Too much Time/Women in Prison d’après Jane Evelyn Atwood, adaptation et mise en scène de Fatima Soualhia Manet

 

 Too much Time/Women in Prison d’après les photos et le texte de Jane Evelyn Atwood, adaptation et mise en scène de Fatima Soualhia Manet

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©Jane Evelyn Atwood

Dans la pénombre du plateau vide, devant un grand écran où seront projetées les clichés de Jane Evelyn Atwood, six comédiennes (dont le metteuse en scène) donneront voix, une heure durant, à des femmes que la photographe a rencontrées derrière les barreaux de 1989 à 1998. Une immersion dont elle n’est pas sortie indemne :  «Il m’a fallu beaucoup de temps “pour sortir de prison“ dit-elle dans un extrait filmé, au début du spectacle. Quand ce reportage a été achevé et publié,  j’avais les cheveux gris et tout le monde utilisait un téléphone portable .» 

Après une plongée dans l’univers des prostituées rue des Lombards à Paris il y a une trentaine d’années, la photographe américaine «fascinée par les mondes clos» et la vie des exclus, se rend dans une quarantaine de prisons en Europe comme aux Etats-Unis. Elle réussit à pénétrer dans les pires établissements, jusque dans les quartiers des condamnées à mort et en est revenue avec des images saisissantes et des témoignages des prisonnières et de leurs gardiens. Dans Trop de peine/Femmes en prison, avec cent-cinquante clichés en noir et blanc, elle montre le quotidien de ces femmes privées de liberté…

Pour Fatima Soualhia Manet, il ne s’agissait pas de reproduire le livre mais de mettre en perspective les paroles croisées des détenues, de l’administration pénitentiaire et de la photographe. Et d’ouvrir ainsi l’espace de la prison, en apportant au public leurs points de vue. Les comédiennes se déploient ensemble, avant de faire entendre chacune:  Gwen, Linda, Brenda, Lynn, Karen… Comment en sont-elles arrivées là, et comment survivent-elles à la culpabilité d’avoir tué leur enfant ou leur conjoint… Comment aussi sont-elles considérées et traitées, et avec quelle différence par rapport aux hommes… Leurs confidences donnent à réfléchir, autant que nous choquent les propos cyniques d’un préposé au couloir de la mort, ou les statistiques sur les délits  féminins, portées par le seul homme de la distribution…

Plus parlantes que tout témoignage, les photos, à la fois réalistes et poétiques, apportent une clarté bienvenue à la noirceur de ces vies recluses. Le jeu des actrices, d’une grande sobriété, évite le pathos, et le spectacle nous interpelle sur des questions souvent passées sous silence. Nous découvrons aussi la beauté des images de cette grande artiste, installée en France depuis 1971, solidaire des grandes causes, et qui, par la suite, avec Les Sentinelles de l’ombre (2004) dénonça les ravages des mines anti-personnelles, après quatre ans d’enquête au Cambodge, Mozambique, Angola, Kosovo et Afghanistan. «Avec des photos provocantes, accompagnées de témoignages de prisonnières, écrit la militante américaine Angela Davis, Jane Evelyn Atwood présente un portrait complexe des conditions où vivent les femmes derrière les barreaux, »

En attendant leur ouverture dans quelques semaines, Les Plateaux sauvages, établissement culturel de Ville de Paris,  jouent hors leurs murs. Ce théâtre-documentaire fait bouger notre regard sur ces femmes en (trop) longues peines. Il faudrait que la justice prenne en considération les souffrances qui ont provoqué leur passage à l’acte. En France, on a fait quelque chose en ce sens, quand  Jacqueline Sauvage, condamnée à dix ans de réclusion pour le meurtre de son mari, a été graciée en 2016.

Mireille Davidovici

Le spectacle a été joué au Cent-Quatre, Paris XIXème du 27 au 29 mars.
La Loge, 77 rue de Charonne, Paris XIème du 17 au  20 avril.
Les Plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières Paris XX ème. T. : 01 40 31 26 35.

Trop de Peines, femmes en prison  a été publié chez Albin Michel  (2000).


Prison Possession, de et par François Cervantes

 

 

©Melania Avanzato

©Melania Avanzato

Prison Possession, de et par François Cervantes, à partir d’une correspondance avec Erik Ferdinand

François Cervantes témoigne ici d’une expérience épistolaire avec des détenus : soit l’écriture d’un homme seul, comme habité  par l’autre. En janvier 2012, l’auteur, metteur en scène et comédien, visite la prison du Pontet, près d’Avignon : les détenus, dit le bibliothécaire, demandent des recueils de poésie ou des autobiographies ; certains vont jusqu’à découvrir ici la fascination de la lecture et ses pouvoirs. L’un d’eux lui écrit un jour: «Je tiens un livre comme si j’avais ma vie entre mes mains, je ne peux plus le lâcher, je veux connaître la fin. »

 Ainsi, commencent des échanges de lettres avec des détenus isolés dans une société qui les exclut : ils savent qu’ils suscitent une incompréhension réelle: «La prison coupe les liens qui relient un individu aux autres et au monde. Un homme est amputé du monde, et le monde est amputé d’un homme. Et couper ces liens, ce la revient à couper ses pensées. »

 En même temps, l’acteur redécouvre le folklore du courrier postal, les enveloppes en circulation, les jolis timbres à coller, le mystère des écritures tracées  à la main.Entre l’écriture de l’émetteur et la réception de la lettre-différée-par le destinataire, s’ouvre un abîme, une attente, une possibilité d’ouverture, une espérance en travail.

 Il s’agit d’un simple lien, merveilleux (ni amitié, ni fraternité) dont l’importance est extrême, et à laquelle chacun des deux partenaires donne son plein consentement.  François Cervantes revient sur son enfance où il lui était difficile, de parler à ses proches : «J’apprenais à écrire pour apprendre à parler. »

 Erik, un détenu s’exprime à travers la parole de l’auteur qui livre ici son texte sur le plateau: même solitude et même isolement. L’un vit la situation à l’extérieur pour la transcender grâce à l’art de se dire et d’écrire, et l’autre ne peut échapper au gouffre immense qui le saisit. Toutefois, Erik, conscient de l’aventure qui le happe de façon inattendue, vit dans un néant sans fond, absent à lui-même par la force des choses. Puis il ressuscite à sa manière, dans le regard de l’auteur qui le place sur une scène pour qu’il puisse être entendu enfin comme individu.

 Le prisonnier mis à l’isolement ne se sent plus vivre, ni appartenir à la société des hommes : la peine est trop lourde d’être ainsi coupé de son prochain. La réception des lettres de François constitue pour Erik ce à quoi, seul, démuni de tout, il peut accéder en dernier recours, un partage d’humanité. François Cervantes dispense patiemment la parole réfléchie et distante d’Eric, l’expression d’une sensibilité à fleur de peau, une clarté éloquente, l’instinct de la présence de l’autre avec qui pouvoir parler, en toute liberté, gratuité et bonté.

 Un spectacle tendu et sincère pour un échange avec cet autre qui est soi-même.

 Véronique Hotte

Gilgamesh Belleville, boulevard Raspail, Avignon (ancien Flunch) jusqu’au 28 juillet, à 12h25, relâche les 11, 18 et 25 juillet  (à partir de 13 ans). T : 04 90 89 82 63

 

Une longue peine, mise en scène de Didier Ruiz

© Emilia Stéfani-Law

© Emilia Stéfani-Law

 

Une longue peine, mise en scène de Didier Ruiz

 

Le titre ne comporte pas de nom d’auteur, mais pas de hasard : les cinq personnes sur scène ne sont pas en quête d’auteur, puisqu’elles le sont elles-mêmes, avec  leurs témoignages terribles que Didier Ruiz a mis en scène avec une clarté, une force et une modération exemplaires. À peine quelques projections vidéo, une bande-son d’une constante discrétion (et sans le pathos d’usage quand on parle des prisons), des éclairages soignés : bref, du beau travail.
Le principal, ces hommes et cette femme. Cinq personnes normales, graves, parfois drôles, qui racontent les horreurs de la prison. Pas trop de détails sur leur parcours mais un arrière-fond social, familial, qui, sans y mener fatalement, a savonné la pente…  André, Eric, Alain, Louis, et aussi Annette , ont effectué de longues peines. L’un d’eux plaide toujours son innocence, les autres ont, comme ont dit, payé leur dette à la société.

Tout le propos de ce témoignage mis en forme (difficile de parler de spectacle) est de montrer la réalité vécue du système carcéral. On en connaît la surpopulation, l’enfer du mitard, le manque scandaleux de soins médicaux, et mille autres tortures et souffrances infligées en toute illégalité et en toute injustice aux prisonniers. Comme s’il ne suffisait pas de surveiller et punir,  pour reprendre le titre du livre bien connu de Michel Foucault.

La réalité prend ici un nouveau sens, quand on entend la voix de  ceux qui ont enduré tout cela. On entend aussi comment l’un s’en est sorti grâce aux études et à l’écriture, l’autre par une belle-mais courte-évasion, comment certains gardiens ferment les yeux sur des parloirs très intimes, comment là-bas on avale couleuvres, honte et dignité.

 Dignité retrouvée ici, sur le théâtre. Ces anciens taulards,  racontent et l’affirment de telle façon, qu’ils existent d’abord sous cette étiquette. Ce moment de représentation (est-ce le terme juste ?), avec des bons moments partagés, révèle une évidence : la prison est leur histoire, non leur nature.

Reste une gêne : à l’exception de la victime d’une erreur judiciaire (autorité de la chose jugée, pesanteurs administratives et négligences criminelles du système), on ne peut s’empêcher de penser que,  derrière les horreurs de la prison, il y a eu l’ombre du sang. Et, en même temps, il est juste de ne plus en parler : affaire close, dette payée.

 On est dans cette contradiction : le public, ici, écoute André, Eric, Alain, Louis et Annette avec le respect qu’ils méritent. Soit. Qu’il les applaudisse avec fougue est une autre affaire. La souffrance, qu’ils ont vécue de façon inutile et injuste, ne fait pas d’eux des êtres christiques, et n’ajoute rien au pardon. Ceux qui le croiraient, donneraient paradoxalement raison au système actuel. Restons-en à sa dénonciation : il reste inacceptable d’un point de vue moral, judiciaire et politique.

Christine Friedel

Spectacle joué du 11 au 15 janvier à la Maison des Métallos, 94, rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 Paris. T : 01 48 05 88 27

 

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