Incidence chorégraphique

Incidence chographique, avec les danseurs de l’Opéra de Paris

brunobouché L’une des plus grandes difficultés, disait Serge Diaghilev en 1929, est aussi de faire émerger des chorégraphes, et dans le monde théâtral, c’est vraiment un oiseau rare. Au XIXe siècle, nous n’en avons eu en soixante-dix ans qu’un seul: Marius Petipa. Les décorateurs et compositeurs ne travaillent pas seulement pour le ballet, mais le chorégraphe s’y consacre exclusivement et doit donc avoir une vraie culture... Depuis quinze ans, Bruno Bouché,  avec  la compagnie Incidence Chorégraphique qu’il a créée a pour but de faire émerger de jeunes chorégraphes, comme lui-même, au sein de l’Opéra de Paris; c’est un travail rigoureux et de qualité, nécessitant une bonne organisation, vu les emplois du temps chargés des danseurs impliqués dans cette aventure. Pour la belle et grande scène du Chesnay près de Paris (14 mètres d’ouverture sur 12 mètres de profondeur et une salle de six cents places),  a été élaboré un programme contemporain pour lequel l’engagement physique et technique des interprètes de l’Opéra est  total pour le plus grand plaisir des spectateurs , où la proximité du plateau permet d’être au cœur du geste dansé. Presque toutes les musiques sont jouées sur scène : celle de la première partie d’une grande beauté, est composée de lieders de Franz Schubert,  chantés par Till Fechner, accompagné par Florian Puddu au piano.  Alexandre Gasse a chorégraphié ces moments, dansés par lui  Daniel Stokes et Erwan Leroux: une veste et des chaussures passent d’un danseur à l’autre avec des gestes délicats et sensuels.   Ensuite Réversibilité, reprend le final d’une pièce de Michel Kelemenis  créée en 1999 pour dix-neuf danseurs de l’Opéra de Paris. Jennifer Visocchi, Cyril Chokroun et Daniel Stokes interprètent avec énergie ce trio de danse néo-classique, sur  un enregistrement de Pavane pour une infante défunte de Maurice Ravel. Bless-Ainsi soit-il, dirigée par Bruno Bouché, s’inspire de la Genèse. Sur une musique de Johann Sebastian Bach, merveilleusement interprétée par Edna Stern au piano, Aurélien Houette et Daniel Stokes et lui-même se livrent corps et âme, dans un duo intense et éprouvant pour l’organisme. Puis, on retrouve Jennifer Visocchi et Cyril Chokroun dans un pas de deux, chorégraphié par Bruno Bouché sur une Passacaille de Georg Friedrich Haendel. Pour  la dernière demi-heure, Yvon Demol, Aurélien Houette, Alexandre Ganse et Yann Saïz, que dirige Bruno Bouché, naissent et disparaissent sous le piano qui fait résonner la majestueuse Sonate en si mineur de Franz Liszt, grâce à Edna Stern. Une échelle en bois, dressée à jardin, exerce un réel pouvoir attractif sur les danseurs, et semble induire chez eux des postures rappelant l’esthétique,de la statuaire soviétique.Gestes précis, synchronisation parfaite mais les figures construites dans l’espace sont immédiatement déconstruites. Avec une extrême implication des corps qui fait naître une émotion constante. Le public a salué généreusement le talent de tous ces jeunes danseurs placés sous la houlette de Bruno Bouché et mis en lumière par Tom Klefstadt. Serge Diaghilev peut être rassuré…

 Jean Couturier

La Grande Scène du Chesnay le 13 juin. Incidencechorégraphique.com 


Rhapsodie démente /François Verret

Rhapsodie démente, mise en scène François Verret

 

rhapsodie_demente_1«Pour ceux et celles né(e)es en l’an 2000 qui auront entre 14 et 18 ans dans les prochaines années, que reste-t-il de ce XXe siècle qu’on qualifie souvent d’ «âge des extrêmes» ? Quelles images en ont-ils ? Quel est notre héritage ? se demande François Verret, Qu’avons nous appris ? Lutter contre l’amnésie des générations futures, tel est le propos du Chantier 2014-2018 « .
Ce laboratoire nomade, passant par Paris, Grenoble et Strasbourg nous livre, dans le cadre du Manifeste 2015  de l’ I.R.CA.M. un spectacle déroutant. Pour composer cette Rhapsodie démente, le metteur en scène a réuni musiciens, chanteurs, danseurs et comédiens,en leur demandant d’improviser à partir de souvenirs personnels.
Ils s’inspirent aussi d’univers aussi différents que ceux de Robert Antelme, Angélica Lidell, Bernard Noël, Pierre Guyotat, le sous-commandant Marcos, le Comité invisible, Jean-Luc Godard… Ou encore du Radeau de la Méduse de Géricault. «Les artistes fonctionnent en roue libre, s’autorisant le libre jeu des dérives associatives » : en déployant chacun leur propre grammaire vocale et corporelle, ils créent une succession de tableaux vivants, ponctués de chants ou de vociférations. Frisant parfois l’hystérie. Leurs paroles nous parviennent souvent distordues par le truchement de micros, comme si plusieurs voix habitaient les corps.
Dans un paysage sonore et visuel composite, François Verret tente de re-capturer des bribes du siècle dernier jusqu’à saturation. Au milieu de ce maelström, la musique très présente du compositeur Jean-Pierre Drouet et du guitariste Marc Sens donne une certaine cohérence à ces mini-drames disséminés au quatre coins du plateau parmi les croix, quelques ossements, et un élégant labyrinthe constitué de plaques métalliques.
Cependant, au-delà de cet enfer où se débattent les protagonistes, s’annoncent des temps meilleurs, comme le laissent entrevoir les figures féminines qui, à la fin de la  pièce, semblent courir inéluctablement vers l’avenir. D’ailleurs, la prochaine tranche du Chantier s’intitule Le Pari : «Le pari de s’en sortir, ce qui n’est pas le moindre des paris »,  précise le maître d’œuvre.
Devant un spectacle fourmillant d’images, de bruit et de fureur, on perd parfois le fil, jusqu’à être dérouté. Mais ne sommes nous pas au milieu d’un chantier ? François Verret présente ici un travail expérimental et convie le public à le suivre dans son exploration.  Au sortir de la salle, on repense à ces mots d‘Ossip Mandelstam, entendus pendant le spectacle, et qui résument bien la pièce : « Par où commencer ? Tout craque, tangue et se disloque. Le ciel bourdonne de métaphores.»

 Mireille Davidovici

  Spectacle vu au Nouveau Théâtre de Montreuil le 5 juin. 

 

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