June Events 2019

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Näss (Les Gens) de Fouad Boussouf

June Events 2019

Fondé en 1999 par Carolyn Carlson, aujourd’hui présidente d’honneur, l’Atelier de Paris est devenu Centre de Développement Chorégraphique national il y a quatre ans. Avec ce festival, il clôt une saison axée sur des résidences de compagnies et des créations. Fidèle à sa mission de formation continue, il programme aussi tout au long de l’année des ateliers professionnels  avec des figures historiques de la danse. L’Atelier de Paris soutient donc la création mais favorise aussi la reprise de pièces du répertoire en partenariat avec d’autres théâtres.

Dans cet esprit, June Events  propose quarante rendez-vous dans une vingtaine de lieux parisiens, dont certains gratuits sur des places publiques. Parallèlement, il permet aussi à des chorégraphes de montrer leurs projets en cours, en prélude aux deux spectacles de la soirée. Comme la Libanaise Danya Hammoud. Mais il faudra retenir de cette seconde soirée du festival programmée avec le Printemps de la danse de l’Institut du monde Arabe (voir Le Théâtre du Blog) la chorégraphie de Fouad Boussouf avec sa compagnie Massala.

 Sérénités chorégraphie de Danya Hammoud

Cette jeune artiste formée aux Beaux-Arts de Beyrouth puis au Centre national de Danse Contemporaine d’Angers et au Sadler’s Wells à Londres, navigue entre Europe et Liban et prépare sa troisième pièce. Pour Sérénités, qu’elle présente en une heure, le bassin reste au centre de sa recherche : «le  lieu de l’événement», à partir duquel elle explore le corps. «On est dans la découverte du geste », dit-elle. Avec ses partenaires, elle va composer un trio «en construisant  des figures pour concrétiser des états». 

Ce futur spectacle se présente comme une longue traversée, parcourue de  micro-événements, tendant vers la sérénité. Elle s’inspire de l’iconographie de la chasse pour découvrir l’animalité des corps en déplacement permanent, et de l‘observation de chanteurs sur scène pour créer des pulsions et des expressions du visage. Sérénités se concrétise ici quand les danseuses décortiquent pour nous quelques tableaux, alternant lentes progressions et ondulations sismiques. Mais on ne visualise pas encore très bien cette pièce qui sera créée en 2020 au festival d’Uzès.

 Terça-Feira : Tudo o que é sólido dissolve-se no ar (Mardi: Tout ce qui est solide se fond dans l’air), chorégraphie de  Cláudia Dias 

 Un titre issu du Manifeste du Parti communiste de Karl Marx pour cette pièce, la deuxième d’une série au long cours de sept pièces, prévues en sept ans «contre l’idée d’un avenir absent ou précaire ». Elle suit Monday: watch your right (Lundi: attention à ta droite) créée en 2016. La chorégraphe portugaise revendique un ferme engagement politique. Attachée à la technique de «composition en temps réel»,  elle a invité Luca Bellezze pour un duo sonore et visuel et nous emmène sur les routes de l’exil, à travers le destin d’Omar, un jeune Palestinien et de ses parents, migrant vers l’Italie… Des tables, garnies d’objets servant au bruitage, encadrent, à cour et à jardin, un praticable incliné. Les artistes, à partir d’un fil blanc tendu, vont dessiner au sol personnages et paysages, comme avec une craie sur un tableau noir. On pense aux films d’animation La Linea d’Osvaldo Cavandoli.

Ils tracent une géographie mouvante de villes, côtes, frontières et rivières où se découpent des corps gisant ou marchant : ceux des  migrants parcourant terres et mers. Un texte projeté donne le point de vue d’Occidentaux sédentaires: « Nous avons fait le choix de ne pas dire le texte, c’est une manière de respecter l’expérience de vie des personnes dont nous parlons : expulsées de leurs terres et contraintes à une migration constante. Je ne peux pas parler à leur place mais je peux raconter leur histoire », dit Cláudia Dias. Honorable pudeur, mais… scéniquement, les mots, finissent par brouiller les images. Bavard, compliqué et allusif, le récit envahit l’écran placé en fond de scène et prend le pas sur la performance…

 Näss (Les Gens), chorégraphie de Fouad Boussouf

 Avec un rythme au bout des pieds et des bras, sept corps en mouvement perpétuel, ensemble même quand ils s’échappent du groupe pour de courts solos ou duos d’une virtuosité acrobatique. Une heure sans relâche, alternant les cadences. D’abord silhouettes incertaines au bord d’un monde lumineux, se découpant sur l’écran blanc qui barre le fond de scène, les interprètes quittent ce rivage pour avancer en ligne vers la salle. Puis dansent en cercles de plus en plus concentriques, mus par le son des percussions. Ancrés au sol, tendus vers le ciel, avec des gestes empruntés aux rituels du Maghreb, au hip-hop et à la grammaire contemporaine, avec un zeste de cirque. Fouad Boussouf fait dialoguer tous ces vocabulaires sur du jazz, des musiques traditionnelles de son Maroc natal ou de simples martèlements de pieds. Sa formation hip-hop  et son ouverture aux autres disciplines s’inscrivent dans ce ballet d’une grande force et d’une fine précision. Les figures de danse urbaine alternent ou se marient avec des arabesques ou des sauts. Näss tient d’une épure, à la lisière entre profane et sacré : quelques attitudes orientales, jeux de bras et mains, assises au sol se combinent à des postures plus géométriques. Les portés sont fluides, mais toujours puissants. De rares moments apaisés permettent aux artistes de reprendre leur souffle, sans jamais perdre le fil d’une construction chorale soutenue par des cadences telluriques.

Arrivé en France en 1983, formé au hip-hop puis au cirque et à la danse contemporaine, le chorégraphe a fondé la compagnie Massala en 2010, pour développer un style métissé. Avec cette pièce, il interroge ses racines : « L’histoire du célèbre groupe Nass el Ghiwane (Les Gens bohèmes) dans mes années soixante-dix au Maghreb, a été un élément important de mon inspiration. Dans leurs textes, j’ai découvert un hip-hop plus incarné, empreint de traditions ancestrales.» Ces musiciens ont fait connaître la culture Gnawa et sa transe cabalistique, avec des textes poétiques et anticonformistes, ce qui leur a coûté plusieurs séjours en prison  mais qui a donné naissance au rap marocain.

Le titre Näss (Les Gens) évoque un  » être ensemble », dans une gestuelle partagée. Et communicative… Le public ne s’y trompe pas et accueille, debout et enthousiaste, les sept danseurs et le chorégraphe. Ils nous saluent de quelques pas frappés au sol. Fouad Boussouf, avec cette création de 2017, a été sélectionné par le réseau international Aerowaves, comme l’un des vingt chorégraphes les plus prometteurs d’Europe.

Mireille Davidovici

Spectacles vus le 6 juin à la Cartoucherie de Vincennes. Dans le cadre de June Events et du Printemps de la danse arabe à l’Institut du monde arabe. June Events   se poursuit jusqu’au 15 juin, Cartoucherie de Vincennes, rue du Champ de Manœuvre. Vincennes (Val-de-Marne). T. : 01 417 417 07.  reservation@atelierdeparis.org

Näss  sera présenté en juin au festival Perspective de Sarrebruck (Allemagne).
En juillet : festival d’Avignon et festival de Sanvicenti (Croatie). Beijing Dance Festival de Pékin et  au Shanghai international Dance Center de Shangai (Chine).

En septembre, aux Dansens Hus d’Oslo (Norvège) et Stockholm (Suède).

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Festival La Voix est libre Les Oiseaux migrateurs

Festival La Voix est libre:

Les Oiseaux migrateurs

Visuel-5-450x383Comme l’appelait Francis Marmande, « un événement «énorme, anormal »,  quand ce festival était installé aux Bouffes du Nord il y a plusieurs années. Aujourd’hui accueilli judicieusement au Théâtre de la Cité Internationale. Mais aussi au Générateur de Gentilly et à la Maison de la Poésie à Paris. « Qualifiée par la presse libre de «Festival Omnisports Poétiques du Parti de la Joie », dit son directeur Blaise Merlin. Notre assemblée propose un programme redistributif de bonheur à application immédiate . “(…)”Face aux critères-à-terre d’une mono-culture fade et aseptisée, nous ouvrons des espaces de liberté, de résistance et de dialogue où la relation à l’Autre, à la nature, à l’univers, au philosophique, au politique ou au sacré résiste à la musique en tant qu’objet de profit et de consommation.”

André Minvielle présente cette soirée du « Libre Etrange, du Nomade’s Land et des mondes en-chanteurs » avec  des interprètes hors-normes comme Nassima et Azamat :rossignols ouïgours, Élie Maalouf : pie pianiste du Liban, Souad Asla : hirondelle du désert, Moneim Rahma : héron du Soudan, Mehdi Krüger et Ostax : merle poète et guitariste kakariki, André Minvielle et Albert Marcœur : rouges-gorges et merles moqueurs, Antoine Berland : pélican pianiste et compositeur, Joce Miennel : faucon flûtiste, Kaïsha Essiane : sterne danseuse du Gabon, et Théo Touvet : cercle acrobatique…
« Depuis deux siècles des centaines de langues et de cultures ont disparu. Mais il en reste des vibrations créées par des rencontres. Les musiciens Ouïgour sont internés dans des camps. Nous avons des  interprètes traditionnels comme Mélie Kruger et Souad Asla». Un pianiste et deux chanteurs entament un beau duo de voix: « Il faut avouer qu’on a tous peur du bonheur comme du malheur ! ». Un solo de clarinette lui succède. Puis un cor et une batterie avec un chanteur qui entonne un poème descriptif. Une corde et une batterie se lancent dans l’accompagnement d’un poème rythmé et les musiciens réussissent à faire chanter la salle.

Ensuite Théo Touvet saute dans sa roue Cyr. « Où va-t-il, l’oiseau migrateur ? C’est tellement loin, l’Afrique ! » « Le président de la République se nomme Emmanuel Macron ! ». Ayant mis Dom Juan à son programme, on lui offre le rôle. « Françaises, Français, vous êtes où ? » disait Jacques Prévert en 1946. « Depuis des années on s’évertue pour que le superflu devienne nécessaire. Les oiseaux volent, les poissons nagent et nous on rampe ! »

Edith Rappoport

Spectacle vu le 29 mai au Théâtre de la Cité Internationale, 19 a Boulevard Jourdan, Paris (XIV ème).

 


Mademoiselle Julie d’August Strindberg, traduction de Terje Sinding, mise en scène de Julie Brochen

Mademoiselle Julie d’August Strindberg, traduction de Terje Sinding, mise en scène de Julie Brochen

 

Crédit Photo : Franck Beloncle

Crédit Photo : Franck Beloncle

Dans cette «tragédie naturaliste» (1888), Julie, une jeune aristocrate séduit Jean, le valet de son père, pour humilier à la fois le domestique et l’homme. August Strindberg y voit plusieurs explications: venger une mère disparue face à un époux qui abuse de l’autorité masculine, se soustraire à l’éducation de celui-ci et prendre plaisir à contraindre les hommes.

 La nuit de la Saint-Jean… le village entier cherche à oublier une vie rude et s’amuse à cette fête nocturne qu’il ne voudrait pas manquer. Absence du père de Julie, frénésie de la danse, chaleur estivale mais aussi rencontre amoureuse dans la cuisine, entre la très jeune femme et Jean:  tout est dans l’axe. Lui a un désir forcené d’élévation sociale et lutte en permanence contre ses contradictions, admirant les êtres bien-nés et cultivés : lettres, théâtre et musique mais en même temps, les haïssant aussi. Surexcité, il se permet toutes les audaces et rejette d’abord les provocations sensuelles et verbales de Julie, balayant d’un revers ses avances. Il tient à s’imposer en valet qui tient son rang. Mais Jean redoute aussi la lucide Christine, la cuisinière qui est son amante et qui défend les mêmes valeurs de soumission que leur position de domestique exige. Politesse, respect et courtoisie: il joue avec brio des codes sociaux traditionnels mais tient à effacer en même temps toute trace de ses origines et s’imagine un avenir en Suisse comme directeur d’hôtel, en emmenant la belle Julie avec lui.

Comme un valet grossier mais aussi comme un maître insensible, il tue sans aucun remords l’oiseau de Julie, pour ne pas le prendre dans ses bagages. Mais elle, de caractère si moderne soit-elle, se rend compte qu’elle ne pourra pas vivre dans le déshonneur; prisonnière des préjugés de sa caste, elle est aussi incapable de la moindre émancipation….  Lui, valet actif est supérieur à Julie parce qu’il est un homme… «Sexuellement, dit le dramaturge suédois, c’est lui, l’aristocrate, grâce à sa force virile, à ses sens plus évolués et à son esprit d’initiative. Sa seule infériorité tient au milieu social où il vit encore …»

Lorenzo Albani a dessiné de beaux costumes seyants et a imaginé une vaste cuisine sur le proscénium où le public saisit bien les faits et gestes des personnages. Au lointain, une porte donne sur les jardins éclairés et sur la cour de la belle demeure où la fête paysanne bat son plein. Et il y a une fenêtre de grange par où on perçoit la vraie vie, son souffle et ses expressions du corps mais aussi les joies fugitives de l’âme.

La metteuse en scène et comédienne Julie Brochen incarne la cuisinière Christine avec aplomb et pudeur: une belle personne… Xavier Legrand dessine la maturité virile de Jean avec panache et niaque, sûr de ses atouts, révélant ses espérances quand s’avance la nuit à la princière Anna Mouglalis qui joue cette mademoiselle Julie avec un plaisir manifeste… Elle se moque de son partenaire, le provoque et l’humilie, avant que sa victime ne retourne ses armes de dominant mâle contre la demoiselle soumise, guerrière de tous les temps, libre et royale, amusée et lasse. Une mademoiselle Julie intense et aux réparties fulgurantes…

Véronique Hotte

Théâtre de l’Atelier, place Charles Dullin, Paris (XVIIIème). T. : 01 46 06 49 24.

 

 


Le grand Cirque des sondages, mise en scène d’Evelyne Fagnen

Sylvie Berthou

Sylvie Berthou

 

Le grand Cirque des sondages par la compagnie Hannibal et ses Eléphants, mise en scène d’Evelyne Fagnen

Ce spectacle de plein air, dit « d’arène interactif et burlesque », après une résidence au Fourneau de Brest, y a été créé l’an passé par cette compagnie. Le thème : ces sondages établis par des boîtes privées qui travaillent aussi pour des instances gouvernementales et qui ont envahi notre vie quotidienne surtout au moment des élections (une tous les deux ans en France). Sur les thèmes les plus variés : choix politiques, environnement, famille, économie, société, émigration, sexualité, travail, citoyenneté, émigration, culture, religions, drogue, …. Tout passe à la moulinette et il en ressort des chiffres, pourcentages, statistiques, courbes et  «camemberts» à lire avec précaution et à prendre souvent avec des pincettes, car ne tenant pas toujours compte d’un temps et d’un espace précis. Donc méfiance absolue quand même.

Cela se passe dans un grand jardin public à Saint-Michel-sur-Orge, une commune de 29.000 h. dans l’Essonne. Une belle prairie verte avec de grands arbres autour. Quatre gradins en cercle pour quelque cent cinquante  personnes. Un Impér-acteur sur un merveilleux trône ridicule en marbre gris à veinures, encore plus faux que du faux marbre. (Un décor réussi des Plastiqueurs). Muni d’un pouce géant qu’il pourra tendre vers le ciel ou tourner vers la terre pour donner ou non son approbation. Deux petits temples dont l’un porte sur le fronton la mention : panel, comme ceux des sondages et non les célèbres mots latins : panem et circenses (du pain et des jeux), du même faux marbre avec colonnes pour servir de loges.  Au milieu du cercle, un podium avec un bouquet de lances. Et justement un panel d’un bonne dizaine de spect-acteurs incarnera la réalité cruelle des résultats au cours de ces jeux du cirque les plus foutraques mais qui disent beaucoup de choses: 1% de la société est aussi riche que l’ensemble des ces gens du peuple enveloppés dans leur grande toge romaine…  Arriveront-ils à ridiculiser statistiques et sondages de tout poil?

Ils sont six en tenue de combat noire agrémentée de pattes rouges. Tous impeccables comme droit sortis d’une B.D.: Thomas Bacon-Lorent, Jean-Michel Besançon, Frédéric Fort, Jonathan Fussi, Thierry Lorent et une seule femme, Peggy Dias qui, toute jeune, jouait déjà avec la compagnie. Mention spéciale à cette comédienne que l’on a souvent vue chez Omar Porras : diction, gestuelle, chant de haut niveau. Et le grand cirque peut commencer avec un texte  avec de courtes phrases dites en relais, d’un acteur à l’autre mais aussi en chœur: “Vous allez vivre une expérience unique./Aller plus loin que les statistiques/Défier tous les pronostics!/: Participer aux…/Jeux du cirque ! “ Le tout régulièrement ponctué par des coups de gong et par des airs de Strauss en boucle. Et Peggy Dias assène tout naturellement une vérité cruelle: “ Mesdames, vous le savez bien, votre chance d’accéder au pouvoir est trente fois inférieure à celle des hommes./ Mesdames, vous pouvez  donc vous rassoir !/ Et encore merci d’avoir participé.”
Et ici, non ne mâche pas ses mots: “Ah… Monsieur, votre fiche. Charles : “Charles De Poursac/ “En deux mots ?” “Charles : En trois. Charles-De-Poursac. 51 ans, haut fonctionnaire, marié, quatre enfants, catholique pratiquant, domicilié à…Tous: Woh woh woh…/Un casier judiciaire, peut-être ? Charles : Un casier judiciaire ?… Ah ! Deux non-lieux et une prescription. Tous : Woh ! Fred : Carrément du bonus ! Tête haute, mains propres !/ Monsieur ! Vous avez le profil d’un impéracteur. Veuillez nous rejoindre.”  Julien Valois. 39 ans. Je dirige une start-up. De la vente privée sur Internet… Tous : Wahou ! Julien: 46 millions de chiffre d’affaires. Tous : Wahouuuuuu ! Julien: Célibataire.Peggy: Wahouuuuuu ! Cé-li-ba-taire. Voici donc un deuxième prétendant à la prestigieuse et unique place d’Impéracteur ! Rejoignez-nous monsieur. Gérard, c’est votre prénom ?/ : Oui, Gérard !/ : Cela ne commence pas très bien ! Continuez.”
Cela tient à la fois du cabaret, de l’agit-prop, du music-hall et de la parodie dans un mélange en proportions variables selon les moments… Mais joué au millimètre, malgré les moustiques et bien mis en scène avec rythme jusqu’au bout. Drôle sans doute mais d’une drôlerie assez provocatrice. On aimerait même parfois que ce soit, en ces temps macronesques, encore plus virulent. Mais la comparaison entre la course pour la vie des spermatozoïdes et l’ascension sociale, est un véritable régal… Seul bémol, l’appel aux amateurs pour figurer dans le spectacle ne fonctionne pas très bien. Le Grand cirque des sondages se joue un peu partout, n’hésitez pas, vous passerez un bon moment en soixante minutes et quelque; en plus, il est  gratuit. Que demande le peuple? Là, cela ira et mieux qu’à l’estouffadou, Cela ira, (1) fin de Louis en quatre heures et demi au Théâtre de la Porte Saint-Martin…

Philippe du Vignal

Spectacle vu à Saint-Michel-sur-Orge ( Essonne), le 1er juin.

Méricourt (62) le 22 juin.Festival Vivacité, espace Marcel Lodz, Sotteville-les-Rouen, (Seine-Maritime), les 29 et 30 juin .

Saint Gilles-Croix-de-Vie, le 6 août et Notre-Dame-des-Monts (85), le 7 août.  Saint-Hilaire-de Riez. Saint-Brevin (44) le 8 août. (85) le 9 août. Riec-sur-Belon (29),  les 30 et 31 août
 

 

 


L’amour en toutes lettres, mis en scène de Didier Ruiz

L’Amour en toutes lettres, questions sur la sexualité à l’abbé Viollet, d’après L’Amour en toutes lettres-Questions à l’Abbé Violet sur la sexualité (1924-1943) de Martine Sevegrand, adaptation de Silvie Laguna et Didier Ruiz, mise en scène Didier Ruiz

© Emilia Stéfani-Law

© Emilia Stéfani-Law

« 387ème ! », annonce un des comédiens en ouverture du spectacle. Depuis la création en 1998, le metteur en scène a confié au même groupe, ces écrits intimes publiés dans le livre (épuisé) de Martine Sevegrand. Chacun devenant dépositaire et acteur d’une seule et même lettre. Le comédien, dit-il, a vieilli avec ce texte, l’a digéré, et l’a intégré, comme rarement il a l’occasion de le faire, dans le temps et sur une scène.  » Et la distribution de  1998 a été définitive telle un geste sacré :«Leur engagement dans les mots mais aussi dans la singularité de ce spectacle est à mes yeux exemplaire et unique. »
Au fil des représentations, certains acteurs ont quitté la bande mais n’ont pas été remplacés. La lettre disparaît du spectacle, avec le départ de son interprète. Exemplaire aussi, et c’est un autre moment fort de cette création, devenue désormais un classique du théâtre documentaire avec un style étonnant de sensibilité et une écriture respectueuse des règles de la langue française. Alors que la plupart des auteurs de ces lettres, à quelques exceptions près, ont obtenu au maximum le certificat d’études. Admirable cette correspondance non seulement d’humanité mais d’application. Un beau moment de poésie dramatique !

Le format proposé au Théâtre de Belleville permet de présenter deux versions distinctes: une le lundi et une autre le mardi,  pour découvrir ou retrouver ces lettres: depuis vingt ans, L’Amour en toutes lettres continue son aventure théâtrale, dans des lieux parfois  insolites comme… des cabines de plage ou des chambres d’hôtel à Calais, des salles de mariages à Paris… Ou sur des scènes traditionnelles, comme ici, au théâtre de Belleville. « Ces lettres, pour Didier Ruiz, parlent  étrangement encore et toujours de l’évolution de notre société mais aussi et surtout des labyrinthes de la nature humaine démunie devant les mystères de l’amour.»

Adressée à l’abbé Viollet, « oreille privilégiée de l’intimité des couples et de leur sexualité », cette correspondance écrite dans les années 30 n’a pas d’incidence sur la véracité sociale ou religieuse et l’actualité  des questions posées. D’autant plus intéressant et émouvant, que ces lettres mettent en lumière le courage et la sincérité de gens perdus et angoissés, face à des situations souvent inextricables et douloureuses dans une société très conservatrice : «Le 10 mars 1931, à Monsieur l’Abbé Viollet, qu’on tâche de se débarrasser d’un enfant conçu, est évidemment très coupable quand il est en route et que la mère se porte bien, mais, quand celle-ci est en danger de mort et qu’on pourrait la sauver en la faisant avorter, comment condamner cette malheureuse? » Ou encore : «Le 29 février 1936, à Monsieur l’abbé Viollet, Directeur du Mariage chrétien: « Je ne crois pas que Dieu a créé la femme dans le but exclusif d’en faire une boîte à ordures, un crachoir pour homme et une fabrique d’enfants à jet continu et illimité. » «Le 13 juillet 1938, Monsieur l’abbé, j’ai vingt-trois ans et je suis étudiant. Alors que j’avais une dizaine d’années, (…) je m’amusais fréquemment avec un camarade. Un jour, notre amusement consista à se toucher les jambes. À un moment je sentis une sensation très agréable, c’était un plaisir charnel. Dès lors, les amusements de ce genre se répétèrent souvent car l’impression ou plutôt l’émotion m’attirait. « (…) « Je n’avais aucun attrait pour le sexe et j’étais persuadé qu’il ne pouvait y avoir de péché d’impureté, que dans les rapports, que j’ignorais d’ailleurs, avec le sexe.» Violence de ce début de lettre : «Le 4 août 1931, Monsieur l’abbé, je répèterai jusqu’à mon dernier jour que je maudis le criminel pervers qui n’a pas craint de me faire connaître la masturbation alors que j’avais à peine huit ans. Ensuite j’ai pratiqué cela pendant des années et j’ai ruiné ma santé physique et morale. » L’abbé Violet ne répondra à aucune de ces lettres.

Didier Ruiz témoignait déjà il y a vingt-et-un ans, avec L’Amour en toutes lettres, d’une exigence et d’une singularité  artistique, mais aussi d’une incomparable approche du théâtre-documentaire. Son chemin esthétique n’a cessé de se développer avec une grande finesse et il choisit bien ses comédiens mais aussi  ceux qu’il nomme les «innocents» ou «intervenants», parce qu’ils ne sont pas acteurs professionnels.  On est, une fois de plus, fasciné par une distribution sans faux pas.
Plus récemment et sur des sujets tout aussi brûlants, comme Une Longue Peine, ou sa dernière création TRANS (Més Enllà), les spectateurs, toujours d’une grande diversité, sortent touchés par des situations hors-normes souvent bouleversantes. Proche pour certains, plus éloignée pour d’autres. Cette grande émotion qui prend forme à travers sa pratique du théâtre,  naît, semble-t-il, grâce à une dimension politique accessible à tous. Et grâce aussi à une mise en scène qui n’exclut en rien la cruauté de la vie. Malgré, ou plus justement à cause de la peur, de l’ignorance crasse, ou du mépris envers certains sujets de notre société, les créations de Didier Ruiz s’emparent de notre monde et de ses tourments, au plus proche de l’intimité de chaque être, quel que soit le thème abordé.

Didier Ruiz, sans aucune volonté de faire du social, réussit à imposer un théâtre poétique, au sens fort et rigoureux du terme. Rares sont ses créations où il n’y ait un, ou des moments épiphaniques. Ici, Dionysos et Apollon sont au cœur du chant tragique.

Elisabeth Naud

Le spectacle a  été joué au Théâtre de Belleville, 94 rue du faubourg du Temple, Paris (XIème). T.:  01 48 06 72 34.
La tournée se poursuit la saison prochaine.
 

    


Les Serge, (Gainsbourg point barre), adaptation et mise en scène de Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux

Agathe Poupeney. Divergence

Agathe Poupeney. Divergence

Les Serge, (Gainsbourg point barre), adaptation et mise en scène de Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux

«Je suis un mythe vivant, c’est quelques degrés au-dessus de celui de star», ainsi s’exprime et non sans provocation, Serge Gainsbourg. Incarné ici par une bande d’artistes, à la fois comédiens, chanteurs et musiciens, tous d’une justesse et d’une sensibilité exceptionnelles. Chansons et  fragments d’interviews alternent avec une belle harmonie, dans un décor de bouteilles de pastis et whisky, paquets de cigarettes entamés et choux éparpillés au milieu des instruments de musique : piano, batterie, clarinette,  guitare…. D’un air à l’autre, les comédiens se partagent ces instruments et sont chacun à leur tour un « Serge », jouant avec sa propre personnalité et sans caricaturer ni imiter celui qui considérait sa musique comme son uniforme.

Noam Morgensztern ouvre le bal avec Le Poinçonneur des Lilas puis Yoann Gasiorowski chante  Je suis venu te dire que je m’en vais et Initiale B.B avec fougue et émotion, Rebecca Marder distille L’Eau à la bouche avec humour et sensualité, Benjamin Lavernhe fait entendre la profonde mélancolie du texte de La Noyée. Les metteurs en scène impressionnent par la folie de leur interprétation : Sébastien Pouderoux avec La Javanaise et Stéphane Varupenne dans Ces petits riens. Tous entonnent en chœur, avec un plaisir jubilatoire et communicatif, Les Sucettes. La poésie du chanteur et sa manière particulière de casser les émotions, de jouer avec les corps au travers des mots, s’incarne ici parfaitement.

Avant l’entrée des artistes, on entend la voix, diffusée par un petit poste de radio, de Jacques Chancel qui pose cette question fondamentale : « C’est difficile pour vous de dire: « Je t’aime“, c’est votre complexe de l’originalité ?» La puissance de ce sentiment toujours masqué et dénié par le chanteur, s’entend pourtant en filigrane dans ces paroles, devenues pour beaucoup d’entre nous, des classiques.

Le spectacle affiche complet mais on peut s’inscrire sur une liste d’attente et ces Serge seront repris la saison prochaine. Il est beau de voir des comédiens et un public unis dans une même plaisir.  Laissons le dernier mot à Serge Gainsbourg : «Je ne veux pas qu’on m’aime, mais je veux quand même. »

Jean Couturier

Studio-Théâtre de la Comédie-Française, Galerie du Carrousel du Louvre, 99 rue de Rivoli, Paris (Ier) jusqu’au 30 juin. T : 01 44 58 98 54.



La Muse en Circuit fait peau neuve

La Muse en Circuit fait peau neuve

 inauguratin museLe Centre National de Création Musicale inaugure aujourd’hui des locaux agrandis, rénovés, dotés de trois studios d’enregistrement. Créée en 1982 sous l’impulsion de Luc Ferrari (1929-2005), La Muse en Circuit fut d’abord un studio privé de composition électroacoustique. Sa courbe de notoriété suivit celle de son fondateur et, en 1992, elle s’installa dans les locaux actuels. En 1999, au terme d’une collaboration de près d’un quart de siècle avec Luc Ferrari, David Jisse, auteur, compositeur et producteur à Radio-France prit le relais et dirigea cette structure. Un tournant, avec une ouverture aux musiques autres que celles dites «sur support» : musiques instrumentales, électroniques, et organisation de concerts. Le désormais Centre National de Création Musicale est dirigé depuis 2013 par Wilfried Wendling. Ce compositeur mais aussi metteur en scène et vidéaste, oriente davantage encore La Muse en Circuit vers des formes musicales transdisciplinaires et la participation à des spectacles : cirque, théâtre, performance, danse… Alors qu’un bon demi-siècle après l’émergence du «théâtre musical», l’association Théâtre et musique donne naissance à de nouvelles formes: des créations d’Heiner Goebbels, Christoph Marthaler, Matthieu Bauer ou David Lescot (voir Le Théâtre du Blog). Ce concept de «théâtre musical» s’inscrit moins comme genre que comme rupture avec la tradition et l’institution et développe un caractère expérimental. Danse et musique dialoguent depuis toujours mais cette symbiose se met aussi progressivement en place dans les autres arts de la scène, et naissent ainsi de nouvelles dramaturgies. La revue Théâtre Public a  publié récemment un numéro consacré à Théâtre/Musique Variations contemporaines

 Situé au cœur d’Alfortville, à deux pas du Studio-Théâtre de Christian Benedetti et non loin de l’Ecole du Théâtre du Corps créée en 2018 par Marie-Pierre Pietragalla et Julien Derouault, La Muse en Circuit trouve avec eux des passerelles naturelles mais rayonne bien au-delà. Wilfried Wendling précise que, sous le label :«centre de création musicale», se classent  » toutes les pratiques musicales non homologuées, entre musiques actuelles et celles dites savantes.» Un vaste champ à investir quand on dispose d’un plateau de plus de cent dix mètres carrés pour accueillir le travail d’équipes artistiques franciliennes, nationales et internationales. Pour l’heure, le dispositif se traduit en chiffres: cent-soixante concerts, six cent cinquante heures d’actions de formation par an, cent artistes en résidence et coproduction de quarante spectacles…

 Concert inaugural en hommage à Luc Ferrari

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@Christophe Raynaud deLage

 A la recherche du rythme perdu oppose dans un premier temps deux modes de musique: fluidité et limpidité de la harpe, silences et résonances contre battements sourds des morceaux remixés sur une console électronique. Dans cette lutte entre instruments si différents, la harpe devient de plus en plus offensive. La musicienne arrive à trouver une puissance de percussion inattendue, en battant les cordes, en les pinçant et les raclant, loin de l’image sage et anachronique de la harpe. Les artistes s’accordent enfin pour se déchaîner dans une coda chorale très jazz. «Dans A la Recherche du rythme perdu, disait Luc Ferrari, je voudrais m’adresser à des musiciens venus du jazz. Cela veut dire que les notes qui sont pour les musiciens classiques un code de jeu, sont ici des indications d’ambiance plus que des signes à reproduire instrumentalement.» Une liberté qui leur est donnée : «J’ai parfois l’impression que le respect de l’écriture (c’est-à-dire de la loi) a occulté l’intuition musicale, a censuré le sens du rythme et a, peu à peu, grignoté l’imagination des interprètes. »

 Archives sauvées des eaux

Eclats de voix, soupirs, rires… eRikm remixe des sons épars sur sa console, jouant entre aigus et basses et Hélène Beschand lui emboîte le pas : avec la voix ou la harpe, elle se fraye une chemin dans cette partition complexe. Sur les platines, on entend des percussions et des grillons, tandis qu’en réponse, la harpe émet d’étranges notes… Un concert polyphonique harmonisant des éléments éclatés. Luc Ferrari créa cette pièce en 2000: «L’idée d’utiliser mes archives est née d’une nécessité d’actualiser le support même de ces mémoires. J’ai en effet des bandes analogiques dans mon atelier représentant tous les enregistrements que j’ai faits depuis 1960, et dont je me suis, ou non, servi. En les copiant sur CD, j’ai eu envie de transformer ce travail fastidieux en travail créatif. Et, au lieu de copier, je me suis mis à composer. »

 Comme Hélène Beschand l’explique, Luc Ferrari demandait à ses interprètes d’être créatifs et d’inventer,  à partir du potentiel de l’instrument, les effets qu’il demandait d’une écriture serrée, incluse dans la partition. C’est, dit-elle, ce qui lui a donné le goût de composer elle-même. Cette mise en scène de la musique sur la page avec didascalies, semble avoir inspiré ces solistes… 

 Mireille Davidovici

Le 27 mai, La Muse en Circuit, 18 rue Marcelin Berthelot, Alfortville (Val-de-Marne). T :  01 43 78 80 80  www.lamuse.com
Partitions disponibles à La Muse en circuit.

Hors la loi, texte et mise en scène de Pauline Bureau

 © Brigitte Enguérand, coll.CF


© Brigitte Enguérand, coll.CF


Hors la loi,  texte et mise en scène de Pauline Bureau

Tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis) en 1972, c’est à dire hier, pour certains d’entre nous et un temps déjà historique pour la plupart des spectateurs. L’avocate Gisèle Halimi défendait avec grand talent mais aussi courage et ténacité, Marie-Claire Chevallier, une jeune fille de seize ans, qui, violée l’année précédente par un garçon de son lycée, avait subi un avortement clandestin à l’époque car strictement interdit par la loi de 1921! Aucun autre choix possible! En France, quelques médecins ou gynécologues pratiquaient l’I.V.G. dans le plus grand secret et à des tarifs élevés… Ou quand on avait beaucoup d’argent, ce qui n’était pas souvent le cas, il fallait aller faire un petit tour aux Pays-Bas, en Suisse ou en Angleterre. Ou se procurer via l’étranger un médicament abortif, ou dans les campagnes, il y avait la solution bien connue de toutes les femmes dans les campagnes, boire de l’infusion de rue censée provoquer des contractions pour expulser le fœtus. Bien entendu, la pilule- interdite en France jusqu’en 67, était cinq ans plus tard prescrite comme médicament et non à titre contraceptif. Donc réservée à celles qui avaient le bonheur d’avoir des relations à l’étranger. Quatre solutions impossibles quand on était pauvre, habitant en banlieue et sans relations. Avec donc, à la clé, des milliers de mortes par an, victimes d’hémorragie et/ou de septicémie, la société y compris des femmes et surtout les évèques de l’Eglise catholique à l’époque encore toute puissante, refusant de voir cet état de fait. Non, ce n’était pas au Moyen-Age (enfin si !) mais il y a à peine cinquante ans dans notre douce France…

Marie-Claire et sa petite sœur Martine vivent dans un petit appartement avec leur mère employée à la R.A.T.P.  qui les élève seule. Dans l’insouciance de ses quinze ans, elle a des copains et un jour, un certain Daniel l’entraîne dans sa chambre, histoire de lui faire écouter un disque et la force à avoir une relation sexuelle avec lui. Un mois plus tard, verdict sans appel du médecin: Marie-Claire est enceinte mais ne veut pas d’enfant aussi jeune. La chaîne de solidarité féminine fonctionne et sa mère obtient assez vite d’une collègue, une «adresse», comme on disait alors. Un certaine Madame Bambuck arrive donc un jour dans l’appartement avec ses outils et pratiquera cet avortement en posant une sonde. Veuve et malade, elle a grand besoin d’argent, comme elle le dira plus tard au procès. L’affaire aurait peut-être pu s’arrêter là, mais deux mois plus tard, le Daniel en question apprenti dans un garage qui a maille à partir avec les flics pour une autre affaire, a peur d’aller en prison et, en échange de la destruction du P.V. , dénonce Marie-Claire et sa mère qui seront menottées et placées en garde à vue comme leurs amies. La jeune sœur est confiée à une voisine… Vous avez dit sordide ? Fin de cette première partie…

Ensuite et heureusement, une jeune avocate Gisèle Halimi prend les choses en main, alors que vient de paraître dans Le Nouvel Observateur, le manifeste des 343. Celui d’avocates comme elle, mais aussi d’écrivaines, enseignantes, actrices, journalistes… dont Ariane Mnouchkine, Delphine Seyrig, Simone de Beauvoir… qui déclarent avoir subi un avortement et/ou en avoir été complices. Elles réclament aussi le libre accès à la contraception et à la liberté d’avorter. Du jamais vu et qui n’est pas du goût de Jean Royer, alors Ministre de la Justice du gouvernement Chaban-Delmas, qui ne comptait pas une seule femme, juste une secrétaire d’Etat, Marie-Madeleine Dienesch….au  Ministère de la Santé publique et de la Sécurité sociale.

Gisèle Halimi (91 ans) qui a reçu il y a quelques années la Grand Croix de la Légion d’honneur, avait fondé en 1971 un mouvement féministe avec Simone de Beauvoir et Jean Rostand. Cette jeune avocate passionnée met alors au point, avec intelligence et sensibilité, une remarquable stratégie face aux quatre hommes de ce Tribunal correctionnel: ne pas pleurnicher, ne pas chercher à émouvoir mais passer à l’attaque et transformer ce procès en tribune contre une loi injuste qui tue autant de femmes: «Pardonnez-moi, Messieurs, mais j’ai décidé de tout dire ce soir. Regardez-vous et regardez-nous. Quatre femmes comparaissent devant quatre hommes… Et pour parler de quoi ? De sondes, d’utérus, de ventres, de grossesses, et d’avortements ! Croyez-vous que l’injustice fondamentale et intolérable n’est pas déjà là ? Ces quatre femmes devant ces quatre hommes.» Bien vu! Gisèle Halimi pointait le doigt avec habileté là où cela faisait vraiment mal: sur une réalité quotidienne que la classe politique et judiciaire, composée presque seulement d’hommes, ne voulait pas voir.  Un ami médecin hospitalier pleurait en nous racontant avoir vu dans les années 70 arriver des femmes avortées dans des conditions épouvantables et atteintes d’un tel degré de septicémie que l’on ne pouvait plus rien faire pour elles… 

Au tribunal, on fait défiler à la barre les accusées mais l’avocate a aussi fait appel à des témoins comme Delphine Seyrig, Simone de Beauvoir : «  »On exalte la maternité, parce que la maternité c’est la façon de garder la femme au foyer et de lui faire faire le ménage », un homme politique des plus clairvoyants, Michel Rocard,  le chercheur et professeur Jacques Monod, le professeur Paul Milliez,, médecin et catholique, disant « qu’il n’y avait pas d’autre issue honnête». «Je ne vois pas pourquoi, nous, catholiques, imposerions notre morale à l’ensemble des Français.»  Ils  sont tous venus témoigner en faveur de Marie-Claire et des accusées en montrant que cette loi injuste était aussi ingérable: toute femme qui ne veut pas avoir d’enfant se fait avorter, même au péril de sa vie.  Mission accomplie et haut la main. Le procès a un retentissement considérable avec de grandes manifestations de rue à Paris… Gisèle Halimi obtient la relaxe pour Marie-Claire, le sursis pour sa mère et la relaxe aussi pour les deux amies complices. Simone Veil, deux ans plus tard, fera promulguer par l’Assemblée Nationale, malgré des torrents d’injures personnelles de certains députés hommes, le droit à l’interruption volontaire de grossesse… Voilà ce que raconte ce spectacle très ancré sur la réalité… Gisèle Halimi défendra aussi en 78, Anne Tonglet et Araceli Castellano, victimes d’un viol collectif: grâce à elle encore une fois, deux ans plus tard, le viol et les attentats à la pudeur n’étaient plus considérés comme des délits mais bien comme des crimes. Ce qui aurait dû être fait depuis longtemps et dont le gent masculine a allègrement profité…

Pauline Bureau s’est appuyée pour écrire ce texte sur une sources des plus sûres: le témoignage de Marie-Claire Chevalier et sur de nombreux livres, documents d’archives et minutes du procès de Bobigny. «Hors la loi, dit-elle, mélange les faits réels tels qu’on les lui a racontés ou tels qu’elle a  lus, ce qu’elle a ressenti de cette histoire sans que cela ne soit jamais clairement dit et ce qu’elle extrapole, laissant libre cours à ses obsessions et son histoire personnelle.» Le procès de Bobigny avait donné lieu à un téléfilm en 2006 avec Anouk Grinberg et Sandrine Bonnaire mais, à notre connaissance, n’avait jamais été porté à la scène. Et cela donne quoi, quand Pauline Bureau s’y met et dirige des acteurs du Français? Une incontestable réussite. On sent que le thème lui a tenu à cœur et qu’elle a mis toutes les chances de son côté en choisissant bien ses collaborations.
D’abord, avec une scénographie exemplaire signée Emmanuelle Roy qui déjà travaillé avec elle à plusieurs reprises. Cela se passe d’abord dans une cuisine triste d’un HLM avec une grande fenêtre sur une cour minable, et on entrevoit deux chambres, puis celle de Daniel. Puis transformation complète avec une rare fluidité pour situer un commissariat, ou plus tard le Tribunal correctionnel. C’est très efficace et là-haut sur son nuage, Guy-Claude François, le scénographe d’Ariane Mnouchkine et qui l’a formée à l’Ecole nationale des Arts Déco peut être fier d’elle. Même choses pour les costumes d’Alice Touvet tout à fait exemplaires : on sent le  tissu de qualité médiocre, la mauvaise coupe, les chaussures bon marché qui font mal aux pieds et le mal-être qui s’en dégage.
 
Côté dramaturgie, le spectacle a un peu de mal à prendre son envol, sans doute à cause de dialogues un peu plats mais la metteuse en scène- et c’était indispensable- situe les choses avec une grande précision. Cela commence avec le récit d’un dame d’une soixantaine d’années (Martine Chevallier) celle qui a été autrefois la jeune Marie-Claire Chevalier, et avec des moments de la vie quotidienne de cette mère (Coraly Zahonero) qui élève seule Marie-Claire et Martine (Claire de la Rüe du Can et  Sarah Brannens),  puis la scène du viol, la relation affectueuse entre la mère accablée et la fille en proie à des vomissements, l’amitié et la complicité absolue de la voisine madame Duboucheix (Danièle Lebrun) qui l’aidera financièrement, l’arrivée puis l’intervention de Madame Bambuck, (de nouveau Martine Chevallier), une faiseuse d’anges assez inquiétante sous un aspect bienveillant. Dont on sent bien que sa présence est à la fois souhaitée et redoutée. Puis la convocation au commissariat de Daniel (Bertrand de Roffignac), interrogé par des flics aussi cyniques que brutaux (Alexandre Pavloff et Laurent Natrella) et leur irruption dans l’appartement en menaçant la jeune fille et sa mère… La réunion d’un comité féministe dans un petit bureau sous les toits où Gisèle Halimi reçoit des paquets avec un petit cercueil noir: ici  tout est dit et sonne juste sans  hyperréalisme et les interprètes (qui jouent souvent plusieurs rôles) dès qu’ils arrivent sur le plateau, sont tous remarquables et absolument crédibles. Grâce à un jeu sobre -aucune criaillerie-  d’une parfaite unité et à une direction d’acteurs exemplaire.

Mais nous avons trouvé la suite encore beaucoup plus forte: elle reproduit en effet l’essentiel de cette lamentable affaire qui n’a pas grandi l’image de la Justice française. Décor de boiserie classique des tribunaux de l’époque la plupart construits au XIX ème siècle.  Juste une barre et un banc pour les prévenus: l’adolescente, sa mère, ses collègues de la RATP et la  femme qui avait pratiqué l’avortement. Avec leur accord, l’avocate transformera vite la défense en  tribune et dénoncera l’injustice de la loi de 1920 interdisant l’avortement. Marie-Claire fut relaxée. Ce procès eut un retentissement considérable. Grâce à Gisèle Halimi et à plusieurs personnalités comme entre autres Michel Rocard, le prix Nobel de médecine Jacques Monod, grâce aussi au Manifeste des 343 dont la grande comédienne Delphine Seyrig… la loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse fut adoptée trois ans plus tard…

Dans Mon Cœur (voir Le Théâtre du Blog) autour du scandale du Mediator, Pauline Bureau avait aussi mis en scène  (voir Le Théâtre du Blog), l’histoire exemplaire d’une autre femme, Irène Frachon, ce médecin, lanceuse d’alerte qui avait dévoilé cette sinistre affaire dont avaient profité financièrement pas mal de gens. Ici, le personnage de Gisèle Halimi est incarné avec un jeu exceptionnel par Françoise Gillard. Quelle plaidoirie efficace où chaque mot est pesé. Pas de Président présent mais juste la voix de Laurent Natrella, un peu comme venue d’outre-tombe auquel l’avocate répond parfois avec une belle insolence. Belle idée de mise en scène qui laisse la part belle aux prévenus et aux témoins mais qui renforce aussi la puissance même invisible de la Justice. On voit ainsi à la barre Delphine Seyrig, Simone de Beauvoir apporter leurs témoignages et revendiquer comme Gisèle Halimi, être des hors-la-loi. Là aussi quels textes ! Et Michel Rocard, avec juste ce qu’il faut de caricature de sa fameuse diction, vient défendre admirablement la cause des femmes. Dont cinq mille mortes chaque année dans notre pays! des suites d’un avortement sans véritable stérilisation. Il y a enfin comme le professeur Monod ( Alexandre Pavloff) qui explique en détail sa position quant à la conscience du fœtus. Tout cela  avec une grande dimension politique, alors que le Président et le Procureur posent des questions banales, voire déplacées…

 On sent assez vite aussi que le Président va être dépassé par les événements et que la loi qu’il défend à tout prix, n’en a plus pour très longtemps à faire des ravages humains. Et pour une fois, les images vidéo de Nathalie Cabrol, celles des manifs de l’époque pour le droit à l’IVG sont d’une rare efficacité, comme l’envahissement des murs par les 343 noms projetés sur les murs des 343 femmes qui avaient signé le fameux manifeste…

Les procès historiques ont souvent été mis en scène au théâtre, notamment ceux de la Révolution de 1789. Mais aussi ceux qui ont trait aux grandes causes de la vie en société et aux rapports de dominant à dominé, à partir d’une histoire authentique qui a fait date dans l’Histoire. Ici, on a droit à une sorte d’avant Me Too… il y a encore en France des réactionnaires qui sont contre le droit à l’avortement, comme François-Xavier Bellamy, très à l’aise contre le droit à l’I.V.G : «  »Une conviction personnelle que j’assume ». Sans commentaires… Et en Pologne, pays encore dominé par l’Eglise catholique, ce n’est pas mal non plus : le nombre d’avortements légaux est passé d’environ 130. 000 dans les années 1980, à moins de 2. 000 dans les années 2010 : les Polonaises ont en effet recours à des avortements par pilule importées ou par opération clandestine, ou  encore vont à l’étranger… L’histoire bégaie. Et l’Alabama a adopté le 15 mai dernier un texte très restrictif sur l’avortement, même s’il a de fortes chances de ne jamais pouvoir être appliqué. Et d’autres Etats américains comme le Missouri ont déjà voté pour une limitation des  I.V.G.

Hors la loi est sans aucun doute un des meilleurs spectacles de la Comédie-Française depuis longtemps et le meilleur aussi créé cette saison et même s’il est un peu long (plus de deux heures), on ne s’ennuie jamais et il a été chaleureusement applaudi, toutes générations confondues. Et il peut agir comme une piqûre de rappel : aucun droit, nous le savons, n’est définitivement acquis, même en France, le pays des Droits de l’homme et donc de la Femme… Mais la salle est petite et Hors la loi ne se joue pas longtemps, mais on peut espérer que cette pièce fera l’objet d’une reprise et pourra aussi être vue en direct dans des cinémas comme d’autres de la Comédie-Française. Elle le mérite amplement.

Philippe du Vignal

Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier (Paris VI ème). T. : 01 44 58 15 15

 Le texte de la pièce paraîtra aux éditions Actes Sud-Papiers.

 


Odyssée, d’après Homère, adaptation et mise en scène de Pauline Bayle

 

Odyssée, d’après Homère, adaptation et mise en scène de Pauline Bayle

© Blandine Soulage

© Blandine Soulage

Avec la création d’ Iliade  et Odyssée,  (voir Le Théâtre du blog),  Pauline Bayle, a remporté l’an dernier le prix de la Révélation théâtrale  du syndicat de la critique. Iliade avait été invité en tournée et a connu un vif succès;  le directeur de la MC2 de Grenoble, Jean-Paul Angot lui proposa alors d’en réaliser la suite. Et il y a trois ans, la jeune actrice et metteuse en scène créa donc Odyssée, en adaptant ce récit composé en douze mille cent neuf vers et divisé comme L’Iliade en vingt-quatre chants. Cette épopée raconte le retour à Ithaque, contrarié pendant dix ans par des aventures extraordinaires, d’Ulysse héros prestigieux et fascinant de L’Odyssée : « Le héros aux mille expédients qui tant erra…, qui visita les villes et connut les moeurs de tant d’hommes ».   

On peut voir ici les deux spectacles à la suite et on retrouve avec plaisir dans chaque mise en scène, cet esprit singulier et contemporain caractérisé par la même esthétique  épurée et intemporelle… Aucune référence à l’Histoire sur le plateau et rien non plus de réaliste. Mais une belle utilisation métaphorique des objets : seaux, corde, sang, feu … pour mettre en vie les situations tragiques vécues par Ulysse, qu’elles soient violentes comme la guerre, ou plus poétiques, comme le retour à Ithaque, sa petite île : «Voir ne fût-ce que la fumée s’élevant de sa la terre… tant il est vrai que rien n’est plus doux que la patrie et les parents.» et son amour pour Pénélope…. A noter entre autres,  dans cette adaptation, l’emploi fort subtil du mot: étranger à la place de hôte.

Et les cinq jeunes comédiens profèrent le texte avec vitalité, malice et émotion, en changeant sans cesse de personnage féminin ou masculin. Et cela fonctionne! Ici, le texte est concentré avec finesse sur des  extraits surprenants d’actualité: toujours et encore les guerres dévastatrices, les complots politiques, l’exil, l’identité, la peur… jaillissent sans détour, laissant le public émerveillé et ému par ce récit des temps lointains mais soudain si proche de nous.

Pauline Bayle réussit là une adaptation exemplaire, en laissant briller cette épopée sans aucune musique, artifice, vidéo, costumes « d’époque » (tous les acteurs sont en jeans et T-shirt). Seule s’impose dans toute sa clarté et sa pérennité, L’Odyssée,cette épopée grecque composée, semble-t-il, après L’Iliade, vers la fin du VIII ème siècle av. J. C…

Elisabeth Naud

Iliade + Odyssée, (les deux parties peuvent être vues ensemble ou séparément), La Scala 13 boulevard de Strasbourg Paris (Xème). T. : 01 40 03 44 30, jusqu’au 2 juin.


For Four Walls et Jour de colère par le Ballet de Lorraine

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© Laurent Philippe

Petter Jacobsson exerce, depuis 2011, la direction du Centre Chorégraphique National à la suite de Didier Deschamps. Après avoir été directeur artistique du Ballet Royal de Suède à Stockholm, il hérite, en binôme avec Thomas Caley, d’une structure issue d’une longue histoire.  Ce fut, sous le nom de  Ballet Théâtre Contemporain, la première compagnie permanente décentralisée dédiée à la création. Installée d’abord à Amiens puis à Angers, et rebaptisée Ballet de Lorraine, la troupe s’est fixée à Nancy il y a cinquante ans et a été labellisée Centre Chorégraphique National en 1998.

Petter Jacobsson a dansé du classique pendant des années, avant de travailler aux États-Unis avec Twyla Tharp et Merce Cunningham. Par sa connaissance intime de cet art, qu’il a abordé sous tous les aspects, il a pu, depuis huit ans, fédérer le public autour des différentes approches de la danse. Il clôture sa saison avec des créations : l’une confiée à Olivia Granville, l’autre dont il assure la chorégraphie avec son complice  Thomas Caley depuis vingt-cinq ans  et qui fut premier danseur de 1994 à 2000  à la Merce Cunningham Dance Company. Ces pièces ont en commun  la redécouverte de partitions oubliées, jouées en « live »au milieu des vingt-quatre danseurs de la troupe.

 

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© Laurent Philippe

For Four Walls Chorégraphie de Petter Jackobsson et Thomas Caley

Cette création, dédiée au centenaire de Merce Cunningham, trouve sa source dans une partition de John Cage, la première de sa longue collaboration avec le chorégraphe américain, racontent Petter Jacobsen et Thomas Caley :  «  La pièce originale, Four Walls, était une création dramatico-chorégraphique sur un texte et une chorégraphie de Merce Cunningham, et une musique pour piano et voix. Après une unique performance en 1944, elle a été perdue et oubliée. » Pour le compositeur, qui ne s’est pas reconnu en la réécoutant des années plus tard, l’œuvre préfigurait Philip Glass et Steve Reich : « C’est plein de passages répétés, tout est écrit pour les notes blanches du piano, c’est en sol majeur et la musique ne s’arrête jamais », dit-il.

Au piano, Vanessa Wagner, «Révélation» aux Victoires de la musique 1999, règne gracieusement sur un plateau vide. Deux miroirs placés en diagonale depuis cour et jardin, se rejoignent à angle droit, au centre du fond de scène, de manière à réfléchir le corps de la soliste en quatre exemplaires. Illusion d’optique qui persistera jusqu’au vertige, quand les vingt-trois danseurs investiront le plateau et se démultiplieront ainsi. En parfaite symétrie, les artistes se placent en une diagonale qui va bientôt s’atomiser dans l’espace. Selon la partition, on n’utilise que les touches blanches du piano et tout repose sur des contrastes : fort et doux, haut et bas, auxquels s’accordent  les costumes, alternant noirs, blancs et gris, et les lumières d’Eric Wurtz projetant au sol des découpes d’intensité variée.

La chorégraphie dialogue avec la musique : du vide où les interprètes dansent seuls avec leur reflet, au plein, où le plateau accueille un essaim vibrionnant, à l’infini de ce miroir magique. A d’autres moments, les danseurs sortent de scène mais leur image persiste sur les miroirs… Ou ils passent de l’autre côté, avalés par le noir des lointains. En trente-cinq minutes, l’espace en perpétuelle transformation selon les éclairages et la position des glaces, mute d’un monde incertain et illimité, à la banalité d’un studio de danse… Les artistes sont partout et nulle part, seuls ou ensemble. Insaisissables.

«C’est une pièce de jeunesse, pleine d’émotions contraires et très intimes», estiment les artistes qui signent aussi la scénographie. La musique comme le peu que nous savons de la danse, apparaissent vraiment comme des prémices du duo Merce Cunningham/John Cage. » Quant au duo  Petter Jacobsson / Thomas Caley, il nous livre une pièce vertigineuse, une rêverie autour de la musique dont toutes les nuances exprimées par la pianiste se retrouvent dans les apparitions et disparitions des danseurs.  Leurs mouvements sont tantôt lents et comme suspendus, tantôt effervescents comme un chœur fluctuant qui se ressaisira pour une ultime intervention vocale, après plusieurs fausses fins. Un hommage en toute liberté :  « Nous n’envisageons pas For Four Walls comme une recréation de la pièce originale perdue mais comme une réfraction en lien avec son histoire et notre histoire avec Merce.»  

©laurent Philippe

©laurent Philippe

Jour de colère, chorégraphie d’Olivia Granville, musique de Julius Eastman

Olivia Granville varie les plaisirs, toujours surprenante et articule ses pièces autour du langage et du phrasé, qu’il soit musical, verbal ou dansé. Nous avions vu et aimé son Cabaret discrépant sur des textes d’Isidore Isou, et Combat de carnaval et Carême, d’après Peter Brueghel l’Ancien (voir Le Théâtre du Blog).
Elle nous emmène, cette fois, dans l’univers sonore de Julius Eastman (1940-1990), compositeur afro-américain mort du sida dans la misère et injustement oublié.  Sa musique minimaliste, chargée d’une énergie rock, accompagnait son combat d’artiste noir et gay. Avec Evil Nigger (Mauvais Nègre), interprété par Melaine Dalbert (piano) et Manuel Adnot (guitare), on entend la voix du compositeur enregistrée en prélude à l’un de ses concerts. La feuille de salle nous en donne la traduction : « Contrairement à la musique romantique ou classique,ces morceaux sont une tentative de faire qu’ici chaque mouvement contienne toutes les informations du précédent. »

La chorégraphie traduit ce mouvement permanent et collectif mais chaque danseur s’individualise avec des comportements propres et récurrents et les costumes ont une forme et des couleurs différentes. Nous y retrouvons l’énergie combative de la partition et les gestes du labeur et de la révolte : « J’emploie le mot « nigger“ car il possède pour moi un caractère basique. C’est sur les premiers nègres, ceux qui travaillaient dans les plantations que s’est construite notre grande, notre exceptionnelle économie américaine», poursuit la voix.  Par petits groupes ou seuls, les vingt-et-un danseurs investissent le grand plateau. Ils traversent les diagonales délimitées par des rideaux à lanières et des découpes de lumière au sol.  Mouvements nerveux et précis, poings levés, bonds secs et répétitifs. Après une dispersion du groupe, deux hommes s’attardent pour un baiser furtif. Rappelant ainsi que, dans “guérilla“, il y a “gay“, et que les luttes s’additionnent : «J’utiliseble titre Gay Guerrilla dans l’espoir que cela arrive un jour et de l’incarner», entendons-nous.
Olivia Granville impulse à la compagnie un élan vital, soutenu par un dialogue tendu entre les instrumentistes, placés à distance l’un de l’autre, dans la pénombre des rideaux.
 
Mireille Davidovici

Spectacle vu le 26 mai à  l’Opéra National de Lorraine, Nancy (Meurthe-et-Moselle).

For Four Walls
: le 4 octobre, Teatro Grande, Brescia (Italie) ; le  6 octobre, Cankarjev dom, Ljubljana (Slovénie) ; les 12, 13, 15 et 16 octobre, Théâtre national de Chaillot/Festival d’Automne à Paris; les 24, 25 et 26 octobre, Royal Opera House, Londres (Grande-Bretagne).

Les  3 et 4 décembre, Théâtre du Beauvais.
Le 30 janvier, L’Arsenal, Metz.
Le 25 février Le Lieu Unique-Cité des Congrès, Nantes ( Loire-Atlantique).


Jour de Colère

Le 30 janvier,  L’Arsenal , Metz ; le 25 février,  Le Lieu Unique-Cité des Congrès, Nantes.

Le 15 juin, en clôture du Festival June Events à Paris, le C.C.N.-Ballet de Lorraine présentera Transparent Monster de Saburo Teshigawara et Flot de Thomas Hauert.


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Festival La Voix est libre Les Oiseaux migrateurs

Mademoiselle Julie d’August Strindberg, traduction de Terje Sinding, mise en scène de Julie Brochen

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L’amour en toutes lettres, mis en scène de Didier Ruiz

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