Circus Next

 Circus Next


circus nextBasée à Paris, cette plateforme  soutient le cirque contemporain en Europe, avec l’aide dix-huit institutions partenaires. Un jury d’artistes et de professionnels ont en février dernier sélectionné sur dossier douze auteurs émergents du cirque contemporain. Critères essentiels : une écriture originale dans la ou les disciplines choisies, et un projet artistique et technique susceptible de tenir la route.

Cette année, douze auteurs d’un projet ont ainsi été retenus: Anir and Hemda (France), Andrea Salustri (Allemagne),  le collectif Rafale (Belgique), la compagnie la Geste (France), Eliška Brtnická/Kirkus Mlejn (Rép. tchèque), Familiar Faces (Pays-Bas), Grensgeval (Belgique), Jeanine Ebnöther Trott et Ana Jordao (Suisse), Random (Espagne), Laura Murphy (Royaume-Uni), Mismo Nismo (Slovénie) et Monki Business (Pays-Bas).

Et cela s’est passé les 29, 30 et 31 mai  au centre culturel Dommelhof, à Neerpelt, au Nord-Est d’Anvers dans un parc magnifique, à l’orée de la forêt des Ardennes  qui pourrait correspondre à celle d’Arden, où Rosalinde et Célia dans Comme il vous plaira de Shakespeare vont se réfugier. Chacune des douze troupes finalistes qui a ses voyage et séjour entièrement pris en charge, présente sur scène dans d’excellentes conditions et aidée de techniciens expérimentés, une maquette de vingt minutes maximum.

 Ensuite un jury d’artistes et spécialistes du cirque choisit six compagnies qui bénéficient alors d’une aide de 6.000 € et d’un temps de résidence dans les établissements partenaires. Puis en mars prochain, au Théâtre de la Cité Internationale à Paris, elles auront la possibilité de montrer à un plus large public, une forme définitive de leur travail. Nous n’avons pu voir que trois de ces projets, tous d’une grande rigueur.

Je ne peux pas mourir. Mais qui peut vivre en pleine lumière crue ? de Lucie Lastella, Anahi De Las Cuevas, Marlen Vogel par la compagnie de La Geste (France)

Le premier de des projets à être présenté ici…  Sur une scène frontale, trois jeunes circassiennes avec une roue Cyr (Lucie Lastella), un cerceau aérien (Anahi De Las Cuevas, et au trapèze ballant, Marlène Vogele que nous avions déjà vue dans un remarquable numéro au spectacle de sa promotion en 2016 au C.N.A.C. de Châlons-en-Champagne.

Trois disciplines mettant le corps en jeu: deux dans les hauteurs des cintres, et la troisième, au sol.  «A l’image, disent-elles, des trois Parques de la mythologie gréco-romaine, ces fileuses mesurent leurs vies humaines et acrobatiques, tranchent leurs destins, brodent un lien tacite entre leurs personnalités en images et leurs agrès de cirque. » (…) «Le trapèze est un accès entre le ciel et la terre, les cercles des passages entre le réel et l’imaginaire. La roue Cyr balaie le sol, le trapèze ballant ventile le ciel, et le cerceau aérien lie les deux espaces par la verticalité de ses ascensions. »

Cela commence par un numéro de trapèze invisible derrière un rideau gris : une belle image picturale… Mais on est resté plus sceptique, malgré la qualité des mouvements et le soutien musical d’un interprète au clavier électronique, sur la suite possible de cette maquette. En fait, tout se passe comme si ce trio sympathique peinait à imposer un récit et à évoquer un destin tragique qui peut être celui des acrobates…

Tous les espoirs restent permis- ce n’est qu’une maquette- mais il faudra encore un  travail dramaturgique plus fouillé à cette jeune équipe pour mettre au point un véritable petit spectacle qui a pour, le moment du moins, du mal à s’imposer… Malgré de bonnes intentions et une indéniable qualité technique…

Sanctuaire sauvage de Cécile et Sonia Massou, Julien Pierrot, Thibaut Lezervant et du collectif Rafale (Belgique)

Un projet tout à fait original destiné à créer un véritable univers acoustique et imaginé à partir de la cécité du père de Cécile et Julia Massou. «Et principalement issu, disent ses auteurs, d’une découverte pour nous: la perte de  la vue qui ouvre une nouvelle manière d’expérimenter le monde. Notre objectif: créer un spectacle qui puisse être apprécié des publics voyants et non-voyants. »
Dans cette maquette, trois volets: le premier, où complètement enfermés dans un cylindre de toile plastique translucide faiblement éclairé, deux corps luttent, s’embrassent, sautent, s’allongent au sol. Il semble qu’il y ait dans ce curieux ballet dont les bruits sont très amplifiés, un homme et une femme mais on ne le saura pas. Le public d’une certaine façon assez voyeur, reste captivé, même s’il ne se passe rien de surprenant.
Deuxième étape: un jongleur dont tout le corps a été muni de capteurs acoustiques par ses camarades, fait évoluer des boules dont il raconte le trajet exact qu’il leur fait subir et dont le bruit amplifié indique très bien l’existence. Une façon de traduire à l’usage des non-voyants, une expérience de jonglerie forcément visuelle et silencieuse. Une performance à la fois d’une grande beauté et au propos généreux.
Le troisième volet, proche d’une installation d’art plastique se passe sans intervenants ou presque quand, au début, ils placent sur le sol une grande toile orange. Ils font ensuite descendre du plafond, trois seaux noirs de chantier remplis de gravier, puis tirent ensuite une bonde de chaque seau et les font remonter à quelques mètres de hauteur…  Ce qui va  doucement  faire ruisseler ce gravier, à la fois sur la toile orange et sur le corps allongé d’une jeune femme. Avec différentes sortes de bruits que les non-voyants doivent beaucoup mieux percevoir que nous… Un sac ou un seau qui laisse couler du sable fin comme les sabliers à l’image du temps irréversible: la chose a été a été beaucoup vue ces derniers temps sur les scènes mais fait toujours un bel effet visuel: ici l’image et le bruit amplifié de ce gravier qui coule ont quelque chose de poignant et de très fort.
Chacun des numéros de cette maquette est solidement travaillé, mais reste encore à trouver un fil rouge entre les trois: cela fera sans doute partie de la prochaine étape de travail avant la présentation, l’an prochain à Paris.

Image de prévisualisation YouTube

Static par Monki: Benjamin Kuitenbrower (Pays-Bas)

Cela se passe dans cette même salle noire avec une piste ronde et des bancs pour une centaine de spectateurs. Au centre, un double mât chinois, devenu la spécialité de ce jeune acrobate néerlandais et au sol, un rectangle de rubans de scotch blanc qu’il s’interdit de franchir. Et quand il veut passer d’un côté à l’autre de cette piste pour aller aller chercher une rallonge de fil électrique ou mettre un disque 45 tours sur un électrophone en carton sans âge: rien de plus simple, il lui faut monter sur le premier mât, puis passer sur le second et en redescendre, comme s’il marchait  au sol et sans aucun effort… Et avec une grande élégance gestuelle.

Monki a quelque chose d’attachant et possède une rare virtuosité d’acrobate,  et à la fin  monte sur une très petite plate-forme tout en haut d’un des mâts. Il a aussi une sacrée présence et un sens de la communication, quand il fait passer un micro à pied de l’autre côté de son territoire interdit, grâce à la complicité des spectateurs du premier rang. Monki gratte aussi un petit air de guitare: là, c’est beaucoup moins convaincant,  comme quand il parle de son appétence pour l’inefficacité dans sa note d’intention.
Mais ces vingt minutes de maquette passent à toute vitesse. Il reste à cet interprète très applaudi à peaufiner et à resserrer ce solo. A suivre de près…

Philippe du Vignal

Maquettes vues les 29 et 30 mai au Provinciaal Domein Dommelhof Toekomstlaan 5 – 3910 Neerpelt (Belgique). T. : 011/805000 


Traits d’Union de et avec Michèle d’Angelo, Laurent Barboux, Pauline Barboux et Jeanne Ragu

 

Traits d’Union par L’Envolée Cirque, de et avec Michèle d’Angelo, Laurent Barboux, Pauline Barboux et Jeanne Ragu, musique d’Arnaud Sacase et Mauro Basilio  (à partir de six ans)

©Peggy Godreuil

©Peggy Godreuil

 Cela se passe à la périphérie d’Antony, une commune de plus de 60.000 habitants dans les Hauts-de-Seine, sous le chapiteau rouge de l’Espace Cirque, tout près d’un stade, un endroit un peu perdu mais chaleureux et très apprécié par la population locale.

Ce haut lieu culturel, une Scène Nationale où les cirques actuels s’installent régulièrement, a fêté ses dix ans en  2013. Et le Théâtre Firmin Gémier d’Antony a été associé en 2007 au théâtre La Piscine de Châtenay-Malabry. Heureux habitants d’Antony!

On ne voit d’abord rien sur la piste assez sombre mais on finit par découvrir tout en haut du chapiteau, une plateforme souple en tissu synthétique et ronde inventée par eux qu’ils ont appelé le quadrisse où on discerne quelques acrobates qui vont la faire descendre, tout en y restant grâce à  une panoplie compliquée de filins noirs dont seuls, ils connaissent l’architecture et le mécanisme … Il y a là, Laurent Barboux et Michèle d’Angelo, la bonne cinquantaine, impressionnants de force et d’efficacité, et deux jeunes femmes, Pauline Barboux et Jeanne Ragu. Avec, à y regarder de près, une certaine ressemblance, surtout entre circassiennes.

Puis aucun doute : c’est bien une famille qui, en quelque soixante-dix minutes et en étroite complicité avec un clarinettiste (Arnaud Sacase) et d’un violoncelliste (Mauro Basilio) vont jouer d’abord avec le déséquilibre permanent de cette plate-forme montée sur un axe. Puis on verra ces artistes dans des numéros où les corps virevoltent en suspension sur ces filins noirs, qu’ils vont faire évoluer grâce à tout un système de contrepoids fournis par les seuls corps de ceux qui sont sur la piste. Oui, ce n’est peut-être pas très clair mais comment bien dire les choses ?

Il y a aussi entre autres, et proche du surréalisme, et très impressionnante, une imbrication des corps  au sol surtout à deux mais aussi parfois à quatre qui donne l’impression d’une seule entité. Un très beau moment aussi,  simple mais plus que poétique, où le père et la mère sans avoir l‘air d’y toucher, montent et marchent sur une corde molle. Avec une grâce extraordinaire et un sacré métier qui rend le public admiratif. Et à la fin, un très rare duo où les jeunes sœurs descendent puis remontent, en cessant de jouer ensemble sur un filin suspendu. Dans un déséquilibre permanent entre l’horizontal et le vertical, avec une complicité indispensable à chaque instant. Plus que sublime. Et d’autant plus bouleversant, quand on a appris ensuite que ce sont ici plus que deux vies en mouvement et en déséquilibre/équilibre permanent… Chapeau!

Certes le spectacle dont c’est la création, doit encore se roder; il manque souvent de rythme, a quelques longueurs et mériterait d’être dirigé par un véritable metteur en scène. Mais quelle poésie, quelle harmonie entre la gestuelle, l’acrobatie et la musique! L’Envolée Cirque nous offre quelque chose d’exceptionnel, à la fois dans son humilité et dans le lien qu’on perçoit entre ces deux générations autour d’un projet commun. Le public d’Antony, ébloui, leur a fait avec juste raison une longue ovation…

Philippe du Vignal

Espace Cirque d’Antony (Hauts-de Seine) T: 01 41 87 20 84 jusqu’au 15 octobre. Spectacle à recommander en particulier  à M. Laurent Wauquiez, ex-énarque et président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes qui n’aime pas trop les écoles de cirque…

 theatrefirmingemier-la piscine.fr

Le Corps utopique

 

Le Corps utopique ou Il faut tuer le chien sur une idée de Nikolaus Holz, mise en scène de Christian Lucas

le corps utopiqueDes rideaux plissés mal accrochés beige foncé, d’une laideur repoussante et qui pendouillent. Dans cet univers déjanté Face public, une très longue table bordée d’une jupe plissée verdâtre, avec les noms des participants: Colonel, Dupont, Mendhelhson, Nathan, Robi, etc. imprimés sur une petite pancarte, avec une bouteille d’eau par personne coiffée d’un verre en plastique blanc qu’une secrétaire très sérieuse à lunettes-escarpins et mini-jupe ultra-serrée va redisposer sans fin. Côté jardin, un vieux fauteuil de bureau rafistolé à coups de bandes adhésives devant un piano à queue. Et derrière un échafaudage métallique à deux niveaux.

Le colonel arrive, cheveux très courts, chemise bleu pâle et képi, avec  une serviette noire à soufflet où il va aussitôt glisser la bouteille d’eau qu’il vient de piquer à la place voisine.
Arrive un jeune punk aux cheveux rouges qui s’assied à la place marquée Robi et qui provoque rapidement la colère du colonel. Bagarres, poursuites, coup de pied aux fesses entre les deux hommes. Puis un brave bonhomme en complet et chapeau noir s’assied entre eux deux; imperturbable, il répétera souvent au cours du spectacle: “Y-a-t-il des questions à poser? « 
Puis le spectacle, une fois la table explosée par un parpaing tombé des cintres évoluera plutôt vers l’acrobatie et le jonglage. Il y a une merveille scène très poétique où,  une boule rouge en équilibre sur la tête, Nikolaus Holz marche en équilibre sur les barres d’une sorte de cage puis arrive à se glisser en dessous, toujours avec sa boule rouge sur la tête, puis à en ressortir… 

Cet univers proche de celui de Macha Makeieff et Jérôme Deschamps, avec un échafaudage, quelques planches, des barres de fer rond, et des plafonniers qui, surtout à la fin, déversent de la poudre blanche sur les personnages, a été remarquablement conçu par Raymond Sarti.  Le spectacle participe d’un exercice corporel de très haut niveau, avec Nikolaus Holz lui-même, acrobate et jongleur hors pair qui joue le colonel,  deux jeunes circassiens: Mehdi Azema, lui aussi excellent acrobate et mime exemplaire quand il joue un chien et un singe, et Ode Rosset,  très bonne comédienne(la jeune secrétaire) et aussi acrobate. Vite métamorphosée dans la seconde partie, elle reprend son costume d’acrobate. Tous deux sortis de l’Ecole Nationale des Arts du cirque de Châlons-en-Champagne. Tiens, Le Corps Utopique: une idée de sortie pour le politique Laurent Wauquiez  qui n’a pas de mots assez durs pour les écoles de cirque. (On peut avoir été élève à  Normale Sup  puis à l’E.N.A, et dire des conneries exemplaires!) Un spectacle comme celui-ci, mais il y a peu de chances qu’il le voit, lui remettrait peut-être les idées en place quand il émettra des jugements!)

Et il y a aussi le merveilleux Pierre Byland (quatre vingts-ans au compteur), grand clown de théâtre, professeur chez Jacques Lecoq et que l’on a vu autrefois comme metteur en scène et comme acteur chez-exusez-du peu-Beno Besson, Samuel Beckett, Roger Blin, Antoine Vitez, Jérôme Savary! Un personnage hors-normes comme les aimait Tadeusz Kantor, d’une grande présence scénique, avec une précision gestuelle exemplaire. Avec une silhouette de gros bonhomme un peu paumé, il apporte une touche d’humour incroyable, même si parfois ses blagues sont un peu longuettes. Mais quand il se met à jouer le début de la Cinquième de Beethoven au piano ou quand il pose sa question rituelle: “Y-a-t-il des questions?”, le public est emporté.

Soit trois générations d’acteurs-circassiens au service d’un spectacle où des objets dérisoires vont tout d’un coup acquérir une vie réelle: un gros chapeau noir, de grosses boules rouges, un simple parpaing ( qui va quand même tomber des cintres et casser une table!), une barre de fer, des gobelets en plastique, se mettent à vivre. Objets inanimés avez-vous donc une âme disait déjà Charles Baudelaire? « Les objets dit justement Nikolaus, font le lien entre les hommes-lieu et l’espace-lieu mais surtout… mais surtout ils racontent que l’homme est passé par là, qu’il était beau, qu’il était fier, qu’il voulait faire un salto tellement il était content et qu’il s’est fait mal.”

Éternelle revanche de l’objet fragile, utile quelques minutes comme ce verre en plastique mais qui en général, peut vivre beaucoup plus longtemps que l’homme! Il y a sans doute ici peu visible, mais que le public ressent profondément, une belle leçon de métaphysique. Où les artistes prennent  constamment des risques avec leur corps. “Mon corps c’est le lieu sans recours auquel je suis condamné, dit Nikolaus;  en jonglant, quand il rate, une seule fois et de peu, une boule rouge, le public, comme pour le consoler, applaudit très fort…

Belle connivence!Certes le spectacle qui vient d’être recréé, est encore un peu brut de décoffrage-il y a quelques longueurs surtout au début, une fausse fin, et des petites erreurs de mise en scène: quand Pierre Byland est au piano, la belle acrobate à sa barre verticale n’est pas bien mise en valeur ,alors qu’elle le mérite amplement.  Sinon, ne vous privez surtout pas de ce spectacle qui reste pendant quatre-vingt dix minutes, un vrai bonheur, et mon voisin, un petit garçon de cinq ans, riait sans arrêt. Un signe qui ne trompe pas!

 Philippe du Vignal

Nouveau Théâtre de Montreuil, Centre Dramatique National, Place Jean Jaurès, Montreuil (Essone) jusqu’au 29 septembre.
Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon  du 3 au 7 octobre.

 

Le Pas grand chose de et par Johann Le Guillerm

 

Festival SPRING des nouvelles formes de cirque en Normandie :

Le pas grand chose, conception et mise en scène de Johann Le Guillerm

PasGrandChoseCréé par la Plateforme 2/Pôles Cirque en Normandie, La Brèche à Cherbourg et le Cirque-Théâtre d’Elbeuf, SPRING est un festival de cirque contemporain à l’échelle de toute la Normandie. Avec des spectacles axés sur les nouvelles écritures du cirque.

Johann Le Guillerm, issu de la première promotion du Centre National des arts du cirque, a travaillé avec Archaos, puis participé ensuite à la création de la Volière Dromesko et co-fondé le Cirque O. En 1994, il a créé sa compagnie: Cirque ici, avec un solo, Où ça.
 Il obtint le grand Prix national du Cirque il y a déjà vingt ans et le Prix des arts du cirque SACD (2005). Avec Attraction, (2002) il interrogeait déjà l’équilibre des formes, le mouvement et l’impermanence, bien au-delà des disciplines traditionnelles du cirque. Avec Secret, et des installations comme La Motte et Les Imperceptibles, il invente des sculptures en mouvement, ou Les Architextures, sculptures auto-portées, et Les Imaginographes, outils d’observation.

 Il y a quatre ans,  il a créé La Déferlante pour l’Espace Chapiteau de la Villette à Paris. Depuis 2011, Johann Le Guillerm est soutenu et accueilli en résidence de recherche par la Mairie de Paris, au Jardin d’Agronomie tropicale. Maintenant bien connu, il continue à créer des spectacles où il se sert surtout d’éléments de physique, mais aussi de botanique, etc. Passionné par l’expérimentation puis par la construction d’objets et par une mise en  scène très personnelle.

Ici, il entre seul, en costume gris, traînant une petite carriole, comme celle autrefois des marchandes de quatre saisons, qui comporte une dizaine de tiroirs enfermant ses accessoires. Puis il dresse deux mâts avec un projecteur et une caméra qui va retransmettre sur grand écran les schémas, dessins et écritures qu’il fait à la craie sur le couvercle horizontal de cette carriole. Il manipule ainsi des séries de schémas de formes, et de chiffres montrant par exemple toutes les parentés possibles entre le 9 et le 6, entre le 4 et le 7. Ou grand moment du spectacle, il fait sautiller trois bananes sur elles-mêmes mais seule, l’une des trois gagnera avec cinq sautillements!!!! ???

Pas facile de résumer un spectacle aussi riche que parfois déroutant! Ce conférencier sinistre a quelque chose du professeur Nimbus et de Buster Keaton réunis. Avec une excellente gestuelle et une tout aussi excellente  diction, il emmène son public là où il veut, dans un comique et un délire complet, à la fois logique et absurde. Comme avec ce petit cadre en carton qui va s’animer tout seul.  Aussi troublant que poétique…

Il fait aussi passer au volume,  avec quelques coups de vaporisateur d’eau, un entrelacs en deux dimensions, qui semble alors prendre son indépendance. , on retrouve aussi ces entrelacs bien connu des physiciens, dans les arts plastiques comme entre autres, les fameux nœuds de l’art celte, puis dans les vitraux cisterciens aux lignes rigoureuses comme ceux de l’abbaye d’Aubazine  qui auraient inspiré à Coco Chanel qui les a connus enfant, son célèbre logo. C’est dire que Johan Le Guillerm est tout autant sculpteur qu’homme de cirque!

Il parle beaucoup mais on écoute émerveillé, le discours absolument déjanté de cette vraie/fausse  conférence sur le pas grand-chose: «Démêler le monde pour créer mon propre sac de nœuds, ne me sembla pas plus limpide que l’original. La seule chose qui m’apparaissait clairement, était que je n’y voyais pas mieux. (…)D’où que je parte, je me retrouve très vite dans une arborescence (explosive) régénérante recyclable. Forme d’imbroglio labyrinthique illisible. Plus j’y regarde et moins j’y vois. Plus j’avance, plus je me perds. (…) Confronté à mes facultés de décryptage du monde, mes ambitions sont encore trop prétentieuses. Je dois m’attaquer à quelque chose de bien plus modeste. Quelque chose de vraiment pas grand-chose. Presque pas quelque chose. Pas quelque chose. Rien ? 0 ? 0 , 1. Un quelque chose.»

 Johann Le Guillerm, avec la manipulation de quelques objets, joue sans cesse avec le déséquilibre physique mais aussi mental, jusqu’au vertige de la pensée. « Mon projet, travailler le mouvement de l’objet et celui du corps qui évoluent ensemble, comme s’ils ne faisaient qu’un. » (…) Tant qu’à vouloir faire le point sur le monde qui m’entoure en tentant une diffraction globale, faire le point sur le point me semble finalement une ambition raisonnable et irréductiblement modeste. » Tout est dit ou presque de celle lutte permanente de l’homme avec l’objet.

Et on est happé par ce tourbillon permanent d’intelligence et de fausse logique  mais on a intérêt à être attentif:  cette vision un peu particulière du monde est portée à un haut degré d’incandescence poétique. On regarde émerveillé, fasciné par son discours et par ces formes, ces schémas et ces étranges mais très simple petites machines-tous très bien retransmis sur grand écran-qui font parfois penser à celles du génial Tadeusz Kantor, autre grand artiste qui faisait le grand écart permanent entre spectacle et arts plastiques.


Comme dans Secret, Johann Le Guillerm cherche à dompter la matière même des objets. En équilibre des plus instables sur un haut tabouret perché sur sa carriole, il défiera les lois de la gravité et de la création du mouvement mais on ne vous en dira pas plus pour vous laisser la surprise de cette fin aussi stupéfiante! A la base de tout ce spectacle, une bonne dose de poésie, un peu de mystère aux yeux des non-initiés en physique comme la plus grande partie du public, et une sacrée expérience du spectacle en solo qui lui permet avec  les objets qu’il a créés et qui n’ont rien d’accessoires, d’offrir une autre perception de la réalité.  Impressionnant d’intelligence mais aussi de sensibilité au monde.

On voit rarement des spectacles aussi rigoureusement menés, même si ce qui s’y passe, est  invraisemblable sur une scène, et donc très vrai, très juste! Il suffit de se laisser embarquer… Quel bonheur scénique ! Le public d’Elbœuf, ravi de ce cadeau, a fait une longue ovation très méritée à ce solo. On vous avait déjà recommandé Le Vol du rempart (voir Le Théâtre du blog) comme à M. Laurent Wauquiez, grand pourfendeur des écoles de cirque. Quitte à paraître gâteux, on lui recommande aussi d’aller voir Johann Le Guillerm.

Ce Pas Grand chose est à coup sûr, vous l’aurez compris, un des meilleurs spectacles de ces dernières années: allez-y sans hésiter. C’est à l’honneur du Festival Spring d’avoir accueilli sa création.

 Philippe du Vignal

La septième édition du Festival Spring se déroule du 9 mars au 14 avril, dans toute la Normandie.
Le pas grand chose a été créé au Cirque Théâtre d’Elbeuf, le 9 mars .
Centre Dramatique National de Caen, le 17 mars. Le Monfort à Paris, du 21 mars au 1er avril.

Le Volcan,/Scène nationale du Havre, les 4, 5, 7 et 8 avril.
Les Treize Arches /Scène conventionnée de Brive, les 11 et 12 avril.

Tandem/Hippodrome de Douai/Théâtre d’Arras, les 3 et 4 mai.

 

Fidelis Fortibus de Dany Ronaldo

 

Fidelis Fortibus de Dany Ronaldo

161119-RdL-0875,medium_large.1479596780 Ce solo, à la fois burlesque et un peu mélancolique, d’un descendant d’une célèbre famille, se passe, bien entendu, sous un petit chapiteau rouge, avec des guirlandes lumineuses un peu partout. De la sixième génération du cirque Ronaldo né au XIXe siècle à Gand, Danny a eu l’envie, après bien des spectacles de ressusciter,  seul aux manettes, ceux qui ne sont plus là. « Le spectacle, dit-il, ne parle donc pas seulement du fait d’être seul (…) Fidelis Fortibus parle surtout de la fidélité ».

Il accueille les spectateurs les uns après les autres, avec beaucoup de gentillesse  avec juste quelques mots dans un italien très approximatif, (bien entendu, bidonné avec art). Il persistera à expliquer ce qu’il va faire au public- adultes et enfants-tous émerveillés par autant de poésie que de savoir-faire en acrobatie, jonglage, clownerie, escamotage…
Sur le sol du petit chapiteau, un épais matelas de sciure, avec tout autour de la piste, une dizaine de tombes étroites d’artistes du petit cirque, avec, pendus à chaque croix ou stèle, quelques témoins d’une vie passée : sur celle de la ballerine, colliers de pacotille, chaussons de danse et fleurs fanées depuis longtemps, tout cela sans aucune valeur marchande mais que l’on sent d’une immense richesse pour lui. Comme le seul et dernier souvenir d’une amoureuse enfuie à jamais ? 
 Plus loin, chapeau, revolver, cartouches et cravache,  sont-ils ceux d’un cow-boy de cirque ?  Un jongleur est aussi enterré là, avec ses balles et ses massues non loin du  directeur et/ou père de Dany? dont le haut de forme est accroché à la pierre tombale.
Il y a aussi le pauvre chapeau conique d’un clown blanc… Et la grande cape d’un trapéziste que Ronaldo revêtira…

Il va leur rendre hommage à tous en ressuscitant leur numéro: tours de magie qui ratent complètement puis qui deviennent parfaits, parcours sur le fil seul puis avec un gros rat apprivoisé, acrobatie périlleuse, etc.
Derrière le traditionnel rideau rouge des coulisses, on entend différentes musiques de son complice David van Keer,et des roulements de tambour… sans qu’il y ait aucun interprète. Tout est bien coordonné dans ce spectacle, grâce au travail d’une équipe à qui il faut rendre hommage pour son professionnalisme. Ce qu’on oublie trop souvent, quand il s’agit d’un solo…

 Il y a, à la fin, un dernier et merveilleux numéro où, pour rattraper un trapèze beaucoup trop haut pour lui, Dany Ronaldo va aller chercher un  quadripode pour animaux de cirque,  où il installera en superposition, deux solides chaises en bois mais en équilibre… très instable. Mais non, le trapèze est encore loin de lui être accessible !
  Alors Ronaldo s’empare, avec l’aide de spectateurs, d’un cube en bois sur lequel il se hisse avec effort. Mais, pas de chance, il va le transpercer avec un de ses pieds. Il va donc lui falloir passer le pied et le cube en bois entre les fils du trapèze pour s’asseoir dessus… Chapeau!

Ce tout petit cirque est vraiment du grand et beau cirque.
Ronaldo a une façon bien à lui de s’emparer du public, en mêlant travail de cirque et monologues bien joués qui, eux, relèvent plus du véritable théâtre. Avec tout un art de la composition pour recréer ce personnage de pauvre clown en proie à une nostalgie poignante mais obstiné à vouloir recréer les numéros  de ses proches disparus.
Que dire de plus ? Rien sinon, une chose : le public d’Antony et de ses environs l’a applaudi chaleureusement, et avec juste raison. Loin du boboïsme parisien et du vedettariat, joué en solo avec quelques accessoires,  sous la toile d’un humble cirque, Fidelis Fortibus est aussi une grande leçon de spectacle.

Philippe du Vignal

Spectacle vu à l’Espace-Cirque d’Antony (Hauts-de-Seine) le 20 novembre.
Et du 22 février au 12 mars à la Villette, Paris:  et, en tournée, en Belgique.
Le prochain spectacle du cirque Ronaldo La Cucina dell’Arte sera joué à l’Espace-Cirque d’Antony du 2 au 11 décembre.

.

 

Beyond, conception et mise en scène d’Yaron Lifschitz

Beyond,conception et mise en scène d’Yaron Lifschitz

 IMG_0480Une main, un pied, franchissent le rideau rouge éclairés par une poursuite. Un corps se risque à l’avant-scène, poupée de caoutchouc, une jeune femme s’exhibe. Dans cette ambiance de cabaret, sur la musique du film New York New York entre une troupe de joyeux drilles, avec des têtes de lapins en peluche. Un voix off annonce : « Il y a une frontière entre l’humain et l’animal, entre la folie et la raison, entre la logique et les rêves… Nous vous invitons à dépasser cette frontière… et à aller au-delà.»

 Suivant le Lapin blanc d’Alice au pays des merveilles, sept acrobates dont les numéros s’enchaînent avec grâce, nous entraînent dans un monde onirique, ce qui donne une  belle unité au spectacle. Lors de joyeuses scènes de groupe savamment réglées, les artistes s’escaladent, se bousculent, tombent et se relèvent, avec une précision et une maîtrise de l’espace absolues.
  Ils s’amusent à nous faire rire, comme dans la partie de Rubik’s Cube sur lequel une jeune femme s’acharne, tandis que ses partenaires la chahutent, s’accrochent à elle, lui montent sur les épaules… Elle y réussira malgré tout.

 Théâtre dans le théâtre, des alcôves garnies de pendrillons rouges donnent aux solos un caractère plus intime. On applaudit cette athlète qui grimpe le long d’un rideau noir  qui lui servira d’agrès. Elle s’y love, s’y enroule avec une grâce infinie, dessine des arabesques et risque de grands écarts.
 On succombera aussi au charme d’une petite trapéziste qui se livre à une danse aux sept cerceaux. Et l’on rira à ce moment un peu coquin où elle doit, en se contorsionnant, se glisser dans une raquette de tennis sans cordes, malgré des formes très féminines…
Ces acrobates australiens de haut niveau évoluent dans un monde poétique et ludique où l’on parodie des animaux: un ours géant entraînera toute la troupe dans une époustouflante démonstration de mât chinois… Glorieux final !

 Maître du jeu, Yaron Lifschitz  a su préserver la personnalité de chacun: « Je pars des artistes, d’idées et d’une musique intérieure, dit-il. Ensuite, je fais des essais et je construis des propositions. (…) Je regarde les processus mis en place pour en arriver là, et généralement à ce moment-là, des structures et des parcours apparaissent. Tous les spectacles de la compagnie sont organiques, des motifs s’assemblent et des personnes refont surface… ». Le metteur en scène aurait pu quand même apporter plus de soin à la bande-son musicale : il se contente ici de peu…
Mais la qualité des numéros, l’humour, la bonne humeur et la générosité des artistes, emportent l’adhésion du public. A voir en famille.

 Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point, 75008 Paris jusqu’au 27 novembre : Le Carreau de Forbach (17) les 29 et 30 novembre ; Wolubilis à Bruxelles du 1 er au 3 décembre ; Odyssud  à Blagnac (31), du 6 au 10 décembre ; Théâtre de l’Olivier à Istres (13), le 13 décembre ; Théâtre de Nîmes (30), du 15 au 17 décembre.
La Fleuriaye de Carquefou (44), les 10 et 11 janvier ; Maison de la Culture d’Amiens, les 13 et 14 janvier  (80) ; Le Pin galant  à Mérignac (33), du 20 au 22 janvier ;  Le Radiant  à Caluire (69), les 24 et 25 janvier ; Le Colisée  de Roubaix (59), les 27 et 28 janvier.

 

Grande illusion, spectacle des apprentis de troisième année de l’Académie Fratellini

Grande illusion, spectacle des apprentis de troisième année  de l’Académie Fratellini, mise en scène de Philippe Fenwick

Fratellini2Cet établissement d’enseignement du cirque a été créé en 2003 pour porter le projet d’un centre de formation supérieure aux arts du cirque (CFA), qui délivre aujourd’hui le Diplôme national supérieur professionnel d’artiste de cirque (niveau licence) après trois années de formation.
 Avec un solide programme pédagogique à la fois collectif et individuel qui accorde une large place à la création. Des artistes comme Jérôme Thomas, Philippe Découflé, Camille Boitel sont passés par l’Académie Fratellini  que dirige par Stéphane Simonin et Valérie Fratellini.
Philippe Fenwick a fait travailler le
spectacle de sortie des apprentis de troisième année. « Une écriture «de piste» dit-il, en lien avec le présent pour mieux tenter de le sublimer ; une création où la réalité sera intimement liée à la fiction. Une chose est certaine : nous avons quelque chose à dire et à crier… »
  L’argument : le crique dans le cirque, équivalent du théâtre dans le théâtre où une espèce de Monsieur Loyal, bonimenteur et directeur pédagogique ou du genre, interprété par Philippe Fenwick. L’Académie va essayer de se mettre l’école au diapason du show- bizz. Et les apprentis-circassiens vont devoir faire leurs preuves sur la piste. Mais, sous la férule exigeante de ce monsieur Loyal pas commode au cheveux grisonnants  qui engueule les pauvres élèves qui vont entrer dans le monde professionnel.
 Il faut se pincer très fort pour croire une seconde à ce que Philippe Fenwick essaye de mettre en place; quant à la mise en scène avec une musique envahissante, mieux vaut oublier… Mais qu’importe, les jeunes gens font preuve d’une rare virtuosité, et cela commence tout de suite très fort avec un numéro au trapèze humain  de Antoine Deheppe, porteur et Inès Macarrio, voltigeuse,absolument sublime.
Il y a aussi  cette marche verticale au mât chinois de Cyril Combes et à la fin un numéro de roue Cyr que fait tourner, avec lui-même un jeune circassien, exemplaire;  le cerceau abandonné à la fin continue à avoir une vie propre comme épuisé: belle image, et un autre encore avec une écharpe suspendue dans laquelle une jeune fille s’enroule avec une grâce incroyable.

 On ne peut tout  citer mais le plus émouvant dans ce spectacle est cette humilité et cette maîtrise absolue du corps dont ils font preuve et que pourraient leur envier bien des jeunes comédiens. Leurs professeurs peuvent être satisfaits de la formation dispensée ici et cette journée de cirque, avec cette belle démonstration et aussi  toute la journée, de petits spectacles et des impromptus concoctés par les jeunes circassiens des trois années  est un bon témoignage de ce qu’un enseignement de cirque bien compris peut donner. Avec une maîtrise du corps mais aussi une vision poétique et esthétique du monde.
La pratique du cirque est ici enseignée au même titre qu’ailleurs, la danse, le théâtre oral gestuel. L’Académie Fratelini a maintenant acquis ses lettres de noblesse dans l’enseignement artistique en France. Avec une rigueur technique et une ouverture sur l’imaginaire en même temps qu’une appréhension du sensible. Ce qui n’est pas incompatible.
N’en déplaise à M. Laurent Wauqiez, président du conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes qui ne verrait pas d’un mauvais œil, la fermeture «des formations fantaisistes comme celles des métiers du cirque et des marionnettistes…» Sans commentaires.

Philippe du Vignal

 
Spectacle présenté du 3 au 9 juin sous le grand chapiteau en bois de l’Académie Fratellini, La Plaine Saint-Denis. T: 01 72 59 40 30

 

Enregistrer

Le cirque Romanès

Le Cirque Romanès

rose-Reine-RomanesInstallé depuis vingt-deux ans à Paris grâce au soutien de la Mairie, il nous offre régulièrement des spectacles aériens insolites, conçus autour de Délia et Alexandre Romanès et de leurs six filles, d’un orchestre tzigane  et d’acrobates. Ils ont souvent déménagé, mais après leur installation, square Parodi à la Porte Maillot en juin 2015, ils ont subi vandalisme, vols, fenêtres défoncées, détériorations, et surtout une chute de fréquentation…
Pourtant, le quartier semble tranquille autour de ce joli parc où est planté leur chapiteau écarlate. Nous sommes accueillis avec chaleur, et Alexandre ouvre la soirée: «J’ai mis ma veste de pyjama, vous pouvez laisser sonner vos téléphones portables… »
Vont se succéder, accompagnés par un orchestre d’une dizaine de musiciens qui joue en continu, hormis de courtes interruptions pour les numéros les plus périlleux,  de courts numéros: sept filles splendides aux cerceaux, des numéros de jonglage à trois, six, et douze balles, une petite fille à la corde volante, un jongleur/ danseur aux quatre cerceaux, un autre jongleur avec des massues, une équilibriste sur une corde basse qui marche avec des talons-aiguille, et un drôle de petit chien numéro plein d’humour…
Délia chante: elle porte avec sa voix sa famille et tout le cirque. Des acrobates au mât et à des bandes de tissu, une gitane blonde aux sangles, des équilibristes sur la tête: bref, un spectacle généreux qui ravit l’assistance dont une spectatrice qui revient chaque semaine depuis 2015.
« Pourquoi j’ai écrit ? L’écriture n’est pas une tradition gitane, écrit Alexandre Romanès dans Sur l’Epaule de l’ange. La poésie me semblait trop haute pour moi, inaccessible, et puis la vie, je voulais la vivre, pas l’écrire. Je m’étais fait une raison mais pas le ciel. Lentement, au rythme des saisons qui passent, j’ai rempli un cahier d’écolier. Ce que je sais, c’est qu’il y a des poètes que j’admire. Peut-être que je n’ai pas supporté de les voir passer. J’aurais voulu être l’un des leurs. »

Edith Rappoport

cirqued.jpgSpectacle tous les week-ends, square Parodi, rue de l’Amiral Bruix, Paris. Métro: Porte Maillot. T: 01 40 09 24 20/ 06 99 19 49 59.


Pour aider le Cirque Romanès qui doit finir de rassembler 60 000 €:
https://www.helloasso.com/associations/les-etoiles-multicolores/collectes/soutien-au-cirque-tzigane-romanes
Sur l’épaule de l’ange, Paroles perdues et Un peuple de promeneurs d’Alexandre Romanès sont  publiés chez Gallimard.

Effet Bekkrel

 image

Festival Spring des nouvelles formes de cirque en Normandie, proposé par Plateforme 2 Pôles Cirque en Normandie

  Ce festival dirigé avec maestria par Yveline Rapeau, directrice de La Brêche à Cherbourg, du cirque-Théâtre d’Elbœuf, et de Plateforme 2 Pôles Cirque en Normandie, est, dit-elle, » le seul à l’échelon de cette grande région. avec tout un réseau de partenaires: entre autres, les espaces culturels du Nord-Contentin, le Centre chorégraphique, la Comédie/Centre Dramatique national de Caen et le Théâtre de Caen, le Théâtre municipal de Coutances, Le Préau/centre dramatique régional de Vire, la Scène nationale d’Alençon qui nous soutiennent, et, cette année, la prestigieuse abbaye du mont Saint-Michel. Difficile de trouver un plus bel endroit pour réconcilier l’âme et le corps…
  Cette année, deux femmes sont à l’honneur, Phia Ménard et Chloé Moglia; c’est aussi une façon de mettre l’accent sur la place des femmes dans le cirque contemporain. Et je veux absolument que Spring reflète l’excellence et le caractère innovant de nombre de spectacles qui ont complètement modifié le paysage du cirque depuis une vingtaine d’années.
Et ce programme renforce, je pense l’idée de fidélité artistique à laquelle je tiens beaucoup.
Le festival qui a maintenant sept ans, inaugure aujourd’hui une passerelle entre Cherbourg-en-Cotentin et Métropole Rouen Normandie, et je souhaite que le champ artistique du cirque actuel progresse encore sur le plan de la création et repousse les limites du genre.”  

 Effet Bekkrel, conception et interprétation de Fanny Alvarez, Sarah Cosset, Océane Pelpel, Fanny Sintès, regard et conseil à la mise en scène de Pierre Meunier

Le groupe Bekkrel inaugure dans ce merveilleux petit bijou qu’est le théâtre à l’italienne  de Cherbourg, dû à Charles Garnier, célèbre architecte de l’Opéra de Paris et natif de la ville, avec ce spectacle dont le nom est emprunté  à celui du célèbre physicien français Henri Becquerel, découvreur de la radioactivité…
Sur le plateau, quatre jeunes femmes montent avec maestria dans le noir ou presque, un système compliqué de fils, câble, mât chinois, corde lisse, agrès et bascule. Difficile à décrire, ces acrobaties qui s’enchaînent: toujours en mouvement, comme dans ce fabuleux numéro où deux d’entre elles, suspendues chacune à un bout d’une grande corde, ne cessent d’être en déséquilibre jusqu’à  ce que la troisième, propulsée par la quatrième à partir de la bascule rattrape la première accrochée à la corde!
Entre acrobatie, mât chinois, fil tendu, voltige, équilibrisme, avec  beaucoup de poésie et d’humour où on sent la patte de Pierre Meunier… et toujours avec une parfaite unité et sous les lumières des plus raffinées de Clément Bonnin.

A la limite du danger (toujours maîtrisé), ce spectacle poétique, aussi intelligent que sensible, né à Elbœuf l’an passé, qui met à l’honneur à la fois le corps et l’esprit et a quelque chose de fascinant où l’instabilité corprorelle devient le principe de base, associée à une modification plastique de l’espace avec de merveilleux changement de lumière…Pas si fréquent qu’un petit collectif comme celui-ci rassemble pour le meilleur, quatre jeunes femmes au parcours différent (dont Fanny Sintès passée par le Conservatoire national, et venue faire un stage d’un an au CNAC de Châlons-en-Chmpagne (voir Le Théâtre du blog). N’en déplaise à M. Laurent Wauquiez, nouveau président de la région Auvergne-Rhône-Alpes qui tapait sec avec une belle naïveté sur les écoles de cirque, ce spectacle n’est pas né par hasard: il y a derrière tout un enseignement qui force le respect!
« Nous nous sommes trouvées artistiquement, disent-elles, et  on a eu envie de partager la scène ensemble et on a présenté une petite forme avant que Fanny ne retourne faire du théâtre. On sentait qu’il se passait quelque chose, que de cette complicité naissait comme une promesse de se revoir. (…) Nos chemins ont pris des directions différentes mais on savait que le moment de se retrouver allait arriver… et c’est maintenant ! ».
  Du côté des bémols, une musique de basses pas toujours maîtrisée (heureusement il y a aussi des airs d’opéra)  et des nuages de fumigènes un peu faciles. Mais sinon, le temps de ces quelque soixante-dix minutes, surtout après une semaine de théâtre de texte souvent estouffadou (Edward Bond et Botho Strauss…), c’est un vrai bonheur de voir, sans autre parole que de rares grommelots, cette magie des corps dans l’espace.
Dernière image fabuleuse : les quatre complices se retrouvent- on se demande comment!- sur leur bascule suspendue à quelques mètres du sol, après avoir juste tiré quelques filins, avec l’aide de leur régisseur toujours attentif, sur une sorte de Radeau de la Méduse .
Le public du Trident, souvent très jeune, leur a fait une longue ovation tout à fait justifiée. Effet Bekkrel part ensuite en tournée, et s’il passe près de chez vous, surtout n’hésitez pas.

Philippe du Vignal

Pour les autres spectacles du festival jusqu’au 30 mars : www. FESTIVAL-SPRING.EU
T : 02 33 88 55 55

…Avec vue sur la piste

Avec vue sur la piste, spectacle de fin d’études de la 27e promotion, mise en scène d’Alain Reynaud, avec la collaboration artistique d’Heinzi Lorenzen

  27_AVEC_VUE_4C’est un spectacle collectif, avec les dix-sept étudiants du Centre national des arts du cirque, à la fois  interprètes mais aussi créateurs, dans le cadre merveilleux d’un ancien cirque rénové, clair et tout à fait fonctionnel,  à l’équipement technique haut de gamme.
 Dans des conditions très professionnelles où bien entendu comme dans toute école, il y a derrière toute une équipe pédagogique et technique. Initié en 1985 par Jack Lang, ministre de la Culture, le C.N.A.C. a formé plus de trois cent-cinquante artistes de toute nationalité et a bouleversé les codes du cirque traditionnel, et l’enseignement a été orienté vers des créations où se croisent à la fois, l’acrobatie, la danse, l’interprétation théâtrale, etc.
  Avec un investissement de neuf millions d’euros, le C.N.A.C. a ajouté  un instrument d’exercice pour les élèves de la section cirque du lycée Pierre Bayen, et la quarantaine d’artistes du monde entier qui préparent ici leur diplôme d’enseignement supérieur… Les chapiteaux (extérieurs) et le cirque d’hiver accueillent donc maintenant une formation continue et les compagnies en résidence
Alain Reynaud, remarquable clown, musicien mais aussi metteur en scène de nombreux spectacles, Plume et Paille en 2009 et Petouchok en 2013. Issu du C.N.A.C. en 1990, il a cofondé la compagnie des Nouveaux Nez. Directeur artistique  du Pôle national des arts du cirque Ardèche Rhône-Alpes, et du nouveau Festival d’Alba-la-Romaine , il est aussi depuis 2009, formateur, entre autres, au C.N.A.C.

   Il a mis en scène avec beaucoup de rigueur et d’intelligence Avec vue sur la piste.  Au début, le spectacle a un peu de mal à se mettre en marche, mais très vite, les jeunes gens sur un petit podium jouent de la musique (cuivres surtout) avec une telle joie communicative, qu’ensuite, les numéros se succèdent avec une unité parfaite: main à main, sangles aériennes où les jeunes circassiens font merveille avec une formidable gestion de l’énergie et de l’équilibre.
 Il y a aussi un quatuor de cadre aérien: deux porteuses (Garance Hubert Samson et Lucie Roux), et deux voltigeuses (Gabi Chirescu et Léa Verbille)  qui font preuve d’une souplesse et d’une douceur étonnantes. Le tout à six mètres environ du sol, avec une “facilité” apparente: ce qui suppose, bien entendu, une rigueur et une énorme boulot en amont de plusieurs années chez ces jeunes gens et leurs enseignants.
Ce qui frappe ici (mais ils n’ont pas le choix!) c’est l’humilité dans le travail: chacun, à tour de rôle, sert d’accessoiriste. Il y a, en même temps chez eux une solidarité à toute épreuve dans ce travail très physique où ils n’ont aucun droit à l’erreur. Et, quel que soit le numéro, ils sont tous, très présents, très attentifs aussi pour assurer la sécurité de leurs camarades… Malgré le filet, le danger est partout, et ils le savent bien.
  Le numéro le plus fabuleux est cette bascule coréenne qui envoie les jeunes circassiens haut en l’air. Après plusieurs sauts périlleux, ils ont rattrapés par les mains, par leurs camarades trapézistes! Fabuleux…
 bascule coréennePrécision, intelligence des mouvements mais aussi grande poésie: loin de tout intellectualisme, loin des petits spectacles parisiens de texte, souvent prétentieux, le corps devient ici un médium artistique de premier ordre. Sous l’influence évidente du dadaïsme et des avant-gardes russes, il y a ici, notamment dans cette préhension du vide par le corps, une sorte de côté radical, primitif, élémentaire, au meilleur sens du terme.
 Le gestuel devient en effet à la fois sujet et objet d’une action artistique. Mais aucun excès de théâtralité, il y a juste ce qu’il faut, et quand ces jeunes artistes parlent, ils sont toujours justes, ce qui est rare. Pas de « représentation » mais une prise en charge totale du corps individuel au service d’un numéro à deux ou à plusieurs, dans une sorte de ballade onirique à laquelle le public est très sensible. Et il a chaleureusement applaudi ces jeunes gens. La présence  de l’artiste comme corps, restée longtemps marginale, a transformé radicalement la scène actuelle. Mais certains politiques, peu lucides, n’en ont même pas perçue toute la dimension sociale (voir les récentes déclarations, entre autres de Laurent Wauquiez).
Bref, cette bande de jeunes gens aura ici appris beaucoup de choses: la confiance dans son corps, le développement de la sensibilité et de l’intelligence scénique, et la mise au point d’un spectacle dans les conditions les plus professionnelles (mise en scène, son, lumière, costumes), la solidarité absolue d’un groupe, mais aussi  (et ce n’est pas rien dans une école) la tolérance entre jeunes de culture différente.
 On compte en effet dans cette promotion des Français mais aussi une Catalane, une Cambodgienne, une Québécoise, une Danoise et deux Portugais. Tous très volontaires, travailleurs et promis à un bel avenir.
M. Laurent Wauquiez, nouveau président de la nouvelle région Auvergne-Rhône-Alpes, qui s’en est pris (voir Le Théâtre du Blog), et de la façon la plus stupide, à la formation soi-disant coûteuse pour les métiers du cirque et des marionnettes, ferait bien d’aller voir Avec vue sur la piste
  Il y verrait la preuve tangible, immédiate de ce qu’une école de haut niveau technique et d’excellence artistique comme le C.NA.C., peut apporter au spectacle et à l’art contemporains. Et cela dépasse, et de loin, le seul territoire du cirque…  

Philippe du Vignal

Cirque historique de Châlons-en-Champagne du 9 au 17 décembre.
Parc de la Villette du 27 janvier au 21 février. Cirque-Théâtre d’Elbœuf les 18,19 et 20 mars. Théâtre municipal de Charleville-Mézières les 30, 31 mars et le 1er avril. Le Manège de Reims, Scène nationale,  les 21, 22 et 23 avril.

12

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...