Séparation(s),d’après Racine et Pascal Rambert, mise en scène de Denis Loubaton

Séparation(s), volet 2, d’après Bérénice de Jean Racine et Clôture de l’amour de Pascal Rambert, mise en scène de Denis Loubaton

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Crédit photo : E. Carecchio

L’expression des sentiments semble, ici,  bridée, livrée à la seule capacité de persuasion: Bérénice doit être  convaincue du dilemme et de l’amour sincère que lui porte son amant  mais le public aussi. «Car enfin, ma princesse, il faut nous séparer», ose dire Titus, avec courage et abnégation. L’Empereur, conscient de la catastrophe provoquée  chez son amante, ne se renie pas : «Pour sortir des tourments dont mon âme est la proie,/Il est, vous le savez, une plus noble voie… En l’état où je suis, je puis tout entreprendre » Bérénice comprend la situation pathétique où est son amant et le supplie de  poursuivre son règne . Mais Audrey, une femme actuelle, devant cette nouvelle inattendue ne se résout pas encore à supporter la brutalité dévastatrice d’une rupture amoureuse. Le bourreau insiste, sûr de sa décision, mais il devine aussi les commentaires que sa victime fera: «La messe est dite, Audrey/je ne vais pas épiloguer pendant cent-sept ans là-dessus/c’est quelque chose que tu sais /que tu as toujours su… Tu n’es pas de ces gens qui croient à l’amour qui dure… »

Mais les femmes, quand bien même leur rôle ne relèverait guère du politique, n’en sont pas moins les pourvoyeuses de l’éducation morale de leur amant. Bérénice peut être finalement rassurée : «J’aimais, seigneur, j’aimais: je voulais être aimée… Je connais mon erreur, et vous m’aimez toujours. » Comme elle, toute femme reste désespérément une étrangère dans un Empire romain peu accueillant, celui des hommes dominateurs… Audrey, elle, doit accepter l’éloignement de Stan qui ne la veut plus à ses côtés. Mais repousssée, elle lui répond, à travers les phrases de Bérénice puis de son personnage contemporain qui n’admet pas qu’on lui conte des chansons. Et elle n’autorise pas plus le traître à s’immiscer dans sa vie professionnelle : «A partir de maintenant, je t’interdis de dire un mot sur mon travail/ tu entends/je refuse que tu parles de ma façon de travailler… Ne compte pas garder cela pour toi/non/mon intériorité, je la garde pour moi… Mon intériorité, elle te saute au visage, elle va te sauter au visage, à la gorge, dépecer ton extérieur flamboyant. »

L’expression poétique est le chemin d’exploration existentielle d’un bien à soi… Astrid Bayiha et Roman Jean-Elie servent cette double partition fragmentée, avec une fougue juvénile et une pleine conviction intime. Dans un rapport tri-frontal au public, il y a ici comme un ballet gestuel et verbal de ces interprètes aux mouvements amples et à la belle voix tonique. En prologue, la chorégraphie de Roman Jean-Elie arrête l’attention, avec une simulation de parade guerrière et de préparation au combat. Une façon de saisir l’adversaire, subjugué dans la confrontation d’un corps-à-corps… Les acteurs font résonner la situation douloureuse où se trouvent leurs personnages mais aussi leur capacité à s’en relever.

 Véronique Hotte

Lavoir Moderne Parisien, 35 rue Léon, Paris (XVIII ème), jusqu’au 28 avril.

 

 

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Fêlures, Le Silence des Hommes, texte et mise en scène de D’ de kabal

Fêlures, Le Silence des Hommes, texte et mise en scène de D’ de Kabal

© Tuong-vi Nguyen

© Tuong-vi Nguyen

Rappeur et slameur mais aussi écrivain et metteur en scène, D’ de Kabal est maintenant bien connu et on avait vu à la MC de Bobigny où il habite, un remarquable spectacle écrit et mis en scène avec Arnaud Churin: une adaptation en opéra hip hop, donc chantée et dansée, de L’Orestie d’Eschyle (voir Le Théâtre du Blog).

Cette fois, il s’en prend à la construction de la masculinité, telle que des siècles de «civilisation» nous l’ont transmise, une masculinité portée comme un étendard et produisant de façon très efficace, des représentants de ce qu’il nomme, l’intégrisme masculin. Au nom du phallus et de l’érection considérée comme un absolu de la nature du mâle. Tout cela sans aucun état d’âme  pour la femme le plus souvent victime depuis des siècles de cette maltraitance, et parfois tuée par son compagnon ou mari. Au nom de quoi, s’insurge l’auteur…  

D’ de Kabal se sent coupable d’appartenir au sexe masculin et triture jusque dans ses fondements, la construction de cette notion de virilité, mal fondée et toujours mal assumée, quel que soit le milieu social.. «Je lis vos questions et je me sens… insignifiant… tout petit… j’aimerais ne pas avoir déclenché tout cela, j’aimerais qu’on arrête… et que je me repose enfin… que j’oublie… les insomnies, l’asociabilité, le doute permanent, la peur d’entrer en contact, la suspicion tout le temps et partout, le gouffre dans ma tête et dans mon ventre..  » En fait, D’ de Kabal avec sa force de conviction, veut nous montrer comment existe encore une attitude reproduite  de génération en génération,  et admise comme un moindre mal jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat et de l’Eglise catholique, toujours aussi peu féministe qui il y a peu, dominait la population et qui s’est toujours arrangée avec la Justice. Même dans les affaires les plus compromettantes: comme celle de Guy Desnoyers, curé d’Uruffe (Meuse) qui avait déjà eu plusieurs relations avec de très jeunes paroissiennes. En 1956, il tue d’un coup de revolver, sa dernière maîtresse de dix-neuf ans, enceinte de lui, l’éventre et baptise le fœtus avant de le tuer aussi avec un couteau. Malgré sa condamnation aux travaux forcés, l’Eglise le soutiendra toujours : il fera vingt-deux ans de prison en France et finira sa vie à quatre-vingt dix ans dans un couvent. Le crime conserve…

 D.  de Kabal met le doigt où cela fait mal mais avec élégance. Et il  ne cesse de se demander comment on a pu en arriver à ce détournement de la notion de virilité, avec à la clé, dénigrement, injures sexistes, viols, attouchements sur des femmes mais aussi sur des hommes. Avec tous les dégâts humains que cela entraîne: « Tu connais la différence entre une blessure et une fêlure? La fêlure, elle est permanente, si légère soit-elle, une fêlure ne cicatrise ni ne guérit… Ce qui est fêlé, donne le sentiment qu’il peut se briser à n’importe quel moment. »

Sans que les femmes, comme tétanisées et parfois même très obéissantes à la morale établie, ne bougent guère, et cela, jusqu’à une date très récente. L’élément déclencheur, ici juste suggéré, étant la lamentable histoire de D.S.K. qui fit bouger les lignes. Et depuis 2015, D’ de Kabal a créé des ateliers de parole des «laboratoires de déconstruction et de redéfinition du masculin par l’Art et le Sensible». «Il ne s’est pas agi, dit-il, de récolter les paroles d’hommes pour en faire un spectacle. Mais ces laboratoires m’ont permis avant tout, de me rapprocher de moi-même et d’échanger sur des sujets qui, jusque là, n’existaient dans aucun espace. »

D’ de Kabal se sert ici à la fois de la technologie la plus pointue avec nombre d’écrans vidéo, dont un tactile et un autre affichant le texte d’un téléphone portable, musique électronique et de guitare électrique signée Franco Mannara, son vieux complice. L’auteur exprime toute sa rage d’appartenir à un monde masculin  où oppresser restait il y a peu encore une règle normale et intangible. Et il le fait avec un sens de la langue tout à fait étonnant: “Éternel paterne Érectile paterne Éternel érectile paterne Patriarcal paterne? Éternel patriarcal paterne? Éternel érectile paterne. Race en fin de règne Rainures sur la carapace Carapace qui se craquèle. »

Sur le plateau, deux zones: l’une au sol noir avec des fauteuils en cuir noir et tubes chromés: c’est l’univers de D de Kabal, seul en scène. L’autre zone, juste séparée de la première par un trait lumineux, est celle d’un luxueux appartement bourgeois : moquette crème, canapé de cuir blanc, écran vidéo retransmettant chutes d’eau et ruisseau dans des paysages verdoyants, lampadaires chromés, petit fauteuil de cuir fauve et grande table avec des livres, des papiers et une théière…

Un couple, lui, la cinquantaine et elle, une belle jeune femme aux cheveux longs, sont assis  sur des fauteuils en bois, tournants  et à roulettes. Indifférents l’un à l’autre et incapables d’avoir une communication même minimale  et de se comprendre. Phrases des plus banales et gestes vides.  Elle lui décoche souvent avec un lance-pierre, un petit autocollant (en fait il se le place lui-même sur le front et elle lui enlève ensuite). Et l’un ou l’autre, de temps à autre, enfilent une sorte de léger manteau et s’enfuient en courant pour revenir quelques minutes après…

Le texte, on l’a dit, est souvent d’une force étonnante, même s’il tourne parfois à la leçon de morale un peu répétitive. Oui, mais voilà dramaturgie et mise en  scène sont faiblardes. Pourquoi ces deux univers où, dans l’un, D’ De Kabal monopolise la parole et, où dans l’autre, un couple qui ne dit pas grand-chose, en décalage avec la logorrhée de l’auteur, semble faire de la figuration intelligente. Il y a là un déséquilibre scénique et, s’il y a bien une poésie certaine dans le discours de l’auteur qui parle en filigrane de son enfance quand il était maltraité, le spectacle reste quand même singulièrement sec et manque d’émotion. Car peu et surtout mal incarné.

Il y a cependant à la fin et heureusement, l’apparition silencieuse de Franco Mannara: ses gestes rythmés dans un beau silence disent toute une souffrance accumulée. Les qualités poétiques du texte, même proféré avec un micro H.F. par l’auteur  et metteur en scène, sont indéniables mais ce cours magistral sur la domination du mâle sur le thème de: «Je bande donc je suis» et sur la définition du viol et de la maltraitance des femmes, est un peu lourdingue et répétitif. En fait, tout se passe comme si D’ de Kabal s’était trompé de format et il aurait été plus convaincant s’il avait été seul sur le plateau. Mais il a mal maîtrisé la dramaturgie, le temps, et l’espace. Cela donne donc un spectacle bavard et beaucoup trop long (presque deux heures!), mal équilibré et mal scénographié qui part souvent dans tous les sens. Et, passé la premier moment, il est assez ennuyeux et ne fait pas vraiment sens. Dommage… Et le public? Il a applaudi mais pas très longtemps. On le comprend.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris XX ème, jusqu’au 13 avril.

Le texte est publié à L’Œil du souffleur.

 


Une Nature énigmatique d’Anton Tchekhov, adaptation et mise en scène de Geneviève Brunet et Odile Mallet

Une Nature énigmatique d’Anton Tchekhov, adaptation et mise en scène de Geneviève Brunet et Odile Mallet

dow-programme-tchekhovCette nouvelle initialement publiée dans une revue russe en 1883, sous le pseudonyme d’A. Tchékhonté  a été écrite par le futur grand auteur russe… Arrivé de Taganrog sur la mer d’Azov où il vivait avec sa famille, il travaille à vingt-trois an à de petits journaux satiriques de Moscou, ce qui lui permet d’aider sa famille et de payer ses études de médecine.

Ces  nouvelles, pour la plupart admirables, dont on exigeait de lui qu’elles soient courtes, sont effectivement concises et souvent proches d’un dialogue théâtral. Et certaines donnèrent naissance à de petites pièces comme L’Ours, La Demande en mariage ou ces merveilleux Cédrats de Sicile…Les personnages? De petits fonctionnaires, des commerçants, des gens du peuple qu’Anton Tchekhov avait dû rencontrés à Taganrog. Il y a ici un humour étonnant, voire parfois un cynisme dans ces scènes qui semblent croquées sur le vif et sont parfois teintés  d’une certaine nostalgie.
 
Comme dans cette Nature énigmatique où l’auteur fait référence à une histoire personnelle et à Dostoïevski dont il subit l’influence. Simplement, et avec l’air de ne pas y toucher, le jeune écrivain sait dire les choses simples quand elles sont vécues au plus profond et au quotidien : une belle promenade, la pluie et le froid insidieux, une rencontre amoureuse inattendue, le bonheur de retrouver un appartement chauffé …

Voldemar, un jeune fonctionnaire qui s’essaye à être écrivain, rencontre dans un train une jeune personne qui lui raconte sa vie, tout en minaudant… Sa famille a eu de sérieux ennuis financiers et vivait dans la misère ; elle a donc pour l’aider, accepté un mariage de raison avec un vieux général très riche. En attendant sans scrupule aucun de pouvoir enfin choisir un homme qu’elle aime. Le général une fois mort, elle est comme désemparée, rencontre un autre homme  mais se dresse déjà sur sa route encore un homme âgé… Comme si elle était abonnée au malheur  -«Ah ! Vous êtes un écrivain et vous nous connaissez, nous, les femmes !… Vous allez comprendre…Je suis douée, par malheur, d’une nature généreuse…J’attendais le bonheur, et quel bonheur ! J’avais soif d’être quelqu’un ! Oui ! Être quelqu’un, c’est là que je voyais le bonheur ! – Ravissante ! murmure l’écrivain en baisant la main de la petite dame près du bracelet. Ce n’est pas vous que je baise, divine, mais la souffrance humaine! Vous rappelez-vous Raskôlnikov? C’est ainsi qu’il embrassait. »

Merveilleuse rencontre de futurs amoureux mais très vite il lui peint les privations et le futur sordide de leur couple et avoue être très pauvre. Mais elle ne veut rien entendre car, dit-elle, elle est riche. Il y a des discussions cyniques entre hommes sur la meilleure façon de séduire une femme, constat d’échec une fois que les partenaires ont fait l’amour… Il y a aussi déjà dans cette nouvelle, le Tchekhov des grandes pièces avec une langue admirable et des dialogues très justes dont certaines répliques pourraient sortir tout droit d’un film de François Truffaut.

C’est habilement mis en scène avec trois fois rien: quelques rideaux noirs, des costumes et perruques de récupération, des guéridons, quelques chaises et un banc «en pierre » de jardin qui, lui aussi, a dû faire autrefois les beaux jours d’un grand théâtre… Qu’importe et on aime bien ce style sans prétention aucune du genre: on fait avec ce que l’on a, car l’essentiel est ailleurs! Jérôme Savary a ses débuts  pratiquait aussi cela comme  Ariane Mnouchkine, ou le Théâtre de l’Unité encore maintenant dans ses kapouchniks (cabarets mensuels) à Audincourt. Geneviève Brunet, Vincent Gauthier, Odile Mallet, Catherine de Précourt et Pierre Sourdive n’ont sans doute pas l’âge de leur personnage mais ont un vrai métier : bonne diction et belle sincérité et cela mérite le respect dans des conditions aussi dures. Ce mercredi soir, il y avait  moins de spectateurs que d’acteurs! Il y a quelques erreurs de mise en scène, comme ces nombreux noirs qui cassent le rythme mais on entend bien le texte et on ne s’ennuie pas une seconde.

Le spectacle fait partie du cycle Tchekhov lancé par Jean-Luc Jenner depuis janvier dernier jusqu’en juin, dans ce Théâtre du Nord-Ouest pittoresque, mais pas très propre et guère accueillant… que ce directeur tient pourtant à bout de bras avec ténacité. Sans être exceptionnel, ce petit spectacle d’une heure et quart mériterait mieux mais nombre de spectacles d’auteurs actuels, longs à n’en plus finir et donneurs de leçons, ne supportent pas la comparaison… Il permet aussi de découvrir avec plaisir, une autre facette du continent Tchekhov. Avis aux amateurs du grand dramaturge mais regardez bien le programme, le spectacle est joué en alternance… 

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 10 avril, Théâtre du Nord-Ouest, 13 rue du Faubourg-Montmartre. T. : 01 47 70 32 75.

La nouvelle est parue dans la traduction de Madeleine Durand et André Radiguet, La Pléiade, éditions Gallimard.

 


Je suis Fassbinder de Falk Richter mise en scène de l’auteur et de Stanislas Nordey et Falk Richter

Je suis Fassbinder de Falk Richter mise en scène de Stanislas Nordey et Falk Richter

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©jeanlouis Fernandez

 

« Je suis Fassbinder veut ouvrir des questions », explique Stanislas Nordey. « Que fait-on en ce moment au théâtre ? se demande-t il. Mettre en scène Les Trois Sœurs, ou une comédie de Yasmina Réza ?  0u faire un matériau, tenter des formes ?   Réunissant un collectif d’acteurs, la pièce interroge notre aujourd’hui à travers l’œuvre de Rainer Werner Fassbinder (1945-1982), en particulier à partir de L’Allemagne en automne, réalisé  en 1977 au moment où sévissait en Allemagne la Bande à Baader-Meinhof et la répression était telle que le cinéaste, fiché par la police, pensa à s’exiler en France.

A plusieurs reprises, Falk Richter  réactualise la conversation dans ce film entre le cinéaste et sa mère : il y  est question de terrorisme, xénophobie, homophobie, antisémitisme et violence faite aux femmes jusque dans le mariage bourgeois, thèmes qui résonnent encore dramatiquement. Première scène  du spectacle:   Fassbinder (Stanislas Nordey) reproche à sa mère ( Laurent Sauvage) son intolérance : « Tout d’un coup, tu es pour un Etat de surveillance ». Elle parle du danger que représentent les migrants et se focalise sur quelques viols de femmes commis par des réfugiés : « Ils viennent faire gicler leur sperme dans les femmes allemandes !» Elle fustige la mollesse  des hommes et appelle de ses vœux, à la tête du pays, « un homme autoritaire, très bon, gentil et juste, pour débarrasser les pays, des réfugiés,  étrangers et musulmans… sans guerre, sans que l’Europe se retrouve encore en cendres. »

 Et Falk Richter d’embrayer sur les cas de Marine Le Pen et Marion Maréchal-Le Pen, Viktor Orban, Jaroslaw Kaczynski Matteo Salvini, et, en Allemagne, de la députée européenne Beatrix von Storch, petite-fille de Schwerin von Krosigk, ministre des Finances d’Adolf Hitler : «Europe 2019, la haine, la peur, la parano… »Suit un long monologue allégorique, dit à plusieurs voix, où l’Europe prend la parole : « Je ne suis pas une utopie/Je suis une réalité/ (…) Mes parents étaient des nazis, des humanistes, des découvreurs, des colonialistes/ Je suis allée en Amérique du Nord tuer les Indiens/ (…) J’ai obligé l’Afrique à parler MES LANGUES et à croire en MA BIBLE. »

Construite en tableaux, la pièce se présente comme un chantier théâtral. Cinq  artistes se partagent les rôles d’hommes ou de femmes, indifféremment.  Stanislas Nordey jouant tour à tour Fassbinder et Stan, le metteur en scène, Judith Henry, Dea Liane, Laurent Sauvage et Vinicius Timmerman interprètant soit leur propre personnage, soit ceux tirés des films de Rainer  Werner Fassbinder, dont des extraits sont diffusés sur trois écrans en fond de scène : L’Année des treize lunes, La Troisième Génération, Le Droit du plus fort… Pochettes de 33 tours, affiches et photos de mode des années soixante-dix, envahissent la scène de ce théâtre-laboratoire. On retrouve les éléments de décor comme le tapis blanc flokati et les grands canapés en skaï des  Larmes amères de Petra von Kant. La protagoniste apparaîtra aussi en cinq exemplaires, les acteurs ayant revêtu sa robe verte, arborant sa fleur rouge autour du cou… Les scènes des uns sont filmées par les autres et transmises sur un moniteur. Il y aussi des discussions entre les séances de répétition : les comédiens  veulent que le metteur en scène  apporte enfin un texte terminé.  Mais lui,  leur reproche leur passivité : «Ecrivez vos textes vous-mêmes,vous me sucez la moëlle ».

Je suis Fassbinder tient à la fois de la fameuse phrase: Ici bin ein Berliner prononcée par John Fitzgerald Kennedy à Berlin et du slogan français: Je suis Charlie, et donne, par le filtre de l’œuvre du grand artiste allemand et des années soixante-dix, une photographie de notre époque en plein désarroi, face au vide politique et au trop-plein d’événements.
«Cette écriture, dit Stanislas Nordey, me touche: elle embrasse tous ces sujets pour devenir un chronique du temps présent. » Né en 1969, Falk Richter, auteur engagé, a émergé en Allemagne avec Le Système, une œuvre en plusieurs volets: Electronic City, Sous la Glace et Trust où il analyse les mécanismes du capitalisme financier mondialisé. La pièce, écrite sur mesure et à chaud, après les attentats terroristes de Paris et les agressions sexuelles commises le soir du 31 décembre 2.015 à Cologne, a été remise en chantier depuis sa création au Théâtre National de Strasbourg,  l’année suivante.

Mais elle n’a rien perdu de son actualité et un long monologue, dit face public par Stanislas Nordey, évoque l’état d’urgence, les violences faites aux femmes, le viol conjugal … Pour conclure, Falk Richter cite Rainer Werner Fassbinder dans L’Allemagne en automne (1977) : «La question la plus importante est de savoir comment détruire cette société ?» et se demande si, par l’art, on peut agir.

On sort de ces deux heures de spectacle, assommé par toutes les questions abordées en vrac. Il y a, en ébullition, beaucoup de propositions scéniques qui se chevauchent, des images naïvement provocatrices et des redites, histoire de bien enfoncer le clou, là où ça fait mal. C’est parfois sentencieux. Et esthétiquement surchargé. Mais ce collectif d’acteurs nous offre, avec ce généreux brouillon, une réponse théâtrale à l’éternelle question : «Que faire ? »

Mireille Davidovici

Jusqu’au 28 avril, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème). T. : 01 44 95 98 00.

Le texte est publié aux éditions de l’Arche dans la traduction d’Anne Monfort


Opening Night, d’après le scénario de John Cassavetes, mise en scène de Cyril Teste

©Simon Gosselin

©Simon Gosselin

Opening Night, d’après le scénario de John Cassavetes, mise en scène de Cyril Teste

 Après le mémorable Festen (voir Le Théâtre du Blog), le metteur en scène s’attaque de nouveau  à une œuvre-culte du cinéma avec une de ses stars Isabelle Adjani (couronnée par cinq César de la meilleure actrice! ), dans le rôle tenu par Gena Rowlands à l’écran en 1977. Modestement sous-titrée  Laboratoire public du 6/04/19, cette version théâtrale, annoncée comme provisoire, fidèle au script initial malgré des coupes et moins d’acteurs, est envisagée comme la répétition d’une pièce, en public, à la veille de la première représentation.

Myrtle Gordon, comédienne de renom, voit l’une de ses fans se faire renverser par une voiture à la sortie du théâtre, alors qu’elle venait de lui signer un autographe. Nancy avait dix-sept ans et son fantôme va hanter Myrtle. Bouleversée par cet accident comme par le rôle qu’elle répète : une actrice vieillissante incapable d’amour et en panne d’inspiration, Myrtle s’enfonce dans la dépression, la mort de Nancy la renvoyant à sa propre déréliction. Ses interlocuteurs : Manny, le metteur en scène, (Morgan Lloyd Sicard), et Maurice, son partenaire de jeu et mari à la ville comme à la scène (Fréderic Pierrot). Pour ajouter au trouble, John Cassavetes jouait lui-même ce rôle dans son film et Ben Gazarra était Manny. Interviennent aussi des techniciens, une habilleuse.

Ici, de temps à autre, Cyril Teste fait de petites mises au point en direction du public… Et, bien sûr, rien n’échappe la caméra omniprésente de Nicolas Doremus. Utilisant à la fois les codes théâtraux et cinématographiques, le Collectif MxM cherche à retrouver, dans la partition d’Opening Night, la mobilité du style Cassavetes : l’un des premiers à avoir filmé caméra a l’épaule, à oser les très gros plans, pour exprimer l’instabilité de ses protagonistes.  Comme l’Américain interroge, à partir du théâtre, la fragilité des artistes à travers le personnage de Myrtle, Cyril Teste et son équipe questionnent le cinéma par le théâtre, en complicité avec Isabelle Adjani. «John Cassavetes inscrit la fatigue dans le théâtre, d’où son caractère déglingué, c’est à dire l’avant et l’après, tout ce qui est traditionnellement dissimulé par la perfection des apparences déployées sur scène », écrivait Thierry Jousse dans Les Cahiers du cinéma. Les coulisses de la représentation, l’intimité des loges, où s’activent les techniciens, où bavardent les artistes quand ils ne répètent pas leurs répliques et où s’angoisse le metteur en scène : une aubaine pour le collectif  MxM,  qui a coutume de filmer le hors-champ pour le remanier sur scène !

 Ici, pas question de cloner le film, d’en utiliser les images ou de singer ses acteurs mais, partant du script, de s’inspirer de son énergie : «J’ai donc décidé de tout écrire au fur et à mesure des jours, dit Cyril Teste, sous les yeux complices du public. J’interviens, je coupe, je rapporte  des scènes le matin pour le soir, j’intervertis l’ordre et crée du désordre et tente dans ce geste de traverser cette question non définissable de la création (…)  Opening Night, chaque soir, doit être une première et dernière fois. » On assiste donc à la répétition d’une répétition, et jamais à une pièce terminée : c’est pourquoi le spectacle varie d’un soir à l’autre

 Cette double mise en abyme trouble le public qui voit les acteurs au présent du plateau, jouant une pièce dont le sujet est la répétition de cette pièce, et en même temps leur image est projetée sur un écran tendu en fond de scène, flanqué d’étagères peuplées de bibelots, composant, avec un salon standard, le décor unique et convenu de la pièce en cours de montage. Elles figurent aussi le domicile de l’actrice.

Selon notre place dans la salle, nous apercevons aussi la partie découverte des coulisses et, grâce à la vidéo, « tout ce qui est habituellement dissimulé ». Des  « plans salle », fréquents, impliquent le public : Isabelle Adjani n’est, après tout, qu’une interprète jouant un rôle devant lui. Est-ce elle, ou son personnage qui lance à l’auditoire : « Si je peux atteindre une seule femme dans le public, là, je sais que je fais du bon travail » ?

 

©Simon Gosselin

©Simon Gosselin

Sous cette forme complexe, on n’entendra de la pièce en cours que des bribes, répétées en boucle, en coulisses ou sur le plateau. Sous l’œil inquiet du metteur en scène, un couple se déchire. Lui : «Tu n’es plus une femme pour moi, tu es une professionnelle.»  Elle : «Quand j’avais dix-sept ans, j’étais capable de tout. C’est difficile pour moi de convoquer une émotion qui soit sincère. »  On s’attarde longtemps sur une gifle à donner… Mais voilà, l’actrice conteste  son rôle: «Je suis détruite par la cruauté de cette pièce. C’est difficile d’intéresser le public à une agonie.»

 Et le metteur en scène s’énerve : «Je suis en train mettre en pièces une pièce que je ne comprends pas», avoue-t-il au téléphone à sa femme avec ce joli lapsus. Hantée par la jeune fille morte, Myrtle se revoit en elle, au même âge. Sur l’écran, un visage d’adolescente  (celui de Zoé Adjani) se superpose au sien, dans un artistique fondu-enchaîné. Et l’on se remémore Isabelle Adjani au  commencement de sa carrière : à dix-sept ans, elle entrait à la Comédie-Française et défrayait déjà la chronique. Nicolas Doremus opère en noir et blanc pour dramatiser et distancier. Parfois, des flous renforcent ces images fantomatiques.

 Le spectacle atteint-il son objectif : «Retenir de l’œuvre son refus des formes figées, sa quête acharnée de la performance» ? Performance, oui : de l’équipe technique et surtout d’Isabelle Adjani  -une star jouant une star- qui se plie avec modestie aux expérimentations du metteur en scène. Impressionnante par sa présence et sa mobilité au plateau, elle «crève» aussi l’écran. Pour son retour au théâtre, elle donne le maximum, en un minimum de temps (une heure vingt). Femme au bord de la crise de nerfs, elle se tait ou pleure, crie ou craque, n’hésite pas à se jeter à terre, joue l’ivresse et le désespoir…

Léger bémol: cette traversée des formes souffre d’un déséquilibre dans la distribution et les rapports entre les personnages en lice restent flous et inconsistants. Et surtout la vidéo, à la longue, prend le pas sur le théâtre qui disparaît, malgré de beaux moments comme cet extrait de La Mouette d’Anton Tchekhov, lu par Isabelle Adjani : «Ça va relever un peu le niveau », commente-t-elle avec un humour qui fait rire la salle, jusque là un peu sur la réserve. Pour autant, ce chantier promet d’évoluer de soir en soir, et bientôt les murs du Théâtre des Bouffes du Nord remplaceront avantageusement le décor encombrant et peu inspiré de Ramy Fischler…

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 6 avril, à  Bonlieu/Scène nationale d’Annecy, 1 rue Jean Jaurès, Annecy ( Haute-Savoie ).

Du 3 au 26 mai, Théâtre des Bouffes du Nord (Paris X ème).
Du 3 au 6 juin, Théâtre du Gymnase, Marseille, et du 12 au 15 juin au Printemps des comédiens, Montpellier (Hérault).

 


Serata Philip Glass par le ballet de l’Opéra de Rome

Serata Philip Glass par le ballet de l’Opéra de Rome.

Jean Couturier

Jean Couturier

Eleonora Abbagnato, directrice du ballet de cet Opéra, a convoqué trois chorégraphes, Benjamin Millepied, Jerome Robbins et Sébastien Bertaud pour ce programme réalisé en hommage au compositeur américain. A l’origine du mouvement minimaliste répétitif, Philip Glass est devenu célèbre, en France, avec la musique d’Einstein on the Beach,  un opéra créé par Bob Wilson (1976).

Son style s’adapte parfaitement à la danse contemporaine, comme dans le très fluide Hearts and Arrows (2014) de Benjamin Millepied . Sur la partition enregistrée du Quartet numéro 3 pour cordes, les danseurs, en particulier masculins, sont très à l’aise et servent à merveille  la légèreté des portés, sauts et mouvements de groupe.

Les Glass Pieces de Jerome Robbins (1918-1998) dont on a fêté en 2018, le centième anniversaire de naissance,  sont accompagnées par un orchestre dirigé par Carlo Donadio et nous plongent dans l’Histoire de la danse… Créée en 1983 par le New York City Ballet et entrée au répertoire de l’Opéra de Paris en 1991, cette pièce est devenue presque académique et paraît un peu datée, malgré l’interprétation athlétique des jeunes danseurs.

Après l’entracte de ce spectacle d’une heure quarante-cinq, nous découvrons Nuit Blanche, de Sébastien Bertaud, un ballet servi par les costumes de Maria Grazia Chiuri, directrice artistique de Christian Dior Couture. Ce danseur de l’Opéra de Paris, assistant de William Forsythe dans son académie, avait déjà dansé en 2012 avec Eleonora Abbagnato une pièce de cet artiste. Adepte de la haute couture, Sébastien Bertaud a chorégraphié à l’Opéra de Paris, en septembre 2017, une pièce dont Olivier Rousteing de chez Pierre Balmain avait réalisé les costumes.

La créatrice italienne de la maison Christian Dior a suivi régulièrement les répétitions de Nuit blanche afin d’adapter au mieux ses costumes, très fragiles, à la mobilité des danseurs. Des fleurs multicolores, en référence au jardin de la maison natale du couturier à Granville, parsèment les jupes-voiles des danseuses et les juste-au-corps des danseurs. Cela donne une légèreté onirique à cette danse et masque son aspect technique parfois difficile. La musique, en particulier la partition piano, là aussi jouée en direct par Sandro De Palma, confère à cette œuvre un aspect romantique. Friedemann Vogel, étoile du Ballet de Stuttgart, sert parfaitement Eleonora Abbagnato dans un pas de deux émouvant.

En ce printemps déjà présent, la maison Christian Dior Couture avait organisé, ce 28 mars, à l’Opéra de Rome, en avant-première, une soirée pleine de paillettes qui rappelait les beaux moments de La Dolce Vita de Federico Fellini (1960) .

Jean Couturier

Spectacle dansé à l’Opéra de Rome, du 29 mars au 2 avril.

 


Tout Dostoïevski, de Benoît Lambert et Emmanuel Vérité

Tout Dostoïevski, de Benoît Lambert et Emmanuel Vérité

 

©Gilles Vidal

©Gilles Vidal

Que le titre ne trompe personne : non, ce ne sera pas une lecture exhaustive de Dostoïevski. Juste quelques lampées mais lesquelles! Le spectacle, la conversation, commence de façon voulue comme rébarbative par le début des Notes du souterrain, ou Carnets du sous-sol, selon les traductions : «Je suis un homme malade…Je suis un homme méchant. Un homme plutôt repoussant. Je crois que j’ai le foie malade. Soit dit en passant, je ne comprends rien de rien à ma maladie et je ne sais pas au juste ce qui me fait mal.»

 Et pourtant… On ne comprendra jamais vraiment le geste de Raskolnikov qui tue une rentière jugée par lui parasite et inutile sur cette terre. Mais on  verra assez vite que dans Crime et Châtiment, importe plus le châtiment que le crime, et plus encore l’articulation entre les deux. Et on suivra la démonstration : le policier qui traque Raskolnikov est le modèle de l’inspecteur Colombo, « juste un petit détail »… Considérations fondamentales, qui ne tissent rien de moins qu’un lien entre la Culture et la culture populaire : à méditer. Apparaissent, plus tard, Les Frères Karamazov, et le récit de la mort de l’enfant, à la fin du roman. Alors le silence devient dense, palpable comme l’écoute du public. Aucun pathos : c’est seulement une brèche qui s’ouvre dans la montagne, dans le volcan Dostoïevski : un peu de lave en feu apparaît alors. Alors, oui, on peut avoir l’illusion que Tout Dostoïevski est contenu dans le microcosme que serait un court passage de son dernier roman. En réalité, émane de cette lave brûlante le désir de rencontrer vraiment ce “Dosto quelque chose“, comme l’a dit un lycéen dans la salle, de le lire, de se l’approprier. De fait, il appartient à qui l’aime ou veut l’aimer.

Et qui raconte cette histoire ? Qui grimpe sur les pentes du volcan ? Charlie, clown intermittent, fou de littérature, d’où sa pudeur avec les textes. Charlie Courtois-Pasteur est né il y  quelques années de la complicité entre Benoît Lambert et le comédien Emmanuel Vérité. Une envie à deux de faire ces “petites formes“  qui deviennent des spectacles en grande forme : Meeting Charlie ou l’art du bricolage, une trousse à outils bien utile en ce monde et Charlie et Marcel,  ou Proust et le western… Charlie a le goût de l’élégance : sous son smoking un peu trop grand, d’occasion (avec l’aimable complicité de Marie La Rocca) il porte une chemise à palmiers : histoire d’en rajouter dans l’élégance, de sorte qu’elle se casse la figure. Alourdi, par un énorme microphone  (si l’on ose cet oxymore) sur sa poitrine mais dont il use modérément et qu’il accompagne de délicats bricolages démonstratifs. Il paraît plus âgé que son porteur, Emmanuel Vérité, et chargé d’un passé douloureux  mais il est pudique et nous n’en saurons rien.
Et Dostoïevski, alors ?  Eh ! Bien il est là, tendu dans le verre de vodka que nous offre Charlie, derrière lui, devant nous, ouvert comme une terrible tentation. Tout Dostoïevski est à la disposition de chacun, et il y a du Dostoïevski en chacun de nous, surtout si un être mystérieux comme ce Charlie vient vous en offrir un aperçu fulgurant sur un plateau.  De théâtre, évidemment.
On comprendra qu’il est bon d’aller affronter l’attente, la curiosité, la frustration, les chemins de traverse, la magie à deux balles, le rire, la tendresse que nous offre ce spectacle.

Christine Friedel

Théâtre de la Cité Internationale, 17 boulevard Jourdan, Paris XIIIème jusqu’au 19 avril. T. : 01 43 13 50 50.

 


Humiliés et offensés, d’après l’œuvre de Dostoïevski, mise en scène d’Anne Barbot

Humiliés et offensés, série en quatre  épisodes d’après l’œuvre de Dostoïevski, traduction d’André Markowicz, mise en scène d’Anne Barbot

©Dominique Vallès

©Dominique Vallès

Anne Barbot, après bien des recherches, s’est attelée -tâche presque insurmontable-  à adapter en quatre épisodes,  le célèbre roman, en partie autobiographique, qui  retrace, narrée par lui-même, la vie d’Ivan Petrovitch (Vania), un romancier atteint de tuberculose, maladie incurable à l’époque.  Il aime passionnément  Natacha, la fille de l’homme qui l’a élevé, mais elle est follement amoureuse d’un autre homme, Aliocha, le fils de Piotr Alexandrovitch Valkovski, dit le Prince. Natacha va d’abord quitter sa famille et son confort bourgeois pour  vivre avec un très grand propriétaire terrien, et qui emploie son père en procès avec lui; le pauvre homme se bat sans espoir pour retrouver son honneur bafoué par ce Prince qui l’a injustement accusé de graves malversations. Très endetté, le père de Natacha peut même perdre son logement. Et sa femme est impuissante devant cette descente familiale aux enfers. Seul, Ivan leur fils adoptif et ancien fiancé de leur fille, essaye, dans des pages magnifiques du grand auteur russe d’apaiser la peine de ces gens modestes, humiliés et trainés dans la boue par un homme important… Et qui possède un réel pouvoir sur toute la région et sur les juges…

Même si Natacha est bien consciente qu’elle commet une erreur, il y a chez elle comme une sorte de masochisme et elle est incapable de prendre une autre décision. Ivan, le poète qui est aussi le narrateur dans le célèbre roman, était son fiancé mais est resté son ami et le seul qui soit au courant de leur liaison et essayera d’être un interlocuteur bienveillant entre les deux amants.
Aliocha, lui, est un jeune homme instable qui admire beaucoup son père dont la réussite le fascine et il se soumet  à la volonté du Prince qui rêve pour lui d’une brillante réussite. Mais il rencontre de jeunes activistes et sa vie va basculer. En proie à une grave dépression, il finira par tuer le Prince.

« Nous sommes, dit Anne Barbot, dans un moment où toute la jeunesse est secouée de révolte contre une société qui lui paraît injuste, obsolète, inégalitaire, répressive, anti fraternelle.»Le rapprochement avec l’œuvre de Dostoïevski est limpide. Cupidité, argent facilement gagné, vie luxueuse, belles calèches, bonne nourriture et beaux vêtements d’un côté, et de l’autre pour la majorité du peuple: vie sans espoir, logements misérables et malsains, nourriture médiocre, vêtements de mauvaise qualité, travail exténuant des ouvriers et prostitution de jeunes filles qu n’ont souvent pas d’autre choix pour survivre… La plupart de ses compatriotes ainsi humiliés veulent un changement politique radical, la vie est un combat quotidien: ils n’ont rien à perdre et sont prêts à payer cher leur émancipation…Même si, heureusement, la société russe peinte par Dostoïevski, n’est pas la nôtre, il y a pourtant bien des points communs et une soif évidente de changement… En cause: une trop grande inégalité de logements, transports, nourriture, médecine, culture, loisirs…

Et les jeunes gens d’aujourd’hui comprennent très bien la leçon donnée par le grand écrivain russe et sont encore admiratifs devant ces personnages assoiffés de liberté et qui veulent en même temps garder leur dignité… Comme Natacha écartelée entre son amour pour un Aliocha qui ne cherche pas de travail mais qui la trompe et qui l’humilie, en ne lui offrant, malgré de belles promesses, qu’un logement misérable. Mais elle trouve aussi dans cette humiliation, la force nécessaire pour se battre et résister à son destin. Comme aussi le malfaisant Prince Valkovski qui veut prendre sa revanche: il a été autrefois frustré par son père d’une fortune dont il aurait dû hériter et a, sans aucun doute, besoin de dominer pour retrouver une identité. Quitte à n’avoir aucun scrupule, à être cynique et à vouloir satisfaire toutes ses envies, notamment sexuelles, grâce à l’argent et à de multiples mensonges et combines.

Reste à adapter et à mettre en scène un tel roman riche en dialogues mais qui reste un roman écrit avec d’autres codes qu’une pièce. Nous l’avons  entièrement relu: même traduit, il continue à nous emporter dans ce Saint-Pétersbourg que l’auteur connaît si bien. Au cœur d’une misère sociale mais aussi humaine qui le fascine et le révolte à la fois. Anne Barbot a choisi de présenter son spectacle soit, selon les jours, en épisodes, soit en intégralité. Dans ce cas, soit presque quatre heures avec plusieurs pauses et un entracte de trente minutes. Ce qui est quand même  bien long…

Yvonne princesse de Bourgogne de Witold Gombrowicz (voir Le Théâtre du Blog) nous avait beaucoup séduit par la qualité de son interprétation et sa beauté plastique, soutenu par une remarquable scénographie de Charlotte Maurel. Mais ce samedi soir dans cette salle de Fontenay-sous-bois à l’acoustique des plus médiocres (d’où sans doute le recours à des micros H.F., ce qui n’arrangeait pas les choses) rien n’était dans l’axe. On assiste dans une première partie, à une sorte de résumé mal foutu du début du roman et, comme se demandait avec juste raison un mien confrère qui assistait à cette même représentation, comment un spectateur qui n’a jamais lu le roman, peut comprendre ce dont il s’agit! Et on peine à identifier du moins au début, qui est qui dans cette histoire. Et les personnages du coup on peu de consistance mais semble plutôt le porte-parole de l’auteur. Et pourquoi cette scénographie bi-frontale, très mode en ce moment mais ici peu justifiée? Pourquoi ce jeu aussi statique, sans beaucoup de rythme, avec les principaux personnages souvent assis à chaque bout d’une longue table?

On nous demandera ensuite de nous lever pour assister dans la salle elle-même à une sorte de mini-conférence avec un texte semi-joué par deux interprètes. Destinée à remplacer la vraie deuxième partie, à cause de l’absence involontaire d’une actrice… Puis on nous invitera à revenir ensuite dans la première salle. Les dialogues bavards distillent vite un ennui inévitable. La faute à quoi : d’abord à une distribution assez inégale : difficile de croire à la Natacha d’Anne Barbot et on ne retiendra que Philippe Risler qui maîtrise parfaitement son personnage du Prince. Et  pourquoi cette fin genre réunion politique qui allonge encore un peu plus un spectacle qui n’en finit pas…Où les acteurs sont rejoints par des amateurs du Val-de-Marne et des élèves du Conservatoire du Grand Orly pour une espèce de grand rendez-vous populaire contemporain (photo-ci-dessus) mais où; là aussi, les choses sont loin d’être claires.

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La faute aussi à une dramaturgie  faiblarde; l’histoire du théâtre contemporain  semble bégayer:  à chaque fois qu’un(e) metteur(e) en scène s’empare d’un aussi long roman, il ou elle a le plus grand mal à articuler ses moments forts sur un temps normal, disons de quelques heures. Logique: on ne passe pas si facilement d’un fiction aux longues descriptions, à une pièce qui n’en est pas une avec des dialogues souvent pas très convaincants sur un plateau où le rythme ne tarde pas à faiblir assez vite. Comment arriver à une réalisation crédible quand les codes ne sont pas les mêmes: à l’impossible nul n’est tenu! Même si tous les romans de Dostoievski qui fascinent les gens de théâtre ne résistent pas de la même façon à l’épreuve. Les Frères Karamazov, mieux semble-t-il, que les autres. Par ailleurs, l’éclairage est assez approximatif et Anne Barbot aurait pu nous épargner ces barres fluo blanches éblouissantes que des accessoiristes descendent à vue parfois à hauteur d’homme sans que l’on sache bien pourquoi: cela éblouit,parasite la vision des scènes, comme ces envois de fumigènes souvent associés à des éclairages latéraux rasants, véritable épidémie du spectacle contemporain…

Bref, une soirée beaucoup trop longue qui manque d’une véritable colonne vertébrale  et qui peine à s’imposer. Cet Humiliés et offensés doit être repris en version plus courte au festival off d’Avignon mais on ne voit pas bien comment Anne Barbot pourrait s’y prendre et elle a encore du chemin à faire pour nous convaincre des vertus de ce spectacle… Allez, pour se consoler, un formidable petite phrase du clairvoyant Oscar Wilde: « Dostoïevski nous fait sentir qu’il n’y a pas que les méchants qui se trompent, ni que les mauvais qui fassent le mal. »

 Philippe du Vignal

Spectacle vu le 16 mars à Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne).
Festival off d’Avignon à partir du 5 juillet.

Le roman est édité par Actes Sud.


Danser Casa, chorégraphie de Kader Attou et Mourad Merzouki

Danser Casa, chorégraphie de  Kader Attou et Mourad Merzouki

 dansercasa_c_dan_aucanteL’un comme l’autre ont donné au hip-hop ses lettres de noblesse en l’amenant sur les grandes scènes de la danse contemporaine : après avoir fondé ensemble la compagnie Accrorap, en 1989, à Lyon, ils ont ensuite développé leurs propres créations et ont été  nommés à la tête de Centres Chorégraphiques Nationaux, l’un à La Rochelle et  l’autre à Créteil. Leur dernière co-réalisation remonte à une vingtaine d’années, pour un projet semblable en Algérie : Mekech Mouchkin ( Y’a pas de problème).

Ils se sont retrouvés en 2017 à Casablanca, pour transmettre leur expérience à de jeunes artistes et affirmer l’effervescence culturelle de cette ville, en particulier dans le domaine des arts de la rue. Pour cette pièce, ils ont sélectionné, parmi 186 hip-hopeurs, huit danseurs dont une seule femme. Issus de parcours et de villes différents, chacun d’eux, souvent autodidacte, a sa  spécialité : acrobatie, cirque, popping, locking, parkour, new style house et même danse contemporaine. Il s’agissait ici de trouver une cohérence dans le disparate des corps, des styles et des niveaux,  sans effacer la nature première des propositions individuelles, puis de fondre les numéros dans une fluidité d’ensemble.

Pari tenu. Le spectacle, imprégné par la ville de Casablanca, est une sorte de voyage à travers les époques et les techniques de cette danse très codée. Les  danseurs s’élancent avec ferveur dans cette aventure. L’un d’eux s’étant blessé (les risques du métier!), ils ne sont que sept sur le grand plateau de la Scène Nationale d’Annecy, sans que l’ensemble n’en souffre.  Grâce aux éclairages sophistiqués de Madjid Hakimi, on se focalise d’abord sur les jeux de pieds et de jambes du groupe, qui, après quelques échauffements collectifs, va se disperser. Des individus s’isolent, puis rejoignent leurs partenaires …D’autres sont rejetés puis réadmis. Partis pieds nus, ils se chaussent pour réaliser des mouvements plus spectaculaires, des acrobaties et des saltos avant et arrière. Des porter à deux ou trois se succèdent et de petits conflits éclatent ça et là, l’occasion de mesurer les talents de chacun en combat singulier.

Mais tout se pacifie quand, dans un beau mouvement, surgissent de l’obscurité quatorze pieds animés d’une belle frénésie, en baskets aux leds rouges. Ambiance des rues de Casa la nuit, sur une musique à trois temps, délivrée par un orchestre de cordes aux rythmes orientaux… Les compositions de Régis Baillet-Diaphane et les musiques additionnelles font alterner percussions et pulsations pour des morceaux de bravoure, mais aussi des partitions plus amples pour les scènes chorales. Composé de tableaux variés, Danser Casa nous amène sur l’autre rive de la Méditerranée, et même si parfois la construction semble un peu brouillonne, elle témoigne d’une belle énergie. Et depuis sa création au Maroc  et son passage à Montpellier Danse 2018, la pièce remporte les suffrages du public qui l’a accueillie ce soir avec une ovation debout. On peut espérer qu’Ayoub Abekkane, Mossab Belhajali, Yassine El Moussaoui, Oussama El Yousfi, Aymen Fikri, Stella Keys, Hatim Laamarti et Ahmed Samoud  suivent le même chemin que leurs mentors, attachés l’un comme l’autre à transmettre cet art populaire. «En ce qui me concerne, dit Mourad Merzouki, ce projet me touche dans ma chair, car beaucoup de choses sont liées à mon histoire, à ce que ces danseurs sont et représentent ». Kader Attou, lui, réalise ici « pourquoi nous sommes arrivés dans la danse, et comment elle a représenté pour nous une ouverture et une émancipation. »

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 3 avril à Bonlieu/Scène Nationale d’Annecy, 1 rue Jean Jaurès, Annecy (Haute-Savoie) T. : 04 50 33 44 11.

Les 12 et 13 avril, Scène Nationale de Saint-Quentin-en-Yvelines, (Yvelines) le 16 avril, Théâtre de Corbeil- Essonne ( Val-de-Marne) ; le 18 avril, Festival D-Caf, Le Caire  et le 20 avril, bibliothèque Alexandrina, Alexandrie (Egypte) ; le 29 avril, Arts center d’Abu Dhabi ( Emirats Arabes Unis).
Le 2 mai, Maison de la Culture d’Amiens ( Somme); le  4 mai, La Faïencerie, Creil ( Oise) ; le 7 mai,  L’Arsenal, Metz (Moselle); les 15 et 16 mai, Centre Simone Signoret, Villefontaine ( Isère).
Et du 19 au 22 juin, Grande Halle de la Villette, Paris (XIX ème).


Festival d’Avignon, soixante-treizième édition

Christophe Raynaud De Lage

Christophe Raynaud De Lage

 

 

Festival d’Avignon, soixante-treizième édition…

7A0FD570-097D-461A-8A12-0AA298736FB3 Cette soixante-treizième édition (reste-t-il encore quelques spectateurs des tout premiers festivals?) aura lieu cette année du jeudi 4 au mardi 23 juillet, dans une quarantaine de lieux. Dont parmi les plus connus dans le monde entier, la mythique Cour d’honneur, le Cloître des Célestins et celui des Carmes, de magnifiques hôtels particuliers du XVIIème siècle, le Cloître Saint-Louis, soit  un ensemble architectural exceptionnel sur quelques hectares. Olivier Py,  son directeur a présenté avec humour et savoir-faire, une moisson riche mais heureusement moins élitiste que les précédentes, où nombre de spectacles, souvent très longs, semblaient avant tout destinés au public de Paris et des grandes villes françaises… » L’esthétique et l’éthique, dit-il, sont si proches lors d’une représentation de théâtre qu’on peine parfois à les distinguer, notre émerveillement croise notre soif de société meilleure, notre conscience collective est renforcée par la célébration de la scène.On consomme seul et on se console lui-même dans une luxuriante misère, et on achète du bruit pour s’éloigner un peu plus de ce qui pourrait nous sauver. »

Au programme, une nette orientation vers la question récurrente de l’exil et la représentation des grands mythes de l’antiquité occidentale avec O Agora que demora, d’après Homère, mise en scène de Christiane Jatahy; ses précédents spectacles ne nous avaient guère convaincus mais bon, à suivre…

Dans le Jardin de la Bibliothèque Ceccano, comme toujours un spectacle gratuit à midi et évidemment pris d’assaut (venir une heure avant pour avoir une place assise et à l’ombre!) avec un feuilleton théâtral quotidien du 6 au 20 juillet. Cette année, L’Odyssée d’Homère dans dans la formidable traduction de Philippe Jacottet réalisé en treize épisodes  par Blandine Savetier.

Signalons aussi Une Phèdre d’après Jean Racine qui sera mise en scène par François Gremaud. Et surtout, on verra L’Orestie d’Eschyle, un texte resté passionnant vingt-cinq siècles après sa création, réalisé par Jean-Pierre Vincent avec l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg. Lui, Georges Lavaudant et Alain Françon ont eu à subir des menaces de restriction budgétaires voulues par le ministère de la Culture, spécialisé depuis longtemps dans les coups tordus et qui voulait leur couper les vivres. Comme si ces metteurs en scène d’expérience et créateurs de  nombreux et beaux spectacles, avaient démérité! Dans la Macronie, on marche souvent sur la tête. L’Antiquité inspire aussi Laurent Gaudé et Roland Auzet avec Nous, l’Europe, banquet des peuples et Sonia Wieder-Atherton avec La Nuit des Odyssées.  Sous d’autres cieux de Kevin Keiss, d’après L’Enéide de Virgile sera mis en scène par Maëlle Poésy, qui a créé de beaux spectacles (voir Le Théâtre du Blog).

Maurice Maeterlinck aura deux fois les honneurs du festival avec Pelléas et Mélisande, une pièce plus rarement montée que l’opéra éponyme. Ici mise en scène par Julie Duclos ( voir Le Théâtre du Blog) et  Céline Schaeffer créera un spectacle pour jeune public d’après La République des abeilles.

Une  édition aussi tournée vers les auteurs contemporains vivants comme l’Anglais Martin Crimp maintenant bien connu en France avec Le Reste vous le connaissez par le cinéma, mise en scène de Daniel Jeanneteau, ou Alexandra Badéa avec Point de non retour (Quais de Seine). Et Pascal Rambert aura droit à la Cour d’honneur  avec une création, Architecture. Distribution exceptionnelle de très grands comédiens du théâtre contemporain: Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Marie-Sophie Ferdane, Marina Hands, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Denis Podalydès, Laurent Poitrenaux, Pascal Rénéric et Jacques Weber. A suivre…

Fidèle à sa volonté habituelle de ne pas oublier en cette période estivale les détenus  du Centre d’Avignon-Le Pontet, Olivier Py montera malgré, souligne-t-il, les difficultés administratives concernant la sortie de prisonniers en fin de peine pour aller jouer un Macbeth philosophe, d’après William Shakespeare. Ce sera la quatrième fois projet théâtral dans le milieu carcéral. Impossible de tout citer mais le programme est riche et de qualité. Côté public, Olivier Py a annoncé des mesures tarifaires pour les jeunes qui, dit-il, sont revenus au festival… On veut bien mais dans tous les spectacles payants et le soir, la couleur des cheveux restait l’an passé, le plus souvent fixée au gris et au blanc… Olivier Py fait semblant de croire que le prix des places est seul en cause, mais il le sait bien: le festival d’Avignon est le miroir grossissant de ce qui se passe à Paris… Et les faits sont têtus: les collégiens et lycéens vont au théâtre en groupes encadrés par des enseignants mais les étudiants y vont très peu, sauf s’ils suivent un cursus théâtral ou culturel. Et les gens de trente à quarante-cinq ans, occasionnellement, voire pas du tout, comme le déplorait encore il y a peu Robert Abirached, ancien directeur des spectacles sous le règne de Jack Lang.

 lecture-2015-sony-5-acteurs-13165_0-300x169-1Il y aussi des  textes en devenir présentés en lecture, la plupart du temps gratuite : Ça, ça va le monde! Le cycle de R.F.I. nous réserve des pièces africaines ou d’autres horizons de la Francophonie mises en voix par Armel Roussel. En ouverture, le texte lauréat du prix R.F.I. 2018 (voir Le Théâtre du Blog), Les Inamovibles de Sedjro Giovanni Houansou, le récit mouvementé d’un Africain parti pour l’Europe mais qui n’atteindra jamais son but. «Pour moi, dit l’auteur béninois, l’écriture dramatique est une façon de crier, de trépigner, de cogner la porte… tout cela pour qu’on vous entende.» Sous le label Fictions, France-Culture enregistrera aussi en public des pièces radiophoniques avec des comédiens connus et il y aura des rencontres publiques.

Toujours friand de causeries, conférences et échanges avec les artistes, le public trouvera de quoi se rassasier avec Les Ateliers de la pensée. On pourra y écouter sociologues, historiens, dramaturges et autres agitateurs de neurones. Rencontre, Recherche et Création est organisé par l’Agence nationale de la recherche pour mettre la science à la portée de tous.  Et le C.N.R.S. fêtera ses quatre-vingt ans dans la cité des Papes….

 

La Danse

Côté danse, cette édition présente des artistes majeurs sous le signe du voyage, des métissages et des échanges. Outwitting the Devil (Plus malin que le diable) d’Akram Khan rejoindra la Cour d’honneur. Le spectacle témoigne d’une «nouvelle manière de danser». «J’exprime, dit-il, mes idées à travers les corps des autres, certains plus âgés, chargés d’une riche histoire émotionnelle. Mais ma passion pour explorer d’anciens et de nouveaux mythes reste inchangée. » Ici, avec six interprètes venus de tous horizons, il se ressource, au vu de tablettes récemment exhumés par les archéologues, en faisant appel à la plus vieille épopée du monde Gilgamesh, rejoignant ainsi, depuis Babylone, les grands récits fondateurs comme L’Odyssée ou L’Enéide.

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©Christophe Péan

 

Multiple(s) de Salia Sanou, un triptyque dont on a vu les deux premiers volets aux Francophonies en Limousin 2018 (voir Le Théâtre du blog) interroge la danse de manière plus intime. Le chorégraphe se lançait dans un pas de deux, tour à tour avec l’écrivaine Nancy Huston, puis avec la grande dame de la danse contemporaine africaine, Germaine Acogny. Il était question d’identité, d’exil et de racines, pour trouver du sens à un univers en vrac. L’auteur-compositeur et interprète Babx ce joint à eux pour dire, lui aussi, le chaos du monde en mêlant aux gestes, des musiques, textes poétiques et politiques… Une proposition transculturelle et transdisciplinaire.

 

La compagnie Kukai Dantza, installée à Errenteria au Pays basque espagnol, puise, elle aussi, aux racines de son terroir pour développer un répertoire contemporain. Elle a construit Oskara avec le collectif catalan La Veronal et son chorégraphe Marcos Morau. Les corps parés de costumes tantôt sobres, tantôt insolites, évoluent avec vélocité sur des chants populaires a capella  lancinants ; on pénètre progressivement dans un au-delà mystérieux, où les gestes se suspendent, où des personnages inquiétants apparaissent et  de surprenants éclats d’images projetés en fond de scène.

Encore plus intime, Autobiography de Wayne McGregor. Le chorégraphe anglais plonge au plus profond de son système cellulaire et s’inspire de son propre génome, établi par des scientifiques qui ont séquencé son code génétique. Il présente vingt-trois pièces d’un grand puzzle, agencées différemment à chaque représentation, selon des calculs algorithmiques : quatre-vingt minutes de mouvements vibrionnants avec dix interprètes. Une archéologie dansée et  insolite de l’espèce humaine…

 Nina Santes et Célia Gondol ont créé et interprètent A leaf, une sorte de concert chorégraphique où, à travers une forme musicale, se déploient fictions, danses, chants, poésie, bruitages… Mêlant leurs jeunes talents : l’une vient des arts visuels et l’autre de la marionnette et ont imaginé un espace-temps étrange où évoluent deux créatures hybrides chargées de mélancolie. La scénographie tient de l’installation en art plastique et les éléments de décor  sont aussi importants que le corps.

Sujet à vif, proposé par la S.A.C.D. devient Vive le sujet! et réunit huit binômes d’artistes pour un galop d’essai. Avec, au fil des ans, de bonnes surprises mais parfois quelques déceptions : c’est le risque de la création à vif…

190327_rdl_0303Olivier Py tient à signaler que c’est Myriam Haddad, une jeune Syrienne ayant quitté son pays il y a six ans et récemment diplômée de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, qui a réalisé la belle affiche colorée de cette édition, à partir d’une de ses toiles Silence. Beau symbole pour une édition du festival consacrée à l’exil… L’environnement rose des supports de communication lui a été inspiré par  la fameuse Aurore aux doigts de rose de Homère. Des lendemains qui chantent ? Il y a aura aussi une exposition, à la collection Lambert, de l’ensemble de son travail Le Sommeil n’est pas un lieu sûr. Ces éclaboussures de peinture où se dessinent des figures colorées, lui inspirent une sorte de gaieté tourmentée.

 Le festival off dont nous vous reparlerons plus tard, aura lieu du 5 au 28 juillet: soit presque une semaine de plus que le in ! D’une année sur l’autre, il n’en finit pas de grignoter des parts de marché : organisation tout à fait remarquable avec billetterie en ligne, moments festifs, service de presse efficace, livre-programme un peu lourd mais d’une grande précision, salles confortables, public fidèle et plus jeune, prix des places très abordable, spectacles courts mais souvent créés par de grandes compagnies, voire de centres dramatiques nationaux et avec des textes contemporains  d’une très bonne qualité. Même s’il y a du pas très bon et même une certaine vulgarité, le off, d’une grande diversité -on pourrait dire que maintenant il y a plusieurs off-  joue de plus en plus la carte d’un théâtre populaire et accessible, s’aventurant aussi et depuis longtemps sur des territoires comme ceux de la danse contemporaine et/ou ethnique, du cirque, de la chanson de texte ou de variétés, de la magie…

 Philippe du Vignal et Mireille Davidovici

Réservations sur le site officiel en créant votre espace personnel en cliquant: mon compte, puis enregistrer vos coordonnées et ajoutez vos justificatifs (pour les tarifs réduits et spécifiques). Les places peuvent être aussi retirées à la boutique du Festival, tous les jours de 10 h à 19 h. T. : 04 90 14 14 14.

 


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