Festival mondial des théâtres de marionnettes: vingt-deuxième édition: Les Lettres de mon père d’ Agnès Limbos ; Still Life / Nature morte mise en scène de Violaine Fimbel

Festival mondial des théâtres de marionnettes : vingt-deuxième édition

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© Hervé DAPREMONT

Pendant dix jours, Charleville-Mézières est la capitale mondiale de la marionnette. Première édition en 1961, à l’initiative de Jacques Félix (1923-2006). Fondateur de la compagnie des Petits comédiens de chiffon, il créa ensuite l’Institut International de la Marionnette (1981) et six ans plus tard, l’Ecole Nationale Supérieure des Arts de la Marionnette. Grâce à la complémentarité évidente des activités du festival, de l’Institut et de l’E.S.N.A.M., il n’y aura plus, sous la direction de Pierre-Yves Charlois, qu’une seule et même structure en 2025,

Cet art, non réservé aux enfants comme on l’a longtemps cru, est destiné à tous les publics. Largement reconnu aujourd’hui, il bénéficie enfin depuis 2021, d’un label attribué par le ministère de la Culture à six Centres Nationaux de la Marionnette: Espace Jéliote, Oloron-Sainte-Marie (Pyrénées-Atlantiques), L’Hectare-Territoires vendômois, Vendôme (Loir-et-Cher), Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette, Paris (Vème); Le Théâtre à la Coque, Hennebont (Morbihan), Le Théâtre de Laval (Mayenne) et Le Sablier /Ifs, Dives-sur-Mer (Calvados).

Pour cette vingt-deuxième édition, le festival accueille, avec l’aide de plus de cinq cents bénévoles très motivés, quatre-vingt six équipes de vingt-cinq nationalités avec quatre cent-quarante-six représentations pour petits et pour grands. Avec un focus Corée du Sud et un hommage à l’Académie de théâtre de marionnettes de Kharkiv (Ukraine).

L’esprit festif a investi la ville, et les réjouissances s’éclatent sur vingt-huit scènes : de la Place Ducale construite en pierre de taille ocre, brique rouge et ardoise bleue dans le plus pur baroque italien XVll ème, aux salles du bord de Meuse ; de la Macérienne, une ancienne usine de cycles aux gymnases du lycée. Et jusqu’à Nouzonville, la banlieue industrielle… Il faut s’équiper de bonnes chaussures pour arpenter les rue animées de Charleville, mais quelques navettes assurent aussi le transbordement de nombreux spectateurs friands de découvertes.

Cela débute en beauté avec des spectacles rodés comme La (Nouvelle) Ronde de Johanny Bert (voir Le Théâtre du Blog) ou Robot, l’amour éternel de Kaori Ito. Et aussi avec nombre de premières mondiales. Notre coup de cœur: Maison de Poupée de la norvégienne Yngvild Aspeli dont nous parlerons et le très remarqué Tout le monde est là de Simon Delattre programmé à Pantin par le Théâtre Mouffetard.
D’autres compagnies nous ont invité à découvrir des pièces fraîchement sorties de leurs cartons. Le Pupenntheater de Magdeburg a ainsi présenté Re-member, né de la rencontre de Julika Mayer et Élise Vigneron, metteuses en scènes et marionnettistes, avec les interprètes du théâtre de marionnettes historique de Magdeburg. Mais ce spectacle est mal ficelé et décevant malgré avec une charmante chorégraphie avec d’émouvantes poupées à fils venues de plusieurs musées d’Allemagne et la manipulation de matériaux naturels : branchages, écorces… Et les textes approximatifs et un fil rouge confus rendent le projet illisible !

 Still Life / Nature morte mise en scène de Violaine Fimbel

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© Hervé DAPREMONT

D’une mer de nuages, émerge un décor gothique avec plantes vénéneuses, globe terrestre ancien, peau de loup, cheminée d’où sortent des ronds de fumée… Sur les murs, des natures mortes représentant des animaux. Dans ce mystérieux cabinet de curiosités, un homme en long manteau (Quentin Cabocel) manipule flacons et objets, tel un alchimiste. D’une valise, il  extrait une tortue qu’il confie à une main squelettique…
Bientôt la végétation bouge et une tortue géante dont la carapace clignote, marche dans le brouillard. L’homme essaye de combattre ces ombres inquiétantes qui finiront par l’engloutir dans leur devenir végétal et animal.  La nature morte prend vit sous nos yeux émerveillés dans une débauche d’effets spéciaux, en particulier, une brume transformée en sculptures vaporeuses, à la manière de l’artiste japonaise Fujiko Nakaya.

Un bestiaire fantastique avec oiseaux de nuit, loup… investit alors le plateau. Images saisissantes d’un voyage fantasmagorique, inspiré d’À rebours, un roman de Joris-Karl Huysmans (1884). Des Esseintes, son héros a fait inscrire au-dessus de la cheminée : Any Where Out Of The World ( N’importe hors du monde ), titre du Petit Poème en prose XLVIII de Charles Baudelaire. Ce dandy fuit son siècle pour se réfugier parmi les chimères d’un monde créé à sa fantaisie. « Des Esseintes rassemble chez lui quelques œuvres suggestives le jetant dans un monde inconnu », écrit l’auteur belge. Il s’entoure d’un musée imaginaire et cultive un improbable jardin de fleurs si monstrueuses qu’elles ressemblent à des fleurs artificielles. » (…)
Le spectacle colle d’abord un peu trop au roman et peine à trouver son rythme mais finit par décoller et nous emmener loin : « Hors du monde ». (…) « Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.» écrivait Charles Baudelaire à la fin de son poème. « Enfin, mon âme fait explosion, et sagement, elle me crie : « N’importe où ! n’importe où ! Pourvu que ce soit hors de ce monde ! » Faut-il y lire une critique de notre temps ? Mais ici, les images priment.

Saluons la musique psychédélique d’Uriel Barthelemi et la réalisation des créatures par Nicolas Herlin,Milan Jiancic, Marjan Kunaver. Et les complices derrière le décor : Manon Choserot, Cand Picaud et Nicolas Poix. Il faudra suivre le travail de Violaine Fimbel. A sa sortie de l’E.S.N.A.M., en 2014, elle créa la compagnie Yokai (monstre : en japonais) avec un premier spectacle Volatiles très remarqué et qui a été joué notamment en Finlande, Allemagne, Brésil, Japon et en Avignon. Elle explore des formes fantastiques et puise dans les arts visuels et la littérature.

Les Lettres de mon père de et par Agnès Limbos

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© Hervé DAPREMONT

 « J’ai huit ans», dit la comédienne en préambule. Une poupée à son effigie l’attend sur un grand fauteuil rouge, celui de son enfance. Elle la rejoindra bientôt pour nous conter son histoire.
Nous sommes en 1960 et la petite Agnès vit alors au rythme des lettres de ses parents restés au Congo peu avant et après l’indépendance et qui ont envoyé leurs cinq enfants en Belgique à leur oncle Pierre, curé d’un petit village du Brabant.
«A chaque arrivée d’une lettre, raconte-t-elle, notre oncle, cérémonieusement, nous en fait la lecture.» Agnès Limbos en a rassemblé quarante-six et nous ouvre ses souvenirs de famille : «La femme de soixante-dix ans que je suis, désire maintenant entrer en dialogue avec la fillette d’alors.»

Sur de petites tables à roulettes poussées par un complice, elle plante de mini- décors et des personnages: le village belge, le mouton dans un enclos, ses frères perchés dans les arbres, la maison de l’oncle Pierre avec ses grandes fenêtres et son horloge, le réfectoire du pensionnat religieux où une statue de la Vierge Marie distribue la nourriture et la bonne parole aux élèves, le dortoir avec un crucifix géant qui monte au ciel. Bondieuseries dont  Agnès Limbos se moque gentiment comme des bons sentiments distillés dans les missives souvent conclues par des : “Soyez sages”, “Priez pour la paix dans le monde”, « Priez pour les Congolais” et par des formules lapidaires: « Votre papa qui vous aime”, “Bons baisers ». Cela fait sourire mais renseigne sur la mentalité de l’époque.

Avec une naïveté enfantine,Agnès Limbos nous replonge dans le contexte historique. Et en nous faisant entendre ces lettres, elle met le doigt sur l’esprit missionnaire de son père mais aussi sur le paternalisme et le racisme de son entourage dont elle ne savait rien. 

Elle revit en dialogue avec sa poupée, ses peurs et interrogations de petite fille et elle fait surgir inopinément dans ses maquettes, un crocodile mangeur d’enfants comme celui que son père lui décrit… On retrouve ici le chagrin d’être loin de ses parents et de la vie d’avant.

En écho à ces lettres, le spectacle évoque des épisodes historiques avec des images entre autres celles de mains coupées de Congolais et des documents sonores: le mariage du roi Beaudoin, Patrice Lumumba proclamant l’indépendance… Et la visite du colonel Mobutu à l’Ecole de cadres que dirige le père d’Agnès Limbos, ou les troupes de l’O.N.U. face à des manifestants violents. Une mini-statue du roi Léopold, démembrée par l’actrice, proteste : « Arrêtez de me déboulonner. »

Peu importe si nos connaissances historiques sur le Congo belge sont défaillantes, ce spectacle émeut par sa sincérité. Il n’a pas encore trouvé son rythme dans les dialogues avec la marionnette et la fin est un peu déconcertante : la disparition de la narratrice dans le gros fauteuil rouge truqué aurait suffi. Mais la distance amusée et la poésie des objets manipulés, comme la justesse des documents en contrepoint des lettres, nous ont séduit…

A suivre…

Mireille Davidovici

Jusqu’au 24 septembre, festival mondial des théâtres de marionnettes, place de l’église Saint-Rémi, Charleville-Mézières (Ardennes). T. : 03 24 59 94 94.

 

 


Festival d’Avignon Làoùtesyeuxseposent de Johanny Bert

Festival d’Avignon 2021

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© Christophe Raynaud de Lage

Après Hen que nous avions tant apprécié (voir Le Théâtre du blog), le marionnettiste ne déçoit pas. En résonance avec ce jardin intime aux murs tapissés de lierre, un plateau à mi-hauteur est flanqué d’un arbre et d’une statue vierge de la Vierge. Un lieu qui va se transformer grâce à des manipulateurs cachés: Faustine Lancel et le metteur en scène lui-même.

Dans ce paysage mouvant, le compositeur Thomas Quinart, seul humain visible, accompagne de son saxophone et de bruitages les images que ce lieu romantique et plein de mélancolie a inspirées à Johanny Bert. Une faune artificielle et disparate apparaît puis disparaît: oiseaux empaillés, rats mécaniques… et la végétation prolifère en tous sens.

Dans ce chaos végétal, des crânes, un miroir et un sablier évoquent les Vanités des XVI ème et XVll ème siècles, ironiquement juxtaposées à l’érotisme bon marché de poupées gonflables à têtes de mort ricaneuses … Vanitas Vanitatis, et comme nos vies, la nature  est fragile et éphémère…

De sinistres bonshommes gris semeurs de mort surgissent et de gros tuyaux se tordent en tous sens et, voraces, sucent l’air. Petit moment de paix dans de cet environnement dévasté : un vieux tourne-disque nous joue un air d’antan… Mais l’action souterraine des acteurs-manipulateurs n’a de cesse  et nos regards ne savent plus où donner de la tête tant ce poème visuel regorge d’imagination et de clins d’œil amusés. Un vrai coup de cœur. Ce spectacle – commande du festival et de la S.A.C.D.- conçu pour ce jardin, pourra être adapté à d’autres lieux. A suivre

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 13 juillet , dans le cadre de Vive le sujet,  au jardin de la Vierge du lycée Saint-Joseph, Avignon.

Les 30 et 31 octobre, au FRAC Hauts-de-France, avec le Bateau de feu, scène nationale de Dunkerque

 

Le Petit Cercle de craie, d’après Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht et Paul Dessau, adaptation, mise en scène de Sara Moisan et Christian Ouillet

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© Patrick Simard

Le Petit Cercle de craie, d’après Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht et Paul Dessau, traduit par Georges Proser, adaptation, mise en scène et jeu de Sara Moisan et Christian Ouillet

 Le théâtre d’objets québécois prend ses quartiers parisiens au Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette avec trois spectacles de la Tortue noire, une compagnie, créée en 2005 et installée à Chicoutimi. Avec  une version condensée de la pièce de Bertolt Brecht, elle-même inspirée du Cercle de craie de Li Qianfu, un dramaturge chinois du XIV ème siècle. Sara Moisan et Christian Ouillet, en supprimant le prologue et l’épilogue dans le kolkhoze, ne traitent pas, comme dans son modèle, de l’édification du socialisme mais s’appuient sur la seule trame épique de l’auteur allemand.

Le gouverneur Georgi Abachvilli est assassiné par des révolutionnaires et son épouse s’enfuit en abandonnant leur fils, Michel. Une servante du palais, Groucha Vachnadzé recueille le bébé. Poursuivie par les soldats, elle s’enfuit à travers les montagnes du Caucase où elle affronte tous les dangers et vit de nombreuses aventures… Après la révolution avortée, les soldats lui arrachent l’enfant pour le rendre à sa mère naturelle. Mais Groucha a élevé Michel et le considère comme son propre fils. À qui l’enfant doit-il revenir ? Un tribunal soumet les deux femmes à l’épreuve du cercle de craie : celle qui tirera vers elle Michel, placé au centre, gagnera. Mais il jugera  que la véritable mère est celle qui refuse de tirer l’enfant et donc de le blesser: tout est bien qui finit bien pour les justes :  Groucha gardera son fils et retrouvera son fiancé, Simon, revenu de la guerre.

Les comédiens à la fois narrateurs et marionnettistes, nous racontent cette histoire en manipulant de nombreux objets parmi des caisses en bois et de vieilles malles, qu’ils déplacent selon les besoins du récit. Ils font appel à de nombreux objets:  jouets, figurines, accessoires du quotidien, gravures anciennes, chromos… Autant de supports pour raconter cette épopée. Leur inventivité est sans bornes: des jumelles de théâtre figurent la femme du gouverneur ; des chiffons et une tête de poupée deviennent un nourrisson;  des bottes de caoutchouc ou des brodequins personnifient la virilité menaçante; une maisonnette éclairée d’une bougie domine une riante vallée, évoquée par la photo d’un guide touristique. L’imagerie pieuse est détournée : une vignette d’une Vierge à l’enfant franchit les glaciers, défie les précipices : c’est Groucha avec des soldats de plomb à ses trousses. Masques, jeu de tissus, théâtre d’ombres… tout ici est bon pour camper les personnages et créer des paysages. On passe d’une dimension à l’autre, sans transition…

Coté ambiance, quelques grains de poussière simulent les tumultes de la révolution ; des flocons de papiers et tombe  la neige tandis que  le vent souffle par la bouche de l’acteur… Le bruitage accompagne les aventures de Groucha: du simple martèlement de doigts à des musiques jouées en direct sur des instruments-jouets. Sans compter les “songs“ empruntés à Bertolt Brecht ou au folklore. L’heure passe vite : nous sommes suspendus à cet ingénieux bricolage des artistes mais on aurait aimé qu’ils laissent davantage parler les objets car le récit prend  parfois le pas sur la belle imagerie qu’ils ont su créer…

 Mireille Davidovici

Le Petit Cercle de craie jusqu’au 1 er mars

Kiwi de Daniel Danis, du 3 au 8 mars et Ogre de Larry Tremblay, du 10 au 15 mars.

Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette, 73 rue Mouffetard, Paris  (V ème) T. : 01 84 79 44 44.

Festival Momix : Le Complexe de Chita de Daniel Calvo Funes

tro heol-CC- Damien et les poules

Festival Momix :

Le Complexe de Chita de Daniel Calvo Funes

On ne présente plus Kingersheim, du moins à ceux qui connaissent sa fabrique artistique et culturelle, le C.R.É.A. et son festival. Sous l’impulsion de son maire, Jo Spiegel,  cette ville près de Mulhouse s’est dotée d’un outil vivant d’utopie. Selon la règle : c’est impossible donc on va le faire, elle a développé spectacles, ateliers, rencontres pour les enfants, présence dans les écoles et même pendant les vacances, avec la ferme intention que  « le développement de toutes les intelligences: sensibles, cognitives, émotionnelles, politiques, poétiques, créatives » rejaillisse sur les adultes.

 Ce qui se produit, si l’on en juge par la réussite de Momix.  Le succès, -ici évident et durable- cela se compte en nombre de spectacles : plus de quarante cette année et de spectateurs : plus de trente mille, de trois à cent trois ans (au moins), dans la ville et ses environs. La réussite, ça se voit, au bon fonctionnement du festival, à la diversité des propositions : cirque, marionnettes, danse, chanson… Mais aussi  au visage des enfants et parents, à la solidarité entre les compagnies… Et cela se goûte au restaurant-épicerie bio et solidaire et se partage, cette année, avec la Suisse voisine.

La compagnie Tro-Héol  (tournesol en breton, en hommage au Théâtre du Soleil), une fidèle de Momix, y est venue huit fois, avec, entre autres, Mix Mex, une histoire d’amitié entre un chat, une souris et un homme, dans l’ordre que vous voudrez et Je n’ai pas peur. Où l’on s’aperçoit que grandir, c’est drôlement bien mais que ça peut faire quand même un peu peur. Si vous avez vu au cinéma un Tarzan, vous comprendrez Le Complexe de Chita. Quand on est un garçon, il faut être le héros, puisqu’on ne peut pas être une fille…  Ou alors l’astucieux chimpanzé qui rend bien des services : après tout, un enfant est peut-être, face aux adultes, un animal ? Alors, autant être le plus malin !

Daniel Calvo Funes place son histoire dans le sud de l’Espagne, vers les années quatre-vingt. Un jour, le père annonce à son fils et accessoirement, à sa fille: cette année, pas de rentrée scolaire, vous travaillerez à la ferme. Joie ! La fille lit des atlas, révise les capitales mondiales et laisse le garçon s’occuper de la poule Blanchette, des chèvres et chiens et de l’ânesse. Mais, mais, mais… On lui apprend que les chiens sont faits pour être attachés, les poules, mangées et les ânesses, incapables de porter deux fois leur poids transformées en saucisson. Et que le fusil est l’instrument viril par excellence. C’est cela, être un homme ?

Le spectacle utilise toute la richesse de son artisanat et le dispositif scénique s’inspire de la roue Cyr : on est au cirque et les scènes tournent comme à la lanterne magique et la manipulation est aussi une danse des comédiens à vue. Les marionnettes changent d’échelle pour évoquer plans larges ou gros plans. Et des prothèses évoquent une tante à la poitrine monstrueuse et accueillante ou bien un dieu Pan un peu effrayant. Les objets sont fabriqués dans un même matériau de base, la toile de jute (soigneusement maltraitée) parfaite pour évoquer la paille, la terre séchée… Et le spectacle prend le temps de transformations à vue, sort du cadre… Ce qui donne des instants de suspension qui ajoutent à son charme.

La compagnie a deux têtes : Daniel Calvo Funes et Martial Anton (pour ce spectacle, un « regard extérieur »et un photographe) et une famille d’artistes autour d’eux  pour fabriquer costumes, objets et histoires : à chacun sa spécialité, mais, avec plusieurs casquettes. L’équipe travaille dans une ancienne école en Bretagne  (les enfants ne sont jamais loin…) où elle peut construire décors et marionnettes. Mais aussi créer, répéter sereinement et inviter en résidence des compagnies amies. Un équilibre et une indépendance précieux,  en un temps où la diffusion des spectacles recule sur tout le territoire. Mais Momix ne leur fera pas défaut. Rendez-vous l’année prochaine pour la trentième édition…  

Christine Friedel

Centre Culturel La Paillette, Rennes (Ille-et Vilaine), les 10 et 11 février.

Festival Meliscènes, Auray  (Morbihan), les 13 et 14 mars. Espace culturel Beaumarchais, Maromme (Seine-Maritime), le 24 mars ; La Loco, Mezidon (Calvados) les 26 et 27 mars.

 

Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville-Mézières

Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes  de Charleville-Mézières

La Green Box d’après L’Homme qui rit de Victor Hugo par Claire Dancoisne

 Cette année, l’un des fils rouges était confié à la compagnie de la Licorne, avec ce théâtre d’objets et de masques, inspiré du fameux texte de Victor Hugo. Une attraction foraine qui s’arrête, le temps d’une représentation. Avec une mise en abyme du théâtre que privilégie cette créatrice, dans une forme réduite où elle excelle, quand œuvre un ou une interprète avec un castelet. L’œuvre-matrice, L’Homme qui rit, forme scénique pour grand plateau, avec marionnettes portées, masques et objets, costumes loufoques et personnages insolites, assez caricaturale, est moins convaincante que les petites formes.

 Psaumes pour Abdel de Laura Fedida.

 Cette comédienne passée, entre autres écoles, par l’Ecole Nationale Supérieur Nationale des Arts de la Marionnette,  a son insertion professionnelle grâce à la coopération entre l’Ecole et le festival, avec un premier spectacle un peu vert et juvénile mais prometteur.   Ici, metteuse en scène et co-autrice du spectacle, avec Thaïs Beauchard De Luca et Armelle Dumoulin.

 Sur scène  Elena Josse, Chloé Sanchez et Armelle Dumoulin, musicienne et guitariste, s’échangent les rôles et alternent les postures, pour raconter l’histoire d’un amour pour  Abdel, alias Keta. Sans domicile fixe, zonant près des escaliers de l’Opéra-Bastille, poursuivi par la police pour trafics illicites dans les tunnels parisiens jusqu’à la mort… Mais cette aventure n’échappe pas aux clichés et à un imaginaire convenu et bien économe.

Mise en scène fougueuse : un espace pour installation urbaine dont on voit au lointain la trop mythique cabine téléphonique: un repère dans les allées et venues intempestives des personnages féminins. Cheveux Roses, l’amoureuse, interprétée par les trois comédiennes, est arrêtée pour avoir incendié des objets, à plusieurs reprises. Il lui faut alors rendre des comptes à la Justice, incarnée par un voile de plastique transparent que les marionnettistes manipulent en le façonnant et en lui donnant une forme de sculpture.  Avec des morceaux de bois et de petits ballons colorés et transparents, tandis que résonnent quelques beaux accords de guitare. Un premier spectacle prometteur.

 Biographie par Alexey Leliavski

 Une jeune compagnie russe raconte une histoire intime sur la valeur de la vie humaine, dans un spectacle inspiré du Petit Canard d’Andersen, que nous avons tous ont entendu un jour. Une quête existentielle  recréée ici par trois jeunes comédiens-marionnettistes, diseurs mélancoliques de poésie russe. Ils manipulent aussi  des objets dont des triangles en plexiglass ressemblant à des canards. Ici, le petit canard d’Andersen ne se transforme pas en cygne et le spectacle a pour thème l’altérité et le rejet par la société, ce que les biographies des poètes russes révèlent souvent. Un voyage dans les rêves de poètes insatisfaits et décidés.

 Leyli & Majnun du Théâtre de Marionnettes de Baku

 Cette compagnie dAzerbaïdjan nous a offert un petit trésor de théâtre des plus précieux et raffinés, avec marionnettes à fil et à tringles.Désigner, éditeur, calligraphe, Tarlan Gorchu est aussi un metteur en scène de spectacle traditionnel, formé à Baku, mais aussi à Moscou, Tbilissi et Varsovie.Il fonda le Théâtre de Marionnettes à Baku, dans les années 1980, pour adapter les œuvres d’un des plus grands compositeurs d’Azerbaïdjan, Uzeyir Hajibeyli. Son premier opéra d’après un livret inspiré du poème de Muhammad Fuzuli (1494-1556), mêle traditions orientales et influences européennes, et raconte l’amour tragique et mythique de jeunes amants.

Un spectacle au grand raffinement visuel : les marionnettes à fils, de trente centimètres, magnifiquement travaillées, jouent devant des paravents décorés. Les manipulateurs font preuve d’une réserve et d’un remarquable engagement pour leurs marionnettes qui chantent au rythme des bras levés, avec des gestes ritualisés exprimant l’émotion et la douleur de la séparation.

Famous Puppet Death Scenes par Old Trout Puppet Workshop.

Cette compagnie  canadienne présente un spectacle à la fois macabre et particulièrement amusant, à partir de la mise en scène – version originale- de Tim Sutherland, et que recréent les marionnettistes et interprètes Pete Balkwill, Pityu Kenderes et Judd Palmer. Fondée en 1999, dans un ranch du sud de l’Alberta par une bande de copains, la compagnie a appris à créer des marionnettes. En trente ans, l’équipe s’est professionnalisée et a choisi Calgary pour demeure, réalisant aussi des sculptures, films, peintures et livres pour enfants.

Ici avec un florilège de morts de marionnettes, le spectacle  traite avec humour de notre humble condition humaine. Avec un maître de cérémonie, moitié homme-moitié marionnette…Personnages loufoques et cocasses, musiques d’opérettes espagnoles ou sud-américaines,  pour un théâtre festif et convivial. Régulièrement, un petit homme reçoit sur sa grosse tête un coup de poing des plus cruels. Les masques surréalistes sont à la fois grotesques et inquiétants. Comment échapper à la mort ? Comment éviter le coup fatal ? L’humour et le rire sont au rendez-vous de ces morts diverses dont on sourit. Un spectacle à la fois distancié et ironique, inventif et ludique.

Le Rêve d’une ombre librement inspiré de L’Ombre d’Hans Christian Andersen, sur un texte d’Achille Saulouppar la compagnie de la Main d’œuvre

 le-reve-d-une-ombre-1 - copieUn autre spectacle d’ombres et objets, écrit et joué par Katerini Antonakaki, formée à l’E.S.N.A.M. et par Sébastien Dault, formé, lui, au Centre National des Arts du Cirque à Châlons-en-Champagne.  Un travail qui participe des arts plastiques, du mouvement et de  la musique. C’est un théâtre visuel avec de petits objets projetés sur un écran de tulle et des ombres oniriques.

 Le jeu entre l’interprète et un imperméable sur cintre désignant son ombre est judicieux. Laissant peu à peu le rapport de pouvoir s’inverser, l’Ombre prend d’assaut un corps qui n’existe presque plus, soumis à la tyrannie de cette Ombre. Le public est très attentif devant ce spectacle délicat et poétique. Mais le texte qui pourrait être réduit, est proféré au micro par son auteur d’une voix  trop forte, ce qui nuit à ce rêve délicatement installé. Dommage…

 Véronique Hotte

 Spectacles vus à Charleville-Mézières (Ardennes)

Marionnettes – Festival international à Neuchâtel (Suisse) le  8 novembre.
Week end TJP – Saison TJP CDN Strasbourg, les 23 et 24 et 25 janvier. 
 Festival Imaginale – Stuttgart Allemagne, Théâtre JES, le 1er février.
 Le Mouffetard – Théâtre des arts de la marionnette à Paris, du 21 au 30 avril.

 

Festival mondial des Théâtres de marionnettes 2019 à Charleville-Mézières (Ardennes) L’Enfant, adaptation de La Mort de Tintagiles de Maurice Maeterlinck, mise en scène d’Elise Vigneron

 

Festival mondial des Théâtres de marionnettes à Charleville-Mézières (Ardennes)

L’Enfant, adaptation de La Mort de Tintagiles de Maurice Maeterlinck, mise en scène d’Elise Vigneron (tout public dès quatorze ans)

©Benoît Schupp

©Benoît Schupp

Cette comédienne-marionnettiste et metteuse en scène, diplômée de l’ E.S.N.A.M. est passionnée de recherches plastiques. Elle s’est emparée de cette pièce (1894) réputée irreprésentable, avec des marionnettes à fils, moins pour conduire un récit que pour en révéler le symbolisme. Avec au-delà de la fable, une vision métaphysique, mystique autour du thème du passage: vie et mort, visible et invisible, fini et infini, en libérant des lignes de démarcation approximatives.

 Ygraine, une des sœurs du garçon, est incarnée par une comédienne mais Tintagiles, lui, est représenté par une marionnette gracieuse, suspendue à de longs fils qui donnent à cet enfant une corporéité flottante, des mouvements amples et lents. Soit un personnage apaisé à la tranquillité intérieure et proche d’un fantôme. L’Enfant, assis dans les bras sororaux, a une blancheur lumineuse mais la Reine, dévoreuse d’Enfant, représente un menace.

 L’espace, dont Elise Vigneron a imaginé la scénographie, invite à un vagabondage et à une immersion physique visuelle et sonore. C’est une ode poétique construite et déconstruite à chaque représentation, au rythme de l’arrivée du public sur le plateau : métaphore de l’impermanence du monde et d’un rapport sensoriel et immédiat à l’acte théâtral… Le son épouse ici la dramaturgie : Julien Tamisier et Pascal Charrier se sont inspirés de la partition de Jean Nougues pour composer une pièce musicale à partir d’un piano préparé: cordes frappées, tapées, impacts, grondements… Un univers entêtant où se mêlent voix, vibrations et sons organiques.

 Nous sommes accueillis dans un couloir obscur; sur les murs, sont écrites à la craie quelques lignes de Maurice Maeterlinck. Ygraine mène une danse poétique savante, proclamant avec une conviction fébrile, sa volonté de se libérer d’une reine tyrannique et de préserver l’Enfant. Puis, nous pénétrons dans une salle délabrée du château abandonné et prenons place sur des tronçons de bois ou sur le sol couvert de gravats. Des jets de poussière tombent du plafond: dégradation et manque d’entretien tangibles… Dans ce vaste palais endormi et jadis fastueux, cette salle est éclairée par un lustre aux cristaux éblouissants mais aussi par d’humbles petites bougies tremblantes. En guise de murs intérieurs, des parois en planches et des lambris donnent à la pièce la chaleur requise. Trois portes la font respirer quand elles s’ouvrent mais elles sont vite refermées par des servantes de scène: l’autre sœur, Bellangère et les femmes de chambre de la Reine, peut-être : des manipulatrices qui œuvrent dans le silence de la nuit.

 Pour se protéger de la volonté d’usurpation de la Reine, Ygraine s’enferme avec l’Enfant dans la pièce principale. Dans l’ombre, les portes claquent et les  interprètes mettent des planches en croix pour faire barrage à l’intruse. Un temps médiéval est au rendez-vous et nous sommes invités à voir un conte fantastique où l’Enfant disparaît, saisi par la Reine et la Mort. Ygraine pourtant rattrapera le petit disparu, le touchant presque et l’invitant à revenir à la vie… Un moment de théâtre admirable de tension où l’Enfant est un roi, bercé dans les bras de la sœur, protégé et choyé par celle qui l’aime et que ce même amour sauvera. Avec trois complices, la comédienne Stéphanie Farison, la marionnettiste Sarah Lascar et Elise Vigneron. Une installation poétique et une invitation à aller dans un château mystérieux et joliment «habité ».

 Véronique Hotte

Spectacle joué à Charleville-Mézières (Ardennes), les 20, 21 et 22 septembre.

Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes à Charleville-Mézières (Ardennes)

Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes à Charleville-Mézières (Ardennes).

The Honey Let’s go home opera par le Bread and Puppet Theatre, mise en scène de Peter Schuman

©Reynaldo Castro.

©Reynaldo Castro.

En quelque cinquante ans, la célèbre compagnie aura marqué le monde du théâtre occidental et la culture populaire américaine. Avec des marionnettes géantes ou non, en matériaux pauvres, avec aussi un art au plus près des publics, un engagement politique, un accompagnement musical juste et des signatures qui font la recette d’un activisme festif et artistique. Né en effet au début des années 60 dans l’effervescence de l’activisme politique et de la contre-culture, le Bread and Puppet de Peter Schuman s’est notamment illustré  à New York lors de manifestations contre la guerre au Vietnam… Ce qui aura durablement marqué l’esthétique de la compagnie avec une tendance aux slogans politiques…

Honey Let’s go home, un opéra en carton, utilise les musiques de Monteverdi, Brahms, Mozart, et Berg pour ridiculiser et rendre grotesque l’immense néant et l’oppression de la vie contemporaine.  Avec des cadres de carton  aux des visages dessinés de profil façon B. D.  et impératives et antipathiques, des bouches ouvertes hurlant des ordres, loin de toute humanité. Surgissent sur le plateau des sculptures géantes ou à la taille des interprètes qui déclenchent leurs mouvements avec leur corps.  Ils portent masques et costumes  en papier et  carton, avec des effigies, des marionnettes à figure humaine ou à connotation animale, tout à fait significatives. Ils marchent et avancent sur la scène en un chœur où nul ne se distingue car faisant partie d’une communauté artistique. Avec pour principe : «La Planéité seule peut nous sauver. » Le carton devient ainsi un support pour une révolte contre un système qui gouverne notre vie collective.

Une œuvre colorée, pleine d’humour et d’une poésie fantasque où le carton sert de matériau   pour fabriquer des marionnettes, masques, illustrations de B.D., et costumes. A l’occasion du retour exceptionnel de cette compagnie au Festival, une vingtaine d’habitants se mêlent à ce spectacle participatif pour former le chœur. Ici, la société ultralibérale est montrée du doigt, l’état de la planète, avec humour mais sans vouloir donner  une leçon de morale. On se moque mais, l’air de rien, on chante l’opéra merveilleusement, comme en passant et au milieu d’une foule bigarrée et nombreuse qui, venue de la salle, investit la scène en dansant.

En couleurs vives, le Bread and Puppet délivre un message politique mais il a toujours la capacité d’amuser le public. Cette troupe historique a gardé la ferveur de son engagement et la passion pour une vie meilleure; elle ne connaît ni usure ni lassitude et s’implique encore dans le présent.  Avec ce spectacle, elle met en scène un feu d’artifice qui dénonce la violence, la cupidité, les guerres et la satisfaction grotesque des puissants aveugles…

Véronique Hotte

Spectacle joué à Charleville-Mézières (Ardennes), les 20, 21 et 22 septembre.

 

Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes: Dogugaeshi de Basil Twist (à partir de dix ans) ,

Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes à Charleville-Mézières

Dogugaeshi de Basil Twist (à partir de dix ans)

© Jean Henry

© Jean Henry

Natif de San-Francisco, cet artiste a adopté New-York City. Son grand-père était marionnettiste et, en héritier spirituel, il a continué loin sur cette même voie. C’est sa troisième participation à ce festival mondial et il en assure même le fameux fil rouge. Diplômé de l’Ecole Supérieure Nationale des Arts de la Marionnette en 1993, il crée la même année à Charleville-Mézières, The Araneidae Show, un spectacle magnifique. Et en 1998 à New-York, Symphonie fantastique, une mise en mouvement et en couleurs de l’œuvre d’Hector Berlioz qui, reprise ici il y a deux ans, reçut un bel accueil… On pourra voir le film tiré de ce ballet aquatique à Charleville-Mézières, les 23 et 24 septembre.

 Il y  aussi cette année, comme une fenêtre sur son travail, une exposition de photos et trois films dont Arias with a Twist : the Docufantasy, un documentaire sur la collaboration artistique exceptionnelle entre Basil Twist et Joey Arias, un performeur queer new-yorkais. En 1997, l’artiste découvre le spectacle d’une compagnie de marionnettes japonaise. Coup de foudre: il s’intéresse alors à l’art de la marionnette dans ce pays et crée alors Dogugaeshi dont on apprécie toute la finesse de construction. Le dogugaeshi est une pratique nipponne ancestrale avec des changements de décor qui font de la scène, un espace en constante transformation pour représenter des histoires de princesses, samouraïs et bêtes imaginaires. C’est l’art d’utiliser des écrans peints qui, en s’ouvrant et en se fermant, révèlent une rapide succession d’images. Et le public a la sensation de pénétrer dans une véritable galerie des glaces, un espace inaccessible qui, toujours, s’éloigne plus loin de notre regard, selon un jeu de perspectives.

Après quatre mois passés là-bas à rencontrer les derniers gardiens de cet art, Basil Twist a inventé, avec un académisme rigoureux, un spectacle visuel où le décor animé est comme un personnage à part, en retraçant un voyage intime. Un voyage abstrait certes mais spectaculaire au pays du Soleil Levant, entre fantaisie et cauchemar. Ici, tradition et technique contemporaine se soutiennent.  Avec  des visions successives éblouissantes à n’en plus finir, se réduisant et se miniaturisant au fil des châssis qui apparaissent, s’ouvrent et se ferment en claquant sèchement, au rythme de la musique écrite pour un shamisen traditionnel par le maître Yumiko Tanaka. Le cadre du lointain laisse apparaître, par une ouverture lumineuse minuscule, un ciel  bleu, un espace imaginaire de songe, de salut et de respiration symbolique.

C’est une invitation à découvrir un art ancestral dans une réalisation fondée à la fois  sur des moyens  traditionnels et des techniques contemporaines comme la vidéo. Accompagnent le spectacle des musiques occidentales et de shamisen. Un voyage captivant et dépaysant qui emporte le public dans un rêve…

 Véronique Hotte

 Spectacle joué à Charleville-Mézières (Ardennes), les 21 et 22 septembre. 

 

Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville-Mézières

Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville-Mézières

On était une fois, un spectacle d’Emmanuel Audibert (tout public à partir de huit ans)

 

Crédit photo : Giorgio Pupella

Crédit photo : Giorgio Pupella

Comédien, metteur en scène, acrobate et musicien, il aime déambuler dans l’univers de la marionnette, entre pantins et circuits imprimés.Il écrit, met en scène et en musique les spectacles de la compagnie 36 du mois.Expérimentateur, inventeur, constructeur et programmateur, il donne vie à ses figurines  grâce à de petits moteurs électroniques.

 Provoquer un regard critique sur l’obsession technologique contemporaine, c’était déjà l’enjeu de Qui est Monsieur Lorem Ipsum? un spectacle magnifique de 2015  (voir Le Théâtre du Blog). Les créatures animées et les techniques qui leur sont associées, font le bonheur  d’Emmanuel Audibert. Avec le temps, de sa grotte d’Ali Baba, ont surgi des «variations» ludiques, l’orchestre des On(s) et un juke-box de marionnettes,  en hommage à Eric Satie et que l’on peut admirer, avant d’entrer dans la salle.  

Ici, l’ambition poétique du marionnettiste, doublée d’une exigence technique, frappe l’œil et la conscience des spectateurs en éveil. Il y a peu de prouesses circassiennes :  M. Lorem, appelé ainsi par ses créatures: des peluches in vivo, a préalablement tout anticipé sur ordinateur : enregistrement des voix des personnages, connectées avec leurs mouvements significatifs. Mais M. Lorem est aussi accessoiriste, technicien et servant scénique….L’animation de marionnettes avec assistance par ordinateur, concerne une vingtaine de peluches, un public miniaturisé installé circulairement sur des gradins et donné en miroir, à nous spectateurs aussi installés sur des gradins : une belle mise en abyme  du théâtre…

 Nous nous voyons ainsi collectivement et singulièrement représentés sur scène et le souriceau-coryphée avoue au chœur de la cité qu’il a tendance à porter un regard critique et négatif sur les spectacles qu’on lui propose. Jamais content, il renâcle, se plaint, se moque et témoigne d’un manque cruel de compassion. Le le chien, l’oreille levée, incarne, lui, l’intellectuel sérieux et appliqué, citant les philosophes, prônant une ouverture et une sagesse existentielles.Le gorille, père d’un petit boxeur fébrile, impatient et non concentré, essaie d’une voix sépulcrale, de rassurer les sensibles et de les inciter à l’art d’attendre.Sont aussi là une chèvre anglaise accompagnée de son chevreau, positive et toujours partante pour juger magnifique, le spectacle, un poussin apeuré et tremblant, un chien, et bien d’autres peluches animales typiques… Et le loup, un frimeur qui arrive en retard, en voiture pétaradante, et qui impose sa tyrannie historique. 

 Mais quel est le spectacle, son objet et son sens réalisé par ce M. Lorem, bricoleur audacieux, esthète et ironique qui joue du piano et qui est aussi un homme-orchestre ? Sur le plateau circulaire, tel un gâteau avec ses différentes épaisseurs de crème et sucreries, l’assemblée des On(s) -de minuscules bâtonnets blancs figurant une humanité en mouvement- semble surgir de nulle part… Et le public de peluches de se moquer, surtout le souriceau que cette vision ante-biblique indispose, Mais le chien, lui, apprécie la philosophie de  cette image mythique. Sur la tranche médiane du plateau, apparaissent des personnages miniaturisés, seuls sur un banc puis deux à deux. Mais des portes claquent et il y a des conflits et  une non-communication propices à la guerre.

 De nouveau, les peluches ont saisi le message, échangeant leurs points de vue sur la nécessité de comprendre l’autre avec ses différences et sa même humanité. Enfin, sur la tranche inférieure du plateau, sorte de fondation, apparaît la dimension artistique, capable d’éclairer les hommes, à travers  la musique que jouent les On(s), interprètes minuscules d’un orchestre de jazz. Un spectacle qui réjouit l’âme et le cœur et nous sommes  témoins de ce que l’être est capable d’imaginer en humaniste responsable, tout en assurant une subtile partie technique…

 Véronique Hotte

 Spectacle vu le 21 septembre à Charleville-Mézières (Ardennes).

 

 

 

Biennale internationale des arts de la marionnette

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Biennale internationale des arts de la marionnette

Incertain M. Tokbar,  par le Turak Théâtre, écriture et mise en scène de Michel Laubu et Emili Hufnagel

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© Romain Etienne

Il y a bien au début des allusions à la mémoire qui flanche. “ La dernière fois que j’ai vu ma mère, elle l’a dit: « Ah! C’est rigolo, vous avez le même nom que mon fils”.  “La mémoire est quand même un drôle de bazar.” (…) “Faut-il conserver mes souvenirs bien au frais ou au ( comme le fromage) à température ambiante pour qu’ils témoignent de leur saveurs, de leurs bruissements, de leur couleurs, de leurs parfums et de leurs goûts..?”  Mais très vite, le langage fera place à un théâtre d’objets d’une grande qualité avec entre autres une sorte de side-car /moto  dont les éléments se détachent, une tondeuse à gazon qui anime trois hippocampes, la même tondeuse à la fin broiera en milliers de petits morceaux des journaux, (belle métaphore de la mémoire qui disparaît), un frigo allongé  avec ajoutées deux oreilles et une trompe d’éléphant que chevauche un Hannibal coiffé d’un casque de fortune… Et surtout un mur de  quelque vint-cinq réfrigérateurs de tout modèle savamment empilés sur un grand praticable à roulettes où par derrière officient  des comédiens.  Cela fait penser un peu à la célèbre boutique que Ben possédait rue Le Tondu de l’Escarène à Nice. En tout cas, cette accumulation que n’aurait pas non plus désavoué un artiste comme Arman, est d’une grande beauté plastique et donne un contenu poétique à tout le spectacle.

© Romain Etienne

© Romain Etienne

Il y a aussi à un moment, quelques décervelages comme ceux que pratiquait le jeune et fabuleux artiste américain Robert Anton (1949-1984) dont les  marionnettes avaient une tête grosse comme le pouce. Manipulées par lui-même seulement sur un tout petit castelet. Reconnu en Europe mais presque ignoré dans son pays, il créa plusieurs spectacles- dont un tout à fait remarquable que nous avions vu en 75 au festival de Nancy. Atteint du sida, il préféra se suicider. Ici, une parenté certaine même si l’échelle n’est pas identique… Mais il y a ici la même force poétique, la même intelligence scénographique. la même absence de texte. Avec un ballet d’engins à moteurs à explosion et d’instruments hétéroclites à base de pièces détachées récupérés dont certains  ont pour écrin un petit frigo. Et qui prennent vie ou se détruisent devant nous. M. Tokbar a, comme ses complices, une drôle de grosse tête- admirable sculpture- au cerveau en quête de sens. Heureusement, s’il est est question de mémoire qui flanche, c’est juste par allusion au début. Ici compte surtout l’apparition d’images absolument surprenantes. Avec, pour finir, mais on ne vous la dévoilera pas, une étonnante multiplication (on dira pour faire court, platonicienne, avec la forme ou l’essence commune d’êtres de même espèce). Tout à fait étonnant! Là, on atteint  l’image grandiose, comme on en voit rarement et qui fait penser à la fameuse affiche des Frères Ripolin imaginée par Eugène Vavasseur. Cela ne dure quelques minutes mais a la puissance d’une installation qui pourrait figurer dans un musée d’art contemporain. Avis à leurs directeurs.

Côté mise en scène, rien d’inquiétant mais il faudrait resserrer un peu les boulons : il y a des baisses de rythme et quelques passages à vide mais qui peuvent facilement être corrigés comme la fausse fin… En tout cas, le public de Noisy-le-Sec où le spectacle s’est joué deux jours, a bien de la chance et l’a applaudi chaleureusement. Si le spectacle passe près de chez vous, surtout ne le ratez pas.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 18 mai au Théâtre des Bergeries, 5 rue Jean Jaurès, Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis).

Du 21 au 23 mai, Comédie de Saint-Etienne.

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