Les Armoires normandes

Festival d’Aurillac:

Les Armoires normandes, création collective dirigée par Jean-Christophe Meurisse

  IMG_1569Notre amie Véronique Hotte vous avait déjà parlé de ce spectacle (voir Le Théâtre du Blog), créé en février dernier par la compagnie des Chiens de Navarre accueillie pour la troisième fois  au festival d’Aurillac. Elle n’avait pas caché sa sympathie mais aussi sa grande déception…
Effectivement, que voit-on sur ce plateau couvert de sable blanc où il y a juste quelques meubles et accessoires?  Une série de belles images, comme, au début du spectacle, où un Christ en croix, ruisselant de sang  parle de l’évolution de sa représentation dans la peinture classique, et à la fin, une petite merveille brillante d’intelligence et de sensibilité…
Autour d’une petite table noire, commence un dialogue surréaliste entre un sorte de mage et une jeune femme qui  vient de perdre son compagnon dans un accident de moto.
Le soi-disant mage, accumule les maladresses puis va faire revivre vocalement ce jeune homme en tenant serrées dans les siennes les mains de son amoureuse, éperdue de reconnaissance. Silence impressionnant dans le public… Et il y a aussi un duo dansé de deux yetis aux très longs poils symbolisant le couple humain…
Mais il faut les mériter ces deux courtes scènes! En effet, e
ntre le début et la fin, pas vraiment de trouvailles mais une déclinaison de facilités et de stéréotypes du théâtre contemporain comme ces airs d’opéra pour accompagner les dialogues et faire de l’effet  à bon compte, ou cet homme nu (on en a vu des paquets de dix au dernier festival d’Avignon! que l’on voit se réveiller le matin… Le  monologue est dit par un acteur au micro côté cour, et les bruitages (chasse d’eau, etc…) sont aussi faits en direct au micro par d’autres comédiens. Pas bien nouveau et pas d’un grand intérêt non plus, mais habile pour séduire des classes de collégiens, et bien réalisé…
 Et une série de sketches sur les ennuis sentimentaux et/ou sexuels d’un couple.  Cela se veut parodie de téléréalité, et pipi-caca au second degré, mais, comme d’habitude, le second degré rejoint vite le premier… Tous aux abris et on commence à s’ennuyer ferme. D’autant que les personnages  se répètent parfois comme cette Céline que l’on voit dans deux tableaux différents et qui finit par accoucher d’un bébé encore couvert de sang que les invités de la noce vont se refiler comme un ballon de rugby.
Bon, on veut bien, mais, côté  provoc et noce foireuse, le filon a été depuis longtemps trop exploité et dans le genre, ( voir Bertold Brecht et Le Théâtre de l’Unité avait fait beaucoup mieux, il y a déjà une  trentaine  d’années.
  “Les Chiens de Navarre, disent-ils, ne veulent surtout pas perdre le présent sur un plateau. Parce que le présent, c’est notre liberté. Nous sommes libres de faire ce que nous voulons(… )Et, comme nous sommes de très mauvais interprètes, nous préférons ne pas nous mettre à dos un auteur, surtout s’il est vivant. “
Double erreur: 1) De la liberté sur un plateau, ne naît généralement pas grand chose ou un nouveau boulevard aussi mauvais que l’ancien comme ici, et il y a toujours un maître d’œuvre qui fait la loi dans les créations dites collectives, en l’occurrence dans ce spectacle, Jean-Christophe Meurisse qui a maintenant depuis quelque dix ans une bonne expérience du plateau (scénographie, lumières, son, direction d’acteurs… 2) Les comédiens ne sont absolument pas de mauvais interprètes, et sont tous remarquables de vérité.

  En fait, ce qui manque terriblement ici, c’est un fil rouge et une véritable dramaturgie… Et cette série de sketches, avec deux fausses fins, déjà un peu lente en une heure quarante, n’en finit pas de finir, quand le rythme du début s’affaisse…
  Cela dit, le théâtre d’Aurillac est bourré, et le public est lui majoritairement ravi de cette bulle de savon qui ne manque parfois pas  de qualités mais qui ressemble encore trop au tissu d’improvisations qui a donné naissance à un spectacle mal cousu, et bien trop long.
Mais ces Armoires normandes-ce serait trop compliqué- ne seront pas revues et modifiées. Dommage! Donc à voir seulement si on est fana du travail des Chiens de Navarre… Et encore!

Philippe du Vignal

Théâtre d’Aurillac jusqu’au 22 août (spectacle payant). Et ensuite en tournée.

 


La Géographie des bords

Festival d’Aurillac:

La Géographie des bords, conception générale de Jeff Thiébaut, scénographie de Patrick Vindimlam

04-Delices-DADA_La-Geographie-des-BordscPatrice-TerrazJeff Thiébaut promène depuis longtemps ses étranges et poétiques personnages issus d’un univers fantasmé, comme dans  Le Circuit D, Les  Visites guidées, Les Tragédiques (1996), Indigènes (2003) et Noir (2006). On en sort désorienté, mais jamais indifférent.
  Cette Géographie des bords attire une foule compacte rassemblée devant une porte fermée, où l’on croise un Mongol coiffé d’un bonnet de fourrure qui débite son boniment. Les portes s’ouvrent, nous nous retrouvons dans un enclos où deux installations mécaniques tournent sans fin, une bonimenteuse casquée nous invite  avec un fort accent hispanique à nous «mettre en osmose parfaite avec les terrains d’expérimentation».
Elle enlève son casque, sort de notre espace adossé à un camion, on entend des bruits inquiétants de glouglous, un personnage ressort hilare pour proférer un discours muet, puis des borborygmes..Direction le stade de Wembley ! On nous sépare en deux groupes pour une visite guidée dans les rues avoisinantes.

  Dans le groupe 2, notre guide présente un étrange appareil, y goûte, évoque un picotement des gencives et des molécules nutritives avec lesquelles la faim dans le monde pourrait être résolue. Anton avec sa chapka asiatique prend le relais avec un hula-hoop qu’il façonne en 8, et le laisse se replier sur lui-même, après avoir sangloté.
«Le bord de mer, c’est aussi le bord de terre ! » Un discours sur le béton et l’assèchement inéluctable de la mer d’Arral met fin à cette dernière station, avant qu’on nous ramène à notre point de départ, où un nouveau groupe pourra suivre la visite guidée…

  Il faut accepter de continuer à perdre le Nord à la suite de ces tendres hurluberlus qui se risquent dans d’improbables acrobaties,  pour déguster leur poésie farfelue.

Edith Rappoport

www.delices-dada.org


Le Parlement par le Théâtre de l’Unité

Festival d’Aurillac:

Le Parlement par le Théâtre de l’Unité

Parlement2« C’est un spectacle, vous êtes sûrs ? Pas plutôt une de ces rencontres-débats pour les pros : les élus et les intermittents du spectacle ? ». Jean-Paul,  habitué du festival d’Aurillac, à la lecture du programme, hésite : la nouvelle proposition du Théâtre de l’Unité, est-ce de l’art ou une cochonnerie politique? Une réaction symptomatique de la défiance et du ras-le-bol que génère la Politique.
  Le Parlement, forme hybride encore en rodage démocratique, conçue et mise en scène par les  infatigables routiers du théâtre de rue, Hervée de Lafond et Jacques Livchine, au contact des habitants d’un quartier d’Amiens. Leur revendication : voir la parole du peuple enfin portée. A Aurillac, l’hémicycle de pierre qui borde une petite arène sablonneuse du jardin des Carmes semble le lieu idéal pour mener à bien cet ambitieux projet de revivification du débat populaire qui en a grandement besoin.
  Le spectacle, (c’en est bien un) lance les hostilités une demi-heure avant l’heure annoncée: il s’agit de trouver un Président d’assemblée. Après plusieurs spectateurs dont une doyenne récalcitrante désignée par un enfant à l’aveuglette, la candidate idéale est trouvée : «Petite, vieille, moche, avec un prénom ridicule», il s’agit…d’Hervée de Lafond. Car ici, comme ailleurs, les «votes sont truqués». Elle endosse aussitôt son meilleur rôle : la Mère Fouettard. « Moi, je peux me permettre ce que je veux ! » Les espoirs de démocratie, on s’assoit d’emblée dessus. Le rythme doit en effet être mené à la baguette. Car des lois à discuter, il y en a un paquet ! Elles ont été affinées le matin par des festivaliers volontaires d’Amiens, de Caen, et d’Aurillac… réunis à onze heures à la Chapelle des Carmes juste à côté.
   Il y a sur l’aire de jeu la Présidente baptisée la Provisoire, les cinq acteurs amateurs (deux hommes et trois femmes) de la Brigade d’Improvisation de Pau en rang d’oignon, tous de rouge vêtus, Jacques Livchine avec fiche, cigarillo et appareil photo rituels. Et les Chochottes, deux pimpantes chanteuses de cabaret, et enfin l’inénarrable chansonnier pragmatique Didier Super, lunettes rafistolées, T-shirt trop petit et bide à l’air, guitare électrique en bandoulière qui nous rassure : «C’est pas parce que c’est un spectacle du In, que ça va être chiant. »
  Et c’est parti pour une heure de débats. Ici, on prend le pouls des véritables préoccupations de nos concitoyens. Parmi les lois discutées ce jour-là, du sérieux et du grand guignol :  lutte contre la désinformation médiatique sur les immigrants, valorisation du vélo en ville, soin de dents à un euro,  non-cumul d’amendes autoroutières, verres de lunettes teintés pour voir la vie en rose… Un petit débat avec micros acheminés avec un amusant empressement catastrophique par les gens de la Brigade  vers le public et, hop, on passe au vote, avec la même hâte.
 Palement On apprécie la composition hétéroclite des parlementaires. Sus aux élus types: mâles, blancs, chenus, bourgeois ! Le crachoir est tenu par un punk avec canette de bière, une institutrice varoise, un Parisien à chemise hawaïenne, un homme en colère qui n’hésite pas à exhiber son dentier, un sosie de Johnny… Cette galerie de portraits bigarrés est, en soit, des plus réjouissantes. Aucun représentant de la finance. Un seul élu, un maire alsacien qui n’hésite pas à annoncer le montant de son indemnité (2.200 €) mais qui ne rigole pas du tout, quand on ose lui parler de dessous de table…
  On nous avait promis des moments de discussion, de polémique… En réalité, madame La Provisoire a la réplique sèche. Qui veut participer aux débats, doit affiner ses arguments. Car ,si la digne et truculente meneuse de jeu, sur son perchoir d’arbitre de tennis, dit «ne pas aimer la vulgarité», les trop systématiques: »Ta gueule », «connard», «raclure» et «trou du cul» mettent un terme autoritaire aux palabres maladroites. La libre parole, ce n’est pas donc pas encore pour aujourd’hui !
  Dans le public, on sent pourtant une véritable envie de s’exprimer et d’approfondir les débats! Et une certaine frustration des spectateurs quand des amorces de réflexions nuancées sont avortées. Réduire le nombre de lois permettrait sans doute de laisser un peu de lest aux spectateurs. Les courts intermèdes poétiques  (Edgar Morin, Pepe Mujica, le charismatique ancien président de l’Uruguay, Louis Aragon et Maïakovski) apportent du grain à moudre et quelques cheveux sur la soupe.
Les distinguées Chochottes deux jeunes femmes l’une pianiste et l’autre chanteuse offrent un contre-chant primesautier. Mais ce sont surtout les songs brechtiens en diable de Didier Super qui insufflent une distanciation politique salutaire. Pas de: «tous pourris» populiste, le chanteur aux riffs dissonants appuie là où ça fait mal: «La droite, la gauche, c’est toujours la droite».
Spectacle participatif hybride, énergique et franc du collier, ce parlement de bric et de broc a de beaux jours devant lui, et redore le blason de « populaire » avec des propositions iconoclastes où s’invite avec malice une dose de mauvaise foi et de manipulation.

  La démocratie sans démagogie, c’est pas du gâteau. Le Théâtre de l’Unité a l’audace de se frotter à l’exercice avec un humour féroce et une véritable tendresse pour l’humain. Mixant utopie et empirisme, ce théâtre caméléon-actif promet de se frotter aux politiques «d’en haut» pour enrichir le débat de 2017. Les conclusions de ces quatre jours de discussions parlementaires seront envoyées (promis-juré dit la Provisoire) à Manuel Vals et François Hollande, ainsi qu’aux ministres concernés…

 Stéphanie Ruffier

 Festival d’Aurillac : du 19 au 22 août, Jardin des Carmes à 18h. Gratuit. Attention: venir une heure en avance, si vous voulez être assis sur les gradins.

 

Wasteland

WASTELAND  d’Alexandra Broeder, Festival d’Aurillac

Nous sommes une quarantaine assis dans un bus qui nous emmène vers une destination inconnue. Une petite fille avec des nattes, chemisier blanc, jean et bottes est assise face à nous à côté du chauffeur, l’air sévère. Nous nous éloignons d’Aurillac et elle lance impérieusement : Open the door ! Le bus s’arrête et une deuxième fillette portant un costume identique pénètre dans les bus. Plusieurs arrêts suivent avec d’autres fillettes, elles se ressemblent étrangement, la même tenue, le même air dur. Elles viennent auprès de chacun d’entre nous et demandent impérieusement : your mobile ! Surpris, les premiers refusent, puis un par un nous leur donnons nos téléphones portables. Un silence étrange règne dans le bus, nous osons à peine chuchoter doucement avec les voisins que nous pouvons connaître.
Le bus s’arrête au pied d’une crête, les enfants nous font descendre, nous regroupent deux par deux, nous intiment l’ordre de donner la main à notre voisin. Arrivés auprès d’une grille, nous devons nous débarrasser de nos sacs, appareils photo qui sont jetés dans une grande poubelle. Les huit petites filles suivies de deux petits garçons nous guident en ligne stricte jusqu’à une grande table dressée avec des morceaux de pain et des verres remplis d’un liquide rose dont les abeilles semblent se délecter. Nous devons nous asseoir, personne n’ose souffler mot, les fillettes viennent nous dire ; your meal ! La plupart mangent leur pain, les verres vides d’abeilles sont bus et nous devons les suivre à travers champs jusqu’au pied d’une crête. Et là, dernier dépouillement, tous ceux qui avaient conservé une veste, des lunettes de soleil, une carte du festival suspendue à leur cou, doivent les donner aux enfants qui gravissent la crête lointaine. Le silence établi dans le bus ne se rompt que lentement, au terme de cette étrange déportation douce et ce repas christique.
Après le vacarme continu du festival et la saturation de spectacles improbables devant lesquels on peine à s’arrêter, il y en a trois cents, Wasteland m’a bouleversée par son silence, sa vérité et son étrange beauté.

Edith Rappoport

www.alexandrabroeder.nl

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Nature contre culture

Nature contre culture, mise en scène de ????

Nature contre culture indexPour une mise en scène réussie, ce fut réussi. imaginez des centaines de festivaliers  en train de se balader, d’écouter la musique d’orchestres de rue, ou assis calmement en train de prendre un verre, place et jardin des Carmes à Aurillac, quand tout d’un coup, nous  cru que quelqu’un  nous  jetait un glaçon sur la tête, puis un second, et très vite, mais très vite,  ce fut un déluge de grêle avec des boules de glace de deux centimètres de diamètre qui nous est tombé dessus . Les gens se protégeaient comme ils pouvaient en se couvrant la tête avec leur chaise en plastique.
Panique dans les rues, inondation de feuilles d »arbres déchiquetées, enseignes lumineuses brisées. Puis retour dans notre campagne sous une pluie battante, et soudain miracle à une vingtaine de kilomètres d’Aurillac: la sécheresse la plus absolue. pour le moment, aucun spectacle n’a été annulé et nous devrions vous rendre compte, entre autres,  du très fameux Royal de Luxe.
Nous profitons de cet orage de grêle pour  vous faire part, sans transition aucune, de la parution  du 2.000 article de notre  Théâtre du Blog depuis 2008. Nous tenons donc à remercier chaleureusement Claudine Chaigneau, notre coordinatrice sans laquelle rien n’aurait pu être fait, et tous nos collaborateurs, actuels comme passés. Mais aussi tous nos fidèles lecteurs de plus en plus nombreux chaque jour..La lutte continue , continuons le combat!

Philippe du Vignal

PARLEMENT

PARLEMENT parlement-300x198Parlement par le collectif L’Encyclopédie de la Parole. Mise en scène  de Joris Lacoste.

Joris Lacoste avait initié ce spectacle en 2007, il pratique aussi des performances sous hypnose, et réalise des installations ainsi que des émissions radiophoniques depuis 2004.
Emmanuelle Lafon, grande et belle actrice blonde, pantalon blanc, pull vert et hauts talons, pénètre sur le plateau nu du théâtre, se plante devant un lutrin et commence à débiter sur un ton rapide une série de phrases sans rapport les unes avec les autres, du bulletin de la météo marine au message du répondeur téléphonique, en passant par la cote de popularité de Hollande et des phrases mâchées dans un excellent anglais. “Fuck down ! (…) Jouer avec les mots est un passe temps fort agréable et à la portée de tout le monde “.
Ce fatras linguistique, sans queue ni tête,va d’un  bref morceau d’un discours politique de Ségolène Royal  puis à des suites d’onomatopées, des phrases bégaïées dans la lignée de l’excellent Pierre Repp dans les années 50,  jusqu’à un court  extrait de La Chèvre de Monsieur Seguin de Daudet. Mais on ne décroche pas un instant  grâce à l’étonnante présence d’Emmanuelle Lafo. Joris Lacoste , assis dans la salle, reprend  avec elle quelques unes de ses paroles à la fin du spectacle…

Edith Rappoport

Festival d’Aurillac Théâtre d’Aurillac www.encyclopédiedelaparole.org

Pleine forêt sensible

Pleine forêt sensible par Les Souffleurs, commandos poétiques. Conception artistique d’Olivier Comte.

 Pleine forêt sensible souffleurLes Souffleurs sont maintenant bien connus; c’est un collectif d’artistes, comme on dit maintenant qui regroupe depuis 2001 un peu partout en France et à l’étranger, en langue originale, des acteurs,  danseurs,  écrivains, cinéastes, plasticiens, réunis autour d’un concept : « une tentative de ralentissement du monde ». Habillés de noir, toujours silencieux, ils chuchotent seulement à l’oreille des passants,  des phrases poétiques ou philosophiques.
Après une longue attente, le temps de faire réparer une panne de l’indispensable groupe électrogène, trois  cars nous emmènent  dans une forêt près de Roanne Sainte-Marie, à une vingtaine de minutes d’Aurillac. » L’imaginaire occidental, dit Olivier Comte, place la forêt au centre de sa culture en décidant d’en faire la frontière poreuse entre civilisation et nature, raison et pensée magique, vice et vertu, entre intérieur et extérieur. C’est une promenade hypnotique dans l’incessant va-et-vient de nos pensées ».
  On avait demandé aux quelque cent vingt spectateurs de garder le silence pendant le trajet et de mettre des tampons dans les oreilles pour se préparer à cette réception poétique. Mais, déception, le bruit ronronnant du groupe électrogène nous accueille sans ménagement à l’orée du bois… Nous suivons ensuite un parcours d’une centaine de mètres, balisé par de très minces guirlandes de douce lumière bleutée  posée à terre avant d’arriver dans une assez vaste clairière.
Apparition onirique: une quinzaine de « souffleurs », hommes et femmes, juchés à deux mètres sur des sortes de sculptures noires au pied des arbres et munis de longs et minces tuyaux dotés chacun de raies lumineuses du même bleu que les guirlandes de balisage. Les souffleurs chuchotent quelques phrases poétiques à qui veut bien se saisir du bout leurs longs tuyaux. Ce sont des phrases extraites des Nouveaux exercices et d’Au Secret de Franck André Jame, spécialiste des arts bruts, tantriques et tribaux de l’Inde contemporaine, et qui a publié depuis 1981 douze livres de poèmes et de fragments, ainsi que de nombreux tirages illustrés. Même si son œuvre a reçu en 2005 le grand prix de Poésie de la société des gens de lettres, la vérité oblige à dire que nous nous n’y avons pas du tout été sensibles.

 D’autant plus qu’une musique électro-accoustique (sic) de Nicolas Losson, avec des voix, des souffles,etc.., musique souvent planante ou bien restituant des chants d’oiseaux ou des vacarmes d’orage,  est des plus envahissantes et empêche de se plonger dans le mystère de cette belle forêt et de ses  étranges personnages qui, plusieurs fois, apparaissent torse nu et avec une tête de loup (en polyester et pas très réussie!).
Un homme en costume de chasseur avec un grand chapeau et le fusil en bandoulière passe entre les spectateurs et délivre, lui aussi, un message poétique. De beaux effets lumineux, sans couleurs, et d’une certaine poésie de Jaco Biderman et Bruno Austin donnent une touche poétique à cette Pleine Forêt sensible. Avec parfois un silence total et une obscurité presque complète que l’on apprécie.

Heureusement,  aucune narration, aucune explication: il suffit de bien vouloir se laisser emmener, si l’on y arrive, ce qui n’est pas évident, dans le grand rêve conçu par Olivier Comte, malgré la bêtise de certains spectateurs assez bof pour imposer aux autres la lumière de leurs appareils photo.
  Mais, de toute façon, le compte n’y est pas tout à fait: malgré de belles images- parfois un peu faciles-cette promenade poétique gagnerait à être revue et corrigée: trop d’effets répétitifs, trop de sons, des extraits de texte quand même pas très passionnants, et un spectacle qui n’en finit pas de finir. On se dit à la fin que cette promenade poétique en forêt aurait aussi beaucoup gagné à être dite sans aucune lumière électrique et sans univers sonore invasif.
Le dénuement, la pauvreté sont aussi de grandes valeurs théâtrales ( sans remonter au déluge voir Grotowski, etc..) qui peuvent servir au mieux la poésie, quand elle possède une vraie qualité, comme on l’a vu dimanche dernier à Mourjou, avec la Brigade d’intervention poétique haïtienne ( voir Le Théâtre du Blog).

 Sur la piste du retour, il y avait un très beau concert d’oiseaux de nuit mais, trop tard, le car nous attendait. En tout cas, stop à tout ce  bordel technologique comme celui du groupe électrogène qui crache ses saloperies de  gaz d’échappement dans les bois de la Châtaignerie  deux heures durant et  dont entend le lointain ronronnement pendant le spectacle et qui, en plus, se permet de tomber en panne! Toute une électricité dépensée pour quelques effets lumineux réussis et une bande-son pas très convaincante!
Poésie peut rimer avec écologie… et  » le ralentissement du monde » que revendiquent Les Souffleurs qui feraient donc bien d’y réfléchir à deux fois… Autant être cohérent quand on fait des spectacle!  Du Vignal, vous êtres un sacré emmerdeur! Eh! Bien, oui! Je persiste et je signe…

 Et, ce n’est pas pour dire, mais disons-le quand même: il nous souvient de ce très bel Oncle Vania monté par le Théâtre de l’Unité joué dans un champ à la lumière naturelle et qui se finissait juste quand la nuit tombait. Et L’Unité s’apprête à monter Macbeth dans la forêt vosgienne, justement sans éclairage électrique…
 Alors à voir? Oui, peut-être si vous ne connaissez pas Les Souffleurs mais vous risquez fort d’être déçu. Au moins, on vous aura prévenu!

Philippe du Vignal

Festival d’Aurillac jusqu’au 25 août.

Le cercueil

Le Cercueil, mis en scène d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine.

Le cercueil L1031159Toujours dans le cadre des Préalables et toujours à Mourjou superbe village cantalien  c’était dimanche dernier, Le Cercueil, petite pièce que le Théâtre de l’Unité a beaucoup jouée en France. Mais cette fois, c’est  à la mode haïtienne avec les comédiens du spectacle précédent,dans une belle prairie voisine, un peu en creux avec le public en rond. Un Cercueil qui rappelle furieusement la cérémonie vaudou du bout de l’an béninois-logique-quand les hommes de la famille  portent dans la ville un cercueil. Même cérémonie, et tout près du  cimetière de Mourjou. Logique aussi!
Elégants, tous en pantalon noir et chemise blanche, chantant et dansant en file,.  » Et c’est la même interpellation prononcée d’une voix claire et nette:  » Madame la société… », suivie de ces quelques phrases: « Il vous arrive souvent dans votre vie d’aller dans un magasin acheter une chemise ou un pantalon, et vous l’essayez; alors pourquoi ne pas essayer aussi de visiter la maison où vous allez passer toute votre vie. Parce que vous avez peur de la mort! Alors, nous allons vous ôter cette peur. Il suffit de passer deux ou trois minutes ce conserve avec la mort ».
 Et ils choisissent (?) dans le public une belle jeune femme visiblement consentante. » Madame, nous avons quelques questions à vous poser. Nom, prénom, date de naissance:? La réponse claque aussitôt: « Roth Céline , je suis née le le 6 juin 1978 .  » Madame fume,  demande l’une des comédiennes ». – 0ui!  Alors espérance de vie : moins cinq ans. Elle boit un peu seulement: + cinq ans. Pas mariée? Alors + 5 ans , le mariage étant un enfer. Va bientôt devenir infirmière: alors + 20 ans.
Après encore quelques autres questions du même tonneau et un décompte surréaliste, la sentence tombe. Espérance de vie: 85 ans. Donc, vous êtes morte le 23 mars 2012. » Belle journée pour mourir « , lui réplique la future infirmière que l’on photographie au Polaroïd  puis que l’on maquille de poudre blanche avec un peu de fard rouge sur les pommettes. On la  prie ensuite de s’allonger dans le cercueil  que l’on referme aussitôt. Scènes de transe,de  chants et danses autour du cercueil. Un des acteurs brandit un papier où est inscrit  l’ordre: Pleurez! 

-Madame, comment trouvez-vous la mort? -Pas mal, répond la jeune femme dont on entend la voix assourdie. L’un des acteurs annonce qu’il va procéder à ce que l’on appelle en Haïti à une « ressuscitation ». Et ils ouvrent le cercueil avec précaution. la jeune femme est là assise. Ils lui donnent un certificat  de décès à son nom avec photo.  Et ils emportent le cercueil avec sa voyageuse d’outre-tombe pour  une ultime promenade dans la prairie, toujours en chantant et en dansant. La cloche de l’église  sonne, ou du moins avons-nous cru l’entendre… Et la nuit tombe. Les quelque deux cent spectateurs s’en vont visiblement très heureux.
  Aucun artifice technique, aucune esbrouffe, aucun cri inutile, aucun cabotinage mais une grande sobriété dans le jeu et une superbe efficacité.Trente et une minutes d’un  théâtre de rue  aux mains nues qui passent à toute vitesse, et comme on aimerait en voir plus souvent. Il est quand même plus de 21 heures, et c’est le troisième spectacle que les acteurs enchaînent! Chapeau!
La mise en scène d’Hervée de Lafond et de Jacques Livchine fonctionne parfaitement, et les acteurs haïtiens se sont coulés sans difficulté dans le moule déjà formaté du spectacle mais sans doute en y apportant une sensibilité particulière, pleine d’humour et de distance dans un cadre champêtre vraiment idéal. Intuition bien vue! Et les deux metteurs en scène sont contents et ont raison de l’être. Un dîner attend les comédiens à la petite auberge du village… 

 Que demande le peuple? 

Philippe du Vignal

Festival d’Aurillac du 22 au 25 août à 18 heures Place de la Mairie.  Spectacle gratuit. 
Conseil de critique habitué depuis les débuts du festival: Il fait encore très chaud, et il y a toujours beaucoup de monde au festival d’Aurillac,  donc venez une heure  avant au minimum: la place va être envahie!!!!

* Un DVD réalisé par Olivier Stéphan consacré à la vie du Théâtre de l’Unité depuis 40 ans vient d’être édité aux éditions des Des jours meilleurs.

Le Tchaka et La Brigade d’Intervention Poétique Haïtienne

Le Tchaka et La Brigade d’Intervention Poétique Haïtienne, mise en scène d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine.

Le Tchaka et La Brigade d'Intervention Poétique Haïtienne P1000641-300x168Cela se passe dans le cadre des Préalables du festival d’Aurillac. C’est à dire de petites formes jouées dehors dans des villages du Cantal Nord et Sud. Hier donc, c’était à Mourjou, commune de 327 habitants… pour un territoire de 30 kms, 2 , doté de magnifiques maisons anciennes à toits de lauzes, d’un petit musée de la châtaigne et de deux châteaux: celui de Jalenques, et celui de Berbezou, avec une tour/donjon carrée du 15 ème siècle où, il y a bien longtemps, nous dormîmes quelques nuits dans des draps de chanvre tissés main. Ce genre de choses qui ne s’oublie pas…
  Après le séisme qui avait tout  anéanti  ou presque de Port-au-Prince, la capitale, des artistes avaient  appelé le Théâtre de l’Unité : «Tous nos théâtres sont détruits, nous voulons apprendre le théâtre de rue ! ». Hervée de Lafond et Jacques Livchine, toujours disponibles,  avaient en magasin La Brigade d’intervention théâtrale avec pour devise : rater mieux. Et ils ont réussi à aller là-bas… Puis, à accueillir les huit comédiens à Audincourt puis à les faire venir à Aurillac! La foi théâtrale soulève les montagnes vosgiennes et auvergnates!
 Cette forme de spectacle, revendiqué comme un théâtre de rue à mains nues,  doit pouvoir fonctionner sans décor, ni accessoires-cela tombait bien!- et être capable de coller à n’importe quel événement. Elle semblait faite pour seconder l’émergence de nouveaux récits théâtraux en Haïti, où le spectacle n’était évidemment pas la priorité après le séisme. Le Théâtre de l’Unité  avait aussi un spectacle de rue, Le Cercueil, petite pièce de trente minutes, déjà souvent jouée en France et en Europe. Ils ont tout de suite proposé  les rois pièces d’une demi-heure chacune à Jean-Marie Songy, le directeur du Festival d’Aurillac, qui a généreusement accepté de les recevoir sans connaître cette équipe de comédiens. Mais Le Théâtre de l’Unité était sans doute pour lui un sérieuse garantie…
 Donc à  Mourjou, village de cette formidable région qu’est la Châtaigneraie, les deux compères ont installé le spectacle sur un petite prairie avec quelque deux cent spectateurs en cercle assis sur des bancs. Un peu plus loin, une vingtaine de  brunes des Alpes prenaient leur repas du soir… La cloche de l’église sonne calmement. Pas  de scène, pas de projecteurs, pas de sono. On est comme un siècle en arrière et il y a comme une sorte d’état de grâce en cette fin de journée dominicale.
Tout le monde voudrait bien être à l’ombre donc ce n’est pas trop commode de faire un cercle. Livchine,  habillé d’un short long et d’un T-shirt orné de la tête d’Einstein,  introduit le spectacle mais est visiblement fatigué. Hervée de Lafond, elle est assise et filme le spectacle. Un peu en retard, les huit jeunes comédiens-quatre filles et quatre garçons- pantalon et gilet noirs, arrivent en dansant et  en chantant. »Madame la société, commence un acteur, puis  il explique ce qu’est le Tchaka, plat très populaire en Haïti, mélange savoureux de maïs, de légumes et d’un peu de viande.
Puis commence alors une sorte de mélange d’impressions fugaces  de constats doux amers, avec de courts dialogues sur Haïti et la France:  » J’ai envie de voir la neige » , « J’ai acheté La Fleur à la bouche de Pirandello chez Emmaüs », etc…  et des sketches sur la corruption, notamment sexuelle, qui sévit la-bas.

 Le jeu est précis, direct,  et les comédiens,  qui ont déjà joué le spectacle le matin, gardent quand même une belle énergie, malgré la chaleur accablante, et ont tous une excellente diction et une incroyable gestuelle. Enchaînant sketches, danses et chants. avec beaucoup de charme et d’intelligence scénique. Le public de gens en vacances, ( mais peu d’habitants malheureusement) , apprécie beaucoup…
 C’est vraiment émouvant d’entendre cette langue française impeccablement dite, alors que ceux qui en ont la charge dans notre pays-acteurs comme politiques,suivez mon regard-la sabotent sans scrupule, à coup de négligences et d’anglicismes de pacotille. Mais il y a du flou dans la direction d’acteurs qui, parfois, semblent n’en faire qu’à leur tête…  Suit une sorte de récitation de poèmes par tirage au sort des spectateurs réjouis. On sait que la poésie est un des richesses populaires de ce pays si pauvre. Là aussi, quel professionnalisme, quelle sens épique!  Des poèmes d’Aimé Césaire, de Boris Vian, ou Antonin Artaud, etc… défilent, avant que plusieurs des comédiens ne disent à tour de rôle que l’argent récolté dans les villages de France  pour Haïti et viré aux ONG n’ aura pas servi à la reconstruction de leur pays…
 Et ils précisent avec humour, avant d’entamer un beau chant choral, que celui de la manche de ce soir ira directement au peuple haïtien! Mais le spectacle, qui a commencé avec retard, et qui accumule les fausses fins, s’est déjà quelque peu enlisé…  Trop long, beaucoup trop long pour un spectacle en plein air, malgré de grandes qualités d’interprétation. Et on sort de là, un peu cassé. Alors que tous les ingrédients étaient là pour deux bons petits spectacles. Dommage! Livchine l’a d’ailleurs reconnu  d’ailleurs. « Ce collage des deux pièces n’était pas une bonne idée »…
  Alors à voir? Oui, quand même, aux meilleurs moments, il y a quelque chose qui tient du miracle: les comédiens haïtiens ont une présence et une énergie qu’on ne voit pas souvent en France et à Aurillac où  les deux spectacles retrouveront leur autonomie. Donc à suivre…

Philippe du Vignal

Festival d’Aurillac.  Du 22 au 25 août. Attention! Deux horaires: Le Tchaka ou  (cela se décidera le jour même!) La Brigade d’Intervention Théâtrale Haïtienne, à côté du square  central, à 15 heures et à 18 heures.

 

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