Au-delà de la forêt, le Monde, texte et mise en scène d’Inês Barahona et Miguel Fragata

FD5079BF-9D94-44E7-83C8-B9A7E6469BC6

 Festival d’Avignon

Au-delà de la forêt, le Monde, texte et mise en scène d’Inês Barahona et Miguel Fragata, traduction de Luís de Andrea (à partir de huit ans)

Émilie Caen et Anne-Élodie Sorlin attendent devant le public, le feu vert du régisseur pour commencer. Assises sur un entassement de valises, malles, boîtes en osier et vanity-case comme on disait dans les années soixante. Au sol, un long tapis qu’elles vont dérouler, et en fond de scène, une grande carte peinte de l’Europe et du Moyen-Orient  jusqu’en Afghanistan… Elles vont une petite heure durant, à la manière d’un conte, nous dire l’histoire de Farid, un jeune garçon afghan d’une dizaine d’années que sa mère a poussé à partir avec son frère vers l’Europe et surtout l’Angleterre, via Calais. En quête d’un avenir plus sûr. Le prix à payer est déjà lourd sur le plan financier mais elle sait aussi qu’elle ne les reverra qu’adultes et donc différents, ou peut-être même jamais. Farid brutalement séparé de son frère, souffrira de la faim, du froid, de la solitude la plus extrême et surtout du danger permanent qui le guette pour traverser l’Europe quand il essayera de passer en Angleterre. Il y réussira enfin, caché dans dans un camion frigorifique.

C’est donc de l’actualité la plus récente et de la crise des réfugiés en Europe dont veulent nous parler les auteurs portugais avec Au-delà de la forêt, à travers le regard et la parole d’un enfant. Avec ces grosses valises qui servent de relais au récit et accompagnent l’interminable voyage de Farid.  Il y a aussi-belle image- une grosse malle ancienne que les conteuses ouvrent et où l’on voit une mini-mer Méditerranée avec un canot chargé de migrants qui fait naufrage. Cette sorte de conte pour enfants en cinquante minutes évoque à travers la tragédie vécue par le petit Farid, celle de milliers de gens qui fuient quotidiennement la misère et le chaos politique où est plongé leur pays. Le propos n’a rien de très neuf mais après tout, pourquoi pas ? Les deux conteuses font le boulot mais l’acoustique de la chapelle étant ce qu’elle est, on ne les entend pas toujours très bien et la mise en scène, trop approximative, se résume le plus souvent à d’inutiles manipulations de valises.

« De la fiction à la réalité, le temps des personnages côtoie celui des spectateurs et le récit se met en suspens pour assimiler la brutalité des situations, disent Inês Barahona et Miguel Fragata. Mais le récit de ce voyage, assez conventionnel, laisse un goût de trop peu. Les bonnes intentions au théâtre, on le sait depuis longtemps, cela ne fonctionne pas…

Philippe du Vignal

Chapelle des Pénitents blancs jusqu’au 13 juillet,  à 11h et à 15h, (à partir de huit ans). T. : 04 90 14 14 14.

Festival Todos à Lisbonne,  du 21 au 23 septembre  (et autres dates au Portugal). Festival de Liège (Belgique) les 8 et 9 février. Théâtre de la Ville, Espace Cardin, du 14 au 23 mars.

 


Europa (Esperanza), texte d’Aziz Chouaki, mise en scène d’Hovnatan Avédikian

 

Europa (Esperanza) d’Aziz Chouaki, mise en scène d’Hovnatan Avédikian

98A7BEE4-1430-4800-877E-AFA6C1676F72 Pour le metteur en scène, cette œuvre révèle une écriture à la dramaturgie poétique et sauvage. Un rappeur, à l’image des personnages dessinés et du musicien de jazz qu’il est aussi. Et qui sait écouter les mots, en laissant libre cours aux harmonies et aux rythmes : « Eh ben, pour moi, l’Europe, c’est d’abord, tu es propre, poli, civilisé, ça veut dire pas de déconnement dans le boulot. Nickel balaise, il faut le système, tout il marche bien huilé quoi, le téléphone, les horaires, la liberté… »

La genèse d’Europa: Esperanza, le spectacle précédent d’Aziz Chouaki, au titre éponyme de l’embarcation de fortune avec un passeur et des clandestins : un handicapé, un ingénieur, une artiste-peintre, un ancien flic et un poète aveugle. Entre tragique et burlesque… Europa s’inspire aussi d’une nouvelle Allo, d’un poème Dieu et de la première page d’Aigle, un roman d’Aziz Chouaki. On retrouve ici la même situation : celle d’hommes entassés dans une embarcation précaire.

Hovnatan Avédikian interprète seul tous les rôles, porteur de paroles incantatoires et expressives de tous  ces jeunes hommes d’Algérie et d’ailleurs. Nadir et Jamel, garçons de quatorze et douze ans, regardent les bateaux quitter le port d’Alger, et rêvent d’Occident, au Nord, là où le monde est meilleur pour les jeunes du Sud qui, dans les années 90,  ont fui la guerre civile et ses centaines de milliers de victimes. Aujourd’hui, ils n’ont ni possibilité d’emploi ni avenir, et peuvent juste subsister chichement, grâce à la manne gazière de leur pays. Et en se tournant du côté de la mosquée, ou des dealers et de la drogue.  

Les deux amis, l’un plutôt mince et l’autre plutôt rond, finissent par embarquer au péril de leur vie, avec un ingénieur et tant d’autres « harraga» sur l’Esperanza, véritable radeau de la Méduse qui doit les mener à Lampedusa. Les harraga : des migrants clandestins qui ont pris la mer depuis l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, la Lybie, à bord de petits bateaux de pêche ou clandestinement, dans des cargos. Tous veulent rejoindre la Sardaigne, les côtes andalouses, Gibraltar, la Sicile, Malte, les Canaries ou jusqu’à une date récente, Lampedusa en Italie…

Harraga, en arabe algérien : «ceux qui brûlent », ceux qui séjournent au-delà des délais autorisés, mais surtout ceux qui passent sans papiers, après avoir essuyé de nombreux refus à leurs demandes de visa, et rejoignent en dernière extrémité l’Europe, sans documents, en contournant les contrôles frontaliers. S’ils ne  meurent pas en mer, ces clandestins, appréhendés par les garde-côtes, sont ensuite placés dans des centres d’identification et d’expulsion. Et ils se brûlent effectivement les doigts pour éviter d’être identifiés par la police.

Le verbe d’Aziz Chouaki illumine son interprète  ave jeux de mots et de sonorités, emportements d’une parole ludique et fuyante, ruptures de rythme et chocs déclamatoires. Avec une violence à la fois sourde et tonitruante, humble et ostentatoire, à la façon provocatrice, bien célinienne, de narrer l’état du monde. Entre humour, moquerie et cynisme. Aux côtés  de Vasken Solakian qui joue du saz, le comédien se fait danseur, équilibriste et devient une sculpture vivante, esquissant pirouettes et demi-tours. «Lampedusa, d’Aladin, le fringant et frugal bien frusqué, la lampe et hop, le vieux port, Lampedusa, les mouettes bikini, les voiliers Gin tonic, terrasses de café gentilles, cuisses luisantes, come on come on, touristes Mastercard, rien que du blond tranquille, mon frère, rien que du simple, rien que du tranquillement simple blond. »

Harga désigne «les barques de la mort», celles  de l’immigration clandestine. Mais aussi et à la fois, une sorte de suicide collectif, une résistance à l’autorité, une action protestataire et une affirmation existentielle désespérée. Le comédien joue des reprises et répétitions du symbole  et ses personnages rieurs s’en amusent, tout en révélant leur propre envoûtement. La harga des jeunes est une aventure et le harrag, un héros mythique: celui qui a réussi le voyage d’une rive à l’autre de la Méditerranée, sans  papiers, sur un rafiot. «Gamberger, c’est ça qu’il faut. Gamberger sa petite tête pour trouver l’astuce, se glisser et se retrouver, salut madame l’Europe, je m’excuse de vous déranger, mais non, pas du tout… »

Le public rit de bon cœur, entre crudité des propos et finesse de l’analyse. Une performance d’acteur lumineuse, à la hauteur des enjeux humanistes.

Véronique Hotte

Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron,  Paris XVIII ème, du 4 au 29 juillet. T. : 01 42 33 42 03. Lavoir Moderne Parisien, 35 rue Léon, Paris XVIII ème, du 12 septembre au 1er octobre. T. : 01 46 06 08 05.

 

 

Un pays dans le ciel d’Aiat Fayez, mise en scène de Matthieu Roy 


 

Un pays dans le ciel d’Aiat Fayez, mise en scène de Matthieu Roy 


©Christophe Raynaud

©Christophe Raynaud

 « Votre dossier n’est pas complet (…) votre dossier est complètement incomplet ! » articule le préposé aux cartes de séjour. Il manque toujours une pièce pour renouveler les papiers d’un demandeur qui se perd dans les méandres de l’administration. Un parcours du combattant qu’Aiat Fayez a vécu : entre la France et l’étranger, il se sent : «Partout étranger et profondément désolé de l’être». Familier de l’auteur, Matthieu Roy lui a commandé une pièce sur la question des migrants. Pour y répondre, Aiat Fayez a passé plusieurs semaines en immersion à l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides) à Fontenay-sous-Bois, surnommé “le bunker», où il a assisté aux démarches que doivent faire les demandeurs d’asile. Ils racontent leur histoire  à un “officier de protection“,  le plus souvent grâce à un interprète.  Cette pièce restitue une partie de ces entretiens ponctués par les remarques de l’auteur -joué par Gustave Akakpo- qui intervient en contrepoint.

Dans un dispositif bi-frontal, les acteurs évoluent au plus près du public, et nous sommes immergés dans de courtes scènes à trois personnages: demandeur d’asile, fonctionnaire et traducteur. Le vécu douloureux des étrangers contraste avec le langage administratif, et leurs destins sont à la merci du classement dans une catégorie dont leur cas relève. «Je suis fasciné par la question de la contingence », dit le personnage de l’Auteur. Trois comédiens se partagent une dizaine de rôles et jonglent avec les langues, les accents, selon les pays d’origine. Hélène Chevallier et Sophie Richelieu ont appris l’albanais pour jouer et traduire l’émouvant récit d’un musicien qui s’exile, à la recherche de son précieux violon : on le lui a volé et, sans cet instrument, irremplaçable, il ne peut exercer son métier qui est sa passion. Gustave Akakpo s’amuse à jouer, pour la première fois en éwé, sa langue natale du Togo, un homosexuel africain, tandis que la traductrice réprouve les mœurs de son client.  


Une direction d’acteur distanciée, un jeu sur les registres linguistiques et un certain humour évitent le pathos et offrent une théâtralité nuancée à ce documentaire. A partir d’histoires individuelles chaotiques et des réactions plus ou moins empathiques des fonctionnaires, Aiat Fayez, puisant dans sa propre expérience, soulève la question de l’accueil des migrants, devenue aigüe avec la crise  actuelle. «Tout ce que j’ai écrit et publié, romans et pièces, tourne autour de la question de l’étranger, explique-t-il. (Je n’utilise pas le terme immigré, qui place l’étranger sur un plan politico-sociologique.) »

 Ce spectacle, conçu pour un espace réduit, peut être joué partout, y compris en appartement : il suffit d’une table et de trois chaises.  Il repose sur une belle écriture et des acteurs, habiles à incarner ces personnages émouvants. La compagnie du Veilleur est accueillie à Paris à la Scène-Thélème, à côté du restaurant du même nom dont le directeur, passionné de théâtre, concocte, dit-il, un programme de créations « du même niveau d’exigence que sa table ».

 Mireille Davidovici

 Du 8 au 25 novembre, Scène Thélème, 8 rue Troyon, Paris XVIIème. T. : 01 77 37 60 99.

Et du 1 au 17 décembre puis du 2 au 25 février ;  et du 2 au 25 mars, Théâtre de la Poudrerie, Sevran  (Seine-Saint-Denis).  Du 26 au 29 mars, Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines.
Du  13 au 27 mai, Théâtre de la Poudrerie, Sevran (Seine-Saint-Denis).  

 

 

 

 

 

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...