Circus Next

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circus nextBasée à Paris, cette plateforme  soutient le cirque contemporain en Europe, avec l’aide dix-huit institutions partenaires. Un jury d’artistes et de professionnels ont en février dernier sélectionné sur dossier douze auteurs émergents du cirque contemporain. Critères essentiels : une écriture originale dans la ou les disciplines choisies, et un projet artistique et technique susceptible de tenir la route.

Cette année, douze auteurs d’un projet ont ainsi été retenus: Anir and Hemda (France), Andrea Salustri (Allemagne),  le collectif Rafale (Belgique), la compagnie la Geste (France), Eliška Brtnická/Kirkus Mlejn (Rép. tchèque), Familiar Faces (Pays-Bas), Grensgeval (Belgique), Jeanine Ebnöther Trott et Ana Jordao (Suisse), Random (Espagne), Laura Murphy (Royaume-Uni), Mismo Nismo (Slovénie) et Monki Business (Pays-Bas).

Et cela s’est passé les 29, 30 et 31 mai  au centre culturel Dommelhof, à Neerpelt, au Nord-Est d’Anvers dans un parc magnifique, à l’orée de la forêt des Ardennes  qui pourrait correspondre à celle d’Arden, où Rosalinde et Célia dans Comme il vous plaira de Shakespeare vont se réfugier. Chacune des douze troupes finalistes qui a ses voyage et séjour entièrement pris en charge, présente sur scène dans d’excellentes conditions et aidée de techniciens expérimentés, une maquette de vingt minutes maximum.

 Ensuite un jury d’artistes et spécialistes du cirque choisit six compagnies qui bénéficient alors d’une aide de 6.000 € et d’un temps de résidence dans les établissements partenaires. Puis en mars prochain, au Théâtre de la Cité Internationale à Paris, elles auront la possibilité de montrer à un plus large public, une forme définitive de leur travail. Nous n’avons pu voir que trois de ces projets, tous d’une grande rigueur.

Je ne peux pas mourir. Mais qui peut vivre en pleine lumière crue ? de Lucie Lastella, Anahi De Las Cuevas, Marlen Vogel par la compagnie de La Geste (France)

Le premier de des projets à être présenté ici…  Sur une scène frontale, trois jeunes circassiennes avec une roue Cyr (Lucie Lastella), un cerceau aérien (Anahi De Las Cuevas, et au trapèze ballant, Marlène Vogele que nous avions déjà vue dans un remarquable numéro au spectacle de sa promotion en 2016 au C.N.A.C. de Châlons-en-Champagne.

Trois disciplines mettant le corps en jeu: deux dans les hauteurs des cintres, et la troisième, au sol.  «A l’image, disent-elles, des trois Parques de la mythologie gréco-romaine, ces fileuses mesurent leurs vies humaines et acrobatiques, tranchent leurs destins, brodent un lien tacite entre leurs personnalités en images et leurs agrès de cirque. » (…) «Le trapèze est un accès entre le ciel et la terre, les cercles des passages entre le réel et l’imaginaire. La roue Cyr balaie le sol, le trapèze ballant ventile le ciel, et le cerceau aérien lie les deux espaces par la verticalité de ses ascensions. »

Cela commence par un numéro de trapèze invisible derrière un rideau gris : une belle image picturale… Mais on est resté plus sceptique, malgré la qualité des mouvements et le soutien musical d’un interprète au clavier électronique, sur la suite possible de cette maquette. En fait, tout se passe comme si ce trio sympathique peinait à imposer un récit et à évoquer un destin tragique qui peut être celui des acrobates…

Tous les espoirs restent permis- ce n’est qu’une maquette- mais il faudra encore un  travail dramaturgique plus fouillé à cette jeune équipe pour mettre au point un véritable petit spectacle qui a pour, le moment du moins, du mal à s’imposer… Malgré de bonnes intentions et une indéniable qualité technique…

Sanctuaire sauvage de Cécile et Sonia Massou, Julien Pierrot, Thibaut Lezervant et du collectif Rafale (Belgique)

Un projet tout à fait original destiné à créer un véritable univers acoustique et imaginé à partir de la cécité du père de Cécile et Julia Massou. «Et principalement issu, disent ses auteurs, d’une découverte pour nous: la perte de  la vue qui ouvre une nouvelle manière d’expérimenter le monde. Notre objectif: créer un spectacle qui puisse être apprécié des publics voyants et non-voyants. »
Dans cette maquette, trois volets: le premier, où complètement enfermés dans un cylindre de toile plastique translucide faiblement éclairé, deux corps luttent, s’embrassent, sautent, s’allongent au sol. Il semble qu’il y ait dans ce curieux ballet dont les bruits sont très amplifiés, un homme et une femme mais on ne le saura pas. Le public d’une certaine façon assez voyeur, reste captivé, même s’il ne se passe rien de surprenant.
Deuxième étape: un jongleur dont tout le corps a été muni de capteurs acoustiques par ses camarades, fait évoluer des boules dont il raconte le trajet exact qu’il leur fait subir et dont le bruit amplifié indique très bien l’existence. Une façon de traduire à l’usage des non-voyants, une expérience de jonglerie forcément visuelle et silencieuse. Une performance à la fois d’une grande beauté et au propos généreux.
Le troisième volet, proche d’une installation d’art plastique se passe sans intervenants ou presque quand, au début, ils placent sur le sol une grande toile orange. Ils font ensuite descendre du plafond, trois seaux noirs de chantier remplis de gravier, puis tirent ensuite une bonde de chaque seau et les font remonter à quelques mètres de hauteur…  Ce qui va  doucement  faire ruisseler ce gravier, à la fois sur la toile orange et sur le corps allongé d’une jeune femme. Avec différentes sortes de bruits que les non-voyants doivent beaucoup mieux percevoir que nous… Un sac ou un seau qui laisse couler du sable fin comme les sabliers à l’image du temps irréversible: la chose a été a été beaucoup vue ces derniers temps sur les scènes mais fait toujours un bel effet visuel: ici l’image et le bruit amplifié de ce gravier qui coule ont quelque chose de poignant et de très fort.
Chacun des numéros de cette maquette est solidement travaillé, mais reste encore à trouver un fil rouge entre les trois: cela fera sans doute partie de la prochaine étape de travail avant la présentation, l’an prochain à Paris.

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Static par Monki: Benjamin Kuitenbrower (Pays-Bas)

Cela se passe dans cette même salle noire avec une piste ronde et des bancs pour une centaine de spectateurs. Au centre, un double mât chinois, devenu la spécialité de ce jeune acrobate néerlandais et au sol, un rectangle de rubans de scotch blanc qu’il s’interdit de franchir. Et quand il veut passer d’un côté à l’autre de cette piste pour aller aller chercher une rallonge de fil électrique ou mettre un disque 45 tours sur un électrophone en carton sans âge: rien de plus simple, il lui faut monter sur le premier mât, puis passer sur le second et en redescendre, comme s’il marchait  au sol et sans aucun effort… Et avec une grande élégance gestuelle.

Monki a quelque chose d’attachant et possède une rare virtuosité d’acrobate,  et à la fin  monte sur une très petite plate-forme tout en haut d’un des mâts. Il a aussi une sacrée présence et un sens de la communication, quand il fait passer un micro à pied de l’autre côté de son territoire interdit, grâce à la complicité des spectateurs du premier rang. Monki gratte aussi un petit air de guitare: là, c’est beaucoup moins convaincant,  comme quand il parle de son appétence pour l’inefficacité dans sa note d’intention.
Mais ces vingt minutes de maquette passent à toute vitesse. Il reste à cet interprète très applaudi à peaufiner et à resserrer ce solo. A suivre de près…

Philippe du Vignal

Maquettes vues les 29 et 30 mai au Provinciaal Domein Dommelhof Toekomstlaan 5 – 3910 Neerpelt (Belgique). T. : 011/805000 

Articles récents

Chansons dîner spectacle : La Belle rouge par la compagnie Jolie Môme

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A Contre-courant, dîner-spectacle, par la compagnie Jolie Môme

Plus d’une centaine de personnes dans la salle où la compagnie présente régulièrement ses spectacles. On nous sert à dîner pendant que se joue une pièce sans sonorisation sur une sorte de pyramide en bois. Six musiciens et cinq chanteuses évoquent entre autres ce malheureux 17 octobre 1961 où des Algériens venus de bidonvilles parisiens pour protester contre des actes racistes avaient été assassinés par la police. Michel Roger introduit des chansons dont La Tactique du gendarme et l’hymne de Jolie Môme. « Chacun de vous, dit-il, est concerné ! ».

Après le dessert, les serveurs remontent sur le plateau: «Rien à dire, rien à comprendre, car comprendre c’est excuser, excuser, c’est déjà défendre !  (…) La Palestine résistera !». Le 5 juin Benjamin Netanyaou vient à Paris et des syndicats de journalistes français ont jugé cette visite « inconcevable », et appellent Emmanuel Macron à lui demander des comptes. « Il faut que cesse la répression contre les civils désarmés, contre nos confrères palestiniens et que tous les journalistes arrêtés et incarcérés soient libérés ».
L’écriture des chansons de Jolie Môme évoquent celle d’une B. D.:  « Si tu vois le Père Noël, mets-y des coups de semelles. Fous-le dans sa hotte et mets lui des calbottes. Fais-lui manger sa fausse barbe égorge ses rennesEt préviens cet escroc qu’il est bon pour la géhenne. Père Noël distribue les boîtes de chocolats Les tranches de saumon, les blocs de foie gras. Ce père pète les panses des porcs à perpet’ Qui rient comme des morts et appellent ça « les Fêtes» On ramasse des cadavres chaque matin en Inde Ça n’empêche pas le père Noël de gaver ses dindes D’arroser les âmes pour que l’ivresse oublie Que cinq milliards d’hommes n’ont pas ce mode de vie. »  Les chanteurs  évoquent aussi le commerce du pétrole : « Y-a trop d’étrangers sur la terre, un hôpital entier est détruit par un seul missile ! (…) Pour les enfants du monde, donnez ensemble l’espoir, donnez pour qu’il n’y ait plus de guerre sans amour ! (…) Il y a eu une violation de domicile chez une journaliste. »

Une évocation de tous les opprimés « C’est dans la rue qu’ça’s’passe, tous ensemble, tous ensemble ! Ils peuvent empêcher les fleurs de pousser, ils n’empêcheront jamais le printemps d’arriver. »On nous distribue la feuille du Môme, le journal de Jolie Môme donnant des nouvelles de la compagnie et de La Belle Rouge, son dynamique festival de Saint-Amant-Roche Savine avec François Godard et l’Inquiétant Suspendu qui présentera Résistance 4 : Inès 1943 : en 1943, Inès et Léon créent un maquis dans le Sud-ouest avec des paysans du coin et des guérilleros espagnols exilés. Inès, tireuse d’élite andalouse, donnera naissance à Joseph… Il y aura aussi Un Démocrate, mise en scène de Julie Timermann (voir Le Théâtre du Blog), et Artemisia project de l’Artistique Théâtre, de la musique, du cinéma, du cirque, des ateliers politiques, des tables de presse, un village associatif, et des stands de restauration…

Edith Rappoport

Spectacle vu le 1er juin à Saint-Denis

Compagnie Jolie Môme B.P. 22, 92235 Gennevilliers Cedex.

Le festival de Saint-Amant-Roche Savine (Puy-de-Dôme) aura lieu du 27 au 29 juillet.


Formosa par le Cloud Gate Dance theatre de Taïwan

Formosa par le Cloud Gate Dance theatre de Taïwan, (sur-titré en français et anglais)

Lin Hwai-Min, le directeur artistique de cette compagnie va prendre sa retraite en 2020 et présente probablement l’un de ses derniers spectacles grand format, dans le cadre de la programmation hors-les-murs du Théâtre de la Ville.

Après Rice (voir Le Théâtre du Blog), le chorégraphe continue de nous surprendre. Une très astucieuse projection de calligraphies chinoises en fond de scène et sur le sol constitue le  seul décor visuel, et une voix off dit un  texte en mandarin.  Les vingt-quatre interprètes évoquent par leur gestuelle, les situations quotidiennes, symboliques et imaginaires, de la vie sur l’île de Formose, ancien nom de Taïwan… Des femmes semblent reproduire les gestes quotidiens de la campagne comme dans le Sacre du Printemps,  et des groupes s’affrontent dans des combats stylisés. Une danse vive et délicate, inspirée des arts martiaux et du Qi Gong, gymnastique traditionnelle chinoise.

Le Théâtre de danse de la Porte des nuages, (traduction littérale du nom de la compagnie), créée en 1973 mérite bien son nom. Ce spectacle d’une heure dix, beau mais un peu abstrait, constitue un véritable voyage dans le temps et l’espace.  Et les images de la fin nous transportent en bord de mer, où l’océan semble tout emporter par son flux et son reflux, laissant le public dans un état de méditation  et de nostalgie.

Jean Couturier

Le spectacle a été joué à la Grande Halle de la Villette, Paris XIX ème, du 30 mai au 2 juin.

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Scènes ouvertes à l’insolite (suite):

 

Scènes ouvertes à l’insolite (suite):

 Médée La Petite, d’après Sénèque, texte, conception et mise en scène de Cécile Givernet et Vincent Munsch

images 11.31.45Marionnettes, ombres et son spatialisé, ce joli théâtre d’objets diffuse un mystère et invite au mariage inattendu entre une forme légère de cirque et le mythe tragique de Médée. Une petite roulotte d’antan  surgie d’ un songe d’enfance et sur une musique tantôt dansante, tantôt grave et méditative, des êtres oniriques surgissent formes rondes avec bras et jambes dansant dans l’espace, et annoncent la tragédie.

Jeu d’ombres et de lumières, scintillements ludiques  nocturnes, dessins et illustrations, placés sous l’aura brumeuse d’une lampe tracent  des images  d’une somptueuse  magie. Apparaissent ainsi, à côté de la voix de celle qui conte l’horreur à venir, Médée dont on apprend les sentiments et projets intimes, Jason l’infidèle, Créuse, la jeune épouse sacrifiée  et  Créon, le père égoïste. Mais aussi, le chœur de la Cité, incarné par un objet insolite, une sorte d’éventail de papier commentant l’histoire. Petits tableaux de genre et scènes en miniature, le public est ébloui par tant d’invention, entre fête foraine et passions.

visuels-site-slideshow-paperwork-soi201804 Paperwork, conception, scénographie et interprétation mise en scène d’Anna Verduin

 Présenté dans le cadre de la saison néerlandaise en France, Paperwork invite le public à pénétrer dans un refuge de papier – où pliage et collage minutieux donnent naissance à tout un monde imaginé d’après l’œuvre et le personnage de Frantz Kafka, employé de bureau écrivant la nuit pour échapper à la réalité oppressante du jour.  La correspondance administrative de la compagnie d’assurances où il travaillait et ses manuscrits composant ici une œuvre littéraire, et la feuille de papier est reine,  comme les cartonnages en tout genre. Des  doigts osseux de papier ouvrent un tiroir et des cahiers minuscules sont offerts au regard du public arpentant l’espace au gré de sa déambulation entre les diverses maquettes.

Erin Tjin A Ton et Gosia Kaczmarek ouvrent des dossiers qui laissent surgir le moment d’une pause,  des tasses  et une petite théière et  invitent leurs personnages à un goûter mérité. L’une se réfugie dans une immense enveloppe, souhaitant passer par un cheminement postal aléatoire, avant d’atteindre une destination intime souhaitée. L’autre porte un grand mannequin de papier, figure blanche anonyme derrière laquelle elle se cache et qu’elle fait bouger devant les spectateurs intrigués. Ce beau délicat théâtre donne le jour à une bureaucratie surréaliste d’un joli gris pâle souris et les froissements des feuillesde papier font se lever ou se coucher les mondes.

 La Place de l’Etranger-e, conception et interprétation d’Eléonore Latour

 etrangers1Danse et marionnette portée, un spectacle éloquent sur la situation des migrants. Un  africain est allongé sur une  plage; on entend le bruit des vagues et le cri des mouettes. Cette  poupée grandeur humaine au visage expressif  se relève peu à peu, manipulée par la marionnettiste dont surgit la chevelure, tandis que ses bras et jambes sont glissés dans la veste et le pantalon : l’une est l’autre, et l’autre est elle. Confusion des formes et des identités qui touchent à l’universel…

Un oiseau au cri sonore magnifique de solitude fait crisser le vaste firmament, et la marionnette lève la tête avec tristesse, le  regard  tendu vers les hauteurs d’un ciel qu’on devine bleu, la bouche ouverte de bonheur. Cette quête identitaire s’inspire du Cantique des oiseaux, recueil de poèmes médiévaux de Farid Od-dîn Attâr, un poète soufi. Rêver d’être un oiseau libre est la belle métaphore d’une quête existentielle que la danse et la manipulation subtile d’Eléonore Latour magnifient en éveillant à la fois à la conscience de l’autre et à la conscience de soi.

Véronique Hotte

Scènes ouvertes à l’insolite :
Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette, rue Mouffetard, Paris V ème; Théâtre Paris-Villette,  Paris XIX ème et Théâtre aux Mains Nues,  43 rue du Clos, Paris XX ème du 29 mai au 3 juin. T.: 01 84 79 44 44.

 

 

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L’Avare de Molière, mise en scène de Ludovic Lagarde

©Pascal Gely

©Pascal Gely

L’Avare de Molière, mise en scène de Ludovic Lagarde

©Pascal Gely

©Pascal Gely

Harpagon (d’un verbe grec: s’emparer de est le type même, le caractère, dira un peu plus tard La Bruyère, de l’avare. Entasser un maximum et ne rien lâcher, oublier tout autre sentiment, tout autre moteur que l’amour de l’argent, cela ressemble, au niveau mondial, à quelque chose que nous connaissons… L’argent rend méchant : Harpagon utilise ses enfants pour remplir son programme d’accumulation. Il mariera sa fille au vieil Anselme qui la prend sans dot, et son fils, à une veuve supposée riche. Coup double : mépris pour la vieille qui s’achèterait un jeune, mépris pour le fils vendu comme gigolo. Cela ne suffit pas : il les espionne et les piège, comme ses serviteurs qu’il ne paie pas. L’argent rend fou et vous fait croire à votre immortalité; pourquoi le veuf ne se remarierait-il pas, une fois débarrassé de ses enfants? Le voilà obligé de payer pour se procurer… la fiancée secrète de son propre fils. L’Avare est elle-même une pièce méchante et la contagion s’étend à l’entourage d’Harpagon, Valère, le fiancé secret d’Elise, brutalisant le brave Maître Jacques, image d’un prolétariat naïvement honnête, La Flèche volant la cassette d’Harpagon pour la donner à Cléante qui s’en servira pour faire chanter son père et récupérer sa Marianne… Pauvre Molière, déjà malade (il avait intégré sa toux à la pièce) et aigri…

C’est peut-être cette méchanceté qui a tenté Ludovic Lagarde. Ni psychologie ni sociologie : il ne se soucie pas d’être crédible. Les amoureux ne croient guère à l’amour, et, pour le moins, ne l’idéalisent pas. Marianne bougonne sa mauvaise humeur de fille à vendre, Frosine claironne jusqu’à saturation sa fausse prospérité de vendeuse de femmes, Cléante «enrage» comme un Dom Juan au petit pied que son père vive trop longtemps, et on veut bien que Valère ait sauvé Élise de la noyade avant la pièce pour rehausser son très faible charme de contremaître arriviste. Enfin, l’amour est pour tous, ou presque, et il est aveugle.

Au centre de la férocité, Laurent Poitrenaux, l’acteur fétiche de Ludovic Lagarde depuis près de trente ans. On ne croit guère à sa vieillesse dont les autres personnages font des gorges chaudes, tant il virevolte, ploie pour ramasser un sou, se redresse, tricote des jambes pour éteindre la lumière et donc économiser l’électricité, fond sur sa proie (La Flèche, ou Cléante et même Elise), virtuose de l’accaparement et du geste qui fait mal. Comme si l’argent était (est ?) un réel bain de jouvence. Cet Harpagon  n’est pas un Shylock, il aurait plutôt fait un pacte avec Méphisto mais sans en payer le prix, d’où sa défaite finale. Non, il est plutôt du côté d’Onc’ Picsou ; la mise en scène tire vers la B.D déchaînée et le western actualisé, avec le fusil comme réponse à tout, affichage du fameux bric-à-brac d’Harpagon sur E-Bay et portables intempestifs.

La scénographie fonctionne plutôt bien : la salle basse qui fait l’unité de lieu chez Molière, devient ici un entrepôt où s’entassent palettes et caisses dont certaines en forme de cercueil, avec arrière-fond et vidéo-surveillance, et en  camion-cuisine dont le volet et les feux sont propices à quelques sévices gratinés. Curieusement, les seuls moments un peu mélancoliques se placent entre les actes, les piles de caisses étant remuées dans une lumière mauve… Tout cela ne suffit pas à donner au spectacle l’unité qui lui manque. Ainsi, la langue de Molière n’est pas traitée, dans cette mise au goût du jour : rendu quotidienne, sans fermeté, elle ne passe pas toujours, entre autres dans les embrouilles amoureuses et galantes, et le public attend que ça passe. Un regret : le parti-pris de la farce se perd en route, par manque de rythme, faute de “moteur“ suffisamment puissant pour chaque rôle. Les pics de rire nous montrent bien qu’il y avait là matière à  pousser la farce jusqu’à la jubilation. Mais on a beau être à demi-déçus, on ne regrettera pas de s’être laissé aller à ce rire indéniablement féroce. On ne peut pas toujours être gentil.

Christine Friedel

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©Pascal Gely

©Pascal Gely

Nous serons moins indulgents que Christine. Cela commence mal : on voit Elise, la fille d’Harpagon et Valère son intendant qui se rhabillent après avoir fait l’amour planqués dans une caisse. Puis Harpagon fouille son valet La Flèche dans cette fameuse scène où il le soupçonne de vol; ici,  il l’oblige à se mettre nu et prend un gant chirurgical… Vous devinez la suite. Puis une des servantes arrive avec des gants de cuisine rose et un balai de toilettes à la main! Vous avez dit vulgaire et racoleur?

Côté scénographie, cet entrepôt avec ces masses de caisses en plastique et boîtes à déménagement- métaphore assez lourde de l’accumulation chère à Harpagon- parasite le jeu des acteurs et la circulation se fait mal. Au fond, un beau mur blanc avec porte centrale, recyclé  de sa trilogie Büchner, aurait largement suffi comme on le voit à la toute fin où, sur le plateau nu, on voit bien les acteurs.
Côté jeu: Laurent Poitrenaux, sans doute à la demande de Ludovic Lagarde, en fait beaucoup comme on dit, mais il a un tel métier et une telle présence qu’il arrive à imposer cet Harpagon clownesque, même s’il n’a pas l’âge du rôle. Et d’évidence, s’il n’était pas là, toute cette mise en scène s’écroulerait…

Ludovic Lagarde se sert aussi des poncifs actuels pour faire moderne: Cléante  prend  son portable pour appeler celui de La Flèche et retrouver  ses vêtements planqués par Harpagon, et un écran de surveillance avec télécommande lui permet de voir son jardin où est enterrée sa fameuse cassette. Il a ensuite un grand fusil à la main et menace tout le monde comme dans un western;  et dans une cuisine: un stand en contre-plaqué avec volet qui se rabat sans arrêt, officie un Maître Jacques joué par une jeune comédienne en marcel que Valère va bombarder de pommes de terre. Bref, rien ne nous sera épargné dans cette mise en scène gadget…

Transformer L’Avare en farce clownesque, après tout pourquoi pas ? Oui, mais voilà,  il faut en avoir les moyens et Ludovic Lagarde ne les a pas! Et il a bien du mal à garder le rythme du début. Temps morts et scènes inutiles comme ces transports de caisse sur palette… Le metteur en scène a trouvé le moyen de rallonger la pièce d’une demi-heure qui, du coup, fait souvent du sur-place! Chapeau! Les jeunes étudiants assis sur le même rang, trouvaient, comme nous, le temps bien long. Alexandre Pallu dans un Valère grand Duduche s’en tire au moins mal, comme Cristèle Tual en une Frosine sexy- escarpins, petit sac en bandoulière, et jupe de cuir noir assez courte, traînant sa valise à roulettes, puis titubant, imbibée de vodka. Mais les rôles de Marianne, Elise, Maîtres Jacques et La Flèche sont moins bien tenus et Ludovic Lagarde devrait faire retravailler d’urgence ses jeunes comédiens à la diction très approximative.

Le plus grave dans cette mise en scène: on ne sent jamais la solitude de cet Harpagon qui, âgé et malheureux se rabat sur la gestion de son argent pour compenser le vide de son existence. Ce que Roger Planchon, entre autres, avait si bien réussi à montrer.
Bref, on est ici loin du compte, malgré une note d’intention assez prétentieuse : «Tout comme le mur de la trilogie Büchner avec ses moulures raconte quelque chose du passage de XVIII ème au XIX ème siècle et permet ainsi de supposer une certaine modernité avec les traces d’une époque plus ancienne- ce qui rend possible le mélange du contemporain avec le texte de répertoire et donne à ce mélange une identité visuelle ».  Tous aux abris !  Ludovic Lagarde a beau s’envoyer des fleurs mais on voit trop- et il ne s’agit pas de respect de l’œuvre- qu’il a fait joujou avec cette pièce emblématique du théâtre du Grand siècle. Au lieu de réfléchir sur la langue de Molière et d’imaginer une véritable dramaturgie, il a accumulé les facilités en tout genre pour soi-disant la moderniser! Désolé mais on oubliera vite cette mise en en scène au rabais. Comme dit Christine Friedel, on ne peut pas toujours être gentil… Et bon, il y eut en débit de saison, Les Trois sœurs, ensuite Macbeth, puis Ithaque et enfin ce pathétique Avare, quatre spectacles  vraiment pas très fameux. Stéphane Braunschweig devrait être plus vigilant quant à sa programmation…

Philippe du Vignal

Odéon-Théâtre de l’Europe, 2 rue Corneille, Paris VI ème, jusqu’au 30 Juin. T. : 01 44 85 40 40.

 


Scènes ouvertes à l’insolite (suite)

Scènes ouvertes à l’insolite (suite)

 De parcours en parcours, le festival propose de nouvelles découvertes.  Avec, ce soir-là, trois formes brèves qui nous invitent à retrouver goût du terroir, chagrins de l’enfance, et à explorer jusqu’aux corps mêmes des interprètes.

respire Respire, Picardie Forever, mise en scène de Clément Montagnier par la Compagnie Tac Tac

 Un plateau légèrement incliné posé sur des tréteaux avec la maquette d’un terrain vague, rapidement planté d’arbres par les soins de Clément Montagnier; ce petit espace devient le village en miniature de son grand-père, avec ses longères au toit rouge, son clocher, et la maison du docteur Müller. «Visualise la Picardie, dit-il, où que tu sois : l’horizon… Les betteraves respirent sous tes pieds. C’était ma façon de voir la Picardie quand j’étais petit.»
Sur une  autre table, une grosse ferme, réalisée par cet aïeul -«roi de la bricole», qui devient le terrain de jeu d’une enfance avec un chien, poules et histoires du grand-père… Le comédien relate les anecdotes du terroir et retrace la tragédie de la Grande Guerre à l’aide de clous, de vis et de boulons, autant de soldats de toutes les nationalités, enterrés dans la campagne picarde, grand cimetière planté de croix : «L’histoire respire sous tes pieds ».

Ce petit théâtre d’objets, imaginé et animé avec une gaucherie toute calculée par Clément Montagnier, accompagné par la musique et les bruitages d’Aurélia Monfort, évoque avec pudeur la France rurale d’autrefois. Une proposition touchante, un peu bricolée, mais à voir…

 Miniature mise en scène et interprétation de Maëlle Le Gall

miniature «Que seriez-vous prêt à sacrifier pour séduire les autres ?» dit une pancarte posée sur la table où se déroulera un mini-drame joué par des personnages de papier, réalisés à partir de vieilles photos détourées. Un petit garçon solitaire, deux fillettes curieuses, une mère absente, une balle rouge, une poule… Figures d’un théâtre sans paroles activées par la marionnettiste, à la lumière de deux lampes de bureau, et en musique.

 Maëlle Le Gall joue sur les proportions : deux jambes immenses représentent la mère, les enfants changent de taille ou arborent des têtes gigantesques sur des corps minuscules. La poule prend des allures de monstre… Dans cet univers en noir et blanc d’une inquiétante familiarité, la solitude enfantine a quelque chose de poignant, d’une grande densité poétique.

L’artiste présente depuis quatre ans ce spectacle ambulant d’un quart d’heure dans une caravane qu’elle a aménagée pour recevoir treize spectateurs. Elle envisage aussi de se produire dans des cafés ou médiathèques, pourvu qu’on puisse y faire le noir. Ne manquez pas ce spectacle qui sera joué dans plusieurs festivals cet été.

 Protokoll Physique fragment mise en scène de Léonor Illitch

ProtokollAnnoncée comme «puzzle corporel», cette performance de trente minutes pour un homme et une femme, flirte avec la danse. Surgissant du noir, une épaule, un pied, une cuisse, une poitrine… Deux corps morcelés s’explorent minutieusement, chacun pour soi, découpés par  un éclairage rasant de lampes de poche,  ou étudient leurs reflets dans le miroir, à la recherche d’une symétrie. Ces corps narcissiques, prisonniers de leur enveloppe charnelle  se rencontrent épisodiquement pour retomber dans le solipsisme.

Leonor Ilitch s’inspire du «contact-improvisation» en danse contemporaine pour traduire physiquement avec ses interprètes, une recherche philosophique sur la difficulté de sortir de soi-même et de rencontrer l’autre : «Avec toi sous les draps, je suis comme enfermé dans mon corps », dit l’un des personnages. Mais un texte abstrait qui se veut poétique rompt le charme de cet étrange objet théâtral qui trouve vite sa limite….

Mireille Davidovici

Scènes ouvertes à l’insolite, Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette, 73 rue Mouffetard, Paris V ème. T. : 01 84 79 44 44.

Respire, Picardie Forever sera présenté  en Avignon Off,  au Festival Théâtr’Enfants du 10 au 27 juillet, avenue Monclar.

 


King Kong Théorie de Virginie Despentes, mise en scène de Vanessa Larré

King Kong Théorie de Virginie Despentes, adaptation de Valérie de Dietrich et Vanessa Larré, mise en scène de Vanessa Larré

0689F75D-CCAF-4627-BF97-0914D40C8310«J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf.» Un incipit hardi qui annonce la couleur… Paru onze ans avant l’affaire Weinstein et l’apparition du mouvement #Me Too, King Kong Théorie, mieux que tout manifeste féministe parle à la première personne du vécu douloureux des femmes : viol, maltraitance, harcèlement…

Le livre montre sans pathos comment les femmes intègrent l’idée que leur corps est fait pour séduire les hommes et que leur sexualité doit se conformer aux désirs de ces messieurs. «L’idéal de la femme blanche, séduisante mais pas pute, bien mariée mais pas effacée, travaillant mais sans trop réussir pour ne pas écraser son homme, mince mais pas névrosée par la nourriture ( …) maman épanouie mais pas accaparée par les couches et les devoirs d’école, bonne maîtresse de maison mais pas bonniche traditionnelle».

Virginie Despentes fait exploser les normes dictées à tous, hommes compris et son essai, traduit en seize langues, et vendu à 185.000 exemplaires en France, se trouve de nouveau porté au théâtre (voir Le Théâtre du Blog).  Trois comédiennes incarnent, chacune selon son physique et son tempérament, une femme affranchie, tantôt nymphette en minijupe, prostituée hyper-féminine ou garçon manqué. Elles témoignent à tour de rôle, d’une expérience de vie hors-normes fondée sur celle de l’écrivaine: une jeunesse «virile» dans les milieux punk, un viol à dix-sept ans puis la prostitution, avant d’écrire le best-seller Baise moi.

Pourfendant les tabous avec une plume incisive, Virginie Despentes avec  son sixième livre et premier essai (un coup de maître !)  revient sur l’élément déclencheur de ce brûlot : «Le viol est la guerre civile, l’organisation politique par laquelle un sexe déclare à l’autre : “Je prends tous les droits sur toi, je te force à te sentir inférieure, coupable et dégradée”» « Les femmes n’osent ni se défendre ni en parler lorsqu’on les viole, puisqu’«elles l’ont bien cherché! »
 
Sur le plateau nu, quelquefois animé par des projections vidéo, Anne Azoulay, Marie Denarnaud et Valérie de Dietrich adoptent un jeu détaché, souvent ironique, jamais vulgaire. Elles changent discrètement de costume selon les épisodes de l’existence mouvementée  de l’héroïne.  Du viol à la prostitution, elles rendent compte de l’éveil de la conscience féministe de l’autrice et écornent la bien-pensance. Le public, à la fois médusé et amusé, entend, la colère passée, un plaidoyer pro-pornographie et pro-prostitution à la lisière d’un féminisme politiquement correct, «confisqué» par les «blanches bourgeoises hétérosexuelles». Avec des jouets hyper-sexués : poupée Barbie, Spiderman et Ken, les actrices simulent des scènes pornographiques, ridiculisant le sexe dit fort…

Puis survient King Kong, à la  poursuite de la blonde qui servit d’appât pour qu’on arrive à le capturer. Valérie de Dietrich, coiffée d’un gros masque simiesque s’éprend d’une évanescente Anne Azoulay,  portant pour l’occasion une perruque peroxydée. Le gros singe symbolise une sexualité d’avant la distinction des genres entre identités masculine et féminine. Ici encore, ce pamphlet était précurseur: Virginie Despentes arguait que le genre est déterminé socialement et qu’il n’existe que des performances, des mises en scène de la masculinité et de la féminité…

Le verbe est haut et les mots crus, et s’ils choquent, c’est pour la bonne cause. King Kong Théorie atteste avec une vigueur réjouissante, que, malgré l’oppression, il reste aux femmes une capacité d’agir, celle de prendre la parole. Et le théâtre, en médiatisant cette parole, prolonge la portée politique de ce texte crucial.  A voir, et à (re) lire

 Mireille Davidovici  

Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin,  Paris XVIII ème. T. : 01 46 06 49 24, jusqu’au 7 juillet.

 Le livre est édité aux  éditions Grasset, disponible en Livre de Poche.   


Notules sur l’art de l‘installation

 

 

Notules sur l’art de l’installation

Une installation- le mot date des années 70- toujours en trois dimensions et souvent créée pour un lieu extérieur ou intérieur mais où joue la lumière naturelle, avec parfois des artistes intervenants. En tout cas, conçue pour modifier la perception d’espaces  (galerie, musée, atelier, salle…)  ou  naturels.  Et alors souvent proche du land-art mais aussi parfois d’un certain théâtre muet.

Grand précurseur, Allan Kaprow (1927-2006), influencé par Marcel Duchamp, Antonin Artaud mais aussi par Erik Satie, avait suivi les séminaires de John Cage dès les années 1950. Le but étant pour lui, d’effacer les frontières entre art et non-art, une sorte de banalité maintenant mais qui, à l’époque, fit l’effet d’une bombe dans les milieux artistiques traditionnels .

Cet héritier des dadaïstes créera le happening (ou « action theater »), terme inventé par lui et qui participait déjà aussi de l’installation. Avec le plus souvent quelques musiciens, des peintre, sculpteurs et/ou gens de théâtre, et un public limité. Comme Allan Kaprow l’explique dans Assemblages, environnements et happenings, une analyse des œuvres de Robert Rauschenberg, Jim Dine, Claes Oldenburg, du  groupe japonais Gutai ou l’allemand Wolf Vostell, un des premiers artistes allemands d’installation et membre du groupe Fluxus.

L’installation peut être permanente, ce qui l’apparenterait à une sculpture grand format, et même plus que tout spectacle, très éphémère… Avec les risques du plein air: pluie, grand vent, tonnerre, extrême chaleur, froid humide et insidieux comme à l’Hôtel de Sully (voir plus bas). Ou physiques : chute d’un accessoire défaillant ou parfois mais rarement-intervention d’un spectateur mécontent, pannes de régie son et/ou lumière, pollutions sonores ou visuelles  imprévues.

Lesquelles pouvant être aussi parfois prises en compte et intégrées dans une mise en scène théâtrale comme celle formidable d’Oncle Vania à la campagne d’Anton Tchekhov joué dans un pré à Porentruy (Suisse) par le Théâtre de l’Unité (voir Le Théâtre du Blog). Avec, au début de la représentation et non prévus: les échos d’un mariage avec son des cloches lancées à toute volée, applaudissements, rires joyeux et coups de feu en l’air, puis sifflet et arrivée sonore d’un train de campagne… Un bruitage fabuleux du au hasard, et dont rêverait tout metteur en scène!  Avec aussi le passage dans le pré et en silence de trois cavaliers sur leur chevaux mais cette intervention était, elle,  bien préparée). Ou encore cette belle image d’un gros chaudron sur un réchaud à gaz où cuisait, le temps exact de la représentation, une soupe offerte au public à la tombée de la nuit… juste quand le spectacle venait de finir. Une mise en scène inédite d’une œuvre classique qui avait à voir avec une sorte d’installation, pas loin non plus du land-art.

Marcel Duchamp et John Cage auraient sans doute beaucoup aimé cette intrusion du hasard dans un événement aussi programmé. Quand le théâtre contemporain rejoint parfois les arts plastiques… Mais les gens de théâtre de rue, pu plus exactement de plein air que sont depuis longtemps Jacques Livchine et Hervée de Lafond ont un sacré sens de l’espace, avec l’aide le plus souvent de leur scénographe Claude Acquart (Dom Juan, Térézin, La 2 CV Théâtre…) et savent donner à tous leurs spectacles une dimension plastique de grande qualité.

En général, l’installation peut être comparée à une sorte de sculpture et Allan Kaprow parlait déjà, il y a soixante ans, d’«environnement »,  quand il aménageait une salle pour que le public puisse aussi intervenir : ce qui était tout à fait novateur et initiait déjà une  relation, une vingtaine d’années plus tard, entre la scène et les arts plastiques. Pour René Blouin, directeur de galerie de Montréal: «L’installation est une autre étape dans l’évolution de la notion de la sculpture. » (…) « Qu’elle joue ou non sur les qualités architecturales de son espace spécifique d’exposition (espace qui coïncide parfois avec son lieu de création), l’installation entretient avec ce lieu des rapports privilégiés. Rarement permanente, même si ses composantes le sont souvent, son parcours est fréquemment modifié en fonction du lieu. Elle joue sur la fonction de durée, de site et de contenu.»

1E9BE539-0E03-4172-A8A0-058B94DE97CBLa démarche d’Anne Pontet se situerait ainsi entre land-art et installation. Comme avec  ce beau cercle de sorcières, fait de bois brûlé et de dizaines d’ampoules leds à Sainte-Jalle (Drôme), un des éléments du projet en cours: La Pamphile,  ou Arachné, (cidessus). Cette installation faite avec une vieille voiture enfermée dans un savant tissage de fils à Gouvernet-Saint-Sauveur, un autre hameau de la Drôme. Le paysage étant à chaque fois partie prenante de l’œuvre in situ. Ici, aucun gros moyen technique comme ceux qu’emploient les artistes américains de land-art quand ils travaillent directement avec la terre ou le sol comme base… Mais une intervention minimale et proche d’un ready-made, respectueuse de la Nature, ce qui n’est pas toujours le cas de certains artistes.
A partir d’un objet banal, une voiture abandonnée dont le propriétaire n’arrive pas à se débarrasser ou n’est même plus connu. Elevée au rang d’œuvre avec un matériau des plus simples : à savoir quelques bobines de fil et une ampoule électrique pour éclairer l’intérieur de l’habitacle. Cela peut faire penser à certaines des scénographies comme en concevait Richard Peduzzi pour les spectacles théâtraux de Patrice ChéreauAvec Arachné (2017) ci-dessus, Anne Pontet,  en se servant au maximum des arbustes sauvages environnants et d’un objet industriel des plus courants mais hors d’usage, accepte de facto la redoutable invasion de la nature qui reprend ses droits, ce qu’ont aussi bien compris nombre d’auteurs d’installations…
Anne Pontet semble aussi interroger discrètement nos relations avec la nature, en fonction des lumières d’été et d’hiver, du jour et de la nuit. Jamais identiques. Avec une sensibilité particulière pour un lieu rural qu’elle aime depuis longtemps, un beau hameau construit par des générations de paysans provençaux, sorte de sculpture en elle-même. On peut penser à une sorte d’ethnographie du quotidien  et à un désir de retenir un monde voué à la disparition.

Ce qui pose de facto l’avenir de cette voiture, vestige en proie à l’invasion des plantes sauvages, donc en voie de très lente disparition, et une réflexion sur le temps: que sera  ce hameau dans un demi-siècle? Ici, aucune violence sur une terre mais une sorte de retrouvailles avec la Nature, via un déchet produit par l’homme. Tout à fait, semble-t-il, dans l’esprit de Gutaï: «Ce qui est intéressant, c’est la beauté contemporaine que nous percevons dans les altérations causées par les désastres et les outrages du temps sur les objets d’art et les monuments du passé (…) Lorsque nous nous laissons séduire par les ruines, le dialogue engagé par les fissures et les craquelures pourrait bien être la forme de revanche qu’ait pris la matière pour recouvrer son état premier. »

Dossier_LA_RECONCILIATION_V7-1 (glissé(e)s)Cette fois-ci, cela se passe dans le Paris du XVIIème siècle, à l’Hôtel de Sully dans le Marais avec La Réconciliation de Bertrand Depoortère, photographe et de Johan Swartvagher, jongleur et danseur, auteurs d’une récente performance/installation destinée à  différents  espaces: jardins à la Française, théâtres, forêts, cours, rues passantes. Avec des tirages en noir et blanc de photos qui reflètent le monde: Israël, Maroc, Bosnie tel qu’il l’a rencontré en dix ans… tirages qu’il a réalisé lui-même.

Pour Johan Swartvagher, le jonglage et donc le corps, doivent nous permettre d’entrer en connexion avec les confins du monde, de caresser les lieux réels d’où proviennent les photographies… Ici, pas guère d’accrochage mais une sorte de mise en scène d’’œuvres grand format dans la belle cour pavée de l’Hôtel de Sully. Donc sur cette matière horizontale vieille de trois siècles, de grands tirages de photos en noir et blanc d’environ 1,60 m x 1 m, posés chacun contre un tréteau noir. Avec des thèmes comme la mer,  ou un lac avec deux grands poteaux, un homme vélo à la main dans une plaine sans soleil  regardant un village dans le lointain…

Johan Swartvagher dit avec une belle voix, un texte poétique: « Dans cette performance, à partir de photographies en noir et blanc nous partirons tous à la recherche de l’invisible. (…)   Dans cette performance, je jonglerai pour les vivants et les morts. Dans cette performance, je vous montrerai les photos prises par Bertrand Depoortère et nous nous plongerons dedans, corps et âme.(…) Dans cette performance, je vous montrerai ma plus belle figure de jonglage. Dans cette performance, je ne lirai pas Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman, car tout le monde le connaît. Non. Je n’en lirai qu’un extrait. »

IMG_9643Il va ensuite jongler avec trois massues blanches, en se glissant entres les grandes photos, et demandera au public de le suivre pour arriver dans une autre cour.
Dans une  seconde partie que nous n’avons pu voir à cause du froid qui commençait à nous paralyser, l’artiste- merci, au passage, à Delphine Menjaud-Podrzycki pour les infos- a guidé le public vers les jardins intérieurs. Seulement éclairé par un projecteur qui suivait partout le public qui a alors découvert le lieu par petites touches poétiques et décalées. Et la performance a fini par un hommage-torse nu à la danse butô japonaise.

Il y a bien ici un principe de participation même  limitée, dans cette installation qui ne dit pas vraiment son nom et associée à l’art du jonglage donc fondée sur une action  et une certaine théâtralité, même si la relation au  public n’était pas très réussie. En général, devant une installation-action, la notion de faire ensemble donc d’unité jouant pleinement, le public (assez obéissant) peut accomplir des actes qu’il ne ferait jamais seul.  Solidarité oblige, le ridicule ne peut tuer un groupe,  surtout nombreux. Comme la centaine de participants-coiffés de sacs en papier, dans cette action (1966) de Jean-Jacques Lebel, au festival Sigma de Bordeaux… Avec l’intention de brouiller les repères, en dépassant le champ d’expression de l’art même moderne, dans une rue ou dans un endroit qui n’est ni une galerie ni un musée. Ce qui était assez novateur à l’époque. Un événement du festival Sigma devenu mythique grâce aux photographes; l’installation actuellement a besoins de photos « artistiques » pour la rentabiliser, quand elle n’est pas prise en charge par une institution ou un festival.

De plus en plus dans les installations qui ont toujours flirté avec la sculpture (voir Marcel Duchamp), et on voit apparaître des sculptures-moulages d‘animaux comme chez Do Ho Suh ou Sandy Skoglund. Ou des fleurs réalisées à la main comme avec ce champ impressionnant de 888.246 coquelicots en céramique, plantés en 2014 dans les douves de la tour de Londres, créé par le céramiste Paul Cumins et le scénographe Tom Piper. Une installation très populaire, puisque quatre millions de personnes sont venues voir ces 888.246 coquelicots, un pour chaque soldat britannique tué lors de la première guerre mondiale. Un geste que n’aurait pas désavoué Allan Kaprow…

Autre genre : l’installation-monumentum avec les pavés de Johan Gerz  qui entreprit- initiative personnelle et clandestine réalisée en 1990 avec des étudiants de l’Ecole des Beaux-Arts de Sarrebrück: desceller des pavés de la place du château, ex-siège de la Gestapo aujourd’hui devenu parlement régional. Sur chaque pavé, il inscrivit le nom d’un cimetière juif d’Allemagne, avec le nombre de corps, puis le remit en place, l’inscription restant invisible puisque tournée contre terre, d’où le surnom de cette installation,  Le Monument Invisible.

Autre pavés:  ces «stolpersteine» en bronze (pierres sur lesquelles on trébuche) de dix cms de côté  et dus  à  l’artiste allemand Gunter Demning qui les a posés depuis 1996  et d’abord sur les trottoirs de Berlin. Une installation financée par des particuliers qui ont  fait des recherches sur ceux qui habitaient ou travaillaient autrefois dans l’immeuble où ils résident. Pour commémorer l’existence de leurs concitoyens d’origine juive, ou  d » opposants politiques, ou homosexuels, gitans, déportés par les nazis et morts dans les camps.
Ces pavés sont devenus très populaires -quelque 4.600 dans soixante trois villes en Allemagne – mais aussi en Pologne, Hongrie, République Tchèque, Pays-Bas et aussi un peu en France… Mais pas à Paris qui a refusé!

L’installation semble actuellement évoluer vers  une action visuelle avec un rôle important confié aux technologies numériques, avec l’aide dizaines d’ordinateurs, comme dans Team Lab de Noriko Taniguchi présenté en ce moment à la Halle de la Villette, et dont nous vous reparlerons…

 Philippe du Vignal

 

 


Les Créanciers d’August Strindberg, mise en scène d’Anne Kessler

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Les Créanciers d’August Strindberg, adaptation de Guy Zilberstein, mise en scène d’Anne  Kessler

Il aura fallu attendre 1970 pour que la Comédie-Française monte enfin une pièce du grand dramaturge suédois Le Songe et Les Créanciers dix ans après. En 2006, Anne Kessler réalisa Grief(s), un montage de plusieurs œuvres d’Ibsen, Bergman et Strindberg dont elle mit en scène La Plus forte  et elle joua dans Père. Elle connaît donc bien ce théâtre nordique et s’attaque aujourd’hui à cette pièce en un acte (1888)  qui fait ici l’objet d’un rajeunissement de ses dialogues qui sont sans doute plus incisifs, façon dialogues de film, et plus violents que dans la version originale.  Anne Kessler réussit brillamment à faire passer l’invraisemblance de la situation, et du coup, on oublie un peu les grosses ficelles du scénario.

Dans la maison d’une station balnéaire sur la mer Baltique, c’est, comme souvent chez Strindberg, une histoire de couple: Adolphe, un peintre reconnu  est devenu récemment sculpteur et Tekla une écrivaine sont mariés. Elle l’avait déjà été et avait eu un enfant qui est mort, puis elle a divorcé après avoir rencontré Adolph. Très indépendante, fascinée par les jeunes gens comme ceux qu’elle a rencontrés sur le bateau, elle  entend rester libre de ses amours: « On peut aimer deux hommes à la fois… »  Adolph, n’a jamais cherché à rencontrer son premier mari et il a tout donné à Tekla, ce qu’elle ne demandait probablement pas (« L’amour, c’est offrir à quelqu’un qui n’en veut pas, quelque chose que l’on n’a pas ») comme l’écrivait Jacques Lacan. Adolph l’a aidée dans sa carrière d’écrivain en l’introduisant dans les milieux littéraires et l’a souvent peinte dans ses tableaux.

Depuis quelques mois,  il sent que Tekla s’éloigne de lui  et semble être vidé de toute énergie; il n’a plus envie de faire de la peinture et essaye de se tourner vers la sculpture mais un peu comme s’il n’y croyait pas. En fait, comme le dit finement Anne Kessler, comme les deux hommes n’ont pas renoncé à aimer Tekla, la situation est sans issue et l’équilibre de leur relation est alors rompu. Et ils ont compris, dit la metteuse en scène « que l’amour qui conduit à donner à l’être aimé,  est à l’origine de notre perte car il nous est secrètement reproché par celui qui en a bénéficié. » Bref, on est toujours le « créancier » d’un homme ou d’une femme, comme l’indique clairement le titre!

creanciers..La situation va vite évoluer quand, par hasard? le premier mari de Tekla, Gustaf, revient dans sa maison d’autrefois qui est maintenant celle d’Adolphe,  son nouvel et jeune ami qu’il va conseiller sur plan artistique et personnel. Lequel ignore- mais pas le public, bien sûr- que cet homme aux cheveux déjà blancs est le premier mari de Tekla. Et il voit surtout en lui le sauveur providentiel capable va de le tirer de la grave dépression dont il souffre. Gustaf va lui démontrer de façon un peu cassante que l’origine en est Tekla…  En fait, mais ce que ne peut savoir Adolph, Gustfaf est là pour assouvir une vengeance personnelle, régler ses comptes et donc torpiller le couple. «Il faut que tu saches qu’elle ne t’a pas aimé», lui dira Gustaf avec le plus grand cynisme. Et il lui montre une photo de Tekla heureuse mais sans lui! Dans cette lutte sans merci dont personne ne sortira intact,  l’ancien mari a pris le couple pour cible favorite. Mais quand il sera de nouveau seul avec  son ancienne épouse, il n’y sera pas insensible et appréciera ses baisers fougueux. La machine infernale mise en place par August Strindberg va fonctionner à plein régime… Et Gustaf mettra psychologiquement à mort celui qui lui a succédé.

Mais rien n’est  jamais simple chez Strindberg et Gustaf s’étonnera que Tekla paraisse quand même continuer à aimer Adolphe qui, à la fin allongé par terre, est sans doute déjà mort. Cet homme jeune aura été pour Gustaf qui ne l’est plus, une sorte de victime expiatoire et  Gustaf n’a, en fait, jamais pardonné à son ex-femme de s’être enrichie sur le plan spirituel de l’amour qu’il lui portait…  puis de l’avoir quitté sans scrupules.
Anne Kessler a raison de dire qu’il s’agit, non du texte original qui a sans doute vieilli mais d’une adaptation aux dialogues cinglants, même s’ils ont parfois été modernisés de façon un peu facile avec parfois des répliques cinglantes frisant celles du boulevard.

Mais la mise en scène, nette et précise, sans aucun  temps mort, fonctionne de façon remarquable dans le huis-clos blanc qu’a imaginé Gilles Taschet, et éclairé en haut par une grande baie vitrée. Il y a juste deux chaises en bois (les choses sont claires il n’y pas de place pour un troisième personnage dans ce trio infernal,) une sellette de sculpteur, deux miroirs verticaux, une table, deux portes étroites, l’une à jardin, l’autre à cour… La grande réussite d’Anne Kessler est sa direction d’acteurs: Didier Sandre est tout à fait étonnant -quel acteur!- dans ce personnage à la fois énergique et fascinant qui parle très bien et qui va se révéler d’un cynisme à toute épreuve; on sent surtout vers la fin tout le plaisir qu’il savoure à pulvériser ce jeune couple. Sébastien Poudéroux, comme Adelyne d’Hermy malgré sa différence d’âge avec Didier Sandre, sont aussi justes et très crédibles dès qu’ils entrent sur le plateau, et Anne Kessler montre bien qu’il ne pourront pas échapper à la vengeance de Gustav.
Un beau travail rigoureux et à l’intelligence aigüe, servi par trois excellents comédiens… Une pensée pour Antoine Vitez qui serait sans doute heureux de voir la mise en scène de son ancienne élève…

 Philippe du Vignal

Studio de la Comédie-Française, Galerie du Carrousel  du Louvre, Place de la Pyramide inversée, 99 rue de Rivoli, Paris 1er,  jusqu’au 8 juillet.
Le texte paraîtra dans le  n° 444 de l’Avant-scène Théâtre le 15 juin.


Scènes ouvertes à l’insolite 2018, Cramés et Himmelweg

 

Scènes ouvertes à l’insolite 2018

 Pour la deuxième édition de cette biennale, Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette s’est associé au Théâtre Paris-Villette et au Théâtre aux Mains Nues pour présenter le «jeune théâtre de formes animées». De nouveaux  marionnettistes s’emparent en effet de diverses techniques (marionnette portée ou corps-castelet, théâtre de papier, images-vidéo, ou jeu à mains nues, ou encore manipulation d’objets). Et ils mêlent aussi parfois au jeu des acteurs, de la danse et de la musique. Cette année, les trois théâtres reçoivent quatorze compagnies et chaque soir, des formes brèves ou longues sont  proposées en alternance, avec un parcours composite. Feu et cendres sont au rendez-vous  en cette soirée de lancement avec deux spectacles.

Cramés, mise en scène de Laura Fedida

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(C) Laura Fedida

Soulevant un nuage de cendres, G et D (Main gauche et Main droite) cherchent un truc. Main gauche a la voix rêche et craque allumette sur allumette, main droite, plus faible, plus malabile, se brûle… A tâtons, ils grattent et fouillent  la poussière. « Y’a pas de truc ! »,  constate l’un. « On peut pas sortir, y’a pas de trou », grogne l’autre. Querelles, réconciliations, les petits personnages cherchent une issue, une lumière dans leur nuit… Au son punk-rock de la guitare électrique d’Armelle Dumoulin, Laura Fedida prête quinze minutes de vie intense à ses deux mains  et sa mise en scène sobre, s’accorde avec les dialogues minimalistes de Thaïs Beauchard de Luca. Ce solo est gentiment pyromane et déjanté et l’artiste, formée au Théâtre du Fil à Savigny-sur-Orge (Essonne) l’a créé «en lien. avec les jeunes en formation dans ce lieu où se mène une  aventure artistique pour lutter contre l’exclusion. »

 Himmelweg de Juan Mayorga, mise en scène de Simon Jouannot

Le chemin du ciel : on nommait ainsi la rampe menant de la gare ferroviaire au four crématoire! explique dans un prologue, un inspecteur de la Croix-Rouge, revenu des années plus tard au camp de concentration qu’il inspecta pendant la guerre. Aimablement reçu par le directeur, un homme cultivé et mélomane, il dit n’avoir rien vu d’anormal, dans ce camp d’internement, hormis des enfants jouant à la toupie, un couple d’amoureux sur un banc, une enfant enseignant la natation à sa poupée. Pas un signe, pas une plainte…  Et malgré un certain trouble, il rédigera un rapport positif. On comprend bientôt qu’il fut victime d’une macabre mise en scène, orchestrée par le directeur,  avec la complicité de Gerschom, «maire» juif de cet établissement modèle.
 

DFC6B3FF-F17E-4813-8926-837C1E5B0CFCAvec cette pièce créée en 2007 par Jorge Lavelli, l’auteur espagnol Juan Mayorga s’inspire d’un fait historique: «Qu’un être humain se transforme en assassin d’innocents, est pour moi beaucoup plus mystérieux que la mutation kafkaïenne d’un être humain en insecte. (…) Quand, grâce à Claude Lanzmann, je sus qu’un délégué de la Croix-Rouge était allé au camp d’Auschwitz et dans la ville-ghetto de Terezin et qu’il écrivit un rapport utile aux nazis, j’éprouvais le désir de porter son expérience à la scène.»

Devant nous, va s’élaborer cette mystification : des marionnettes prennent le relais des acteurs du prologue pour répéter et jouer les scènes fictives écrites par le directeur du camp, devenu metteur en scène avec l’assistance du dévoué Gerschom. Brillante idée de confier à des poupées ces  personnages de théâtre : la marionnette est bien aussi l’art de la manipulation, et Simon Jouannot s’en sert pour mettre en lumière les mécanismes de l’illusion. Manipulateurs, le nazi dramaturge et son assistant sont eux aussi manipulés et deviennent à leur tour, des marionnettes. C’est à l’ENSATT dont il sortit en 2013, que Simon Jouannot rencontra cet art grâce à Eloi Recoing, et il lui doit la technique qu’il utilise ici à bon escient, de la marionnette à sac: un petit sac plombé, surmonté d’une tête et manipulé d’une main, tandis que l’autre main, restée libre, donne une grande amplitude de mouvement au personnage.
Les figurines se meuvent dans un décor de livres animés: la scénographie de Cerise Guyon, camarade de promotion du metteur en scène, montre ainsi la pièce en train de surgir du papier, et fait aussi allusion aux nombreux ouvrages cités par le directeur du camp, très fier de sa bibliothèque humaniste ! Les brouillons et les personnages supprimés de la distribution partent à la poubelle, d’où s’élève une légère fumée !…

Il faut suivre ce travail fin qui met en valeur un texte exigeant et qui mérite de continuer sur sa lancée. Avis aux programmateurs.

 Mireille Davidovici

Spectacles vus le 29 mai, au Mouffetard,  73 rue Mouffetard ParisV ème. T. : 01 84 79 44 44 Les Scènes ouvertes à l’insolite se poursuivent jusqu’au 3 juin.
Festival Récidives, Dives-sur-Mer (Calvados) le 13 juillet.
Himmelweg. Camino del cielo (2003) est publié en français sous le titre Himmelweg, traduit par Yves Lebeau, Éditions Les Solitaires Intempestifs, dans la collection Mousson d’été.

                           


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