élémentaire (une poésie qui inclut tout élément signifiant et qui naît de la marche et du souffle). Il annonce avec un plaisir visible le nom de la lauréate du Prix d’honneur : Michèle Métail, une complice de toujours, et évoque avec émotion, la Revue Parlée de Blaise Gautier : « Tout a commencé dans cette petite salle du Centre Pompidou. Avec lui et nos tournées de poésie sonore… » Non, sans s’inquiéter de la fin de cet âge d’or «quand nombre d’associations d’artistes et de poètes mettent aujourd’hui la clef sous la porte ». « Si ce prix peut exister, dit-il,  c’est grâce à une fondation étrangère ! » 

 Michèle Métail a longtemps refusé de publier le texte de ses performances et préfère joindre le geste à la parole : elle lit en public ses écrits comme des partitions, interprétées en fonction du lieu, du contexte, et souvent accompagnées de diapositives et d’une bande-son. Son goût pour le théâtre l’amène à privilégier l’aspect visuel et la mise en espace du texte sur la page avec collages, photos, ou estampages… La projection du mot dans l’espace représente pour l’autrice, également musicienne, le stade ultime de l’écriture.

 Ce prix est l’occasion de découvrir les créations de cette artiste qui écrit aussi en allemand, anglais et chinois. Parmi ses Publications orales, le  Poème infini : compléments de noms, commencé en 1972 et devenu, au bout de quarante ans et après 2.888 vers, Le cours du Danube/ en 2.888 kilomètres/vers…l’infini.  Elle a appartenu à l’Oulipo, et se fixe une contrainte : six mots par vers sont des compléments de nom par concaténation et inspirés par les mots que la langue allemande agglutine à l’infini grâce à son génitif… Exemple :  «Der Donaudampfschifffahrtsgesellchaftkapitän  devient « Le Capitaine de la compagnie des voyages en bateau à vapeur du Danube ». D’un vers à l’autre, le dernier mot chasse le premier, un peu selon le système maraboutdeficelle. Dans sa version originale, en allemand, à l’échelle d’un vers pour un kilomètre, le texte se déroule du n° 01 au n° 2.888… En français, à l’inverse, il va de 2.888 à 0001, car la longueur du fleuve est calculée à partir de son embouchure . « Donc un aller-retour entre deux langues, l’allemand, langue-source, et le français. La fin est aussi le commencement. Le Cours du Danube fut dédié à Bernard Heidsieck qui le reçut en 2012 sous forme d’un cahier prototype. », écrit Michèle Métail dans sa préface.

 Elle présente son impressionnant poème-fleuve calligraphié sur cinq lés de papier de dix mètres de long, accompagnés d’éléments visuels peints à l’acrylique. Le texte se termine par le vers 0001 : « Le delta de l’accumulation des alluvions de l’embouchure du fleuve de la confluence. » Le vers 2.888 en tête de l’œuvre est aussi sa conclusion : « De l’infini ».

 Sound off the page lecture-performance par Tracie Morris

 Connue pour ses performances où se mêlent expérimentations vocales et improvisations scat, rythmes be-bop et hip-hop, l’artiste afro-américaine se caractérise par  «l’irruption» : une poésie du corps née dans le moment. Ici, pour faciliter le travail des deux traducteurs qui l’accompagnent, Tracie Morris s’en est tenue à la lecture d’un texte déjà écrit. Une «performance » en soi, tant elle sait jouer de sa voix, et enchaîner vibratos, staccatos et allitérations, rires et onomatopées… Une mise en scène vocale qui n’appartient pas au chant mais à un engagement total du corps et du sens pour mettre à jour la violence raciale  invisible. Car on entend à travers ses jeux de mots concis et son humour, toute l’histoire de la ségrégation des Noirs et de leur exil. Son corps s’anime pour transmettre une émotion communicative, même si le public ne saisit pas toutes les subtilités de cette langue très inventive. Abigail Lang et Vincent Broqua ont su traduire avec modestie, la voix puissante de Tracie Morris, mettant en valeur ses mots, sans phagocyter sa performance…

 Dans cette deuxième édition d’Extra ! on pourra aussi découvrir cette littérature sous bien d’autres formes : l’artiste azéri Babi Badalov installera dans le Forum ses tissus imprimés de poésie visuelle, à la lisière des art plastiques. Pour marquer sa  dixième année et la centième séance de son Encyclopédie des Guerres, initiée au Centre Pompidou, l’écrivain et critique d’art Jean-Yves Jouannais investit une salle d’exposition où il déploie sa documentation sur la guerre et où il recevra le public pendant les cinq jours de ce festival.
La romancière Chloé Delaume lira des textes dans le Jardin d’Hiver de Jean Dubuffet, une œuvre du Musée national d’art moderne. L’écrivaine franco-japonaise Ryoko Sekiguchi et ses invités nous convient à un Banquet Fantôme, conçu par Ange Leccia, Hiromi Kawakami, dans le cadre de Japonismes 2018

 Mireille Davidovici

 Festival Extra ! du 5 au 9 septembre (entrée libre) Centre Georges Pompidou, Paris IVème T. : 01 44 78 12 33

www.centrepompidou.fr 

 Michèle Métail Le Cours du Danube édition Les presses du réel

Tracie Morris Hard Koré poème/Per From  joca séria, collection américaine (édition bilingue)


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