Un Clown à la mer, et Coloris Vitalis, de Catherine Lefeuvre, direction Jean Lambert-wild et Catherine Lefeuvre

Un Clown à la mer, Calenture n° 55 de l’Hypogée pour acteur, grand col bleu, pompon rouge et rêve de longue route et Coloris vitalis de Catherine Lefeuvre, direction Jean Lambert-wild et Catherine Lefeuvre

Calenture : ce mot –vieilli mais délicieux et ici bien choisi- signifie le délire chez certains marins qui traversent les zones tropicales et qui veulent alors se jeter à la mer. Quant à l’hypogée, il désignait dans l’Antiquité un tombeau. Jean Lambert-wild incarne ici un clown, Gramblanc d’abord allongé sur une méridienne recouverte de velours rouge et qui va devenir un bateau avec une voile unique et un gouvernail. On va assister à une sorte de voyage poétique dans l’océan et à la quête d’absolu d’un homme qui veut sauver son identité dans un univers de plus en plus hostile à l’humanité, alors qu’il est le premier coupable de sa dégradation.

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©Tristan jeannne-Valès

Le personnage de clown a souvent fasciné sous une forme ou sous une autre, les gens de théâtre comme entre autres, les Russes du Licedei, Pierre Etaix, Sol, Emma le clown et… Jean Lambert-wild… Ce clown blanc, en costume de marin français revu et corrigé, semble être ici une sorte de double, à la fois comique et inquiet, de l’acteur et metteur en scène ; il aurait même, semble-t-il une certaine parenté avec le Richard III ou le Lucky d’En attendant Godot que Jean Lambert-wild a joué et mis en scène (voir Le Théâtre du Blog). «Le clown, dit-il, a souvent quelque chose de facile mais pas ici: je suis habillé pour Coloris Vitalis dans une sorte de grande robe bleue à rayures comme celles d’un pyjama, avec des petites baudruches rouges accrochées. Et Jean Meyrand, technicien du théâtre, vient par moments me retrouver avec un accessoire et des seaux d’eau qu’il me balance; il a une présence qui aide beaucoup à mon jeu sur scène et complète visuellement le travail sur le langage de Catherine… » 

©Tristan jeannne-Valès

©Tristan jeannne-Valès

Ce tohu-bohu de mots comporte de belles trouvailles : «Mon corps est déjà parti en mer, il tangue et il danse, il danse, il danse ! Je mets les voiles. Je pars pour rêver encore, pour mourir peut-être, pour vivre intensément et faire pipi dans le Pacifique.» «Elle est comme ça, la mer, cruelle et sans état d’âme. Elle fait disparaître les êtres et les choses. Et on rêve ensuite à ces disparitions, comme si la mer était en nous.» Mais bon, quelle que soient les qualités d’écriture, ce court spectacle de cinquante minutes a quelque chose d’hybride entre une entrée de clown blanc et une petite pièce de théâtre. Il y a des moments très drôles quand le clown blanc descend dans la salle, et interroge des spectateurs au hasard : «Une fois dans la passe de nuit comme de jour, si le courant vous porte vers le public, demandez-lui de répondre aux questions suivantes : Question 1 – Voulez-vous sauver votre âme ? Question 2 – Tournez-vous parfois en rond ? Question 3 – Avez-vous toujours le compas dans l’œil ? Question 4 – Voulez-vous faire pipi dans le Pacifique ? »

Mais le spectacle manque encore sans doute d’une certaine maturité. Jean Lambert-wild a une belle présence mais a tendance à bouler un texte qui aurait besoin d’une grande précision pour être bien reçu. Et la salle de l’Union, pas très chaleureuse et trop grande pour ce genre d’exercice, ne facilite guère les choses. Il faudrait revoir  ce Clown à la mer dans de meilleures conditions et quand il aura un peu mûri après ces deux représentations exceptionnelles qui tiennent encore du coup d’essai.

Après un entracte où on a pu voir un délicieux intermède de dix minutes par les jeunes élèves d’Outre-Mer de la classe préparatoire au sein de l’Académie de l’Union (voir article précédent dans Le Théâtre du Blog). Quelques chants en solo, des danses en groupe : bienvenu et très tonique, ce petit coup de fraîcheur…

©Tristan jeannne-Valès

©Tristan jeannne-Valès

Ensuite, retour dans la salle pour assister à Coloris Vitalis où, debout sur un tout petit praticable, Jean Lambert-wild  a la grande élégance des clowns blancs dans une grande robe reprenant rayures et motifs de son pyjama du Clown à la mer. Il se lance dans un long (trop long !) monologue qui n’a sans doute pas les qualités du premier. Malgré de réelles trouvailles sémantiques et on pense aux poèmes de Ghérasim Luca. «C’est un rai, un pet, un fait, à vouloir trop tirer sur la corde, un pet, à remettre toujours tout à demain, un pet, à lancer des «au diable, la varice » et des «promis j’arrête» de pacotilles, un pet ! Je pète en ligne droite, je ne dévie jamais, malgré les courbes, et puis voilà, paf dans le mur, paf le Clown, paf, paf, paf. » (…) « Ah! Mon ami, j’avoue que parfois, avec toutes ces actions bigarrées et guerrières, mes viscères virent au rouge sans prévenir. Ça se diffuse comme une onde de chaleur, là, sous la robe. Et sous mon teint blanc aussi, ça chauffe, ça chauffe comme un soleil d’été. »

Il y a une certaine contradiction dans ce personnage à la fois drôle et pathétique qui semble coincé sur son cube. L’image est de toute beauté -et le metteur en scène l’a d’ailleurs reprise pour l’affiche- mais cette scénographie trop statique fige le jeu de ce clown. Par ailleurs, cette présentation en une fois de ces deux monologues permettait de les voir en même temps, mais cela fait une soirée bien longue et on reste donc un peu sur sa faim… D’autant plus que ce dernier solo est lui aussi encore trop brut de décoffrage et il y faudrait une diction plus ciselée. Donc un travail en cours et à suivre…

Philippe du Vignal

Spectacles créés le 15 novembre, Théâtre de l’Union, Centre Dramatique National, 20 rue des Coopérateurs, Limoges (Haute-Vienne). T. : 05 55 79 90 00.

Le texte sera édité en 2018 aux Solitaires intempestifs.

 


CIRCa 2018 31e Festival du cirque actuel

 

 

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CIRCa 2018

31e Festival du cirque actuel

 

L’aventure du cirque, à Auch, débute en 1975. L’abbé de Lavenère-Lussan, enseignant au collège Oratoire Sainte-Marie, organise un atelier cirque dans les greniers de l’établissement pour apprendre aux jeunes à vivre ensemble. Le Pop Circus, école de cirque d’Auch, est né.

Quand Achille Zavatta installe sa remise d’hiver à Auch, en 1986, la ville s’oriente vers la création d’un Pôle-cirque et va accueillir les rencontres de la Fédération Française des Ecoles de Cirque (FFEC) dès 1989, sous divers chapiteaux. Mais en 1996  le Festival ouvre ses portes aux compagnies professionnelles pour devenir aujourd’hui un lieu incontournable où se croisent écoles de cirque, artistes et programmateurs (trois cent cette année !). Depuis 2012 l’association CIRCa dispose d’un site dans une ancienne caserne : le CIRC (Centre d’Innovation et de Recherche Circassien), inauguré par le théâtre équestre Zingaro lors du vingt-cinquième festival. Autour du Dôme de Gascogne, chapiteau permanent pouvant accueillir les spectacles en frontal ou en circulaire, le CIRC possède une salle de répétition de 480 m2, un restaurant d’insertion (la Cant’Auch), des bureaux, des ateliers et espaces de stockage. Les vastes terrains alentour permettent de dresser des chapiteaux itinérants pendant le festival qui s’étend aussi dans plusieurs lieux de la ville. Cette année la plupart des quarante spectacles affichent complet-  et tout le monde se retrouvent dans les buvettes et restaurants sur la vaste esplanade du CIRC.

 Point d’orgue d’actions culturelles et pédagogiques régionales ainsi que de résidences de création menées tout au long de la saison, le festival était, à l’origine, porté par des bénévoles : il a gardé ce lien avec la population en mobilisant pendant dix jours, aux côtés des dix-sept salariés permanents et de nombreux intermittents, quelque deux cents volontaires. Ils conduisent notamment les navettes entre les dix-sept salles et chapiteaux disséminés en ville, et emmènent les artistes et programmateurs vers les gares et l’aéroport.

 Dans le cirque contemporain, comme on le verra dans l’échantillon que nous présentons, peu d’animaux mais des corps en action. Une recherche dramaturgique et esthétique à la croisée des disciplines circassiennes, du théâtre, de la danse, de la musique, des arts plastiques. Souvent sous-tendue par un fil narratif (Red Haired Men) et le souci d’une esthétique forte (L’Absolu). La scénographie joue un rôle important (O let me weep) et la musique s’insère souvent dans les acrobaties (Dans ton cœur). On trouvera quand même quelques formes plus traditionnelles avec une suite de numéros (Saison de cirque).

 Cette édition se focalise sur la question du cirque au féminin  : North Face  propose une version féminine d’un spectacle masculin : réplique adaptée aux corps des porteuses et voltigeuses (voir Théâtre du Blog, festival Ciam) ; Me mother met en scène la maternité et ses implications dans le métier. Projet.PDF (Portés de femmes) décline en un show brillant les préoccupations et les capacités physiques infinies des circassiennes.

 Comme chaque année, CIRCa accueille les travaux de différentes écoles sous l’égide de la FFEC : Fédération Française des Ecoles de Cirque, créée à Auch en 1988. Ils s’avèrent d’un excellent niveaux et annoncent de futurs professionnels de talent. Cette fédération structure l’enseignement des arts du cirque pour la pratique amateure et professionnelle. Elle réunit douze fédérations régionales et 136 écoles soit 27. 000 licenciés de tous âges.

 

 

Dans ton cœur mise en scène de Pierre Guillois avec la compagnie Akoreacro

 P 10 Dans ton coeur - Akoreacro ©RICHARD HAUGHTON (2)Pendant une heure quinze, huit acrobates et quatre musiciens entremêlent leurs corps, et leurs accessoires dans une fuite en avant électro-ménagère : les frigos voltigent, les fours à micro-ondes explosent,  et une course poursuite effrénée s’engage entre des amoureux bientôt coincés dans la routine familiale et l’enfer consumériste.

Claire Aldaya voltige entre biberons et machine à laver, ou d’un partenaire à l’autre. Une parodie de la vie moderne d’un couple à la page menée tambour battant aux rythme d’un petit orchestre volant et polyvalent (batterie, flûte, saxophone, contrebasse, violoncelle, clavier…) prêt à réaliser des figures extravagantes. On jongle avec les corps, les objets, dans des portés impressionnants.

Le metteur en scène d’Opéraporno ( voir Le Théatre du Blog) construit sa pièce sur le fil ténu de la rencontre amoureuse et le devenir du couple. En contrepoint, des moments music-hall et paillettes avec une drag queen au trapèze Washington. Dans ce feu d’artifice mouvementé, on a du mal à tout saisir : les gestes parfois s’éparpillent et se perdent. Mais on reste séduit par ce brillant spectacle au rythme endiablé. Ce jour-là, un porteur blessé a été remplacé au pied levé sans que l’économie générale du spectacle n’en pâtisse. Un bel exploit pour ce collectif d’artistes après le succès de leur précédente création, Klaxon.

 Du 22  au 30 novembre : Le Quartz Brest ; du 14  au 18 décembre : Le Volcan Le Havre ;  du 17- au 20 janvier : Circonova / Quimper ; du 25 janvier  au 10 février : Espace Cirque d’Antony ;
Du 11  au 17 mars : Festival la Piste aux Espoirs Tournai (Belgique) ; du 28  au 31 mars : Bègles ( Gironde).
Du 4  au 10 avril : L’Agora / Pôle National Cirque de Boulazac ( Gironde)

Du 2  au 8 mai: La Coursive,La Rochelle  et du 15  au 26 mai : La Villette à Paris

www.akoreacro.com

 

 L’Absolu conçu et interprété par Boris Gibé

l_absolu« Comme dans un théâtre anatomique, j’avais envie que ce spectacle soit vu du dessus, en circulaire, pour que le public se retrouve dans une réalité supérieure au sort de l’homme mis en scène. » Ainsi, Boris Gibé voir (Le Théâtre du Blog) entraîne le public dans un espace vertigineux, en forme de silo. Ce cylindre de tôle de neuf mètres de diamètre et douze mètres de haut comporte un escalier à double révolution qui s’enroule autour de la piste. Les spectateurs s’installent sur un rang, sur des tabourets collés aux parois, en surplomb de la scène circulaire.

Tout là-haut, un corps s’agite dans la transparence aqueuse du plafond avant de chuter brutalement pour disparaître au fond du puits. Par terre, l’acrobate s’arrache au sol tourbeux dans un jeu de lumières et de miroirs oniriques. Ses évolutions au bout d’un agrès aérien sont menacées par des matériaux tombant des hauteurs… Allusions à la condition humaine : l’individu aux prises avec des éléments hostiles airs, eau, feu… Tel Sisyphe, dans une lutte absurde et toujours recommencée.

Jouant sur le haut et le bas, déployant des illusions d’optique et un travail poétique sur les matières, l’Absolu ouvre un univers inquiétant, halluciné et hallucinant. On se passerait volontiers du texte qui accompagne ce beau spectacle, tant les images et les impressions suscitées sont fascinantes et parlantes. La compagnie Les Choses de rien, implantée à Paris depuis sa naissance en 2004 poursuit avec Boris Gibé une recherche autour de la perception du monde, comme dans cette pièce d’une heure dix à portée philosophique.

 

Du 8  au 13  et les 15  et16 janvier : Biennale des arts du cirque / Scène nationale de Cavaillon ; 24-27 janvier ; 1-3 et 8-10 février : Biennale des arts du cirque au Théâtre du Centaure / Marseille ; 23 -28 et l3 avril
Du 2-4 mai : NestThéâtre /CDN de Thionville ; du 13 au 31 mai ,Théâtre de la Cité & 2R2C, Paris

 

Red Haired Men d’après Daniil Harms mise en scène d’Alexander Vantournhout

 

P 21 red_haired_men__bart_grietens__1Quatre compères : deux “jumeaux“, un athlète aux cheveux rouges et l’acrobate et jongleur belge Alexander Vantournhout qui mène la troupe. Il s’inspire de micro-récits absurdes de Daniil Harms pour construire un spectacle burlesque mariant cirque, contorsion, marionnettes, tours de magie et ventriloquie.

« There was a red-haired man who had no eyes or ears. He didn’t have hair either, so he was called red-haired theoretically. He couldn’t speak, since he didn’t have a mouth.(…) (Il était un homme roux qui n’avait ni yeux ni oreilles. Il n’avait pas de cheveux non plus, mais on l’appelait théoriquement le rouquin. Il ne pouvait parler car il n’avait pas de bouche…) »

La pièce plonge d’emblée dans un univers de « non-sens » cher au poète russe : pour braver la censure, il empruntait à l’absurde  et par ce biais en disait long sur une société inique, brisée par le totalitarisme. (…) Les personnages se métamorphosent dans des postures grotesques, disparaissent par des tours de passe-passe. Les textes de Daniil Harms, courts et denses, ponctuent une chorégraphie acrobatique proche de l’illusionnisme forain ; nous voilà de l’autre côté du miroir, dans un univers extravagant à la Lewis Carroll. Quelques longueurs dans les parties dansées alourdissent le rythme général d’un spectacle poétique et dépouillé.

 

En Belgique : 17 novembre: Centre Culturel De Werf / Aalst ; 22 novembre : De Warande / Turnhout ; 27-29 novembre: STUK / Leuven ; 30 novembre: C-mine / Genk ; 18 janvier : Centre Culturel Ter Dilft / Bornem ; 23 janvier: Kunstencentrum nona / Mechelen ; 26 janvier: Schouwburg / Kortrijk ; 2 février : Centre Culturel De spil / Roeselare / ; 8 février: De Grote Post / Oostende ;15 février : Malpertuis / Tielt ; 19 février : Stadsschouwbrug / Sint-Niklaas ; 1 et 9 mars: Centre Culturel De Schakel / Waregem ; 4 mai : Centre Culturel Vondel / Halle ; 7 mai : Centre Culturel Berchem / Berchem ; 15 mai: Cultuurcentrum / Brugge.

En France : 4-6 décembre: Le Maillon / Strasbourg ; 30 janvier : Prato / Lille / FR

15 mars : Festival Spring / Théâtre de l’ Arsenal du Val-de-Reuil ; 22-24 mars: Les Subsistances / Lyon ; 26 mars: Ma Scène Nationale / Montbeliard

https://www.alexandervantournhout.be/

 

 Me, Mother mise en scène de Kristina Dekens et Albin Warette

2-Me-Mother-Kristina-Dekens-Albin-Warette-1200x800 Quel est l’impact de la maternité sur la vie professionnelle et privée des circassiennes ? Comment vivre le bouleversement physique d’une grossesse et d’un accouchement quand le corps est l’instrument principal de son art ? Créée par dix personnes à partir de récits personnels et d’improvisations, la pièce est jouée ici par cinq artistes, enceintes ou jeunes accouchées ; l’une d’elles, pas encore certaine d’être maman. Elles racontent ces moments de vie si particuliers qui précèdent et suivent l’enfantement. Issues de diverses compagnies et disciplines, elles viennent partager leurs expériences autour de la naissance. « Les répétitions ne sont pas focalisées sur la technique, mais bien sur les différents parcours et témoignages des artistes ». « Faire un bébé dans ce métier, c’est presqu’une trahison, dit l’une ». «J’ai peu de ne plus avoir de travail », réplique une autre. Histoire de montrer que la grossesse et la maternité ne sont pas une malédiction pour les circassiennes, chacune  exécute un court numéro, selon sa spécialité et son état physique (tissu aérien, hula-hoop, acrobatie au sol ou voltige, mât chinois…) .Dans la salle, des bébés, bienvenus pour l’occasion, assurent une bande-son authentique.

Cette pièce – forcément éphémère – , construite en douze jours, constitue un partage d’expériences, une dénonciation des tabous autour de la grossesse, une revendication face aux préjugés. Il est question de règles, de fausses couches ( “une grossesse sur cinq aboutit à une fausse-couche“) de césariennes imposées («  la césarienne, on te coupe au milieu ») et des douleurs de l’enfantement (« les douleurs de l’accouchement comme un tourbillon pendant neuf heures » ) De fait, cela peut paraître bavard et anecdotique, pavé de bonnes intentions, même si, pour élargir leurs propos à la condition féminine en général, les interprètes livrent quelques statistiques accablantes.

 Ce spectacle joyeux et léger joue sur la connivence avec un public majoritairement composé de circassiens et de de jeunes parents… Issu d’une résidence à CIRCa entre septembre et octobre 2018, il y a parfaitement sa place, plutôt qu’ailleurs.

 

 

Projet. PDF /Portés de Femmes, mise en scène de Virginie Baes

P 20 Projet PDF Portés de femmes@Pascal PERENNEC_300DPI PDF : sous cet acronyme, dix-sept femmes et une heure quinze d’énergie pure, entre danse, théâtre et cirque. Ce collectif réuni autour du porté acrobatique, présente une création hors norme, entre prouesses physiques et réflexions sur la condition féminine. Mutines, elles se lancent dans une parade glamour pour dénoncer l’image de la femme fatale. Moqueuses, elle se déguisent en rugbymen pour un match endiablé. Mais se montrent aussi romantiques, dans un défilé à la Pina Bausch, ou provocatrices en exhibant leurs seins, ou singeant l’hystérie… Quelques paroles de prostituées refroidissent l’ambiance festive. Les séquences s’enchaînent dans un rythme soutenu, on passe de l’humour à la provocation parfois forcée, comme cet épisode dans les rangs du public, un peu racoleur. Des images fortes naissent dans de beaux éclairages, vite effacées par des saynètes plus anodines.

Mais d’un bout à l’autre, la parfaite maîtrise des numéros et l’ambiance festive l’emportent. On les sent complices et solidaires ; malgré leur disparité, elle on su trouver un langage commun pour porter leur engagement. Elles n’ont pas froid aux yeux, leur nombre fait leur force et un vent de liberté souffle sur le théâtre.

 

Les 7 et 8 novembre 2018 : Alè̀s ; 16-17 novembre: Saint-Ouen ; 6 décembre : Châteauroux /

8 – 9 décembre 2018 : Douai ; 15 décembre : Mende ; 12 mars : Alençon ; 25 avril 2019 : Lannion ; 27 avril : Saint-Herblain

www.cartonsproduction.com

 

Saison de cirque, conception de Victor Cathala et Kati Pikkarainen, Cirque Aïtal

P 22 Saison de cirque © Loll Willems (3)« Sur la route nous avons rencontré des gens de cirque, des artistes très différents, tous passionnés de ce métier. Nous avons eu envie de les rassembler autour d’une même piste (…). A la frontière du traditionnel et du contemporain ; Aujourd’hui. » Avec Saison de Cirque, les deux fondateurs du cirque Ataïl en 2004 ouvrent leur chapiteau à d’autres artistes. Virtuoses des portés acrobatiques ce couple atypique – le grand costaud et la fluette – a su séduire les spectateurs du monde entier avec un duo main à main La piste là (en tournée durant plus de quatre ans) et l’histoire d’amour burlesque de Pour le meilleur et pour le pire, joué quatre cents fois.

Sous la houlette mi autoritaire mi complaisante de Victor Cathala, les numéros s’enchaînent sans temps morts car le spectacle se passe aussi dans les coulisses, dévoilant les préparatifs des artistes : la vie d’une équipe sur la piste et hors scène. Les Kanakov, quatre acrobates excellent à la barre russe, courte perche souple horizontale qui leur permet des rebonds spectaculaires. Le jongleur canadien Matias Salmenaho joue de la hache ou des massues : sa stature imposante, sa longue barbe rousse contrastent avec sa dextérité et son ironie. Moins à l’aise, le voltigeur équestre n’apporte pas grand chose mais on apprécie la présence de deux chevaux, clin d’œil à la tradition. Toujours aussi alerte, la fluette Kati Pikkarainen nous étonne par sa virtuosité, et sa rigueur contraste avec l’humour de ses postures souvent clownesques.

Autour du rebord de piste, le portique marquant les coulisses tourne et dévoile son envers où les artistes prennent leur pause. Pendant une heure trente on sourit aux aléas de la vie d’un cirque, tout en appréciant le haute technicité des performances, accompagnées par un orchestre aguerri.

 

30 novembre -16 décembre : Pôle Cirque – Théâtre Firmin Gimier – La Piscine / Antony ; 28 décembre -1er janvier: Lavrar O Mar / Monchique (Portugal) ; 24 – 27 janvier: Biennale Internationale des Arts du Cirque / Marseille ; 2 -5 mai : Cirque théâtre Elbeuf ; 30 mai- 2 juin : Carré Magique / Lannion

http://www.cirque-aital.com/

 

O let me weep de Colline Caen et Serge Lazar , compagnie Les Mains sales

 

©Jeff HUMBER

©Jeff HUMBER

Un homme et une femme, les yeux bandés. Confiance aveugle l’un envers l’autre. Il faut du cran à Colline Caen pour escalader le portique et marcher à tâtons sur la traverse à des mètres du sol, puis rejoindre son partenaire un peu plus bas à un agrès fixe pour qu’il la maintienne au-dessus du vide à bout de bras jusqu’à épuisement. Accompagnant la voltigeuse et son porteur, le violoncelle sensuel et plaintif de Hannah Al-Kharusy soutient cette tension extrême, accentuée par la proximité des artistes. Le public disposé autour d’une petite piste entre dans l’intimité de ces corps suspendus l’un à l’autre.

La pièce se construit à partir de O let me weep d’Henry Purcell, le lamento de Junon à l’acte 5 de l’opéra The Fairy Queen : « O let me weep (…) He’s gone, his loss deplore/ and I shall never see him more (…) O let me weep! forever weep ( O, laissez moi sangloter/ il n’est plus, je déplore sa perte / et je ne le reverrai plus jamais) De sa voix chaude, la longiligne mezzo soprano belge Pauline Claes entre en jeu et se fond à ce ballet mélancolique qui dit la relation contradictoire au sein du couple, faite de tendresse, de confiance, de risques et de peurs. La fragilité et la force de cette union, racontées à travers des corps dans une proximité troublante avec les spectateurs. Colline Caen et Serge Lazar, duo de cadre aérien travaillent ensemble depuis 2008, tout en participant à d’autres créations. Ils nous offrent ici quarante-cinq minutes d’émotion dense et recueillie.

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Du 15 au 17 novembre : L’Atelier du Plateau, Paris XX ème.

http://www.atlastlabel.com/oletmeweep

 

Le festival s’est tenu du 18 au 28 octobre CIRCa Allée de Aarts Auch (Gers) T. :  05 62 81 65 00 www.circa.auch.fr

Jours (et nuits) de Cirque(s) Festival du C.I.A.M. à Aix-en-Provence

 

Jours (et nuits) de Cirque(s)

Festival du C.I.A.M. à Aix-en-Provence

 Le Centre International des Arts en Mouvement organise son sixième festival annuel sur deux week-ends : le premier dans des lieux du patrimoine régional, le second dans son vaste domaine boisé, autrefois centre aéré de la ville.  Consacré aux arts du cirque, le projet est né de par la volonté des élus d’Aix-en-Provence, dans la dynamique de Marseille Provence 2013-Capitale européenne de la culture. «La seule institution pérenne, issue de cet événement», dit Chloé Béron, sa directrice artistique et co-fondatrice avec Philippe Delcroix, président du CIAM.

Avec  six permanents et un budget d’un million d’euros dont 50% de recettes propres, mécénat compris (c’est-à-dire une part de financement public indirect), cette  «start up culturelle à but non lucratif» développe selon un modèle économique et managérial, quatre pôles d’activités dans le Pays d’Aix,  pour faire découvrir et promouvoir le cirque actuel. Au-delà du festival, il propose une école de pratique amateurs, des résidences de création pour les professionnels, des actions en milieu scolaire ou des formations en entreprises et des “ciamlabs“, laboratoires d’idées mettant en relation les arts du cirque et d’autres disciplines dans une perspective d’innovation comme Cirque et  objets connectés,  pour améliorer l’apprentissage des arts du cirque, ou Cirque et architecture pour imaginer les lieux de demain. De ces métissages résultent parfois des créations, comme Entre de Vincent Bérhault, né d’une rencontre entre ce danseur- acrobate et un ethnologue sur la question des frontières (voir Le Théâtre du Blog ) .

Le succès de l’école (quatre cent cinquante élèves) et l’appétence du public avec mille spectateurs par jour au festival (dont certains n’avaient jamais vu de spectacle!) sont tels que la ville s’apprête à construire, avec l’architecte Patrick Bouchain, une salle modulable en bois de six cents places en circulaire; et trois cents en frontal. Inauguration prévue en 2020. On peut en voir la maquette et une réplique éphémère en carton et en grandeur réelle édifiée par les spectateurs, à la force du poignet et  avec des rubans adhésifs, sous la conduite d’Olivier Grossetête, spécialiste international des « constructions participatives en carton“. Il a officié à  Nîmes, Annecy, Genève, Aubagne, Martigues… mais aussi au  Royaume-Uni, au Québec et au Sri Lanka… Sur le site du CIAM, la main-d’œuvre ne manquait pas…

Jours (et nuits) de Cirque(s) vitrine du Ciam, sans oublier les disciplines traditionnelles, met  en avant le “nouveau cirque“ où se croisent circassiens, danseurs, dramaturges, comédiens, musiciens… Grâce au renouvellement des formes, des écoles de qualité et des pôles de diffusion en nombre croissant, le cirque a un bel avenir devant lui.

Cabaret Çlectrique

le Russe Anton Mikheev dans Cabaret électrique

 Sous le grand chapiteau permanent du CIAM, s’enchaînent deux heures durant les numéros de cirque orchestré pour l’occasion. Davis Bogino, circassien de sixième génération, grand maître en acrobatie, a collaboré avec les plus grands noms du cirque et assure aux côtés de Chloé Béron, la programmation du festival : jonglage, traditionnelles assiettes chinoises de Barley Togni qui réalise aussi, avec son fils Oscar, des prouesses au lasso,  trapèze ballant de Lisa Rinne, contorsions et cerceau aérien de la gracieuse Emi Vauthey… Mais on a aussi apprécié Camille Châtelain sur son vélo, la poésie lumineuse du Russe Anton Mikheev aux sangles aériennes. Et, en Monsieur Loyal décalé, Mike Togni, un clown-acrobate, intervient en contrepoint des numéros. Revue éclectique, ce cabaret donne un remarquable aperçu des arts du cirque traditionnel, malgré un son martelé et parfois amplifié à la limite du supportable.

Face Nord - Cie Un loup pour l'homme - ∏Un loup pour l'homme Face Nord création d’Alexandre Fray, Sergi Parés et Pierre Déaux, dramaturgie de Bauke Lievens

Le spectacle créé en 2011, par quatre hommes et joué plus deux cinquante fois, voit le jour au féminin. La compagnie Un loup pour l’homme, née de la rencontre du porteur français Alexandre Fray, et du voltigeur québécois Frédéric Arsenault, offre un nouvel aspect de leurs d’acrobaties : «Il s’agit de transposer cette écriture, à des corps porteurs d’autres imaginaires. Dans la confrontation ou la coopération physique, des corps féminins transpireront-ils la même réalité humaine ? Dans un sens, il s’agit de se poser des questions de genre.» Aux quatre coins, saute-mouton et colin-maillard, succèdent des affrontements musclés et acrobaties complexes… Les corps s’empilent, les membres s’entrecroisent et ils enchaînent les figures dans un puzzle qui n’en finit pas de s’assembler et de se défaire.

« Comment cette partition évoquant la lutte, la résistance, l’imaginaire sportif, peut-elle résonner avec les corps de quatre femmes? se demandent les metteurs en scène.» Sanna Kopra, Lotta Paavilainen, Stina Kopra et Mira Leonard se lancent vaillamment dans un parcours d’obstacles ludique. Elles marchent, courent, sautent, grimpent et découvrent que l’équilibre naît de leur solidarité. Lisait-on cette douceur et cette complicité dans le versant viril de Face Nord ?

78 Tours - Cie La Meute - ∏Ian Grandjean 78 tours, de et par Mathieu Lagaillarde, Thibaut Brignier et Gabriel Soulard

L’homme est peu de chose face à l’immensité de l’univers, et devant l’imposante et bien nommée roue de la mort : deux nacelles sphériques au bout d’un grand bras  en acier à dix mètres du sol. Mathieu Lagaillarde et Thibaut Brignier affrontent l’imposante machinerie du cirque traditionnel avec autant de dextérité que d’humour, sur la musique de western de Gabriel Soulard. Les cow-boys de pacotille détournent cet agrès mythique pour démystifier la vanité des bravaches contemporains, tournent en rond comme des écureuils en cage et comptent ….78 tours.   Tout finit dans la poussière dans une parodie de lutte corps à corps. Leurs clowneries, leurs commentaires sur l’absurde de nos routines et le dérisoire de nos existences face à la mort, sont un peu appuyés mais leur talent parvient à insuffler au public ces impressions et une tension devant leur prise de risque. Ces artistes ont fondé le collectif La Meute basé à Auch, qui réunit six acrobates formés à l’école nationale des arts du cirque de Rosny-sous-Bois, et à l’Université de danse et cirque de Stockholm. Après la balançoire française, un agrès aussi rare et aussi peu enseigné que la roue de la mort, ils ont eu envie d’explorer cette grosse machine. Mais leur nouveau spectacle de trente-cinq minutes, prometteur, demande encore à être rodé.

Santa Madera - Cie MPTA - ∏Christophe Raynaud de Lage

©Christophe Raynaud de Lage

Santa Madera de et avec Juan Ignacio Tula et Stefan Kinsman– cie Mpta 

L’un a grandi au Costa-Rica et s’initie au jonglage, l’autre est argentin et danseur. Corps, origine et style dissemblables, ils jouent de la roue Cyr, ce grand cercle en métal,  pour en explorer toutes les variations possibles. Santa Madera (bois sacré en espagnol) s’inspire des rituels indigènes d’Amérique du Sud qui utilisent le Palo Santo, un bois d’une essence spéciale pour chasser les mauvais esprits et célébrer les liens communautaires. Ici, la circularité commande tout: en solo ou en  additionnant leur énergie, Juan Ignacio Tula et Stefan Kinsman enchaînent portés, manipulations, antipodismes… suivant une chorégraphie fluide. Ils calculent avec minutie les trajectoires de leur agrès commun afin de ne jamais s’exclure du cercle. Ils ne le lâcheront que pour déverser des seaux de terre rouge sur le sol. Aux bruissements et aux chutes de la roue de Cyr, se superpose avec discrétion un paysage sonore cosmopolite imaginé par Gildas Céleste: bribes de conversations, bruits de la rue, d’avion ou d’usine, enregistrés au Chili, Costa Rica, en Italie ou en France.

Jouant de leurs similarités comme de leurs différences, ces artistes, tour à tour adversaires ou complices tracent avec leurs pas-de-deux acrobatiques, tantôt lents, tantôt rapides, une circularité magique, à l’image des cosmogonies de leurs pays d’origine. Ce beau spectacle est né au sein de la compagnie lyonnaise Les mains, les pieds et la tête, sous le regard bienveillant de son directeur Mathurin Bolze et de Séverine Chavrier. Depuis 2011, en association avec Les Célestins-Théâtre de Lyon, M.P.T.A. conduit le festival biennal utoPistes  consacré aux arts du cirque.

strach Strach a fear song conception et mise en scène de Patrick Masset

 Une berceuse chantée dans le noir. Une autre voix dit les peurs d’enfance et les rêves d’être un cow-boy rouge. Dans l’intimité de leur petit chapiteau en toile et en bois, les artistes du Théâtre d’un jour en Belgique: trois acrobates, une chanteuse lyrique et un pianiste, nous entraînent dans un spectacle onirique. Leur corps investissent l’espace nocturne, défiant les cauchemars peuplés de bêtes féroces, hantés par la mort et sa grande faux.

De porté en porté, Airelle Caen, Guillaume Sendron et Denis Dulon enchaînent les escalades, montent en pyramide jusqu’au fait du chapiteau ou se livrent à des combats au sol, contre des monstres fantasmés qui rôdent dans l’obscurité. Ils impliquent dans leur jeu le musicien, la chanteuse, et bientôt le public… Dans des équilibres périlleux, Julie Calbete revisite les airs de Léonard Cohen (Dance Me to the End of Love), Henry Purcell (The Cold Song) ou Georg Friedrich Haendel (O Liberty, thou Choisest Treasure) qu’elle interprète a capella ou accompagnée par Jean-Louis Cortes. Son chant poétise et dramatise les figures virtuoses des circassiens (un peu trop parfois). Mais Patrick Masset, fondateur du Théâtre d’un jour, a su métisser et mettre en valeur ces talents.

Mireille Davidovici

Spectacles vus à Jours (et nuits) de Cirque(s) du 14 au 23 septembre, C.I.A.M. La Molière 4.181 route de Galice, Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône). T. :09 83 60 34 51.

Face nord , les 29 et 30 septembre Korso, La Haye (Pays-Bas). Les 16 et 17 octobre  à la Scène nationale de Dieppe.

Festival CIRCA à Auch du 19 au 21 octobre.

Festival Péripécirque à Saint-André-de-Cubzac (Gironde) du 12 au 15 mars. Le Sablier Ifs La Batoude à Beauvais du 19 au 23 mars.Théâtre Jean Vilar à Vitry-sur Seine, du 24 au 26 mars. Salle Dany Boon à Bray-Dunes ( Nord) les  29 et 30 mars.

 Santa madera Le Manège de Reims – soirée UTOPISTES, le 11mai. Cirque-Théâtre d’Elbeuf Week-end Hauts et courts les 18 et 19 mai.

 Strach a fear song  le 22 octobre au Festival Circa d’Auch. Le 8 mai à Marchin (Belgique).

Circus Next

 Circus Next


circus nextBasée à Paris, cette plateforme  soutient le cirque contemporain en Europe, avec l’aide dix-huit institutions partenaires. Un jury d’artistes et de professionnels ont en février dernier sélectionné sur dossier douze auteurs émergents du cirque contemporain. Critères essentiels : une écriture originale dans la ou les disciplines choisies, et un projet artistique et technique susceptible de tenir la route.

Cette année, douze auteurs d’un projet ont ainsi été retenus: Anir and Hemda (France), Andrea Salustri (Allemagne),  le collectif Rafale (Belgique), la compagnie la Geste (France), Eliška Brtnická/Kirkus Mlejn (Rép. tchèque), Familiar Faces (Pays-Bas), Grensgeval (Belgique), Jeanine Ebnöther Trott et Ana Jordao (Suisse), Random (Espagne), Laura Murphy (Royaume-Uni), Mismo Nismo (Slovénie) et Monki Business (Pays-Bas).

Et cela s’est passé les 29, 30 et 31 mai  au centre culturel Dommelhof, à Neerpelt, au Nord-Est d’Anvers dans un parc magnifique, à l’orée de la forêt des Ardennes  qui pourrait correspondre à celle d’Arden, où Rosalinde et Célia dans Comme il vous plaira de Shakespeare vont se réfugier. Chacune des douze troupes finalistes qui a ses voyage et séjour entièrement pris en charge, présente sur scène dans d’excellentes conditions et aidée de techniciens expérimentés, une maquette de vingt minutes maximum.

 Ensuite un jury d’artistes et spécialistes du cirque choisit six compagnies qui bénéficient alors d’une aide de 6.000 € et d’un temps de résidence dans les établissements partenaires. Puis en mars prochain, au Théâtre de la Cité Internationale à Paris, elles auront la possibilité de montrer à un plus large public, une forme définitive de leur travail. Nous n’avons pu voir que trois de ces projets, tous d’une grande rigueur.

Je ne peux pas mourir. Mais qui peut vivre en pleine lumière crue ? de Lucie Lastella, Anahi De Las Cuevas, Marlen Vogel par la compagnie de La Geste (France)

Le premier de des projets à être présenté ici…  Sur une scène frontale, trois jeunes circassiennes avec une roue Cyr (Lucie Lastella), un cerceau aérien (Anahi De Las Cuevas, et au trapèze ballant, Marlène Vogele que nous avions déjà vue dans un remarquable numéro au spectacle de sa promotion en 2016 au C.N.A.C. de Châlons-en-Champagne.

Trois disciplines mettant le corps en jeu: deux dans les hauteurs des cintres, et la troisième, au sol.  «A l’image, disent-elles, des trois Parques de la mythologie gréco-romaine, ces fileuses mesurent leurs vies humaines et acrobatiques, tranchent leurs destins, brodent un lien tacite entre leurs personnalités en images et leurs agrès de cirque. » (…) «Le trapèze est un accès entre le ciel et la terre, les cercles des passages entre le réel et l’imaginaire. La roue Cyr balaie le sol, le trapèze ballant ventile le ciel, et le cerceau aérien lie les deux espaces par la verticalité de ses ascensions. »

Cela commence par un numéro de trapèze invisible derrière un rideau gris : une belle image picturale… Mais on est resté plus sceptique, malgré la qualité des mouvements et le soutien musical d’un interprète au clavier électronique, sur la suite possible de cette maquette. En fait, tout se passe comme si ce trio sympathique peinait à imposer un récit et à évoquer un destin tragique qui peut être celui des acrobates…

Tous les espoirs restent permis- ce n’est qu’une maquette- mais il faudra encore un  travail dramaturgique plus fouillé à cette jeune équipe pour mettre au point un véritable petit spectacle qui a pour, le moment du moins, du mal à s’imposer… Malgré de bonnes intentions et une indéniable qualité technique…

Sanctuaire sauvage de Cécile et Sonia Massou, Julien Pierrot, Thibaut Lezervant et du collectif Rafale (Belgique)

Un projet tout à fait original destiné à créer un véritable univers acoustique et imaginé à partir de la cécité du père de Cécile et Julia Massou. «Et principalement issu, disent ses auteurs, d’une découverte pour nous: la perte de  la vue qui ouvre une nouvelle manière d’expérimenter le monde. Notre objectif: créer un spectacle qui puisse être apprécié des publics voyants et non-voyants. »
Dans cette maquette, trois volets: le premier, où complètement enfermés dans un cylindre de toile plastique translucide faiblement éclairé, deux corps luttent, s’embrassent, sautent, s’allongent au sol. Il semble qu’il y ait dans ce curieux ballet dont les bruits sont très amplifiés, un homme et une femme mais on ne le saura pas. Le public d’une certaine façon assez voyeur, reste captivé, même s’il ne se passe rien de surprenant.
Deuxième étape: un jongleur dont tout le corps a été muni de capteurs acoustiques par ses camarades, fait évoluer des boules dont il raconte le trajet exact qu’il leur fait subir et dont le bruit amplifié indique très bien l’existence. Une façon de traduire à l’usage des non-voyants, une expérience de jonglerie forcément visuelle et silencieuse. Une performance à la fois d’une grande beauté et au propos généreux.
Le troisième volet, proche d’une installation d’art plastique se passe sans intervenants ou presque quand, au début, ils placent sur le sol une grande toile orange. Ils font ensuite descendre du plafond, trois seaux noirs de chantier remplis de gravier, puis tirent ensuite une bonde de chaque seau et les font remonter à quelques mètres de hauteur…  Ce qui va  doucement  faire ruisseler ce gravier, à la fois sur la toile orange et sur le corps allongé d’une jeune femme. Avec différentes sortes de bruits que les non-voyants doivent beaucoup mieux percevoir que nous… Un sac ou un seau qui laisse couler du sable fin comme les sabliers à l’image du temps irréversible: la chose a été a été beaucoup vue ces derniers temps sur les scènes mais fait toujours un bel effet visuel: ici l’image et le bruit amplifié de ce gravier qui coule ont quelque chose de poignant et de très fort.
Chacun des numéros de cette maquette est solidement travaillé, mais reste encore à trouver un fil rouge entre les trois: cela fera sans doute partie de la prochaine étape de travail avant la présentation, l’an prochain à Paris.

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Static par Monki: Benjamin Kuitenbrower (Pays-Bas)

Cela se passe dans cette même salle noire avec une piste ronde et des bancs pour une centaine de spectateurs. Au centre, un double mât chinois, devenu la spécialité de ce jeune acrobate néerlandais et au sol, un rectangle de rubans de scotch blanc qu’il s’interdit de franchir. Et quand il veut passer d’un côté à l’autre de cette piste pour aller aller chercher une rallonge de fil électrique ou mettre un disque 45 tours sur un électrophone en carton sans âge: rien de plus simple, il lui faut monter sur le premier mât, puis passer sur le second et en redescendre, comme s’il marchait  au sol et sans aucun effort… Et avec une grande élégance gestuelle.

Monki a quelque chose d’attachant et possède une rare virtuosité d’acrobate,  et à la fin  monte sur une très petite plate-forme tout en haut d’un des mâts. Il a aussi une sacrée présence et un sens de la communication, quand il fait passer un micro à pied de l’autre côté de son territoire interdit, grâce à la complicité des spectateurs du premier rang. Monki gratte aussi un petit air de guitare: là, c’est beaucoup moins convaincant,  comme quand il parle de son appétence pour l’inefficacité dans sa note d’intention.
Mais ces vingt minutes de maquette passent à toute vitesse. Il reste à cet interprète très applaudi à peaufiner et à resserrer ce solo. A suivre de près…

Philippe du Vignal

Maquettes vues les 29 et 30 mai au Provinciaal Domein Dommelhof Toekomstlaan 5 – 3910 Neerpelt (Belgique). T. : 011/805000 

Traits d’Union de et avec Michèle d’Angelo, Laurent Barboux, Pauline Barboux et Jeanne Ragu

 

Traits d’Union par L’Envolée Cirque, de et avec Michèle d’Angelo, Laurent Barboux, Pauline Barboux et Jeanne Ragu, musique d’Arnaud Sacase et Mauro Basilio  (à partir de six ans)

©Peggy Godreuil

©Peggy Godreuil

 Cela se passe à la périphérie d’Antony, une commune de plus de 60.000 habitants dans les Hauts-de-Seine, sous le chapiteau rouge de l’Espace Cirque, tout près d’un stade, un endroit un peu perdu mais chaleureux et très apprécié par la population locale.

Ce haut lieu culturel, une Scène Nationale où les cirques actuels s’installent régulièrement, a fêté ses dix ans en  2013. Et le Théâtre Firmin Gémier d’Antony a été associé en 2007 au théâtre La Piscine de Châtenay-Malabry. Heureux habitants d’Antony!

On ne voit d’abord rien sur la piste assez sombre mais on finit par découvrir tout en haut du chapiteau, une plateforme souple en tissu synthétique et ronde inventée par eux qu’ils ont appelé le quadrisse où on discerne quelques acrobates qui vont la faire descendre, tout en y restant grâce à  une panoplie compliquée de filins noirs dont seuls, ils connaissent l’architecture et le mécanisme … Il y a là, Laurent Barboux et Michèle d’Angelo, la bonne cinquantaine, impressionnants de force et d’efficacité, et deux jeunes femmes, Pauline Barboux et Jeanne Ragu. Avec, à y regarder de près, une certaine ressemblance, surtout entre circassiennes.

Puis aucun doute : c’est bien une famille qui, en quelque soixante-dix minutes et en étroite complicité avec un clarinettiste (Arnaud Sacase) et d’un violoncelliste (Mauro Basilio) vont jouer d’abord avec le déséquilibre permanent de cette plate-forme montée sur un axe. Puis on verra ces artistes dans des numéros où les corps virevoltent en suspension sur ces filins noirs, qu’ils vont faire évoluer grâce à tout un système de contrepoids fournis par les seuls corps de ceux qui sont sur la piste. Oui, ce n’est peut-être pas très clair mais comment bien dire les choses ?

Il y a aussi entre autres, et proche du surréalisme, et très impressionnante, une imbrication des corps  au sol surtout à deux mais aussi parfois à quatre qui donne l’impression d’une seule entité. Un très beau moment aussi,  simple mais plus que poétique, où le père et la mère sans avoir l‘air d’y toucher, montent et marchent sur une corde molle. Avec une grâce extraordinaire et un sacré métier qui rend le public admiratif. Et à la fin, un très rare duo où les jeunes sœurs descendent puis remontent, en cessant de jouer ensemble sur un filin suspendu. Dans un déséquilibre permanent entre l’horizontal et le vertical, avec une complicité indispensable à chaque instant. Plus que sublime. Et d’autant plus bouleversant, quand on a appris ensuite que ce sont ici plus que deux vies en mouvement et en déséquilibre/équilibre permanent… Chapeau!

Certes le spectacle dont c’est la création, doit encore se roder; il manque souvent de rythme, a quelques longueurs et mériterait d’être dirigé par un véritable metteur en scène. Mais quelle poésie, quelle harmonie entre la gestuelle, l’acrobatie et la musique! L’Envolée Cirque nous offre quelque chose d’exceptionnel, à la fois dans son humilité et dans le lien qu’on perçoit entre ces deux générations autour d’un projet commun. Le public d’Antony, ébloui, leur a fait avec juste raison une longue ovation…

Philippe du Vignal

Espace Cirque d’Antony (Hauts-de Seine) T: 01 41 87 20 84 jusqu’au 15 octobre. Spectacle à recommander en particulier  à M. Laurent Wauquiez, ex-énarque et président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes qui n’aime pas trop les écoles de cirque…

 theatrefirmingemier-la piscine.fr

Le Corps utopique

 

Le Corps utopique ou Il faut tuer le chien sur une idée de Nikolaus Holz, mise en scène de Christian Lucas

le corps utopiqueDes rideaux plissés mal accrochés beige foncé, d’une laideur repoussante et qui pendouillent. Dans cet univers déjanté Face public, une très longue table bordée d’une jupe plissée verdâtre, avec les noms des participants: Colonel, Dupont, Mendhelhson, Nathan, Robi, etc. imprimés sur une petite pancarte, avec une bouteille d’eau par personne coiffée d’un verre en plastique blanc qu’une secrétaire très sérieuse à lunettes-escarpins et mini-jupe ultra-serrée va redisposer sans fin. Côté jardin, un vieux fauteuil de bureau rafistolé à coups de bandes adhésives devant un piano à queue. Et derrière un échafaudage métallique à deux niveaux.

Le colonel arrive, cheveux très courts, chemise bleu pâle et képi, avec  une serviette noire à soufflet où il va aussitôt glisser la bouteille d’eau qu’il vient de piquer à la place voisine.
Arrive un jeune punk aux cheveux rouges qui s’assied à la place marquée Robi et qui provoque rapidement la colère du colonel. Bagarres, poursuites, coup de pied aux fesses entre les deux hommes. Puis un brave bonhomme en complet et chapeau noir s’assied entre eux deux; imperturbable, il répétera souvent au cours du spectacle: “Y-a-t-il des questions à poser? « 
Puis le spectacle, une fois la table explosée par un parpaing tombé des cintres évoluera plutôt vers l’acrobatie et le jonglage. Il y a une merveille scène très poétique où,  une boule rouge en équilibre sur la tête, Nikolaus Holz marche en équilibre sur les barres d’une sorte de cage puis arrive à se glisser en dessous, toujours avec sa boule rouge sur la tête, puis à en ressortir… 

Cet univers proche de celui de Macha Makeieff et Jérôme Deschamps, avec un échafaudage, quelques planches, des barres de fer rond, et des plafonniers qui, surtout à la fin, déversent de la poudre blanche sur les personnages, a été remarquablement conçu par Raymond Sarti.  Le spectacle participe d’un exercice corporel de très haut niveau, avec Nikolaus Holz lui-même, acrobate et jongleur hors pair qui joue le colonel,  deux jeunes circassiens: Mehdi Azema, lui aussi excellent acrobate et mime exemplaire quand il joue un chien et un singe, et Ode Rosset,  très bonne comédienne(la jeune secrétaire) et aussi acrobate. Vite métamorphosée dans la seconde partie, elle reprend son costume d’acrobate. Tous deux sortis de l’Ecole Nationale des Arts du cirque de Châlons-en-Champagne. Tiens, Le Corps Utopique: une idée de sortie pour le politique Laurent Wauquiez  qui n’a pas de mots assez durs pour les écoles de cirque. (On peut avoir été élève à  Normale Sup  puis à l’E.N.A, et dire des conneries exemplaires!) Un spectacle comme celui-ci, mais il y a peu de chances qu’il le voit, lui remettrait peut-être les idées en place quand il émettra des jugements!)

Et il y a aussi le merveilleux Pierre Byland (quatre vingts-ans au compteur), grand clown de théâtre, professeur chez Jacques Lecoq et que l’on a vu autrefois comme metteur en scène et comme acteur chez-exusez-du peu-Beno Besson, Samuel Beckett, Roger Blin, Antoine Vitez, Jérôme Savary! Un personnage hors-normes comme les aimait Tadeusz Kantor, d’une grande présence scénique, avec une précision gestuelle exemplaire. Avec une silhouette de gros bonhomme un peu paumé, il apporte une touche d’humour incroyable, même si parfois ses blagues sont un peu longuettes. Mais quand il se met à jouer le début de la Cinquième de Beethoven au piano ou quand il pose sa question rituelle: “Y-a-t-il des questions?”, le public est emporté.

Soit trois générations d’acteurs-circassiens au service d’un spectacle où des objets dérisoires vont tout d’un coup acquérir une vie réelle: un gros chapeau noir, de grosses boules rouges, un simple parpaing ( qui va quand même tomber des cintres et casser une table!), une barre de fer, des gobelets en plastique, se mettent à vivre. Objets inanimés avez-vous donc une âme disait déjà Charles Baudelaire? « Les objets dit justement Nikolaus, font le lien entre les hommes-lieu et l’espace-lieu mais surtout… mais surtout ils racontent que l’homme est passé par là, qu’il était beau, qu’il était fier, qu’il voulait faire un salto tellement il était content et qu’il s’est fait mal.”

Éternelle revanche de l’objet fragile, utile quelques minutes comme ce verre en plastique mais qui en général, peut vivre beaucoup plus longtemps que l’homme! Il y a sans doute ici peu visible, mais que le public ressent profondément, une belle leçon de métaphysique. Où les artistes prennent  constamment des risques avec leur corps. “Mon corps c’est le lieu sans recours auquel je suis condamné, dit Nikolaus;  en jonglant, quand il rate, une seule fois et de peu, une boule rouge, le public, comme pour le consoler, applaudit très fort…

Belle connivence!Certes le spectacle qui vient d’être recréé, est encore un peu brut de décoffrage-il y a quelques longueurs surtout au début, une fausse fin, et des petites erreurs de mise en scène: quand Pierre Byland est au piano, la belle acrobate à sa barre verticale n’est pas bien mise en valeur ,alors qu’elle le mérite amplement.  Sinon, ne vous privez surtout pas de ce spectacle qui reste pendant quatre-vingt dix minutes, un vrai bonheur, et mon voisin, un petit garçon de cinq ans, riait sans arrêt. Un signe qui ne trompe pas!

 Philippe du Vignal

Nouveau Théâtre de Montreuil, Centre Dramatique National, Place Jean Jaurès, Montreuil (Essone) jusqu’au 29 septembre.
Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon  du 3 au 7 octobre.

 

Le Pas grand chose de et par Johann Le Guillerm

 

Festival SPRING des nouvelles formes de cirque en Normandie :

Le pas grand chose, conception et mise en scène de Johann Le Guillerm

PasGrandChoseCréé par la Plateforme 2/Pôles Cirque en Normandie, La Brèche à Cherbourg et le Cirque-Théâtre d’Elbeuf, SPRING est un festival de cirque contemporain à l’échelle de toute la Normandie. Avec des spectacles axés sur les nouvelles écritures du cirque.

Johann Le Guillerm, issu de la première promotion du Centre National des arts du cirque, a travaillé avec Archaos, puis participé ensuite à la création de la Volière Dromesko et co-fondé le Cirque O. En 1994, il a créé sa compagnie: Cirque ici, avec un solo, Où ça.
 Il obtint le grand Prix national du Cirque il y a déjà vingt ans et le Prix des arts du cirque SACD (2005). Avec Attraction, (2002) il interrogeait déjà l’équilibre des formes, le mouvement et l’impermanence, bien au-delà des disciplines traditionnelles du cirque. Avec Secret, et des installations comme La Motte et Les Imperceptibles, il invente des sculptures en mouvement, ou Les Architextures, sculptures auto-portées, et Les Imaginographes, outils d’observation.

 Il y a quatre ans,  il a créé La Déferlante pour l’Espace Chapiteau de la Villette à Paris. Depuis 2011, Johann Le Guillerm est soutenu et accueilli en résidence de recherche par la Mairie de Paris, au Jardin d’Agronomie tropicale. Maintenant bien connu, il continue à créer des spectacles où il se sert surtout d’éléments de physique, mais aussi de botanique, etc. Passionné par l’expérimentation puis par la construction d’objets et par une mise en  scène très personnelle.

Ici, il entre seul, en costume gris, traînant une petite carriole, comme celle autrefois des marchandes de quatre saisons, qui comporte une dizaine de tiroirs enfermant ses accessoires. Puis il dresse deux mâts avec un projecteur et une caméra qui va retransmettre sur grand écran les schémas, dessins et écritures qu’il fait à la craie sur le couvercle horizontal de cette carriole. Il manipule ainsi des séries de schémas de formes, et de chiffres montrant par exemple toutes les parentés possibles entre le 9 et le 6, entre le 4 et le 7. Ou grand moment du spectacle, il fait sautiller trois bananes sur elles-mêmes mais seule, l’une des trois gagnera avec cinq sautillements!!!! ???

Pas facile de résumer un spectacle aussi riche que parfois déroutant! Ce conférencier sinistre a quelque chose du professeur Nimbus et de Buster Keaton réunis. Avec une excellente gestuelle et une tout aussi excellente  diction, il emmène son public là où il veut, dans un comique et un délire complet, à la fois logique et absurde. Comme avec ce petit cadre en carton qui va s’animer tout seul.  Aussi troublant que poétique…

Il fait aussi passer au volume,  avec quelques coups de vaporisateur d’eau, un entrelacs en deux dimensions, qui semble alors prendre son indépendance. , on retrouve aussi ces entrelacs bien connu des physiciens, dans les arts plastiques comme entre autres, les fameux nœuds de l’art celte, puis dans les vitraux cisterciens aux lignes rigoureuses comme ceux de l’abbaye d’Aubazine  qui auraient inspiré à Coco Chanel qui les a connus enfant, son célèbre logo. C’est dire que Johan Le Guillerm est tout autant sculpteur qu’homme de cirque!

Il parle beaucoup mais on écoute émerveillé, le discours absolument déjanté de cette vraie/fausse  conférence sur le pas grand-chose: «Démêler le monde pour créer mon propre sac de nœuds, ne me sembla pas plus limpide que l’original. La seule chose qui m’apparaissait clairement, était que je n’y voyais pas mieux. (…)D’où que je parte, je me retrouve très vite dans une arborescence (explosive) régénérante recyclable. Forme d’imbroglio labyrinthique illisible. Plus j’y regarde et moins j’y vois. Plus j’avance, plus je me perds. (…) Confronté à mes facultés de décryptage du monde, mes ambitions sont encore trop prétentieuses. Je dois m’attaquer à quelque chose de bien plus modeste. Quelque chose de vraiment pas grand-chose. Presque pas quelque chose. Pas quelque chose. Rien ? 0 ? 0 , 1. Un quelque chose.»

 Johann Le Guillerm, avec la manipulation de quelques objets, joue sans cesse avec le déséquilibre physique mais aussi mental, jusqu’au vertige de la pensée. « Mon projet, travailler le mouvement de l’objet et celui du corps qui évoluent ensemble, comme s’ils ne faisaient qu’un. » (…) Tant qu’à vouloir faire le point sur le monde qui m’entoure en tentant une diffraction globale, faire le point sur le point me semble finalement une ambition raisonnable et irréductiblement modeste. » Tout est dit ou presque de celle lutte permanente de l’homme avec l’objet.

Et on est happé par ce tourbillon permanent d’intelligence et de fausse logique  mais on a intérêt à être attentif:  cette vision un peu particulière du monde est portée à un haut degré d’incandescence poétique. On regarde émerveillé, fasciné par son discours et par ces formes, ces schémas et ces étranges mais très simple petites machines-tous très bien retransmis sur grand écran-qui font parfois penser à celles du génial Tadeusz Kantor, autre grand artiste qui faisait le grand écart permanent entre spectacle et arts plastiques.


Comme dans Secret, Johann Le Guillerm cherche à dompter la matière même des objets. En équilibre des plus instables sur un haut tabouret perché sur sa carriole, il défiera les lois de la gravité et de la création du mouvement mais on ne vous en dira pas plus pour vous laisser la surprise de cette fin aussi stupéfiante! A la base de tout ce spectacle, une bonne dose de poésie, un peu de mystère aux yeux des non-initiés en physique comme la plus grande partie du public, et une sacrée expérience du spectacle en solo qui lui permet avec  les objets qu’il a créés et qui n’ont rien d’accessoires, d’offrir une autre perception de la réalité.  Impressionnant d’intelligence mais aussi de sensibilité au monde.

On voit rarement des spectacles aussi rigoureusement menés, même si ce qui s’y passe, est  invraisemblable sur une scène, et donc très vrai, très juste! Il suffit de se laisser embarquer… Quel bonheur scénique ! Le public d’Elbœuf, ravi de ce cadeau, a fait une longue ovation très méritée à ce solo. On vous avait déjà recommandé Le Vol du rempart (voir Le Théâtre du blog) comme à M. Laurent Wauquiez, grand pourfendeur des écoles de cirque. Quitte à paraître gâteux, on lui recommande aussi d’aller voir Johann Le Guillerm.

Ce Pas Grand chose est à coup sûr, vous l’aurez compris, un des meilleurs spectacles de ces dernières années: allez-y sans hésiter. C’est à l’honneur du Festival Spring d’avoir accueilli sa création.

 Philippe du Vignal

La septième édition du Festival Spring se déroule du 9 mars au 14 avril, dans toute la Normandie.
Le pas grand chose a été créé au Cirque Théâtre d’Elbeuf, le 9 mars .
Centre Dramatique National de Caen, le 17 mars. Le Monfort à Paris, du 21 mars au 1er avril.

Le Volcan,/Scène nationale du Havre, les 4, 5, 7 et 8 avril.
Les Treize Arches /Scène conventionnée de Brive, les 11 et 12 avril.

Tandem/Hippodrome de Douai/Théâtre d’Arras, les 3 et 4 mai.

 

Fidelis Fortibus de Dany Ronaldo

 

Fidelis Fortibus de Dany Ronaldo

161119-RdL-0875,medium_large.1479596780 Ce solo, à la fois burlesque et un peu mélancolique, d’un descendant d’une célèbre famille, se passe, bien entendu, sous un petit chapiteau rouge, avec des guirlandes lumineuses un peu partout. De la sixième génération du cirque Ronaldo né au XIXe siècle à Gand, Danny a eu l’envie, après bien des spectacles de ressusciter,  seul aux manettes, ceux qui ne sont plus là. « Le spectacle, dit-il, ne parle donc pas seulement du fait d’être seul (…) Fidelis Fortibus parle surtout de la fidélité ».

Il accueille les spectateurs les uns après les autres, avec beaucoup de gentillesse  avec juste quelques mots dans un italien très approximatif, (bien entendu, bidonné avec art). Il persistera à expliquer ce qu’il va faire au public- adultes et enfants-tous émerveillés par autant de poésie que de savoir-faire en acrobatie, jonglage, clownerie, escamotage…
Sur le sol du petit chapiteau, un épais matelas de sciure, avec tout autour de la piste, une dizaine de tombes étroites d’artistes du petit cirque, avec, pendus à chaque croix ou stèle, quelques témoins d’une vie passée : sur celle de la ballerine, colliers de pacotille, chaussons de danse et fleurs fanées depuis longtemps, tout cela sans aucune valeur marchande mais que l’on sent d’une immense richesse pour lui. Comme le seul et dernier souvenir d’une amoureuse enfuie à jamais ? 
 Plus loin, chapeau, revolver, cartouches et cravache,  sont-ils ceux d’un cow-boy de cirque ?  Un jongleur est aussi enterré là, avec ses balles et ses massues non loin du  directeur et/ou père de Dany? dont le haut de forme est accroché à la pierre tombale.
Il y a aussi le pauvre chapeau conique d’un clown blanc… Et la grande cape d’un trapéziste que Ronaldo revêtira…

Il va leur rendre hommage à tous en ressuscitant leur numéro: tours de magie qui ratent complètement puis qui deviennent parfaits, parcours sur le fil seul puis avec un gros rat apprivoisé, acrobatie périlleuse, etc.
Derrière le traditionnel rideau rouge des coulisses, on entend différentes musiques de son complice David van Keer,et des roulements de tambour… sans qu’il y ait aucun interprète. Tout est bien coordonné dans ce spectacle, grâce au travail d’une équipe à qui il faut rendre hommage pour son professionnalisme. Ce qu’on oublie trop souvent, quand il s’agit d’un solo…

 Il y a, à la fin, un dernier et merveilleux numéro où, pour rattraper un trapèze beaucoup trop haut pour lui, Dany Ronaldo va aller chercher un  quadripode pour animaux de cirque,  où il installera en superposition, deux solides chaises en bois mais en équilibre… très instable. Mais non, le trapèze est encore loin de lui être accessible !
  Alors Ronaldo s’empare, avec l’aide de spectateurs, d’un cube en bois sur lequel il se hisse avec effort. Mais, pas de chance, il va le transpercer avec un de ses pieds. Il va donc lui falloir passer le pied et le cube en bois entre les fils du trapèze pour s’asseoir dessus… Chapeau!

Ce tout petit cirque est vraiment du grand et beau cirque.
Ronaldo a une façon bien à lui de s’emparer du public, en mêlant travail de cirque et monologues bien joués qui, eux, relèvent plus du véritable théâtre. Avec tout un art de la composition pour recréer ce personnage de pauvre clown en proie à une nostalgie poignante mais obstiné à vouloir recréer les numéros  de ses proches disparus.
Que dire de plus ? Rien sinon, une chose : le public d’Antony et de ses environs l’a applaudi chaleureusement, et avec juste raison. Loin du boboïsme parisien et du vedettariat, joué en solo avec quelques accessoires,  sous la toile d’un humble cirque, Fidelis Fortibus est aussi une grande leçon de spectacle.

Philippe du Vignal

Spectacle vu à l’Espace-Cirque d’Antony (Hauts-de-Seine) le 20 novembre.
Et du 22 février au 12 mars à la Villette, Paris:  et, en tournée, en Belgique.
Le prochain spectacle du cirque Ronaldo La Cucina dell’Arte sera joué à l’Espace-Cirque d’Antony du 2 au 11 décembre.

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Beyond, conception et mise en scène d’Yaron Lifschitz

Beyond,conception et mise en scène d’Yaron Lifschitz

 IMG_0480Une main, un pied, franchissent le rideau rouge éclairés par une poursuite. Un corps se risque à l’avant-scène, poupée de caoutchouc, une jeune femme s’exhibe. Dans cette ambiance de cabaret, sur la musique du film New York New York entre une troupe de joyeux drilles, avec des têtes de lapins en peluche. Un voix off annonce : « Il y a une frontière entre l’humain et l’animal, entre la folie et la raison, entre la logique et les rêves… Nous vous invitons à dépasser cette frontière… et à aller au-delà.»

 Suivant le Lapin blanc d’Alice au pays des merveilles, sept acrobates dont les numéros s’enchaînent avec grâce, nous entraînent dans un monde onirique, ce qui donne une  belle unité au spectacle. Lors de joyeuses scènes de groupe savamment réglées, les artistes s’escaladent, se bousculent, tombent et se relèvent, avec une précision et une maîtrise de l’espace absolues.
  Ils s’amusent à nous faire rire, comme dans la partie de Rubik’s Cube sur lequel une jeune femme s’acharne, tandis que ses partenaires la chahutent, s’accrochent à elle, lui montent sur les épaules… Elle y réussira malgré tout.

 Théâtre dans le théâtre, des alcôves garnies de pendrillons rouges donnent aux solos un caractère plus intime. On applaudit cette athlète qui grimpe le long d’un rideau noir  qui lui servira d’agrès. Elle s’y love, s’y enroule avec une grâce infinie, dessine des arabesques et risque de grands écarts.
 On succombera aussi au charme d’une petite trapéziste qui se livre à une danse aux sept cerceaux. Et l’on rira à ce moment un peu coquin où elle doit, en se contorsionnant, se glisser dans une raquette de tennis sans cordes, malgré des formes très féminines…
Ces acrobates australiens de haut niveau évoluent dans un monde poétique et ludique où l’on parodie des animaux: un ours géant entraînera toute la troupe dans une époustouflante démonstration de mât chinois… Glorieux final !

 Maître du jeu, Yaron Lifschitz  a su préserver la personnalité de chacun: « Je pars des artistes, d’idées et d’une musique intérieure, dit-il. Ensuite, je fais des essais et je construis des propositions. (…) Je regarde les processus mis en place pour en arriver là, et généralement à ce moment-là, des structures et des parcours apparaissent. Tous les spectacles de la compagnie sont organiques, des motifs s’assemblent et des personnes refont surface… ». Le metteur en scène aurait pu quand même apporter plus de soin à la bande-son musicale : il se contente ici de peu…
Mais la qualité des numéros, l’humour, la bonne humeur et la générosité des artistes, emportent l’adhésion du public. A voir en famille.

 Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point, 75008 Paris jusqu’au 27 novembre : Le Carreau de Forbach (17) les 29 et 30 novembre ; Wolubilis à Bruxelles du 1 er au 3 décembre ; Odyssud  à Blagnac (31), du 6 au 10 décembre ; Théâtre de l’Olivier à Istres (13), le 13 décembre ; Théâtre de Nîmes (30), du 15 au 17 décembre.
La Fleuriaye de Carquefou (44), les 10 et 11 janvier ; Maison de la Culture d’Amiens, les 13 et 14 janvier  (80) ; Le Pin galant  à Mérignac (33), du 20 au 22 janvier ;  Le Radiant  à Caluire (69), les 24 et 25 janvier ; Le Colisée  de Roubaix (59), les 27 et 28 janvier.

 

Grande illusion, spectacle des apprentis de troisième année de l’Académie Fratellini

Grande illusion, spectacle des apprentis de troisième année  de l’Académie Fratellini, mise en scène de Philippe Fenwick

Fratellini2Cet établissement d’enseignement du cirque a été créé en 2003 pour porter le projet d’un centre de formation supérieure aux arts du cirque (CFA), qui délivre aujourd’hui le Diplôme national supérieur professionnel d’artiste de cirque (niveau licence) après trois années de formation.
 Avec un solide programme pédagogique à la fois collectif et individuel qui accorde une large place à la création. Des artistes comme Jérôme Thomas, Philippe Découflé, Camille Boitel sont passés par l’Académie Fratellini  que dirige par Stéphane Simonin et Valérie Fratellini.
Philippe Fenwick a fait travailler le
spectacle de sortie des apprentis de troisième année. « Une écriture «de piste» dit-il, en lien avec le présent pour mieux tenter de le sublimer ; une création où la réalité sera intimement liée à la fiction. Une chose est certaine : nous avons quelque chose à dire et à crier… »
  L’argument : le crique dans le cirque, équivalent du théâtre dans le théâtre où une espèce de Monsieur Loyal, bonimenteur et directeur pédagogique ou du genre, interprété par Philippe Fenwick. L’Académie va essayer de se mettre l’école au diapason du show- bizz. Et les apprentis-circassiens vont devoir faire leurs preuves sur la piste. Mais, sous la férule exigeante de ce monsieur Loyal pas commode au cheveux grisonnants  qui engueule les pauvres élèves qui vont entrer dans le monde professionnel.
 Il faut se pincer très fort pour croire une seconde à ce que Philippe Fenwick essaye de mettre en place; quant à la mise en scène avec une musique envahissante, mieux vaut oublier… Mais qu’importe, les jeunes gens font preuve d’une rare virtuosité, et cela commence tout de suite très fort avec un numéro au trapèze humain  de Antoine Deheppe, porteur et Inès Macarrio, voltigeuse,absolument sublime.
Il y a aussi  cette marche verticale au mât chinois de Cyril Combes et à la fin un numéro de roue Cyr que fait tourner, avec lui-même un jeune circassien, exemplaire;  le cerceau abandonné à la fin continue à avoir une vie propre comme épuisé: belle image, et un autre encore avec une écharpe suspendue dans laquelle une jeune fille s’enroule avec une grâce incroyable.

 On ne peut tout  citer mais le plus émouvant dans ce spectacle est cette humilité et cette maîtrise absolue du corps dont ils font preuve et que pourraient leur envier bien des jeunes comédiens. Leurs professeurs peuvent être satisfaits de la formation dispensée ici et cette journée de cirque, avec cette belle démonstration et aussi  toute la journée, de petits spectacles et des impromptus concoctés par les jeunes circassiens des trois années  est un bon témoignage de ce qu’un enseignement de cirque bien compris peut donner. Avec une maîtrise du corps mais aussi une vision poétique et esthétique du monde.
La pratique du cirque est ici enseignée au même titre qu’ailleurs, la danse, le théâtre oral gestuel. L’Académie Fratelini a maintenant acquis ses lettres de noblesse dans l’enseignement artistique en France. Avec une rigueur technique et une ouverture sur l’imaginaire en même temps qu’une appréhension du sensible. Ce qui n’est pas incompatible.
N’en déplaise à M. Laurent Wauqiez, président du conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes qui ne verrait pas d’un mauvais œil, la fermeture «des formations fantaisistes comme celles des métiers du cirque et des marionnettistes…» Sans commentaires.

Philippe du Vignal

 
Spectacle présenté du 3 au 9 juin sous le grand chapiteau en bois de l’Académie Fratellini, La Plaine Saint-Denis. T: 01 72 59 40 30

 

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