Jours radieux de Jean-Marie Piemme mise en scène de Fabrice Schillaci

 

Jours radieux de Jean-Marie Piemme mise en scène de Fabrice Schillaci

©Alice Piemme

©Alice Piemme

Le Théâtre Varia a programmé nombre de pièces de Jean-Marie Piemme et  accueille aujourd’hui Jours radieux, une création du Théâtre de Liège. Officiellement inauguré en 1988 comme Théâtre de la Communauté française, ce centre dramatique est né à l’initiative des metteurs en scène Michel Dezoteux Marcel Deval et Philippe Sireuil, pour y créer leur projets. Ensemble, ils ont découvert cet ancien théâtre, devenu entre temps un garage…
Les premiers spectacles présentés connurent d’immenses succès. Depuis, avec une deuxième salle: le Petit Varia, il reste un lieu de création incontournable, ouvert aux aventures artistiques et aux écritures nouvelles, en théâtre comme en danse. On y verra cette saison des pièces d’auteurs comme Manuel Antoine Pereira,  Rafael Spregelburg,et Yannis Ritsos avec La  Trilogie des éléments (voir Le Théâtre du Blog).

 Jours radieux commence comme un conte de fées : « Il était une fois une paisible maison, habitée par de braves gens. » Le Blond, la Blonde et la Blondinette forment une famille heureuse. «Tout va bien !» s’extasie chacun, confortablement installé dans un intérieur douillet : «Dans la tête, j’ai un rêve, dit  Le Blond,  un monde blond. Désirs blonds, pensées blondes, paysages blonds, argent blond, esprit national blond, chaque génération ferait l’amour dans un champ de blé et les progrès de la génétique aidant, un jour, tous les êtres humains sur terre deviendraient blonds. »

Mais, dans ce monde clos sur lui-même, s’insinue la peur. Peur de l’autre, de l’étranger, peur aussi de ne plus pouvoir manger du cochon, de perdre leur français, peur de dire cette peur viscérale. Ils ont beau se protéger, se cacher, ils sont de plus en plus désorientés, isolés, perdus. Ces braves blonds sans histoire cèdent à la paranoïa : fini le bonheur. Heureusement, un parti radical ose dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. La Blondinette en est. Et, comme Blanche-Neige Démocratie, elle se laisse entraîner par la « vieille sorcière facho ». Alors, le conte vire au cauchemar… 

 La scénographie, très simple, avec un  praticable central carré qui tourne sur lui-même, figure le salon de la petite famille. Ce décor, efficace, va se transformer dans la deuxième partie, en Château maudit. Composée de onze tableaux, la narration avance par ellipses. Avec des répliques courtes et percutantes, émaillées de blagues et de comique de situation, comme par exemple, quand La Blonde est prise d’un spasme l’obligeant à parler arabe. On rit au quart de tour, même si l’auteur ne fait pas toujours dans la dentelle et opte pour la farce chansonnière. 

 

©Alice Piemme

©Alice Piemme

Fabrice Schillaci flirte avec le grotesque, et ses comédiens se saisissent du texte, sans avoir peur de la caricature. Elisabeth Karlik, la fille, a tout d’une passionaria à la Marion Maréchal Le Pen, Joëlle Franco, la mère, campe une fausse blonde vulgaire, quant à Stéphane Vincent, il a le physique du rôle. Comme l’auteur, les interprètes s’en donnent à cœur joie,  sans pitié pour leurs personnages. Ridicules, monstrueux, mais, comme il s’agit d’un conte moral, on comprend qu’ils sont aussi des victimes, aveuglés par leur trouille.

 A l’instar de Joël Pommerat et avec le succès que l’on sait, le théâtre, depuis quelques années, a renoué avec cette littérature populaire,  les contes d’antan, revus et corrigés, Voire, comme ici détournés. L’ humour caustique de Jean-Marie Piemme stigmatise la montée des extrêmes droites européennes ; la  mise en scène, sur le fil du rasoir, évite le piège de la vulgarité. Un spectacle chaleureusement applaudi par le public qui rit à bon escient, ce qui témoigne de la justesse de l’interprétation.

 Mireille Davidovici

Petit Varia. Billetterie Rue du Sceptre, 78 71050 Bruxelles T. : 032 / 640 35 50, jusqu’au 28 octobre.
Le NEST de Thionville du 16 au 18 avril.

Le texte est publié chez Lansman éditeur (2017)

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Les Batteurs, conception : Théâtre Déplié, mise en scène d’Adrien Béal

 

Les Batteurs, conception : Théâtre Déplié, mise en scène d’Adrien Béal

 

©Martin Colombet

©Martin Colombet

La batterie soit l’ensemble des instruments à percussion d’un orchestre : caisse claire, grosse caisse et cymbales, frappées avec la main, à la baguette, ou au balai, pour en tirer des sons arrondis ou proéminents, secs ou légers. L’un de ces six instrumentistes raconte ce qu’il doit à Kenny Clarke, pionnier de l’utilisation de la cymbale pour tenir le rythme. Jusque là, en effet, on utilisait la caisse claire pour le rythme principal, soutenu par la grosse caisse, et il est maintenant marqué par la cymbale, que grosse caisse et caisse claire soutiennent. Ainsi, naît la technique de la batterie du jazz, que l’on perçoit peu mais qui donne pourtant le tempo, autour duquel les autres instrumentistes se rassemblent implicitement. Ici, le pouvoir passe de mains en mains, et s’échange, selon la mesure de chacun, quand il y a six batteurs en scène : Anthony Capelli, Héloïse Divilly, Arnaud Laprêt, Louis Lubat, Christiane Prince et Vincent Sauve.

A partir de situations fictives élaborées en commun, Adrien Béal a associé l’esprit d’un chœur de batteurs à celui du chœur du théâtre antique grec mais cette fois sans coryphée. Récits et gestes scéniques s’éloignent ou se rapprochement, et les groupes se rejoignent pour une composition nouvelle ou bien s’isolent. Comment l’individu participe-t-il à l’histoire collective ? En jouant en solo parfois, puis avec les autres, à l’instant donné ? Dans une énergie communicative qui traverse les êtres dialoguant sourdement entre eux et se parlant sensuellement

Souvenirs d’enfance où l’enfant qu’on a été, les garçons surtout, bat un objet avec une baguette ou un bâton, et se sent alors vivre au plus près de son corps et de son cœur qu’il ignore encore. Souvenirs aussi de résonances de musique africaine, en solo ou en chœur, musique quotidienne des femmes qui battent le millet ; souvenirs des légendes chamaniques aux percussions éloquentes ; actualité contemporaine aux battements du cœur accélérés par l’émotion, dans une violente agitation des sens.

A la fin, les batteurs se rassemblent en une ligne horizontale nette, jouant de plus en plus intensément, quand le noir se fait absolu, et que la musique résonne dans le corps de chaque spectateur. Une jolie croisière musicale…

 Véronique Hotte

T2G –Théâtre de Gennevilliers, avenue des Grésillons, jusqu’au 16 octobre. T : 01 41 32 26 26.

 

 


Retour à Reims, sur fond rouge de Didier Eribon, adaptation et mise en scène de Stéphane Arcas

 

Retour à Reims, sur fond rouge d’après Retour à Reims de Didier Eribon, adaptation et mise en scène de Stéphane Arcas

©Estelle Rullier

©Estelle Rullier

 Il est des œuvres nécessaires dont le théâtre s’empare, tant elles résonnent avec notre aujourd’hui. Parmi elles, le récit du sociologue et critique littéraire Didier Eribon, mis en scène par Laurent Hatat en 2014 et par Thomas Ostermeier à Glasgow cette année.  Un témoignage poignant d’un fils qui, à la mort de son père, revient vers un monde que, dès l’adolescence, il a rejeté pour se construire et exister. Faire des études brillantes, monter à Paris et fréquenter l’élite intellectuelle, notamment écrire dans le journal Libération, lui a permis de vivre  son homosexualité, que ni son père, ni sa mère n’ont pu accepter.

Cette confession raconte les retrouvailles avec sa mère. Pourquoi avoir fui son milieu d’origine, le monde ouvrier? L’ami de Pierre Bourdieu et de Michel Foucault, lui, le militant gay, découvre, en fin de compte, que s’il a exposé et combattu sa honte sexuelle, dans des textes comme Réflexions sur la question gay (1999 ), il  a omis de parler de sa honte sociale. À la fois  introspectif et analytique, le récit explore les raisons de ce sentiment  inavoué et occulté par sa lutte pour vivre librement son homosexualité.
  Didier Eribon remonte aussi jusqu’à ses grands-parents pour mesurer la réalité de la lutte des classes à travers «la violence du destin famililal», et exprimer sa colère contre la classe dominante. Mais nous n’entendrons pas tout de suite ce récit. Cette adaptation emprunte en effet des voies détournées, avec un prologue inattendu où un apprenti ventriloque dialogue avec un pantin façonné à son image. Poupée débile, obnubilée par le cul, enfilant des blagues misogynes racistes, homophobes et même pas drôles : obscénité du monde du spectacle et des shows télévisés ? Relation entre l’homme et son double masculin-marionnette ?

©Estelle Rullier

©Estelle Rullier

Ces impromptus décalés vont ponctuer le spectacle et ouvrir sur un épilogue plus poétique avec un beau texte de Michel Foucault sur le corps amoureux.  On avait précédemment entendu un  écrit de lui sur les ”contre-espaces “.  Ces inserts, Stéphane Arcas les met en scène pour marquer l’influence du philosophe sur Didier Eribon: «J’ai beaucoup travaillé la notion de porte-à-faux. Les dualités sont tirées à l’extrême. Ma schizophrénie est venue envahir le monde d’Eribon (…). J’ai donc ajouté deux textes de Michel Foucault qui  permettent (…)  le développement d’univers plus oniriques . Pour cette adaptation, je suis aussi allé fouiller dans des interviews qu’a données l’auteur».

 Sur le plateau, se découpent des espaces pluriels pour un récit à plusieurs voix, le texte d’origine étant distribué à trois acteurs, accompagnés de deux musiciens. Des projecteurs manipulés à vue, des câbles pendant comme des lianes ici et là, des statuettes et un grand masque africains, des meubles hétéroclites, un sol couvert de cendres figurent un studio de télévision ou de cinéma désaffecté, un lieu en déréliction comme ces cités ouvrières à l’orée des métropoles.

Le décor, signé aussi du metteur en scène, déporte l’action loin du réalisme de Mouizon, dans la banlieue de Reims où les parents du narrateur ont vécu pendant vingt ans, sans que jamais il n’y vienne, avant cette visite à sa mère. En toile de fond, une immense carte du monde lance les lueurs rouges, comme d’un feu qui couve encore. Dans cet univers étrange aux lumières incandescentes, les acteurs évoluent deux heures durant, sur une musique rock bien dosée.

 On l’aura compris, Stéphane Arcas donne une version toute personnelle de Retour à Reims et les spectateurs qui connaissent bien l’œuvre de Didier Eribon seront surpris par la prolifération des signes envoyés, sans pourtant trouver à redire sur la teneur du texte. Les comédiens, très engagés, donnent chacun une couleur à ce  monologue et font passer avec justesse le message de l’auteur : il y est question de son histoire mais aussi de celle de la classe ouvrière, délaissée par la gauche et livrée au Front National.

Il faut saluer la performance de Claude Schmitz en ventriloque, et la belle présence de Marie Boss,  Fyl Sangdor et Nicolas Luçon. Si on sort du théâtre avec l’impression d’un « à peu trop », on s’est attaché à l’univers baroque, au clair-obscur sur fond rouge, et à l’authenticité de ce spectacle atypique qui vaut le détour par Bruxelles. Le jeune metteur en scène français a implanté sa compagnie en Belgique et s’apprête à partir en Guinée pour y travailler avec des comédiens et musiciens africains.

Mireille Davidovici

 Théâtre Varia  78 rue du Sceptre 1050 Bruxelles T: +32 640 35 50, jusqu’au 21 octobre.

Maison de la Culture de Tournai, les 5 et 6 décembre.

Retour à Reims est publié aux Éditions Fayard


Comme à la maison d’Eric Romand et Bénédicte Fossey, mise en scène de Pierre Cassignard

 

IMG_901Comme à la maison d’Eric Romand et Bénédicte Fossey, mise en scène de Pierre Cassignard

Cela se passe dans une maison bourgeoise de la Sarthe. Curieuse impression de déjà vu quand on arrive dans la salle et qu’on voit le décor de Jacques Voizot: une salle à manger au papier peint défraîchi avec un escalier menant au premier étage, une porte dans le fond, une fenêtre sur cour et des murs de brique rouges apparente.: un décor recyclé qui a appartenu sur ce même plateau, il y a quelques années à un autre spectacle. Mais qu’importe…

Un soir de Saint-Sylvestre, Suzanne, une forte femme à l’accent du Sud-Ouest prononcé (excellente Annie Gregorio) la femme d’un garagiste en phase terminale de cancer allongé  sur son lit au premier étage  et qu’on ne verra jamais, reçoit ses enfants: Sylvie, une belle et jeune comédienne qui semble avoir quelque mal à trouver des rôles.

Et, catastrophe, elle est enceinte d’un amant, député mais surtout marié et père de deux enfants,  et elle croit naïvement et un peu trop vite qu’il va divorcer fissa pour vivre avec elle. Ce qu’il ne fera pas bien entendu et ce qui la plongera dans les larmes ,et le désespoir absolu. Il y a aussi son frère, Michel, la quarantaine, un garçon bourru, un peu compliqué employé principal du garage paternel (Pierre-Olivier Mornas) mais qui, le lui rappelle gentiment sa mère, n’a pas les épaules pour le diriger. Michel est affublé d’une épouse nunuche qui rêve que, grâce à une prochaine insémination artificielle, elle puisse avoir enfin un enfant. Le  petit dernier de cette tribu, Titou travaille au Canada. Bourré de fric, il fait des cadeaux somptueux à toute la famille mais, en désaccord avec son frère sur l’avenir du garage, il va vite se bagarrer avec lui ! Et on apprendra qu’homosexuel, il a un ami là-bas… et d’origine congolaise, mais qu’il sont venus ensemble, et qu’il va le rejoindre en voiture à Paris après la petite sauterie familiale du 31 décembre. Enfin dans ce tableau de famille, on apprend que la sœur de Suzanne ( Françoise Pinkwasser) toujours en fauteuil roulant à cause d’une péridurale qui s’est mal passée a donné naissance à Sylvie… dont elle est  donc la véritable mère!

La pièce est de la même veine que Mange ! (Avant que ça ne refroidisse) des mêmes auteurs avec aussi un peu la même bande : Jeoffroy Bourdenet qui joue ici Titou, Lisa Martino, remarquable comédienne qu’on a vu autrefois chez André Engel ( Sylvie), Aude Thirion ( l’épouse de Michel) et Pierre Cassignard qui signe la mise en scène.  Cela se passait le 1er janvier, avec déjà une certaine Suzanne, son mari et sa sœur, autour d’un dîner avec leurs enfants qui allait mal tourner…

C’est toujours dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures soupes, en cuisine comme au théâtre.  Et Bertolt Brecht l’avait bien compris et avait exploité le filon avec La Noce chez les petits bourgeois. Le repas en famille bien arrosé étant le meilleur détonateur pour faire ressurgir les vérités bien cachées et les vieux conflits entre membres d’une même tribu et les pièces rapportées. Suzanne, mère autoritaire choisit les mots les plus durs pour humilier ses enfants surtout Sylvie. La mise en scène de Pierre Cassignard est juste et d’une grande précision, et on voit que les acteurs ont déjà joué ensemble d’où une bonne unité de jeu; vedettariat, sans effets racoleurs, et à un rythme soutenu.

Le texte est parfois facile, mais intelligent et jamais vulgaire, et les répliques cinglantes et le plus souvent impitoyables-font mouche à tous les coups. Et très drôles, en particulier, quand Suzanne, la mère quand elle parle à sa fille Sylvie ou décrit son pauvre mari dont on annoncera la mort à la fin de la pièce, ou quand Titou annonce à son frère que c’est lui l’acquéreur… jusque là inconnu du garage familial.  Bien campés, ils sont tous comiques, parfois un peu touchants dans leur désarroi.

Une bonne leçon que le théâtre dit public-où on ne rit pas souvent à des créations souvent trop longues et bavardes-ferait bien de méditer. C’est si bon de rire  pendant une grande heure, et le public ne s’en prive pas, en connivence avec ces excellents acteurs, très crédibles et qui, on le voit tout de suite, ont un réel plaisir à jouer cette pochade sur la vie d’une famille française ordinaire qui est un peu celle de tout le monde. Dans la lignée d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri.

Que demande le peuple?  Peut-être une chose: qu’un Centre Dramatique National invite cette création. Cela ferait bouger-légèrement-les lignes entre théâtre public et théâtre privé. Enfin, du Vignal, vous êtes bien gentil mais mêlez-vous de ce qui vous regarde, et vous rêvez complètement…

Philippe du Vignal

Théâtre de Paris, 15, rue Blanche  75009   Paris IXème T : 01.42.80.01.81, jusqu’au 31 décembre.

 


La Famille royale, d’après William T. Vollmann, adaptation et mise en scène de Thierry Jolivet

 

©Simon Gosselin

©Simon Gosselin

La Famille royale, d’après William T. Vollmann, adaptation et mise en scène de Thierry Jolivet

 Ce roman-fleuve de cet écrivain américain, traduit par Claro, est fondé sur un bon scénario fondé sur le pouvoir du néo-libéralisme et de la société du spectacle, à l’heure de la globalisation. Le commerce sexuel et sa captation numérique-un des thèmes du roman-est un témoignage de l’oppression du monde marchand sur les corps. Le jeune metteur en scène regarde cette fiction politique comme un moment de l’Histoire où est mise en relief la violence d’une société dont les représentants antithétiques se rejoignent dans des rapports de maître à esclave.  

Deux frères ennemis, tels Abel et Caïn, se regardent en miroir, se croisant parfois mais à peine, l’un du côté du Bien, et l’autre, du côté du Mal. Le bon Tyler, un détective privé, a été embauché par un proche d’un de ces frères ennemi- à la fois homme d’affaires cynique et avocat arrogant. A la recherche de la mythique « Reine des Putes » de San Francisco,  pour en faire la vedette d’un bordel virtuel à Las Vegas! Tyler va donc fréquenter les bas-fonds de la ville, il localisera cette « Reine » …et en tombera amoureux. Il y a aussi dans ce roman, une tribu de prostituées sous l’emprise de l’héroïne et du crack «que le Roi Dollar et ses sbires vont s’employer à anéantir». Pour raffiner encore ce tableau d’une société corrompue-vies détruites et amours malheureuses-le bon Tyler va aimer l’épouse du frère diabolique qui se suicidera.

Dégradation des existences mises à mal : les personnages masculins comme féminins ne se montrent pas sous leur meilleur jour, et sont les victimes et les proies sexuelles des souteneurs (les hommes les plus forts physiquement) et des hommes d’argent. Coups et blessures, femmes ravalées au rang d’esclaves violées, hommes spectateurs passifs ou acteurs mais souvent impuissants… Bref, tout ce monde équivoque des bas-fonds vit dans une solitude extrême. Une fresque très noire, même si la Reine paraît plus humaine!

Toute la mise en scène  est fondée sur une énergie et une fougue non simulées. Côté scénographie, murs, parois et habitacles se déplacent, donnant à voir avec beaucoup d’invention et de façon simultanée, des situations pourtant éloignées mais dont les scènes s’enchaînent comme dans un film, à un rythme tendu. Les comédiens ne ménagent pas leurs efforts, et assument pleinement leur rôle de bandit ou de prostituée. Dans une sorte de danse macabre, ils essayent de résister aux menaces et d’éviter coups et mauvais traitements. Le représentant du Mal déroule au micro le catalogue des catastrophes sociales actuelles : crise des subprimes aux États-Unis et ses répercussions en Europe, attentat et chute des Tours jumelles… L’animateur fait son show, tous micros ouverts, sous les spots d’une télé, invectivant le Mal sur un ton de colère, en écho au trio Mémorial: composition et interprétation musicale de Clément Bondu, Jean-Baptiste Cognet et Yann Sandeau.

 Mais le niveau sonore beaucoup trop élevé réduit le propos et oblige Florian Bardet, Zoé Fauconnet, Isabel Aimé Gonzalez Sola, Thierry Jolivet, Nicolas Mollard, Julie Recoing, Savannah Rol et Paul Schirck à ne mettre aucune distance entre eux et leur personnage: ils jouent un peu sommairement au premier degré, criaillant et s’époumonant sans nuance. Dommage…

 Véronique Hotte

Le spectacle a été joué au Théâtre de la Cité internationale, 17 boulevard Jourdan, Paris XIVème, du 5 au 10 octobre.

Le roman traduit par Caro est publié aux éditions Actes Sud.


Hors cadre de François Alu

 

© Julien Benhamou

© Julien Benhamou

Hors cadre de François Alu

Nous avions croisé François Alu dans les salles de la banlieue parisienne, avec ses partenaires du Groupe du 3e étage, dirigé par Samuel Murez (voir Le Théâtre du Blog) mais nous le découvrons ici au Théâtre Antoine, reconnu comme monument historique depuis 1989, et qui a accueilli le Théâtre Libre du grand metteur en scène André Antoine au 19ème siècle. Le premier danseur de l’Opéra de Paris auquel il appartient depuis l’âge de seize ans, revendique son indépendance: «J’ai toujours adoré faire du spectacle. Sur scène mais aussi à la ville. Depuis que je danse à l’Opéra, je suis à chaque fois touché par la façon dont le public réagit à mes prestations, et par toutes les façons dont ils me témoignent leur ressenti. »

Sur des textes de Samuel Murez, et accompagné par d’autres danseurs de l’Opéra, François Alu  (vingt-trois ans) se livre à une performance débridée. L’auteur salue chez cet artiste atypique «son plaisir immodéré de l’exploit physique et technique, sa jubilation à se glisser dans la peau d’un personnage en faisant ressortir ses particularités, son goût prononcé pour l’humour et en particulier l’autodérision, ses appétits voraces, son amour de la dynamique de troupe, et toujours sa très grande difficulté à rester dans un cadre circonscrit …  un Opéra très attaché aux règles».

Ici, il joue littéralement avec ses partenaires, alternant morceaux de bravoure dansées et sketches plus légers. Avec quelques mises en abyme mis en scène comme des réglages de sons et lumières, effectués à vue.«Je me jalouse, je me perds en moi je me déconstruis»: cette phrase de Raymond Federman, entendue en voix off, résume bien la démarche de François Alu. Un corps animal débordant d’énergie, une vitalité et un esprit réjouissants au service d’un spectacle iconoclaste, salué par un public enthousiaste et de qualité que parodie semble-t-il, le danseur, quand il lui offre sa version des Bourgeois de Jacques Brel. Dans l’histoire contemporaine de l’Opéra de Paris, de nombreux artistes ont témoigné de leur singularité. François Alu ici les rejoint.

Jean Couturier

Spectacle vu au Théâtre Antoine, 14 boulevard de Strasbourg, Paris Xème, le 8 octobre. T: 01 42 08 77 71
Autre représentation : le samedi 14 octobre à 19h30.

 

 


Quelques petits spectacles à Audincourt

 

Quelques petits spectacles à Audincourt:

Programmés par le Théâtre de l’Unité pour célébrer leurs dix-sept ans d’activité théâtrale à Audincourt, ces six petits spectacles ont été joués par des compagnies le plus souvent régionales, qu’Hervée de Lafond et Jacques Livchine ont accompagné dans leur parcours et/ou leur création.

Les Cancoyote Girls

Clotilde Moulin, La Lue et Maguy Bolle, ces jeunes femmes, complices depuis quelque cinq ans du Théâtre de l’Unité s’accompagnent de leur instrument : harpe, guitare et accordéon. Volontiers provocatrices, elles nous ont régalé de leurs savoureuses chansons franc-comtoises à l’humour souvent des plus décapants. Trois filles arrivent en voiture, elles installent un piano avec difficulté, se disputent pour la méthode.  Elles représentent une association de défense de la vraie famille.  Laurence présente Véronique et Marie-Paule qui s’occupe de la lumière : « La jeunesse est en détresse, les enfant vont mal à Louvigner ». Peu à peu tout se déglingue,  on apprend que finalement, elle défendent la famille  parfaite, mais que leurs familles à elles sont un vrai désastre.  Des disputes incessantes   entre Lili Douard, Inès Lopez et Sigrid Metatal font éclater de rire le public. Elles chantent des cantiques catholiques assez joliment, on rit énormément mais c’est un rire intelligent qui écorche en finesse les partisans de la famille pour tous. Ouardi Bessadet, un ancien élève du lycée Cuvier de Montbéliard assume la mise en scène. On note au passage  le formidable  potentiel comique d’Inès  Lopez formée à l’Ecole du Samovar à Montreuil. Un beau moment musical que le public a beaucoup apprécié.

Re-belle de Latifa Djerbi

POP20PUNK20ET20REBELLE2028229Nous avions pu voir une première ébauche de  ce solo, l’an dernier au festival d’Avignon. Latifa Djerbi pétrissait son pain dans les rues. Elle dit qu’elle a décidé de ne pas remettre en chantier un nouveau solo, et s’enduit de harissa, puis déclare qu’elle a fait un stage d’écriture en Suisse: » En dehors de moi, je ne connais que moi ! Je suis enceinte de moi-même (…) La dévalo, c’est quand tu te sens indigne d’être aimée. Le toi du moi, c’est le moi autour de toi, j’ai décidé de me donner. »

Elle se met à hurler : «J’ai entendu dire quand j’étais petite, que, nous les Arabes, on volait le pain des Français.  J’ai décidé de me donner, de pardonner. Je vais faire un acte psycho-magique, en faisant du pain. Comme disait mon père, la farine est au pain, ce que le ciment est au parpaing! » Elle mélange donc la farine de blé à la farine de sarrasin, et pétrit la pâte furieusement. Puis elle met cette pâte à cuire, et il n’y a plus qu’à attendre. «Il suffit d’un peu d’amour, dit-elle, je suis comme tout le monde, j’ai peur des Arabes. Tout s’achète en Suisse, il faut être validée par un Suisse ! » Elle offre du pain à un spectateur-un complice-et chante: «J’avais dit que je ne ferai pas de monologue, mais je n’ai pas pu me retenir ! ». Toujours aussi ébouriffante, toujours aussi drôle, Latifa Djerbi…

La Méchanceté de et par Catherine Fornal

Déjà vu l’an passé, le solo de cette autre complice du Théâtre de l’Unité, dont elle avait suivi les cours dans un lycée de Montbéliard, s’avère encore aussi décoiffant. Elle se présente  avec un fort accent germanique :«Moi, Hilda Berg, je cumule plusieurs maladies dont le syndrome d’Alice au pays des merveilles. La deuxième, c’est la synesthésie multimodale, la musique qui évoque des formes et des couleurs ».

Après une danse ridicule, elle évoque la maladie  de Paso, une hyper-activité de la glande thyroïde, et bouscule son  Céline, son assistante qui ne lui a pas trouvé de médicament. «La bonté n’existe pas. Il y a une graduation dans la méchanceté. Le racisme se situe à différents niveaux. Quelqu’un peut-il me donner une définition de la bonté ? La tentation du bien n’est-elle pas plus destructrice que celle du mal ? Si tu veux aider quelqu’un, ne lui donne pas un poisson, apprends-lui à pêcher ! Nous sommes tous méchants ! » 

Happy Together par la compagnie Non Négociable de Besançon

Trois filles arrivent en voiture et installent un piano avec difficulté mais se disputent sur la méthode à suivre. Laurence présente Véronique, et Marie-Paule qui s’occupe de la lumière : « La jeunesse est en détresse, les enfants vont mal à Louvigner». Des disputes incessantes qui font éclater de rire le public. Lili Douard, Inès Lopez et Sigrid Metatal veulent initier les enfants à la musique mais leurs disputes ridicules semblent plutôt désespérées…

Jean-Pierre, lui et moi de et par Thierry Combes par le Pocket Théâtre

©Helene Dodet Photography

©Helene Dodet Photography

Ce solo avait été accueilli en résidence par le Théâtre de l’Unité. Un joli dispositif circulaire en bois a été construit; nous sommes assis sur de petits tabourets triangulaires plutôt inconfortables, mais avec une bonne visibilité. Thierry Combes évoque son enfance avec son frère Jean-Pierre, handicapé. Il se sert des notes épinglées au-dessus du bureau. et dit qu’il s’agit pour lui de prendre la parole sur le handicap «avec des chaussures orthopédiques».

Il nous raconte son histoire  aux côtés de cet homme qu’il interprète avec un naturel étonnant : « À quoi ça sert un frère handicapé, pourquoi ça m’amuse dans le fond ?  (…) Mon frère ne regarde jamais la télé, il n’en a pas besoin pour être handicapé mental ! Il est handicapé, il n’est pas un petit peu autiste. On se demande s’il est pareil au foyer et à la maison. Juste au moment où j’ai allumé la télé, il a mis sa musique ! (…) Pour l’anniversaire d’Anthony, handicapé, on lui a servi du biscuit salé à la confiture de fraise». Nous somme fascinés par ce dédoublement comique et spectaculaire du drame vécu par cette famille.

Petites Pièces d’urgence

Un joli mélange de professionnels et d’amateurs de toute la Franche-Comté: Fabien, Stanislas, Pauline, Chantal, Vincent, Michèle,etc. «Qu’est-ce qui te fait sortir de ton trou, faire un pas de côté ? Je me suis faite agresser, quatre mecs me sont tombés dessus, c’était des rebeus. Mon voisin Mustapha, il est bien, j’aurais dû intervenir, chaque acte est important. L’étranger d’aujourd’hui est l’autochtone de demain; pour les demandes d’accueil, il y en a trop. L’oubli n’est-il pas confortable? Il faut prendre le temps de perdre son temps. Choisir, c’est renoncer, mais il faut choisir pour avancer. Pour se déplacer dans les soixante-douze communes du Pays de Montbéliard, il faut chercher la simplicité…»

Edith Rappoport

Six petits spectacles vus à Audincourt, les 7 et 8 octobre, pour les dix-sept ans du Théâtre de l’Unité.   


Le Théâtre de l’Unité : dix-sept ans à Audincourt !

 

Le Théâtre de l’Unité : dix-sept ans à Audincourt !

 theatre-unite-17ans- Dix-sept ans déjà que le théâtre de l’Unité s’est installé à Audincourt dans les anciennes usines Japy, qui était à l’origine une fabrique d’horlogerie et qui a ensuite produit par milliers ces mythiques et efficaces machines à écrire comme entre autres celle dont se servait André Malraux. Pour célébrer cet anniversaire, Hervée de Lafond et Jacques Livchine ont organisé des  spectacles gratuits, les 7 et 8 octobre. Pourquoi Audincourt à quelques kilomètres de Montbéliard (Doubs) ?

Martial Bourquin, le maire d’Audincourt et maintenant sénateur, leur avait offert de venir dans sa commune. « Quand il a su que nous voulions quitter la région, après avoir dirigé la Scène Nationale de Montbéliard de 1991 à 2000, il nous a  offert, dit Jacques Livchine, un lieu magnifique pour nous retenir ici. Alors qu’on avait toujours eu plutôt l’habitude qu’on nous dise non. Et là, nous n’avons rien eu à demander ».

Le Théâtre de l’Unité a mis les petits plats dans les grands. Ils se sont installés en plein air sur l’Île aux Oiseaux jouxtant la Maison Unité, où ils ont installé le confortable salon de leur maison, autour du joli stand de Gourmandisiaque où Valérie officie, servant de délicieux blinis des nems préparés par Hervée de Lafond née au Vietnam, et un bortsch épluché toute la journée sous la direction de Nathalia, qui cuit dans une grande marmite. On peut donc se restaurer mais aussi acheter pour quelques euros des livres de l’immense bibliothèque dont l’Unité n’a plus l’utilité.

Dans l’allée qui jouxte le Doubs, cinquante-sept étiquettes sont  accrochées aux arbres,  celles des compagnies qui ont bénéficié de l’hospitalité du Théâtre de l’Unité, pour répéter dans le  studio des Trois Oranges et dormir au Château d’Hérimoncourt. On écoute le discours de Martial Bourquin. Et le lendemain, le théâtre de l’Unité signe avec la mairie d’Audincourt une nouvelle convention de dix-sept ans, c’est à dire jusqu’en 2.034. La Mairie n’a pas peur : Jacques et Hervée ne tiendront sans doute pas jusque à 90 ans !  La convention stipule tout de même que le Théâtre de l’Unité s’arrêtera… avec la disparition de l’un d’eux!

Comme le dit Jacques Livchine avec son humour habituel : «Nous avons fait une carrière à l’envers ». Enfin,  si l’on veut… Ils ont  donc un temps dirigé la Scène Nationale de Montbéliard, ont monté plus de soixante-dix spectacles de tout format et pour tous publics, en salle mais surtout en plein air,  soit courts soit parfois assez longs,  en France et aussi beaucoup à l’étranger.
Comme cet étonnant Macbeth dans la forêt. Ils ont aussi fait au festival d’Avignon une belle création,
Noce et Banquet, qui se déroulait en plusieurs lieux successifs, dont à la fin, le jardin d’une très belle maison avec un repas de mariage pour les spectateurs toute une nuit ! Ou créé en 2016, Le Parlement de rue, une expérience de démocratie directe théâtralisée. Le Théâtre de l’Unité, c’est un très long parcours avec des spectacles aussi loufoques que techniquement des plus solides. Comme ce brillant et très drôle abrégé histoire du théâtre: 2.500 à l’heure et un Avare de Molière très vivant qui a été leur premier spectacle et qu’il ont ensuite repris sous une forme différente, ou encore ce formidable Oncle Vania d’Anton Tchekov , une valeur sûre de leur répertoire qu’ils jouent dans un pré, ou dans un jardin devant une maison.
Lais aussi et encore un spectacle pour chiens et La 2 CV Théâtre pour un seul spectateur. Ils ont aussi enseigné à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot; avec une fidélité exemplaire, ils ont souvent employé les stagiaires et les anciens élèves, des années plus tard. C’est aussi cela, le Théâtre de l’Unité: un compagnonnage permanent.

 Jacques Livchine et Hervée de Lafond  ont toujours imaginé un théâtre différent, qui a été ignoré, voire traité avec une certaine condescendance-logique encore-par la plupart des institutions et des directeurs de Centres Dramatiques Nationaux français! Une de leurs plus belles réussites aura été ces kapouchniks (en russe: soupe), une sorte de cabaret mensuel gratuit, dans leur lieu à Audincourt et parfois ailleurs, qui a connu très vite un grand succès et qui en est déjà plus de quatre-vingt éditions! Très tonique et d’un grand professionnalisme, mais préparé avec imagination par eux et par une dizaine de comédiens dans la journée ! Avec des propos souvent iconoclastes, des chansons et des sketches sur l’actualité la plus immédiate.

Ce qui nous frappe le plus dans cette démarche qui va plus loin que celles des théâtres institutionnels:  d’abord un profond engagement. Le Théâtre de l’Unité est une sorte de laboratoire qui a poursuivi ici, soutenu par la mairie d’Audincourt, l’expérience commencée à Montbéliard. En mettant en place une sorte d’apprentissage des vérités qui organisent la société. Ces deux jours, on on pouvait grignoter les nems d’Hervée, les blinis et le bortsch de Jacques, etc.  et voir six petits spectacles des compagnies qui ont travaillé ici en résidence (voir le compte-rendu d’Edith Rappoport).

Mais on pouvait aussi parler avec les habitants d’Audincourt et entendre Jacques et Hervée qui sont intervenus, non pour faire l’histoire du Théâtre de l’Unité mais pour faire sentir l’originalité de leur démarche, et parler de l’avenir. En ouvrant grandes les portes et en faisant confiance au public qui les suit. En dix-sept ans, ils auront réussi à donner vie à ces bâtiments anciens, à fédérer les énergies et à créer un potentiel artistique. Ce qui n’est pas rien. Etait là nombre de ceux qui y ont contribué pendant ces dix-sept ans: les  artistes  qui ont participé aux  Kapouchnik, ceux d’Oncle Vania à la campagne, de Macbeth en forêt, mais aussi ceux alors jeunes qui ont  suivi les enseignements des Ruches à chaque printemps.
Le Théâtre de l’Unité?  Une sorte de joker dans le spectacle actuel, et sans joker, nous le savons tous, on ne peut pas jouer aux cartes…

Jean Digne

Célébration des dix-sept ans à Audincourt du Théâtre de l’Unité, les 7 et 8 octobre.

 

 


Le quatrième Mur d’après Sorj Chalandon, mise en scène de Julien Bouffier

 

 

Le quatrième Mur d’après Sorj Chalandon, mise en scène de Julien Bouffier, création vidéo de  Laurent Rojol,

MG2_3202Dernière création du festival Spot où ont été présentés huit spectacles singuliers au Paris-Villette depuis le 15 septembre. L’auteur fut correspondant de guerre  et dans son roman, il raconte l’histoire de Georges, son double littéraire, metteur en scène  mais surtout éternel étudiant à la Sorbonne et depuis longtemps militant à l’extrême gauche,  notamment pour la défense des Palestiniens.

Il part pour le  Liban en guerre  pour tenir une promesse faite à un ami, Samuel Akounis, un pacifiste juif Grec de Salonique, dont la famille a été exterminée au camp de Birkenau!  Samuel metteur en scène de théâtre,  est malade et hospitalisé; il va donc confier à Georges le soin de monter l’Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth. Un projet qui va rassembler tous les acteurs de cette guerre, d’horizons politiques et religieux différents,  juste pour témoigner d’un travail en commun, malgré les circonstances tragiques.

Oui, mais voilà le théâtre est détruit, les comédiens dispersés, et on sort des massacres de Sabra et Chatila… Georges devra donc faire l’impossible pour trouver une distribution et un endroit pour jouer au moins une fois. Le projet réunira donc  une Antigone  palestinienne, un Hémon, Druze,  et un Créon, roi de Thèbes et père d’Hémon, un Maronite… Le livre est aussi et surtout une réflexion sur la pulsion qui pousse les individus et les pays à entrer en guerre et montre ensuite les désastres psychologiques que les conflits armés entraînent chez les individus.  Ce « quatrième mur »  désignant celui invisible que se construit l’acteur et qui le protège. Et il casse l’illusion quand il s’adresse au public.

Cette plongée onirique dans Beyrouth  et cette la tentative désespérée pour y monter Antigone en septembre 1982, pendant la guerre syro-libanaise est bouleversante. Nous sommes emportés par un flot d’images vidéo: le théâtre ne parvient pas à surmonter la réalité. Diamand Abou, Nina Bouffier, Alex Jacob, Vanessa Liautey nous font franchir ce quatrième mur quand ils nous décrivent les victimes et qu’une petite fille émouvante chante au milieu de l’horreur. Un spectacle émouvant et d’une grande force.

Edith Rappoport

Spectacle vu au Théâtre Paris-Villette le 30 septembre.

Théâtre National Wallonie Bruxelles, les 20 et 21 octobre.
Quinconces-L’Espal Scène nationale du Mans le 8 février.


Traits d’Union de et avec Michèle d’Angelo, Laurent Barboux, Pauline Barboux et Jeanne Ragu

 

Traits d’Union par L’Envolée Cirque, de et avec Michèle d’Angelo, Laurent Barboux, Pauline Barboux et Jeanne Ragu, musique d’Arnaud Sacase et Mauro Basilio  (à partir de six ans)

©Peggy Godreuil

©Peggy Godreuil

 Cela se passe à la périphérie d’Antony, une commune de plus de 60.000 habitants dans les Hauts-de-Seine, sous le chapiteau rouge de l’Espace Cirque, tout près d’un stade, un endroit un peu perdu mais chaleureux et très apprécié par la population locale.

Ce haut lieu culturel, une Scène Nationale où les cirques actuels s’installent régulièrement, a fêté ses dix ans en  2013. Et le Théâtre Firmin Gémier d’Antony a été associé en 2007 au théâtre La Piscine de Châtenay-Malabry. Heureux habitants d’Antony!

On ne voit d’abord rien sur la piste assez sombre mais on finit par découvrir tout en haut du chapiteau, une plateforme souple en tissu synthétique et ronde inventée par eux qu’ils ont appelé le quadrisse où on discerne quelques acrobates qui vont la faire descendre, tout en y restant grâce à  une panoplie compliquée de filins noirs dont seuls, ils connaissent l’architecture et le mécanisme … Il y a là, Laurent Barboux et Michèle d’Angelo, la bonne cinquantaine, impressionnants de force et d’efficacité, et deux jeunes femmes, Pauline Barboux et Jeanne Ragu. Avec, à y regarder de près, une certaine ressemblance, surtout entre circassiennes.

Puis aucun doute : c’est bien une famille qui, en quelque soixante-dix minutes et en étroite complicité avec un clarinettiste (Arnaud Sacase) et d’un violoncelliste (Mauro Basilio) vont jouer d’abord avec le déséquilibre permanent de cette plate-forme montée sur un axe. Puis on verra ces artistes dans des numéros où les corps virevoltent en suspension sur ces filins noirs, qu’ils vont faire évoluer grâce à tout un système de contrepoids fournis par les seuls corps de ceux qui sont sur la piste. Oui, ce n’est peut-être pas très clair mais comment bien dire les choses ?

Il y a aussi entre autres, et proche du surréalisme, et très impressionnante, une imbrication des corps  au sol surtout à deux mais aussi parfois à quatre qui donne l’impression d’une seule entité. Un très beau moment aussi,  simple mais plus que poétique, où le père et la mère sans avoir l‘air d’y toucher, montent et marchent sur une corde molle. Avec une grâce extraordinaire et un sacré métier qui rend le public admiratif. Et à la fin, un très rare duo où les jeunes sœurs descendent puis remontent, en cessant de jouer ensemble sur un filin suspendu. Dans un déséquilibre permanent entre l’horizontal et le vertical, avec une complicité indispensable à chaque instant. Plus que sublime. Et d’autant plus bouleversant, quand on a appris ensuite que ce sont ici plus que deux vies en mouvement et en déséquilibre/équilibre permanent… Chapeau!

Certes le spectacle dont c’est la création, doit encore se roder; il manque souvent de rythme, a quelques longueurs et mériterait d’être dirigé par un véritable metteur en scène. Mais quelle poésie, quelle harmonie entre la gestuelle, l’acrobatie et la musique! L’Envolée Cirque nous offre quelque chose d’exceptionnel, à la fois dans son humilité et dans le lien qu’on perçoit entre ces deux générations autour d’un projet commun. Le public d’Antony, ébloui, leur a fait avec juste raison une longue ovation…

Philippe du Vignal

Espace Cirque d’Antony (Hauts-de Seine) T: 01 41 87 20 84 jusqu’au 15 octobre. Spectacle à recommander en particulier  à M. Laurent Wauquiez, ex-énarque et président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes qui n’aime pas trop les écoles de cirque…

 theatrefirmingemier-la piscine.fr


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