Ouverture d’une annexe du GITIS au Théâtre de l’Atalante, Paris

Ouverture d’une annexe du GITIS au Théâtre de l’Atalante, Paris

 Serguéï-Genovatch-et-ses-élèvesLe GITIS (Institut National des arts du théâtre) est le plus ancien établissement de formation théâtrale de Russie. Son histoire commence en 1878 comme l’école de musique et de théâtre  qui, cinq ans plus tard, fut  désignée comme « Institut musical et dramatique ». De 1891 à 1901, y enseigna Vladimir Nemirovitch Dantchenko dont toute une promotion forma, en 1898, la première troupe du Théâtre d’art qu’il dirigea avec Constantin Stanislavski.

Mais c’est avec Vsevolod Meyerhold  qu’il prend le nom  de GITIS. Apres avoir créé à Petrograd les premiers cours de mise en scène en Europe (1918-1919), Meyerhold s’installa à Moscou.  Et la fusion de l’ancienne école avec les Ateliers supérieurs nationaux de théâtre qu’il organisa, donna naissance au GITIS en 1922.
Sous l’égide de ces grands noms du théâtre russe,  cet établissement n’a cessé de se développer et de multiplier  les disciplines enseignées. Les maîtres les plus renommés y ont été invités à enseigner. La célèbre pédagogue Maria Knebel, élève de Mikhaïl Tchekhov et disciple de Stanislavski, y a développé la méthode de l’analyse par action. Parmi les anciens élèves du GITIS : Jerzy Grotowski, Anatoli Vassiliev, Eimuntas Nekrosius. Et en est sortie une promotion formée par Piotr Fomenko et qui devint une troupe qui enchanta l’Europe entière. 
L’annexe de cette grande école de théâtre qui s’ouvre maintenant à Paris, à l’Atalante, propose des master-classes, dirigées par des professeurs du GITIS, consacrées à la formation des acteurs. On sait que traditionnellement, l’art de l’acteur est au centre de l’enseignement de la mise en scène en Russie. Une  masterclass de deux jours avec Serguei Genovach, actuel directeur du Théâtre d’art de Moscou Anton Tchekhov et ancien élève de Piotr Fomenko, il dirige depuis 2004 le département de  mise en scène. Suivra une autre masterclass de dix jours avec Oleg Koudirachov, un des plus célèbres professeurs du GITIS assité de Natalia Chourganova, professeur de mouvement scénique et danse, spécialiste de contact improvisation.
Traduction du russe en français)
Il y aura une présentation publique des esquisses réalisées.

Béatrice Picon-Vallin

Premier stage du 11 au 24 novembre. 84 heures. Prix : 400 €. Admission : C.V. à envoyer à : latalante.gitis@gmail.com ou par courrier à Théâtre de l’Atalante, 10 place Charles Dullin, 75018 Paris.
Renseignements : www.theatre-atalante.com

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L’Orestie d’Eschyle, traduction de Bernard Chartreux, mise en scène de Jean-Pierre Vincent

L ORESTIE

L’Orestie d’Eschyle, traduction de Bernard Chartreux, mise en scène de Jean-Pierre Vincent

 La trilogie fondatrice du théâtre grec, donc de notre théâtre, avec: Agamemnon, Les Choéphores, Les Euménides et la seule qui ait été conservée entière mais sans le drame satyrique qui suivait. Ces trois pièces sont parvenues jusqu’à nous parce qu’elles sont devenue tout de suite des classiques, reproduites dans les morceaux choisis des écoles. Ce sont les Lagarde et Michard de l’Antiquité qui l’ont sauvé…

Donc, même si l’on relativise la primauté du texte dans le théâtre grec du cinquième siècle comme le fait Florence Dupont dans L’Insignifiance tragique qui a elle-même traduit Agamemnon (L’Arche éditeur), ces pièces existent, toujours aussi fortes. Bernard Chartreux a appuyé sa traduction sur celle de Peter Stein dont on avait pu voir, entre autres, la mise en scène de cette trilogie à la Maison de la Culture de Bobigny en1981. Pourquoi passer par lui ? Parce qu’il a résolu, dans sa langue, l’équation nécessaire entre exactitude et lisibilité, avec la concision nécessaire, mais moins évidente en français à cause de tout notre outillage grammatical ! Peter Stein a juxtaposé la traduction des noms grecs des diverses déesses concernées par l’affaire: on  gagne donc du temps et l’attention du spectateur. Niké, la victoire, Atè l’aveuglement, Ubris, l’orgueil tout aussi aveugle, Némésis, la vengeance des dieux, Diké, la justice humaine…

Nous redécouvrons dans cette mise en scène d’abord avec Agamemnon que la pièce ne traîne pas en considérations annexes. Le gardien qui guette depuis dix ans les feux annonciateurs de la victoire a eu tout juste le temps de gémir sur l’attente, que la lumière lui parvient. Plus tard, le discours de séduction de Clytemnestre ne met pas longtemps à entraîner le vainqueur, quoique réticent, quoique redoutant le sacrilège, à fouler le tapis de pourpre réservé aux dieux. Poussé à la faute !

Dans ce match en trois sets, Eschyle donne le premier point à Clytemnestre : elle a vengé sa fille Iphigénie, a assuré son règne et celui d’Egisthe. Quant à Oreste, son fils, est hors jeu : en exil. La suite de la trilogie va consacrer la défaite des femmes et du féminin en général. Les Choéphores  (les porteuses de libations) vont pleurer sur la tombe d’Agamemnon, mais «  ce ne sont que des femmes », et quand Oreste revient, soutenu par son ami Pylade  et fléchit devant le meurtre de sa mère, il emporte de justesse le second point. Car tout n’est pas gagné : reste à débarrasser ce matricide, des Euménides qui le harcèlent. Elles voient la relégation totale des anciennes déesses et du matriarcat. Athéna, prudente mais maligne, ajoute sa voix au premier tribunal humain qui n’a pas su départager et elle fait pencher la balance du côté d’Oreste qui sera gracié. Les anciennes Érinyes vengeresses ne seront plus que de bienveillantes protectrices du foyer : maigre consolation…

Cette trilogie dit sans cesse que la démocratie et la justice sont une affaire d’hommes. Athéna doit son autorité au fait qu’elle n’est pas née d’une mère… Alors, comme le dit Jean-Pierre Vincent : « On en a pris pour vingt-cinq siècles ». C’est ça, la démocratie : elle reste toujours à construire. On pourrait parler quant à sa mise en scène, de ligne claire : rien n’est laissé au hasard, tout est maîtrisé, précis, à l’économie. Un constant et léger surlignage accompagne le rythme allegro de la représentation et contribue à décaper les contradictions et les enjeux du texte. Léger ? Le trait est parfois appuyé : d’autant plus drôle et bien ajusté, jetant des ponts allègres entre Eschyle et notre actualité. Voyez cet Apollon en complet veston mordoré et sa gestuelle macronienne…  Saluons les costumes et la scénographie, simples, soignés et efficaces et les jeunes comédiens de la troupe. Remarquables en vieillards dans le chœur d’Agamemnon, prudents et bons vivants sans caricature, porteurs de la parole du peuple et de celle des dieux. Et ils rajeunissent dans la seconde pièce quand ils jouent Oreste et Pylade. On aura vu une formidable Clytemnestre et des Euménides tourmentées et troubles à souhait, inquiétantes.

Bref, les jeunes comédiens sortis de l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg ont fait la preuve qu’ils n’ont plus besoin d’école et qu’ils ont déjà acquis, entre de bonnes mains, une remarquable maturité. Il y a trois pièces, l’une d’une heure quarante, les deux suivantes d’une heure dix chacune, avec des entractes suffisants. Le spectateur ne serait donc pas du tout maltraité si le gymnase du lycée Saint Joseph offrait des sièges moins rudes (cela vaut pour la plupart des lieux du festival in). On aimerait une reprise, mais c’est le propre des promotions sortantes des écoles : chacun va faire sa vie…

Christine Friedel

Gymnase du lycée Saint-Joseph, rue des Teinturiers, Avignon,  à 14 h,  jusqu‘au 16 juillet.


Hen, création et mise en scène de Johanny Bert

Festival d’Avignon :

 Hen, textes de Brigitte Fontaine, Perrine Griselin, Laurent Madiot et Pierre Notte, création et mise en scène de Johanny Bert

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Photo Christophe Raynaud de Lage

Ce corps-là est fabriqué de pièces et de morceaux, changeant, transformable, outré ou réduit par l’artiste Eduardo Felix : un objet incroyablement sensuel. Il a avec lui, tout de noir vêtus, main dans la main, Johanny Bert et Anthony Diaz. Manipulateurs ? Ils l’animent, le/la font entrer dans la vie et avec quelle intensité ! Hen est devant, en toute fluidité, comme un masque pour l’acteur qui lui donne sa (belle) voix en direct. Difficile de faire plus vivant, plus physique que ce théâtre d’objets, accompagné ici par Guillaume Bongiraud, au violoncelle et Cyrille Froger, aux percussions : des présences fortes, attentives, malicieuses, parfois ironiques, en réponse à ce qui se passe dans le castelet.

Johanny Bert donne ici une nouvelle facette à son art de travailler avec les objets, pour employer un mot simple et d’inventer à chaque spectacle un rapport neuf et juste entre les vivants, les marionnettes, l’espace, les matériaux et la musique. Sa patte ? Une capacité à se réinventer, sans capitaliser sur une forme qui serait une signature. Hen éblouit par une agilité et un rythme musical sans temps mort. La poupée fait corps comme jamais avec son acteur, traversée par sa voix : une nouvelle voie pour Johanny Bert, modeste et ambitieuse. Un spectacle dur et tendre à la fois. À voir et à partager.

Christine Friedel

Théâtre du Train bleu, 40 rue Paul Saïn, Avignon, à 17h10, les jours pairs jusqu’au 24 juillet. T. : 04 90 82 39 06.


R.F.I. et France-Culture : les radios font leur festival

 

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jardin du musée Calvet

Festival d’Avignon

R.F.I. et France-Culture : les radios font leur festival

Haut-parleurs des auteurs, la radio capte l’éphémère des lectures qu’un public, nombreux, aime à fréquenter dans les jardins ombragés de la Cité des Papes. R.F.I. pendant huit jours, à 11 heures, au jardin de la  rue de Mons, nous livre les écrits en langue française venus d’Afrique ou d’autres coins du monde, présentés par Pascal Paradou et mis en lecture par Armel Roussel. France-Culture, au musée Calvet, sous les vieux platanes déjà admirés par Chateaubriand,  se saisit de  Nos Odyssées de l’espace et de l’esprit et Blandine Masson, directrice des Fictions, présente son programme.

Ces médias sont fortement engagés dans la défense des écritures contemporaines : France-Culture passe ainsi une centaine de commandes par an à des écrivains, et R.F.I. organise depuis cinq ans un prix récompensant un auteur francophone, avec, à la clé, des résidences d’écriture et une visibilité auprès de théâtres partenaires.
Avignon est l’occasion d’élargir le public d’autrices et d’auteurs inédit.e.s ou trop souvent resté.e.s confidentiel.le.s et de prolonger cette écoute en différé ou en direct sur Facebook.

CELLE QUI REGARDE LE MONDE

Jardin de la rue de Mons
© Pascal Gely

Ça va, ça va, le monde ! RFI

Ce cycle de lecture donne une autre couleur au thème du festival 2019, L’Odyssée, avec des histoires de guerre et de migrations moins héroïques que celles d’Homère : les dieux se sont tus, semble-t-il. Le Béninois Sedjro Giovanni Haunsou nous conte, en sept mouvements, les voyages sans retour des candidats à l’exil. Dans Les Inamovibles,  il y a ceux qui meurent, ceux qui dérivent sans fin et, au pays ceux qui attendent d’hypothétiques retrouvailles. Alternant scènes chorales et récits intimes des morts-vivants, la pièce ouvre des espaces poétiques vers des no man’s land incertains.

 Le lauréat du Prix RFI 2018 (voir Le Théâtre du Blog) invente «  une vraie langue avec une vraie colère », comme l’invoque l’un de ses personnages. Sans oublier des traits d’humour qui contribuent à la vitalité de cette écriture. « Je parle de la migration à partir de ceux qui restent, dit-il. Les gens finissent par s’enfermer dans l’attente de ceux qui sont partis. » Cet auteur a mis en place à Cotonou des dispositifs pour faire entendre de nouvelles voix africaines avec des festivals et un portail de diffusion internet : benicrea.net.

Avec Celle qui regarde le monde, Alexandra Badea met en scène une adolescente, Déa, qui s’ouvre au monde au contact d’Enis, un jeune Syrien fuyant son pays en guerre. Repoussé par la France et sans papiers, il cherche à gagner l’Angleterre. Elle l’aidera mais ses rêves se heurteront à une société sur la défensive, incarnée par un commissaire de police qui s’avère à la longue plutôt compréhensif.

 Conçue pour être jouée dans des classes de lycée, la pièce s’inspire de la rencontre avec des migrants à Paris et à Calais et d’échanges avec des lycéens: « Je les ai encouragés à poursuivre leurs rêves », dit l’autrice franco-roumaine constatant le découragement des élèves et de leurs professeurs face à l’avenir. Destiné à ouvrir les yeux des jeunes gens sur les problèmes du monde, le texte montre l’éveil de Déa à la réalité et à la nécessité de ne pas abdiquer. Et elle se révolte « A l’école, on nous parle de performance. » (…) « On nous prépare à rejoindre l’armée des adaptés. » (…) « C’est une langue rouillée.  On peut encore rêver dans ce monde ? » se révolte-t-elle. Organisée en séquences dialoguées alternant le tête-à-tête Déa/Enis et l’interrogatoire de la jeune fille par le policier, cette pièce, d’une grande efficacité, ne mâche pas ses mots et atteint avec justesse son public. Cette lecture est  interprétée par Léa Romagny, Thomas Dubot et l’acteur syrien  Rami Rkab.

 Les créations de France-Culture en public

La Mort d’Achille, une pièce inédite de Wajdi Mouawad, est lue pour la première fois sous la houlette du réalisateur Alexandre Plank. Nous avons le plaisir d’entendre la prose imagée d’un auteur qui a signé plusieurs textes inspirés des Tragiques grecs. Ici, il nous convoque devant la dépouille d’Achille : «Troie en flammes, grands oiseaux noirs dans un ciel charbon ». L’heure est au deuil chez les Grecs malgré leur victoire.

Autour du mort, les héros chantés par Homère vont se remémorer par bribes les épisodes de cette guerre de dix ans sous le regard neuf d’un écrivain d’aujourd’hui. La brouille entre Achille et Agamemnon, la mort d’Hector sous la lance d’Achille, les massacres des Troyens…  « Que s’est-il passé dans cœur de ces guerriers, dit l’auteur, lorsque, grâce à la ruse du cheval de bois, ils ont fait face à des enfants, des femmes et à l’ensemble des civils troyens ? » « Cette question a fait ressurgir le spectre des massacres de Sabra et Chatila » (…) « Il m’est apparu évident que, pour les Grecs de cette époque comme pour les miliciens chrétiens libanais de 1982, il a existé un instant de folie qui n’a eu de cesse de se reproduire selon les mêmes gestes, dans la même chorégraphie macabre. »

Ulysse met en doute l’existence et la responsabilité des dieux après les meurtres et viols auxquels se sont livrés les vainqueurs :  « Crois-tu qu’un dieu est venu retenir notre folie ? Quel dieu ? Il n’y avait que des hommes. S’il y avait un dieu il devrait s’en aller ».  Il essaye d’arrêter le massacre ordonné par Agamemnon : « Une nouvelle loi est là, la réconciliation. Ce jour-là, le monde proclamera la victoire des Grecs. » Mais il ne parviendra pas à changer le cours des choses. Le monde ne sera pas sauvé.  En une heure, La Mort d’Achille donne un éclairage contemporain à ces vieilles histoires dans une prose concise et poétique qui garde quelques traces de son lointain modèle.

Adama Diop prête sa voix à un Agamemnon inflexible, face à Jérôme Kircher (Ulysse). Sofiane Zermani fait renaître Achille de ses cendres avec des problématiques d’aujourd’hui. Amira Casa, qui joue Tétis et Xantos le cheval d’Achille, mêle sa voix à celle d’Adama Diop pour des chants funèbres, complétant les musiques d’Issam Krimi.

Sobre et d’une grande clarté, la pièce fait dialoguer les morts et les vivants. Chaque protagoniste y allant de son récit et de son point de vue. La mort d’Achille est-il imputable  à l’aveuglement des hommes, comme le pense Ulysse ? ou à « Apollon l’infaillible »,  comme les autres veulent le croire, dont Achille qui dialogue avec lui ? Pour Wajdi Mouawad, il n’y a pas de doute.

Mireille Davidovici

 

Ça va ça va le monde, jusqu’au 18 juillet, à 11 heures, jardin de la rue de Mons, Avignon. (entrée libre).
 Lectures diffusées sur les antennes de R.F.I. tous les dimanches à 12h 10 à partir du 28 juillet. Fréquence Paris R.F.I. 89 FM ou en  direct sur Facebook.

Les Créations de  France-Culure en public, du 11 au 20 juillet, c20 heures ou 22 heures 30, Jardin du musée Calvet, 65 rue Joseph Vernet, Avignon

Les Inamovibles est publié par Théâtre Ouvert ;

Du même auteur :  lecture de Nuit Bleue à la Chartreuse de Villeneuve-lez- Avignon le 20 juillet à 11h30

Celle qui regarde le monde est publié par l’Arche éditeur

 


Ma Colombine de Fabrice Melquiot, mise en scène et interprétation d’Omar Porras

Ma Colombine de Fabrice Melquiot, mise en scène et interprétation d’Omar Porras

Crédit photo : Ariane Catton Balabeau.

Crédit photo : Ariane Catton Balabeau.

Le rire, tel est l’objet, l’accessoire, et jusqu’à l’esprit même de l’art, de l’esthétique et de la philosophie de ce mime et comédien mais aussi metteur en scène. D’origine colombienne, il se souvient du temps où, écolier à Bogota, il demanda à son maître l’autorisation de sortir de la classe pour pouvoir se soulager, ce qu’il lui refuse et lui dit de s’en sortir seul. Ce qu’il fit aussitôt, de manière à la fois naturelle et triviale, pour cause d’extrême urgence. Mais il devint la risée de tous ses camarades, objet de moqueries et de sarcasmes, d’autant qu’on l’obligea à se changer  et à mettre une robe de fille… Ainsi commence cette épopée enfantine, irisée d’ombres et de lumières, du plus jeune âge jusqu’à une maturité tout juste acquise, au moment du départ pour Paris. La clé peut-être de son destin de ce saltimbanque, mime et comédien qui aima se déguiser et se travestir, avant de devenir un grand metteur en scène suisse.

 Fabrice Melquiot a écrit ce monologue pour Omar Porras, à partir de sa propre biographie. Aussi Omar est-il appelé, à l’occasion, Oumar Tutak, nom d’un petit double fictionnel qu’on peine à départager de l’adulte… Ce récit d’un voyage poétique avec l’écrivain Ma Colombine – un nom, un thème, un personnage, un pays originel tant aimé- est aussi la rencontre heureuse d’Omar Porras avec un poète curieux de la culture de son ami. Mais aussi un conte, à la fois lunaire et solaire, habité de personnages mythologiques, animaux sacrés et plantes miraculeuses : un véritable songe éveillé.

 Pour l’interprète lui-même, il s’agit d’un acte poétique, un solo avec le public comme seul partenaire, pour la mise au jour des pays divers qui envahissent l’artiste, changeants et vifs comme les rivières d’argent des légendes d’antan.Un corps en danse et en transe poétique : Omar Porras est une manière de lutin, de figure féérique, un esprit de la terre et du ciel, proche d’Ariel dans La Tempête de Shakespeare… Images littéraires, métaphores poétiques, musique des mots avec  allitérations et assonances- auréolés d’un accent latino-américain. Même s’il reste colombien dans l’âme, au service de la musique, du rythme et de la  respiration.

 L’acteur sautille, joue des mains et des bras, se courbe puis se redresse, raconte, imagine, inventorie tous les sons et les images du monde qu’il a rencontrés, se mouvant tel un serpent, rampant, se contorsionnant, toujours alerte et énergique. Accroupi sur un rocher dominé dans la nuit par une lune majestueuse, à l’ombre d’un arbre  au printemps dont les fleurs s’illuminent parfois, en ajoutant de la joie à la joie. Révélation d’une conscience littéraire et éveil au monde quand il arrive à Paris. Pour lui,  la scène est un espace sacré propice à toutes les réincarnations. Avec un jeu exigeant et après un travail rigoureux où il donne la part belle à l’esthétique même du geste… 

 Véronique Hotte

11. Gilgamesh Belleville, 11 boulevard Raspail ,Avignon. T. : 04 90 89 82 63, jusqu’au 26 juillet à 11 h 40, relâche les 17 et 24 juillet.


Moi, Bernard, adaptation de La Correspondance de Bernard-Marie Koltès par Claire Cahen et Jean de Pange, mise en scène de Laurent Frattale

 

Moi, Bernard, adaptation de La Correspondance de Bernard-Marie Koltès par Claire Cahen et Jean de Pange, mise en scène de Laurent Frattale

6CEAF487-D8C8-42BB-BE74-B01143EFFEA5 Metteur en scène et comédien, Jean de Pange travaille régulièrement sur l’œuvre de Bernard-Marie Koltès, et reste en quête de ses écrits : lettres, récits d’enfance  et  témoignages de ses proches, interviews… Il a passé son enfance à Metz, ville d’origine du dramaturge disparu, qui, plus tard sera pour lui un auteur de prédilection.  Ici, c’est à l’homme que l’acteur se confronte et à son existence fascinante qu’il transmet avec plaisir. Une plongée dans le travail littéraire, les doutes et les passions d’un grand écrivain qui a su donner la parole sur scène à ceux qui y sont trop rarement représentés.

 « Je pars pour le Sénégal. Retourner voir où devraient être mes racines pour découvrir une nouvelle fois qu’elles n’y sont pas, et revenir ici pour prendre le temps de me les réinventer là-bas. » De l’étudiant qui rate le concours de l’école du Théâtre National de Strasbourg au dramaturge de renommée internationale qui lutte contre la maladie jusqu’à sa mort le 15 avril 1989, ce solo traverse les vingt années d’écriture de Bernard-Marie Koltès, à travers le prisme de sa correspondance personnelle.

C’est un monologue, une adresse au public, selon l’âge de l’auteur. Les destinataires des lettres ne sont pas portés à la connaissance du spectateur qui, du coup endosse le rôle de confident et interlocuteur. Pour Jean de Pange, Bernard-Marie Koltès, faiseur de personnages, devient ici, avec ses propres mots, le protagoniste de ce spectacle. Un conte? L’autobiographie d’un Je? Une distance à cultiver ? Moi, Bernard est un tissage de citations et interprétation, conférence et lecture, théâtre documentaire et théâtre de verbe. L’acteur dessine le portrait d’un jeune homme doté d’une conscience aiguë de la violence mais aussi de la beauté du monde.

 Mi-conférence et mi-représentation, c’est une proposition poétique et biographique à la fois où l’auteur ne cesse d’interroger la place du théâtre dans la société. Et il nous fait aussi réfléchir sur son sentiment paradoxal et non moins vivant sur l’art du théâtre : «Je déteste le théâtre, car ce n’est pas la vie. Mais j’y reviens toujours car c’est le seul endroit où l’on dit que ce n’est pas la vie.»

 Dans la préface aux Lettres de Bernard-Marie Koltès, François, son frère, écrit :« On voit ici un homme se construire : à vingt ans, il fait le choix définitif d’écrire pour le théâtre puis, s’appuyant sur tout ce qui est possible, persévère dans sa voie jusqu’à l’accomplissement de sa volonté. Outre une lucidité singulière sur lui-même, on voit aussi se révéler une conscience politique globale du monde et, dans le même temps, du principe de l’être, qui trouvera son accomplissement au moment de l’écriture de La Nuit juste avant les forêts et continuera d’être la substance sous-jacente de l’œuvre jusqu’à la fin. »

 Solitude des voyages et de celui qui écrit mais aussi attachement à la famille avec les lettres à sa «Petite maman» et à une communauté d’amis… Enthousiasme et plaisir joyeux rythment l’épopée abrégée de l’écrivain, talentueux et attachant, saisi par le doute et l’amertume. Il n’a cessé de réfléchir à une écriture de théâtre significative. Avec un amour pour la langue française et ses longues périodes ludiques et répétitives. Il aimait aussi la précision sémantique et l’emploi des subjonctifs présents et passés.

 Qu’on lise Combat de nègre et de chiens ou Dans la solitude des champs de coton, l’adresse à l’autre est essentielle, à celui dont on ne soupçonnait pas la présence légitime. On a la révélation d’une vision prémonitoire sur la réalité des migrations contemporaines issues de tous les continents, celles d’un présent qui déborde… Un spectacle qui est le compte-rendu fidèle des aspirations artistiques d’un véritable créateur.

 Véronique Hotte

 La Caserne, 116, rue de la Carreterie, Avignon. T.: 04 90 39 57 63, jusqu’au 22 juillet à 15 h, (relâche le 16).

Salle des fêtes de Bussang (Vosges) , du 4 août au 1 er septembre, les dimanches à 20 h.

La Correspondance est publiée aux  Editions de Minuit.

 

 


Morgane Poulette de Thibault Fayner, mise en scène d’Anne Monfort

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Festival d’Avignon :

Morgane Poulette de Thibault Fayner, mise en scène d’Anne Monfort

 Deux monologues : Le Camp des Malheureux et La  Londonienne.  Nous y voyons souffrir, aimer et finalement grandir Morgane Poulette, une rockeuse cabossée, haute comme son prénom de fée et fragile comme son nom de petite chose. Elle se parle, à la deuxième personne,  se regarde vivre et dériver, et refaire un parcours chaotique. Thibault Fayner nous emmène dans une ville fantasmée, Londres de bas-fonds et de clinquant, capitale des musiques mélancoliques…

Dans la première pièce, Morgane Poulette vit une histoire d’amour compliquée par la drogue et l’alcool, avec l’acteur Thomas Bernet dont la mort achèvera de la déjanter. Va-t-elle mourir elle aussi ? La voix off d’un “guérisseur“ nous fait entendre comme le songe de son passage par les enfers et  sa résurrection. Nous la retrouvons mûrie, plus ouverte au monde dans la seconde partie, où passe le fantôme très concret de Margaret Thatcher. Ce qui éclaire rétroactivement Le Camp des Malheureux d’un jour froid et en fait entendre l’aspect social implicite.

Anne Monfort a confié le texte à Pearl Manifold avec qui elle travaille souvent. L’actrice est faite pour la pièce, glissant du français à l’anglais si nécessaire, conteuse d’abord, puis livrant de plus en plus son corps au personnage. En même temps, la scénographie change. L’îlot cerné d’ombre d’un praticable s’efface en un espace aquatique indéterminé, onirique comme un terrain vague. La poésie du spectacle est dans cette convergence entre un texte qui s’ouvre d’une subjectivité, à un regard sur le monde et un espace, avec des lumières à la fois simples et polysémiques. Et puis cela fait du bien de s’extraire un court moment d’Avignon… Morgane Poulette se joue au Château de Saint-Chamand, un beau bâtiment municipal au milieu d’un parc où jouent les enfants et où les jeunes se rassemblent dans l’un des quartiers les plus pauvres de la ville. Respirer et mettre un pied, ne serait-ce qu’un seul, dans le monde réel…  Ce qui donne son prix au théâtre, et en particulier à celui-là.

Christine Friedel

La Manufacture, 2 rue des Écoles, Avignon, jusqu’au 24 juillet (relâche le 18). Rendez-vous pour la navette à 21 h 05.  T. : 04 90 85 12 71.

Le texte est publié aux édition Espace 34.


L’Effort d’être spectateur de Pierre Notte

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Festival d’Avignon:

L’Effort d’être spectateur de Pierre Notte

 L’homme -pas encore cinquante ans- connaît bien le théâtre contemporain. Il a écrit nombre de pièces (voir Le Théâtre du Blog) mais est aussi metteur en scène et comédien. Passionné par l’art de la scène  qu’il pratique depuis quelque trente ans, il a fait tous les métiers en relation avec le théâtre, que ce soit au Rond-Point où il est actuellement artiste associé ou dans des Théâtres nationaux comme la Comédie-Française, etc.

C’est un texte de 2016 où il expose ses points de vue sur la place du spectateur, c’est à dire sur le rapport à l’autre qu’il faut impérativement établir et qui reste le dénominateur commun de toute création. Qu’elle soit d’avant-garde, classique  ou contemporaine. Et qu’elle rassemble  vingt comédiens ou un seul et que ce soit dans une grande ou petite salle ou dans la rue.  Et cela vaut  pour les acteurs, l’auteur et le metteur en scène. Pourquoi et comment se comporte un public… Il s’agit bien d’une conférence, précise Pierre Notte, qui arrive par la salle, chargé d’un sac plein de livres dont il énumère les auteurs: Jean-Luc Godard, Joseph Danan, Enzo Corman… Un texte repris des nombreuses conférences qu’il a données un peu partout. Seul en scène, il parle assez vite mais avec une diction magistrale et le public boit ses paroles. Passionné il est souvent d’une ironie cinglante et on sent qu’il ne dissimule pas son plaisir à régler quelques comptes personnels.

C’est le plus souvent brillant et on adore l’entendre parler avec la plus grande compétence de théories théâtrales, sans que cela soit ennuyeux une seconde. Il cite notamment Marguerite Duras “ C’est par le manque qu’on donne à voir ». Et Pierre Notte embraye aussitôt: « Au cinéma, l’image sature l’écran. Au théâtre, on cherche à désaturer et  le spectateur travaille à continuer ce qui lui est proposé. » Discutable… mais le public admire la démonstration. Et il explique en solide pédagogue, comment un acteur peut arriver avec sa voix à dessiner un espace. Et pourquoi, de temps à autre, un spectateur se met à tousser et il cite la fameuse phrase sur le sommeil au théâtre de Bernard Dort, grand professeur et remarquable théoricien emporté par le sida et qui fut  un de nos meilleurs profs d’histoire du théâtre.

Que signifie la nudité  sur un plateau, aussi se demande Pierre Notte qui précise à juste  titre, que le spectateur est avant tout un travailleur de la pensée et de l’imaginaire. Il est cultivé, cela s’entend et passionné par la sphère théâtrale en ce qu’elle rejoint aussi ses préoccupations les plus intimes. Sur le plateau, pas grand chose d’autre qu’une guirlande lumineuse et un piano droit dont il s’accompagnera parfois our chanter un petit air. En collant et T shirt noir, prend soin de ne jamais se prendre au sérieux et chausse des gants de boxe rouge vif, ou monte en escarpins noirs à hauts talons sur un tabouret tournant…  Ou fait sortir de son chapeau haut de forme, des flocons de neige en expliquant qu’ils sont encore plus vrais,  parce qu’ils sont faux. Le grand Jérôme Savary aurait apprécié, lui qui faisait souvent tomber de la neige dans ses spectacles entre autres Mère Courage. En souvenir de l’enfant débarqué d’Argentine voyant avec émerveillement, la neige pour la première fois au Chambon-sur-Lignon en Haute-Loire…

Pierre Notte parle aussi de spectacles-culte comme l’Electre de Sophocle, mise en scène par Antoine Vitez ou évoque des metteurs en scène comme Patrice Chéreau,Ariane Mnouchkine, Thomas Ostermeier… des auteurs Bernard-Marie Koltès, Jean-Claude Grumberg, Rodrigo Garcia, Hélène Cixous ou encore des théoriciens Bernard Dort , Alain Badiou… Tout cela dans un  joyeux tohu-bohu avec nombre de savoureuses anecdotes  comme cette incroyable histoire: Jean Lambert-wild se mettant en danger allongé sur un mur…  à l’entrée d’un théâtre.

C’est d’une rare intelligence scénique et Pierre Notte a le don d’emmener avec lui  un public qui lui est acquis dès les premières minutes. Dans une grande proximité et sans guère d’accessoires sinon un cerceau noir rayé de blanc qu’il fait tourner à la fin autour de son corps , tout en continuant à parler. Des réserves? Oui, mais si peu: au début, Pierre Notte a tendance à aller un peu vite et à tape sur les fins de phrase. Et mieux vaudrait quand il parle de Didier Sandre qui y enseigna, ne pas dire: Conservatoire national Supérieur d’art dramatique de la ville de Paris, ce qui est faux. Et il aurait pu nous épargner un jeu de mot plus que douteux sur la fin du nom d’Alain Finkielkraut que visiblement,  il n’apprécie guère. Passons…

A part cela, que du bonheur et ces soixante-dix minutes éblouissantes  et drôles en apprennent davantage au public que l’interminable et prétentieuse logorrhée d’Architecture de Pascal Rambert (voir Le Théâtre du Blog) sur l’art du théâtre.

Philippe du Vignal

Artephile, 5 bis rue du Bourg-Neuf, Avignon, jusqu’au 27 juillet (relâche le 21), à 13 h 25. T.  : 04 90 03 01 90 

Du 6 novembre au  1er décembre, Théâtre du Rond-Point, Paris (VIII ème) Et le 28 avril, Théâtre de Chelles (Seine-et-Marne).


L’Abattage rituel de Gorge Mastromas de Dennis Kelly, mise en scène de Guillaume Gatteau

©Jean-Luc Beaujault

©Jean-Luc Beaujault

Festival d’Avignon

 L’Abattage rituel de Gorge Mastromas de Dennis Kelly, traduction : Gérard Watkins, mise en scène de Guillaume Gatteau

 Rien ne prédestinait Gorge, un petit garçon ordinaire, plutôt effacé, dans l’ombre de Paul le caïd de la classe, à devenir un monstre. Une adolescence normale avec son lot d’amours contrariées, son dépucelage un soir d’été… La fausse couche d’une amante de passage enceinte. Sa jeunesse nous est allègrement contée par deux compères avec force clins d’œil au public.

Rompant avec ce récit biographique, la pièce bascule alors dans un bureau où se traite une sombre affaire. Une femme rachète une entreprise de famille en faillite, acculant le trop naïf héritier à vendre à vil prix .Un homme assiste à la scène, sorte de gratte-papier servile. La raison du plus fort est la meilleure dans ce dialogue où la prédatrice se vante d’arrêter le temps et de gouverner l’avenir à sa guise. Le monde appartient aux requins de son espèce: «Quand on veut quelque chose, on le prend », telle est sa devise. Dans les scènes suivantes, Gorge Mastromas, l’obscur employé de bureau, en a pris de la graine et rejoint les puissants de ce monde…Il a fait fortune mais son passé le rattrapera et la tragédie s’abattra alors sur lui comme un couperet : il est passé à côté de sa vraie vie !

 Dennis Kelly explore, avec une lucidité cruelle, le système maffieux du capitalisme triomphant mais son personnage principal, tout monstre qu’il est, n’en est pas moins humain, avec ses failles et ses lubies. La construction en forme de puzzle permet de tenir les spectateurs en haleine et leur attention se trouve aussi maintenue par les récitants qui interviennent entre les moments dialogués et assurent le lien entre les différentes parties. Un dispositif scénique mobile et efficace permet de passer d’une séquence à l’autre et le metteur en scène nous donne une lecture fidèle et sobre de cette histoire édifiante, sans tomber dans le moralisme où le texte pourrait conduire.  

 Avec La fidèle Idée, une troupe qu’il a créée après dix ans passés dans la compagnie de Stanislas Nordey, Guillaume Gatteau partage avec ses acteurs une «notion de collégialité» à l’œuvre dans la complicité que les interprètes établissent avec le public. Gilles Gelgon campe un Gorge Mastromas surprenant et les narrateurs Philippe Bodet et Frédéric Louineau se relancent la balle, donnant de la saveur à un prologue un peu trop long, malgré un humour de tout instant souligné par la traduction. Dans cette énième version du Massacre rituel de Gorge Mastromas (voir Le Théâtre du Blog), on retrouve avec plaisir, pendant une heure trente, l’écriture musclée et teintée d’ironie de l’auteur britannique.

 Mireille Davidovici

La Scierie, 15 boulevard du quai Saint-Lazare, Avignon, à 16 h. 30, jusqu’au 26 juillet. T. 04 84 51 09 11.


On voudrait revivre, écriture de Chloé Brugnon, Léopoldine Hummel et Maxime Kerzanet, mise en scène de Chloé Brugnon

On voudrait revivre, écriture de Chloé Brugnon, Léopoldine Hummel et Maxime Kerzanet, mise en scène de Chloé Brugnon

©Félix Tautelle.

©Félix Tautelle.

Gérard Manset, personnalité singulière et confidentielle s’il en est, répugne à se livrer. L’auteur-compositeur-interprète, dit-il, ne s’est jamais drogué à quoi que ce soit. Il va même jusqu’à préciser ne pouvoir boire un fond de gin, sans avoir mal à la tête pendant huit jours. Ne buvant ni café ni bière, il se « shoote à l’accord parfait : do-mi-sol » : la musique et l’harmonie pour seule demeure. Pour lui, «Y a une route »,  c’est la sienne, fidèle et authentique: une posture rare.

 Le titre du spectacle s’inspire des paroles mêmes d’une de ses chansons: « On voudrait revivre. ça veut dire : On voudrait vivre encore la même chose. Refaire peut-être encore le grand parcours,/ Toucher du doigt le point de non-retour /Et se sentir si loin, si loin de son enfance/ En même temps qu’on a froid, quand même on pense/ Que si le ciel nous laisse, on voudra revivre. » Mélancolie et tristesse inspirés par le comportement des hommes, il reste au solitaire à composer, un bonheur qu’il ne se refuserait pas à prolonger. Chloé Brugnon a été initiée à l’univers poétique de Gérard Manset, figure secrète de la chanson française, à l’occasion d’On voudrait revivre, un spectacle musical créé au Festival des caves en 2016, avec ses chansons, réarrangées et interprétées par Maxime Kerzanet et Léopoldine Hummel, accompagnées par quelques entretiens avec le compositeur.

 La metteuse en scène considère cette reprise du voyage musical et scénique des interprètes, comme une mise en abyme de l’art de Gérard Manset qui reprend obsessionnellement, réarrange et remixe ses morceaux. Mais comment partager de la musique sur scène sans faire un concert? En concevant un enregistrement audio, un objet sonore, une performance scénique, un concept… Chloé Brugnon veut avoir la même liberté artistique que Léo Carax dans la scène finale du film Holy Motors où l’on voit Denis Lavant dans une limousine dont la conductrice est Edith Scob, figure à la beauté secrète, récemment disparue.

Les interprètes découvrent en même temps la voix traînante de Gérard Manset. Enregistrements sonores,  entretiens avec  compositeur dont un, nonchalant, avec Denise Glaser, paroles espiègles et rêveuses de ses chansons… Un matériau brut : des fragments éclatés d’une œuvre hétérogène dont le  plateau scintillant de paillettes est la métaphore, Reprises de couplets et de refrains, histoires de solitude et de nostalgie : onirisme et imaginaire.

Sur la scène un studio d’enregistrement des années soixante-dix, avec des magnétophones à bande magnétique fonctionnant en appuyant fort sur une touche, des instruments de musique, des micros…La facétieuse comédienne Léopoldine Hummel, sourire aux lèvres, musicienne accomplie chante en allemand et dit des extraits de textes de Peter Handke. Mélancolique, Maxime Kerzanet, lui,  revient plusieurs fois au temps de son enfance et sur l’attrait qu’un tableau figuratif exerçait manifestement sur son père. Le fils le regardait contempler l’œuvre sans qu’il n’explicite davantage son enthousiasme. Le mystère s’étend, malgré les tentations de comprendre cet engouement paternel, une manière pour le père de prendre le contre-pied de l’idéologie communiste de son propre père, et de respirer seul enfin, loin des codes obligés de l’ex-Union Soviétique. L’énigme n’est pas résolue pour le fils et peu importe finalement, quand reste le voyage en solitaire, le bonheur unique de poursuivre sa route…

Un parcours musical subtil au plus près de la rêverie de la prose poétique.

 Véronique Hotte

La Caserne, 116 rue de la Carreterie, Avignon. T . : 04 90 39 57 63, jusqu’au 22 juillet, à 11h, relâche les 9 et 16 juillet.


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