Le bizarre incident du chien pendant la nuit

Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit, d’après le roman de Mark Haddon, adaptation de Simon Stephens, texte français de Dominique Hollier, mise en scène de Philippe Adrien

 

DSC09243_recadreeL’autisme est une psychopathie qui se signale soit par un détachement de la réalité extérieure, la vie mentale du patient étant occupée tout entière par son monde intérieur, soit par l’évocation d’autres mondes, perceptions et modes d’être. L’appréhension différente de l’univers et des autres isole cet être singulier, à travers la perception amplifiée et souvent violente du monde extérieur et de ses désordres.
Le roman du britannique Mark Haddon, qui a reçu le prestigieux Whitbread 2003, nous révèle l’univers logique et décalé de Christopher Boone, un adolescent à la fois différent et semblable à tous.
Quand la pièce commence, le garçon a «15 ans, 3 mois et 2 jours» et, petit prodige, connaît «tous les pays du monde avec leurs capitales et tous les nombres premiers jusqu’à 7 507. »
Il dispose d’une intelligence et d’une logique implacables : il aime les listes comme les horaires qui permettent de «savoir quand les choses vont arriver»-, les mathématiques, les plans, les voitures et la couleur rouge, son rat, et la vérité enfin.
Il n’aime pas le jaune et le brun, il évite de parler à des inconnus – il écoute toutefois  Madame Alexander (délicieuse Bernadette Le Saché), tantôt avec méfiance, tantôt rassuré -, il déteste les histoires drôles dont il ne saisit pas l’évidence grossière. L’enfant surdoué vit seul avec son père (Sébastien Bravard, juste et émouvant)        dans une petite ville anglaise.

  Christopher trouve un matin dans le jardin, le chien mort de sa voisine, transpercé par une fourche. La colère le désarme. Qui est coupable ? L’enquêteur logique et cartésien, souhaite sans émotion percer le mystère. Encouragé par la proximité empathique de Shiobhan (Juliette Poissonnier), la narratrice qui l’assiste et l’accompagne, il consigne dans un carnet les détails du cheminement de cette recherche policière, à l’aide d’une langue claire et carrée, distante des velléités manipulatrices de langage,  comme les métaphores. Christopher observe mais sans interpréter ni juger, pragmatique et efficace : il réussira.
  Philippe Adrien s’amuse de l’atmosphère anglaise à la Sherlock Holmes, petits murs et façades de briques rouges, pelouse verte et soignée des banlieues protégées, ou bien à l’inverse, du vacarme infernal du métro londonien.  Ses acteurs forment un chœur de passagers qui dansent à l’intérieur des couloirs et sur les quais du métro et à l’intérieur, oscillant, basculant, évitant la chute, quand s’ouvrent et se ferment les portes des rames du métro.
Assis, les silhouettes de passagers anonymes, brinquebalant d’avant en arrière, suivant les coups de freins stridents de la machine infernale, dessinent une chorégraphie facétieuse.
La représentation progresse au rythme d’un théâtre-récit qui prend sa distance face aux événements – l’accompagnatrice du héros faisant lecture du roman dans le livre écrit par son protégé -et de l’autre,  s’égrènent des scènes jouées, ce qui «consiste à raconter en jouant et à jouer en racontant ».

  Pierre Lefèbvre incarne un autiste convaincant, jouant, dansant, souple et alerte, mimant parfois un peu  trop les symptômes physiques du comportement de l’autisme, quand il suffirait de quelques signes dont il maîtrise la gamme délicate. Plein d’humilité et d’élan, il se met au service des troubles apparents de la logique interne du rôle, sortant de scène, et s’adresse au public ou bien à lui-même, suivant la rigueur de sa pensée et son absolue authenticité, ce dont ne font  guère preuve les membres de son entourage, père, mère, voisine, directrice d’école.
  Le metteur en scène domine avec soin et  patience son sujet, avec des comédiens engagés. Nathalie Vayrac, Mireille Roussel, Laurent Montel, Laurent Ménoret et Tadié Tuéné, qui passent d’un rôle à l’autre.
 C’est un exercice théâtral subtil qui aborde, de front, l’idée de normalité et d’anormalité.

Véronique Hotte

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes 75012 Paris, jusqu’au 18 octobre. T: 01 43 28 36  36.

 


Forbidden di sporgersi, d’après Algorithme Eponyme

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Festival d’Avignon:

Forbidden di sporgersi, d’après Algorithme Eponyme de Babouillec, mise en scène de Pierre Meunier et Marguerite Bordat

 Du lourd, mais aérien. Un ballet d’encombrants rêvant d’épure. Quand Pierre Meunier, bricoleur d’imaginaires, investit l’espace mental d’Hélène Nicole, dite «Babouillec autiste sans parole», le paradoxe règne en maître.
  Sur le plateau-laboratoire qu’il machine avec trois autres savants fous en blouse grise, sa singularité rencontre celle de la jeune femme en quête de communication. Un gigantesque mobile prend possession de la scène qui devient une chambre d’échos aux multiples percussions et résonances. Pierre Meunier projette dans l’espace des mécanismes de pensée novateurs.
  Cela commence par le tri de châssis  transparents en plexiglas. Barrières au langage. Ils tombent étrangement dans une grâce silencieuse. Puis, ça déménage ! Dans cet entrepôt des possibles, des écheveaux de câbles dessinent des gribouillis nuageux, comme ceux qui indiquent le mécontentement des personnages dans les bandes dessinées.
Une grande mèche en acier devient le moyeu d’un planétarium-mikado, une tentaculaire armoire électrique menace d’exploser, et les cordes d’une guitare électrique sont furieusement frottées à l’acier. Ici, les images, en perpétuelle reconstruction, étirées jusqu’à l’épuisement, lassent parfois et certaines sonorités sont douloureuses. Mais l’on reste ébahi par tant d’énergie créatrice et la puissante métaphore de cet autre mode de perception du monde. Impossible de rester insensible à tel déploiement. L’irritation fait partie prenante de l’expérience plastique et intellectuelle.
  Les êtres et les objets s’agitent, sans autre objectif apparent, semble-t-il, que de créer du mouvement. Danse dégingandée, ce mouvement constitue en soi un prodige, comme dans les installations de Jean Tinguely. Aussi contemplons-nous la matière grise d’un cerveau en ébullition, à la recherche d’une idée, d’un mot, d’une image qui s’impose. La difficulté d’ordonner les pensées, de se faire comprendre, est ressentie physiquement par le spectateur.
  La maladie martèle ses symptômes,  alors qu’un fantasme de fluidité, un désir d’élévation de la parole se font jour. Régulièrement toutefois, les lois de la pesanteur et les ratés techniques viennent casser les rêves. C’est superbe et foutraque. Cristallin et massif comme la joie de Babouillec. Mais terrifiant comme les obstacles qui se dressent entre nous, le monde et les autres.  Et tant pis s’il est dangereux de se pencher, comme nous en prévient le titre du spectacle, dans un étrange brassage d’anglais et d’italien.
« Penser dans le silence, est-ce un acte raisonnable ? » Non.

 Stéphanie Ruffier

Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, du 19 au 24 juillet à 18h. Le texte est publié par Christophe Chomant éditeur.

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