Points de non-retour (Quais de Seine), texte et mise en scène de Alexandra Badea.

 Points de non-retour (Quais de Seine), texte (L’Arche Editeur) et mise en scène de Alexandra Badea.

 

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Avec la trilogie Points de non-retour, l’auteure et metteuse en scène française d’origine roumaine, Alexandra Badea, interroge la manière dont l’Histoire politique imprègne les êtres au plus profond d’eux-mêmes et détermine leur existence.

 Les textes de Badea témoignent avec détermination de notre monde actuel et professionnel, imprégné d’une violence néo-libérale et prétendument dépolitisée.

 Le premier volet de Points de non-retour concernait le sort tragique des tirailleurs sénégalais de Thiaroye, et le destin imposé à certains de leurs descendants, spectacle créé à La Colline en septembre 2018, qui alternait les récits d’Histoire, leur commentaire, et l’intériorité sensible des êtres concernés par ces événements précis.

 Le second volet créé au Festival d’Avignon 2019, Quais de Seine, poursuit cette réflexion en révélant le poids conséquent des non-dits dans les sphères familiales.

 Nora, jeune femme contemporaine, journaliste radio, est hospitalisée, la raison en est une tentative de suicide. Elle rencontre régulièrement un psychiatre qui l’aide à se reconstruire, recomposant un récit alors que son passé est terriblement défaillant.

 Accompagnée de son thérapeute, elle accède peu à peu à une mémoire familiale interdite – bribes de souvenirs et rêves d’histoire de ses grands-parents tombés dans l’insoutenable tragédie de cette nuit si cruelle du 17 octobre 1961 où on tira sur des Algériens qui furent pour certains jetés dans la Seine, n’ayant pas respecté le couvre-feu imposé aux Nord-Africains par le préfet de Paris de l’époque, un certain Maurice Papon, que l’Histoire qui exige justice, rendra tristement célèbre encore.

 La grand-mère pied-noir Irène, que nous voyons, jeune, au-dessus de la scène évoluer avec son compagnon algérien Younès, originaires de Sétif, dans un intérieur parisien dont le mur de scène est recouvert d’un voile – tel un rêve vaporeux surgi du passé -, est une jeune fille alors enthousiaste et volontaire qui survivra, tandis que son compagnon et père de leur enfant ne pourra poursuivre la route.

 Les parents de la jeune fille en Algérie rejettent son idylle avec un Algérien. Les jeunes gens ont voulu vivre leur amour à Paris mais la capitale – Police et Harkis – considère les Algériens selon le contexte de la guerre coloniale

 Pourtant, Irène paraissait s’inquiéter davantage que Younes, en lui affirmant qu’elle serait toujours à regret la fille des colons, la fille de la conquête de l’Algérie. Et alors que son compagnon s’étonnait de tels propos si peu prometteurs d’avenir, elle précisait qu’elle aurait voulu oublier ces fausses racines qu’on lui avait collées :

 « Je n’ai pas choisi de naître là-bas. Je voudrais pouvoir parler sans que ça soit tout le temps vu comme la parole de l’oppresseur. » 

Selon Irène, tous deux ont bien fait de quitter la terre algérienne, car tous là-bas et même ici, ont goûté à cette haine, même ceux qui ne sont pas encore nés, mais Younes rétorque : « Fuir encore ? Etre un exilé à vie. Se battre toujours pour une place que personne n’a envie de te donner. Avaler les humiliations, le mépris, avaler toujours, faire semblant… »

 Sur le plateau, Alexandra Badea écrit en début de représentation sur son écran d’ordinateur, des lignes projetées sur l’écran nocturne du lointain.

Que comprendre et recueillir de l’Histoire qui nous a plus ou moins précédés ?

 Sur la scène – en bas et en haut – des comédiens talentueux, une équipe multiculturelle d’artistes, pour la plupart binationaux, venus de différents pays à l’image de la France et de la richesse de ses métissages : Madalina Constantin Franco-Roumaine (Irène), Sophie Verbeeck Franco-Belge (Nora), Amine Adjina Franco-Algérien (Younes), Kader Lassina Touré Franco-Ivoirien (le thérapeute).

Un spectacle dont la finesse rigoureuse, trop fidèle à sa mission pédagogique et mémorielle, entrave les possibilités de liberté et d’inventivité du jeu dramaturgique.

 Véronique Hotte

 

Festival Avignon IN, Théâtre Benoît XII, du 5 au 11 juillet à 22h, le 12 juillet à 15h.

La Colline – Théâtre national, petit Théâtre, du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h.

 


Du sable et des playmobil, création menée par Sarah Mouline

Du sable et des playmobil,  création menée par Sarah Mouline

©Virginie Ranjalahy

©Virginie Ranjalahy

 La guerre d’Algérie, un thème quasi tabou pendant des décennies surtout au cinéma mais aussi au théâtre: tous les gouvernements de droite comme de gauche, ayant préféré esquiver la question. Au nom de l’ordre et de la sécurité publique… Alors que les premiers « évènements » comme on disait alors hypocritement, ont commencé dans ce qui était encore la France, il y a déjà plus de soixante ans! On a aussi, par exemple, longtemps passé sous silence le fait que François Mitterrand, alors garde des Sceaux en 56, avait été solidaire de l’envoi des premiers contingents de soldats appelés en Algérie et avait refusé la grâce de militants du F.L.N. qui furent guillotinés.. et que Maurice Papon, ex-préfet en Algérie puis de Paris en 1958, a été impliqué dans la répression sanglante de la manifestation du F.L.N., et de celle organisée par le Parti Communiste au métro Charonne.

Vous avez dit censure ?  Il y a quand même eu depuis, des spectacles récents sur ce thème, comme entre autres, Revenir ! Quand parlent les cendres, créé et mis en scène, il y a trois ans par Barbara Bouley-Franchitti. Une jeune femme française dialogue avec l’urne funéraire de son père, lequel  avait subi un grave traumatisme, quand il était revenu d’Algérie. Dans La Guerre de mon père, mise en scène par Judith Depaule en 2016, le père, cette fois, est encore en vie. Le spectacle participait d’une évocation de cette guerre, à partir d’entretiens filmés d’anciens appelés français, mais aussi de familles algériennes.
En novembre dernier, Palestro retrace le pire épisode de cette guerre sans nom, quand, en 1956, vingt soldats français tombèrent dans une embuscade dressée par des maquisards algériens. Avec  ensuite une terrible répression sur la population et des centaines de morts. Ce spectacle a été écrit par Aziz Chouaki, auteur algérien et mis en scène par Bruno Boulzaguet, metteur en scène français, qui  ont voulu dans une sorte de documentaire-fiction, se libérer des nombreux tabous et non-dits familiaux.

Bref, on l’aura compris parler de la guerre d’Algérie, c’est aussi parler de la figure du père, voire du grand-père, et cela n’a rien de simple ni de facile. Sarah Mouline-curieusement la troisième metteuse en scène qui ait traité de ce thème-elle aussi s’est interrogée: « Pourquoi ne peut-on pas parler de la guerre d’Algérie, de manière apaisée ? Qu’est-ce qui brûle encore? A quel endroit ? » Du Sable et des playmobil ne répond pas vraiment à cette question insoluble et évoque l’histoire d’une jeune femme qui, après la mort de son père, découvre dans des  cartons de papiers qui lui appartenaient, tout son discret passé militant en France du F.L.N.  (Front de Libération Nationale).  Un passé qui n’en finit pas de travailler les esprits, alors que la plupart des protagonistes de cette guerre d’Indépendance ont disparu. «Là où le juge n’a pas fait son travail, dit Pierre Vidal Naquet, c’est à l’historien de le faire » rappelle Sarah Mouline. Et en partie aussi aux gens de théâtre
Il y eut il y a déjà plus d’un demi-siècle une-petite-mobilisation en France des étudiants et surtout des Algériens, le putsch des généraux Salan et autres, le poids de l’extrême droite avec l’O.A.S. à Alger, l’essor du mouvement  indépendantiste et ses répercussions sur toute la société française, avec l’arrivée massive des pieds noirs dont beaucoup n’avaient jamais vu la métropole, puis la prise du pouvoir du général de Gaulle. qui proclama enfin l’indépendance de l’Algérie en 1961. Tout cela n’a rien de très joli et semble bien lointain aux enfants de 2018, comme à la plupart des adultes français mais, qu’on le veuille ou non, appartient à l’histoire de  notre pays! et mérite toujours une piqûre de rappel… Ce qu’a bien compris Sarah Mouline.

Reste à savoir comment aborder ce thème au théâtre. Sur le petit plateau, un mur de cartons d’emballage empilés- ce qui réduit encore le petit espace scénique!-sont écrits à la bombe : guerre, indépendance, etc. Deux jeunes femmes et deux jeunes hommes reprennent le cours de cette histoire tragique dont les conséquences sont encore là « La France a envoyé ses jeunes faire la guerre, et l’Algérie ses jeunes construire la France . » Aucun doute là-dessus, les bonnes intentions sont là mais on ne fait pas de théâtre avec de bonnes intentions, et Sarah Mouline a  bien du mal, quand il lui faut articuler un texte assez faiblard, avec une mise en scène sans doute trop vite conçue. Cette suite de petits moments dialogués, sans véritable dramaturgie ni fil rouge, nous a laissé sur notre faim. Et le spectacle se termine, plutôt qu’il ne finit vraiment. Le tout ressemble encore trop à un travail en cours. A suivre donc, mais il faudra que Sarah Mouline revoie absolument texte, mise en scène et scénographie…

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 11 mars au Théâtre de l’Opprimé, rue du Charolais, Paris XIIème.

 

Palestro de Bruno Boulzaguet et Aziz Choauki

 

Palestro de Bruno Boulzaguet et Aziz Chouaki, mise en scène de Bruno Boulzaguet

 

Luc-Antoine Diquéro dans Palestro mis en scène par Bruno Boulzaguet. Luc-Antoine Diquéro dans Palestro mis en scène par Bruno Boulzaguet. Alain Richard.

©Alain Richard

Une guerre est toujours perdue, et des deux côtés. Surtout celle qui ne dit pas son nom, comme la guerre d’Algérie : « pacification », « événements ». Le rappel du contingent, puis l’embuscade de Palestro, le 18 mai 1956, qui ont mis l’opinion française face à une réalité dont on ne voulait pas : la guerre, et engagée depuis longtemps. Une patrouille part reconnaître le terrain vers Palestro au Sud-Est d’Alger, (du nom d’une victoire du Piémont et de son allié Napoléon III sur les Autrichiens en 1859 !), aujourd’hui Lakhdaria. R.A.S. : un simple contrôle du territoire, avec une chef qui croyait dur comme fer à l’amitié franco-algérienne et au chemin vers la paix. Mais soudain, c’est l’embuscade, et toute la patrouille est massacrée. À l’exception d’un seul survivant : il faut bien un messager pour raconter la tragédie…

Avec l’escalade de la revanche : villages brûlée, populations anéanties par des soldats abandonnés à la vengeance et à la haine, que la hiérarchie n’a peut-être pas cherché réellement à contrôler. Une histoire ancienne (1956) et pourtant, ça brûle encore. Bruno Boulzaguet, lui-même fils d’un ancien d’Algérie, explore les traumatismes souterrains de cette guerre sans nom. Il imagine une fratrie découvrant, à la mort du père, un abîme de dettes et une mystérieuse carte de vacances en Algérie. Petit à petit, ils découvrent le sens de cette dette, l’histoire se recompose, avec ses témoignages contradictoires et ses interprétations divergentes.

On passe d’un naturalisme frontal, avec un premier degré presque brutaliste assumé par des comédiens qui prennent le texte à bras le corps, en direct et sans chichis ni fioritures, à un théâtre qui assume la distance du récit. Cécile Garcia Fogel, Luc-Antoine Diquéro et Stanislas Stanic ont assez d’expérience et de générosité pour faire passer ce qui, joué par d’autres, ferait «vieux théâtre», au ras d’un langage quotidien et d’une dramaturgie un peu trop explicative.

Mais le spectacle s’en sort par le jeu : face aux grands enfants-car les adultes restent toujours des enfants quand il s’agit de leurs parents-trois jeunes acteurs : Guillaume Jacquemont, Étienne Bianco et Tom Boyaval ont l’âge des petits soldats du contingent. Une nouvelle génération prend le relais du récit, se passe la balle et la parole pour raconter cette histoire. L’interprétation reste un rien formel et sent l’exercice d’école-celle, très bonne, d’Asnières d’où sortent ces comédiens, mais cela donne une dimension à la pièce et permet de sortir de la convention naturaliste.
Et puis le jeu a cela de bon, selon les deux auteurs de la pièce, qu’il confronte non des adversaires, mais des partenaires. Un rêve fugace, l’illusion de ce qu’auraient pu être les relations entre la France et l’Algérie, avec beaucoup de si… Ici, pas de bons ni de méchants, mais seulement l’insupportable violence de la guerre. Palestro en évoque les traumatismes et les silences. Un spectacle à la fois imparfait et essentiel.

 Christine Friedel

Théâtre de l’Atalante, Places Charles Dullin Paris 18e, jusqu’au 1er avril. T. 01 46 06 11 90.

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