Festival Les Singuliers, au Cent Quatre

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Festival Les Singuliers, au Cent Quatre

La fabrique d’art tourne ici à plein régime. Dans les halls, comme chaque fois qu’on vient ici, des dizaines de danseurs, acrobates et jongleurs s’entraînent. Certains ont déroulé leur tapis sur le béton et l’on sent que leur pratique devient peu à peu un art et peut-être un métier. Les ateliers, dans les étages et sous-sols, bouillonnent tout autant de créativité et donnent parfois lieu à des présentations publiques.

 Les Singuliers avec «des formes plurielles» sont une ouverture pour les artistes en résidence ici. Souvent quelques jours seulement dans un lieu de travail pas forcément adapté et une modeste participation à la production d’un spectacle, mais les créateurs ont au moins ici le temps et l’espace dont ils ont besoin.  Au Cent Quatre musique et arts visuels fusionnent, faisant fondre les catégories et le théâtre rappelle avec vivacité qu’il est aussi un art pluriel.

On regrette d’avoir manqué le spectacle d’Olivier Martin-Salvan (artiste associé) sur les Écrits bruts réunis par Michel Thévoz, avec des robes-sculptures conçues par Clédat et Petitpierre, «face à son double musicien, Philippe Foch, enfermé dans une cage iridescente et dont il finit par absorber les barreaux comme autant d’instruments ». Il est bon d’avoir des regrets, parfois et cela agit comme une piqûre de rappel nous enseigne à avoir l’œil vif  la prochaine fois et à garder aiguisée, notre curiosité.: l’art vivant est éphémère, par nature et par définition…

Parmi les artistes associés, Marie Vialle et Thomas Bellorini ont présenté leur travail. La comédienne tente de  faire passer, par la danse, le chant et le spectacle, ce qu’a provoqué en elle, la lecture du discours adressé par David Foster Wallace aux étudiants du Kenyon College (Ohio), trois ans avant son suicide. Les Vagues, les amours, c’est pareil, est un moment gracieux et léger, qui fait parfois sourire mais qui ne nous transmet pas grand chose de l’auteur ni du texte que Marie Vialle a voulu, dit-elle: «mettre en mouvement ». Pour nous, cela ne s’est pas produit. Au festival des Singuliers, il peut y avoir un décalage entre la création en cours et sa présentation au public.

Femme non rééducable, mis en scène par Thomas Bellorini est d’une autre force. Au pied d’une gigantesque image énigmatique, l’ombre d’un corps écrasé dans une neige de guerre, les acteurs-musiciens, disposés en carré, viennent tour à tour témoigner, au centre, au micro qui est la place assignée à la parole. Un à un, ils reconstituent le chemin qui a mené à l’assassinat d’Anna Politkovskaïa, journaliste à éliminer parce qu’elle n’avait cessé de témoigner de la corruption, de l’atroce guerre en Tchétchénie, de la dictature de Kadyrov et du mensonge d’État. Sans changer un mot de ses entretiens avec les tyrans, la journaliste dit ce qu’ils lui ont fait payer d’une vie traquée et de son assassinat…

Pourtant, cet oratorio n’a rien d’un faire-part de deuil. On n’entend pas le thrène (lamentation funèbre) sur une martyre et Anna Politovskaïa en est une, au sens étymologique: elle témoigne . La parole, sans cesse relayée, ouverte par la musique, reprend là où elle a été interrompue, creuse une vérité mais sans consolation, du côté d’une vie qui ne lâche rien, jamais. Que dire ? C’est très fort et beau, sous l’image tragique et obsédante qui ne quitte pas l’écran. Le spectacle sera repris dans un an, mais nous savons déjà qu’il est de ceux qui ne se laissent pas oublier.

Nous n’aurons pas tout vu de ce qui est le plus spécifique du Cent Quatre : les croisements entre musiques (au pluriel, toujours) et arts visuels, les confrontations entre la chanson en train de s’écrire et son public, les performances… Tant mieux pour ceux qui ont pu suivre ce festival dans toute sa diversité, en attendant le prochain…  Et Le Cent Quatre est aussi un théâtre où une équipe d’excellents comédiens joue actuellement L’Heure bleue, une  tragédie familiale de David Clavel.

Christine Friedel

Le Cent Quatre, 5 rue Curial, Paris (XIX ème) T. : 01 53 50 00 00.

 

 

 

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Les Bains macabres, musique de Guillaume Connesson, livret d’Olivier Bleys, mise en scène de Florent Siaud

 

Les Bains macabres, livret d’Olivier Bleys, musique de Guillaume Connesson,  mise en scène de Florent Siaud

xl_xl__5d_5256Cet opéra-polar, plein de surprises et résolument contemporain, ravit chaque soir le public: extrême musicalité de l’orchestre Les Frivolités Parisiennes (trente-sept membres) que dirige  Arie Van Beek, partition aux  tonalités classiques donnant aussi l’impression de musique de film ou de music-hall… La scénographie et  les costumes de Philippe Miesch comme la projection,  au début,  des noms des partenaires artistiques de cette création nous placent, dans une intrigue de polar,  tout comme la fluide succession de tableaux réalistes convaincants

Aux Bains Terminus, les curistes disparaissent mystérieusement. Leurs fantômes se sentent prisonniers de l’au-delà et cherchent un coupable. Pour le trouver, ils envoient ici-bas, l’un des leurs, Mathéo. Un revenant (le baryton Romain Dayez) tombe amoureux de Célia, une employée du centre de cure (la soprano Sandrine Buendia)… Un dialogue entre le monde des vivants et celui des morts, par webcam interposée. Voix justes et très mélodieuses, duos tendres et sincères. Au chœur des spectres, s’ajoute d’autres belles voix : celle du ténor Fabien Hyon, le fantasque directeur des Bains Terminus et celles d’Anna Destraël et Geoffroy Buffière, deux inspecteurs de police caricaturaux, rappelant les célèbres Dupont et Dupond  de Tintin.

L’opéra -plus de cent-vingt minutes avec l’entracte- comporte des longueurs, surtout dans les deux premiers actes. Les deux autres, plus dynamiques, nous font enfin basculer dans une farce absurde où l’on découvre le coupable qui prétend, par ses meurtres, soulager les peines humaines. Une curiosité lyrique à voir…

Jean Couturier

Jusqu’au 6 février, Théâtre Athénée-Louis Jouvet, 7 rue Boudreau Paris (IX ème). T. : 01 53 05 19 19.

 


Tout l’Univers, écriture et mise en scène d’Olivier Brunhes

 
Tout l’Univers, écriture et mise en scène d’Olivier Brunhes
safe_imageL’auteur, après une carrière de comédien auprès de Joël Pommerat, Antoine Bourseiller, Ariane Mnouchkine… est aujourd’hui chargé de cours à l’Institut d’études théâtrales, à la Sorbonne Nouvelle. Il a fondé L’Art Eclair il y a seize ans, pour se consacrer aux personnes isolées, handicapées mentales et détenues. »Depuis 2017, dit-il, je me suis immergé dans le monde des sans-abri à Paris. Au-delà des associations et structures caritatives ou sociales, je voulais pouvoir entendre des imaginaires et de la pensée, issus, non pas du monde qui gagne, mais de l’autre, du peuple d’en bas, celui qu’on écoute avec la condescendance de ceux qui ont réussi à sauver leur peau.J’en ai tiré un scénario pour le cinéma, Sous les Etoiles de Paris qui a été tourné l’an passé et cette pièce de théâtre. »Là où il y a un pauvre, dit-il aussi, il y a un mythe. Regardez un homme ou une femme dormir sur un quai de métro et vous verrez votre esprit parcourir de vastes paysages, votre peur de la perte, du risque pris par ceux qui sont au bout du bout. Rappelez-vous Shakespeare ou les textes sacrés, vous constaterez que le canal spirituel ou divin, la sagesse, emprunte toujours les haillons de ceux qui n’ont plus rien pour délivrer ses vérités. J’ai connu, dans les souterrains parisiens, des personnes qui ne remontaient à la lumière du jour que de temps en temps. Préférant l’obscurité pour dissimuler leurs différences et leurs terreurs, leurs rêves et leurs joies étranges. »

Ce que raconte ici sur un plateau encombré d’ordures sinistres, un homme fracassé par la vie (joué par Vincent Winterhalter). Il  a pu se transformer grâce à  son entourage et s’adresse à son amour. «Ce qui me ronge le cœur, c’est la tête du dedans, j’ai des vertiges quand je me mets en mouvement, je porte la colère de plusieurs générations. Les enfants, ils ont compris l’horreur d’être là. »

L’homme ramasse des débris sur le sol et les assemble. «J’attendais toujours un appel, parfois je m’embrouille, alors j’avance à petits pas. On a tout démoli sur la planète, à la fin tout a pété. » (…) « Mon petit oiseau, je ne sais si je pourrais te voir, je sais que tu penses à moi. Quand on n’a plus rien, on paye de sa peur. Tu m’as été envoyée pour le bonheur. J’ai besoin d’un témoin qui dirait tout quand je serai mort. Je suis peut-être le dernier à avoir un amour, un vrai ! Je me méfie de tout, même d’une femme. »  (…) « Tu as déjà vu un nuage rater sa trajectoire ? Moi, je rate tout ! « (…) « Y-a même plus de musique ! ».

 Olivier Brunhes réussit avec une belle vérité à donner la parole à cet homme seul. Son amour, réel ou inventé, dit-il , semble l’entendre. « Un amour présent ou à venir ou bien encore rétroactif, celui auquel il s’adresse pour ne pas être «rien». » Ne ratez  pas ce beau solo en cours d’élaboration.

Edith Rappoport

Théâtre de Belleville, 16, passage Piver, Paris (XI ème), les  lundi, mardi et dimanche. T. : 01 48 06 72 34.


Festival Trente Trente à Bordeaux

 

Festival Trente Trente à Bordeaux: premier état des lieux

Les Filles mal gardées d’Anthony Egéa par la compagnie Rêvolution

Ce rendez-vous annuel est dirigé par le metteur en scène bordelais Jean-Luc Terrade, avec une trentaine de propositions, au croisement des arts plastiques, du théâtre, de la musique… avec des créations d’artistes de la région mais aussi des invités. mais aussi avec des ateliers de travail. Cela depuis seize ans. Dans des lieux bien connus de la ville, ou à proximité.  Et il y avait un samedi de janvier où on pouvait suivre un ensemble, un peu marathonien mais tout à fait intéressant, de sept formes courtes d’une demi-heure environ comme cette dernière création. Nous vous rendrons compte très bientôt des quatre autres.

Les_filles_mal_gardes_-_A_egea-ff095c2fLa performance a lieu entre autres à l’Atelier des Marches, habituellement, lieu de travail de Jean-Luc Terrade, au Bouscat, une commune limitrophe de Bordeaux. Sur un espace carré qui ressemble à un ring entouré de barres en fer, trois jeunes femmes vont danser en chaussons de danse classique. Ici, on s’en doute: pas de tutus ni  figures typiques battement, grand jeté, entrechat… voire de porté dans les bras d’un partenaire masculin. Et elles dansent quand même sur les pointes avec une belle virtuosité mais il y a ici une volonté évidente de bousculer les codes établis d’abord avec un dispositif scénographique inhabituel:  le public debout étant invité à circuler autour de ce carré…

Olivia Lindon, Jade Paz Bardet, Florine Pegat Toquet n’arrêtent de cisailler de leurs jambes,  ce petit espace, qu’elle soient en trio, en duos ou en solos avec la même rigueur, la même précision. Anthony Egéa, chorégraphe bordelais a une admiration évidente pour la danse classique qu’il a étudiée à l’Ecole Rosella Hihgtower de Cannes mais il s’amuse ici à en détourner l’esprit, sans doute influencé par l’enseignement de l’Ecole Alwin Ailey qu’il a suivi à New York. Avec en toile de fond, une référence évidente aux chorégraphies de Merce Cunningham, la notion de hasard en moins… Soit ici un essai d’hybridation entre danse académique et danses urbaines. Et il y a aussi la même mise en réserve de la musique que chez le célèbre chorégraphe américain, ici pas classique du tout bien sûr, mais techno avec Burnn un instrumental de Billie Elish  et Magnet 1 un morceau d’Oliver Huntemann, le tout arrangé par Frank 2 Louise, un fidèle de la compagnie Rêvolution. Une musique faisant partie intégrante de la chorégraphie et non l’inverse…

Ici, point de frontalité et encore moins de perspective, du moins, au sens classique du terme. Des pas en avant, puis en arrière et en diagonale qui, dans cette organisation spatiale, contribue, comme dans la peinture classique voire moderne, à l’équilibre de l’image ainsi produite. En créant à la fois et de façon subtile, du vide et du plein. Ici, il y a sans doute une référence à la notion de répétition chère à Bob Wilson comme dans son fameux Einstein on the beach (1976) avec des ballets de Lucinda Childs et la musique de Philip Glass, comme aussi dans la sculpture minimale de Don Judd, les tableaux d’Andy Warhol… Cette « étape de travail » -sans aucun doute une des plus intéressantes de cette longue journée- doit après une seconde résidence, trouver son aboutissement cet été: aucun doute là-dessus, elle le trouvera.

Desire’s series#1 Sine Qua Non Art de Christophe Béranger et Jonathan Pranlas-Descours

Desireseries1_FabioMotta_SINEQUANONART_2-af63c81cUn très beau marché couvert en rond: la Halle des Chartrons,  accueille ce solo. Un espace vide avec juste un cordon lumineux qui serpente sur le sol. Près d’un mur, un homme assis dans un fauteuil en plastique transparent, la tête coiffée de fleurs et de petites branches, le visage et le reste du corps ficelé par des cordes minces. Une costumière est là pour parfaire sa coiffure pendant de trop longues minutes devant un public debout assistant en silence à cette performance fondée sur le bondage, une des composantes du body-art qui a été parfois revisité par les vieux fantasmes sadomasochistes du serrement du corps avec cordes, chaînes, corsets, cagoules, cuissardes, (tiens, curieux: tous ces mots commencent par la lettre c…comme con et cul) mais aussi instruments divers.

Bref, l’idée encore un brin subversive d’associer désir et contraintes subies par un artiste seul ou avec le consentement d’un et parfois, d’une partenaire, n’a rien de très neuf mais reste d’actualité; l’art moderne et contemporain, sous des formes différentes, en a fait ses choux gras: le Bordelais Pierre Molinier  (1900-1976) avait ouvert la voie avec ses photos-montage où il cultivait le culte de l’androgynie et du fétichisme, Hans Bellmer avec ses poupées désarticulées et éventrées, les actionnistes viennois dont le plus connu Herman Nitsch,   présentait des rituels où étaient crucifiés des animaux vivants (il posait aussi des viscères de bœuf sur un corps humain), automutilation et mise en danger de son corps par Gina Pane, Ben assis place de la Concorde, frôlé par un flot de voitures et dans ces mêmes années soixante-dix, Chris Burden se faisant tirer une balle dans le bras, Michel Journiac célébrant l’eucharistie -Catherine Millet servant d’enfant de chœur- avec, au lieu d’hostie, des tranches d’un boudin qu’il avait fait fabriquer avec son propre sang mais (dixit Journiac) ajouté à  celui de porc, Marina Abramovic qui, en 74, résistait mal -elle était nue à un mètre de distance- à l’agression du très puissant souffle d’air froid d’une turbine, Orlan se faisant placer des prothèses pour bosseler sur son visage. Et au théâtre, Alain Ollivier montait Bond en avant, un texte de Pierre Guyotat, avec un acteur seul parmi des morceaux de carcasses de bovins récupérés à l’abattoir de La Rochelle. Longue est la liste de cette exploration des pulsions sexuelles et autres, censées atteindre la psyché des spectateurs…

Ici, on est dans le doux, le pseudo-provocateur mais la contemplation forcée de ce danseur qui va se lever et parcourir quelques mètres nous laisse indifférent… Il fait son boulot mais il ne se passe pas grand chose… Bref, aucune empathie et le compte n’y est pas. Sur un bandeau lumineux, s’affiche une demande d’aide pour enlever les cordelettes qui lui serrent les jambes, ce à quoi une jeune fille va se dévouer. Puis, nouvelle marche de l’homme, changement de couleur du cordon lumineux qui va passer à l’orange, et de nouveau, appel à l’aide inscrit sur le bandeau lumineux pour faire boire l’homme qui a soif. Le public, vaguement intrigué, suit mais, très vite, l’ennui va plomber cette performance sur fond de belles musiques (mais vraiment peu originales!) comme, entre autres, L’Après-midi d’un faune de Claude Debussy, le célébrissime Te Deum de Marc-Antoine Charpentier… A la fin, il distribue ses fleurs aux spectatrices et il y aura une projection d’images de feux d’artifice pétaradant sur le toit en dôme du marché. Fin de ces quarante minutes très longuettes, là aussi plutôt subies et debout, que vécues. Pour voir quoi? Une soi-disant performance très décevante, aussi prétentieuse que vaine, née d’une rencontre avec Fabio da Motta, un photographe et artiste brésilien qui a conçu ce « solo performatif librement inspiré du bondage où les images du corps contraint se confrontent au désir retenu. » Tous aux abris…

 Étude(s) de chute(s) par Trucmuche compagnie Michaël Allibert

Trucmuche_cie__Rmi_Angeli-bd12272cCela se passe dans l’ancien marché de Lerme, un espace rond aux beaux murs de pierre blonde, avec un toit soutenu par des fermes Polonceau. Avec, au centre de cette installation-performance, un rectangle doté de pieds en fer carrés de hauteur différente et supportant de petites surfaces, le tout ayant beaucoup à voir avec une sculpture d’art minimal.

Étude(s) de chute(s) est une sorte  de chorégraphie très lente en trente moments pour trois acteurs-danseurs (une femme et deux hommes) muets qui prennent position, seuls ou par deux ou trois, sur d’étroits appuis carrés dressés sur grand rectangle noir. Michaël Allibert, Jérôme Grivel, Sandra Rivière, d’abord légèrement habillés puis nus, s’allongent de longues minutes sur ces pieds en fer ou par terre, dans des positions acrobatiques  Bien vivants mais comme figés dans des attitudes rappelant les célèbres moulages de quelques corps de victimes pris au piège de l’avalanche de cendres à Pompéi et dont les archéologues ont reconstitué la forme en coulant du plâtre dans les vides de ce que furent autrefois ces corps humains.

Sur un paysage sonore signé Jérôme Grivel avec, en arrière fond, des  chansons d’artistes très populaires des années soixante aux voix typiques comme, entre autres, Dario Moreno ( 1901-1968) une des 480 souvenirs de Georges Perec dans Je me souviens, Richard Anthony (1938-2015) avec sa très connue et langoureuse Quand j’entends siffler le train etc. qui ont bercé notre jeunesse mais dont les noms ne disent plus rien aux nouvelles générations. On entend leurs voix dans le lointain -bien vu- comme s’ils avaient du mal à réapparaître à la lumière. Ancien marché alimentaire et lieu actuel “’dédié” comme on dit à la Culture, vie de corps à Bordeaux, mort de corps à Pompéi. Silence actuel à Bordeaux, chansons d’artistes quelque part autrefois en France: ici présent et passé, vie et mort n’arrêtent pas de s’entrechoquer…

Une centaine de personnes là aussi debout jeunes… ou moins jeunes- est invitée à marcher autour de cette installation à la limite du body-art, de la danse et du mime mais aussi de l’art minimal et conceptuel. Aucune couleur, juste le gris du fer, le blanc de la peau et le noir des sous-vêtements pour cette exploration du corps parfois impressionnante de beauté, même si elle aurait mérité d’être un peu moins longue. Le corps toujours le corps, dans sa vérité anatomique comme celle des modèles nus dans les ateliers mais ici,  avec, sur la peau des intervenants, les marques imprimées des carrés de fer où les artistes se sont placés. Plus en douceur mais finalement pas si loin des performances de Gina Pane, il y a quelque trente ans: elle aurait sans doute aimé cette relation entre corps et ce qu’il faut bien appeler cette belle sculpture d’art minimal qui aurait sa place dans un musée d’art contemporain. Ici, plus de fantasme, plus de désir avoué ou non, mais de façon énigmatique, une vision de corps juste le temps de quelques minutes mais à 360 °. Sans aucune exhibition sexuelle, sans aucune parole et avec une certaine froideur, cette installation-représentation où le corps humain est comme modelé et mis en scène avec une grande rigueur, ne peut laisser indifférent.

Philippe du Vignal

(La suite du compte-rendu de cette journée du festival Trente Trente paraîtra dans un très prochain numéro du Théâtre du Blog)

 


Contes et Légendes, une création théâtrale de Joël Pommerat

Crédit photo : Elisabeth Carecchio.

Crédit photo : Elisabeth Carecchio.

Contes et Légendes, une création théâtrale de Joël Pommerat

L’auteur et metteur en scène s’est attaché, tout au long de son œuvre, à évoquer l’enfance. En montant des contes classiques qu’il revisite de façon subversive, comme Le petit Chaperon rouge, Pinocchio, Cendrillon. Ou en intégrant des enfants dans ses autres spectacles… Avec cette dernière création, il s’est intéressé à l’enfance comme période de construction de soi, dans une société futuriste où des robots humanoïdes seraient intégrés à notre quotidien.

L’identité artificielle, accompagnant l’acte invisible de «grandir», participerait alors de l’expérience inouïe d’une coprésence possible entre une humanité dite naturelle et une autre reconstruite, dite artificielle. Comment saisir à la fois, cette double identité? Ici, il privilégie de petits récits scintillants, éclairés par les lumières d’Eric Soyer qui a aussi créé la scénographie… Des fragments d’existence où enfants et parents croisent des robots humanoïdes qui sont comme un écho, une reproduction de l’humain, autorisant d’emblée toutes les métaphores et poétisations. Joël Pommerat pose ainsi la question du naturel et de l’artificiel mais aussi celles du théâtre, du réel et du fait de vivre. Et, entre ces questions, s’est aussi glissée celle du « genre » : les garçons ados sont ici joués par de jeunes actrices trentenaires d’environ 1,55 m qui donnent l’impression  que ces ados ont entre treize et quinze ans. Elles jouent avec humour et distance, déclinant les clichés obligés du genre masculin: arrogance et virilité que l’un d’eux prononce maladroitement mais de façon explicite : musculinité !

Une cour de récréation d’un collège, avec flots d’injures entre garçons et filles, insultes sexistes et machistes. Avec aussi une parole crue dont les images métaphoriques des parties, dites honteuses, se situent, comme bloquées, en dessous de la ceinture! L’inverse: des garçons jouant des filles était impensable car allant à l’encontre des valeurs reconnues et conventions.Le théâtre de Joël Pommerat est d’une sensibilité et d’une intelligence si rares quant à la réception des clichés sociologiques de notre monde, que le jeu des comédiennes, très maîtrisé, donne la victoire à l’artifice de la masculinité. La virilité n’étant qu’une construction d’attitudes et de codes gestuels qui se conjuguent d’instinct, quand on exprime des émotions reconfigurées… Dans un jeu de cache-cache entre soi et l’autre, entre vérité intime et représentation sociale.

L’être humain se présente alors comme une reconstruction proche du robot. Et les adultes ne sont pas oubliés, révélateurs des maux et contradictions subis par les jeunes. Le professeur de théâtre enseigne à ses élèves la confiance en soi, l’audace obligée pour s’imposer face à l’autre, le regarder droit dans les yeux pour exister et survivre. Et un père répète qu’il ne peut assurer les tâches pratiques, puisqu’il a une activité professionnelle très prenante. La mère, étant en ce cas, la seule garante du bon fonctionnement de la maison. Un spectacle admirable d’humanité effleurée puis touchée juste et astucieusement moquée, pour enfin révéler l’absurdité de visions obsolètes. Avec d’excellents interprètes: Prescillia Amany Kouamé, Jean-Edouard Bodziak, Elsa Bouchain, Léna Dia, Angélique Flaugère, Luce Grunstein, Lucie Guien, Marion Levesque, Angeline Pelandakis et Mélanie Prezelin, tous rigoureux et d’une belle présence.

 Véronique Hotte

Nanterre-Amandiers, Centre Dramatique National, 7 avenue Pablo Picasso, Nanterre (Hauts-de- Seine), jusqu’au 14 février. T. : 01 46 14 70 00.

Théâtre Olympia-Centre Dramatique National de Tours, du 3 au 7 mars. Théâtre de la Cité, Centre Dramatique National de Toulouse-Occitanie, du 13 au 20 mars. Espace Jean Legendre, Compiègne, les 26 et 27 mars.
Centre Dramatique National d’Orléans, les 2 et 3 avril. La Comédie-Scène Nationale de Clermont-Ferrand, du 8 au 10 avril. Le Phénix-Scène nationale de Valenciennes, les 28 et 29 avril.
L’Estive-Scène Nationale de Foix et de l’Ariège, les 5 et 6 mai. La Criée-Théâtre National de Marseille, du 13 au 17 mai. Scène Nationale de
Chateauvallon, du 27 au 29 mai.

MC2-Scène Nationale de Grenoble, du 9 au 13 juin.

 


Vertiges, texte et mise en scène de Nasser Djemaï

Vertiges, texte et mise en scène de Nasser Djemaï

©jean louis Fernandez

©jean louis Fernandez

Une cuisine, parce que c’est le centre de la vie, le royaume de la mère qui n’en a pas d’autre. Moderne, simple, « comme tout le monde », le petit monde des cités où vivent les Algériens de France et leurs descendants. Pratique, commode et chez nous. La mère le sait, elle qui n’aime ni sortir ni parler vraiment le français de France, y restera et défendra son territoire.

Un fantôme, une sorte de djinn au féminin hante l’appartement : ce n’est rien, juste la voisine… Et comme elle est seule, on laisse la porte ouverte… Le fils aîné, bien intégré et qui a réussi, revient au nid familial mais désemparé à cause de son divorce, il essaie d’y remettre un ordre rationnel et s’emmêle dans le subtil réseau de communication non verbale, le désordre organique et les non dits qui y règnent. Il s’apercevra qu’il n’a pas vraiment compris sa propre vie et que c’est plus grave qu’il ne croit, plus complexe. S’intégrer, c’est parfois recouvrir d’une solide couche de béton, une histoire bien vivante mais qui finit par resurgir dans la douleur.
Le père, malade,  parmi les feuilles de sécurité sociale qui volent et les médicaments pris un peu au hasard, fera-t-il une fois de plus le voyage au pays ? Là où poussent, tant bien que mal, une maison que personne n’habitera (et qui fait quand même des envieux là-bas) et les arbres qu’il a plantés, un à un, à la naissance de chaque enfant…

Ici, Nasser Djemaï porte presque un regard de sociologue sur ces immigrés des première et deuxième générations, sur l’intégration de l’aîné, la situation précaire du cadet, un technicien diplômé mais sans emploi,  et de la fille, aide-soignante dans un E.P.H.A.D.  Un métier de service, indispensable et mal payé mais elle ne se plaint pas : c’est sa raison sociale, honorable et qui lui permet d’avoir son indépendance. Quant au père, il paye probablement de son cancer, les années d’exposition à l’amiante qui était à la pointe du progrès dans le bâtiment…

Mais l’auteur-metteur en scène nous fait voir plus loin, plus profond, sans résolution magique mais sans craindre l’apparition de l’irrationnel. Le décor de la cuisine se met à s’ouvrir, à basculer au rythme de la mer, cette frontière permanente et mouvante qui sépare du Pays. Le ciel y fait irruption et les nuages défilent. Et la famille, toujours en chamaillerie, se réunit autour d’un rituel à inventer. Car, décidément, on ne retourne pas au pays. Il a trop changé, les membres de la famille aussi et celle qui a pourtant le moins changé, la mère, ancre la famille de ce côté-ci de la Méditerranée.

Vertiges, comme les autres pièces de la trilogie (voir Le Théâtre du Blog) Héritiers  puis Invisibles, repris récemment à la MC93, est une pièce politique : Nasser Djemaï examine avec un regard profond et poétique ce que la société fait des êtres. Il n’oublie pas ce que ces êtres et leurs liens de famille ont quelque chose d’unique et d’irréductible. La pièce pourrait aussi porter le titre d’Héritiers ; dans les deux autres volets du triptyque, pour des raisons qui ne sont pas symétriques, la famille refuse l’héritage : la vieille demeure  française prend l’eau et la nouvelle maison algérienne ne sera jamais finie. Pas grave : la famille de Vertiges cherche à inventer de nouveaux rituels, à trouver sa place dans son histoire et une France qui devra bien se reconnaître un jour dans ses immigrés, partie intégrante de son identité.   

La pièce, créée à Grenoble en 2017, puis  jouée au Théâtre des Quartiers d’Ivry, a gagné en clarté et en force, avec toujours la même humanité. Lounès Tazaïrt (qui jouait aussi dans Invisibles) est ici le Père qui veut donner le change et qui fume en cachette et Fatima Aibout (la Mère) donnent beaucoup de charme à leur résistance au fils aîné “moderne “, lequel en perd la tête (excellent Zakariya Gouram). Issam Rachyq-Ahrad et Clémence Azincourt, les cadets, jouent franco leur situation et leur âge. Comme la voisine-fantôme (Martine Harmel), cela donne un vraie famille, pleine de  rivalités, compliquée mais solide et qu’on ne peut s’empêcher d’aimer.

Christine Friedel

Théâtre National de la Colline, 19 rue Malte Brun, Paris (XIX ème), jusqu’au 8 février. T. :01 44 62 52 52.

Le 24 mars, Scène nationale d’Alençon (Orne).
Le 9 avril, L’Avant-Scène,  Cognac (Charente) ;  le 21 avril, Théâtre Jacques Cœur, Lattes (Hérault) et le 24 avril, Théâtre de la Maison du peuple, Millau (Aveyron)

Les pièces de Nasser Djemaï sont publiées aux éditions Actes Sud-Papiers.


Loin de Garbo, conte musical de Sigrid Baffert, composition de d’Alexis Ciesla, illustration de Natalie Portier

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Loin de Garbo, conte musical de Sigrid Baffert, composition d’Alexis Ciesla, illustration de Natalie Portier, mise en scène du collectif de l’autre Moitié

Ce spectacle est dédié à tous les exilés de l’Ouest, de l’Est, du Sud et du Nord, à nos aïeux de Pologne et Sicile venus à pied, en train ou en bateau pour reconstruire un possible. A Garbo, on fête en musique les noces de Darius et Greta : «Venez, venez, venez; en piste, rois ou nomades, chantez, dansez, chantez, dansez, chantez ! » Les tourtereaux qui n’ont pas grand chose, s’installent chez leur oncle Raskine. Il a un grand manteau qu’il porte hiver comme été:  une seconde peau pesant au moins un quintal, « un arbre généalogique qui remonte jusqu’au Jurassique ». Un matin, Greta sent une musique nouvelle: « Un fils, chante Darius, je vais avoir un fils! » « Ou une fille, « ajoute Greta. Et Milo verra le jour au milieu de la nuit…

Mais interdit de jouer avec dièses et bémols, interdit de jouer avec la main droite et avec son instrument complet, puis d’émettre le moindre son. Ils prennent alors leur courage à deux mains, leurs jambes à leur cou et leur fils sous le bras. Avec l’oncle Raskine, ils traversent l’unique pont de Garbo et marchent jusqu’à la mer, sans se retourner. Après une longue traversée, ils parviennent à une frontière où un officier exige qu’ils lui jouent «quelque chose d’unique, rien que pour moi ! ». Ils  arrivent à passer mais un  autre officier exige qu’ils laissent là leurs instruments. Ils acceptent et passent de longues nuits dehors, blottis sous un grand manteau, puis trouvent un appartement délabré. Ils travaillent dans une usine de petits pois. Après de longs mois, Milo rapporte un vieux piano déglingué qu’ils réparent et ils arrivent à acheter un saxophone. Oncle Raskine s’éteint. La famille survit en cousant des vêtements et en jouant de belles musiques.

Cette remarquable comédie musicale avec de belles projections d’images est interprétée par une troupe soudée et raconté par Jean-Pierre Daroussin… Un beau livre sur cette saga familiale cousue main a été publié par les éditions des Braques et il a remporté le prix de l’Académie Charles Cros.

Edith Rappoport

Spectacle vu le 24 janvier, au Foyer Georges Brassens, Beaucourt (Territoire de Belfort).


Derniers Remords avant l’oubli de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Guillaume Séverac-Schmitz

©Christophe Raynaud de Lage

©Christophe Raynaud de Lage

Derniers Remords avant l’oubli de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Guillaume Séverac-Schmitz

 Retour à la maison familiale: elle ne protège plus mais se fissure en minuscules et terribles guerres, séparations et malentendus entre les personnages à la recherche d’un passé irrattrapable : ces thèmes travaillent et obsèdent Jean-Luc Lagarce. J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, Juste la fin du monde, Le Pays lointain c’est toujours l’histoire d’un homme qui revient au pays et qui n’arrive pas à dire la chose exacte pour laquelle il est venu. Ici, ils sont trois avec  leurs conjoints et la fille adolescente d’Hélène. De ces amis de longue date, deux ont refait leur vie, Paul et Hélène se sont séparés et remariés chacun de son côté. Et ce jour-là,  (les vingt-quatre heures de la tragédie classique), Paul et Hélène sont venus prendre les arrangements nécessaires pour vendre la maison, l’abri enchanté de leur jeunesse que Pierre habite encore, contre un loyer. Chacun affirme vouloir « régler les choses », « ne pas faire d’histoires ». Et c’est là que tout commence.

Guillaume Séverac- Schmitz,  son dramaturge Clément Camar-Mercier  et le collectif Eudaimonia ont travaillé le potentiel comique de l’écriture de l’auteur. Infini respect des mots, les siens et ceux de l’autre, souci scrupuleux de l’expression exacte produisent l’inverse de l’effet attendu : les précautions de langage se retournent et créent le soupçon : qu’y a-t-il sous ce mot de « taciturne » qu’Hélène assène à Pierre (qui vient du reste de parler d’abondance) ? Quel noir dessein, quelle perfidie, quel non-dit, tout simplement ? Les personnages pataugent, s’enfoncent, et partiront sans avoir rien réglé. Jean-Luc Lagarce sait comme nous, que le «une fois pour toutes» n’existe pas. Quant aux pièces rapportées, elles ironisent, en tout conscience ou involontairement, sur la situation et rétablissent un calme objectif.

 

Christophe Raynaud de Lage

Christophe Raynaud de Lage

Prenons donc la pièce comme une comédie. Ce qui fait rire? La situation paradoxale créée par ce souci d’un langage exact, mais surtout par l’inquiétude des personnages. Vendre la maison, ce serait effacer une fois pour tous les rêves de jeunesse. Ce serait simple, en effet. Mais ces rêves balayés s’obstinent là, comme un inconfort, un tourment interne. Et voilà un ressort comique puissant : l’effort humain, voué à l’échec, pour maîtriser son bonheur…Pour autant, Guillaume Séverac-Schmitz n s’est pas focalisé sur le rire et accorde autant d’attention  aux moments de respiration, d’ouverture, qu’aux tensions. Comme avec Richard II de Shakespeare et La Duchesse de Malfi de John Webster (voir Le Théâtre du Blog). Le metteur en scène revendique la théâtralité, ne l’efface pas au bénéfice de la fable, de l’émotion qu’elle doit provoquer ou d’une illusion de réalité. Les scènes se mettent en place dans un espace unique dont les délimitations changent avec la lumière, ce qui rythme le jeu et déplace notre regard: question de point de vue. ..Et dans cette théâtralité très dessinée, le metteur en scène laisse la place à des moments où les rapports entre les personnages ne sont pas résolus. Ce qui apporte une certaine gravité et nous ramène au propos de la pièce : non, on ne revient pas sur ses pas, on en fait d’autres, ailleurs. La nostalgie se défait d’elle-même et cela n’empêche pas de vivre. Quant à tourner la page ? Voilà un bon spectacle, ombres et lumières. Il n’épuise pas la pièce de Jean-Luc Lagarce, ce qui est plutôt bon signe et lui donne, sans forcer, une belle puissance comique. C’est appréciable.

 Christine Friedel

Le spectacle a été créé au Cratère, Scène Nationale d’Alès (Gard).

Le 25 février, Théâtre des Trois Ponts, Castelnaudary (Aude) ; les 27 et 28 février, Théâtre Le Sillon, Clermont-L’Hérault (Hérault). Le 10 mars, Scène Nationale du Grand Narbonne (Aude).  Du 22 au 24 avril, Théâtre Daniel Sorano, Toulouse (Haute-Garonne). Les 12 et 13 mai, Théâtre-Scène Nationale d’Angoulême (Charente).

La pièce et l’œuvre de Jean-Luc Lagarce sont publiées  aux éditions Les Solitaires Intempestifs.


Quatrième biennale d’art flamenco : Impulso par Rocio Molina et ses invités

©Simone Fratini

©Simone Fratini

 

Quatrième biennale d’art flamenco :

Impulso par Rocio Molina et ses invités

Cette danseuse surprenante a invité ses amis artistes à fêter le flamenco avec elle, chacun à sa manière. Une soirée de trois heures, unique et très libre mais un peu longue, où elle marie des styles différents avec la même folie partagée avec enthousiasme  par le public, dans un dispositif tri-frontal. Le performeur François Chaigneau arrive sur scène, travesti comme à son habitude, avec des chaussures à talons cachant des chaussons de danse. L’artiste aime monter dans les gradins et choisit cette fois, trois spectateurs  dont les musiques de leurs smartphones vont rythmer ses improvisations avec Rocio Molina. La talentueuse Rosalba Torres, ancienne élève de Philippe Decouflé, d’Anne Teresa de Keersmaeker et Alain Platel, entreprend un très beau duo avec l’enfant terrible du flamenco qui, survoltée, ne quittera presque jamais la scène.

Pour cette soirée, elle  s’est entourée de musiciens exceptionnels : deux guitaristes répondent au contrebassiste et au percussionniste. Et Bruno Galeone à l’accordéon, accompagne la chanteuse Maria Mazzotta, une autre invitée de la danseuse. Et il y a aussi le grand chanteur de flamenco  José Angel Carmona. Tous fonctionnent en parfaite harmonie avec Rocio Molina. Le spectacle s’inscrit dans la riche programmation de cette quatrième biennale d’art flamenco, organisée en collaboration avec celle de Séville. Une culture avec des styles différents mais toujours destinée au plus grand nombre, comme le souhaite Didier Deschamps, le directeur de Chaillot-Théâtre National de la danse…

Jean Couturier

Spectacle vu le 1 er février, à Chaillot-Théâtre national de la Danse, 1 place du Trocadéro,  Paris (XVI ème). T.  01 53 65 30 00. Le festival qui comprend sept pièces, continue jusqu’au 13 février.

 

 


Falaise mise en scène de Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias, dramaturgie de Barbara Métais-Chastanier

 

Falaise mise en scène de Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias, dramaturgie de Barbara Métais-Chastanier

 

© Francois Passerini

© Francois Passerini

Après Bestias et , la compagnie Baro d’evel, mêle danse, acrobatie et musique dans cette épopée vertigineuse où se rencontrent huit humains, un cheval et des pigeons, au pied de hautes et sombres murailles, truffées de failles, qui vont petit à petit se lézarder puis se fracturer. On embarque pour une heure quarante mouvementée.

Jouant comme d’habitude sur le noir et blanc, la compagnie fait  appel,  pour la première fois, au scénographe Luc Castells. « Il n’y a pas, précise Camille Decourtye, d’agrès autre qu’un décor à plusieurs étages,  et des accroches qui nous permettent d’évoluer. »

Une étrange tribu surgit : cinq circassiens (dont les metteurs en scène), deux danseurs et un acteur-performeur de danse urbaine… venus d’on ne sait où. Que font-il là et où vont-ils ? Les murs accouchent de corps ou les aspirent. Une mariée avec son bouquet apporte une touche de blanc parmi ces personnages de noir vêtus. L’humanité s’agite, des conflits divisent le groupe, des individus isolés tentent de rejoindre leurs semblables, un mariage s’esquisse mais le couple part en morceaux, comme les murs… Un cortège funèbre s’avance : c’est pour de rire…

Devant cet univers tragique, on pense à la réplique inaugurale de Fin de partie : « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. Les grains s’ajoutent aux grains, un à un et un jour, soudain, c’est un tas, un petit tas, l’impossible tas.» Et,  comme chez Samuel Beckett, il y a ici du clownesque et des saynètes comiques  viennent épicer la pièce.  « Je suis, pour ma part, dit Blaï Mateu Trias, fils de clown et catalan. Même si on s’attaque ici à des thèmes un peu dramatiques, pour autant l’absurde et l’humour sont toujours là. On travaille sur le clown et les animaux amènent à l’inattendu, à l’hésitation, au quiproquo, tout ce qui permet des bouleversements dans des scènes. »

 Au milieu de cette agitation permanente, des pigeons blancs traversent le plateau, volètent de ci de là. Et apportant la lumière dans cette noirceur, un cheval passe et repasse, ange immaculé dans ce monde qui tombe en ruine… Hommes et bêtes vont bientôt s’apprivoiser, les volatiles, symboles de paix, picoreront sur les épaules des artistes. Le cheval amical et facétieux fera quelques pas de danse avec Camille Decourtye. Venue d’un milieu équestre, cette voltigeuse choisit dès 2004, d’intégrer le cheval dans les projets de la compagnie, puis d’autres animaux : «On vit avec eux des moments incroyables, parce qu’on est tous dans le présent, eux, nous et les spectateurs. »

Dans ce spectacle dense et très écrit où l’acrobatie est chorégraphiée avec précision et où la musique éclate en fanfare, les animaux apportent un souffle de liberté et contribuent à créer de magnifiques  images.Dans quel monde sommes nous ? « plaçait un homme, une femme et un corbeau dans un espace neutre et blanc, dans du vide, dit Camille Decourtye. Mais dans Falaise, la société existe à travers les grands rituels de la vie : autour de la naissance, la mort, l’amour, le mariage, etc. et aussi la fêlure, l’effondrement… Comment dans cette cité en train de s’effondrer trouver la force de réinventer un futur ? »

Avec un vent d’optimisme, dans ce théâtre élégant, s’imbriquent travail du corps et de la voix, cirque, danse, transformation de l’espace et de la matière, spontanéité de l’animal… Pour trouver la pulsation qui relie les êtres vivants dans notre monde menacé. Un voyage sensoriel qu’il ne faut pas manquer.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 6 février, MC93 de Bobigny (Seine-Saint-Denis).

Les 10 et 11 mars, Espace Malraux, Scène Nationale de Chambéry (Savoie) ; les 17 et 18 mars, Bonlieu, Scène Nationale d’Annecy (Hatue-Savoie) ; d
u 23 au 30 avril, Théâtre de la Cité avec le Théâtre Garonne, Toulouse (Haute-Garonne.
Du 14 au 19 mai, Le Grand T, Nantes et du 27 au 29 mai, Théâtre de Lorient (Finistère).


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