Une Maison de Poupée d’Henrik Ibsen

Une Maison de poupée d’Henrik Ibsen, traduction de Régis Boyer, adaptation et mise en scène de Philippe Person

 

1612UneMaisonDePoupeeMesPerson2992x300DpiPhotoPierreFrancoisDSCF1829À propos de Nora, Georg Groddeck (1866-1934) parle de Nora, cette jeune épouse qui a falsifié une signature pour procurer à son mari gravement dépressif, les moyens d’une guérison et d’une convalescence en Italie. Si son crime est découvert, Nora pense qu’Helmer «prendra sur  lui» mais elle devient consciente son incompréhension et le quitte. Pour le psychanalyste allemand : «Nora mène une double vie : l’une avec Helmer et les enfants, l’autre pour elle toute seule, une vie rêvée» : la fierté d’avoir sauvé son mari.

 Le dramaturge norvégien, lui, écrit,  au moment de l’écriture de sa pièce, jugée plus tard subversive et scandaleuse, « qu’une  femme ne peut pas être elle-même dans la société actuelle, exclusivement une société masculine, avec des lois écrites par des hommes … » Le mari choisit le terrain de la loi et estime les faits avec un œil masculin.

 Dans ce huis-clos oppressant, la tension progresse ici de façon inéluctable et avec une acuité douloureuse. Philippe Person a écarté du quatuor, le personnage du  docteur Rank. Et le public, placé dans  un salon à l’ameublement nordique et à l’arbre de Noël illuminé, assiste en ces temps, apparemment festifs, de Noël, au bonheur de cette famille, décuplé par la promotion de l’heureux époux qui va devenir directeur de banque. Par ailleurs, la dette de la jeune femme  est juste sur le point d’être remboursée.

 Mais s’installe une anxiété déstabilisante avec la venue d’un maître-chanteur, Krogstad, qui menace Nora de tout révéler, si elle ne le soutient pas auprès de son mari qui veut le licencier parce qu’il qui a commis des irrégularités. Même la belle présence de Madame Linde, amie d’enfance qu’Helmer vient d’embaucher  pour remplacer Krogstad  ne suffit pas à rassurer Nora.
Le danger des aveux s’accélère et les craintes s’accumulent avant que tout ne puisse s’arranger merveilleusement, comme dans un conte. Peut-être… Mais Helmer apprend tout; cette catastrophe blesse  la jeune femme mais la révèle à elle-même : «Je ne peux plus me contenter de ce que les gens disent, et de ce qu’il y a dans les livres. Je dois penser par moi-même et tâcher d’y voir clair. » Elle quittera son mari.

La  pièce fait office de parcours initiatique jusqu’à l’obtention d’une maturité âcre, enfin atteinte par Nora qui aura joué les «alouettes » ou les «petits oiseaux» pour son mari, Helmer, amusé, et attendri à la fois par l’ingénuité confondante de la mère de ses enfants. Florence Le Corre (Nora) pépie, tremble et danse sur la scène avec grâce, perdant parfois le juste contrôle de sa voix posée. Philippe Person est Krogstad, un homme peu recommandable mais humain. Nathalie Lucas, l’amie de Nora lui apporte une présence réconfortante. Et Philippe Calvario, mari attentif, ouvert et attachant, ne fait référence qu’aux seules et vaines apparences sociales.

Un spectacle convaincant, serré et tendu sur le fil du rasoir…

 Véronique Hotte

 Théâtre du Lucernaire, jusqu’au 21 janvier, du mardi au samedi à 21h. T : 01 45 44 57 34

 


Verso Medea

Verso Medea, spectacle-concert d’après Euripide, texte et mise en scène d’Emma Dante

 

 DSC2183«Mon théâtre concerne la barbarie du monde », commente Emma Dante, comédienne, auteure et metteuse en scène de Palerme. Dans ce spectacle musical créé en 2003 au Teatro Mercadante de Naples, des comédiens sorte de chœur antique populaire qui diffuse le rude esprit des terres marines, jouent les femmes de Corinthe.
La maudite, la magicienne Médée (Elena Borgogni), le ventre gros d’un enfant, est portée par une rage maléfique. Image qui rappelle Le Sorelle Macaluso d’Emma Dante, au festival d’Avignon 2014. Dans un élan généreux, et avec une même volonté de résistance et  de colère au machisme paternel et fraternel, une brochette de sœurs, un rien chiffonnières, répondent, comme en écho esthétique et moral, à cette galerie d’hommes jouant les vieilles femmes.
On est en pleine Sicile traditionnelle du vingtième siècle, attachée à ses traditions et où règnent matriarcat, Eglise et… misère. Chez Emma Dante, on condamne le pouvoir abusif des hommes sur les femmes, mais on s’amuse aussi, et on fait preuve d’une santé vigoureuse. Les femmes portent une robe noire dont elles relèvent le bas, et exercent l’art de médire des autres et d’injurier tous les hommes de la Terre, dont Jason.
La guerre des sexes bat son plein dans l’humeur vive d’être au monde. Médée pratique une magie néfaste et des actes barbares, et commet un infanticide. Princesse étrangère et exilée, figure errante attirée par l’ailleurs,  elle apparaît sous l’aspect d’une femme, humiliée mais pas vaincue, et lance ses récriminations contre Jason et contre Créon qui l’a injustement exilé de Corinthe. Elle semble possédée par un démon intérieur plutôt que par un enfant à naître.
Passion tragique, déchirements de cette femme répudiée par son amant; Elena Borgogni a chorégraphié avec hargne une danse personnelle, dans un instinct de survie: du coup, la brochette d’hommes aux habits de femme, s’en trouve comme apaisée, à l’écoute d’une sœur féminine outragée par un mâle.
Ce chœur masculin entoure Médée avec cocasserie et gravité; il assume son travestissement, pointant juste la condition de la femme.  Avec une  remarquable invention théâtrale, l’accouchement est mimé, et le nouveau-né, juste figuré par une couverture, pleure, bercé dans des bras attentifs.
Les frères Mancuso, collecteurs de chansons locales mais aussi compositeurs, jouent de leurs beaux instruments traditionnels et chantent à merveille des airs entêtants, profondément ancrés dans l’histoire de leur peuple… Comme sortis de la nuit des temps, des rites quotidiens, paysans et marins, orgueil de la terre sicilienne.
Un rêve obscur à la magie éblouissante dans l’obscurité du plateau.

Véronique Hotte

Théâtre des Bouffes du Nord, Paris XVIIIème, jusqu’au 28 mai. T : 01 46 07 34 50.

 

Journées du Matrimoine 2015

Journées du Matrimoine 2015

 

tumblr_static_95ox0zioln8ck008wgwc4w08w_2048_v2Qui saurait citer une seule œuvre d’Elisabeth Jacquet de la Guerre, Lili Boulanger ou Catherine Bernard? Qui se souvient de Madame de Villedieu, d’Hildegarde de Bingen ou d’Aphra Behn?  Qui sait que Madame de Graffignyremporta un vif succès avec sa pièce Cénie, à la Comédie-Française, en 1750 ? Des bataillons entiers d’artistes, écrivaines, musiciennes, peintres… nous ont précédées et ont disparu des anthologies et de l’histoire des arts.
Revaloriser l’héritage artistique et historique des créatrices, tel est l’objectif du projet Matrimoine lancé par HF Île-de-France (association pour l’égalité hommes-femmes dans les arts et la culture, voir Théâtre du Blog, Où sont les femmes, juin 2013).
Pour le présent aussi, beaucoup reste à faire. Ceux qui pensent que la reconnaissance professionnelle des femmes dans le domaine du spectacle vivant s’améliore seront contredits par des chiffres affligeants publiés par l’Observatoire de l’Egalité du Ministère de la Culture et de la Communication.
Au 1er janvier 2015, les
femmes dirigent 21 % des structures de création artistique subventionnées. Selon la SACD, elles signent 28 % des spectacles, pour la saison 2014/15 contre 25 % deux ans plus tôt… et 22% en 2006 !
Il devient donc urgent de donner aux femmes d’aujourd’hui ou d’hier leur place dans le paysage artistique. D’intégrer dans notre héritage global celles que l’Histoire, écrite au masculin, a largement occultées.
C’est à quoi s’emploient les premières Journées du matrimoine, conçues aux dates et en contrepoint des Journées du patrimoine. A la SACD, on pourra ainsi entendre, en lecture une enquête de la journaliste Odette Pannetier. (seule femme membre du premier jury du prix Renaudot en 1926), publiée dans la revue Le Cri de Paris en 1924. A sa question, « Pourquoi y a-t-il si peu de femmes auteurs dramatiques? », on appréciera les réponses cinglantes et cocasses du Tout-Paris théâtral de l’époque. Place du Palais-Royal, à Paris, se tiendra une manifestation d’artivistes : une série d’interventions pour mettre en valeur les créatrices du passé et leurs œuvres.
Une déambulation ludique, agrémentée de performances, est proposée dans le 13
ème arrondissement de Paris, de la Pitié-Salpêtrière au Panthéon, en passant par le Square Marie Curie et la statue de Jeanne d’Arc. Un parcours du même type se déroulera à Toulouse. Leur but : rendre visibles et éclairer sous un nouveau jour les femmes oubliées présentes dans des lieux emblématiques de ces villes.

 

Mireille Davidovici

 

19 septembre
de 12h à 24 h : Midi Minuit du Matrimoine par le collectif Midi-Minuit du Matrimoine. Place du Palais-Royal
20 septembre
10 h 30, 11 h 30, 15 h et 16 h 30 : Le Cri de Paris SACD – Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques, au 11 bis rue Ballu, Paris 9ème.Salon vert.
19-20 septembre
14 h Parcours urbain organisé par HF Île-de-France et Osez le Féminisme ! Rendez-vous, 47 boulevard de l’Hôpital (métro Saint-Marcel, devant la statue de Pinel). Parcours en extérieur, à pied, durée approximative de 2 h 15.
16 septembre 2015 : ouverture du site dédié www.matrimoine.fr

 Sur la question, consulter aussi le Dictionnaire universel des créatrices aux Editions des Femmes dont la partie théâtre a été coordonnée par Michel Corvin qui nous a récemment quittés (voir Le Théâtre du Blog)

 Hildegarde de Bingen: extrait de Laudes et vêpres.

La Simplicité trahie

CHANTIERS D’EUROPE:

La Semplicità inganata, librement inspiré par les œuvres littéraires d’Argangela Trabotti et l’histoire des Clarisses d’Udine (en italien surtitré)

image La Simplicité trahie, qui fut publié en 1654 à Leyden sous le pseudonyme de  Galerana Barcitotti est un des livres d’une femme exceptionnelle (1602-1652) qui écrivit aussi  La Tirannia paterna, et l’Inferno monacale. Arcangela Tarabotti eut le même sort que des milliers d’autres jeunes filles de son époque, difficiles à marier parce que rebelles ou atteintes d’une défaut physique comme légèrement boiteuse et/ou pauvre, ou sans véritable dot, puisque les congrégations religiueses acceptent des dots au rabais!  Elle fut enfermée très jeune dans un couvent de Sant’Anna de Venise de par la volonté paternelle.  Avec la bénédiction du clergé masculin et  toute la société de l’époque.
    Mais elle eut le courage, et la force intérieure d’échapper quelque peu à sa condition : le Cardinal Patriarca Corner lui fait lire des livres, y compris de Machiavel et eut le droit de sortir du monastère, pour aller enseigner, et  rencontra ainsi de riches étrangers, comme l’ambassadeur de France,Nicolas Bretel et connut Gabriel Naudè, le bibliothécaire de Mazarin.
 A cette même époque, les Clarisses du couvent d’Udine dans le Frioul  contestèrent cette tyrannie absolue de ces  toute la clique  catholique qui les tenait enfermées là,  s’en prirent aux dogmes et se révoltèrent la culture masculine qui écartaient les femmes de toute responsabilité sociale et/ou politique, en particulier  contre la terrible inquisition des tout puissants vicaires généraux et autres évèques.
  Seule en scène, Marta Cuscunà  a voulu donner la parole et témoigner de l’histoire de ces jeunes femmes  qui, dit-elle «luttèrent contre les conventions sociales, en revendiquant leur droit à une liberté de pensée et de critique vis-à-vis d’un modèle social basé sur les dogmes de la culture masculine, et surtout une liberté d’inventer un modèle féminin alternatif face au modèle existant. Alors que les femmes étaient priées d’obéir soit comme filles puis comme épouses, sinon comme religieuses cloîtrées ou putains dans les nombreux bordels des grandes villes.« Et c’est de l’intérieur même du couvent, écrit Marta Cuscunà, quArcangela Tarabotti « dénonce ouvertement l’utilisation des vocations féminines religieuses à des fins économiques, en comparant les femmes contraintes à prendre le voile à des oiseaux mis en cage.(…) Je crois que le moment est arrivé d’opérer un changement de cap radical vis-à-vis du féminin et que c’est sur ce dernier que se décidera le tournant à prendre et qui pourrait nous faire sortir de cette crise globale ».
Marta Cuscunà est seule en scène en robe blanche puis noire. Dans le fond, un crucifix rappelle le pouvoir absolu de l’Eglise, et il y a six têtes de marionnettes absolument incroyables de vérité posées sur une grille, dès qu’elle la comédienne leur donne la parole, leur bouche étant seule animée par  la comédienne qui est derrière elles. Tout aussi incroyable est la tête de l’évèque aux yeux exorbités qu’elle manipule aussi.
  Marta Cuscunà raconte très bien l’étonnante histoire de cette révolte aux accents féministes évidents de ces six nonnes qui ne craignent pas d’aller à sa rencontre et d’affronter le terrible vicaire général Jacoppo Moracco avec une force  et une vérité qu’on entend rarement. L’univers sonore (parfois un peu trop envahissant) est impressionnant: chants religieux, bruits de portes en fer qui se ferment brutalement lors des vœux solennels…
  La révolte  et le revendication d’un nouveau modèle alternatif durèrent à Udine une soixantaine d’années puis l’Eglise reprit le dessus mais les choses ne furent plus tout à fait comme avant. Cette Simplicité trahie est un spectacle  tout à fait remarquable que nous a offert avec une belle conviction Marta Cuscunà en soixante-dix minutes: on espère vraiment qu’un théâtre français le  programmera  (il n’a été présenté que deux fois) , et sur une plus longue série de représentations. Tiens, au fait, pourquoi pas aux Théâtre des Abbesses, Emmanuel Demarcy-Motta?
 

Philippe du Vignal

Spectacle vu au Théâtre de la Cité Universitaire le 13 juin.

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