Français, encore un effort si vous voulez être républicains

 

©Marc Vanappelghem

©Marc Vanappelghem

Français, encore un effort, si vous voulez être républicains, de Donatien Alphonse François de Sade, mise en scène d’Hervé Loichemol

 Donatien Alphonse François, marquis de Sade,  né en 1740, meurt à la prison de Charenton en 1814, après avoir passé plus de trente ans en détention, pour cause de libertinage et d’actes blasphématoires. Marié mais amant de nombreuses courtisanes et comédiennes, il sera accusé d’empoisonnement et de sodomie sur ces dames. Scandale ! Poursuivi par les autorités, enfermé,  il s’échappe mais revient toujours à la case prison.

Sade publiera La Philosophie dans le boudoir en 1795. Considéré comme l’aboutissement du Siècle des lumières, homme névrosé mais lucide, il n’obtient le plaisir que par la douleur subie ou infligée. Conscient de sa pathologie, il en fait un instrument de critique et de connaissance, «découvrant, dit Henri Lemaître, «le monde tel qu’il est, sous les habitudes inconscientes de l’homme.»

Exemple paradoxal d’athéisme, de révolte et d’analyse aigüe de soi, le marquis de Sade refuse Dieu au nom de la vie, conteste l’ordre politique dans Français encore un effort si vous voulez être républicains et éclaire les pulsions obscures. Et quand il écrit Juliette et la philosophie dans le boudoir, il pense que celui qui cède à autre chose que lui-même,  déchoit, en errant dans la nuit des sens et de la pensée, hors de toute volonté autonome et de sentiment de liberté. Raison et cruauté sont complices: au sommet même de la jouissance, ses personnages énoncent des dissertations qui rythment les récits de Sade. Prisonniers apparents de leurs vices et de la société qui les rejette, ils s’en délivrent, en prouvant la radicale fausseté du jugement porté contre eux.

 Or la raison absolue n’est pas l’unique valeur et la volupté mène aussi à la cohérence universelle, à l’accord de l’homme et des choses, à l’amour de l’homme pour l’autre. Construire peu à peu sa liberté revient à refuser le sadisme comme soumission. Cela passe par une esthétique de la provocation et de la transgression : soit un vrai chemin vers la liberté.

  Hervé Loichemol, directeur de la Comédie de Genève, met en scène trente ans après sa création en 1987, Français, encore un effort si vous voulez être républicains. Anne Durand fait une conférence sur la philosophie de Sade,  présent à ses côtés. «La “conférencière” que j’interprète, expose la philosophie du Maître, sous les yeux du Maître… Dans un contexte révolutionnaire, Sade propose de revoir les devoirs de l’homme envers Dieu, envers les autres hommes, envers lui-même, en suivant plutôt le modèle de la Nature, si importante pour les philosophes des Lumières. Les lois réprouvent, mais la Nature, elle, nous inspire. De fil en aiguille, la démonstration renverse les valeurs du bien et du mal. «Il est impossible, pour Sade, que « le citoyen d’un Etat libre se conduise comme l’esclave d’un roi despote.» (…) «Il n’y a vraiment de criminel que ce que réprouve la loi».

 Anne Durand, à la voix acidulée et ironique, en robe de soirée et perruque blanche royale, est une jolie courtisane acquise aux idées du divin marquis. « Mais, dit-elle, il ne faut pas jouer cette ironie  qui ne fonctionne que si elle est assumée très sérieusement. Mon personnage défend donc les propositions du Maître et sa philosophie libertine poussée dans ses conséquences les plus terrifiantes, avec la plus grande sincérité». Sade, ici, ne cesse, depuis son fauteuil, d’admirer sa gestuelle chorégraphiée,  et ses phrases  à lui qu’il ne cesse de boire pour son plaisir.

Tapis colorés et restes abîmés d’un immense drapeau bleu blanc rouge ont le parfum souriant  de notre actualité… Sur une table nappée de blanche avec  verres à pied et carafes de vin, des plats délicieux se succèdent, entre serveurs et convives sans distinction les appréciant le plus naturellement qu’il soit… Débattons de notre présence au monde face à Dieu, face aux autres hommes et face à nous-mêmes. Examinons ce qui est considéré comme violence et comme meurtre : le raisonnement provocateur se fait ici par l’absurde, et la débatteuse n’en est pas dupe.

Sur les notes de piano de Stéphane Leach, avec Anne Durand, Hugues Duchêne, Jean-Marie Thiedey, Romain Delamart et Nicolas Hanoteau, une soirée des plus facétieuses…

 Véronique Hotte

La Manufacture des Œillets-Centre Dramatique National, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine. T. : 01 43 90 11 11, jusqu’au 21 mai.

 

 

 

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La Valse,Symphony in C, Schéhérazade

La Valse, musique de Maurice Ravel, chorégraphie de Stefania Ballone, Matteo Gavazzi et Marco Messina, Symphony in C, musique de Georges Bizet, chorégraphie de George Balanchine, Schéhérazade sur le poème symphonique de Nicolas Rimsky Korsakov, chorégraphie d’Eugenio Scigliano

 IMG_0697Mauro Bigonzetti sera resté à peine six mois à la direction du Ballet de l’Opéra de Milan mais aura eu le temps de pousser plusieurs jeunes danseurs de la compagnie vers la chorégraphie, certains avec succès, comme le prouve le récent programme de la Scala, avec un triptyque : deux créations et une reprise. Précédant la Symphony in C de George Balanchine, déjà au répertoire et magnifiquement dansé par une troupe en excellente forme, Stefania Ballone, Matteo Gavazzi et Marco Messina, danseurs du corps de ballet, proposaient une version commune de La Valse de Maurice Ravel !

 Une partition toute autre que facile quand on se souvient des dissonances, accélérations et rythme fragmenté, jusqu’au vertige final de cette partition composée par Maurice Ravel en 1920, encore sous le choc de la guerre de 14-18 ! Et, autre difficulté, comment nos trois chorégraphes pouvaient-ils harmoniser en un seul ballet, leurs différents univers? Le résultat, en tout cas, ne laisse en rien supposer que ce fut cette création. Stefania Ballone, la plus experte des trois, explique: «Nous avons beaucoup travaillé en amont, discuté, comparé, imaginé des scénarios, sans jamais oublier qu’il fallait au moins partager une vision commune. Finalement, nous sommes revenus vers notre première idée: rendre visible la partition musicale!»

En effet, en ne s’encombrant d’aucune histoire à raconter  et en ignorant l’élément fatal contenu dans la musique (respecté dans la plupart des chorégraphies précédentes, à commencer par celle de Bronislava Nijinska en 1929,  celle de Frederick Ashton en 1958  ou celle de George Balanchine en 1951, nos artistes «scaligeri», eux, ont privilégié une version abstraite qui tire sa seule force des dynamiques et tensions musicales, en cherchant à traduire à leur manière ce qu’Igor Stravinski disait en voyant George Balanchine chorégraphier sa musique: «Il faut regarder la musique et entendre la chorégraphie» !

  Cela commence dans le silence, seul moment où chacun des trois chorégraphes a créé son propre morceau. Les douze danseurs occupent, en petits groupes, cet immense plateau presque nu avec comme unique décor une grande rampe en fond de scène d’où ils s’élanceront de temps en temps. Les costumes, signés Irene Monti, la costumière de la Scala, s’inspirent des sculptures en bronze de danseuses exotiques créées par Demetre Chiparus (1866-1947) et restituent discrètement l’atmosphère des années 20. Ce voyage dans l’univers de la valse donne un point de vue inhabituel sur Ce voyage dans l’univers de la valse, outre qu’il donne un point de vue inhabituel sur La Valse de Maurice Ravel, mais constitue aussi une promesse quant à l’avenir de la création chorégraphique italienne.

  George Balanchine avait chorégraphié, en 1947, Symphony in C de Georges Bizet, sous le titre Le Palais de cristal pour le Ballet de l’Opéra de Paris dont il avait  assumé la direction en l’absence de Serge Lifar chassé de l’Opéra et exilé à Monte-Carlo à la suite d’accusations de collaboration avec les nazis durant la seconde guerre.  Symphony in C est un condensé de tout ce que le chorégraphe russe devenu américain aime et exige: vitesse, vivacité, musicalité ! Justement les principales qualités de l’Ecole italienne…

Ce ballet est truffé de difficultés techniques : équilibres délicats, profonds pliés, que la compagnie traverse avec brio. Les danseuses ont des attaques de pointes impressionnantes ; quant aux danseurs, ils se révèlent des partenaires idéaux : ils soulèvent leur ballerine sans aucun effort, et s’effacent au besoin pour la mettre en valeur et s’élancent avec une élégante vigueur quand arrive leur solo.

La soirée se concluait avec une autre création, Schéhérazade, du chorégraphe Eugenio Scigliano sur le poème symphonique de Nicolas Rimsky Korsakov. Sans oublier la célèbre version créée en 1910 par Michel Fokine pour les Ballets Russes de Serge Diaghilev et dont il garde l’intrigue, le chorégraphe toscan insiste, non sur la sensualité des femmes du harem comme l’avait fait Michel Fokine, mais plutôt sur la violence qui leur est infligée par le sultan Shariar et par son frère (une sorte de Iago). Ceux-ci, ayant feint un départ pour la chasse, reviennent précipitamment; ils surprennent les femmes en pleine orgie et voient la favorite Zobéide se consoler auprès de l’Esclave d’or, autre victime du sultan. Ils accomplissent alors un massacre…

Eugenio Scigliano a construit son ballet en «flasback» avec une Zobéide errant parmi les vȇtements ensanglantés des femmes du harem ,comme si elle revivait le drame. Dans cette vision féministe, le rôle de Zobéide ainsi que celui des autres personnages exige des interprètes un tempérament dramatique. Heureusement, les danseurs de la Scala n’en manquent pas : que ce soit Alessandra Vassallo (Zobéide), Beatrice Carbone (l’ombre de Shéhérazade qui est le fil rouge du récit), Nicola del Freo (l’Esclave d’or), Gioacchino Starace (le sultan Shariar) ou Marco Agostino (Rahma).Ils possèdent tous une belle présence et se coulent sans effort dans la gestuelle néo-expressionniste du chorégraphe…

Sonia Schoonejans

Spectacle créé au Teatro alla Scala, via Filodrammatici, 2, 20121 Milan, du 13 avril au 17 mai.

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Apologie 415 d’Efthymis Filippou et Les Batteurs d’Adrien Béal

 

IMG_0696Apologie 415  d’Efthymis Filippou, mise en scène d’Argyro Chioti, et Les Batteurs d’Adrien Béal, deux des six spectacles de Notre chœur

  »Commun», «vivre ensemble» : apparemment, «faire société» n’est pas si simple dans un monde qui semble se déliter. Fatalité ? Non, un petit îlot résiste… Le théâtre n’a pas pour vocation de guérir les souffrances sociales, au moins peut-il nous aider à les comprendre et à les panser.

Chiche ! Le Théâtre de la Bastille relève le défi : et si on travaillait sur le chœur ? C’est l’endroit exact où l’individuel et le collectif s’imbriquent, indispensables l’un à l’autre, «tous pour un, un pour tous». Pour quatre fois encore, six spectacles déclinent la question et le jeu du chœur: comédiens amateurs et professionnels, musiciens, artistes tout simplement, donnant corps, mouvement et voix à l’affaire, le public étant invité à la partager dimanche prochain 21 mai à 19h. Ces spectacles, qui ouvraient la semaine, illustrent déjà la diversité du projet.

Apologie 415

En une ronde lente, inspirée des danses populaires grecques, un chœur de cinq femmes chante une mélopée répétitive. À côté, un inquisiteur interroge un homme, puis une femme, avant des les autoriser à entrer ou non, dans le chœur.
La femme y parviendra, au prix de sa voix, qu’elle est contrainte de changer, et justement parce qu’elle y est contrainte et changée, cette voix va détonner. Un grain de sable dans l’uniformité de la tyrannie…
  
Cette inquisition, ce couac font penser, bien sûr, à la place de la Grèce en Europe. L’auteur, co-scénariste entre autres de The Lobster, film grec réalisé par Yórgos Lánthimos (2015) et la metteuse en scène, directrice du Vasistas theatre group, font clairement référence à la tragédie antique, tout en inventant une dramaturgie actuelle.

Dans sa simplicité géométrique, la scénographie contribue à cette vision : un carré de pots à feu, le cercle du chœur, la ligne de démarcation qui le sépare du lieu du jugement, et c’est tout. Le spectacle, en grec sur-titré, captive son public et ne le lâche plus. Une belle découverte…

 

                                                                                       *********

Les Batteurs cherche ailleurs comment se constitue le chœur: du côté des musiciens que souvent, l’on ne voit pas, sauf pour quelques moments héroïques, cachés par leur quincaillerie-caisse claire, cymbales, grosses caisses et tambours divers placés derrière le chanteur ou le guitariste.

Six batteurs convoqués sur le plateau nous donnent les diverses figures du «jouer ensemble», ce qui ne leur arrive jamais dans l’exercice habituel de leur instrument. Ça commencera par les invites, les hésitations à se joindre à l’un, puis à deux, puis au groupe. Arriveront duels et rivalités, et le moment de trêve que donne la pédagogie de la batterie, chacun expliquant son métier au public, et enfin le jeu de l’accord parfait, que l’on peut défaire et refaire à volonté, d’un coup d’œil à son partenaire, où aucun des six ne perd son identité ni son style. Un spectacle surprenant, à la fois théorique et concret, un pas-de-côté réussi pour le metteur en scène dont le spectacle Le Pas de Bême est encore en tournée.

Ce mini-festival aura donné lieu à un colloque Désobéissance aux discordances, avec Sandra Laugier, enseignante à Paris 1-Sorbonne, et Créer un «nous », l’harmonie de Platon à Leibnitz, avec Francis Wolff, professeur émérite de philosophie à l’E.N.S.-Paris.  Il reste quatre spectacles, quatre expériences à découvrir, dans cette poussée de créations printanières.

Christine Friedel

Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, Paris XIème, jusqu’au 21 mai. T. O1 43  42 14 14.

 


Jessica and me

 

Jessica and me, chorégraphie et interprétation de Cristiana Morganti

La nostalgie est créatrice d’émotion, surtout chez un public majoritairement de la même génération : celle qui a sanctifié Pina Bausch et ses danseurs depuis plus de vingt ans. Cristiana Morganti  a partagé l’aventure du Tanztheater de Wuppertal puis s’en est éloignée mais habite Wuppertal et participe à la reprise de certains spectacles .

Mêlant parole et danse, elle livre son vécu d’artiste face à une interlocutrice imaginaire, Jessica, qui l’interroge avec un magnétophone à cassettes.  Avec  sa cigarette et ses mouvements, cela rappelle  des spectacles du passé, pour notre plus grand plaisir !

Cristiana Morganti évoque ses débuts de jeune danseuse classique à l’Accademia Nazionale di Danza de Rome et ses liens de travail avec la chorégraphe allemande. Elle nous parle aussi de la souffrance du corps qui doit s’adapter au temps qui passe : «Ce qui était facile, est devenu difficile», dit-elle. L’humour  apporte une belle légèreté à cette confession intime et authentique. A mesure que le spectacle évolue, elle change de costume, pour finir  en long tutu qui sert d’écran à une étonnante projection… que nous ne dévoilerons pas ici.
Et juste avant de venir saluer, elle quitte ce cocon protecteur : Cristiana Morganti nous a ainsi fait partager pendant une heure dix, de petits moments d’émotion, où elle traduit la fragilité dont Pina Bausch se nourrissait pour créer de grandes œuvres…

Jean Couturier

Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses Paris XVIIIème. T : 01 42 74 22 77,  jusqu’au 24 mai.

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Biennale Internationale des Arts de la Marionnette

 

Biennale Internationale des Arts de la Marionnette :

 

Le Pavillon des Immortels heureux  de Marcelle Hudon

 Autour de cubes de bois, trônent de curieux petits personnages automates pour un concert. Une ballerine à tête de cochon tape des pieds sur un plancher puis s’immobilise, ses bras en fil de fer autour du corps. Les pulsations produisent une musique percussive et aléatoire. Un autre espace s’éclaire pour un duel à l’épée entre deux guerriers à têtes de feuille et aux membres de bois fin. Puis un petit théâtre d’ombres s’agite au fond de la salle, et, si on tourne la tête, on découvre alors des squelettes aux gestes saccadés comme dans un mauvais rêve. Un personnage étrange aux bras grands ouverts agite sa tête comme une balle de ping-pong, des papillons volent …

Ces sculptures minimalistes créées par Marcelle Hudon et Maxime Rioux à Montréal ont une grande force d’évocation. Dans cet univers plastique très réussi, les gestes de ces automates ont la justesse des mouvements humains. D’un réalisme surprenant, ils sont induits, de manière aléatoire, par des ondes sonores envoyées depuis la régie, provoquant des mouvements sur les marionnettes. Ce qui suppose de minutieux réglages et de longues recherches : ajustement des ressorts, calcul du poids des marionnettes,  mise au point du mouvement, souplesse…

Un seul regret dans ce bel enchantement d’une petite vingtaine de minutes, il ne s’agit pas du concert annoncé, mais plutôt d’une performance sonore.

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 Max Gericke ou pareille au même de Manfred Karge mise en scène de Jean-Louis Heckel

Le directeur de la Nef Manufacture d’utopies à Pantin, s’est attaqué au texte de Manfred Karge, membre du Berliner Ensemble, après Michel Raskine qui l’avait créé pour la première fois en France. Écrit en 1991, la pièce s’inspire d’un fait divers de l’Allemagne des années 30 : Ella Gericke, à la mort de son mari, décide de se faire passer pour lui, notamment à son travail. Elle devient grutier et vit par procuration. Le drame d’Ella Gericke, la question de l’identité, du vrai et du faux, renvoient au cauchemar que traverse l’ Allemagne dans ces années noires. 

Hélène Viaux incarne cette femme détruite, avec un mélange de fragilité, de résilience et une dose de folie. Toujours sur le fil du rasoir, elle s’empare avec brio d’un texte difficile, parfois peu « théâtral”. Dans un coin du plateau, Clarisse Catarino joue à l’accordéon des morceaux des années 30. En fond de scène, des mannequins nus ou habillés, figurent les personnages qui hantent Ella.

La comédienne les fait vivre en s’adressant directement à eux, sans perdre de vue son public. Mais tout cela reste statique et le seul talent d’Hélène Viaux ne suffit pas à animer la scène, organisée de manière très classique avec un lit, une table, des chaises, éclairés au moment où ils sont en jeu. Mais loin d’un travail sur l’objet ou la marionnette  et faute d’une véritable manipulation, ces mannequins manquent de vie. Ce grand texte, difficile, n’a pas trouvé ici les bons ajustements, malgré le travail d’une comédienne engagée et touchante. Mais bon, c’était la première de cette nouvelle création.. Donc à suivre.

Julien Barsan

Spectacles vus le 11 mai à la Maison des Métallos, 94 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris XIème T. 01 47 00 25 20.
Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette, 73 rue Mouffetard, Paris 5e T. 01 84 79 44 44, 
www.lemouffetard.com

 


Des peintres au charbon de Lee Hall

 

Des peintres au charbon de Lee Hall, inspiré de The Pitmen Painters de William Feaver, traduction de Fabrice Melquiot, mise en scène de Marc Delva

fbcad8b3ca2320a7bfae84ad2b8592bc C’est au départ une histoire vraie: en 1934, un groupe de mineurs, appartenant à l’Association pour l’Education  des Ouvriers, se retrouve malgré lui à suivre des cours d’histoire de l’art.

Ils rencontrent un professeur, Robert Lyon de l’Université Duhram de Newcastle-Upon-Tyne, passera ensuite à la pratique avec eux. Ces mineurs vite passionnés, vont alors peindre leur vie quotidienne dans leurs tableaux mais auront aussi une réflexion sur l’art et donc sur la société anglaise de l’époque.  Ce qui inspira à un critique et professeur William Feaver un livre célèbre en Angleterre, Les Mineurs peintres dont le titre en français/jeu de mots:  Des peintres au charbon a quelque chose d’un peu vulgaire. Bon tant pis…

Dans cette pièce qu’avait montée Marion Bierry en 2009, «Les mineurs  dit Marc Delva, se pensent aux  antipodes du monde des arts et se découvrent peu à peu un appétit pictural insatiable. Tiraillés entre leur nouvelle découverte, leur nouvelle soif,  et leur conviction qu’ils appartiennent à un monde  imperméable à l’art, le monde ouvrier. (…)Les questions politiques contemporaines de la pièce, liées au contexte historique des années 30, sont importantes et pour nous, l’occasion de généraliser le propos, pour aller vers la question plus large, plus politique encore, de notre place et de notre rôle dans la société actuelle, par le prisme de l’art. » On veut bien mais le texte de Lee Hall souvent bavard (deux heures!) et assez caricatural, tient parfois  du théâtre de boulevard, avec des effets téléphonés, et où la revendication sociale sous-brechtienne a quelque chose de plaqué et de pas franc du collier qui plombe un peu sa pièce.

Marc Delva a réuni ses copains pour reprendre avec eux leur travail d’école mais cette fois sur un vrai plateau. Le public entre accueilli par un mineur casqué, le visage couvert de charbon…  dans un sas aux murs très noirs simulant l’entrée de la mine, plein de bruits de machine avec des fumigènes !!!!? Puis on est prié de s’asseoir sur les gradins d’un dispositif bi-frontal sur la scène même, et sans autres sièges sans dossier garnis de minces coussins.

On devrait selon Marc Delva se sentir «dans un rapport intime  avec  les  comédiens« et cela devrait aussi permettre une mise en abyme: des cadres vides de tableaux surplombant par moments le premier rang du public, les rendant œuvre d’art à leur tour.» Ce qui rendrait donc selon lui, le spectateur plus actif. Mais dommage, cette scénographie bi-frontale qui n’en a que le nom, ne fonctionne pas vraiment et a quelque chose d’un peu naïf: le rideau de la salle n’est pas fermé et crée un trou noir désagréable.

Sur le plateau, juste un écran, une grande table, quelques chaises tubulaires d’une salle de cours ou d’exposition, ou un tapis rouge vite déroulé pour figurer une galerie branchée et surtout une équipe de jeunes comédiens bien dirigés par Marc Delva. Cela criaille beaucoup trop au début mais ensuite cela va mieux, et ces mineurs, mal costumés (trop bien habillés!) n’ont pas l’âge de leurs personnages, mais-miracle du théâtre-sont vite crédibles, en particulier: Paul-Emile Petre (le professeur Robert Lyon) qui, dans un rôle de composition assez étonnant, s’impose très vite, Hugo Bardin  remarquable en Ben Nicholson, le mineur qui résiste aux sirènes d’un contrat juteux d’une galerie privée dirigée par Helen Sutherland, la directrice de galerie et belle plante (Elodie Galmiche très solide) et Sola Forte (Le P’tit gars).

Le scénario a quelque chose de juste mais en même temps d’assez racoleur et Lee Hall ne craint pas les scènes caricaturales comme entre autres, l’arrivée de la galliériste, les discussion sur l’art entre leur prof et les mineurs, ou les hésitations à quitter la mine de Ben Nicholson pour faire une carrière de peintre donc quitter ses racines, sans être sûr de voler de ses propres ailes. Il y a quelque chose qui sonne un peu faux dans ce discours préci-précha…

Mais malgré cela, Marc Delva réussit à tenir le cap même s’il a parfois des difficultés à concilier le réalisme des situations et le symbolisme qu’il recherche dans sa mise en scène. D’où sans doute parfois un manque de rythme, et des scènes qui traînent en longueur. Mais, bon à 29 ans, il sait bien diriger des comédiens, et c’est l’essentiel ; il y a, à la fin, une belle scène où enfin les véritables et émouvants tableaux peints par ces mineurs défilent (mais  trop vite !), pendant qu’ils chantent la chanson de John Lennon Working class heroes.

Puis, en guise de conclusion un petit avertissement projeté en silence sur l’écran : AUCUNE UNIVERSITÉ NE FUT FONDÉE À ASHINGTON. WOODHORN COLLIERY A ÉTÉ FERMÉ EN 1981. EN 1995, LE LABOUR, LE PARTI TRAVAILLISTE, A SUPPRIMÉ DE LA CONSTITUTION L’APPEL POUR «LE PARTAGE DES MOYENS DE PRODUCTION, LA DISTRIBUTION ET L’ÉCHANGE».

Le public,pas très nombreux, semble apprécier le jeu des acteurs mais être aussi un peu découragé par les longueurs inutiles de la pièce… A vous de voir si cela vaut le déplacement ou pas.

Philippe du Vignal

Théâtre 13, 30 rue du Chevaleret, Paris XIIIème, jusqu’au 28 mai. T: 01 45 88 16 30
Le texte de la pièce est édité à l’Arche.

 

 

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Pourquoi j’ai jeté ma grand-mère dans le Vieux-Port

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Pourquoi j’ai jeté ma grand-mère dans le Vieux-Port, de Serge Valetti, mise en scène d’Etienne Pommeret et Patrice Verdeil

 

Pourquoi? Sauf pour les chercheurs scientifiques, c’est en général une mauvaise question, mais pour le petit-fils de Dolorès, une bonne question. Réponse : parce qu’elle voulait être enterrée debout afin de punir ses jambes qui l’avaient fait souffrir toute sa vie.
 Petit aperçu d’un caractère trempé, d’une vie compliquée;  avec son humour tout puissant, Serge Valetti, en faisant revivre sa grand-mère, évoque une Marseille populaire, pauvre mais digne (comme on disait, et pourquoi ce «mais » ?), où l’ouvrier Mohamed et Tonton Marcel sont une seule et même personne, où le fils (devenu père: il faut suivre!) aurait pu être pape, et, Dieu merci, ne l’a pas été, évitant à son descendant d’être «fils de pape».

Un monde où les galopins galopent, où l’on engueule Dieu, bref, presque une image folklorique. Seulement presque:  dans ce  vécu, tout un chacun peut se retrouver (sauf s’il a été élevé avec une cuiller en argent dans la bouche, et sans accent). Et aussi parce que Serge Valetti a une plume bien à lui, poétique et drôle, originale, foncièrement « populaire ».
Pourquoi j’ai jeté ma grand-mère, un spectacle que Patrice Verdeil a déjà beaucoup joué ce spectacle qu’il reprend à l’Epée de bois : signe de son attachement à ce texte, une mine qui réserve encore des trouvailles, à lui comme au public .

Etienne Pommeret dirige son  acteur  avec délicatesse comme toujours, et avec discrétion.  Mais la scénographie reste inaboutie : un peu de théâtre d’ombres, un peu d’images… Ce récit joué  reste «entre deux chaises », au sens littéral du terme:  il aurait sans doute fallu plus de moyens pour jouer vraiment avec les ombres de ce petit théâtre familial. Mais bon, tel quel, le spectacle nous ramène, mine de rien, tendrement, à l’essentiel des choses de la vie.

Christine Friedel

Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 21 mai. T. 01 48 08 39 74

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Iliade, d’après Homère

 

Iliade, d’après Homère, adaptation d’Alessandro Baricco, mise en scène de Luca Giacomoni

 

©Charlotte Gonzales

©Charlotte Gonzalez

Pour nous, héritiers bancals de la Grèce antique, la guerre de Troie est l’emblème même de la guerre, et L’Iliade, la « mère » des récits. Moins sans doute pour les très jeunes : ce serait plutôt La Guerre de Étoiles! Il suffit de voir comme le rayon littérature antique est réduit, par exemple, à la FNAC. Mais, avec tout son génie, Homère, prêt à se réveiller à toute occasion, a choisi, avec L’Iliade, le moment dramatique où tous en ont assez de la guerre, Achéens et Troyens, femmes et guerriers, et où il faut qu’elle en vienne à sa fin. De la colère d’Achille, qui l’éloigne du combat et qui  met les  Grecs en difficulté, puis à son retour, et à la mort d’Hector, l’adaptation d’Alessandro Barrico suit, en dix épisodes, l’essentiel de cette épopée.

Luca Giacomoni installe le cercle du récit : chacun a sa chaise, et se donne un nom, ou plusieurs. L’unique comédienne, au milieu de dix-sept hommes-la Guerre n’a pas un visage de femme, dirait Svetlana Alexievitch-joue à la fois Hélène et Hécube, la beauté, coupable malgré elle d’avoir déclenché cette cascade de malheurs, mais aussi la victime pure, l’ éternelle mater dolorosa. Comment représenter la guerre, autrement que par la peinture d’histoire ou la superproduction hollywoodienne ? Là où elle naît, au plus profond des passions humaines, dans la langue de ces fureurs, et déjà, dans la première bagarre violente au coin de la rue…

 Le metteur en scène a travaillé avec des détenus, en collaboration avec le centre pénitentiaire de Meaux, et le service pénitentiaire d’insertion et de probation de Seine-et-Marne. Massimo Giacomoni a construit avec eux et un groupe de comédiens, une version radicale du récit d’Homère, ancrée sur l’adaptation d’Alessandro Barrico qui a fait une splendide synthèse du poème  épique. Sans artifice, parfois avec maladresse, ces hommes et cette femme disent cette guerre-là, soutenus par le chant lointain de Sara Hamidi.

Le résultat : un vrai et beau spectacle populaire, accessible à tous, sans concessions, direct, clair, avec ce qu’il faut d’émotion. Tout un public a suivi avec passion cette “série » …On comprend, même en n’ayant vu qu’un épisode, la défaite des Grecs et ce combat singulier-inutile car sans vainqueur ni vaincu!-entre Hector et Ajax. Même si l’on connaît la fin-et encore-les enjeux sont là, comme les passions et la douleur, toujours vifs.

Entre les récits de la déroute des Grecs et la poignée de main des deux adversaires, la scène des adieux d’Andromaque à Hector apporte un moment de tendresse : le héros ôte son casque pour ne pas faire peur à son petit garçon, l’acteur et l’actrice se tenant juste au point de rencontre entre le jeu et le récit.

La force de ce théâtre travaillé avec des amateurs?  Il s’interdit tout superflu : pas d’effets, il faut se concentrer sur l’essentiel, dire cette histoire, de toute sa respiration, de tout son corps. Cet engagement et cette tenue font la beauté du spectacle, force et fragilité réunies. On peut voir plusieurs Iliade en ce moment (voir Le Théâtre du Blog) : on leur souhaite d’être aussi intenses.  Ce spectacle ne se joue plus ; il valait pourtant la peine d’en parler ; on peut attendre beaucoup de ce qu’on appelle : action culturelle en milieu carcéral, quand elle va, comme ici, au cœur de l’art du théâtre.

Christine Friedel

Spectacle vu au Théâtre Paris-Villette, 211 Avenue Jean Jaurès, Paris XIXème. T : 01 40 03 72 23.

 

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Biennale internationale des arts de la marionnette, 9e édition (suite)

Biennale internationale des arts de la marionnette, neuvième édition (suite)

 

À2 pas2la porte conception et interprétation de Laurent Fraunié

©Pierre Grosbois

©Pierre Grosbois

Un mur barre le fond de scène. Un homme rêvasse devant la petite fenêtre, ouverte sur une ville survolée par des avions et dominée par des grues et des tours qui grimpent comme des champignons. Un feu d’artifice embrase le ciel nocturne, et vire au bombardement. Notre héros, qui s’amusait avec un joli chien blanc à la robe de tulle, a tôt fait de se barricader chez lui. Il remarque une porte fermée qu’il voudrait bien passer, mais qu’y a-t-il derrière le mur? L’appel de l’inconnu aura-t-il raison de ses appréhensions ?

 Après Mooonstres, qui traitait de la peur au moment de l’endormissement (voir Le Théâtre du Blog), Laurent Fraunié sort de l’espace clos de la chambre à coucher, mais franchir la porte n’est pas si facile, et donne lieu à de laborieux préparatifs… Il joue avec les objets et les images, en  trouvant des gestes plus parlants que les mots. Projections, ombres, marionnettes, bruits seront ses partenaires. Adroit dans sa maladresse, le corps leste et robuste, il multiplie les gags mais sait aussi préserver des moments de rêverie, comme les images poétiques qui peuplent la fenêtre, au début, ou la danse nuptiale avec une mystérieuse poupée géante, Sorte de Lorelei funeste… qui a pris forme dans les plis d’un grand rideau blanc.

Même si les effets se prolongent parfois un peu trop et si les différents moments peuvent sembler décousus, ce spectacle muet nous entraîne dans un univers à la fois burlesque et insolite.  Avec un travail du son très subtil, qui contribue à donner relief et profondeur à cette nouvelle création du collectif Label Brut, fondé en 2006 par Laurent Fraunié, Harry Holzmann et Babette Masson.

Spectacle vu le 11 mai à la Maison des Métallos 94 rue Jean-Pierre Timbaud Paris XIème.
Théâtre de Laval les 16 et 17 mai et  FAL 53 à Craon (Mayenne), le 19 mai.
Festival mondial des Théâtres de Marionnettes, Charleville-Mézières (Ardennes), du 16 au 24 septembre. www.labelbrut.fr

Le Retour à la maison  de Matéi Visniec, mise en scène de Yannick Pasgrimaud (France)

©Jean Dominique Billaud

©Jean Dominique Billaud

 » Nous sommes les mis en pièces, les foulés aux pieds, à vos ordres, mon général et vive la patrie !  » s’écrient les poilus. Matéi Visniec réveille les morts  pour un dernier grand défilé et leur donne la parole  :  en bien piteux état, ce cortège des « morts d’une balle en plein cœur » , des gazés, des démembrés, des « morts de peur »,  trouve encore la force de revendiquer auprès de l’autorité militaire.  » Comment on va rentrer chez nous sans cadavre ? » demandent les  disparus au général.  Et les « fusillés pour haute trahison »  exigent de défiler devant les déserteurs, car il y a une hiérarchie chez les morts comme chez les vivants. En tête viendront les décorés, puis les gradés et ainsi de suite.

Tandis que fusent ces paroles virulentes, Gilles Blaise et Yannick Pasgrimaud  donnent  corps aux soldats en pétrissant l’argile du champ de bataille étalé sur une table : terrain de jeu et d’affrontement. De cette glaise, les comédiens font naitre des formes inquiétantes : corps tourmentés, bouches béantes, doigts, pieds, phallus, tombes… Une armée de fantômes qui, après avoir retrouvé un semblant d’humanité, va  retourner au sein de la terre.

L’auteur roumain, avec son humour habituel, a su trouver un ton caustique et sans pathos,  dans une mise en scène qui ne laissera personne indifférent. Belle idée que cette terre pour traduire cette fable tragicomique et les comédiens, excellents sculpteurs, exploitent avec talent sa plasticité.

Créé à Nantes en 2004 par Marmite Production et Compagnie, cette pièce courte (trente-cinq minutes) mais d’une grande densité émotionnelle, n’a pas perdu de son actualité, ni de sa force. La « Der’  des Der’ », aux cent ans bien sonnés, trouve encore de sinistres échos dans les guerres du présent…

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 11 mai à la Maison des Métallos, 94 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris 11e T.  01 47 00 25 20 reservation@maisondesmetallos.org
Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette 73 rue Mouffetard, Paris V ème T.  01 84 79 44 44,  www.lemouffetard.com

 

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Parlemonde # 1 à la La Scène Nationale de Montbéliard


Parlemonde # 1  à La Scène Nationale de Montbéliard 

Becoming_03Yannick Marzin, le directeur et son équipe proposent depuis 2011 une sorte de plate-forme de création avec des projets artistiques mais aussi éducatifs  conduits par des artistes venus de différents pays; cette année a été conçu un projet avec le Centre Académique pour la Scolarisation des Nouveaux Arrivants et des enfants du Voyage (CASNAV),  et 80 jeunes « allophones » (farsi, russe, italien, arabe, soninke, araméen, espagnol, serbe, bambara, tchèque, Italie, albanais, portugais…). Ces artistes  ont travaillé avec eux pendant sept mois de résidence, en immersion dans ces Unités Pédagogiques pour «Élèves Allophones Arrivants» de trois établissements scolaires et d’un centre d’accueil. But final : proposer les jeudi 4 et vendredi 5 mai, six créations.

Cela va de la vidéo à la musique avec Le Bruissement des langues, pièces visuelles et sonores de Frédéric Dumont auxquelles que nous n’avons pas pu assister mais aussi à des autoportraits photographiques, expositions, documentaires et spectacle. Le public de Montbéliard dont les jeunes qui ont participé à cette remarquable opération, a pu en voir le résultat dans la cour de l’ancien hôtel particulier Sponeck et au théâtre tout proche qui abrite la Scène Nationale. A aussi eu lieu le premier jour, une rencontre professionnelle autour des enjeux de la création avec des jeunes allophones.

Wil Mathijs,  réalisateur flamand, a ainsi travaillé avec les quinze élèves d’une classe UPE 2A, du collège Lou Blazer, depuis novembre dernier, sur le thème de l’identité. Ils ont ainsi réalisé plusieurs mini-documentaires sur le monde qui les entoure et sur leur vie. Avec, par groupe, la recherche d’un thème, l’écriture d’un scénario et une initiation à la réalisation et à la prise de son, au cadrage et au montage.  Cela se passe dans la cour de l’hôtel Sponeck sur un écran où on peut voir sur les images  ainsi réalisées…

Orientations (un partage des chemins), a été imaginé par David Subal, à la fois chorégraphe et artiste autrichien,  installé près de Dijon. Avec quinze  élèves de la classe UPE2A du lycée Raoul Follereau à Belfort. Soit d’abord, la visite de quelques appartements dont l’un merveilleux avec des collégiens discrets, à raison de trois personnes  à chaque fois. Celui auquel nous avons eu droit est d’un extrême raffinement, avec deux niveaux,  aux quatrième et cinquième étages d’une belle et vieille maison en plein cœur du vieux Montbéliard. Soit d’abord au quatrième, une salle à manger  éclairée par de petites fenêtres mais resplendissante de lumière, avec une ancienne et banale table carrée en bois métamorphosée grâce à une peinture noire mate; il y a de petites œuvres d’art, et une cuisine séparée par une cloison vitrée. Et plus loin, quelques chambres.

Au dessus, une seule et même grande pièce dans un ancien grenier donc sous le toit, avec de belles lucarnes, elle aussi merveilleusement éclairée. Avec juste un lit ancien en fer, un canapé, quelques chaises, un bureau, un grand rideau blanc pour faire office de séparation et d’écran pour vidéo. Bref, un grand raffinement ;  dans une paix absolue, on écoute avec plaisir deux lycéennes répétant pour l’occasion, un air de guitare, sous la direction du maître de maison.

Pas besoin de se forcer, on se croirait dans un film mais on vous laissera le choix du réalisateur… C’est tout mais c’est beaucoup que cette œuvre conceptuelle à la limite du théâtre qui, comme la suivante, n’est pas si loin de Verena Nusz, la compatriote de David Subai,  ou de l’américain Joseph Kosuth. Si on a bien compris, la démarche artistique est ici de produire du sens, la dimension esthétique étant celle que nous, les visiteurs du matin, nous pouvions lui trouver.

Etape suivante, toujours pour un nombre très limité de participants : 2 ! Sur une belle petite place du même centre ville, une grosse voiture noire cossue où on nous invite à entrer. Cela rappelle la fameuse 2 CV Théâtre de Jacques Livchine et Hervée de Lafond, directeurs du Théâtre de l’Unité qui précédèrent Yannick Marzin à la Scène Nationale.
A la place du conducteur, une lycéenne serbe qui bénéficie d’un stage en 1ère S, nous explique, dans un très bon français, comme elle a découvert notre pays… où le jour ne se lève pas aussi vite qu’à Belgrade.  Elle raconte son départ par avion à 5h du matin et la fatigue qu’elle a dû surmonter en cette première journée de classe. En immersion totale. Avec beaucoup d’émotion dans la voix, elle raconte avec intelligence qu’elle pensait que c’était mieux en France, pour s’apercevoir plus tard que c’était simplement différent…

A côté d’elle, un jeune Portugais venant lui d’Argentine  nous donne aussi ses premières impressions sur cette France si proche de son pays et qu’il ne connaissait pas.
Fin de cet entretien passionnant au bout de quinze minutes. Dommage ! On aurait bien aimé un petit supplément mais d’autres candidats à cette ballade immobile attendaient…

Installations Sponeck_09Autre belle installation  de David Subai: une dizaine de portes de récupération installées avec leurs châssis sur le gravier du jardin Sponeck. Quand on entre par l’une de ces portes-symbole évident de l’exil et de l’accueil dans un pays européen-on peut entendre, diffusées en boucle quelques mots de confidence dits par ces lycéens, et qui font souvent froid dans le dos mais sont une belle invitation à la tolérance: « Dix ans en mars que j’ai quitté la Syrie. J’ai laissé tout ce que j’avais à Damas. Les avions sont arrivés. On est monté dans une voiture et on est parti aussi vite que possible. Je me souviens que je ne me suis pas retournée pour voir la Syrie une dernière fois » !   Ou : «Le destin ne frappe pas à la porte, dit, avec une voix calme et douce, une jeune fille africaine, c’est nous qui avons frappé à la porte du destin.»
Pette exposition de photos de maisons et de paysages de leur pays natal accrochées aux murs et d’objets-fétiches emportés avec eux par ces enfants émigrés. Aussi simple et précis qu’émouvant.

Sébastien Fayard, artiste et comédien français vivant à Bruxelles, a proposé, lui, aux élèves de la classe de CM2 de l’école Coteau Jouvent à Montbéliard,  de faire une recherche autour de certains mots et de s’arrêter sur les malentendus possibles générés par leur double sens. Souvenir, souvenir : notre maman il y a déjà bien longtemps, nous disait que le français est une langue difficile et citait souvent la fameuse phrase : « Les poules couvent dans le couvent »….

 Mélina a ainsi fait une cocotte en papier mais à l’image d’une cocotte-minute… Shahineze «s’occupe de ses oignons » et les épluche donc avec un couteau de cuisine, Alessandro «baisse le thon», avec une boîte de thon à la main, Isaïn mesure «moins d’un maître»,  Eliane va dormir sous les jambes écartées  de sa « tante»…

 Ils ont dû d’abord trouver des mots puis des accessoires visuels pour leur faire dire leur double sens et les mettre en scène, sous forme d’autoportraits photographiques. Ici, tout le processus de création est donc mis en œuvre avec beaucoup d’humour sur ces affiches rectangulaires en tissu plastique blanc accrochées dans le jardin de l’Hôtel Sponeck. Emerveillés-et il y avait de quoi-les enfants découvraient en groupe et pour la première fois ces photos… Une expérience dont ils se souviendront longtemps.

Sédiments à l’italienne 

L’après-midi, avec  cette pièce/performance, Charlotte Lagrange, jeune dramaturge et metteuse en scène, issue de l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg, a imaginé une sorte de parcours/description/analyse du paysage urbain de Montbéliard dont les collégiens sont familiers et qu’ils parcourent chaque jour. Un environnement de paroles de brouhahas et de pas dans la rue,  de bruits de trains, de circulation routière mais aussi de panneaux visuels : «Montbéliard, centre ville : 6 kms »  ou de graffitis.  Soit une sorte d’éloge de la banalité avec aussi des phrases courtes et parfois dures : «Je me souviens de toi, je te veux pas dans mon quartier.» Je suis fort je peux résister. » « Tu es capable d’apprendre le français comme les autres.» « Je sais que c’est dur mais c’est la vie.» «Il y a beaucoup de mouvements et tout le monde, ils aiment leur pays.»

L’originalité de ce travail : faire travailler les élèves à la fois, comme dans un studio radiophonique où on peut donc reprendre le texte pour atteindre la quasi-perfection et l’enregistrer ensuite, puis dans un second temps, faire circuler comme ils le font chaque jour dans une ville, un groupe d’une vingtaine de collégiens sur un plateau de théâtre pendant trente cinq minutes pendant que défile la bande-son.  Avec  un impeccable enchaînement qui tient d’une sorte de performance, et un accent l’accent mis aussi sur la qualité plastique des différents tableaux. Aucun doute là-dessus, Charlotte Lagrange a une parfaite maîtrise d’un grand plateau et sait diriger un grand nombre de jeunes amateurs. Et les lycéens et collégiens qui assistaient à cette unique représentation gratuite étaient très admiratifs. Nous aussi. Si les petits cochons ne la mangent pas, elle sera en mesure de monter des œuvres plus importantes.

Philippe du Vignal

MA Scène nationale-Pays de Montbéliard, Hôtel Sponeck  54 rue Clémenceau  25200 Montbéliard. T. : 03 81 91 73 94

 

 

 

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