Franc-Jeu, Tirage de tarots en public, textes, silhouettes et jeu de Julie Linquette

Franc-Jeu, Tirage de tarots en public, textes, silhouettes et jeu de Julie Linquette, regard extérieur de Bernard Sultan

E8593923-1E2F-46A9-A4C1-2EEFB86C85D8Ce tirage de tarots en public commence avec une distribution de cartes, chaque spectateur en recevant une au hasard parmi les vingt-deux arcanes majeures des Tarots de Marseille. Cette performance fait suite à  Cartes sur tables : Julie Linquette a rencontré depuis 2014 dans sa caravane, l’un après l’autre, plus de 4.000 spectateurs pour des tirages de cartes en tête à tête. Elle présente ici son jeu de Tarots original: soit vingt-deux silhouettes de théâtre d’ombre, mises en lumière et commentées pour révéler de possibles liens et connivences entre les différents personnages des cartes et donc entre les spectateurs. Avec des éléments d’histoire, références artistiques, philosophiques et des exemples concrets « témoignant, dit-elle, de la pertinence toujours actuelle des Tarots. Chacun peut, à partir de la carte qu’il a en main, se situer dans le grand chemin qui mène du Fou (carte n°0) au Monde (carte n°21), construire du sens pour soi, interagir avec les autres, et ainsi s’approprier la grande histoire universelle que raconte, carte après carte, ce jeu façonné par des générations d’êtres humains. « 

Malgré la finesse des personnages projetés sur grand écran et une belle magie plastique, la présentation de la manipulatrice est assez monotone et manque de théâtralité. Notre ignorance des règles du jeu de Tarots en est sans doute aussi la cause mais cette performance ne nous a pas passionné… La compagnie du Bateau des Fous est installée à Charleville-Mézières et cette présentation avait déjà été faite en janvier au bénéfice des bénéficiaires des Restos du Cœur, puis un peu partout en France, notamment auprès de publics scolaires.

Edith Rappoport

Spectacle vu le 7 novembre au Théâtre aux mains nues,  43 rue du Clos  Paris (XX ème). T.: 01 43 72 19 79.

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Stellaire de et par Romain Germond et Jean-Baptiste Maillet

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Stellaire de et par Romain Germond et Jean-Baptiste Maillet

Artistes associés au Théâtre de la Ville, ces auteurs y ont travaillé en résidence pour ce nouveau spectacle. Ce n’est pas un film, ni une pièce avec des comédiens. L’un est musicien avec une partition, une bande enregistrée avec des sons très sophistiqués, voire une manipulation d’objets dans une cuve d’eau  pour des bruitages en direct. Pas neuf mais cela marche à tous les coups. L’autre manipule à vue, parfois avec l’aide du premier, de petits objets ou éléments sur une surface vitrée qui sont projetés sur grand écran et ils nous parlent de la naissance de l’univers  mais aussi de sa fin avec la disparition du soleil… Le début, avec un récit remarquablement dit par  Saadia Bentaïeb et des millions d’étoiles finement représentées par des jets de poudre sur la vitre,  fonctionne bien mais ensuite les choses se gâtent et le spectacle part dans tous les sens… Avec notamment une histoire d’amour de jeunes gens dessinés que l’on retrouvera à la fin, toujours en dessin, mais âgés et assis sur un banc. Le jeune public se met à hurler quand ils s’embrassent gentiment. La virtuosité technique est indéniable mais on s’ennuie vite et on se dit comme  soi-disant Kafka  que l’éternité -c’est à dire une heure et quelque- c’est  long surtout sur la fin… Vos enfants ou vos petits-enfants méritent mieux que cela. Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué au Théâtre de la Ville-Espace Cardin, avenue Gabriel , Paris (VIII ème) jusqu’au 9 novembre. T. : 01 42 74 22 77. Ensuite à Genève, Tours, Aubusson, Cherbourg, Bourges, Gradignan, Boulazac, Angers, Douai, Marseille, Evry, Tarbes.

Presqu’égal à… de Jonas Hassen Khemiri, mise en scène de Laurent Vacher

Presqu’égal à… de Jonas Hassen Khemiri, traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy, mise en scène de Laurent Vacher

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Au départ, la pièce devait faire partie d’un projet plus large sur Mary Shelley, raconte Jonas Hassen Khemiri à la critique suédoise Margareta Sörenson. Un texte de théâtre inspiré de Frankenstein avec une réflexion sur le pouvoir, et sur ce qu’il arrive quand on crée un système et qu’on en perd le contrôle. Et il a évolué vers une pièce sur l’économie contemporaine, laissant les monstres de côté, quoique….   Ecrire sur le capitalisme ne consiste pas seulement à égrainer ses inconvénients -ce qui serait plutôt facile- mais à prendre en considération la puissance universelle de l’argent . Presque égal à… est la critique plutôt amusée de nos sociétés occidentales, à travers l’observation des parcours sociaux de jeunes gens soumis à la violence. Analyse politique et expression poétique, le romancier et auteur de théâtre suédois, de père tunisien et de mère suédoise, tire profit des possibilités ludiques d’un plateau de théâtre, en donnant à voir nos contemporains.

Des histoires qui s’enchevêtrent et des scènes qui alternent : compagnon et compagne, fils et mère, collègues de travail et la présence récurrente d’un sans-abri concerné par les événements qui se glisse entre les personnages. Soit la vision d’une société en déclin : à la fois, désenchantée et sombre, tonique et ludique, ce qui autorise des modes d’adresse multiples entre dialogue et récit, entre interpellation du public invité à s’impliquer personnellement dans le jeu de tel ou tel personnage… Les portraits sociaux procèdent de nos temps instables, entre la loi rude des exigences économiques et la sauvegarde d’une paix sociale, avec  la défense des valeurs d’humanité mais aussi  toutes ses contradictions. Remise en cause du statut confortable parental et risque de descendre l’échelle sociale qui garantit un bien-être supposé : les désirs sont complexes et ambigus.

Mani, le personnage qui ouvre et clôt la représentation, que joue Quentin Baillot  avec engouement, conviction et fureur, est un économiste dont le travail de recherche consiste à pouvoir briser le capitalisme de l’intérieur : une belle utopie… Il amorce une conférence sur la carrière du fabricant de chocolat le plus renommé d’Europe, Caspar Van Houten qui, en 1828, à Amsterdam, invente une presse hydraulique, ce qui va révolutionner la fabrication de la poudre de cacao. Heureux et fortuné, il choisit étrangement de se retirer au sommet de sa carrière.

La conférence de l’enseignant s’immisce dans les histoires de chacun, données au spectateur en un miroir inversé du propre destin du magnat du chocolat, dépressif. Le discours politico-économique  est accusateur et subversif et il se mêle à la voix  intérieure du maître, pressentant qu’on va lui refuser le poste de professeur auquel il aspire. Un autre jeune, Andrej, diplômé en sciences éco et marketing, se bat pour obtenir un premier emploi qui sera forcément sous-qualifié.

Alexandre Pallu joue à merveille la lutte quotidienne de celui qui sait ce qu’il veut, dans le respect de ses convictions. Martina (vive et lumineuse Odja Llorca) est issue d’un milieu aisé, mais travaille dans un bureau de tabac, rêvant d’autogestion et de ferme bio. Freya (Marie-Aude Weiss) vient d’être licenciée,  et accompagne une collègue à l’hôpital renversée par une voiture, avec l’espoir insensé de récupérer  son emploi. Pierre Hiessler donne à  ce personnage du S.D.F.  qui possède  une force silencieuse mais qui est quotidiennement humilié, à la fois présent et absent aux autres, un peu simulateur et plus proche du monde qu’il n’y paraît.

Frédérique Loliée, elle, incarne, entre autres, l’Orateur  qui à l’entracte, interpelle le public, le bouscule et le provoque.

Ces personnages subissent la crise d’un modèle de société financière usée et à bout de souffle  et chacun s’affronte, le temps d’une compétition anonyme, régie par l’argent. Humour, plaisir du jeu et prise de parole politique : les acteurs grimpent et s’accrochent à des parois mobile et modulables imaginées par le scénographe Jean-Baptiste Bellon : une paroi d’escalade, un guichet de Pôle Emploi, un débit de tabac, un mur qui s’élève, un échafaudage… Décidément, chacun ne semble en faire qu’à sa tête, si décidé soit-il, à la recherche de repères et tuteurs sur la route incertaine de carrières… Une  quête difficile quand le protagoniste s’aperçoit que le sol n’existe tout simplement plus. Comment alors ne pas tomber, quand on est conscient du vide et qu’on a le vertige? Un spectacle plein de bruit, énergique et tonique, qui bouscule, dans la bonne humeur, les considérations politiques et socio-économiques désenchantées de notre  époque.

Véronique Hotte

Le spectacle a été joué à l’Espace Bernard-Marie Koltès (BMK) à Metz (Moselle), jusqu’au 14 novembre. Les 26 et 27 novembre, à Annemasse (Suisse).

La pièce est publiée aux Editions Théâtrales.


Les guêpes de l’été nous piquent encore en novembre d’Ivan Viripaev et L’Affaire de la rue de Lourcine d’Eugène Labiche, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia

Les guêpes de l’été nous piquent encore en novembre d’Ivan Viripaev et L’Affaire de la rue de Lourcine d’Eugène Labiche, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia

 

©Pascal Victor

©Pascal Victor

Double soirée annoncée dès le titre, le spectacle-concept de Frédéric Bélier-Garcia laisse augurer d’un curieux voyage spatio-temporel entre le XIX ème et le XXI ème siècle… Le public entend le pratiquer avec appétit car les deux auteurs sont du genre à secouer les organismes tièdes. L’insolence d’Ivan Viripaiev, à la langue d’autant plus violente qu’elle joue sur un registre apparemment quotidien, juxtaposée à celle d’Eugène Labiche, plus débridée mais pas moins inquiétante, offre une parfaite partition aux acteurs.

Le regard s’ouvre sur un plateau tout en profondeur, avec un décor signé Jacques Gabel à la sophistication surannée, qui pourrait être une salle de bal désaffectée dans un hôtel d’Europe de l’Est, années 70 (skaï, lustres, et gigantisme). Au fond, une petite estrade avec un piano et une batterie, silencieux pendant tout le spectacle. Il y a peut-être eu de la musique avant, comme dans ces hôtels… mais la seule que nous entendrons sera celle de personnages au bord de la crise de nerfs.

Ivan Viripaev, d’abord, organise une partition diabolique autour d’un possible secret qui rend fou le mari de Sarra : celui d’un lundi après-midi que le dénommé Marcus (le frère du mari) aurait passé chez sa femme, alors que son ami Donald, ici présent, affirme que Marcus était chez lui. Dans ce tourbillon d’affirmations et de contestations, Sarra mène le jeu, faisant du dénommé Marcus, absent, l’enjeu de toutes les manipulations.

Bientôt l’ami Donald, à bout d’arguments, reconnaît qu’il est très fatigué. « Fatigué des arbres, de ma fenêtre, des oiseaux, du petit déjeuner, des mots de mon chien ». Personnage délirant et pourtant obstiné dans son témoignage, Donald figure ici le citoyen abattu par l’inanité d’une vie sans objectif et qui se raccroche désespérément  à… A quoi, au fait ?  La question de l’ordre et du désordre transperce sans cesse leurs joutes. Qui ment ? Et pour quelle raison mentir ?  Sarra ne néglige aucun argument, convoquant foi, famille, Dieu, péché et pardon. Et ose : « Y a-t-il quelque chose de sacré ? ». Même si elle finit par avouer ce qu’elle voulait cacher, le mystère à la fin, s’épaissit : elle maintient que Marcus était bien chez elle, alors que Donald l’a bien vu chez lui ! On finit par se demander de quel chaos, le mensonge (de l’un ou de l’autre ?) est-il le symptôme ? Tous, à leur manière, prétendent regarder la situation en face, tout en donnant à chaque réplique un tour de vis supplémentaire vers l’irréel, le désaccordé et le loufoque. La réalité fuit de tous bords, l’absurde les assiège.

©Pascal Victor

©Pascal Victor

Un changement rapide du décor et nous voici dans un appartement bourgeois parisien. M. Lenglumé se réveille après une nuit d’excès entre amis et découvre un solide gaillard couché dans son alcôve, le dénommé Mistingue. Aucun des deux ne se souvient des activités de la nuit passée. Flotte un léger parfum d’homosexualité… Manque de chance, c’est jour de baptême, Madame Lenglumé tient à ce que tout se passe dans les règles. Pourtant, à la lecture du journal, un crime a été commis rue de Lourcine qui pourrait avoir pour protagonistes les deux hommes en question…Une course contre la montre s’empare alors d’eux : ils vont faire disparaître les éventuels objets qui les accableraient, voire les témoins potentiels eux-mêmes. Le désastre gagne tandis que Madame Lenglumé, son domestique et son cousin vaquent à leur fête de famille… Le désordre vient d’un journal qui date d’un an, d’où le quiproquo. La médiocrité de ces êtres épris de tranquillité, prêts à tout, même au meurtre, pour se dédouaner, fait apparaître ce que Frédéric Bélier-Garcia nomme « notre être désastreux ».

La continuité entre les deux univers, si dissemblables en apparence, nous fait considérer Labiche d’un autre point de vue : ce réveil amnésique d’une fête, ces personnages hystériques, pourraient être les ancêtres du trio désabusé d’Ivan Viripaev. Leur devise à tous pourrait être : tout plutôt que le réel. Confier l’interprétation des deux rôles féminins à Camille Chamoux relève d’une jolie intuition. Perfide, manipulatrice et grenouille de bénitier chez Ivan Viripaev, elle incarne une maîtresse de maison exaltée et rigide chez Eugène Labiche. Un siècle et demi a passé : la femme au théâtre est passée de gourde, à maîtresse du jeu. D’une pièce à l’autre, les personnages masculins sont joués par Jean-Charles Clichet,  Sébastien Roger, et avec pour le Labiche, Sébastien Eveno. Tous excellents.

Un spectacle composite, avec en toile de fond, l’angoisse du désordre, la hantise de voir apparaître sous le vernis du savoir-vivre et des bonnes manières, l’être chaotique qui habite chacun d’entre nous. Frédéric Bélier-Garcia laisse chaque spectateur s’emparer de ces deux trames, tisser des liens, apparier les situations à sa guise, avec un art délicat de la suggestion. Avec élégance et sans souci de moralité, il fait apparaître nos maladies émotionnelles. Un vrai plaisir de théâtre.

Marie-Agnès Sevestre

Jusqu’au 1er décembre, Théâtre de La Tempête, La Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, Vincennes ( Val-de-Marne). Métro: Château de Vincennes.


Le Cabaret des Locales par le Pudding Théâtre

20FA1909-1A77-4B78-A24F-57E009563FF9Le Cabaret des Locales par le Pudding Théâtre

8C0257A9-04E1-4FFC-ADBF-26FCF3A04ABFCette compagnie de théâtre de rue conventionnée par le conseil Régional de Franche-Comté, a en seize ans monté des performances théâtrales à l’échelle des villes, villages, ruelles et avenues. Mais toujours en privilégiant la rencontre avec le public, la prise en compte de l’environnement urbain et le détournements d’objets… Avec une réflexion sur des thèmes de société… Une démarche originale du Pudding Théâtre à qui la Communauté de Communes du Val-d’Amour (Jura) a attribué cinq mille euros pour des représentations dans quatre villages.  Ici dans la salle des fêtes de Souvans, nous sommes une centaine de spectateurs assis à des tables et neuf comédiens vont nous divertir pendant le repas : tartiflette-salade et tartelette aux fruits. Céline Chatelain et Samy Guet présentent la soirée, un recueil d’histoires saisies cette semaine dans ce village coupé en deux par une route nationale. Les acteurs sautent sur une plateforme pour présenter leur rapport à la rue : «Ceux qui connaissent le village, lèvent la main !  On restaure  la mémoire collective de notre village. Le contrôleur vient contrôler la salle pour la sécurité. On va traiter du remembrement ! »

Une princesse se sèche les cheveux, et même dans un cachot, veut épouser son troubadour. Nous assistons à un petit film,  puis à un match de ping-pong sans table. Les  convives sont invités à se relier entre eux par le fil d’une pelote qu’on déroule dans la salle. Le programme de ce cabaret mentionne dix-sept séquences entrecoupées par le repas, deux films et les chants d’une chorale. Une soirée tonique orchestrée par la famille Chatelain et les champions d’improvisation en Franche-Comté, à laquelle on ne s’ennuie jamais pendant trois heures et demi… Ce qui n’est pas si fréquent dans le spectacle contemporain!

Edith Rappoport

Spectacle vu à Souvans ( Jura) le  9 novembre.


Molly S. d’après Molly Sweeny de Brian Friel, mise en scène de Julie Brochen

Copyright : Franck Beloncle

Copyright : Franck Beloncle

 

Molly S. d’après Molly Sweeny de Brian Friel, traduction d’Alain Delahaye, mise en scène et adaptation de Julie Brochen

 Que perçoivent les « non-voyants », que nous ne voyons pas ?  Quelles sensations perdent-ils en recouvrant la vue ? Le cas Molly S.  renvoie à cette question.  « Apprendre à voir, ce n’est pas comme apprendre une nouvelle langue. C’est comme apprendre le langage pour la première fois . » Cette phrase de Denis Diderot résume l’approche de Brian Friel. Le dramaturge irlandais tisse un récit à trois voix, pour raconter la triste histoire d’une jeune aveugle, qui, poussée par son mari, se fait opérer. Opération techniquement réussie, mais le cerveau ne suit pas et Molly perd sa propre “vision“ du monde et sa raison de vivre.

 Julie Brochen, qui interprète le rôle titre, s’est entourée de deux chanteurs d’opéra et d’un pianiste pour retranscrire les monologues enchâssés de Brian Friel en une pièce chorale : « Le choix de reprendre et de développer toutes les occurrences musicales du texte original s’est imposé à nous », dit-elle. Elle privilégie ainsi l’ouïe pour nous renvoyer au monde sonore et tactile de l’héroïne dans la pénombre du plateau. Olivier Dumait (ténor) joue le docteur Rice, célèbre ophtamologue qui rumine son échec à Ballybeg, au cœur de l’Eire. Et Ronan Nédélec (bariton) Frank, son mari, aussi persuasif que le médecin est hésitant avant l’opération, exprime sa déconvenue avec autant de véhémence qu’il se berçait d’espoir. 

 Dans une lumière noire, qui renvoie à la «vision aveugle» de Molly, un décor de pub irlandais : verres et bouteilles, autour d’un piano droit… On s’attendrait à des chansons à boire mais Nicola Takov interprète des airs de Benjamin Britten, Thomas Moore ou Ralph Vaugham Williams sur les textes (en anglais) de William Shakespeare, John Fletcher ou Robert Louis Stevenson. Ces beaux lieds baroques ou romantiques donnent une tonalité particulière à chaque moment du récit. Molly se rappelle le jardin de son père et nous décrit les fleurs de son enfance, qu’elle reconnaît au toucher, à l’odeur ; le chuchotis d’un ruisseau imperceptible pour les autres… toutes sensations qu’elle a perdues après l’opération. La main de Frank, dont elle percevait l’ombre, elle ne la sent plus devant son visage… Mais à présent : «Le monde du toucher s’est retiré. »  La belle complainte de John Stevenson  Oft in the stilly Night (Souvent dans la nuit calme), interprétée dans les aigus par Olivier Dumait sur la musique de Thomas Moore, nous émeut et le nostalgique What shall I do to show how much I love her de Henri Purcell, sur un texte de Thomas Betterton, exprime le chagrin de Frank : (Comment faire pour lui montrer combien je l’aime) . 

Brian Friel s’est inspiré d’un article du fameux neurologue britannique Oliver Sacks : Voir ou ne pas voir, publié dans le New Yorker en 1993 où il évoquait le cas de Virgil, un homme de cinquante-cinq ans. Mais, avec le talent qu’on lui sait, le dramaturge, en féminisant le personnage, entre dans les interactions complexes de ses protagonistes et le monde sensible de Molly. L’adaptation de Julie Brochen nous plonge avec délicatesse dans cet univers en demi-teinte, où Molly, prise entre deux mondes, finit pas ne plus appartenir à aucun. Une expérience sonore et visuelle troublante pour le spectateur. 

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 30 novembre, Théâtre Déjazet, 41 boulevard du Temple Paris (III ème). T. 01 48 87 52 57

 

 


Funny Girl, mise en scène et chorégraphie de Stephen Mear

Funny Girl, mise en scène et chorégraphie de Stephen Mear, (en anglais surtitré en français)

©julien Benhamou

©julien Benhamou

Une comédie musicale tirée de la biographie de Fanny Brice, écrite par le fils de l’actrice et chanteuse américaine, vedette de Ziegfeld Follies de 1910 à 1930. Soit la carrière et l’histoire d’amour sincère de cette comédienne avec Nicky Arnstein, un beau séducteur flambeur. Jouée à Broadway plus de mille fois au début des années soixante, la pièce a été adaptée au cinéma par William Wyler en 1969 avec Barbra Streisand et Omar Sharif.

Commanditée par Jean-Luc Choplin, la réalisation de Stephen Mear et l’interprétation exceptionnelle de Christiana Bianco dans le rôle-titre nous font vite oublier ce film-culte et le destin de Fanny Brice est  passionnant. Avec une équipe artistique d’un rare professionnalisme, le metteur en scène a élaboré une scénographie adaptée au plateau du théâtre Marigny. Ce qui donne une belle fluidité aux changements de tableaux.

Nous découvrons ainsi, la scène et les coulisses d’un théâtre à Broadway, la rue d’un quartier juif de New York, la loge de Fanny Brice, etc. Les décors Arts Déco et les costumes de Peter Mac Kintosh sont de toute beauté. Les chorégraphies composées pour quatre danseurs et neuf danseuses d’une extrême précision égalent celles des productions de Broadway. Dont un numéro de claquettes digne des grandes revues américaines.

Christiana Bianco est sensible, fragile et vraie dans ses répliques, du haut de ses un mètre cinquante: «En piste, petite, petite ! », dit-elle à son amoureux, «Tu m’as fait me sentir presque belle». Fanny Brice fait ici passer sa vie privée avant sa vie professionnelle mais, après une douloureuse séparation, elle reprend vite le chemin des étoiles et chante à la fin du spectacle: «Don’t rain on my parade/ Don’t bring around a cloud/ To rain on my parade».

L’orchestre, sous la direction de James Mc Keon, rythme jusqu’aux saluts cette soirée réussie. En deux heures trente avec entracte, chant, danse et jeu sont en harmonie et on entend d’autres chansons qui ont rendu célèbre Barbra Streisand. Un bon spectacle pour cette période hivernale…

Jean Couturier

Jusqu’au 5 janvier, Théâtre Marigny, Carré Marigny, Paris (VIIIème) T. : 01 76 49 47 12. 

 


Le Livre des ciels de Leslie Kaplan, mise en scène de Philippe Penguy

Le Livre des ciels de Leslie Kaplan, mise en scène de Philippe Penguy, musique de Denis Zaidman

LE_LIVRE_DES_CIELS_VISUEL-SITELe premier livre de Leslie Kaplan L’Excès-L‘usine (1983) était composé de courts poèmes en prose sur le dur travail dans les ateliers et hangars. Et Marcial di Fonzo Bo en avait fait une adaptation en 2002. Puis il eut Le Livre des ciels où l’autrice en une centaine de pages, parle des ouvrières qui y vivent au rythme qu’on leur impose dans un paysage de raffineries situées au milieu d’une ville  industrielle sinistre .. Avec pour seul éclairage, la beauté du ciel, seule chose qui leur appartienne vraiment… «Le ciel est souvent particulier, mauve. Couleur puissante, elle surprend. C’est l’industrie. On longe les murs, on pousse le vélo. Les murs sont calmes, tranquilles, un vrai langage. Il y a des déchets partout. Ce n’est pas désagréable, comme une attente, plutôt. »

Rigueur extrême et précision de l’écriture de ce livre, qui, dit Leslie Kaplan, « est l’histoire d’une rencontre dans un monde où même la douleur peut être confisquée et où les sentiments flottent, comme à l’état pur, sans objet.» On le sent tout de suite, il y a chez elle, les souvenirs d’une histoire vécue  avec une belle sensibilité: travail sans intérêt, fatigue, sentiment que la vie échappe à ces femmes et où il n’y a aucune issue.

Philippe Penguy avait déjà monté Louise, elle est folle de cette autrice il y a quelques années et il récidive sur le petit plateau nu du Lavoir Moderne Parisien avec ce long poème. « Pourquoi monter un texte de Leslie Kaplan qu’elle n’a pas pensé pour le théâtre, dit le metteur en scène qui, en fait, ne répond pas à cette question essentielle… « Je ne peux concevoir ce projet que comme une création plurielle, de par la structure même de l’œuvre de départ, à la frontière de la poésie et du récit romanesque. Ni théâtre au sens du récit et de la construction dramaturgique, ni restitution poétique, ni danse contemporaine à part entière, pas vraiment un théâtre gestuel puisque parole il y a, même souvent dissociée du travail corporel.” Comprenne qui pourra! Essayons d’oublier le sabir prétentieux de cette note d’intention qui prône donc, si on a bien compris, un spectacle: ni ni ni…

Sur cette scène parquetée au même niveau que la salle;  juste un rideau blanc à demi-transparent dans le fond, éclairé par des projecteurs LED à lumière blanche, verte, rouge… Et cela donne quoi? Pas grand-chose d’intéressant. Cela commence mal: on assiste pendant de trop longues minutes à un trajet-marche au pas, du côté cour au côté jardin et réciproquement d’Isabelle Fournier, Jessica Rivière et Agnès Valentin qui vont à tour de rôle raconter la lutte de trois femmes sans argent contre la domination des mâles, ouvrières d’usine mais libres… et une histoire d’amour en filigrane.

Un récit soutenu par les musiques avec différents types de flûte par Denis Zaidman. Mais ces marches incessantes, ces déshabillages et rhabillages derrière le rideau, ces récits individuels ou choraux n’arrivent jamais à faire théâtre! L’erreur la plus flagrante de cette mise en scène est ce mouvement perpétuel qui rappelle les marches militaires et donne le tournis. Les trois comédiennes d’âge différent ont heureusement une excellente diction et une bonne gestuelle mais on s’ennuie très vite… Et c’est sans appel. Il y a quelques belles images de quais et trains de banlieue tournées par le metteur en scène mais cela ne suffit pas à sauver ce projet dont le texte n’aurait jamais dû être porté à la scène. Ou alors il aurait fallu faire plus simple, plus malin surtout et plus court. Mais ici, malgré de réelles qualités littéraires, cet ovni théâtral mal construit, sans dramaturgie et à la mise en scène des plus approximatives, ne fonctionne pas…

 Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué du 7 au 10 novembre au Lavoir Moderne Parisien, rue Léon, Paris (XIX ème).


21 rue des Sources, texte et mise en scène de Philippe Minyana

21 rue des Sources, texte et mise en scène de Philippe Minyana

© Eric Didym

© Eric Didym

À cette adresse, une vaste maison et son épicerie attenante. Deux fantômes plutôt joyeux nous invitent à une visite guidée des lieux, désormais en ruines: «La maison abandonnée, comme si elle avait brûlé. » Des caves aux greniers, en passant par la boutique des parents, le pré ou la cuisine, pour finir à l’étage, dans l’intimité des chambres, là où l’on s’aime et où l’on meurt… Un pianiste joue avec eux à retrouver la mémoire de chaque pièce, avec des compositions romantiques, enjouées ou burlesques selon le lieu et un magicien fait surgir des feux-follets ou autres étranges apparitions. On prend plaisir à les suivre et à retourner une fois encore, avec l’auteur, pour un voyage plus apaisé, dans la maison familiale construite en Franche-Comté par ses grands-parents.

«Cette maison hante tout mon travail théâtral, dit Philippe Minyana. C’est l’endroit de tous les drames, de toutes les “farces“ familiales. Mais la mémoire a adouci les choses insupportables.» Nadine Avril, une mère abusive mais abusée par la vie, s’est laissée mourir à petit feu dans sa chambre… L’ami de jeunesse qui l’accompagne, un vrai boute-en-train, a péri brutalement: sa voiture a percuté un platane à cent vingt à l’heure! Ils sont morts mais bien vivants devant nous par la  grâce des comédiens et de la mise en scène. 

Madame Avril, en robe de mariée, nous fait les honneurs des lieux en portant un regard mutin sur un passé douloureux : «On ne parle pas assez du chagrin» mais où  «la joie entrait parfois. » (…) « On rigolait à l’époque.» L’Ami se rappelle de «la véranda»  (en insistant sur la musicalité du mot) et de l’épicerie : «La mère, toi et tes sœurs, les belles épicières. »  Il esquisse quelques pas de danse et  évoque le petit salon : «On danse, on se tripote, on boit du sirop. »

 Sur le plateau nu et sombre, un piano et une guirlande d’ampoules côté cour, Catherine Matisse et Laurent Charpentier ressuscitent les anecdotes du passé en noir et blanc, dans de subtiles variations de lumière. «L’histoire familiale est, comme toutes les histoires familiales, complexe et violente », dit Philippe Minyana. On fait le point: «J’étais une mère chiante et envahissante», dit Madame Avril. «Mon cadet était difficile, je me tenais légèrement à distance mais la main tendue, au cas où; c’est l’ainé qui a trinqué, je l’ai dévoré, une honte. » L’Ami réplique : «C’est monstrueux, cet amour-là » et tout au long, il se montre plus résigné et pince-sans-rire que sa partenaire : «On bosse, on cotise pour la retraite et le cercueil. »

Ces destins ordinaires s’imbriquent dans le contexte global des Trente Glorieuses, aux environs de Montbéliard quand les usines Peugeot fournissaient du travail à toute la région. La petite bourgeoisie accède alors à la consommation, les ouvriers s’enrichissent. La cuisine s’équipe de formica et la bagnole devient reine. Les zones pavillonnaires sont cernées par des H.L.M. Jardins et bosquets deviennent des parkings… Le temps a passé sur cette «maison de Français moyen », encore habitée par « cette absence, une présence des âmes mortes ».

On retrouve avec plaisir la prose si particulière de Philippe Minyana, acérée et précise. Avec ses petites piques et ritournelles, sa joyeuse mélancolie et le regard à la fois détaché et ému qu’il porte sur des personnages dessinés en demi-teinte. Les acteurs, dirigés par l’auteur avec une grande acuité, interprètent le texte comme une partition musicale. Aucune fausse note non plus dans les artifices discrets du magicien Benoît Dattez ni dans la participation active et bon enfant de Nicolas Ducloux, au piano. Au sortir du théâtre, les mots des deux amis résonnent encore en nous, à l’instar de cette dernière réplique: «Les voix humaines, on les entend longtemps. »

Du bel ouvrage ! A ne pas manquer…

Mireille Davidovici

Du 6 novembre au 1er décembre, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIIIème). T. : 01 44 95 98 00.

Le 30 et 31 janvier, La Comête, Chalons-en-Champagne (Marne).
Du 4 au 6 février, Comédie de Caen, Caen et le 7 février, Théâtre de Lisieux (Calvados).
Du 4 au 6 mars, Théâtre La Liberté,Toulon (Var).
Le 2 avril, Théâtre Jean Vilar, Saint-Quentin (Aisne).

 

 


Nickel de Mathilde Delahaye et Pauline Haudepin, mise en scène de Mathilde Delahaye

 

Nickel de Mathilde Delahaye et Pauline Haudepin, mise en scène de  Mathilde Delahaye

f-16a-5d2850768ba3cIl était une fois une ville qui existe encore: Norilsk, capitale du nickel au-delà du cercle polaire et aux confins de la Sibérie. Travaux forcés, pollution irrespirable. Staline rêvait que Norilsk soit aussi belle que Saint-Pétersbourg… Mathilde Delahaye prend la mine à l’état de ruine quand elle perd sa fonction de production et devient alors un lieu marginal, un repli, une cachette.

Au Nickel Bar, on danse, on se tient chaud entre hommes et femmes, au-delà des distinctions de genre. Là, le nickel n’est plus le poison mais l’image de l’éclat, «nickel-chrome». « Le langage des corps : le « voguing » est une culture, plus que la désignation d’un style de danse urbaine, né d’une double exclusion, dit la metteuse en scène, celle de la communauté homosexuelle au sein de la communauté noire, à New York dans les années 80. »

Dans le noir, brillent paillettes et performances, jusqu’à ce que… cette ruine industrielle à nouveau délaissée, refleurisse une décennie plus tard comme un nouveau Tchernobyl, hantée par la végétation et par des scientifiques en combinaison isolante à la recherche du précieux champignon qui pousse seulement dans ces lieux condamnés. Cette épopée mythique sur fond très réel et angoissant, Mathilde Delahaye la raconte avant tout de façon plastique, même si la parole, souvent sous forme de cartons sur écran, a aussi sa poésie et sa force.  Ce« théâtre-paysage » jouant sur la force et la singularité des friches urbaines  comme lieu de représentation et frottement des textes. Et elle a su reconstruire sur le plateau de l’Olympia un authentique paysage avec les traces de son histoire : ruine en plusieurs plans, entre tulles avec projections de textes ou d’images, boîte de nuit clinquante avec sa « tour de contrôle » vitrée, étang noir et invasion progressive du plateau par les plantes. En 3D, elles s’entremêlent, se superposent, formant une jungle souterraine, urbaine, évoquant celles que produisent inlassablement les graffeurs. Le son est tordu pour produire l’avancée du temps : fin de l’usine qui continue à siffler dans les poumons de la population, échos et rares gouttes d’eau évoquant le vide d’un lieu souterrain, chaleur sonore de la boîte de nuit, choc d’une éclosion, étrange silence des herbes qui poussent ou d’un radeau glissant sur l’eau, à la toute fin.

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

On peut parler de théâtre total ou de symphonie  avec  différents mouvements, cercles, duos, trios… Les acteurs Daphné Biiga NWanak, Thomas Gonzalez, Julien Moreau, Romain Pageard, les performeurs Keiona Mitchell et Snake Ninja et la communauté silencieuse de bénévoles venus se former à une présence harmonieusement diluée sur le plateau, se relaient dans ce qui n’est pas une utopie à plusieurs visages: ce lieu existe, on n’aura pas envie de dire “bel et bien“, tant il est constitué de laideur et tristesse mais pourtant “bel et bien“ car il abrite des petites communautés successives de résistance et de joie. Dans ce théâtre, il n’y a pas que du: « comment c’est fait » mais un regard dur sur un monde dur, l’angoisse de la destruction de l’homme par la productivité et le profit, la résilience des communautés et aussi une curiosité, une vitalité toujours éveillées.

Voilà du théâtre qui ne ressemble à rien, puisqu’il s’invente comme une œuvre globale. Comment le peintre peut-il dire que le tableau est terminé ? Il le sait, il le sent, voilà tout.
L’équipe de Nickel a trouvé l’équilibre exact et nous laisse des images fortes, troubles, mouvantes qui nous accompagneront longtemps.

Christine Friedel

Spectacle créé à l’Olympia, Centre Dramatique National de Tours (Indre-et-Loire).

Du 20 au 22 novembre, Comédie de Reims-Centre Dramatique National (Marne).
Du 3 au 5 décembre : Espace des Arts, scène nationale de Chalon-sur-Saône (Saône et Loire).
Du 16 janvier au 1er février : Nouveau Théâtre de Montreuil-Centre Dramatique National (Seine-Saint-Denis).
Les 26 et 27 mars : Domaine d’O, Montpellier (Hérault).
Les 1er et 2 avril : Centre Dramatique National Normandie-Rouen (Seine Maritime) et du 27 avril au 7 mai : Théâtre National de Strasbourg (Bas-Rhin).


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