L’Effort d’être spectateur de Pierre Notte

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Festival d’Avignon:

L’Effort d’être spectateur de Pierre Notte

 L’homme -pas encore cinquante ans- connaît bien le théâtre contemporain. Il a écrit nombre de pièces (voir Le Théâtre du Blog) mais est aussi metteur en scène et comédien. Passionné par l’art de la scène  qu’il pratique depuis quelque trente ans, il a fait tous les métiers en relation avec le théâtre, que ce soit au Rond-Point où il est actuellement artiste associé ou dans des Théâtres nationaux comme la Comédie-Française, etc.

C’est un texte de 2016 où il expose ses points de vue sur la place du spectateur, c’est à dire sur le rapport à l’autre qu’il faut impérativement établir et qui reste le dénominateur commun de toute création. Qu’elle soit d’avant-garde, classique  ou contemporaine. Et qu’elle rassemble  vingt comédiens ou un seul et que ce soit dans une grande ou petite salle ou dans la rue.  Et cela vaut  pour les acteurs, l’auteur et le metteur en scène. Pourquoi et comment se comporte un public… Il s’agit bien d’une conférence, précise Pierre Notte, qui arrive par la salle, chargé d’un sac plein de livres dont il énumère les auteurs: Jean-Luc Godard, Joseph Danan, Enzo Corman… Un texte repris des nombreuses conférences qu’il a données un peu partout. Seul en scène, il parle assez vite mais avec une diction magistrale et le public boit ses paroles. Passionné il est souvent d’une ironie cinglante et on sent qu’il ne dissimule pas son plaisir à régler quelques comptes personnels.

C’est le plus souvent brillant et on adore l’entendre parler avec la plus grande compétence de théories théâtrales, sans que cela soit ennuyeux une seconde. Il cite notamment Marguerite Duras “ C’est par le manque qu’on donne à voir ». Et Pierre Notte embraye aussitôt: « Au cinéma, l’image sature l’écran. Au théâtre, on cherche à désaturer et  le spectateur travaille à continuer ce qui lui est proposé. » Discutable… mais le public admire la démonstration. Et il explique en solide pédagogue, comment un acteur peut arriver avec sa voix à dessiner un espace. Et pourquoi, de temps à autre, un spectateur se met à tousser et il cite la fameuse phrase sur le sommeil au théâtre de Bernard Dort, grand professeur et remarquable théoricien emporté par le sida et qui fut  un de nos meilleurs profs d’histoire du théâtre.

Que signifie la nudité  sur un plateau, aussi se demande Pierre Notte qui précise à juste  titre, que le spectateur est avant tout un travailleur de la pensée et de l’imaginaire. Il est cultivé, cela s’entend et passionné par la sphère théâtrale en ce qu’elle rejoint aussi ses préoccupations les plus intimes. Sur le plateau, pas grand chose d’autre qu’une guirlande lumineuse et un piano droit dont il s’accompagnera parfois our chanter un petit air. En collant et T shirt noir, prend soin de ne jamais se prendre au sérieux et chausse des gants de boxe rouge vif, ou monte en escarpins noirs à hauts talons sur un tabouret tournant…  Ou fait sortir de son chapeau haut de forme, des flocons de neige en expliquant qu’ils sont encore plus vrais,  parce qu’ils sont faux. Le grand Jérôme Savary aurait apprécié, lui qui faisait souvent tomber de la neige dans ses spectacles entre autres Mère Courage. En souvenir de l’enfant débarqué d’Argentine voyant avec émerveillement, la neige pour la première fois au Chambon-sur-Lignon en Haute-Loire…

Pierre Notte parle aussi de spectacles-culte comme l’Electre de Sophocle, mise en scène par Antoine Vitez ou évoque des metteurs en scène comme Patrice Chéreau,Ariane Mnouchkine, Thomas Ostermeier… des auteurs Bernard-Marie Koltès, Jean-Claude Grumberg, Rodrigo Garcia, Hélène Cixous ou encore des théoriciens Bernard Dort , Alain Badiou… Tout cela dans un  joyeux tohu-bohu avec nombre de savoureuses anecdotes  comme cette incroyable histoire: Jean Lambert-wild se mettant en danger allongé sur un mur…  à l’entrée d’un théâtre.

C’est d’une rare intelligence scénique et Pierre Notte a le don d’emmener avec lui  un public qui lui est acquis dès les premières minutes. Dans une grande proximité et sans guère d’accessoires sinon un cerceau noir rayé de blanc qu’il fait tourner à la fin autour de son corps , tout en continuant à parler. Des réserves? Oui, mais si peu: au début, Pierre Notte a tendance à aller un peu vite et à tape sur les fins de phrase. Et mieux vaudrait quand il parle de Didier Sandre qui y enseigna, ne pas dire: Conservatoire national Supérieur d’art dramatique de la ville de Paris, ce qui est faux. Et il aurait pu nous épargner un jeu de mot plus que douteux sur la fin du nom d’Alain Finkielkraut que visiblement,  il n’apprécie guère. Passons…

A part cela, que du bonheur et ces soixante-dix minutes éblouissantes  et drôles en apprennent davantage au public que l’interminable et prétentieuse logorrhée d’Architecture de Pascal Rambert (voir Le Théâtre du Blog) sur l’art du théâtre.

Philippe du Vignal

Artephile, 5 bis rue du Bourg-Neuf, Avignon, jusqu’au 27 juillet (relâche le 21), à 13 h 25. T.  : 04 90 03 01 90 

Du 6 novembre au  1er décembre, Théâtre du Rond-Point, Paris (VIII ème) Et le 28 avril, Théâtre de Chelles (Seine-et-Marne).

Articles récents

L’Abattage rituel de Gorge Mastromas de Dennis Kelly, mise en scène de Guillaume Gatteau

©Jean-Luc Beaujault

©Jean-Luc Beaujault

Festival d’Avignon

 L’Abattage rituel de Gorge Mastromas de Dennis Kelly, traduction : Gérard Watkins, mise en scène de Guillaume Gatteau

 Rien ne prédestinait Gorge, un petit garçon ordinaire, plutôt effacé, dans l’ombre de Paul le caïd de la classe, à devenir un monstre. Une adolescence normale avec son lot d’amours contrariées, son dépucelage un soir d’été… La fausse couche d’une amante de passage enceinte. Sa jeunesse nous est allègrement contée par deux compères avec force clins d’œil au public.

Rompant avec ce récit biographique, la pièce bascule alors dans un bureau où se traite une sombre affaire. Une femme rachète une entreprise de famille en faillite, acculant le trop naïf héritier à vendre à vil prix .Un homme assiste à la scène, sorte de gratte-papier servile. La raison du plus fort est la meilleure dans ce dialogue où la prédatrice se vante d’arrêter le temps et de gouverner l’avenir à sa guise. Le monde appartient aux requins de son espèce: «Quand on veut quelque chose, on le prend », telle est sa devise. Dans les scènes suivantes, Gorge Mastromas, l’obscur employé de bureau, en a pris de la graine et rejoint les puissants de ce monde…Il a fait fortune mais son passé le rattrapera et la tragédie s’abattra alors sur lui comme un couperet : il est passé à côté de sa vraie vie !

 Dennis Kelly explore, avec une lucidité cruelle, le système maffieux du capitalisme triomphant mais son personnage principal, tout monstre qu’il est, n’en est pas moins humain, avec ses failles et ses lubies. La construction en forme de puzzle permet de tenir les spectateurs en haleine et leur attention se trouve aussi maintenue par les récitants qui interviennent entre les moments dialogués et assurent le lien entre les différentes parties. Un dispositif scénique mobile et efficace permet de passer d’une séquence à l’autre et le metteur en scène nous donne une lecture fidèle et sobre de cette histoire édifiante, sans tomber dans le moralisme où le texte pourrait conduire.  

 Avec La fidèle Idée, une troupe qu’il a créée après dix ans passés dans la compagnie de Stanislas Nordey, Guillaume Gatteau partage avec ses acteurs une «notion de collégialité» à l’œuvre dans la complicité que les interprètes établissent avec le public. Gilles Gelgon campe un Gorge Mastromas surprenant et les narrateurs Philippe Bodet et Frédéric Louineau se relancent la balle, donnant de la saveur à un prologue un peu trop long, malgré un humour de tout instant souligné par la traduction. Dans cette énième version du Massacre rituel de Gorge Mastromas (voir Le Théâtre du Blog), on retrouve avec plaisir, pendant une heure trente, l’écriture musclée et teintée d’ironie de l’auteur britannique.

 Mireille Davidovici

La Scierie, 15 boulevard du quai Saint-Lazare, Avignon, à 16 h. 30, jusqu’au 26 juillet. T. 04 84 51 09 11.


On voudrait revivre, écriture de Chloé Brugnon, Léopoldine Hummel et Maxime Kerzanet, mise en scène de Chloé Brugnon

On voudrait revivre, écriture de Chloé Brugnon, Léopoldine Hummel et Maxime Kerzanet, mise en scène de Chloé Brugnon

©Félix Tautelle.

©Félix Tautelle.

Gérard Manset, personnalité singulière et confidentielle s’il en est, répugne à se livrer. L’auteur-compositeur-interprète, dit-il, ne s’est jamais drogué à quoi que ce soit. Il va même jusqu’à préciser ne pouvoir boire un fond de gin, sans avoir mal à la tête pendant huit jours. Ne buvant ni café ni bière, il se « shoote à l’accord parfait : do-mi-sol » : la musique et l’harmonie pour seule demeure. Pour lui, «Y a une route »,  c’est la sienne, fidèle et authentique: une posture rare.

 Le titre du spectacle s’inspire des paroles mêmes d’une de ses chansons: « On voudrait revivre. ça veut dire : On voudrait vivre encore la même chose. Refaire peut-être encore le grand parcours,/ Toucher du doigt le point de non-retour /Et se sentir si loin, si loin de son enfance/ En même temps qu’on a froid, quand même on pense/ Que si le ciel nous laisse, on voudra revivre. » Mélancolie et tristesse inspirés par le comportement des hommes, il reste au solitaire à composer, un bonheur qu’il ne se refuserait pas à prolonger. Chloé Brugnon a été initiée à l’univers poétique de Gérard Manset, figure secrète de la chanson française, à l’occasion d’On voudrait revivre, un spectacle musical créé au Festival des caves en 2016, avec ses chansons, réarrangées et interprétées par Maxime Kerzanet et Léopoldine Hummel, accompagnées par quelques entretiens avec le compositeur.

 La metteuse en scène considère cette reprise du voyage musical et scénique des interprètes, comme une mise en abyme de l’art de Gérard Manset qui reprend obsessionnellement, réarrange et remixe ses morceaux. Mais comment partager de la musique sur scène sans faire un concert? En concevant un enregistrement audio, un objet sonore, une performance scénique, un concept… Chloé Brugnon veut avoir la même liberté artistique que Léo Carax dans la scène finale du film Holy Motors où l’on voit Denis Lavant dans une limousine dont la conductrice est Edith Scob, figure à la beauté secrète, récemment disparue.

Les interprètes découvrent en même temps la voix traînante de Gérard Manset. Enregistrements sonores,  entretiens avec  compositeur dont un, nonchalant, avec Denise Glaser, paroles espiègles et rêveuses de ses chansons… Un matériau brut : des fragments éclatés d’une œuvre hétérogène dont le  plateau scintillant de paillettes est la métaphore, Reprises de couplets et de refrains, histoires de solitude et de nostalgie : onirisme et imaginaire.

Sur la scène un studio d’enregistrement des années soixante-dix, avec des magnétophones à bande magnétique fonctionnant en appuyant fort sur une touche, des instruments de musique, des micros…La facétieuse comédienne Léopoldine Hummel, sourire aux lèvres, musicienne accomplie chante en allemand et dit des extraits de textes de Peter Handke. Mélancolique, Maxime Kerzanet, lui,  revient plusieurs fois au temps de son enfance et sur l’attrait qu’un tableau figuratif exerçait manifestement sur son père. Le fils le regardait contempler l’œuvre sans qu’il n’explicite davantage son enthousiasme. Le mystère s’étend, malgré les tentations de comprendre cet engouement paternel, une manière pour le père de prendre le contre-pied de l’idéologie communiste de son propre père, et de respirer seul enfin, loin des codes obligés de l’ex-Union Soviétique. L’énigme n’est pas résolue pour le fils et peu importe finalement, quand reste le voyage en solitaire, le bonheur unique de poursuivre sa route…

Un parcours musical subtil au plus près de la rêverie de la prose poétique.

 Véronique Hotte

La Caserne, 116 rue de la Carreterie, Avignon. T . : 04 90 39 57 63, jusqu’au 22 juillet, à 11h, relâche les 9 et 16 juillet.


Le Mur, texte et mise en scène de Philippe Delaigue-La Fédération

Le Mur, texte et mise en scène de Philippe Delaigue-La Fédération

Photo : Garance Li.

Photo : Garance Li.

Un bel éloge de l’art du clown  avec les talentueux  Léa Menahem et Jimmy Marais. dirigés par un metteur en scène éclairé. Maurice et Nardimou, réinventent, par le biais du mythe de Pyrame et Thisbé, un autre spectacle imaginé presque naturellement, en lien direct avec notre époque sécuritaire à relents nationalistes : élévation de barrières, barrages et frontières. Ce Mur est la métaphore de tous les enfermements politiques.

 Philippe Delaigue, éloigné jusqu’alors de l’univers des clowns, découvre dans cette écriture « pour des créatures qui  n’appartiennent ni au temps ni à l’histoire », des trésors d’inspiration, voire une révélation, la découverte d’une machine à rêves.

 L’existence de ces êtres non répertoriés et non territorialisés correspondent à la condition éprouvée par tous les migrants d’aujourd‘hui, déplacés, exilés, errants.

 Nulle psychologie mais la réalité âcre d’une vie tissée de violence et d’arbitraire.

Interrogatoire récurrent, ritualisé et déconnecté de tout contexte d’humanité : « Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? Où allez-vous ? Que faites-vous là ? »

 Questions brutales et réponses forcément aléatoires et morcelées, puisque la vérité d’une vie ne peut être réduite à quelques phrases dites objectives. Une terre nommée un peu trop vite « d’accueil », éprouvée comme une terre étrangère dont il faut se méfier. Les réponses hésitantes, quand on se croit remis en question, atteint dans son être, agressé dans son identité.

D’où une parenté de condition, entre  ces  clowns,  créatures étranges et non inventoriées et les dits « migrants ». Cette tonalité poétique résonne avec les problématiques de l’exil, du passage, du déracinement, telle une réplique tectonique, à la fois symbolique et vibrante, sans la dimension tragique de la situation d’exilé.

Nardimou et Maurice ne répondent à nulle histoire qui relèverait d’une biographie inscrite dans la brutalité de nos temps : nul signe de psychologie ou de société. Ils sont des  créatures a-temporelles qui se rapprocheraient de l’enfance. Et elles contiennent tous les récits possibles -porteuses d’un costume, d’une voix et d’une allure non identifiables mais receleuses d’une humanité et d’une âme.

 A ces clowns d’incarner les postures individuelles et collectives de toute société : populaires et conventionnelles, comme celles, plus confidentielles. Les artistes interprètent et rendent d’emblée discernable les autres et leur singularité.

 La Fédération cite Henri Michaux : « Perdu en un endroit lointain, ou même pas, Sans nom, sans identité, Clown, abattant dans la risée, dans le grotesque, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance. »

 Aux côtés de Léna Menahem et de Jimmy Marais, la musique et les sons de Philippe Giordani, l’univers froid et anonyme de paroles enregistrées qui n’ont pas de corps.

 Les clowns, eux, ont un corps lourd et maladroit, silhouette empruntée, bras gourds mais doigts des mains éloquents, traducteurs d’envol. Et c’est à l’intérieur même de cette esthétique non conformiste qu’ils rayonnent de grâce,

 Toute une poésie faite de jeux de mots et amusements langagiers, bégaiements, arrêts et inversions des ordres grammaticaux dans la phrase, balbutiements, borborygmes… Pour Léna Menahem, le clown ne peut s’accomplir selon les attentes sociales : il naît à la vie, d’un échec et d’une frustration qui l’associent à un désenchantement caché ,une résistance immédiate qui, en échange, ré-enchante le monde.

 Art du silence et d’une parole désordonnée mais significative, heurts et réconciliations, le clown triste et joyeux tend ses bras tendres au public ensorcelé. Allons les voir.

 

Véronique Hotte

 Présence Pasteur , Lycée Pasteur, Avignon, jusqu’au 28 juillet à 16h16, relâche les 17 et 24 juillet.


No woman’s land, lecture imaginée et mise en abyme par Odile Roire

No woman’s land,  lecture imaginée et mise en abyme par Odile Roire

Flyer 4 juilletEn plein hiver, six femmes se retrouvent pour fonder un groupe de celles qui ont plus de cinquante ans. L’une déploie une toile plastique autour de trois  tables. « La femme qui couche dans mon lit,  n’a plus  vingt ans depuis longtemps. » (…) « Je suis désolée, je n’ai plus de voix, ma fille a sa première demain. » (…) « Nous allons essayer de lire sans nous arrêter, on pourrait faire un collectif, nous voici aujourd’hui face au vide, y a-t-il une vie après cinquante ans ? T.V.G. : Théâtre des Vieilles Gonzesses (…)  » Il y a cent quatre-vingt-dix rôles d’homme pour dix de femme! Etre femme et avoir cinquante ans, est-ce un handicap ? » (…)  » Cela veut dire quoi être actrice, quand on n’a pas joué depuis dix ans ? Non, j’ai le sentiment que ma vie est finie, je vieillis, tout le monde s’en fout; à partir d’un certain moment, une femme seule n’est plus une femme libre !» On assiste à des engueulades sur des auditions ratées. «On va se faire traiter de féministes, ce qui est difficile, c’est de séparer le professionnel, du personnel, mettons la franchise au goût du jour : Qu’est ce que vous pensez de moi ? » (…) « Finalement, ça veut dire quoi vieille ? » (…) Les jeunes acteurs, Jean Vilar, etc, ils ne connaissent pas ! »

Une lecture insolite  avec une belle vigueur par des interprètes déterminées: Nathalie Villeneuve, Marianne Wolfsohn, Françoise Viallon, Odile Roire, Catherine Gantois, Emmanuelle Lecoultre, Roman Kané, Esmé Planchon et Jeanne Cremer. On espère qu’elle aura une suite.

Edith Rappoport

Lecture présentée au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, 2 bis rue du Conservatoire, Paris (IX ème)


Casanova Le pardon de Christian Rome, mise en scène Jean Louis Tribes,

© Julien Fonti

© Julien Fonti

 

Casanova Le Pardon de  Christian Rome, mise en scène de Jean-Louis Tribes

Cela se passe dans un salon bourgeois à Dresde en 1770.  Zanetta, soixante- cinq ans, a joué jeune avec succès les pièces Goldoni. Elle retrouve son fils Casanova, le célèbre séducteur, aussi intelligent que cynique, qui en lui quarante-cinq. Mais ils ne se sont pratiquement jamais vus et ne se connaissent que de réputation. Casanova a été élevé par sa grand-mère. Sa mère lui parle de ses difficultés:  son compagnon, en train de mourir, refuse de la coucher sur son testament…

Casanova plaisante : « L’argent, ça va, ça vient. De toutes façons, l’argent est une vaste plaisanterie, je ne crois pas à l’amitié, ni à l’amour !» Il veut partir mais sa mère le retient. Ils se mettent alors à jouer aux cartes et boivent du vin. «J’aimerais, dit-il, revoir Venise. »

La mère lui raconte une aventure de son amant avec une jeune actrice, elle manque de s’évanouir, son fils la soutient: «Je veux juste vous aider, mère, mais vous m’avez toujours détesté ! ». Elle lui demande pardon, il veut l’embrasser, elle le repousse.  Un duo insolite interprété par les énergiques comédiens que sont Marie-Christine Adam et Alain Sportiello. Mais cette entrevue réussit-elle à faire spectacle? Une fausse bonne idée? Le dialogue, assez conventionnel, ne nous a pas semblé être tout à fait à la hauteur des aventures et de la personnalité de ce personnage… de théâtre.

Edith Rappoport

Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, Paris ( VI ème)  du mardi au samedi  à 19 h, jusqu’au 11 août. T. : 01 45 44 57 34.


La Green Box d’après L’Homme qui rit de Victor Hugo, écriture et mise en scène de Claire Dancoisne

 

La Green Box d’après L’Homme qui rit de Victor Hugo, écriture et mise en scène de Claire Dancoisne

 

Crédit photo : Christophe Loiseau

Crédit photo : Christophe Loiseau

La Compagnie de La Licorne a encore  frappé fort avec cette création, une petite forme inédite, noire et lumineuse, de théâtre dans le théâtre. Belle mise en abyme de l’œuvre hugolienne . La Green Box, titre éponyme de la roulotte à la fois accessoire et refuge du saltimbanque et penseur Ursus, un préposé du théâtre de foire. A la façon  d’une vitrine moyenâgeuse et de ce qui pourra devenir plus tard le théâtre de rue, aux XVII et XVIII èmes siècles en Angleterre, l’attraction se déplace, de parvis de cathédrale londonienne en place d’église villageoise. Un théâtre ambulant de carrefours, de marchés, foires, et fêtes… Le public voyeur étant toujours nombreux, quand il s’agit d’apprécier les fantaisies cruelles et mauvaises.

 Ursus n’est pas celui qui assure ce mélodrame animalier et carnassier, homme pourtant : philosophe, médecin et guérisseur,  il connait  dépité ses semblables, mais est aussi le protecteur des exclus de ce monde.  Comme ces êtres que les Comprachicos, brigands et trafiquants d’enfants de privilégiés qu’ils ont volés et qu’ils défigurent pour les rendre monstrueux donc attractifs. Par ailleurs, Ursus est aussi un défenseur de la cause animale et végétale. Le monstre Gwynplaine, lui,  retrouvera ses titres de lord et siègera à la Chambre où il dénoncera les injustices et les trahisons, l’iniquité des puissants face aux miséreux. Rien n’y fera, les députés de la noblesse se moqueront de  cet  homme qui rit.

 Ici, le loup domestiqué est le protagoniste: Homo le bien nommé, plus humain que les hommes, se glisse dans la parole avertie du bateleur Ursus. Et, via son regard politique, il  rend compte de l’inhumanité et de la corruption des hommes arrogants et suffisants. Les boutiques foraines ne peuvent  rivaliser sur les places publiques avec la Green Box, un  divertissement populaire bas et inavouable, un lieu de curiosité bien malsaine :« Ce loup, docile et gracieusement subalterne, était agréable à la foule. Voir des apprivoisements est une chose qui plaît. Notre suprême contentement est de regarder défiler toutes les variétés de la domestication. »

 Mais sur scène, le Loup mène la danse. Claire Dancoisne, artiste habitée par une esthétique décalée immédiatement identifiable, tendance baroque, apporte toute la dimension mélancolique de l’univers gothique et se plaît à cultiver l’œuvre hugolienne. Puisqu’attraction il y a avec cette Green Box, elle sera volontairement sombre et noire, profondément minérale et mortifère, puisque ossements et squelette morcelé tiendront lieu de décor, une danse macabre moqueuse.

 Avec un sac de marin, rempli d’os pour seul bagage, l’acteur à la tête de loup, -jambes et bras aux longs muscles vigoureux -s’agite sur son piano d’os accumulés, comme s’il jouait une partition. Il s’adresse au public, donnant son avis sur l’obscénité du rire humain, à l’aide de sa collection personnelle d’ossements :  crâne, fémurs et tibias, mains squelettiques, colonnes vertébrales en miettes.

 Olivier Brabant se fait aussi bestial que possible, bondissant, pivotant sur son établi d’os, soulevant la patte et prenant une clavicule ou une vertèbre dans ses griffes, multipliant les mouvements vifs du loup, sautant courbé, puis se redressant, mimant avec ses muscles d’animal, le prédateur royal.  Une performance de haut vol : le public écoute la dénonciation politique des malversations des prétendus puissants, subjugué par ce comédien qui joue de sa voix rauque mais aussi de son corps  si proche de la bête.

Véronique Hotte

Présence Pasteur, lycée Pasteur, 13 rue du pont Trouca, Avignon. T. : 04 32 74 18 54, jusqu’au 27 juillet à 18 h, relâche le 18 juillet.

 

 

 


aaAhh Bibi, de Julien Cottereau, mise en scène d’Erwan Daouphars

aaAhh Bibi, de Julien Cottereau, mise en scène  d’Erwan Daouphars (spectacle tout public à partir de six ans)

 836EDB74-A43A-487D-A29C-B00C9D6F6E64Ancien élève d’Alain Knappp, Pierre Tabard et Aurélien Recoing, ce mime et clown a  rejoint le Crique du Soleil  pour le spectacle Saltimbanco et  en 2003 a travaillé pour l’association Clowns sans frontières. On l’a vu aussi chez Brigitte Jaques  et cirque Bouglion avec des extraits d’Imagine-toi son spectacle le plus connu et pour lequel il avait reçu le Molière de la Révélation théâtrale masculine. Ici, c’est une nouvelle histoire muette qu’il entreprend de nous raconter avec d’étonnants bruitages qu’il produit lui-même vocalement par le biais d’un petit micro sur la joue : une sorte de pustule toujours trop grosse, donc très laide…

Julien Cottereau a un sacré métier et cela se voit dès qu’il entre en scène. Avec une gestuelle qui fait penser à celle du mime Marceau, une référence en la matière. Et quand il choisit dans la salle des partenaires, il ne se trompe pas : comme ce jeune Chinois qui se révèle être un mime fabuleux,  un professionnel ?   Ou une jeune femme qui accepte de monter avec lui sur un fil imaginaire (là, c’est sûr une danseuse ou au moins  une pro du spectacle en tout cas).  Ce soir-là, il y avait un tel échange entre elle et lui qu’on avait la nette impression qu’elle était sa complice depuis longtemps. On nous a dit non pas du tout… Dans ces moments exceptionnels, la magie opère.

Oui, mais voilà: ce spectacle d’une heure, dans la mise en scène actuelle, est encore trop brut de décoffrage. Et même si les spectateurs au festival Avignon in et off sont traditionnellement indulgents, il faudrait resserrer et préciser les choses. On voit bien qu’il s’agit  ici du thème de la transmission mais beaucoup de moments restent flous…  Et quand Julien Cottereau joue du violon (mais la chaleur était telle dans cette salle mal climatisée  qu’il était obligé de s’essuyer sans arrêt la sueur sur son visage!),  il mime trop grossièrement le jeu des doigts sur les cordes de son instrument.  Et il y a plusieurs fausses fins et une avalanche de fumigènes qui n’a  rien à faire là. Et le metteur en scène aurait pu nous épargner ces sorties du mime escaladant les rangées de fauteuils: un gag usé jusqu’à la corde… Bref, il a encore du pain sur la planche avant les représentations au Lucernaire à la rentrée. Attention! Le public parisien, lui, est beaucoup plus exigeant…

Philippe du Vignal

 La Luna, 1 rue Séverine, Avignon à 20h jusqu’au 28 juillet . T.: 04 90 86 96 28.


Why, mise en scène Peter Brook et Marie-Hélène Estienne


Why
,  mise en scène de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne

Hayley Carmichael, Katryn Hunter et Marcello Magni s’interrogent sur la création du monde. «There shall be theatre ! Qui d’entre nous est le plus important? » Ils demandèrent de l’aide à Dieu, il écrivit un mot sur un papier, l’ange l’emporta, le message fut oublié. Sur le mur une projection : « Pourquoi donnons nous notre vie au Théâtre ? Printemps, été, automne, on veut le résultat trop vite. Pourquoi et comment faire du théâtre ? Piscator, Craig, Stanislavski, de ce rien, la vie va naître. » (…) « Je sais ce que le théâtre ne doit pas être… ». Les comédiens font des exercices pour les spectateurs : «Je suis morte plus de cinq cent fois au théâtre, le public opprime et terrifie l’acteur ! » Puis ils prennent deux spectateurs et les installent sur des chaises : « Je veux inventer une mise en scène sans mise en scène. Un acteur a dit: « Catastrophe, on n’a rien donné qu’une seule phrase. Le meilleur auteur, c’est celui qui ne donne pas d’indication scénique ! »

Un comédien jette une clef parmi les spectateurs. « Meyerhold c’était un pirate des mers du sud entouré par son équipe ! Maïakowski rentra à Moscou pour avoir une balle dans le cœur en 1930 : «Maintenant que je suis mort, entendez-moi rugir. » (…) Nicolas Erdman arrêté et envoyé dix ans en exil. Il écrit des films pour enfants. On ferme le théâtre de Meyerhold.  Le chemin vers la simplicité n’est pas facile, la solitude n’est pas bonne pour l’homme. Stanislavski lui propose de travailler avec lui.

Une grande photo de Meyerhold est projetée, Zinaida Raikh est assassinée et  le théâtre de Meyerhold est fermé en 1938 sous prétexte de faux aveux extorqués. « Il ne croit pas en Dieu, mais il croit en la vérité, ma vérité, elle l’a déjà emporté ! » Du vrai, du beau théâtre documentaire du très grand Peter Brook.

Edith Rappoport

Théâtre des Bouffes du Nord,  37 bis boulevard de la Chapelle, Paris (X ème) jusqu’au 13 juillet. T. :  01 46 07 34 50.


Jacob, Jacob de Valérie Zenatti, adaptation et mise en scène de Dyssia Loubatière

 

Jacob, Jacob de Valérie Zenatti adaptation et mise en scène de Dyssia Loubatière

photo-jacob-jacob-765x510 - copieUne photo de quatre jeunes gens posant fièrement devant une réplique du paquebot Normandie, à Alger. A partir de l’un de ces visages, rayonnants et joyeux -portrait volé de cette photo de groupe- et des souvenirs mêmes de sa grand-mère, l’auteure, sa petite-nièce, nous restitue la vie brève d’un grand-oncle inconnu: Jacob, né à Constantine et  mort à dix-neuf ans, sur le front alsacien.

Jeune homme heureux, il fait la joie des siens, complice de chacun, les grands comme les petits dont son neveu avec lequel il joue à lancer des galets dans l’eau pour  faire une infinité de ricochets qui émerveillent l’enfant. Une scène enregistrée et ici récurrente, significative de la fragilité de toute existence, aussitôt passée, aussitôt enfuie.

 Jacob fait le bonheur et l’admiration de sa mère, attentive et protectrice, qui  voit avec douleur cet appelé partir pour une caserne lointaine en Algérie. Sans nouvelles, elle aussi part, volontaire, en quête de son fils  avec un panier de provisions, suivant ses pas, de caserne en caserne, là où il est mobilisé. Mais elle ne franchira pas la Méditerranée pour rejoindre et libérer la Métropole et se battre, comme son fils qui porte l’uniforme français. Lui qui, au lycée d’Aumale à Constantine, avait été exclu sous Pétain, parce qu’il était juif!

Ironie de l’Histoire: il est  jugé «suffisamment français» et apte à porter l’uniforme pour sauver la patrie! Pour Rachel, son fils retrouve enfin sa dignité, lavé de la honte d’avoir été chassé de son lycée en 1941 et 1942. Elle pense à lui  tout le temps, croyant le suivre fidèlement, persuadée que l’amour d’une mère peut faire des miracles. De même sont salutaires, les plats préparés de bon cœur pour réjouir et contenter le fugitif, arraché aux siens et à l’enfance.

Mise en scène rythmée et délicate de Dyssia Loubatière : la mère fait le récit pathétique des pérégrinations de  son cher appelé, expliquant les circonstances, commentant les situations et avouant sa souffrance. Elle raconte cette tragédie, tout en incarnant son propre personnage, se levant et prenant une canne pour se déplacer, en dame modeste mais digne qui sait se tenir.  Revendiquant son statut de mère face aux autorités qui ne l’intimident en rien, elle clame son amour de mère ostensiblement mais avec pudeur. La talentueuse Christiane Cohendy interprète avec tact ce rôle avec sensibilité et attention: quand on vient au secours en  urgence de celui qu’on aime.

Le personnage de Jacob est, lui, porté avec un éclat conquérant par Florian Choquart, figure de qui se sait aimé, fort de ce privilège qui réconforte. Il marche sur une étroite passerelle surélevée donc à risques. En uniforme, il chante ou fait l’expérience de sa première rencontre amoureuse avec Louise-Jeanne Disson. Il se raconte, clame son enthousiasme, puis se met progressivement à distance de lui-même, obligé d’obéir aux ordres mais formant une famille avec ses camarades.

 L’initiation à la guerre et au monde qui la génère coûtera la vie à Jacob et à ses compagnons et sera une tragédie existentielle pour Rachel.  Pour cause de guerre, un aller-retour sans lendemain, entre une mère et son fils, entre l’Algérie et la France, entre l’expérience des armes et la vie qui vole en éclats…

Prix du livre Inter 2015, Prix Livre Azur 2015, Prix Méditerranée 2015, le  livre de Valérie Zénatti a, dans cette adaptation, vu le jour avec le soutien de la compagnie de Didier Bezace.

 Véronique Hotte

Théâtre du Petit-Louvre, 3 rue  Félix Gras, Avignon. T. : 04 32 76 02 79, du 5 au 28 juillet, à 10 h 45.

 MC2, Grenoble, du 26 au 30 novembre.   Théâtre Montansier, Versailles (Yvelines), les 3 et 4 décembre.  Le texte est publié aux Editions de L’Olivier et à  Points.

 


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