Le cirque Romanès

Le Cirque Romanès

rose-Reine-RomanesInstallé depuis vingt-deux ans à Paris grâce au soutien de la Mairie, il nous offre régulièrement des spectacles aériens insolites, conçus autour de Délia et Alexandre Romanès et de leurs six filles, d’un orchestre tzigane  et d’acrobates. Ils ont souvent déménagé, mais après leur installation, square Parodi à la Porte Maillot en juin 2015, ils ont subi vandalisme, vols, fenêtres défoncées, détériorations, et surtout une chute de fréquentation…
Pourtant, le quartier semble tranquille autour de ce joli parc où est planté leur chapiteau écarlate. Nous sommes accueillis avec chaleur, et Alexandre ouvre la soirée: «J’ai mis ma veste de pyjama, vous pouvez laisser sonner vos téléphones portables… »
Vont se succéder, accompagnés par un orchestre d’une dizaine de musiciens qui joue en continu, hormis de courtes interruptions pour les numéros les plus périlleux,  de courts numéros: sept filles splendides aux cerceaux, des numéros de jonglage à trois, six, et douze balles, une petite fille à la corde volante, un jongleur/ danseur aux quatre cerceaux, un autre jongleur avec des massues, une équilibriste sur une corde basse qui marche avec des talons-aiguille, et un drôle de petit chien numéro plein d’humour…
Délia chante: elle porte avec sa voix sa famille et tout le cirque. Des acrobates au mât et à des bandes de tissu, une gitane blonde aux sangles, des équilibristes sur la tête: bref, un spectacle généreux qui ravit l’assistance dont une spectatrice qui revient chaque semaine depuis 2015.
« Pourquoi j’ai écrit ? L’écriture n’est pas une tradition gitane, écrit Alexandre Romanès dans Sur l’Epaule de l’ange. La poésie me semblait trop haute pour moi, inaccessible, et puis la vie, je voulais la vivre, pas l’écrire. Je m’étais fait une raison mais pas le ciel. Lentement, au rythme des saisons qui passent, j’ai rempli un cahier d’écolier. Ce que je sais, c’est qu’il y a des poètes que j’admire. Peut-être que je n’ai pas supporté de les voir passer. J’aurais voulu être l’un des leurs. »

Edith Rappoport

cirqued.jpgSpectacle tous les week-ends, square Parodi, rue de l’Amiral Bruix, Paris. Métro: Porte Maillot. T: 01 40 09 24 20/ 06 99 19 49 59.


Pour aider le Cirque Romanès qui doit finir de rassembler 60 000 €:
https://www.helloasso.com/associations/les-etoiles-multicolores/collectes/soutien-au-cirque-tzigane-romanes
Sur l’épaule de l’ange, Paroles perdues et Un peuple de promeneurs d’Alexandre Romanès sont  publiés chez Gallimard.


Effet Bekkrel

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Festival Spring des nouvelles formes de cirque en Normandie, proposé par Plateforme 2 Pôles Cirque en Normandie

  Ce festival dirigé avec maestria par Yveline Rapeau, directrice de La Brêche à Cherbourg, du cirque-Théâtre d’Elbœuf, et de Plateforme 2 Pôles Cirque en Normandie, est, dit-elle, » le seul à l’échelon de cette grande région. avec tout un réseau de partenaires: entre autres, les espaces culturels du Nord-Contentin, le Centre chorégraphique, la Comédie/Centre Dramatique national de Caen et le Théâtre de Caen, le Théâtre municipal de Coutances, Le Préau/centre dramatique régional de Vire, la Scène nationale d’Alençon qui nous soutiennent, et, cette année, la prestigieuse abbaye du mont Saint-Michel. Difficile de trouver un plus bel endroit pour réconcilier l’âme et le corps…
  Cette année, deux femmes sont à l’honneur, Phia Ménard et Chloé Moglia; c’est aussi une façon de mettre l’accent sur la place des femmes dans le cirque contemporain. Et je veux absolument que Spring reflète l’excellence et le caractère innovant de nombre de spectacles qui ont complètement modifié le paysage du cirque depuis une vingtaine d’années.
Et ce programme renforce, je pense l’idée de fidélité artistique à laquelle je tiens beaucoup.
Le festival qui a maintenant sept ans, inaugure aujourd’hui une passerelle entre Cherbourg-en-Cotentin et Métropole Rouen Normandie, et je souhaite que le champ artistique du cirque actuel progresse encore sur le plan de la création et repousse les limites du genre.”  

 Effet Bekkrel, conception et interprétation de Fanny Alvarez, Sarah Cosset, Océane Pelpel, Fanny Sintès, regard et conseil à la mise en scène de Pierre Meunier

Le groupe Bekkrel inaugure dans ce merveilleux petit bijou qu’est le théâtre à l’italienne  de Cherbourg, dû à Charles Garnier, célèbre architecte de l’Opéra de Paris et natif de la ville, avec ce spectacle dont le nom est emprunté  à celui du célèbre physicien français Henri Becquerel, découvreur de la radioactivité…
Sur le plateau, quatre jeunes femmes montent avec maestria dans le noir ou presque, un système compliqué de fils, câble, mât chinois, corde lisse, agrès et bascule. Difficile à décrire, ces acrobaties qui s’enchaînent: toujours en mouvement, comme dans ce fabuleux numéro où deux d’entre elles, suspendues chacune à un bout d’une grande corde, ne cessent d’être en déséquilibre jusqu’à  ce que la troisième, propulsée par la quatrième à partir de la bascule rattrape la première accrochée à la corde!
Entre acrobatie, mât chinois, fil tendu, voltige, équilibrisme, avec  beaucoup de poésie et d’humour où on sent la patte de Pierre Meunier… et toujours avec une parfaite unité et sous les lumières des plus raffinées de Clément Bonnin.

A la limite du danger (toujours maîtrisé), ce spectacle poétique, aussi intelligent que sensible, né à Elbœuf l’an passé, qui met à l’honneur à la fois le corps et l’esprit et a quelque chose de fascinant où l’instabilité corprorelle devient le principe de base, associée à une modification plastique de l’espace avec de merveilleux changement de lumière…Pas si fréquent qu’un petit collectif comme celui-ci rassemble pour le meilleur, quatre jeunes femmes au parcours différent (dont Fanny Sintès passée par le Conservatoire national, et venue faire un stage d’un an au CNAC de Châlons-en-Chmpagne (voir Le Théâtre du blog). N’en déplaise à M. Laurent Wauquiez, nouveau président de la région Auvergne-Rhône-Alpes qui tapait sec avec une belle naïveté sur les écoles de cirque, ce spectacle n’est pas né par hasard: il y a derrière tout un enseignement qui force le respect!
« Nous nous sommes trouvées artistiquement, disent-elles, et  on a eu envie de partager la scène ensemble et on a présenté une petite forme avant que Fanny ne retourne faire du théâtre. On sentait qu’il se passait quelque chose, que de cette complicité naissait comme une promesse de se revoir. (…) Nos chemins ont pris des directions différentes mais on savait que le moment de se retrouver allait arriver… et c’est maintenant ! ».
  Du côté des bémols, une musique de basses pas toujours maîtrisée (heureusement il y a aussi des airs d’opéra)  et des nuages de fumigènes un peu faciles. Mais sinon, le temps de ces quelque soixante-dix minutes, surtout après une semaine de théâtre de texte souvent estouffadou (Edward Bond et Botho Strauss…), c’est un vrai bonheur de voir, sans autre parole que de rares grommelots, cette magie des corps dans l’espace.
Dernière image fabuleuse : les quatre complices se retrouvent- on se demande comment!- sur leur bascule suspendue à quelques mètres du sol, après avoir juste tiré quelques filins, avec l’aide de leur régisseur toujours attentif, sur une sorte de Radeau de la Méduse .
Le public du Trident, souvent très jeune, leur a fait une longue ovation tout à fait justifiée. Effet Bekkrel part ensuite en tournée, et s’il passe près de chez vous, surtout n’hésitez pas.

Philippe du Vignal

Pour les autres spectacles du festival jusqu’au 30 mars : www. FESTIVAL-SPRING.EU
T : 02 33 88 55 55

…Avec vue sur la piste

Avec vue sur la piste, spectacle de fin d’études de la 27e promotion, mise en scène d’Alain Reynaud, avec la collaboration artistique d’Heinzi Lorenzen

  27_AVEC_VUE_4C’est un spectacle collectif, avec les dix-sept étudiants du Centre national des arts du cirque, à la fois  interprètes mais aussi créateurs, dans le cadre merveilleux d’un ancien cirque rénové, clair et tout à fait fonctionnel,  à l’équipement technique haut de gamme.
 Dans des conditions très professionnelles où bien entendu comme dans toute école, il y a derrière toute une équipe pédagogique et technique. Initié en 1985 par Jack Lang, ministre de la Culture, le C.N.A.C. a formé plus de trois cent-cinquante artistes de toute nationalité et a bouleversé les codes du cirque traditionnel, et l’enseignement a été orienté vers des créations où se croisent à la fois, l’acrobatie, la danse, l’interprétation théâtrale, etc.
  Avec un investissement de neuf millions d’euros, le C.N.A.C. a ajouté  un instrument d’exercice pour les élèves de la section cirque du lycée Pierre Bayen, et la quarantaine d’artistes du monde entier qui préparent ici leur diplôme d’enseignement supérieur… Les chapiteaux (extérieurs) et le cirque d’hiver accueillent donc maintenant une formation continue et les compagnies en résidence
Alain Reynaud, remarquable clown, musicien mais aussi metteur en scène de nombreux spectacles, Plume et Paille en 2009 et Petouchok en 2013. Issu du C.N.A.C. en 1990, il a cofondé la compagnie des Nouveaux Nez. Directeur artistique  du Pôle national des arts du cirque Ardèche Rhône-Alpes, et du nouveau Festival d’Alba-la-Romaine , il est aussi depuis 2009, formateur, entre autres, au C.N.A.C.

   Il a mis en scène avec beaucoup de rigueur et d’intelligence Avec vue sur la piste.  Au début, le spectacle a un peu de mal à se mettre en marche, mais très vite, les jeunes gens sur un petit podium jouent de la musique (cuivres surtout) avec une telle joie communicative, qu’ensuite, les numéros se succèdent avec une unité parfaite: main à main, sangles aériennes où les jeunes circassiens font merveille avec une formidable gestion de l’énergie et de l’équilibre.
 Il y a aussi un quatuor de cadre aérien: deux porteuses (Garance Hubert Samson et Lucie Roux), et deux voltigeuses (Gabi Chirescu et Léa Verbille)  qui font preuve d’une souplesse et d’une douceur étonnantes. Le tout à six mètres environ du sol, avec une “facilité” apparente: ce qui suppose, bien entendu, une rigueur et une énorme boulot en amont de plusieurs années chez ces jeunes gens et leurs enseignants.
Ce qui frappe ici (mais ils n’ont pas le choix!) c’est l’humilité dans le travail: chacun, à tour de rôle, sert d’accessoiriste. Il y a, en même temps chez eux une solidarité à toute épreuve dans ce travail très physique où ils n’ont aucun droit à l’erreur. Et, quel que soit le numéro, ils sont tous, très présents, très attentifs aussi pour assurer la sécurité de leurs camarades… Malgré le filet, le danger est partout, et ils le savent bien.
  Le numéro le plus fabuleux est cette bascule coréenne qui envoie les jeunes circassiens haut en l’air. Après plusieurs sauts périlleux, ils ont rattrapés par les mains, par leurs camarades trapézistes! Fabuleux…
 bascule coréennePrécision, intelligence des mouvements mais aussi grande poésie: loin de tout intellectualisme, loin des petits spectacles parisiens de texte, souvent prétentieux, le corps devient ici un médium artistique de premier ordre. Sous l’influence évidente du dadaïsme et des avant-gardes russes, il y a ici, notamment dans cette préhension du vide par le corps, une sorte de côté radical, primitif, élémentaire, au meilleur sens du terme.
 Le gestuel devient en effet à la fois sujet et objet d’une action artistique. Mais aucun excès de théâtralité, il y a juste ce qu’il faut, et quand ces jeunes artistes parlent, ils sont toujours justes, ce qui est rare. Pas de « représentation » mais une prise en charge totale du corps individuel au service d’un numéro à deux ou à plusieurs, dans une sorte de ballade onirique à laquelle le public est très sensible. Et il a chaleureusement applaudi ces jeunes gens. La présence  de l’artiste comme corps, restée longtemps marginale, a transformé radicalement la scène actuelle. Mais certains politiques, peu lucides, n’en ont même pas perçue toute la dimension sociale (voir les récentes déclarations, entre autres de Laurent Wauquiez).
Bref, cette bande de jeunes gens aura ici appris beaucoup de choses: la confiance dans son corps, le développement de la sensibilité et de l’intelligence scénique, et la mise au point d’un spectacle dans les conditions les plus professionnelles (mise en scène, son, lumière, costumes), la solidarité absolue d’un groupe, mais aussi  (et ce n’est pas rien dans une école) la tolérance entre jeunes de culture différente.
 On compte en effet dans cette promotion des Français mais aussi une Catalane, une Cambodgienne, une Québécoise, une Danoise et deux Portugais. Tous très volontaires, travailleurs et promis à un bel avenir.
M. Laurent Wauquiez, nouveau président de la nouvelle région Auvergne-Rhône-Alpes, qui s’en est pris (voir Le Théâtre du Blog), et de la façon la plus stupide, à la formation soi-disant coûteuse pour les métiers du cirque et des marionnettes, ferait bien d’aller voir Avec vue sur la piste
  Il y verrait la preuve tangible, immédiate de ce qu’une école de haut niveau technique et d’excellence artistique comme le C.NA.C., peut apporter au spectacle et à l’art contemporains. Et cela dépasse, et de loin, le seul territoire du cirque…  

Philippe du Vignal

Cirque historique de Châlons-en-Champagne du 9 au 17 décembre.
Parc de la Villette du 27 janvier au 21 février. Cirque-Théâtre d’Elbœuf les 18,19 et 20 mars. Théâtre municipal de Charleville-Mézières les 30, 31 mars et le 1er avril. Le Manège de Reims, Scène nationale,  les 21, 22 et 23 avril.

Une Parade de Cirque

Une Parade de Cirque, anthologie des écritures théâtrales contemporaines de Croatie.

Une Parade de Cirque couvanthocroatevientdeparaitre5« Pourquoi le drame croate évoque-t-il le cirque et le carnaval avec autant d’insistance ? » se demande Natasa Govodic. Chercheuse et critique de théâtre en Croatie, elle a dirigée un volumineux ouvrage, rassemblant seize auteurs marquants du théâtre croate, de 1922 à nos jours. Un recueil original en ce qu’il axe autour de la symbolique du cirque son analyse et le choix des extraits de pièces présentées. « Dans les drames croates, le cirque est une sorte d’illusion : un semblant d’utopie et le lieu des catastrophes », écrit–elle dans sa préface. À commencer par le clown gris suicidaire de Kalman Mesaric (Le Clown, 1922) ou des ivrognes à moitié morts de Miroslav Krleza (la Foire royale,1915), deux écrivains représentatifs du théâtre expressionniste de Croatie. L’humour gris ou noir de ces auteurs,  et de ceux qui suivront,  distille une critique acerbe et distanciée d’une société que l’Histoire n’a pas épargnée. Plus récent, Le Roi Gorgodane de Radovan Ivsic a été joué dans toute l’Europe et souvent en France. La pièce écrite en 1943, interdite à plusieurs reprises, met scène un tyran ubuesque qui parle la langue clownesque de tous les criminels totalitaires. De même,  le cirque hante les œuvres de Ranko Marinkovic (Le Désert, 1982),  ou d’Ivo Bresan (La Représentation de Hamlet au village de Mrdusa-d’en-bas, 1965). Pour Slobodan Snadjer, «l’Histoire elle-même est un cirque, et la piste recouverte de la fine poussière des corps calcinés ». Figure majeure, écrivain engagé, il dénonce, dans La Dépouille du serpent (1994), les viols ethniques commis pendant la guerre ; il avait, avec son Faust croate,  (1981) défrayé la chronique en stigmatisant l’emprise oustacha dans la société croate contemporaine. On découvrira ici un extrait de l’Encyclopédie du temps perdu (2009) qui, à la manière d’un mystère  du Moyen Âge, propose les démêlés avec la mort, d’un ouvrier au chômage Parmi ces dramaturges, qui semblent tous,  aussi intéressants les uns que les autres, quelques femmes ont récemment rejoint le bataillon : Nina Mitrovic (Ce lit et trop petit ou juste des fragments, 2004) ; Asja Srnec Todorovic, (Respire, 2003) ; Ivana Sajko (Rose is a rose is a rose, 2008). Outre l’éclairante préface, on trouve, avant chaque extrait traduit, une présentation détaillée de l’auteur. Pour finir, une abondante bibliographie vient compléter ce tour d’horizon, ainsi que la théâtrographie des pièces croates qui ont été traduites, lues en public ou représentées en France depuis 1917. Les traducteurs sont également mentionnés. Ce qui donne envie de se plonger dans cette littérature dramatique originale si peu connue. On peut se procurer in extenso plupart des pièces présentées ici sous forme d’extraits à la Maison d’Europe et d’Orient. Dominique Dolmieu,  qui a contribué à la publication de cette anthologie a fondé, avec Céline Barcq, un pôle culturel dédié au théâtre d’Europe orientale. Il regroupe un centre de ressources, un maison d’édition (L’Espace d’un instant) et une compagnie (Théâtre national de Sydalvie). En dix ans d’existence, les éditions l’Espace d’un instant ont publié plus de  200 textes et 150 auteurs! Dont des anthologies d’écritures dramatiques (Caucase,  Biélorussie et  Turquie)…

Mireille Davidovici

Editions L’Espace d’un instant.

Maison d’Europe et d’Orient 3, passage Hemmel, 75012 Paris. T: 01 40 24 00 50 www.syldav.org

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