Le poème, terre de la langue arabe

Le poème, terre de la langue arabe

Pour une anthologie de la langue arabe

 

 

« J’ai construit un mur immense pour me séparer de mon peuple : certains ont pensé que j’avais peur et que je cherchais la protection d’un mur, mais ces imbéciles n’ont pas imaginé que j’aime mon peuple et que ce mur sert à le protéger de ma colère ». Zakaria Tamer, Ecrivain syrien vivant à Londres. 22 février 2012.

La quatrième et dernière édition de Le poème, terre de la langue arabe est, pour la seconde fois consécutive et en écho aux révolutions du Moyen-Orient, mobilisée par l’actualité.
Trois soirées, trois programmes donnent à entendre de nouveaux poèmes à l’encre à peine sèche.La Syrie s’impose aujourd’hui comme une évidence. Le message poétique est précédé d’un message politique,  en présence de l’actrice et militante, Fadwa Suleiman, arrivée quelques jours auparavant de Homs, via la Jordanie sur la défensive , et avec l’aide de la France.
Avec quelques intellectuels, elle s’était rendue à Homs dès le début du siège et fut considérée là-bas comme quelqu’un de normal, y compris dans les quartiers conservateurs musulmans : » Le peuple m’a adoptée, protégée, ils ont vu que je partageais leur sort, les tirs, l’eau et le sel, tout ». Sa tête a été mise à prix (cinq millions de livres syriennes) et la sécurité de ses proches menacée mais elle témoigne et vient porter leurs messages devant le monde.
L’Association Souria Houria,  qui soutient la révolte du peuple syrien, L’Appel d’Avignon à la solidarité avec le peuple syrien lancé l’été dernier,  et l’Odéon-Théâtre de l’Europe, ont organisé cette rencontre-débat qui vise à révéler, au-delà de ce que rapportent à gros traits les médias, la réalité des combats. Engagée au tout début de la révolte avec une poignée d’autres amis et dès les premières manifestations de Damas, Fadwa Suleiman appelait à une révolte pacifique. « Combat perdu  aujourd’hui « , dit-elle. « Le peuple syrien a voulu refuser les armes, il s’est trouvé abandonné face à la machine de guerre et contraint de passer de l’autodéfense à des actions offensives ».
Si le gouvernement et les partis religieux cherchent à déstabiliser la société syrienne et tentent de récupérer le mouvement, Fadwa Suleiman confirme que les protestataires syriens appartiennent à toutes les communautés du pays. Son acte de foi : « La Syrie, pays porteur de civilisation, s’est soulevé pour la liberté, la libre expression, la démocratie, l’Etat de droit. Sa détermination est forte, il est prêt à payer le prix fort ».
Elle lance un appel aux intellectuels, aux artistes, pour être aux côtés du peuple syrien, aux côtés de la liberté et pour s’opposer aux politiques qui montent les peuples les uns contre les autres :  » Je rêve d’un temps où les peuples se retrouveront loin des politiques. Je rêve d’un monde sans combat, sans mort, sans tuerie, sans violence « .
Ses contacts avec les réseaux d’intellectuels et d’artistes dans le monde la désigne naturellement comme interface pour l’Association des artistes syriens, constituée comme force d’opposition. Elle affirme être à la recherche d’un lieu emblématique à Paris, pour que la Syrie libre puisse culturellement exister, un lieu de rencontre, de rapprochement, un lieu pour la paix, « loin de la culture imposée par le régime », consciente qu’il faut aussi « faire tomber le régime à l’intérieur de nous. La guerre, poursuit-elle, a engendré une nouvelle écriture, de nouveaux styles en dessin, littérature, poésie, chansons, en dépit de la répression  de  toutes les formes d’expression ».
Rendez-vous est donné par Emmanuel Wallon, universitaire engagé pour le soutien à la Syrie, mardi 17 avril, jour anniversaire de l’indépendance du pays, pour une manifestation nommée La vague blanche (voir  ci-dessous). Au-delà de la couleur-symbole, le blanc, cette vague, geste pacifique de résistance, signifie qu’elle doit s’étendre à d’autres villes, à d’autres pays ; et montrer que l’opinion internationale n’en peut plus d’être ce témoin passif et qu’un jour, les assassins devront être jugés.
Après cet Appel de Fadwa Suleiman face au drame syrien, apostrophe indirecte aux candidats à l’élection présidentielle française, un moment fort précédant les lectures, la quatrième édition du Printemps arabe s’ouvre à l’Odéon. La lecture chorale du poème de Mahmoud Darwich, Si nous le voulons et sa mise en musique rattrape le spectateur là où il en était resté lors de l’édition précédente.  » Nous serons un peuple, si nous le voulons, lorsque nous saurons que nousne sommes pas des anges et que le mal n’est pas l’apanage des autresNous serons un peuple lorsque nous respecterons la justesse et que nous respecterons l’erreur « .
Un canapé, deux pupitres, une chaise pour le joueur de oud et compositeur, Moneim Adwan. Une actrice de langue arabe, Hala Omran qui a aussi participé à la préparation du spectacle, et deux acteurs de langue française : Arnaud Aldigé, debout au pupitre, donne des repères  sur les événements, comme un conteur et Jean-Damien Barbin, en duo avec la comédienne, marque le tempo. Les textes sont en arabe et en français;  la conception et mise en scène sont de Wissam Arbache.
Malgré les drames sous-tendus par le contexte politique, les trois soirées sont enlevées, à la fois graves et bon enfant, chargées d’émotion et néanmoins joyeuses. Textes et musiques, contemplations poétiques, blagues et témoignages se succèdent, doublés parfois d’images, caricatures et dessins, petits films, rapportés des différents pays accomplissant leurs révolutions, au Moyen-Orient. Le salon Roger Blin de l’Odéon est plein, attentif et concentré.Hala Mohamed, écrivaine syrienne est présente :  » Le temps n’est plus aux gerbes de myrte »,  écrit-elle. « Une stèle après l’autre, il abat les sépultures et ne veut en garder qu’une seule pour lui « .
Les statuts type Face book interpellent :  » Dites à la liberté que nous sommes venus  » ;  » Et si la liberté était notre enfer ? «  ; « Un oiseau dans la main vaut mieux que dix sur la branche « . Abdel Aziz Mohamed, d’Egypte écrit :  » Nous pensions que nous en avions fini avec les soucis .La lune n’est pas complète dans le ciel, cette nuit « . Hazem Al Azmet, de Syrie :  » Dans un matin époustouflé de printemps, les assassins sont encore libres, là-bas « . D’autres poètes :   » Le paradis ? Un peu plus loin  » ; « La vague a dit…  » ; « Attends-tu que ta révolution saute par la fenêtre ?  » ; « Le présent est un œil dont les prunelles ont été amputées « . « Je parcourrai cette longue route jusqu’au bout de moi-même « .
Un autre poème de Mahmoud Darwich, Plus rares sont les roses, succède aux recommandations du Manuel du tyran arabe pour les Nuls, d’Iyad El Baghdadi, savoureux et tragique. La voix des femmes avec des chants populaires à Damas,  le visage caché pour ne pas être reconnues, apportent de l‘humanité et la séquence  a été  filmée,  » La mort plutôt que l’humiliation  » ; « Laisse mon sang devenir rivière « .
Chanson égyptienne adressée par la révolution égyptienne aux Syriens :  » Comme les vagues de la mer, mes blessures ne se referment pas ». Chant de résistance enfin, avec Norma Braham, grande chanteuse syrienne, invitée à monter sur le plateau rejoindre l’équipe ; c’est un  moment de grâce improvisé, a-capella :  » Oh ma mère ! Je pleure l’amour. L’espoir est en les hommes « .

Brigitte Remer

Odéon-Théâtre de l’Europe, Salon Roger Blin, du 11 au 13 avril.

Rassemblement pacifique,  Une vague blanche pour la Syrie, mardi 17 avril à 19h à l’Esplanade des Droits de l’Homme (Trocadéro)..Chaque personne portera un signe blanc : vêtement, objet, symbole sur lequel sera marqué : STOP !.. De nombreuses personnalités y participeront. (www.vagueblanchepourlasyrie et www. souriahouria.com)

 

 

 

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Les Travaux et les jours

Les Travaux et les jours de Michel Vinaver, mise en scène de Valérie Grail.

  Les Travaux et les jours reavaux-et-joursLa pièce de Michel Vinaver qui reprend le titre du texte d’Hésiode a été écrite en 77 par quelqu’un qui connaît bien le monde l’entreprise privée puisqu’il a été longtemps PDG de Gillette, et créée par Alain Françon.  Trente cinq ans déjà: un autre monde sur le plan social et économique…  L ‘ordinateur n’existait presque pas, les services après-vente réparaient  les appareils défectueux ou en panne, et  de nombreuse petites entreprises françaises  fonctionnaient encore comme une famille, ses passions et ses jalousies entre les personnes comme entre les services.  On ne parlait pas encore de mondialisation mais il y avait déjà des « restructurations », comme on disait pudiquement avec des regroupements d’entreprises.
  Quelques armoires à rideaux, trois bureaux avec de gros téléphones jaunasses, à  cadran  montés sur bras télescopiques. On est dans le service après-vente de  l’entreprise familiale Cosson, synonyme de tradition et de qualité,  qui  fabrique et vend des moulins à café  électriques. Mais les temps commencent à être durs et  Beaumoulin, une grosse boîte concurrente  va sans doute bientôt racheter Cosson. Il y a là, vivant ensemble depuis pas mal d’années,  les deux cadres: Jaudiard, le chef  de service un peu autoritaire qui supervise, et  Guillermo,   qui s’occupe des appareils envoyés pour réparation. Et les secrétaires: Yvette,la plus âgée, Anne et Nicole, toutes les deux amoureuses de Guillermo qui gèrent les appels des clients.
Bien entendu, ce microscosme est fait de relations à la fois professionnelles mais aussi plus personnelles, avec ses amours et ses nostalgies à un moment où l’entreprise va  être profondément bouleversée. La pièce, qui n’a guère vieilli, est parfois un peu longue mais très  intelligemment faite de répliques qui partent dans tous les sens, avec une rare qualité d’écriture , où le comique et la tendresse se croisent sans arrêt, puisque l’on est à la fois dans les relations de travail et dans le plus intime de chaque personnage.
Le  texte, sans véritable dialogue,  ne comporte guère  de didascalies pour éclairer le metteur en scène.
Mais Valérie Grail sait faire et remplit le contrat ;  Cédric David, Luc Ducros, Agathe L’Huillier, Julie Ménard, Mireille Roussel sont  tout à fait crédibles dans ces  personnages de petits employés., à la fois touchants dans leur maladresse, et profondément drôles, mais les comédiens ne tombent jamais dans la caricature  De ce côté-là, Valérie Grail les a bien dirigés.
Mais il y a pendant ces 90 minutes, une sorte d’uniformité dans la représentation quelque peu gênante,  un ton qui reste le même et qui va davantage  du côté du comique. C’est peut-être un parti pris mais on semble parfois égaré chez les Deschiens, alors que Vinaver met aussi l’accent sur la violence inhérente aux restructurations  qui vont bouleverser inévitablement les relations dans le personnel au sein de l’ entreprise Cosson.

  Valérie Grail aurait intérêt à resserrer les boulons de ce côté-là  et à nuancer les choses . Mais cela devait aussi aller mieux quand elle aura quitté le grand plateau du Théâtre Jean Vilar où tout se perd un peu, pour la scène plus intime du Lucernaire où la pièce devrait être  davantage mise en valeur.
On devrait aussi mieux entendre aussi la diversité des langages, insérés les un dans les autres, dans le superbe travail d’orfèvrerie de Vinaver . Les Travaux et les Jours,  c’est  aussi en effet une formidable plongée poétique dans le monde de l’entreprise: c’est plutôt rare au théâtre et cela vaut donc le déplacement.

Philippe du Vignal

Création au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine puis reprise  au Lucernaire du 25 avril au 2 juin du mercredi au samedi à 21h 30.


Abilifaie Leponaix

Abilifaie Leponaix texte et mise en scène de Jean-Christophe Dollé.

  Abilifaie Leponaix Abilifaie-Leponaix-01Abilifaie Leponaix… Cela a un petit air de mot inventé par un poète surréaliste, et rappelle le titre d’un spectacle de Jérôme Deschamps et Jean-Claude Durand à Chaillot, Baboulifiche et Papavoine. .. Mais non… c’est juste le nom de deux médicaments les plus courants pour soigner, si tant que faire se peut, la schizophrénie.  Inspiré de notes et de témoignages réels, le texte, issu de notes d’un psychologue,et de témoignages sonne toujours juste; c’est une sorte de balade dans l’ univers mental de  Maxence, Antoine, Soizic, et Ketty, quatre malades atteints de schizophrénie que l’on voit vivre dans un hôpital de jour. Schizophrénie, faut-il le rappeler, signifie étymologiquement coupure de l’esprit, et non dissociation de la personnalité, comme on l’entend trop souvent. Et il y a, sans entrer dans les détails, différentes  formes des schizophrénie.
  Le malade, tout à fait conscient de son mal-être, peut entendre des voix et a des relations souvent difficiles avec son entourage. Par exemple, Maxence entend la voix de Dieu et s’enveloppe de plastique pour protéger son corps, et Soizic voudrait ne plus entendre celle de sa mère. « Les cris, les hallucinations, les voix qu’on entend, tout ça, c’est simplement pour se rassurer, une manière de lutter contre les résistances du monde », dit aussi Ketty avec beaucoup de lucidité. Quant à Antoine, il dit simplement : « Être fou, c’est mal. Ah! Bon?  J’ai fait quelque chose de mal, moi? « . Mais tous sont enfermés dans un mal-être persistant, en proie à des images qui les poursuivent sans cesse. On les sent terriblement seuls à l’intérieur d’eux-même mais aussi entretenant une sorte, non pas d’ amitié mais du moins  de complicité entre eux. Tout cela est finement interprété. Jean-Christophe Dollé ne prend pas vraiment parti, même s’il dénonce, à juste titre, le recours parfois un peu facile à ces nouvelles camisoles de force que sont les molécules chimiques.
  Sur le plateau, juste l’essentiel pour le jeu: un petit rideau brechtien à lamelles de plastique blanc , et quelques fauteuils tubulaires comme on en voyait autrefois dans les hôpitaux. Il sont là, tous les quatre, terriblement présents, à vivre leur vie quotidienne,enfermés chacun dans leur univers impénétrable, à quelques mètres de nous. Malgré une musique qui surligne un peu trop, malgré aussi quelque fois un sur-jeu dont on pourrait faire l’économie, Jean-Christophe Dollé sait donner vie, dans sa mise en scène,  avec beaucoup de pertinence et de sobriété,  aux malades de  cet hôpital de jour nommé L’Espoir présent.
   Le climat devient vite lourd et chargé d’émotion, mais le public reste très attentif et semble en totale osmose avec ce qui se passe sur le plateau. Plus fort  qu’un « spectacle », Abilifaie Leponaix est une invitation à réfléchir sur cette forme de maladie mentale, très handicapante, difficile à maîtriser,  et  qui atteint plus de à 0,5 % de la population- les hommes davantage que les femmes- des pays riches, plus exposés, semble-t-il, que ceux des pays pauvres.
….La petite salle du Ciné 13 est bourrée; ce qui n’est quand même pas du tout  une raison suffisante pour mettre des tabourets dans les allées… au mépris de toute de sécurité. A bon entendeur,  salut.

Philippe du Vignal

Ciné-Théâtre 13 1 avenue Junot  75018 Paris 18e;  les  Mer, jeu, ven, sam : 21h30. Dim : 17h30


Hans was Heir

Hans was Heiri de Zimmermann et  Perrot

 Hans was Heir HansWasHeir-604-604x442-300x219 Hans was Heiri  peut être traduit par «  Du pareil au même ». Ce spectacle visuel,  parfaitement réglé, rencontré un vrai succès public. et  les cinq artistes de cirque et danseurs se livrent totalement dans une  folie sincère. Dimitri de Perrot joue  sa musique en direct. Une scène circulaire en position verticale tourne tel un moulin dont les ailes contiendraient quatre pièces où peuvent se mouvoir chacun des comédiens. Passé le premier effet esthétique et parfois drôle, chacun des protagonistes joue sur des variations dans la  verticalité…  mais ce dispositif s’épuise vite. Le reste de l’espace est occupé par des cadres de porte et des assemblages en bois, semblables à des meubles  en kit, qu’utilisent les acteurs

L’ensemble du dispositif n’est utilisé que dans sa fonction première, les portes servent à entrer ou sortir!  Quant aux  morceaux de bois,  reconstitués, ils figurent des tables! A aucun moment, le danseur ne se confronte au matériau, il l’utilise, sans rechercher des contraintes d’où  pourrait survenir quelque chose de neuf, comme  une poésie de l’absurde. ce que l’on ne ressent pas ici, d’où  une  sensation de vide. Les images de ce manège vertical ou de ce jeu à l’horizontale ne véhiculent pas de sens. Reste  une performance de musiciens et d’ acteurs qu’il faut  souligner.

Jean Couturier

Théâtre de la Ville;  le 17 avril  à Compiègne, et du 9 au 12 avril  au Volcan du Havre       


ZAT Celleneuve

ZAZAT Celleneuve zat-celleneuve-1332515004-21181T! Zone artistique temporaire à Celleneuve les 7, 8 et  9 avril, à Montpellier.

C’est la quatrième Zone Artistique Temporaire pour explorer l’Imaginaire Urbain: des spectacles et des surprises urbaines dans l’espace public, sur l’initiative de Pascal Lebrun-Cordier. Avec le soutien de la ville de Montpellier, deux ZAT ont lieu chaque année en automne et au printemps.
Aux antipodes d’un festival fréquenté par des hordes festivalières, la ZAT accueille des spectacles insolites dans l’espace public de  quartiers de la ville. Marionnettes, cirque, théâtre, danse de rue, cinéma-concerts, ateliers d’écriture étaient accueillis dans le beau quartier périphérique de Celleneuve, village ancien ouvert sur une rénovation urbaine réussie, avec de jolis immeubles blancs de trois  étages, au milieu d’un  parc. Une nouvelle ligne de tramway venue du centre ville, venait d’être inaugurée la veille. Un public très jeune et diversifié,plutôt local , se promenait à la découverte de l’inattendu fort bien organisé.

Cooperatzia, parcours spectacle  par le Collectif G. Bistaki de Toulouse.

Ce collectif de cinq danseurs jongleurs « s’offre depuis quelques années des récréations créatives afin de bouleverser le quotidien artistique en innovant la manière de rechercher”. (Voir le Théâtre du Blog Festival d’Aurillac août 2011). Soit une procession de cinq étranges personnages en redingote militaire, la tête hérissée des mêmes tuiles qui couvrent les toits de Celleneuve, suivis par une foule nombreuse, dont les enfants traînent eux aussi des tuiles en laisse. Il y a plusieurs arrêts autour de petits châteaux construits en tuiles, puis,  un lancer de sacs à main que les comédiens/danseurs  projettent en l’air pour s’en coiffer. Avec une habileté impressionnante.  Deuxième arrêt frontal:  ils nous emmènent face à un  grand espace où sont disposées des tuiles, qu’ils  déplacent comme par magie dans une marche silencieuse.
Enfin nous allons plus loin nous asseoir   pour un final avec un credo inspiré de Georges Bistaki (1884) : “rester vierge malgré tout”. Ce cirque chorégraphique de beaux danseurs a hanté la plupart des grands festivals depuis 2010.
À Celleneuve, ils se sont inspirés de Léo Malet, romancier et poète surréaliste,  né  dans ce village en 1909 et  qui avait publié un poème, Le grand désert vert en 1937 : »Prends le miroir dans un sac de femme. Caresse-le. Promène-le perpendiculairement aux images dont tu veux avoir le secret. »

www.bistaki.com

Camelia et son pianiste par la  Compagnie du  Boustrophédon.

Créé en 2008, par un couple d’artistes- Lucie Boulay comédienne et   Daniel Masso, pianiste. Issus de la compagnie Remise à neuf, ce spectacle de 20 minutes d’une marionnettiste en équilibre ironique sur son fil, accompagnée au piano, séduit le jeune public. Lucie Boulay, coiffée de noir, porte en son giron Camélia, marionnette de 72 ans qui accomplit des prodiges d’équilibre surprenants. On est surpris  quand on découvre une très jeune fille qui se démasque à la fin du spectacle,.
www.boustrophedon.fr

Rictus, errance poétique dans les rues de Celleneuve, de Christophe “Garniouze” Lafargue, musique de François Boutibou, d’après Les Soliloques du pauvre de Gabriel Randon dit Jehan Rictus.

« Garniouze »  a commencé dans le métro en 1989, puis a travaillé avec Okupa Mobil, avant de passer 15 ans aux côtés des inventeurs du Phun, avec Pheraille qui a produit le spectacle. Il incarne Rictus, alias  Gabriel Randon, formidable poète qui a  vécu l’errance des rues pendant sa courte vie de  1887 à 1933, dont Les Soliloques du pauvre publiés  ont été bien souvent montés.
Il nous emmène dans  cette errance poétique, traînant derrière lui, dans les vieilles rues de Celleneuve, une poubelle où sont inscrits des poèmes  mâchant superbement cette langue étincelante, suivi par François Boutibou et son ordinateur qui fait résonner en musique les poèmes de Rictus…
“Quand je passe triste et noir, Y-a pas d’quoi rire, Faut voir rentrer les boutiquiers, Les yeux dans la gueule en tire-lire, Dans leurs comptoirs, Comme des banquiers,(…) Laissons les flemmards à leur flemme, Y m’dégoûtent mes contemporains (…) Dors, laisse tout ça s’organiser, V’là dix ans que tu t’débines (…) Dormir, j’dormirai l’instant où j’la rencontrerai (…) J’ai fait l’Jacques moi et par trop (…) Dormir et plus jamais s’couvrir (…) La femme en noir, la sans pitié, et faire qu’enfin y-ait du bon, pour l’gars qui rôde à l’abandon (…) J’ai des envies, des besoins, c’est la faute aux grands magasins, moi j’veux vivre ma vie, et souffler mais pas dans dix ans !”

Il est  rare de déguster cette belle langue d’une actualité encore brûlante dans notre siècle égoïste,  où l’on croise encore tant de gens à l’abandon, proférée par un bel acteur qui a créé ce  Rictus au dernier Festival d’Aurillac .

Tombé de la lune ciné-concert d’Harry Langdon, musique de Roberto Tricari.

Roberto Tricari, accompagné par  deux musiciens, met en musique des dessins animés des débuts de Walt Disney, avant de donner une belle résonance musicale à Tombé de la lune d’Harry Langdon perdu dans une course hallucinante à travers l’Amérique, pour  séduire la fille du patron dont il est amoureux. Malgré le froid régnant dans le beau parc Dioscoride cette nuit là, on se laisse séduire.

Edith Rappoport


LE 6ÈME JOUR

    Le 6 ème jour, écriture, scénographie, mise en scène de François Cervantès et Catherine Germain.

Il y a longtemps que l’on connaît Catherine Germain qui a été aussi une  très bonne  Médée d’Euripide, mise en scène par Laurent Fréchuret. Elle avait créé à la fin des années 80, qu’elle a depuis tourné un peu partout,   ce personnage d’Arletti, un  clown, sans véritable identité sexuelle, qui a quelques difficultés avec son corps mais aussi avec le texte d’une conférence  sur la Genèse qu’il doit prononcer. Il arrive, couvert de  deux imperméables mastic , et couvert de deux chapeaux, dont il va accrocher les deux premiers au porte-manteau. Sa démarche plutôt du genre chaloupé, comme sil n’avait pas bu que de l’eau, il prend dans un vieille serviette à soufflet les dossiers du  texte de sa conférence qu’il a quelque mal à remettre  en ordre.
   Et pendant  quelque vingt minutes, il essaye de lutter contre un environnement hostile, notamment cette table de conférence trop haute pour lui.Il a le visage comme fatigué et des  cheveux/ lambeaux de tissu noir à pois blancs et des godasses aux pieds qui l’empêchent de marcher correctement.
  Et il va essayer d’expliciter les très fameux versets de la Genèse:  » Au commencement,  Dieu créa les cieux et la terre…Et il en arrive péniblement à ces fameux  4 ème, 5 ème et 6 ème jour où Dieu se mit  à créer d’abord les oiseaux, les monstres marins, les poissons puis le bétail, les reptiles, les animaux sauvages et enfin, cerise sur le gâteau, l’homme et la femme.  Il est là, tout sourires , d’abord absolument silencieux, essayant malgré tout de rester digne mais maladroit, pathétique conférencier incapable de s’y retrouver dans ses papiers, Puis, Arletti se lance dans un commentaire  aussi délirant que poétique de cette fameuse Genèse avec un superbe humour.Gestuelle, diction, gags: tout est impeccable et réglé au millimètre, et sans la moindre vulgarité.
  Certes, le spectacle a été depuis longtemps  rodé mais quel foi, quel métier pour créer ce personnage hors norme dont la relation avec le public est assez rare, et il y avait  un petit garçon au premier rang, qui avait  un rire inextinguible, très contagieux, pour le plus grand bonheur du public.
 Il est rare de voir une pareille osmose entre  Arletti, ce  clown, plutôt féminin quand même,  une gestuelle et un texte  d’une intelligence aussi aiguë. C’est dire que François Cervantès et Catherine Germain  ont  signé là  une mise en  scène, un texte et une direction d’acteurs d’une exceptionnelle qualité. On sort des 70 minutes  de ce sixième jour, assez émerveillé par ce spectacle « populaire » au meilleur sens du terme. Et quand, à la fin, dans un bruit de tonnerre, une pluie de petits morceaux de papiers tombe sur la scène, alors qu’Arletti se réfugie sous sa haute table de conférence, il y a comme de la nostalgie dans l’air. Vraiment , un spectacle comme on en voit rarement.
  Attention, la salle n’est pas immense et Catherine Germain n’est pas là pour très longtemps… Mais n’hésitez pas à y emmener des enfants: il sont ravis.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Cité internationale jusqu’au 22 avril.

Du 10/04/2012 au 22/04/2012
20h00 : mardi, jeudi, vendredi, samedi
17h00 : mercredi et dimanche
Relâches : lundi 16, mardi 17

 LE 6ÈME JOUR 6EMEJOUR5


Notre Commune

Notre Commune,  Histoire méconnue racontée sur un char, création collective des Lorialets, écriture et réécriture sur la base d’archives de Caroline Panzera et Mathieu Coblentz, mise en scène de Caroline Panzera

 

Notre Commune Notre_Commune  Notre Commune, c’est  un feu d’artifice de couleurs et de lumières, un brasier furibond, une « île enchantée », non plus versaillaise, mais foncièrement révolutionnaire,  du nom du gouvernement révolutionnaire de  Paris en 1871.
Une Commune mise à mal par M. Thiers et falsifiée par l’histoire telle que l’ont enseignée, les pouvoirs successifs, bourgeois conservateurs et réactionnaires.
Mais, auparavant, elle aura admirablement vécu,  cette Commune, dans la lutte et l’opposition, le combat, la mise à sang et à sac de la bêtise et du mépris, pour le surgissement de la vie et de la liberté, la reconnaissance du peuple et de son destin.
La proposition des Lorialets : se réapproprier, 140 ans après, ( 1870: la France  est envahie par les Prussiens, l’empire de napoléon III s’effondre , une paix honteuse qui cède à l’Allemagne l’Alsace et la Moselle, le peuple de paris, scandalisé qui fonde une Commune indépendante, qui promulgue,  entre autres,  la séparation de l’Eglise et de l’Etat, l’école laïque et obligatoire…) Insurrection qui sera vite réprimée dans le sang. Mais cette page de notre Histoire, les programmes scolaires de la Troisième République n’autorisaient que quelques lignes sur cette  insurrection urbaine prétendument terroriste et diabolisée.
Avec Mathieu Coblentz et Vincent Lefevre, comédiens et bateleurs absolus – l’un loquace, et l’autre muet mais efficace accessoiriste, le spectateur ne s’ennuie pas, dans  l’air frais, à la Cartoucherie  de Vincennes, après  avoir suivi le char tonitruant et pétaradant de ferraille noire de la troupe luciférienne.
Il suffit de se laisser aller à l’écoute chronologique et circonstanciée des faits :une vraie leçon d’histoire vivante… Mathieu Coblentz, avec sa belle moustache, est un communard qui n’en finit pas de raconter sa haine de ceux qui regardent le peuple de haut. Un bonimenteur, un faiseur de tours, de farces et d’escamotages, causeur et chanteur, la lippe pendante, la haine dans les yeux et la grâce méchante et virile dans l’allure, la volonté de se défendre en défendant les siens, son peuple méconnu et sa famille mal-aimée. Un feu foudroyant  le public , certainement coupable, à ses yeux, d’ignorance et de négligence, de laisser-aller dans la perte des valeurs républicaines. Suivez son regard ….
Mais les vraies vedettes du plateau sont Louise, un char et Michel, un tracteur-tiens, une sonorité familière !. Sur Louise, se tient la patte d’éléphant énorme de la Bastille, une vraie maison du peuple. Apparaissent en désordre, des marionnettes , des affiches, des dessins, des aplats pour Favre et Bismarck, et des marionnettes encore  de l’armée citoyenne, du prélat, du peuple, mais aussi des confettis, et  des chansons.
Écoutez et suivez le bonimenteur qui vous ragaillardit, quand il chante La Canaille de Joseph Darcier et Jean-Baptiste Clément : « Dans la vieille cité française existe une race de fer/Dont l’âme comme une fournaise a de son feu bronzé la chair./Tous ses fils naissent sur la paille, pour palais ils n’ont qu’un/ taudis. C’est la canaille! Eh! bien! J’en suis. » Quel plaisir d’être du public et de partager la verve et l’énergie constructive de cette canaille-là.
Une mise en scène inventive de Caroline Panzera pour cette Commune qui fera mémoire enfin..

Véronique Hotte

La Cartoucherie Théâtre du Soleil, jusqu’au 15 avril, et ensuite  du 15 juin au 1er juillet, les vendredi et samedi à19h et le dimanche à 14h. . www.theatre-du-soleil.fr. Puis Aux Virevoltés en Normandie le 14 juillet;  et le 22 septembre à Carros (06).


Mesure pour mesure

Mesure pour mesure, de William Shakespeare, mise en scène de Thomas Ostermeier, traduction allemande de Marius von Mayenburg, surtitré en français.

Mesure pour mesure mesure-pour-mesureCette pièce de Shakespeare est plus troublante que le genre où on la catalogue, une comédie, par les éléments dramatiques qu’elle contient. Derrière ses aspects légers, il y est question de vérité, de justice, de mort, de rédemption. Elle parle du politique et du pouvoir.
Vincentio, duc de Vienne, annonce que ses affaires l’éloignent de la ville quelque temps et confie ses pouvoirs à Angelo, chargé de faire régner l’ordre dans la licencieuse cité.
Ce gouverneur par intérim apprend qu’un certain Claudio, outrepassant la morale, a fécondé sa promise avant le mariage… Angelo, fort de sa mission, et en vertu d’une loi pourtant obsolète, condamne Claudio  à mort. Sa jeune sœur, Isabella, qui entre dans la vie monastique, plaide sa cause auprès d’Angelo et tente de le sauver.
;;Pendant que le public s’installe, acteurs et musiciens prennent possession du plateau. Comme s’ils s’échauffaient ou se concentraient, ils circulent dans la pénombre, se saluent, échangent quelques mots. Leurs vêtements vont du costume cravate aux tenues les plus excentriques. L’identification des rôles en est troublée et nous cherchons nos repères : le personnage en caleçon blanc qu’on dirait sorti d’un hammam, est Claudio (Bernardo Aris Porras). Angelo (Lars Eidinger), en costume cravate et gants blancs, a des airs de grand adolescent et  Isabella, (Jenny König) la future nonne, quelque chose d’une infirmière. La prestance et l’aura de grand ténor désignent le Duc Vicentio (Gert Voss).
Autour des protagonistes, Lucio, sorte de bouffon truculent des Saturnales (Stefan Stern)   ironise à propos de Claudio: »Une sirène l’aurait pondu »; Escalus,(Ehrard Marggraf) a l’air d’un fonctionnaire; le prévôt (Franz Hartwig) remplit son office. Ils font penser aux comédiens d’Hamlet, au château d’Elseneur.
Une cour carrée de palais, bordée de sofas: le lieu, aux murs recouverts de carreaux vieil or, fait penser aux bains turcs et l’eau jaillissant d’un tuyau devient une arme et un langage entre les personnages. Au centre du plateau, gît un lustre qui, plus tard, suspendu, deviendra un Golgotha pour Angelo.  Quelques marches relient la scène à la salle. L’aire de jeu est ainsi, à la fois intérieure et extérieure.
La pièce commence par une partition baroque, les acteurs face public, portés par une cantatrice (Carolina Riaño Gómez) et deux musiciens, (guitare Kim Effert, trompette Nils Ostendorf) développent un chant choral qui rythmera aussi  l’action, à d’autres moments.
En l’absence de Vincentio, et quand la faute de Claudio est publiquement, dévoilée, Angelo se place en justicier : « J’ai un pouvoir « dit-il. S’ensuivent deux scènes de grande intensité entre Angelo et Isabella, où la jeune novice cherche à sauver la tête de son frère: supplication, essai de conviction, provocation et séduction. Claudio lui propose alors la grâce de son frère… au prix de ses faveurs.
Cela tient de la lutte et du pas-de-deux. Angelo, assis sur un prie-Dieu comme sur un trône, l’écoute avec attention: « Je suis sur la voie de la tentation » reconnaît-il jusqu’à l’écœurement, au sens physique du mot. En parallèle au chant le plus pur de la cantatrice, la métaphore du porc nous est présentée d’une manière très réaliste: la moitié d’un animal dépecé est accrochée au lustre, image du pourrissement, transfert de l’état d’esprit d’Angelo ? “Tu n’es, dit-il, que le pantin de la mort, tu rames pour la fuir”. Le metteur en scène joue de contrastes.
Après la première audience avec Isabella, Angelo s’accroche à son tour au lustre, comme un cochon pendu, moitié Christ recrucifié, moitié larron. L’image est forte. La danse des bouffons ne le déride pas. Prostré, il reste méditatif.
Seconde audience et nouveau tête-à-tête entre Angelo et Isabella qui se prosterne et implore. »La punition est fixée par la loi », dit Angelo, qui, de manière apparemment détachée,  se fait de plus en plus pressant : « Ton humeur change avec la lune », ajoute-t-il.
Encouragée par la cour des bouffons, Isabella cherche à gagner du temps et use de tous les arguments. Angelo perd alors patience et courtoisie. Sa colère explose, il arrache le  voile de la jeune femme, la poursuit et l’agresse au  jet d’eau : « Le pêché qui sauverait la  vie de Claudio, ne serait-il pas aussi charité ? » hurle-t-il de dépit. Il la tire comme une poupée de chiffon et la serre dans ses bras. Cynique et violent, il provoque sa féminité, la plaque au sol, avec le porc décroché du lustre comme traversin. Il marque, au-dessus du vêtement blanc, son pubis, d’un trait rouge du sang animal, comme on signe au fer rouge un troupeau. Le symbole est fort. Isabella réplique avec la même violence, et transperce son bourreau d’eau et d’insultes: « Porc impudique  » lui  jette-t-elle, en lui crachant au visage.
Chaque action, dans la mise en scène de Thomas Ostermeier, se construit avec subtilité et intensité, telle une chorégraphie. L’anomie succède à la précision métronomique qui règne sur le plateau, à la suite de plusieurs coups de théâtre : l’exécution de Claudio dont Angelo a donné l’ordre. »Faites-moi porter, dit-il, la tête de Claudio avant cinq heures ». Le sac qui lui est remis ne contient que la tête du porc découpée devant le spectateur, seul dans la confidence ; l’apparition de Mariana, ex-fiancée d’Angelo, ombre parmi les ombres, rôle tenu par Claudio lui-même, masqué, et enfin le retour du Duc que l’on annonce comme imminent.
Quand il  arrive et que lui sont contés les frasques de Claudio et sa mort, l’épreuve de l’innocence livrée par Isabella et les dérives d’Angelo, tous les récits se croisent. »Le pire monstre peut avoir l’air juste et immaculé » (… ) »Pauvres âmes, vous cherchez l’agneau chez le renard » dit Vincentio. Il ajoute  qu’il n’a jamais quitté la ville, et qu’il en a, travesti en moine, suivi toutes les affaires. Tout se défait, et la pièce tourne alors au vaudeville.
Prêchant le faux pour savoir le vrai, Vincentio distribue châtiments et compliments. « On échange  un Angelo pour un Claudio, mort pour mort, mesure pour mesure… » On est dans la supercherie, le simulacre, la feinte. Qui, finalement, tire les ficelles, qui manipule? Ne serait-ce pas Vincentio qui, reprenant tous les pouvoirs,  s’avance jusqu’à demander la main d’Isabella ?
Les acteurs ne quittent jamais le plateau. Témoins muets, ils sont en observation, chacun sous le regard de tous, comme dans un lieu clos ou sur une place de village. Les moments de grande intensité succèdent aux moments de chaos, de désagrégation, d’électrochocs.
Mesure pour mesure
est un spectacle aux images fortes, contradictoires, subtilement mis en scène. Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne de Berlin  connaît bien l’univers de Shakespeare  pour l’avoir  déjà monté plusieurs fois (Hamlet, Othello et Le Songe d’une nuit d’été). Le metteur en scène est à la hauteur du défi. Il conduit le spectateur entre luxure et repentir, dans un huis-clos mené de main de maître. Les acteurs, sous sa direction, sont tous éblouissants de naturel et de vérité.

Brigitte Rémer

 Odéon-Théâtre de l’Europe, jusqu’au 14 avril.


La nuit de la veille de noël

La Nuit de la veille de Noël mise en scène de Sergueï Yachine

Richard Martin, le fougueux directeur du Théâtre Toursky, organise chaque année un festival russe, en partenariat avec le ministère de la Culture Russe. Au programme, cette année, deux troupes, le Théâtre dramatique académique russe de Katchalov (Kazan) avec Gloumov d’Ostrovsky et le Théâtre dramatique de Gogol (Moscou), mais aussi quatre films et deux concerts.
Cette Nuit de la veille de  Noël à grand spectacle mobilise 22 comédiens, chanteurs, danseurs, dans un décor immaculé imposant,et  trois grandes marionnettes avec, à leurs pieds,  de petites isbas enneigées. Les amours de Vakoula le forgeron et de Solokha un peu sorcière, sont troublées par le diable, et ils sont pris dans des aventures rocambolesques . Mais tout est bien qui finit bien…
Malgré le faste de la mise en scène, une superproduction devenue rare, et malgré une troupe bien rodée, le spectacle reste d’une grande fadeur, et on est loin de la verve du  Revizor de Gogol. Mais la salle est pleine d’un public familial plutôt ravi. Le spectacle est suivi d’une soirée de cabaret russe interprété par les acteurs de La  Nuit de Noël,  accompagnée d’un bortsch dans le hall du théâtre.

Edith Rappoport

Théâtre dramatique de Gogol (Moscou) XVIIe festival Russe Théâtre Toursky à Marseille


Cent ans dans les champs

Cent ans dans les champs, écriture Hélène Mathon et Benoît di Marco, mise en scène d’Hélène Mathon.

 Cent ans dans les champs mathon_cent_ans__photo_eric_legrand_0488_0C’est comme une sorte de théâtre-documentaire sur cent ans de vie agricole qui prend la suite de Les restent, spectacle qui témoignait d’une ruralité disparue depuis  quelques quarante ans, élaboré à partir du Journal de Josiane, gouvernante dans le domaine agricole des grands-parents d’Hélène Mathon qui avait aussi réalisé ensuite.  Les Côteaux du Gers, film documentaire rassemblant  des portraits d’agriculteurs à la retraite. Donc, l’attachement des agriculteurs à leur terre, le passage de la traction animale- bœufs ou vaches suivant le degré de pauvreté de la ferme,  ou chevaux- puis l’arrivée des tracteurs  dans les années cinquante, puis, dans les années 80, de très puissants tracteurs et de technologies pointues pour contrôler l’amientation animale et les récoltes de céréales, l’arrivée aussi de tonnes d’engrais chimiques et produits phyto-sanitaires, mot élégant pour désigner des saloperies dangereuses pour la santé des utilisateurs. Et la course permanente à la productivité, avec le recours systématique aux engrais chimiques,  encouragée par les tous les gouvernements de façon à diminuer le coût de l’alimentation,au mépris des précautions les plus élémentaires;un nombre de vaches toujours de plus en plus  important si  un agriculteur veut tout simplement survivre dans un monde sans pitié, totalement contrôlé par les banques et par l’industrie des engrais. Un remembrement trop vite élaboré avec  destruction sans pitié de vieux bâtiments et de haies et le recours systématique aux normes mais aussi aux subventions européennes… La diminution du nombre de petits agriculteurs trop endettés et incapables de résister aux pressions financières étatiques. La mise en place de PAC successives au nom d’un sacro-saint progrès,  et quand même enfin une prise de conscience récente chez les consommateurs et  l’arrivée de la culture bio. Bref, des choses que l’on connaît bien maintenant et depuis un bon moment.
Et cela se traduit comment sur le plateau? Pas très bien. Au sol, des rouleaux de gazon à moitié déroulés, un grand écran où sont projetées des archives de l’I.N.A.  sur l’agriculture des années cinquante. Images fascinantes d’un monde d’hier.  Il y a aussi des  jouets modèles réduits de tracteurs animés par les comédiens et  filmés par une petite caméra… On les regarde, avec passion , comme des enfants,  et on repense aux fameuses pages de Lévi-Strauss sur le modèle réduit. Benoît di Marco, Marion Barché, Elsa Bouchain, Karl Eberhard font leur boulot et, bien dirigés, sont heureusement toujours justes. Mais cela ne suffit pas…  » Nous sommes là, dit Hélène Mathon, avec un peu de naïveté, dans un espace réaliste où les acteurs incarnent les personnages ».
 Avec, entre autres, des extraits  de La France rurale, un formidable livre dirigé en 77 par Georges Duby, des interviews d’agriculteurs qui  sont d’ une lucidité remarquable quant à l’avenir. Il y a comme cela, surtout à la fin des prises de parole fortes et intelligentes. Mais, pour le reste, cet empilement de strates: images, paroles, gestuelles, imitation de Giscard d’Estaing,  n’a rien de très convaincant, et l’on se demande souvent si l’on est dans le premier ou le second degré. Hélène Mathon n’évite pas les stéréotypes du genre coup de rouge  bu à la bouteille ou rondelles de saucisson mangées sur le pouce… A moins que que ce ne soit un rappel historique proche de la caricature, dont on aurait pu faire l’économie…
  En fait, c’est tout le spectacle qui souffre  d’une  dramaturgie insuffisante et qui distille rapidement un ennui  de premier ordre, avec un souci de  pédagogie un peu laborieuse et pleurnicharde . Le plus gênant dans ce théâtre-documentaire, c’est l’absence de prise de position politique quant à l’avenir de l’agriculture française, tous secteurs confondus. Du coup, cela devient vite gentillet et sans grand intérêt.Ces quelque cent minutes sont longues comme un jour sans pain, bio ou pas!
 Alors à voir ? Non, pas vraiment,  ou bien,  ne venez pas vous plaindre ensuite, on vous aura prévenus…

Philippe du Vignal

Théâtre de L’ Echangeur  59 av. du Général de Gaulle Bagnolet  Métro Galliéni jusqu’au 15 avril.

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100 ans dans les champs (bis), d’Hélène Mathon et Benoit Di Marco

100-ans-dans-les-champs-1 dans Pour ceux qui ont presque oublié ce que c’est que la campagne. Pour ceux qui aiment qu’on passe de la vidéo au théâtre, du cabaret au jeu d’enfants. Par exemple, voir se dérouler un tapis de terre qui redessine les champs “remembrés“ et privés de leurs haies, bosquets et autres refuges de la diversité des espèces naturelles ? Se souvenir que “remembrer“, autrefois, signifiait précisément se souvenir, alors qu’aujourd’hui c’est effacer au bouteur (nom académique du bulldozer) la mémoire des siècles passés d’agriculture. Voir l’arrivée d’un mini-tracteur (le mini-cheval de trait étant impossible à réaliser)…

Autour d’un lever du jour, de la parole et de quelques visages de paysans, agriculteurs et non “chefs d’entreprise“ comme le voudrait la PAC – Politique agricole commune ( ?) dont on entend parler parfois le matin à la radio, mais ce qu’elle est vraiment…, on ne découvre pas l’Amérique, comme le fait observer notre ami Duvignal, ni la France Profonde, mais on se la “remembre“, en effet, de façon ludique, en se posant de bonnes questions. Questions qui nous regardent tous : manger est politique, eh oui. Selon que vous serez servis pas une agriculture conventionnelle (merci pour les pesticides toxiques pudiquement nommés “phytosanitaires“), productiviste et sans doute toxique, raisonnée (des toxiques, on en met moins) ou bio (on joue le naturel)… Vous voyez les conséquences. Ce n’est pas un sujet pour le théâtre ? Quel sujet politique et collectif n’est pas pour le théâtre ?
À voir, donc, et avec plaisir !

Christine Friedel

Au théâtre de l’Echangeur, à Bagnolet, jusqu’au 14 avril


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