Time’s Journey Through a Room

 

 Festival d’Automne à Paris.

Time’s Journey Through a Room, texte et mise en scène de Toshiki Okada, spectacle en japonais surtitré en français

 

317Le séisme de 2011 au Japon suivi du tsunami et de l’accident nucléaire de Fukushima ont profondément inspiré l’écriture de Toshiki Okada, dramaturge contemporain postmoderne, qui renoue avec la tradition ancestrale japonaise dont il s’écartait jusque là pour confronter, sur le plateau comme en littérature, les vivants et les morts.

 

Après la catastrophe japonaise-césure dans le Temps et l’Histoire-n’est-il pas temps qu’advienne, comme «naturellement», une prise de conscience collective efficiente vers  des changements socio-politiques et économiques.Les vivants et les morts sont là pour témoigner de possibilités encore inaccomplies.

 

 A la manière d’un sismographe, le dramaturge enregistre les répercussions de la catastrophe, à long et moyen terme, sur trois personnages – un couple dont la femme,  meurt une nuit, quatre jours après les événements de 2011, et qui continue d’entretenir une parole solitaire  avec son époux qui l’écoute attentivement mais ne lui répond guère, et une amie de celui-ci qui lui plaît bien-ici et maintenant en 2016 -et qu’il invite chez lui. Les sentiments individuels du trio sont révélés par  la parole: l’une parle à l’un, et l’un parle à l’autre, sans jamais que les femmes ne communiquent ; elles appartiennent à des temporalités autres, dans la vie du mari.

 Mais, toujours à la manière d’un sismographe, Toshiki Okada enregistre aussi les soubresauts intimes des êtres, de l’univers et de leurs sons: gouttes d’eau, raclements d’objets en métal, voilages blancs et silencieux qui volètent au passage des courants d’air, ampoules de servante de théâtre, bouquet design de fleurs et vase posé sur table de bois, avec deux chaises: soit le bruit des accessoires quotidiens qui font la musique des jours.

 Toshiki Okada s’est entouré de Tsuyoshi Hisakado, créateur de sons et sculpteur  qui met en valeur tel bruit du monde extérieur, tel mouvement zoomé, à travers une extension des mouvements corporels par le son seul. Le public admire l’étrangeté de l’épouse défunte qui soulève la jambe en esquissant un pas lent et répété de danse, à la manière d’un frottement, tandis que l’époux assis donne une rotation à son pied. Objets et sons, comédiens-les vivants et la morte-sont ici comme synchronisés, comme les accessoires d’une superbe installation vivante, auditive et visuelle.

Après la catastrophe et avant sa propre mort, la défunte pressent la qualité existentielle de tous les instants de la vie auxquels elle ne s’était guère attachée. Ses petits enfants l’agaçaient, avoue-t-elle, dérangeant son confort immédiat, mais elle se rend compte qu’ils portent en eux et à jamais, l’héritage de l’avenir, héritiers en dernière instance de son propre avenir à elle, et à lui.

 Le mari ne répond pas mais prend acte avec intérêt des dires de la défunte, souriante et rieuse,  et son amie du temps présent, introduite sans le vouloir dans ce Voyage du Temps dans un appartement, délicate et précautionneuse, comprend implicitement les effets de la catastrophe éprouvés par son ami. Ces deux solitudes vont se rejoindre pour affronter ensemble le passage des jours.

Une aventure théâtrale intense, à l’écoute de voix intérieures troublées mais vivantes.

 Véronique Hotte

 T2G Théâtre de Gennevilliers, Festival d’Automne à Paris, du 23 au 27 septembre.

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Rouge décanté

 Rouge décanté, d’après le roman de Jeroen Brouwers, adaptation de Guy Cassiers, Dirk Roofthooft, Corien Baart, mise en scène de Guy Cassiers

  bezonken_rood_09_hiresJournaliste, écrivain et essayiste, Jeroen Brouwers est né en 1940 à Batavia (Indes néerlandaises). Après l’invasion japonaise en 43 et la capitulation de l’armée de son pays, son père fut enfermé dans un camp de concentration  près de Tokyo. Jeroen,encore petit,  sa grand-mère, sa mère et sa sœur, sont d’abord internés au camp japonais de Kramat, puis dans celui de Tideng, dans un quartier suburbain de Batavia. Mais sa grand-mère n’y résistera pas.
   Dans Rouge décanté, roman autobiographique, Jeroen Brouwers nous  parle du camp de Tideng, réservé aux femmes et à leurs enfants (les garçons de moins de dix ans restant auprès de leur mère).  Horreur et effroi, le séjour carcéral se fait pour Jeroen, expérience et découverte hasardeuse de la cruauté programmée et assumée des hommes.
 Les Japonais, qui n’ont pas d’état d’âme, obligent les prisonnières à se tenir droites des heures entières, sous la pluie ou le soleil, ou bien à sauter nues et à croasser comme des grenouilles, jusqu’à l’évanouissement ou la mort. La femme, être humain dont la beauté est blessée et détruite à jamais, n’existe plus.  Et la  douleur qu’il éprouve devant cette dégradation irréversible, l’enfant ne la comprend pas encore. Témoin oculaire, il grandira, empêché définitivement de sourire, à partir d’une épreuve initiatique inouïe dans un monde déserté par l’humanité.
Seule, la lecture et la récitation par cœur, pendant la séance de torture, du livre pour enfants offert par sa mère, poussera la petite victime qui porte sur la tête le casque colonial de son grand-père, à affronter l’insoutenable, à tenir debout et à résister en dépit de tout.
 Le narrateur et personnage, porté par le jeu intense de Dirk Roofthooft, analyse comment une part de lui-même n’a pu quitter la terreur de Tideng, coupant court à sa relation à la mère, aux femmes et au monde, comme incapable d’émotion et de sensibilité, malgré le souvenir plus récent de la beauté de Lisa.
Pour Guy Cassiers, cette entreprise autobiographique est une ode à la survie  grâce à l’imagination et, malgré le déni de l’auteur, une ode aussi à sa mère. Décor, lumière et vidéo de Peter Missotten impriment leur marque au spectacle, avec une évocation de jardins japonais aux dalles carrées, séparées par des filets d’eau, qui rappellent la froide abstraction du camp.
 Dans le lointain, un rideau de fer tendu sur les hauteurs, scintille de lumières, de reflets tranchants, et de taches rouges: sang et feu, pour  évoquer la bombe d’Hiroshima du 6 août 1945. Rappel aussi de toutes les barrières de l’enfermement, grillages et portes, qui bloquent les consciences. Le panneau sert aussi d’écran où  l’on voit le comédien qui, au plus près du public, fait sa toilette et brique son intérieur autant que possible, obsédé par le désir de nettoyer corps et objets pour retrouver une pureté perdue.
 Dirk Roofthooft décrit l’horreur inscrite dans un passé qui mord toujours sur le présent : «Toute chose dépend d’une autre qui la côtoie.» Évocations du présent immédiat, ou plus lointain, retour à la femme aimée et aux dérives de l’adulte, projections dans l’enfance: l’acteur ne cesse de toucher à des moments de vérité, d’où naît une émotion puissante…

 Véronique Hotte

 Théâtre de la Bastille, Paris, jusqu’au 18 décembre. T : 01 43 57 42 14.

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