The Pianist par le Circo Aero, avec Thomas Monkton

 

The Pianist par le Circo Aero,  avec Thomas Monkton

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© Heli Sorjonen

Thomas Monkton arrive en se glissant dans les plis du rideau noir dont il a le plus grand mal à se dépêtrer: premier accroc à ce récital de piano qui n’aura jamais vraiment lieu. Visage impassible puis tout plissé, cheveux en bataille, ce Néo-Zélandais en queue-de-pie noir a un regard un peu triste et perdu, quand il veut nous prouver la grande maîtrise de son instrument. Mais bien entendu, rien à faire, les objets plus forts et toujours plus intelligents, lui résisteront. Impitoyablement!

Ici, tout se détraque dans ce récital qui, pourtant au départ, paraissait bien rodé. Le pianiste au regard de plus en plus perdu, ne maîtrise plus rien et les gags vont se succéder: clavier qui n’arrive pas à s’ouvrir, partitions tombant sans arrêt, tabouret jamais à la bonne hauteur ni à la bonne distance, comme chez Grock, son illustre prédécesseur. Le piano, lui, part en fumée, puis perd un pied, et il devra provisoirement le soutenir, tant bien que mal, et plutôt mal que bien. Thomas Monkton monte sur le piano pour enlever la housse mais n’y arrive pas, et s’emmêle dedans. Apparaissent alors deux formes humaines qui, entièrement couvertes par un voile gris extensible, vont  se battre. Un court mais  sublime ballet. Il y a aussi autre moment sublime le vol plané quand il se balance accroché au petit lustre, d’abord par les mains puis par les pieds…

Les numéros sont souvent brillants, et toujours d’une grande virtuosité: Thomas Monkton possède  une force comique digne des plus grands  burlesques américains: on pense bien sûr d’abord à Buster Keaton avec ses glissements du corps toute entier sur sa fameuse General mais aussi  à Harold Lloyd quand il est se touve dans un équilibres des plus risqués et parfois aussi à Charlie Chaplin. Thomas Monkton a quelque chose d’unique: à la fois mime, jongleur, contorsionniste, acrobate. Toujours impeccable.

Des bémols: oui, un rythme parfois un peu lent et il y a quelques longueurs et redites : en fait le spectacle mériterait d’être mieux mis en scène: on oubliera ses trop longues incursions dans la salle qui sonnent assez faux et qui cassent le tempo. Par ailleurs, le spectacle est un peu perdu dans ce trop grand lieu où les gags ne passent donc pas toujours bien. Ce genre de comique en solo a besoin de plus d’intimité et d’une plus grande proximité avec le public. Le lieu en fait-même coupé par un rideau pour ce spectacle-reste malheureusement une salle de cinéma! Sans âme et un peu tristounette, comme son hall froid, et des plus mal foutus. Bravo l’architecte! Il faudrait  aussi que l’on supprime d’urgence deux des trois premiers rangs d’où l’on voit très mal le sol du plateau. Plutôt ennuyeux! Ou que l’on rehausse cette vaste scène aux mauvaises proportions : peu de profondeur et une ouverture de quelque dix-huit mètres
Mais bon, même si les places ne sont pas données-on est dans le théâtre privé! -allez quand même, si vous le pouvez, voir ces cinquante minutes de The Pianist: on n’a pas tous les jours l’occasion de rire… 

Philippe du Vignal

13ème Art, Place d’Italie jusqu’au 12 novembre.

Centre culturel Robert-Desnos à Ris-Orangis le 17 décembre.

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Grand miroir de Saburo Teshigawara avec les danseurs de l’Opéra de Paris

 

Un spectacle en répétition : Grand miroir de Saburo Teshigawara avec les danseurs de l’Opéra de Paris, 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Saburo Teshigawara répète avec dix danseurs du corps de ballet, dont les étoiles, Emilie Cozette, Mathieu Ganio et Germain Louvet, répartis sur deux distributions. Sa collaboration avec l’Opéra de Paris remonte à février 2003, avec Air, un duo créé sur une musique de John Cage, et repris en 2006. Aurélie Dupont, Nicolas Le Riche et Jérémie Bélingard ont dansé pour lui Darkness is hiding Black Horses en 2013.  Et Aurélie Dupont, Sleep à Tokyo, en 2014, avec lui,  Rihoko Sato et d’autres danseurs (voir Le Théâtre du blog).

La pièce a été reprise en juillet dernier au Lincoln Center de New York. Devenue directrice du ballet de l’Opéra, Aurélie Dupont offre à cet artiste hors-normes, une nouvelle occasion de déployer son talent au Palais Garnier, au niveau du langage chorégraphique, et de la création lumière et des costumes.

Nous avons assisté aux répétions, sous la coupole du studio Marius Petipa. Les danseurs suivent les indications du maître qui joint le geste à la parole, avec tout son corps et ses mains. Chez Saburo Teshigawara, comme chez Rihoko, sa danseuse japonaise fétiche qui participe à l’aventure, les mains nous parlent et  réalisent une chorégraphie a minima. «Je vous pousse, dit-il mais pas trop, pensez à respirer un peu».

Saburo Teshigawara sait que son désir de mobilité permanente requiert chez ses interprètes des qualités à part. Il apprécie ici leur ouverture à son univers, leur disponibilité physique et mentale. Mais il tient compte des singularités de chacun, en les accompagnant individuellement.  Pour lui, le corps doit voyager dans l’espace en tournoyant parfois sur lui-même et en alternant des séquences rapides et lentes. «Vas-y, vas-y, ne t’arrête pas, tourne sur toi-même, pour toi-même, pas pour ce voyage»,  répète-t-il. Il réalise avec eux une calligraphie dans l’espace, avec l’aide de Rihoko Sato et de Chiara Mezzadri, danseuse de sa compagnie qui l’assiste ici.

«Dans la danse, tout le corps et, dans la danse contemporaine, chaque doigt, dessine des lignes aux expressions précises. Le danseur moderne suit sur la scène des lignes distinctes et il les inclut comme un élément essentiel dans la composition de sa danse. Tout le corps du danseur jusqu’au bout des doigts constitue à tout moment une composition linéaire ininterrompue.»  Cette remarque de Vassili Kandinsky, pourrait illustrer le travail de Saburo Teshigawara qui pousse le corps de l’artiste au maximum de ses possibilités en lui faisant prendre conscience de sa place sur le plateau de répétition, identique à celui du Palais Garnier, située quelque  vingt mètres plus bas. Pour le chorégraphe, cette création trouve son origine dans la musique:  ici un Concerto pour violon d’Esa-Pekka Salonen qui donne le tempo au mouvement. Puis viennent la gestuelle minutieuse du danseur, et enfin un plan-lumière d’une extrême précision.

Nous sommes impatients de découvrir, sur la scène de Garnier, ce voyage ininterrompu. Cette pièce de trente minutes sera accompagnée d’une chorégraphie de George Balanchine, Agon, et de la reprise du chef-d’œuvre de Pina Bausch Le  Sacre du Printemps par les Etoiles, les Premiers danseurs et le Corps de ballet.

Jean Couturier

Opéra Garnier, Paris VIIIème, du 27 octobre au 12 novembre. Operadeparis.fr


Le Pas de Bême, écriture et mise en scène Adrien Béal

 

©Martin Colombet

©Martin Colombet

Le Pas de Bême, écriture et mise en scène d’Adrien Béal

 Cette pièce avec Olivier Constant, Charlotte Corman et Etienne Parc, s’inspire de L’Objecteur (1951) de Michel Vinaver. L’objecteur de conscience est celui qui, en temps de paix ou de guerre, refuse d’accomplir ses obligations militaires,  au nom de ses convictions d’ordre moral ou religieux qui lui enjoignent le respect absolu de la vie humaine.

La création d’Adrien Béal-une écriture collective-met en scène Bême, un lycéen qui,  aux devoirs sur table, rend systématiquement copie blanche. Horreur ! Le refus d’obtempérer  d’un élève sans problème, apparaît  d’autant plus incompréhensible, qu’il n’exprime ni colère ni révolte. En échange, ce non-consentement ouvre un abîme, et remet en question l’ordre établi et les relations sociales. L’objection discrète reste forcément subversive.

 Professeurs, parents, élèves, tous plus ou moins étonnés et incrédules, apportent leur contribution à la recherche d’un sens qui leur échappe. Pour quelles raisons implicites contrevenir et transgresser ? Comment use-t-on de l’indiscipline, de l’insoumission et de la résistance?  Pour le philosophe Alain, la désobéissance est un essai de liberté et de courage. Savoir dire non: une part non négligeable de l’art existentiel…  Mais c’est aussi savoir vivre seul.

 Les comédiens vont dans la salle et prennent place avec agilité au milieu du public, sur un siège du premier rang d’une scénographie quadrifrontale; assis ou debout, changeant de rangée puis descendant  sur la scène, ils jouent tous les rôles et alternativement. Ils explorent ainsi toutes les facettes possibles de la posture choisie par l’élève: selon des circonstances initiales obscures, si ce n’est une durée vérifiée des trois mois, sans que personne des autorités enseignantes n’ait jamais osé s’exprimer sur ce refus qui dérange tout le monde.

 Chacun des protagonistes prend peu à peu conscience de cette situation inédite, parle avec l’autre qui ne partageant pas le même point de vue que lui, et cela à l’infini.Les uns comprennent avec empathie, les autres rejettent la superbe du geste. Le spectateur pris à partie, écoute, sensible  au propos. Un spectacle propice à la réflexion dans une atmosphère ludique et joueuse.

 Véronique Hotte

 Le spectacle s’est joué au T2G -Théâtre de Gennevilliers, du 3 au 14 octobre.


La Mission d’Heiner Müller, mise en scène de Matthias Langhoff

 

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La Mission, Souvenir d’une révolution d’Heiner Müller, mise en scène de Matthias Langhoff  (en espagnol surtitré)

Sur le plateau, tout est donné : une fête au village unique, qui englobe la Bolivie d‘aujourd’hui,  le souvenir de la Grande Révolution française, les morts de la Commune, entortillés dans leurs linceuls comme des nouveaux-nés, un petit théâtre branlant, et un écran pour le cinéma en plein air et pour l’engagement personnel du metteur en scène. Une femme cuisine devant nous, la soupe sera offerte au public, à la fin : «C’est pour vous, mangez pendant que c’est chaud ». Sur un praticable à la pente dangereuse, le spectacle, les acteurs et l’action elle-même sont toujours en danger, toujours en mouvement, dans le rétablissement d’un équilibre impossible. Pouvait-on mieux réaliser la dialectique poétique d’Heiner Müller ?

La pièce ? D’abord la vaine Odyssée de Sasportas, Galloudec et Dubuisson, envoyés par la Convention finissante, porter la rébellion parmi les esclaves noirs de la Jamaïque : d’une pierre deux coups, une opération de politique extérieure contre les Anglais et la diffusion des principes de la grande Révolution française. Seulement, le temps des échanges de messages, des lettres perdues et revenues, de la durée  du voyage, leur mission n’a plus d’objet : Napoléon s’est fait sacrer empereur et a rétabli l’esclavage. !

Dès lors, la lutte des classes va refaire surface entre Galloudec, le paysan breton, au moment où ses compatriotes chouannent, Dubuisson, le fils de colons, et le nègre Sasportas. Ils pourront s’envoyer à la figure les têtes de Danton et de Robespierre, ils pourront mourir trois fois, échanger leur peau, faire un bond dans l’époque contemporaine, jouir ou ne pas jouir selon la figure qu’ils prendront dans cet incroyable jeu de masques. « La révolution est le masque de la mort, la mort est le masque de la révolution », c’est la litanie du spectacle. Et chaque visage porte un masque, qu’on ne peut pas toujours arracher.

Et pourtant l’on nage dans des flots de réel. Au point de perdre pied, parfois, mais sans s’y noyer. La brutalité des faits et la puissance de la liberté nous malmènent avec une vraie générosité. Le spectacle est riche d’une rencontre exceptionnelle entre la troupe Amassunu,, issue de l’École Nationale de Théâtre de Bolivie, et son metteur en scène. Mais surtout entre le texte de Heiner Müller et l’histoire de la Bolivie, secouée de révolutions et de contre-révolutions, de mouvements de libération et d’un «libéralisme» assassin.

La pièce parle de ce monde-là… L’émotion n’y a rien d’un masque, mais est une figure de l’analyse. L’une et l’autre fusionnent pour un moment d’une poésie rare. Voilà, on est au cœur du théâtre, si l’on croit tant soit peu qu’il puisse jouer un rôle citoyen.

Christine Friedel

Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, ( Hauts de Seine), jusqu’au 20 octobre. T. : 01 48 33 16 16

 

 

 


C’est bien au moins de savoir ce qui nous détermine à contribuer à notre propre malheur , une pièce sous influence de Pierre Bourdieu

 

 

 

©Christophe Raynaud de Christophe RAYNAUD DE Lage

©Christophe Raynaud de Lage

C’est bien au moins de savoir ce qui nous détermine à contribuer à notre propre malheur , une pièce sous influence de Pierre Bourdieu, texte et mise en scène de Guillermo Pisani

 Nommé au Collège de France, le sociologue Pierre Bourdieu travaillait sur ce qu’il appelait la magie sociale de la consécration, et sur les rites d’institution : « En entreprenant de réfléchir sur ce que j’étais en train de vivre, je cherchais à m’assurer un certain degré de liberté, par rapport à ce qui m’arrivait. Mon œuvre est souvent lue-à tort, selon moi-comme déterministe et fataliste. Mais faire une sociologie des intellectuels… au moment même où on est pris dans, et par le jeu, c’est affirmer, sinon la possibilité de s’en libérer complètement, du moins la possibilité de faire un effort en ce sens… » ( Leçon inaugurale au Collège de France, le 23 avril 1982).

 Guillermo Pisani, artiste associé à la Comédie de Caen-Centre dramatique national de Normandie, met en scène une professeure de lycée enthousiaste-éblouissante Caroline Arrouas-à la fois grave et comique, rigoureuse et didactique, qui élucide, avec sa classe, quelques points de sa discipline scientifique, progressant par paliers, et s’attache à ce qu’elle suive les articulations successives de sa démonstration et en cerne les enjeux. Et la voilà qui dérive, sans prévenir son auditoire: la classe et le public, et associe sa leçon, à la situation sociale prédéterminée de ses élèves à laquelle, dit-elle, et malgré tous leurs efforts, ils n’échapperont pas …

 Dans une vision sociologique prophétique, elle reconnaît quelques exceptions qui consacrent les règles : «Si vous réussissez ou ratez les concours des grandes écoles, vous serez, soit du bon côté des études entreprises, soit du mauvais côté définitif en allant directement à la fac. Et ce qui, pour les chanceux relevait aussi d’un privilège social, devient mérite personnel. » Selon un ordre social et des rituels institutionnels qui ne se sont pas encore atténués !

 Et l’enseignante joue avec l’idée de catalogue en prenant appui sur une liste de pense-bête : « Vous irez peut-être à tel théâtre, lirez tel journal, choisirez telles vacances, telle décoration d’intérieur… Même si on pense rester soi, on échappe très peu à ses prédéterminés sociaux ». Rappelons le livre emblématique Les Héritiers de Bourdieu et Passeron…

 Ici, on ne sait plus si Caroline Arrouas joue son propre rôle quand elle  fait un retour sur sa formation universitaire, puis sur son passage réussi au concours de l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg. S’invente-t-elle vraiment une sœur jumelle qui serait cantatrice à l’Opéra de Vienne? Alors qu’elle resterait de son côté, à Paris, fonctionnaire de l’Education Nationale, et devrait faire front à une simulation d’intrusion terroriste dans son établissement,  alors qu’elle supporte en même temps, le harcèlement d’un élève qui aurait été son amant.

 La fiction prend souvent le pas sur la réalité, et on s’amuse de la présence efficace et loufoque de l’actrice : avec son bagou, ses interrogations sa tendance au bavardage téléphonique. Entre salle de classe et scène de théâtre, les postures sont aisément interchangeables, mais elle porte le rôle de Lechy dans L’Echange de Paul Claudel, la scène qu’elle a passée à son concours d’entrée avec grâce et talent.  On apprécie par ailleurs sa maîtrise des langues anglaise et allemande qui en disent long sur son parcours.

 Qu’est-ce qui fait la valeur d’une œuvre d’art ? Sans doute, la croyance personnelle qu’on a précisément de cette valeur. Guillermo Pisani, dit-il, s’essaye sur la scène, à la pratique comme à une réflexion sur cette pratique : «Nous tentons de mettre en lumière ce qui, d’habitude, reste ignoré ; nous entendons ainsi expérimenter en acte, l’un des mouvements fondamentaux de la pensée de Pierre Bourdieu.»

 L’auteur et metteur en scène vient commenter (théâtre dans le théâtre!), sa démarche tandis que Caroline Arrouas disparaît du plateau un instant. Quand est-on soi-même ? En jouant, et en inventant et en se racontant … Un spectacle malicieux qui s’arrête sur le privilège implicite que possèdent à la fois les consommateurs et les acteurs du théâtre.

 Véronique Hotte

 Théâtre de Belleville, 94 rue du Faubourg du Temple, 75011 Paris T: 01 48 06 72 34, du 22 au 24 octobre.

Lycée Allende, à Hérouville Saint-Clair (Calvados) le 27 novembre.

Comédie de Caen-Centre Dramatique National de Normandie ( Calvados), les 28 et 29 novembre.

 


Pièce en plastique de Marius von Mayenburg,mise en scène de Patrice Bigel

La bouillabaisse

 

Deux points de vue:

Pièce en  plastique de Marius von Mayenburg, texte français de Mathilde Sobottke, mise en scène de Patrice Bigel

 Michael et Ulrike sont des “gens bien“, ils ont réussi. Lui, grand chirurgien, tenté par l’aventure Médecins du monde-tenté seulement. Elle, assistante d’un célèbre artiste performeur. Mais incapable d’être elle-même artiste : trop de sens du confort, trop grande trouille devant ce qu’exige l’art.

Ils ont un fils tout juste adolescent. Et c’est lui le premier grain de sable dans cet équilibre apparent, « faute d‘amour », comme dans le film de Andrei Zviaguintsev. Pour s’en occuper,  le couple engage une femme de ménage. On n’ «emploie» pas sans risque, une personne. Telle l’ange du Théorème de Pasolini, Jessica va bouleverser la famille avec l’arme la plus imparable : la soumission à sa tâche, si étendue qu’elle soit. Une inébranlable résistance! En donnant tout, elle ne donne rien, un noyau dur auquel se heurtent ses employeurs bourgeois, y compris dans la complaisance. Un OK qui fait froid dans le dos.

Marius von Mayenburg explore cette destruction d’un couple avec son obstination habituelle : ne rien lâcher de ses personnages, tant qu’il n’a pas poussé jusqu’au bout les conséquences de leurs comportements. On rit alors de leur harmonie de façade, des propos violents et désinhibés d’Ulrike contre l’employée de maison «qui pue », des hésitations et balbutiements de Michael qui essaie d’arranger les choses, de la haine réciproque née des illusions perdues de leur amour de jeunesse. Et de l’évocation hystérico-sentimentale  de ce qui était peut-être déjà un mensonge, mis en scène pour masquer le vide de leur vie… Et leur enfant porte, avec son autodestruction, le fer dans la plaie.

L’auteur y va fort, à la hache et au scalpel. Bon, le discours de l“artiste contemporain“ a quelque chose de caricatural dans sa provocation infantile, mais, peu à peu, de vraies questions le remplissent, qui ébranlent sans le moindre moralisme une Allemagne satisfaite, et plus généralement notre mode de vie d’Occidentaux privilégiés. Ironie, sarcasme, dérision : ça devrait être sinistre, et pourtant on sort de la représentation gonflé à bloc.

les robes Marius von Mayenburg vide son sac, et le nôtre avec. Mais c’est surtout la beauté du spectacle qui fait du bien. Dans la scénographie et les lumières de Jean-Charles Clair,  en elles-mêmes une œuvre d’art, la mise en scène de Patrice Bigel est d’une parfaite cohérence et d’une précision réjouissante. L’interprétation des acteurs a la même qualité, la même élégance, y compris dans l’outrance : Jean-Michel Marnet et Bettina Kühlke forment le couple idéal de cette catastrophe conjugale: du “pas de deux“ initial au chaos final, totalement engagés dans leur jeu et aiguisés par la pointe d’ironie qui remet les choses en place; Karl-Ludwig Francisco a l’élasticité gracieuse et agaçante de l’artiste irresponsable, et Juliette Parmantier, l’employée de maison, est belle, impressionnante de force opaque et de dignité. Ce soir-là, Julien Vion, l’adolescent qui joue Vincent, apportait sa part d’émotion retenue avec une remarquable maîtrise ; logique, il est formé dans les ateliers de la compagnie La Rumeur, la compagnie de Patrice Bigel qui s’est installé depuis une trentaine d’années à Choisy-le-Roi, dans l’ancienne Usine Hollander.

Un lieu vivant, variable, où l’on peut se réunir, boire, manger, et travailler, et le camp de base d’un travail de longue haleine et de large souffle sur la ville, les quartiers. Ce qui s’y passe mérite sans discussion, l’effort d’aller jusque là. Pour l’heure, y voir l’un des spectacles les plus réussis de Patrice Bigel qui nous a déjà habitués à un théâtre de haute qualité. À ne pas manquer.

Christine Friedel

Pour une fois, nous ne sommes pas tout à fait d’accord avec notre amie Christine Friedel! Désolé, nous n’avons pas dû voir tout à fait le même spectacle. On se demande bien pourquoi Patrice Bigel est allé chercher cette pièce indigeste, ennuyeuse et interminable, dont on ne discerne pas bien le fil rouge. Entre règlements de compte dans un vieux couple de la bonne société allemande, avec cette vieille ficelle de l’ange exterminateur qui vient bousculer le jeu de quilles, et démolition programmée de l’art contemporain surtout du côté performances et installations. S’il ne portait pas la signature von Mayenburg mais celle d’un obscur auteur dramatique de la France profonde, on peut parier à coup sûr que son texte n’aurait pas été retenu! La démonstration appuyée pèse des kilo-tonnes et passées les vingt première minutes, on s’ennuie sec: pas dupe, le public-avant hier, une vingtaine de personnes-a salué poliment mas pas plus!

Patrice Bigel a toujours cette indéniable faculté d’imaginer un espace avec quelques éléments scéniques et de belles lumières. Il y a notamment  devant un mur blanc un énorme tas de fripes, très beau dans toute sa vulgarité de couleurs qui fait penser bien sûr à cette installation de Christian Boltanski au Grand-Palais il y a quelques années… Et un réfrigérateur en fond de scène, dont les artistes conceptuels se sont beaucoup servi!

Il y a une chose aussi que l’on comprend avec difficulté: pourquoi Jean-Michel Marmet (le médecin) a-t-il une diction aussi déplorable: la plupart du temps, il bouffe ses mots si bien qu’on a le plus grand mal à le comprendre. Reste une belle consolation, dans cette logorrhée de deux heures: Julie Parmentier (l’employée de maison). Dès qu’elle arrive, elle a une telle présence scénique qu’à chaque fois, il se passe quelque chose.
Voilà: vous aurez sans doute compris qu’il n’y avait aucune urgence à aller voir une chose aussi peu passionnante et aussi estouffadou! 

Philippe du Vignal

Usine Hollander, 1 rue de Docteur Roux à Choisy-le-Roi, jusqu’au 22 octobre, et du 9 novembre au 3 décembre.  T. : 01 46 82 19 63

RER C Choisy-le Roi (Travaux sur la ligne, horaires variables)

Retour Paris :

TVM bus rapide en face de la gare RER direction Créteil RER/ Arrêt Pompadour, départ  23h18  / arrivée 23h23, départ Créteil Pompadour:direction Gare de Lyon : 23h27 / arrivée : 23h37

ou bus 182 ( Arrêt à la sortie de l’Usine à droite) direction Mairie d’Ivry. Départ : 23h15 puis 23h45

 


Zig Zig, conception et mise en scène de Laïla Soliman

 

Zig Zig, conception et mise en scène de Laïla Soliman en arabe et anglais surtitré

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En 1919, l’Egypte est en ébullition, en lutte pour son indépendance contre l’occupant anglais. En représailles des sabotages du chemin de fer par les partisans, à Nazlat al-Shobak, petit village au bord du Nil, près de Gizeh, des soldats britanniques pillent, brûlent les maisons, violent… « Zig zig ! », baragouinaient les violeurs, désignant en arabe populaire, l’acte sexuel.

Dix-neuf villageoises ont porté plainte contre eux auprès du tribunal. Reprises par le mouvement nationaliste de l’époque, leurs histoires furent une cause célèbre, avant de tomber dans l’oubli. Leila Soliman les ramène ici sur le devant de la scène, en résonance avec les violences et abus sexuels faits aux femmes dans l’Egypte d’aujourd’hui, comme ailleurs.

 La metteuse en scène égyptienne, qui défend un théâtre résolument engagé, s’est emparée des minutes du procès, trouvées dans les archives du ministère britannique des Affaires étrangères alors qu’elle préparait sa pièce précédente, Whims of Freedom, sur la première révolution égyptienne de 1919, amenant son pays à l’Indépendance en 1922.

 Cinq  comédiennes dont une musicienne, s’installent face public à de petits pupitres ; elles  compulsent les documents et vont témoigner au nom de ces femmes. Dans ce rapport frontal, en s’adressant directement au public, elles reconstituent les interrogatoires musclés auxquels sont soumises les paysannes, interprétant alternativement les deux parties. Tantôt en anglais, tantôt en arabe.

Mona Hala, Reem Hegab, Sherin Hegazy, Zainab Magdy, Nancy Mounir jouent sobre et énergique. Pour casser la raideur  de la reconstitution historique, elles dansent et chantent, accompagnées par le violon. Tour à tour juges et témoins, victimes et soldats. Et elles font la démonstration, sans aucun commentaire, de la partialité du tribunal dans ses conclusions. Justice n’a pas été rendue. Justice n’est toujours pas rendue aujourd’hui aux femmes violentées.

 Ce documentaire théâtral, créé en avril 2016 au Jesuit Cultural Centre du Caire, est sans doute un acte politique nécessaire mais a du mal à passer la rampe: la mise en scène reste statique malgré les intermèdes. Le jeu des actrices se noie dans un texte souvent insistant, démonstratif et répétitif, si abondant qu’il est difficile de suivre les surtitres et de saisir les nuances. Dommage, car Zig Zig rend hommage au courage de simples paysannes, bravant la honte et le silence qui musèlent encore aujourd’hui nombre de femmes violentées.

 Mireille Davidovici

 Nouveau théâtre de Montreuil, centre dramatique national, avec le Festival d’Automne à Paris, jusqu’au 21 octobre.

Festival Sens Interdit, Lyon les 25 et 26 octobre ; Spielart Festival, Munich  les 28 et 29 octobre.

Tandem-Théâtre d’Arras, Douai les 14-15 novembre ; Les Rencontres à l’échelle, Les Bancs Publics, Friche la Belle de Mai, Marseille les 17 et 18 novembre.  

Théâtre Garonne, Toulouse du 21 au  23 novembre.

Festival Vagamondes, La Filature, Mulhouse le 23 janvier.


Dans la Solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Charles Berling

Dans la Solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Charles Berling

 

photo : Jean-Louis Fernandez

photo : Jean-Louis Fernandez

 Charles Berling qui a interprété le rôle-titre de Roberto Zucco du même auteur, sous la direction de Jean-Louis Martinelli en 1995, incarne aujourd’hui le client, et Mata Gabin, le dealer redoutable.

La comédienne porte ainsi les atouts du puissant, de celui qui marchande, négocie et octroie : figure inversée de l’autorité face à celui qui achète ou reçoit, sous conditions. Une femme contemporaine, version banlieue dure ou de quartier de grande ville à éviter la nuit, une drôle de déesse qui fait la pluie et le beau temps là où elle règne.

Dans la scénographie de Massimo Troncanetti-particulièrement heureuse-le client surgit de la salle. D’abord assis, il se lève puis se tient debout longtemps à l’écoute du long monologue initial du dealer. On le sent épuisé; il est  en costume élimé et il retrousse régulièrement la manche de veste sur son bras nu que le dealer caressera à son heure, ce que le client ne supporte pas.

Depuis la salle, le client accède à la scène sur une petite passerelle, un plateau d’une hauteur impressionnante, au sol maculé de coulées d’eau. une impasse sombre-véritable coupe-gorge entre deux bâtiments élevés et surmontés d’enseignes lumineuses… Une boîte de nuit à Shanghaï, New-York ou Dakar.  A jardin, les travaux inachevés d’un pont en béton, lointain rappel de la magnifique scénographie de Richard Peduzzi pour Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès dans la mise en scène de Patrice Chéreau en 1983.  Quand Michel Piccoli et Philippe Léotard s’invectivaient sous l’arche d’un pont dont le chantier a été abandonné pour cause d’urbanisation en panne.

Pour dévoiler la teneur pesante des tensions et des peurs de chaque adversaire, une sono réglée à fond dispense des basses abyssales. Chacun à son tour et une seule fois, le dealer, puis le client graviront l’escalier de béton pour trôner dans les hauteurs de la coursive aérienne, arrêtée net dans sa construction. Que se disent ces deux-là ? Des choses à la fois les plus banales et les plus belles qu’il soit, dans la langue élaborée et cadencée de l’auteur, à savoir que l’on peut tout autant s’aimer que se haïr, selon les circonstances, l’heure ou l’endroit. Seul, le désir qui a force de loi existentielle mène la danse et conduit les êtres vers leur destin. « Alors ne me refusez pas de me dire l’objet, je vous en prie, de votre fièvre, de votre regard sur moi, la raison, de me la dire ;  et s’il s’agit de ne point blesser votre dignité, eh bien, dites-la comme on la dit à un arbre, ou face au mur d’une prison, ou dans la solitude d’un champ de coton dans lequel on se promène, nu, la nuit ; de me la dire sans même me regarder », invoque patiemment ce dealer,  au langage plutôt littéraire.

 Une mise en scène soignée et carrée : le dealer honore son rendez-vous avec un texte que Mata Gabin porte avec force et dignité,  alors que Charles Berling prend appui sur l’émotion, celle d’une vie subie à l’excès.

 Véronique Hotte

Manufacture des Œillets-Théâtre des Quartiers d’Ivry, Centre dramatique national du Val-de-Marne, jusqu’au 22 octobre. T : 01 43 90 11 11.

Le Liberté, Scène nationale de Toulon, le 2 novembre. Théâtre du Gymnase à Marseille, du 8 au 10 novembre. Le Carré à Sainte-Maxime, le 18 novembre et Aggloscènes-Théâtre Le Forum à Fréjus, le 24 novembre.

 


Le Chevalier du temps perdu, La Saga des Géants. Mise en scène Jean-Luc Courcoult, Cie Royal de luxe

 

 

 

La Saga des Géants: Le Chevalier du temps perdu, par le Royal de luxe, mise en scène Jean-Luc Courcoult

 

royal-de-luxe-la-petite-geante-nantesSurprenante vision sur le lac de Genève d’où l’on aperçoit un chevalier en armure ! Tout droit venu du grand siècle, il vogue dans la légendaire Marmite de Genève ! Nous sommes à la veille du réveil des Géantes  : La Grand-mère (H: 7,30m ) et de la Petite Géante (H: 5,50m)… Prologue à ce nouvel épisode de La Saga des Géants:  Le Chevalier du temps perdu.

Pour la première fois en Suisse! Le lendemain, sur la place de Plainpalais, la Grand-mère Géante salue et s’adresse à la foule réjouie : « Genevoises, Genevois, c’est avec un immense carillon de bonheur que j’ai traversé les 14 milliards d’années- lumière qui me séparaient de vous. »

L’idée enchanteresse de la venue des Géants est de Jean Liermier, metteur en scène et directeur du Théâtre de Carouge à Genève : « (…) J’ai pensé aussi que Genève avait besoin d’un événement de cet ordre, que nous nous mettions tous à regarder dans la même direction. L’horizon des géants. »

Le rêve, l’utopie sont pour lui des outils indispensables à la vie et la direction d’un théâtre. Que le rêve se concrétise !  Il envoie donc un message au Royal de Luxe, pour inviter La Petite Géante à skier sur le toit de son théâtre ! Jean-Luc Courcoult, « timonier » du Royal de Luxe, est séduit par cette invitation hors du commun. Les dés sont jetés, l’aventure est lancée,  artistique et urbaine mais aussi humaine et citoyenne.

Dans cette ville, fief de l’horlogerie, une des plus belles au monde, a eu lieu du 29 septembre au 1er octobre, un événement de taille, la Saga des Géants En 1993, Jean-Luc Courcoult, auteur et metteur en scène, au caractère bien trempé et imaginatif à l’image de ses tenues bigarrées, invente ces personnages surdimensionnés : Les Géants. A ne pas confondre avec des marionnettes.  Ceux du Royal de Luxe, sont des personnages dramatiques de nature unique, prégnante de théâtralité et d’humanité ! Aucun atome crochu avec les êtres monstrueux, fils de la Terre et foudroyés par Jupiter.

Ces géants bienveillants, eux, viennent des lointains, plus exactement de l’autre côté du mur de Planck (Max Planck, physicien allemand, un des fondateurs de la mécanique quantique). La Grand-Mère Géante, évoque avec délice ses souvenirs derrière le mur de Planck : « Quand, je me vis dans la glace, je découvris une jolie grand-mère, pétillante d’espoir. J’étais toute fière et belle, comme les bouquets de ballons qu’on vend dans les fêtes foraines qui soulèvent les hippopotames dans le ciel. »

 En ce début d’automne, toute la ville, à l’annonce de cette nouvelle aventure des Géants, s’interroge et s’impatiente. « Je voulais trouver un langage qui me permette de m’adresser à toute une ville »,  dit le metteur en scène,  telle fut l’idée fondatrice de La Saga des Géants. Après son réveil, le soir du 29 septembre, avec émotion et vivacité, la Grand-mère Géante lance l’invitation: « Genevoises, Genevois, allons dès maintenant parcourir les trottoirs et les pavés de la ville qui, pour peu qu’on les entende, rayonnent de bruits lointains comme les vibrations d’un volcan enterré, toujours vivant. Que commence la fête ! ».

Aussitôt dit, aussitôt fait, la fête pendant trois jours s’est emparée de la cité genevoise avec un enthousiasme sans faille ! Soudain il était possible d’inventer un autre rapport aux êtres, à la ville que nous côtoyons quotidiennement et au système social, éducatif qui nous contraint : «La rue est à nous, les mouvements les paupières de la Grand-mère et de la Petite Géante, tous les détails, c’est fascinant comment ils mettent le vivant en marche ! » s’émerveille un des habitants, horloger de profession.  “Cela nous connecte à l’enfance et à ce qui n’existe pas concrètement, c’est de la poésie, des regards bienveillants. C’est aussi une expérience des sens, et ces géants dégagent de la sérénité », déclare une étudiante en sciences politiques. Mais aussi un père de famille pour qui : « Cela sert à rien, c’est ça qui est super », sans oublier la joie provoquée par cette univers inattendu : « Inventivité, joyeux, astucieux, ça rend heureux » ou bien encore les mots de cet urbaniste retraité de Lausanne, venu pour les Géants : « C’est formidable d’arrêter le ville, de la mobiliser pour la culture et le rêve. Pas toujours le sport! Autre chose bravo ! »

Oui félicitations: une telle épopée ne se réalise pas en un jour. Ce projet, complexe mais aussi passionnant dans son élaboration, réclame une grosse logistique et une grande dextérité. Chaque création de Jean-Luc Courcoult et du Royal de Luxe mobilise un nombre de personnes considérable. Pour cette traversée urbaine hors du commun, la joyeuse bande du Royal de Luxe (équipes techniques, musiciens, régie, production etc.) collabore avec des habitants de la ville bénévoles qui  deviennent le temps de cette saga des « Lilliputiens ».

Reconnaissables à leur livrée en velours frappé rouge vermillon-un clin d’œil aux vêtements des courtisans du XVII ème siècle, ils nous émerveillent par leur agilité, comparable à celle des acrobates, et leurs mouvements s’apparentent à une chorégraphie réalisée ici, à Genève, de mains de maître, par Matthieu Bony, directeur des manœuvres de la Grand-mère, et Susana Ribeiro, directrice de celles de la Petite Géante. Chapeau bas ! Pour la musique, qui occupe une place déterminante, saluons le talent de Michel Augier,  compositeur et interprète: sans lui les Géants seraient orphelins. Et l’envolée dionysiaque qui s’est emparée de la ville cet automne, n’aurait pas eu une telle ampleur.

 La Saga des Géants a pu aussi se concrétiser grâce à différents participants plus institutionnels,  comme ceux de l’Etat (services de sécurité, de voirie, de secours, de police etc.). Gratuite, cette manifestation théâtrale, musicale, et plastique nécessite des financements conséquents. La ville, en ce domaine ne semble pas avoir occupé le premier rang. Pourtant, vu l’ampleur du dispositif et des moyens techniques exigés, trouver des capitaux était une des priorités pour cette mise en fête spectaculaire et culturelle de Genève. Au total : 80% des fonds ont été levés par l’Association pour la venue des Géants  et 20%  ont été accordés par les pouvoirs publics. Sans cette association créée en 2016 et présidée par François Passard, directeur et fondateur de L’Abri, et sans tout le travail accompli par Jean Liermier, la rencontre avec ces êtres surdimensionnés, et paradoxalement si proches de nous et si émouvants, n’aurait sans doute pas vu le jour.

La venue des Géants serait restée une utopie: on aurait alors dit adieu aux charmantes  histoires de la Grand-mère Géante, si variées, aux titres évocateurs de la culture et de l’histoire de Genève : Les souvenirs de la Grand-mère derrière le mur de Planck , Gargantua, La Bataille des échelles, Recette de la fondue savoyarde par des Genevois d’Afrique équatoriale, Tram 12… Adieu aussi au doux et malicieux regard de La Petite Géante, à sa danse si joyeuse sous le regard attendri de La Grand-mère buvant son whisky, adieu, Adieu encore à nombre d’autres trouvailles ingénieuses, pleine de rêve et de poésie. Une fois encore et depuis vingt-quatre ans, Le Royal de Luxe continue à nous surprendre. La magie des Géants demeure intacte.  Ils réussissent par le rêve, l’humour et la poésie à rassembler, toutes générations confondues, les passants d’une ville pour un voyage hors du temps, ici et maintenant !

 Elisabeth Naud

 Spectacle-performance de rue vu à Genève du  jeudi 28 septembre  au dimanche 1er octobre.

 


Haskell Junction, conception et mise en scène de Renaud Cojo

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Haskell Junction, conception et mise en scène de Renaud Cojo

 Au départ, un voyage où Renaud Cojo découvre cet ovni qu’est le Haskell Opera House, un grande maison abritant un théâtre et une médiathèque située juste sur la frontière réelle entre Canada et Etats-Unis. Avec des plus surréalistes, une ligne soigneusement marquée par un ruban noir adhésif sur le sol, au milieu des fauteuils de la salle de spectacle comme dans la bibliothèque. Et  il y a aussi une double ligne dans une des rues principales de la petite ville ce qui complique les choses, quand il il faut faire demi-tour, puisqu’on doit forcément pénétrer dans le territoire voisin sans autorisation. Les choses se corsèrent quand à la suite d’un incendie dans la bibliothèque, on dut aussi déterminer dans quel pays le feu avait pris, les compagnies d’assurance n’étant pas du tout d’accord.  Un réalité des plus ubuesques, et un fabuleux thème d’inspiration pour un écrivain…

Sur le plateau nu ou presque, une tempête de neige-artificielle-et un régisseur en balance à vue des sacs sur de gros ventilateurs. Un gros tronc d’arbre à l’intérieur apparemment vide… mais d’où sortira plus tard une énorme chenille. Suspendus aux cintres, mais à l’envers des silhouettes de sapins  enneigés et une palissade où sera un projeté un texte joué en anglais par deux hommes assez alcoolisés et visiblement chargés d’établir  une  frontière dans cette forêt. Cela se passe en 1772 aux environs de Stanstead. 45 ème parallèle.John Collins, Arpenteur Général du Québec, et  Thomas Valentine, le commissaire nommé par le gouvernement de New-York, visiblement un peu imbibés… Il parlent anglais et la traduction s’affiche en simultané sur la palissade inversée. 
John : Ah ! Thomas, le vent et si froid, la plaine et si grande.  Et nos pas s’affaissent dans la neige qui porte le poids de cette grande nation que nous ne cessons de bâtir ensemble et pourtant, chacun de notre côté. Thomas : Et nous en sommes les arpenteurs chanceux John, même si la glace et les désaccords de chacun de nos camps, ne cessent de ralentir notre progression. Mais nous avons tellement froid et sommes tellement loin de chez nous que nous avons laissé ces querelles dormir… (Thomas tire une bouteille de whisky de sa poche et se penchant pour ramasser de la neige afin de l’amener aussi à sa bouche) : « Glace et whisky, ensemble mélangés, sont les garde-fous de notre mélancolie et le feu sacré de notre union ! »

On entend le bruit de moteurs d’avion, histoire sans doute de mêler réalité et fiction, et de brouiller les pistes entre passé et présent,Puis un autre homme viendra avec une tronçonneuse, coupera une branche du gros tronc puis collera un ruban adhésif noir sur le sol. Il y a aussi une jeune femme rampant absolument nue dans la neige-allusion sans doute à des images de migrants actuels-qui se collera une vingtaine de flacons de whisky vides autour de la taille avec des mètres de ruban adhésif transparent.  Et il y aussi une autre jeune femme en longue robe bleue de soirée..  “ Le plateau de théâtre dit Renaud Cojo, dessine progressivement une communauté particulière servant le travail de création dans son immédiateté (sic). Ainsi le réel est restitué sous forme de reconstitution. (…) Je souhaite dévoiler par couches successives tel un palimpseste, les angoisses et les traumatismes que constitue la force des frontières et leur réalité politique, transgressive”.

Sur l’écran, s’affiche aussi un extrait de film sur les Beattles en 1976: deux étaient interdits de séjour aux Etats-Unis,  et ils voulaient se rencontrer au Hasklell Opera House. Les images se succèdent, parfois picturalement intéressantes:et c’est cohérent: Renaud Cojo revendique son Haskell Junction comme une installation plastique. Mais on a souvent l’impression qu’il n’y a pas vraiment de fil rouge et le spectacle manque singulièrement d’unité. Nous sommes donc restés sceptiques… A force de vouloir dire beaucoup de choses: l’absurdité des frontières, et donc leur nécessaire transgression par des populations locales à qui des Etats souverains les ont imposées, les traumatismes que subissent les migrants un peu partout dans le monde, l’aspect philosophique que possède tout voyage à l’étranger, Renaud Cojo semble naviguer à vue et désolé, ce théâtre/performance/installation plastique/film nous a vite semblé partir un peu dans tous les sens.

Le metteur en scène semble en effet à avoir eu quelque mal à en maîtriser un temps et un espace, hérités en gros du surréalisme. Les images projetées, la scénographie assez classique voire conventionnelle, l’action plus théâtrale souvent muette avec références au théâtre américain des années 70-80 (entre autres Bob Wilson , et Meredith Monk que les Bordelais avaient pu voir autrefois au festival Sigma), la volonté d’explorer, “à partir de cette intériorité mise en scène les mécanismes pour les exprimer plastiquement par le jeu des acteurs et actrices en installation d’art contemporain” (sic! ): tout cela ne fonctionne pas vraiment et est à peine convaincant pour ne pas dire prétentieux;  sous des couleurs de recherche de modernité absolue, ce palimpseste fait au fond assez vieux théâtre contemporain.

 Dans une seconde partie,  un beau documentaire, rigoureux, mais trop long et répétitif , qu’il a lui-même réalisé là-bas avec  Laurent Rejol, fait du bien; même s’il arrive tardivement, et s’il redit en gros ce qui s’est passé sur scène, il en aère et éclaircit un propos que le public avait du mal à percevoir! Mais il ajoute encore un autre mode de création à ce spectacle patchwork qui dure déjà une heure trente, ce qui est longuet!  Même s’il y a parfois des images fortes comme, à la fin surtout, cette ouverture du fond du plateau comme une échappée belle sur le monde actuel qui donne à voir le hall du T.N.B.A. avec une chanson en groupe par les acteurs accompagnés à la guitare. Ce n’est pas nouveau : Claude Régy à Nanterre, Matthias Langhoff à Bobigny, Georges Lavaudant… Mais cela est vivant et proche du public qui apprécie le cadeau et donne enfin une bouffée d’air frais à cette création qui en avait bien besoin.

Mais encore une fois, parler de “théâtre indépendant”-l’expression a beaucoup servi-est un peu prétentieux. Il y a quand même ici, avec des moyens sans aucun doute conséquents et malgré de bonnes intentions-une certaine confusion des genres, là où il aurait fallu moins de conformisme scénique, plus de véritable audace pour parler de cette expérience de voyage qui ici, ne fait pas vraiment sens. A propos de frontières,  Renaud Cojo,  comme l’avait fait le mouvement Fluxus, aurait pu justement chercher à supprimer les frontières entre art et vie,  et à mieux intégrer, comme à la fin,  le public et/ou des amateurs de la région à sa performance qui aurait alors beaucoup gagné en vitalité. Et mieux sans doute ailleurs que sur une scène conventionnelle, par exemple dans un lieu alternatif dont la ville ne manque pas, comme ceux où le bordelais Jacques-Albert Canque réalise ses mises en scène.

« La liberté de l’art, disait Tadeusz Kantor, n’est un don ni de la Politique ni du pouvoir. Ce n’est pas des Mains du pouvoir que l’art obtient sa Liberté. La liberté existe en nous, nous devons lutter pour la liberté, seuls avec Nous-mêmes, dans notre plus intime intérieur, Dans la solitude et la souffrance. C’est la Matière la plus délicate de la sphère de l’esprit. »

Philippe du Vignal

TnBa-Théâtre du Port de la Lune, Place Renaudel 33032 Bordeaux. T: 05 56 33 36 80, jusqu’au 21 octobre

 

 

 


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