Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville-Mézières

 

Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville-Mézières

 

©Benoit Schulz

©Benoit Schulz

Dans cette capitale mondiale des arts de la marionnette, l’esprit « marionnette » bat son plein. Avec des rues pleines de familles du cru très concernées,  et de passionnés seuls, en couple ou en bande. Programmateurs, gens du métier, nationaux et internationaux  viennent aussi découvrir les créations en cours et faire leur marché… Les rues du centre de la ville, et les quartiers proches de la majestueuse Place ducale, les abords encore de Mézières, et non loin des rives de la Meuse, près du Mont Olympe, mais aussi les moindres salles et gymnases, bibliothèques, ruelles et cours: ici tout vit d’une belle effervescence créative.

 After Tchekhov par la compagnie Samolœt, mise en scène  d’Anna Ivanova-Brashinskaïa.

A la médiathèque Voyelles, le public dès quatorze ans a pu apprécier After Tchekhov, un spectacle à trois comédiennes, rappel des Trois Sœurs du grand maître russe. Portant de lourds manteaux qu’elles quittent et plient à terre avant de les  remettre plus tard, vêtues de robes noires à petit col de dentelle qu’elles s’empressent de bien arranger, ces figures féminines tchékhoviennes n’échappent pas aux poncifs.

Endormissement et rêves, petites poupées minuscules étrangement manipulées : doubles miniaturisés d’elles-mêmes à l’extrême, telles des fillettes disparues  de la mémoire à jamais.  Reste un puits de mélancolie et de passé douloureux. Elles portent de petits lits d’enfants en fer forgé, fenêtres de leur âme qu’elles plient et déplient à volonté, tableau, miroir, cadre,  et mobilier de poupée. L’inspiration d’After Tchékhov est juste mais sans surprise dans la manipulation des objets, et présente un échantillonnage trop attendu de lieux communs.

 A2pas2la porte par le collectif Label Brut

 A2pas2laporte, cette deuxième partie tout public dès cinq ans d’un triptyque initié par Mooooooooonstres présenté au festival 2013, qui confrontait les enfants aux bêtes hantant leur endormissement. Le spectacle a pour protagoniste, un garçon esseulé qu’effraient l’espace du dehors et de l’étrangeté extérieure. S’impose au regard du spectateur, le décor d’une immense paroi claire, fragile et transparente, que scelle une porte fermée. A jardin, se terre ce garçon recroquevillé au bas d’une fenêtre, épiant dans la peur, les klaxons de voitures et les moindres passages de véhicules à moteur mais aussi les pétarades des feux d’artifice.

 Il y a aussi les mouvements silencieux de voiles de rideaux, d’ombres devinées ou inventées qui s’essayent au jeu des doubles et des reflets, et de courants d’air et sacs en plastique vivants : le héros ne veut pas sortir pour aborder le monde mais s’entraîne à vouloir être plus fort, et l’enfant (Laurent Fraunié), refuse aveuglément de grandir. Etonnant de feu et de flamme, bougeant sans répit pour échapper à l’inquiétude qui le terrasse, se posant les bonnes questions et y apportant des réponses matures qui, pourtant, ne le délivrent pas tout de suite d’une angoisse dévastatrice. Avec imagination et intensité, le comédien montre une vraie générosité pour diffuser les expériences de son cheminement intérieur qui le mèneront heureusement à la réalisation de soi…

 Les Folles par la compagnie La Muette

 Delphine Bardot, l’une de ces folles, silencieuse et patiente dans son atelier de couture, joue avec les accessoires qui tournent naturellement, ainsi la bobine de fil qui se dévide quand la machine  à coudre fonctionne, ou bien le petit napperon ou fichu que l’on brode à la main, image du cycle de vie amorçant encore un nouveau tour du Temps, comme la terre qui nous porte.

 S’amusant de son fichu, l’interprète se masque et présente son existence à l’envers : d’un côté, une jeune mère travailleuse qui brode et coud pour survivre, et de l’autre, une femme du peuple qui s’associe à ses sœurs de combat pour dénoncer les tyrans. Ces femmes semblables, obligées de s’intégrer à une vie sociale et collective, portent en même temps les stigmates cachés et intimes d’avoir perdu un être cher. Les souvenirs de leurs disparus prennent consistance, et la femme endeuillée transcende sa douleur personnelle pour épouser la force véhémente du collectif.

 Après Point de Croix, Silencio es Saluda -un volet qui correspond à la part masculine de ce projet-est interprété par Santiago Moreno. Un jeune Argentin, immigré en Europe, musicien et manipulateur, s’engage dans une enquête documentaire et essaye aujourd’hui d’explorer le contexte politique de ces années sombres. Il s’empare des archives de l’époque, et  les donne à voir ou revoir au public sollicité. Militaires rigides, portraits des jeunes gens disparus: la Plaza de Mayo, portant les traces vivantes de la résistance, est filmé, hier et maintenant.

 Symbole du cycle éternel, le disque vinyle tourne à n’en plus finir sur un tourne-disque énigmatique qui dit les slogans des manifestants. Ombres et sons répertoriés, les signes de l’énergie de la mémoire s’accumulent. Un travail soigné, rigoureux et motivé par une grande exigence d’art et de morale.

 R. A. G. E. par la compagnie Les Anges au plafond.

  Romain Ajar Gary Emile, les premières lettres des noms et prénoms d’un seul homme qui en parait deux, donnent  le titre du spectacle conçu par Camille Trouvé et Brice Berthoud. La vie et l’œuvre de Romain Gary, passionnantes, font, comme le souhaitait sa mère du petit Romain, «œuvre d’art ». On voit de belles images vidéo d’elle et de son enfant en marionnettes, traversant la Pologne  d’autres pays de l’Est et interrogeant leurs habitants et leurs coutumes.

Peu à peu, le spectacle laisse place au théâtre seul  et les excellents marionnettistes portent plus maladroitement les textes à dire. L’ensemble, trop long, reste un peu chaotique, entre figures comiques : chèvres et rats de triste mémoire, mère russe qui chante si bien, bruiteur qui en fait des montagnes, et jeu double des interprètes incarnant l’auteur de La Promesse de l’aube dans un désordre de masques identitaires. Le propos s’effiloche un peu, mais le public ravi en redemande.

©LaurentPhilippe

©LaurentPhilippe

 Oscyl, chorégraphie d’Héla Fattoumi et Eric Lamoureux

Une chorégraphie joueuse et audacieuse pour Oscyl, dernière création de ces chorégraphes, avec sept danseurs et sept sculptures inspirées d’Entité ailée d’Hans Arp, qu’ils ont conçu biomorphiques et à échelle humaine. Nommées Oscyl, elles ont la capacité d’osciller et de s’animer au contact des danseurs.  Cette aventure artistique et humaine correspond au croisement des disciplines, dans une tentative de décloisonner les genres : danse, arts plastiques, théâtre d’objets  et  de marionnettes…

Les interprètes évoluent avec leur propre double, le touchant, le caressant ou bien le rejetant dans une violence toute relative. Ils s’éloignent, puis reviennent sans cesse vers cet être inanimé, aimant qui les attire et dont ils ne peuvent se déprendre. Duos alternatifs et changeants: les vivants se révèlent à côté de leur reflet dansant, et se balancent, puis basculent, ou bien retrouvent un équilibre paisible.

Ce magnifique ensemble met en relief les individualités radieuses mais aussi un chœur. Un spectacle en forme de bercement intérieur renouant avec le métier de vivre.  Cet ensemble précis, aigu et coloré  possède une énergie d’être oscillant à l’infini, entre le yin et le yang, à la recherche d’un équilibre de sérénité.

 La Vie des formes, conception et interprétation de Renaud Herbin et Célia Houdart

Fil rouge de ce festival, les quatre spectacles de Renaud Herbin, directeur du Théâtre Jeune Public du Centre Dramatique National d’Alsace-Lorraine, est un marionnettiste inspiré,   sont des pièces visuelles et sonores en lien avec le théâtre et la littérature. La Vie des formes procède d’une rencontre fructueuse entre Renaud Herbin et la romancière, fille de Dominique Houdart et Jeanne Heuclin, couple de marionnettistes inventeur des fameux Padox, figures rondes et populaires qui ont hanté bien des rues de France et de Navarre.

Elle qui a passé son enfance dans l’atelier parental de fabrication des marionnettes et lui partagent une même familiarité  avec ces figurines inertes étranges et pourtant douées de vie. Celia Houdart égrène ses souvenirs et les impressions de vie que dégagent les marionnettes. Quand  l’une d’elles disparaît, l’atelier entier semble avoir été dévasté, puis peu à peu, une autre installation sensible prend tournure. Cette voyageuse  en Italie et ailleurs, a même voulu devenir sculptrice de marbre de Carrare.

Pendant ce récit pudique, Renaud Herbin se frotte à sa création : un personnage entre homme et marionnette, dont les articulations semblent humaines. Le marionnettiste fait corps et danse avec elle, la hissant sur ses pieds ou bien la laissant gisante au sol comme un souverain défunt. La relation avec l’autre, faite de tensions manifestes, d’inquiétude mais aussi d’accords, participe d’un échange existentiel entre deux êtres réels, l’un fictif, l’autre vivant. Un travail raffiné et délicat qui déploie tous les possibles des relations humaines.

 Véronique Hotte

Spectacles vus au Festival mondial des théâtres de marionnettes à Charleville-Mézières  du 16 au 24 septembre.
festival-marionnette.com

 


Le Cercle de craie caucasien, de Bertolt Brecht, mise en scène de Bérangère Vantusso

Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht, traduction de Georges Proser, mise en scène de Bérangère Vantusso

Unknown L’homme se libère à travers une justice respectable selon une morale et un droit avec une lutte méthodique que l’auteur définit dans cette pièce (1945) d’après une vieille légende chinoise, où il reprend aussi le thème du jugement de Salomon. Deux kolkhozes se disputent un terrain. L’un, pratiquant l’élevage des chèvres, a dû l’abandonner, pressé par l’avance allemande. L’autre, moderne et technique, l’a défendu clandestinement, grâce à un plan d’irrigation qui inclut la parcelle en litige.

Comment résoudre ce point de droit ? Après une difficile négociation, une fête scelle l’accord. Le second kolkhoze, nommé Rosa Luxembourg, tourné vers l’avenir, joue pour les festivités, une pièce populaire, en lien avec le présent: Groucha, l’héroïque servante du Cercle de craie caucasien, est le symbole de ceux qui, dans un monde de violence, poursuivent obstinément une œuvre de paix.

Les petits féodaux provinciaux se sont soulevés contre le grand-duc et ses gouverneurs, les plans guerriers du grand-duc ayant échoué : un processus réactionnaire qui inclut une chance pour le peuple, l’anarchie provisoire s’installant. Au cours de cette révolution de palais, la femme d’un gouverneur, soucieuse avant tout de ses toilettes et bijoux, abandonne son nouveau-né, Michel. Son inconscience, plus que sa méchanceté, trahit l’aliénation des riches.

Groucha qui ne possède rien, ignore cette aliénation aux objets. Mais, à l’écoute du cri de détresse de Micha, elle obéit à la « terrible tentation de la bonté » mais hésite à adopter l’enfant : son fiancé, le soldat Simon Chachava, l’attend. Pauvre, elle espère se décharger de son fardeau, ne pouvant frayer avec la bonté. L’hésitation de la servante est vraie, partagée entre l’intérêt pour Michel et  le sien. Si elle reprend à son compte le rôle maternel et les soins obligés, se nouent dialectiquement des relations affectives et des gestes instinctifs d’amour.

 Dans le désarroi provincial, Groucha instaure une règle nouvelle de liberté et de vie : « Sache-le, femme, qui n’entend pas un appel de détresse Mais passe, l’oreille brouillée, jamais plus N’entendra l’aimé l’appeler à voix basse Ni le merle au petit matin, ni le soupir de bien être Des vendangeurs harassés, à l’heure de l’angélus.»

 Le sentiment poétique de Groucha relève d’une conscience pure : elle a un cœur paisible, en accord moral de lutte avec soi et avec l’autre, et un langage intérieur. Le Cercle de craie caucasien s’achève sur un procès du juge Azdak, un  truand ivrogne et extravagant, qui rend une justice contradictoire. Les pauvres sont jugés par un des leurs, et l’absurdité des verdicts d’Azdak rejoint paradoxalement la raison.

Les enfants pour leur survie vont aux femmes maternelles ….Groucha représente une nouvelle relation aux êtres et au monde, et retrouve l’aimé : «J’ai gardé cet enfant parce que, ce dimanche-là, nous nous étions fiancés. Ainsi, c’est devenu l’enfant de l’amour. »

 Bérangère Vantusso, à l’invitation d’Eloi Recoing, directeur de l’Institut International de la Marionnette, a mis e scène cette pièce avec les douze comédiens de la XXème Promotion de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts de la Marionnette. Un monde de cartons de déménagement qui s’empilent, puis ouvrent des failles somptueuses (les gorges raides des montagnes du Caucase) se désagrègent et se délitent pour se reconstruire ailleurs, à la fois volatiles et solides. La pièce compte six personnages archétypaux : le prince, la mère, le soldat, la cuisinière, le juge, les paysans, l’enfant… pris dans les filets de l’engagement, du pouvoir, de la corruption, de la lutte des classes, du renoncement, de l’amour …

Pour Bérangère Vantusso, marionnettiste inspirée, cette fable devient animalière et ici, les personnages semblent sortir d’un tableau de Jérôme Bosch: petits animaux empaillés, peluches d’enfant aux couleurs pastel et criardes, restes d’un grenier avec poupées abîmées puis recyclées, têtes de poisson la bouche ouverte et le corps englouti sous une boule de poils synthétiques usés.

Les comédiens/manipulateurs, vêtus de noir, une fois le prologue exposé collectivement, prennent en charge, tel un chœur, discours et dialogues. Ils narrent les scènes et les commentant avec facétie. Œil alerte, moue grave puis comique, chacun y va de son couplet et de sa verve ; les comédiens jouent la plupart d’un instrument et accompagnent le bassiste Arnaud Paquotte.

Les personnages animaux sont fascinants, et, dans les sentes dangereuses du glacier de Janga-Tan, tenues par un manipulateur ou par plusieurs. L’enfant, dans sa vitrine transparente, et le couple lyrique d’amants Groucha et son soldat sont éloquents. La biche Groucha et son cerf de soldat, colorés,  joyeux ;  en position, verticale, gisante ou volante, ils irradient l’espace scénique en échappant à la gravité.

Véronique Hotte

Festival des Ecoles du Théâtre public,Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes, du 29 juin au 1er juillet.

 La pièce est publiée chez l’Arche Editeur.

 

Dissident, il va sans dire de Michel Vinaver

 

Dissident, il va sans dire de Michel Vinaver, mise en scène de Nicole Charpentier et Christian Chabaud

Dans le cadre de Pyka Puppet Estival

  Consacré aux arts de la Marionnettes et des formes animées, Pyka Puppet Estival, troisième édition d’une semaine,  a lieu dans deux théâtres d’Ile-de-France. On pourra y voir six spectacles, de trois compagnies étrangères notamment la Compagnie de la Tortue noire, originaire du Canada-Québec et de trois troupes franciliennes, avec des adaptations d’œuvres de Bertolt Brecht, Michel Vinaver, ou encore de la bande dessinée Les Pieds Nickelés. Il y aura aussi une table ronde  avec les  artistes et un stage de marionnettes  pour professionnels.

f-c56-568fd6e41f8ca Le Théâtre de chambre de Michel Vinaver,  fondé sur le dialogue, ne se prête pas a priori au jeu de  marionnettes. Mais la compagnie Daru réussit pourtant à faire vivre le drame de cette mère isolée et de son fils, avec des pantins confinés sur un petit espace et manipulés à vue par un seul acteur.

En douze très courts tableaux, l’auteur raconte la dérive d’un adolescent qui habite chez sa mère : «Attachés l’un à l’autre, écrit Michel Vinaver. Mais lui passe son temps à se dégager d’elle, du monde. Dissident, il l’est avec passivité (…) il va sans dire. Elle n’est pas immobile, elle va et dit le discours (des parents) ». Dans une société faite par, et pour les gagnants, à l’instar du père absent, ces deux  perdants n’ont pas leur place, et sombrent imperceptiblement. 

Aux ellipses du texte correspond une esthétique en creux. Dans un décor minimaliste, inspiré d’Edward Hopper, les objets se transforment pour figurer les différentes pièces de l’appartement. Le mur latéral séparant ce jeune homme et cette femme mûre, encore belle,  dont les corps filiformes et raides s’articulent. Les  marionnettes sont d’une grande simplicité et leurs visages ont des traits réalistes .

Dans une immobilité apparente traduisant une situation sans issue, le moindre geste prend alors toute sa valeur : un doigt pointé, un corps affaissé sur un canapé, ou suspendu à l’horizontale, au plafond. Pour souligner le caractère fusionnel de ce couple, fils et mère parlent d’une seule voix, masculine, enregistrée, mais avec le risque que l’on confonde leurs répliques, malgré une manipulation très fine. L’acteur, présent derrière ses petites créatures, symbolise le père absent.

 La compagnie Daru-Thempô, implantée dans l’Essonne depuis vingt ans,  a créé un lieu de création et de fabrique et un pôle-ressources de la marionnette et elle reprend ici  son spectacle créé en 2004. La pièce, de Michel Vinaver qu’il a écrite dans les années soixante-dix, montrait déjà la violence du monde du travail et ses répercussions dans la sphère familiale et n’a rien perdu de son actualité ! Ce drame intime entre une mère qui va perdre son emploi et un fils chômeur trouve toute sa force dans une réalisation modeste qui garde ses distances et sait éviter le pathos, sans nous priver d’émotion.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu au Théâtre de l’Atalante

Pyka Pupper jusqu’au 10 juin  T. :01 82 01 52 02 www.lepilierdesanges.com:

Au Théâtre de l’Atalante,  place Charles Dullin, Paris XVIIIème 

Au Théâtre Roublot , 95 rue Roublot  Fontenay-sous-Bois (Val de Marne).

 

Le texte est publié par l’Arche éditeur, collection  Scène ouverte, 1997

 

 

Biennale Internationale des Arts de la Marionnette

 

Biennale Internationale des Arts de la Marionnette :

 

Le Pavillon des Immortels heureux  de Marcelle Hudon

 Autour de cubes de bois, trônent de curieux petits personnages automates pour un concert. Une ballerine à tête de cochon tape des pieds sur un plancher puis s’immobilise, ses bras en fil de fer autour du corps. Les pulsations produisent une musique percussive et aléatoire. Un autre espace s’éclaire pour un duel à l’épée entre deux guerriers à têtes de feuille et aux membres de bois fin. Puis un petit théâtre d’ombres s’agite au fond de la salle, et, si on tourne la tête, on découvre alors des squelettes aux gestes saccadés comme dans un mauvais rêve. Un personnage étrange aux bras grands ouverts agite sa tête comme une balle de ping-pong, des papillons volent …

Ces sculptures minimalistes créées par Marcelle Hudon et Maxime Rioux à Montréal ont une grande force d’évocation. Dans cet univers plastique très réussi, les gestes de ces automates ont la justesse des mouvements humains. D’un réalisme surprenant, ils sont induits, de manière aléatoire, par des ondes sonores envoyées depuis la régie, provoquant des mouvements sur les marionnettes. Ce qui suppose de minutieux réglages et de longues recherches : ajustement des ressorts, calcul du poids des marionnettes,  mise au point du mouvement, souplesse…

Un seul regret dans ce bel enchantement d’une petite vingtaine de minutes, il ne s’agit pas du concert annoncé, mais plutôt d’une performance sonore.

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 Max Gericke ou pareille au même de Manfred Karge mise en scène de Jean-Louis Heckel

Le directeur de la Nef Manufacture d’utopies à Pantin, s’est attaqué au texte de Manfred Karge, membre du Berliner Ensemble, après Michel Raskine qui l’avait créé pour la première fois en France. Écrit en 1991, la pièce s’inspire d’un fait divers de l’Allemagne des années 30 : Ella Gericke, à la mort de son mari, décide de se faire passer pour lui, notamment à son travail. Elle devient grutier et vit par procuration. Le drame d’Ella Gericke, la question de l’identité, du vrai et du faux, renvoient au cauchemar que traverse l’ Allemagne dans ces années noires. 

Hélène Viaux incarne cette femme détruite, avec un mélange de fragilité, de résilience et une dose de folie. Toujours sur le fil du rasoir, elle s’empare avec brio d’un texte difficile, parfois peu « théâtral”. Dans un coin du plateau, Clarisse Catarino joue à l’accordéon des morceaux des années 30. En fond de scène, des mannequins nus ou habillés, figurent les personnages qui hantent Ella.

La comédienne les fait vivre en s’adressant directement à eux, sans perdre de vue son public. Mais tout cela reste statique et le seul talent d’Hélène Viaux ne suffit pas à animer la scène, organisée de manière très classique avec un lit, une table, des chaises, éclairés au moment où ils sont en jeu. Mais loin d’un travail sur l’objet ou la marionnette  et faute d’une véritable manipulation, ces mannequins manquent de vie. Ce grand texte, difficile, n’a pas trouvé ici les bons ajustements, malgré le travail d’une comédienne engagée et touchante. Mais bon, c’était la première de cette nouvelle création.. Donc à suivre.

Julien Barsan

Spectacles vus le 11 mai à la Maison des Métallos, 94 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris XIème T. 01 47 00 25 20.
Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette, 73 rue Mouffetard, Paris 5e T. 01 84 79 44 44, 
www.lemouffetard.com

 

Biennale internationale des arts de la marionnette, 9e édition (suite)

Biennale internationale des arts de la marionnette, neuvième édition (suite)

 

À2 pas2la porte conception et interprétation de Laurent Fraunié

©Pierre Grosbois

©Pierre Grosbois

Un mur barre le fond de scène. Un homme rêvasse devant la petite fenêtre, ouverte sur une ville survolée par des avions et dominée par des grues et des tours qui grimpent comme des champignons. Un feu d’artifice embrase le ciel nocturne, et vire au bombardement. Notre héros, qui s’amusait avec un joli chien blanc à la robe de tulle, a tôt fait de se barricader chez lui. Il remarque une porte fermée qu’il voudrait bien passer, mais qu’y a-t-il derrière le mur? L’appel de l’inconnu aura-t-il raison de ses appréhensions ?

 Après Mooonstres, qui traitait de la peur au moment de l’endormissement (voir Le Théâtre du Blog), Laurent Fraunié sort de l’espace clos de la chambre à coucher, mais franchir la porte n’est pas si facile, et donne lieu à de laborieux préparatifs… Il joue avec les objets et les images, en  trouvant des gestes plus parlants que les mots. Projections, ombres, marionnettes, bruits seront ses partenaires. Adroit dans sa maladresse, le corps leste et robuste, il multiplie les gags mais sait aussi préserver des moments de rêverie, comme les images poétiques qui peuplent la fenêtre, au début, ou la danse nuptiale avec une mystérieuse poupée géante, Sorte de Lorelei funeste… qui a pris forme dans les plis d’un grand rideau blanc.

Même si les effets se prolongent parfois un peu trop et si les différents moments peuvent sembler décousus, ce spectacle muet nous entraîne dans un univers à la fois burlesque et insolite.  Avec un travail du son très subtil, qui contribue à donner relief et profondeur à cette nouvelle création du collectif Label Brut, fondé en 2006 par Laurent Fraunié, Harry Holzmann et Babette Masson.

Spectacle vu le 11 mai à la Maison des Métallos 94 rue Jean-Pierre Timbaud Paris XIème.
Théâtre de Laval les 16 et 17 mai et  FAL 53 à Craon (Mayenne), le 19 mai.
Festival mondial des Théâtres de Marionnettes, Charleville-Mézières (Ardennes), du 16 au 24 septembre. www.labelbrut.fr

Le Retour à la maison  de Matéi Visniec, mise en scène de Yannick Pasgrimaud (France)

©Jean Dominique Billaud

©Jean Dominique Billaud

 » Nous sommes les mis en pièces, les foulés aux pieds, à vos ordres, mon général et vive la patrie !  » s’écrient les poilus. Matéi Visniec réveille les morts  pour un dernier grand défilé et leur donne la parole  :  en bien piteux état, ce cortège des « morts d’une balle en plein cœur » , des gazés, des démembrés, des « morts de peur »,  trouve encore la force de revendiquer auprès de l’autorité militaire.  » Comment on va rentrer chez nous sans cadavre ? » demandent les  disparus au général.  Et les « fusillés pour haute trahison »  exigent de défiler devant les déserteurs, car il y a une hiérarchie chez les morts comme chez les vivants. En tête viendront les décorés, puis les gradés et ainsi de suite.

Tandis que fusent ces paroles virulentes, Gilles Blaise et Yannick Pasgrimaud  donnent  corps aux soldats en pétrissant l’argile du champ de bataille étalé sur une table : terrain de jeu et d’affrontement. De cette glaise, les comédiens font naitre des formes inquiétantes : corps tourmentés, bouches béantes, doigts, pieds, phallus, tombes… Une armée de fantômes qui, après avoir retrouvé un semblant d’humanité, va  retourner au sein de la terre.

L’auteur roumain, avec son humour habituel, a su trouver un ton caustique et sans pathos,  dans une mise en scène qui ne laissera personne indifférent. Belle idée que cette terre pour traduire cette fable tragicomique et les comédiens, excellents sculpteurs, exploitent avec talent sa plasticité.

Créé à Nantes en 2004 par Marmite Production et Compagnie, cette pièce courte (trente-cinq minutes) mais d’une grande densité émotionnelle, n’a pas perdu de son actualité, ni de sa force. La « Der’  des Der’ », aux cent ans bien sonnés, trouve encore de sinistres échos dans les guerres du présent…

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 11 mai à la Maison des Métallos, 94 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris 11e T.  01 47 00 25 20 reservation@maisondesmetallos.org
Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette 73 rue Mouffetard, Paris V ème T.  01 84 79 44 44,  www.lemouffetard.com

 

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Rhinocéros d’Eugène Ionesco; Axe d’Agnès Limbos et Thierry Hellin

 

Biennale internationale des arts de la Marionnette: neuvième édition 

 La marionnette dans tous ses états, dans toute sa diversité, sera présente jusqu’au 2 juin avec une trentaine de spectacles à Paris, à Pantin et dans neuf autres communes d’Île-de-France, invités par Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette, et par ses partenaires, la Maison des métallos (Paris XIème) et la Ville de Pantin (Seine-Saint-Denis).

Cette  Biennale internationale, très suivie du public, est aussi devenue un rendez-vous  important pour les professionnels. Objectif depuis sa création en 2001 : débarrasser la marionnette des clichés qui l’entourent et montrer la force et la liberté d’expression de pratiques polyvalentes et complexes. Comme le jeu d’acteur, les arts plastiques et numériques, l’écriture dramatique, la danse, etc.
Des êtres en papier, chiffon, bois, ou ombres,  et parfois de simples objets, sont le support de bien des aventures non réservées aux seuls enfants. A l’origine, la marionnette ne s’adressait pas au jeune public mais exprimait avec humour, une critique sociale parfois virulente, à l’instar de Guignol, créé à Lyon au XlXème siècle pendant la révolte des Canuts. Un art en perpétuelle recherche, comme en témoignent les spectacles qu’on a pu voir lors de cette soirée inaugurale.

©carole-parodi

©carole-parodi

Rhinocéros d’Eugène Ionesco par la compagnie des Hélices (Suisse), mise en scène d’Isabelle Matter

 La place du village, son café, son épicerie et ses rues tranquilles. Des étagères  encombrées des boîtes poussiéreuses figurent ces lieux emblématiques du pays profond.  Avec des étiquettes indiquant le bistrot, l’épicerie, le domicile du logicien… 
Les habitants se livrent à leurs activités quotidiennes, puis des boîtes s’ouvrent d’où surgissent de petites poupées menant leur vie ordinaire. Un chat se promène… Manipulées sur table par trois comédiens, les personnages papotent dans la langue absurde d’Eugène Ionesco. Quand survient un rhinocéros.. puis deux, soulevant des tonnes de poussière et écrasant le chat de la voisine!

Incroyable? Au bureau on ne parle plus que de l’événement. Là, les pantins ont grandi, devenus marionnettes à gaine, ils trônent derrière leur pupitre, surveillés par un contremaître maussade. Soudain, Monsieur Bœuf attaque, transformé en rhinocéros et, devant ses collègues de bureau ébahis, il emporte sa femme sur son dos. D’autres ne tarderont pas à se joindre au troupeau monstrueux. La rhinocérite, un mal inconnu, finit par frapper toute la population et seul Béranger, un ivrogne naïf, demeure humain, dépouillé au final de toute enveloppe de marionnette.

Écrite en 1958, la pièce apparaît, ainsi interprétée, sous un jour nouveau. L’humour féroce et la poésie absurde d’Eugène Ionesco y résonnent comme une dénonciation du populisme actuel. Tels les moutons de Panurge, les personnages sombrent alors dans la pensée unique, terreau de tout fanatisme.

De facture très classique, le spectacle s’impose pourtant par son invention dans les moindres détails, avec une belle scénographie fonctionnelle et une lecture intelligente de la pièce d’Eugène Ionesco. Ce Rhinocéros existe aussi en version espagnole, créée dans le cadre d’un échange interculturel avec la Colombie, par la metteuse en scène et marionnettiste Isabelle Matter qui dirige actuellement le Théâtre des marionnettes de Genève.

 www.marionnettes.ch

 

©Alice Piemme

©Alice Piemme

Axe (De l’importance du sacrifice humain au XXIème siècle), conception et interprétation d’Agnès Limbos et Thierry Hellin (Belgique)

Agnès Limbos, fondatrice de la Compagnie Gare Centrale, vient du théâtre d’objets et Thierry Hekkin, codirecteur d’Une Compagnie, du théâtre de texte. Dans Axe, en droite ligne de la tradition belge, ils conjuguent leur savoir-faire pour dresser le tableau absurde et drôle d’un couple ordinaire aux prises avec des objets dérangés et dérangeants.

Dans leur intérieur petit-bourgeois, assis à une table  surmontée d’un lustre à pampilles prétentieux, ils conversent à bâtons rompus mais sans communiquer. Bientôt des bestioles dégoûtantes envahissent la scène, une statuette se met à fondre et perd sa tête… Et il se passe des choses inquiétantes dans le réfrigérateur. La gestuelle des protagonistes s’emballe, puis c’est le décor qui fout le camp !

Ils ont beau essayer de sauver les apparences, mais restent coupables aux yeux de la Cour pénale internationale: allusion évidente aux dictateurs des Carpathes exécutés en public, et en eurovision… Dans une série de tableaux accolés sans logique apparente, les comédiens, réduits à l’état de clowns tristes, s’accrochent tragiquement à leurs repères qui se dérobent… Désaxés, dans un monde qui s’écroule.

Les situations absurdes et grotesques s’inscrivent dans un environnement scénique et une chorégraphie de corps déliquescents bien orchestrés.  Malgré une dramaturgie décousue et un comique de répétition parfois trop appuyé, le spectacle  servi par des interprètes hors-pair, distille une inquiétante étrangeté… Le spectacle sera présenté au Festival mondial de la marionnette de Charleville-Mézières, les 17 et 18 septembre, puis en  tournée en Belgique

http://www.garecentrale.be/

 Mireille Davidovici

Spectacles vus le 9 mai à la Maison des Métallos Paris,  94 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris XIème

Biennale internationale des arts de la Marionnette: Le Mouffetard, T. 01 84 79 44 44. www.lemouffetard.com

Pierrot lunaire, théâtre lyrique avec marionnettes

Pierrot lunaire, théâtre lyrique avec marionnettes, d’après l‘œuvre d’Arnold Schönberg sur vingt et un poèmes d’Albert Giraud, précédé de Quatorze Manières de décrire la pluie d’Hanns Eisler, direction musicale de Takénori Némoto, avec l’Ensemble Musical Nigella, mise en scène de Jean-Philippe Desrousseaux (spectacle en allemand surtitré en français)

 

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©Gabriele Alessandrini

 Le Pierrot lunaire (1912) d’Arnold Schönberg, avec son « sprechgesang » (mélodie parlée), fait suite au Pelléas et Mélisande (1902) de Claude Debussy. Dans cet opéra rempli d’effervescence intellectuelle et de foisonnement artistique, la voix dit le texte, sous l’emprise d’une musique insinuante qui en magnifie les valeurs expressives.

Ici, avec la mezzo-soprano Marie Lenormand-ou Fiona McGown, le 31 mars-la musique du XXème siècle,  imprévisible ouverte aux formes de l’aléatoire, sort de la temporalité classique. Avec un mélange de provocation, d’ironie et de prétentions cosmiques…

 Arnold Schönberg lançait un défi aux valeurs reçues, avec  une autre manière de vivre et de sentir, au début de ce siècle tourmenté. La définition des arts volait en éclats, entre volonté de jeu, fantaisie, irrespect, sarcasmes et refus du sentimentalisme. Cette épopée en trois parties de sept mélodrames se situe dans une maison close japonaise, à l’époque Edo (1600-1868). Pierrot, amoureux de Colombine-une geisha soumise au vieux Cassandre et surveillée par une maquerelle-se morfond, jaloux, puisqu’il est impossible à Colombine de se libérer. Elle se suicidera avec le katana de ce Pierrot lunaire, jeune héros exposé au désir, à la faute meurtrière et à sa rédemption.

 Cette œuvre écrite pour le cabaret,un lieu à la fois savant et canaille, celui de l’élégance et de la transgression, possède, pour Jean-Philippe Desrousseaux, des personnages de la commedia dell’arte qui peuvent être saisies par un théâtre de marionnettes, notamment le fameux bunraku, le théâtre japonais traditionnel  de marionnettes. Le goût de la parodie, entre provocation et burlesque, se glisse dans les figures grimaçantes de Pierrot, Colombine, Cassandre, et d’une vieille femme rouée, à travers une fête bergamasque qui tournera au drame, et le bunraku, avec son esthétique, répond techniquement et scéniquement à ce Pierrot lunaire.

Une narratrice-chanteuse nous raconte ici ce drame de figures solitaires, ici japonisées et animées à vue et avec précision par Gaëlle Trimardeau, Bruno Coulon, Antonin Autran, Jean-Philippe Desrousseaux, entièrement drapés de noir. Dans ce beau cauchemar, les personnages évoluent dans un univers fantastique très  sombre. Violence, désir cruel et nostalgie: le bunraku traduit avec finesse, la musique intérieure des personnages.

Ici, apparait une lune mystérieuse dans les tableaux imaginés par le metteur en scène, avec un vaste firmament de lumières brumeuses ou pures conçues par François-Xavier Guinnepain; on peut ainsi voir, en ombres, de souverains et magiques instruments de musique et leurs interprètes. La création vidéo de Gabriele Alessandrini qui, dans  les Quatorze manières de décrire la pluie dHanns Eisler, montre, grâce au graphisme numérique, l’apparition puis la disparition de taches noires et de couleur, sur fond blanc, entre abstraction et figuration, entre les images d’archives du Japon traditionnel, et  celles de la modernité. Un moment d’attention délicate pour un drame musical, avec le théâtre de jeux d’ombres et de lumières qui fascine le public …

Véronique Hotte

Athénée-Théâtre Louis-Jouvet, 7 rue Boudreau, Paris (IXème) jusqu’au 31 mars. T : 01 53 05 19 19

 

 

 

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Je n’ai pas peur, d’après le roman de Niccolò Ammaniti

 

Je n’ai pas peur, d’après le roman de Niccolò Ammaniti, adaptation et mise en scène de Martial Anton et Daniel C. Funes. Cie Tro-Héol.

©Pascal Pérennec

©Pascal Pérennec

Accents italiens chantants, joie de vivre les longues vacances estivales qui ne semblent guère finir, courses libres dans les champs ensoleillés loin des parents occupés par leurs soucis d’adultes,  deux enfants, Michele et Maria, ont maille à partir avec leur propre équipée. Cette petite sœur ne le lâche pas d’une semelle son frère aîné qui se demande:«Comment gagner dans ces conditions la course avec les copains et copines du village ?» Ce garçon vif, adroit et souvent vainqueur, a dû cette fois-ci faire machine arrière pour retrouver Maria qui avait chuté et cassé ses lunettes !      

Ce ragazzo n’est donc arrivé qu’avant-dernier! Mais il récupère les gages du dernier arrivé, une petite fille dont tous se moquent avec méchanceté. Michele veut instinctivement la sauver des désirs scabreux auxquels les plus durs à cuire des gamins voudraient la soumettre, et il a tendance à avoir de la gentillesse et de l’empathie… qui le perdront dans un monde cruel qui n’écoute pas les âmes en peine et se moque des fragilités de chacun, d’autant que les familles du  village sont loin de vivre dans l’opulence. De fil en aiguille, Michele, parti explorer après avoir reçu un gage une maison abandonnée qui fait peur, il y découvre, par hasard, une trappe qui le mène à un autre enfant de son âge, Philippo, enlevé par la maffia et abandonné là. Nous ne dévoilerons pas l’histoire où sont impliqués les parents de Michele! Bref, une sale affaire.

Dilemme cornélien: choisir l’honneur clanesque dû aux siens et se taire, ou bien sauver l’innocent, un autre soi-même, et agir alors en garçon qui a foi en l’humain ? Une réalité dure et sèche comme le soleil qui n’épargne personne en Italie du Sud. Dans la maison ombragée, la mère repasse, au son festif des chansons populaires, en attendant son époux qui a affaire avec un certain Sergio… peu recommandable.

Le travail de Martial Anton et Daniel C. Funes, adaptateurs, metteurs en scène et scénographes est absolument inventif, et joue de la gouaille italienne et d’un parler populaire à couper au couteau, moqueur, ironique et cru parfois. Les personnages vivent libres et gais, malgré une relative pauvreté. Et ces interprètes passionnés manipulent des marionnettes émouvantes de vérité, de douceur mais aussi parfois d’âcreté.

L’enfance avec ses couleurs et ses ombres est ici, comme mise à nu, avec ces poupées énergiques, offertes au regard du public émerveillé par tant de vitalité. Frédéric Rebiere, Daniel C. Funes et Isabelle Martinez coulent leur être et leur parole dans ces petits personnages que sont le père, la mère, le fils, la fille, les méchants camarades et intrus, comme ce vieux Sergio ambigu.

Quelques planches de bois en forme de trapèze se balancent dans les airs, que  des poulies hissent ou rabaissent. On assiste ainsi à une course essoufflée sur la colline, à une chute dans une trappe insoupçonnée, et à des moments au-dessus du vide de ces jeunes en pleine croissance. Quant aux parents, à la fois chaleureux  et durs, ils aiment leurs enfants d’un amour presque animal. Michele, narrateur de son aventure initiatique, sait les conséquences d’une expérience réservée à des adultes qu’il s’est réappropriée par hasard, en défendant malgré tout une profonde affinité avec les valeurs de l’existence.
Les enfants (à partir de dix ans) et  les enfants devenus adultes aujourd’hui, affrontent ici une vie de violence où se mêlent à la fois attrait et répulsion, amitié forte et carnage…

Véronique Hotte

Le spectacle a été joué au Théâtre Gérard Philipe, Centre Dramatique National de Saint-Denis 59 Boulevard Jules Guesde, 93200 Saint-Denis, du 22  au 24 février.

La Garance, Scène nationale de Cavaillon, les 7 et 8 mars.Théâtre Massalia, Scène conventionnée, Marseille, les 10 et 11 mars. Théâtre des marionnettes de Genève, du 14 au 18 mars.

Maison des arts du Léman, Scène conventionnée, Thonon-les-Bains, les 22 et 23 mars. Le Trident, Scène nationale, Cherbourg, du 28 au 31 mars.

Théâtre Gérard Philipe, Scène conventionnée, Festival Geocondé, Frouard, les 23 et 24 avril. La Halle aux grains, Bayeux, les 26 et 27 avril. Théâtre de Duclair, le 28 avril. Les Champs de foire de Plabennec, le 30 avril.

Centre culturel du Bocage mayennais, Gorron, le 16 mai. Centre culturel d’Erdre et Gesvres, Grandchamps-des-Fontaines, du 18 au 20 mai. Théâtre des Bergeries, biennale des arts de la marionnette, Noisy-le-Sec, le 23 mai.

 Le  roman est publié aux éditions Grasset.

 

La pluie, de Daniel Keene

La pluie, de Daniel Keene, traduction Séverine Magois, conception et jeu Alexandre Haslé

 

la-pluie-2-Copyright-Marinette-Delanné-2Un conte triste, et qui dit la vérité. Il était une fois une jeune fille qui habitait près d’une ligne de chemin de fer. Un jour, elle vit dans la plaine une file immense de voyageurs, très pressés de prendre le train, semblait-il. Et ce fut encore ainsi le lendemain, et encore, et encore, et puis soudain ce fut fini.
Ces voyageurs pressés, avant de partir lui donnaient tous quelque chose, une photo, un objet, qu’elle leur promit de garder jusqu’à leur retour. Elle en avait tant que sa maison fut bientôt pleine, et qu’elle dut dormir dehors. Ils ne revinrent jamais et elle devint vieille. Les photos pâlirent,  les objets tombèrent en poussière. Sauf un : une fiole qu’un enfant lui avait remise, avec de la pluie, la pluie bienfaisante du ciel.

Peut-on raconter froidement cette histoire terrible et pudique ? Alexandre Haslé ne pouvait choisir que la marionnette, le masque, pour leur poésie, pour garder leur part d’enfance, et surtout pour l’émotion qu’ils dégagent. «Leur grâce» disait Kleist.
À l’effigie de la vieille Hanna, de taille presque humaine,  le comédien donne ses mains, son regard attentif, presque soucieux. Il l’accompagne, veille sur elle, l’aime assez pour la laisser se détacher de lui, pour un instant hallucinant de vie autonome.

Il fait aussi apparaître et vivre quelques-uns de ceux qui prenaient ce train : une jeune veuve, un gros gitan, un violoniste. Sur un plateau toujours en vie,  ce disciple et partenaire d’Ilka Schönbein fait et défait la scénographie, les images, change d’échelle, met la maison d’Hanna dans une valise… Alexandre Haslé fait corps avec les objets et les visages qu’il a créés et qu’il anime, presque dans un même geste, unique. Ce qui donne à ces figures une grande humanité, portée par le texte de Keene.

Le spectacle avait été créé il y a une quinzaine d’années. Aujourd’hui, dans une époque hantée par les groupes de réfugiés-autres “déportés», dont on feint de croire qu’ils ont eu le choix-sa fidélité à une forme artisanale, à ce jeu si près du corps lui donnent une nouvelle force, poignante.
On n’a pas besoin, au théâtre, de la violence froide de la technologie : la marionnette est plus vivante, plus réelle que l’image filtrée par un écran…

 

Christine Friedel

 

Lucernaire – 01 45 44 57 34 – jusqu’au 26 novembre – 19h

 

La ligne  de Roland Shön

La ligne  de Roland Shön

 

ligne ASur une île lointaine, circule un étrange autobus: comme la vie, il ne roule que dans un sens. C’est sur cette ligne  avec ses 29 stations, que Roland Shön nous invite à voyager. « A, accent circonflexe, comme théâtre », dit-il.
Auteur, conteur, marionnettiste et plasticien, il a imaginé un parcours en forme de quête, inspiré par un dessin de Saul Steinberg, THE LINE. L’artiste américain, célèbre notamment pour ses illustrations dans le New Yorker, trace, en 1954, une ligne horizontale sur 29 pages rassemblées et pliées en accordéon, où il fait apparaître personnages, animaux, paysages, objets, villes et  bateaux…
De quoi stimuler Roland Shön qui, en hommage au graphiste, construit à son tour un itinéraire fantasque et poétique… Chaque station a son histoire, décrite au dos d’un plan, et nous nous attarderons à quelques arrêts, à la recherche, avec lui, du mystérieux Leporello de l’Américain.
À la Station Filaplomb,  un collectionneur de fils à plomb en a réuni 3.657 prototypes, et se lance dans une longue démonstration sur l’horizontal et le vertical. Plus loin, apparaît le Théâtre sans fil où, du haut d’un castelet blanc, un minuscule guignol annonce l’entrée en scène de la belle Irène, une grande poupée manipulée à vue, qui croasse plutôt qu’elle ne chante.
Démiurge, le metteur en scène assure tous les rôles : du pilote, Aristide, qui est guide sur tout le trajet, au Vieux qui connaît l’histoire de la ligne. À la station de la Marchande d’images, il nous déroule ses rouleaux peints. À la station de l’Optimiste, il nous dévoile, grâce à un dessin animé de sa fabrication, un calendrier offrant chaque jour une devise pour « dérider l’année ».

 Les spectateurs sollicités, se prennent au jeu et  lancent des dates au hasard que Roland Shön convertit immédiatement dans l’idiome calendaire et transmet des conseils, par exemple :  » Le 2 novier : ne pas prendre une mauvaise résolution, c’est en prendre une bonne » ou :  » Le 12 févembre : arracher la dent que j’ai gardée contre lui  » …
Mais ces échanges avec le public sont trop peu nombreux, et le récit tombe parfois en panne entre deux stations. Chansons et musique auraient pu créer du lien entre tous les éléments,  mais agissent ici comme des pièces rapportées. Cependant, on apprécie dans ce spectacle singulier les masques, dessins, tableaux et marionnettes qui créent un univers plastique fascinant.
L’écriture, imagée, fourmille de jeux de mots et de belles surprises. Frisant le surréalisme à l’instar des images, elle fait surgir poésie et personnages insolites. Homme-orchestre, l’artiste dieppois, de spectacle en spectacle, invente une mythologie fantastique et conduit le public dans les contrées inexplorées de son imagination sans bornes.
Il propose un théâtre original et ludique à découvrir, et on pourra bientôt revoir une de ses anciennes créations Les Trésors de Dibouji.

Mireille Davidovici

Vu au Mouffetard,-théâtre des arts de la marionnette à Paris.
La Grange de Saint-Agil /L’Hectare, Scène conventionnée de Vendôme (41),  le 29 avril.
  À voir aussi : Les Trésors de Dibouji /Conte en objets à la lueur des flammes, au Mouffetard, théâtre des arts de la marionnette à Paris T. : 01 84 79 44 44, du 17 au 28 février ;  au festival M.A.R.T.O de Clamart (92), du 29 au 31 mars, et au Théâtre Gérard Philipe de Frouart (54), les 21 et 22 avril .

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