La pluie, de Daniel Keene

La pluie, de Daniel Keene, traduction Séverine Magois, conception et jeu Alexandre Haslé

 

la-pluie-2-Copyright-Marinette-Delanné-2Un conte triste, et qui dit la vérité. Il était une fois une jeune fille qui habitait près d’une ligne de chemin de fer. Un jour, elle vit dans la plaine une file immense de voyageurs, très pressés de prendre le train, semblait-il. Et ce fut encore ainsi le lendemain, et encore, et encore, et puis soudain ce fut fini.
Ces voyageurs pressés, avant de partir lui donnaient tous quelque chose, une photo, un objet, qu’elle leur promit de garder jusqu’à leur retour. Elle en avait tant que sa maison fut bientôt pleine, et qu’elle dut dormir dehors. Ils ne revinrent jamais et elle devint vieille. Les photos pâlirent,  les objets tombèrent en poussière. Sauf un : une fiole qu’un enfant lui avait remise, avec de la pluie, la pluie bienfaisante du ciel.

Peut-on raconter froidement cette histoire terrible et pudique ? Alexandre Haslé ne pouvait choisir que la marionnette, le masque, pour leur poésie, pour garder leur part d’enfance, et surtout pour l’émotion qu’ils dégagent. «Leur grâce» disait Kleist.
À l’effigie de la vieille Hanna, de taille presque humaine,  le comédien donne ses mains, son regard attentif, presque soucieux. Il l’accompagne, veille sur elle, l’aime assez pour la laisser se détacher de lui, pour un instant hallucinant de vie autonome.

Il fait aussi apparaître et vivre quelques-uns de ceux qui prenaient ce train : une jeune veuve, un gros gitan, un violoniste. Sur un plateau toujours en vie,  ce disciple et partenaire d’Ilka Schönbein fait et défait la scénographie, les images, change d’échelle, met la maison d’Hanna dans une valise… Alexandre Haslé fait corps avec les objets et les visages qu’il a créés et qu’il anime, presque dans un même geste, unique. Ce qui donne à ces figures une grande humanité, portée par le texte de Keene.

Le spectacle avait été créé il y a une quinzaine d’années. Aujourd’hui, dans une époque hantée par les groupes de réfugiés-autres “déportés», dont on feint de croire qu’ils ont eu le choix-sa fidélité à une forme artisanale, à ce jeu si près du corps lui donnent une nouvelle force, poignante.
On n’a pas besoin, au théâtre, de la violence froide de la technologie : la marionnette est plus vivante, plus réelle que l’image filtrée par un écran…

 

Christine Friedel

 

Lucernaire – 01 45 44 57 34 – jusqu’au 26 novembre – 19h

 


La ligne  de Roland Shön

La ligne  de Roland Shön

 

ligne ASur une île lointaine, circule un étrange autobus: comme la vie, il ne roule que dans un sens. C’est sur cette ligne  avec ses 29 stations, que Roland Shön nous invite à voyager. « A, accent circonflexe, comme théâtre », dit-il.
Auteur, conteur, marionnettiste et plasticien, il a imaginé un parcours en forme de quête, inspiré par un dessin de Saul Steinberg, THE LINE. L’artiste américain, célèbre notamment pour ses illustrations dans le New Yorker, trace, en 1954, une ligne horizontale sur 29 pages rassemblées et pliées en accordéon, où il fait apparaître personnages, animaux, paysages, objets, villes et  bateaux…
De quoi stimuler Roland Shön qui, en hommage au graphiste, construit à son tour un itinéraire fantasque et poétique… Chaque station a son histoire, décrite au dos d’un plan, et nous nous attarderons à quelques arrêts, à la recherche, avec lui, du mystérieux Leporello de l’Américain.
À la Station Filaplomb,  un collectionneur de fils à plomb en a réuni 3.657 prototypes, et se lance dans une longue démonstration sur l’horizontal et le vertical. Plus loin, apparaît le Théâtre sans fil où, du haut d’un castelet blanc, un minuscule guignol annonce l’entrée en scène de la belle Irène, une grande poupée manipulée à vue, qui croasse plutôt qu’elle ne chante.
Démiurge, le metteur en scène assure tous les rôles : du pilote, Aristide, qui est guide sur tout le trajet, au Vieux qui connaît l’histoire de la ligne. À la station de la Marchande d’images, il nous déroule ses rouleaux peints. À la station de l’Optimiste, il nous dévoile, grâce à un dessin animé de sa fabrication, un calendrier offrant chaque jour une devise pour « dérider l’année ».

 Les spectateurs sollicités, se prennent au jeu et  lancent des dates au hasard que Roland Shön convertit immédiatement dans l’idiome calendaire et transmet des conseils, par exemple :  » Le 2 novier : ne pas prendre une mauvaise résolution, c’est en prendre une bonne » ou :  » Le 12 févembre : arracher la dent que j’ai gardée contre lui  » …
Mais ces échanges avec le public sont trop peu nombreux, et le récit tombe parfois en panne entre deux stations. Chansons et musique auraient pu créer du lien entre tous les éléments,  mais agissent ici comme des pièces rapportées. Cependant, on apprécie dans ce spectacle singulier les masques, dessins, tableaux et marionnettes qui créent un univers plastique fascinant.
L’écriture, imagée, fourmille de jeux de mots et de belles surprises. Frisant le surréalisme à l’instar des images, elle fait surgir poésie et personnages insolites. Homme-orchestre, l’artiste dieppois, de spectacle en spectacle, invente une mythologie fantastique et conduit le public dans les contrées inexplorées de son imagination sans bornes.
Il propose un théâtre original et ludique à découvrir, et on pourra bientôt revoir une de ses anciennes créations Les Trésors de Dibouji.

Mireille Davidovici

Vu au Mouffetard,-théâtre des arts de la marionnette à Paris.
La Grange de Saint-Agil /L’Hectare, Scène conventionnée de Vendôme (41),  le 29 avril.
  À voir aussi : Les Trésors de Dibouji /Conte en objets à la lueur des flammes, au Mouffetard, théâtre des arts de la marionnette à Paris T. : 01 84 79 44 44, du 17 au 28 février ;  au festival M.A.R.T.O de Clamart (92), du 29 au 31 mars, et au Théâtre Gérard Philipe de Frouart (54), les 21 et 22 avril .

Le Théâtre La Licorne

Le Théâtre de la Licorne à Dunkerque

 

img006La compagnie initiée et dirigée par Claire Dancoisne, après quelque trente-six créations, a une solide expérience de l’art de la marionnette et du théâtre d’objets. Après avoir vécu dans une aile désaffectée d’hôpital à Lille, un hangar à Roubaix, la Halle aux sucres et le théâtre  Saint-Paul à Lille, un entrepôt à Dunkerque depuis 2013. La Licorne a pu enfin emménager cette fois dans un ancien garage Opel, qui sera un véritable outil de travail pour les artistes en résidence.
 “Avec un label qui n’en est pas tout à fait un, dit Claire Dancoisne, « compagnie missionnée compagnonnage”.  Ce qui suppose qu’elle ait  des locaux  aux normes pour être  ouverts au public, et capables aussi d’accueillir des compagnies en résidence, des expositions et des stages de formation.
Le lieu est subventionné  par la DRAC, le conseil régional du Nord-Pas-de-Calais, le conseil départemental et la Communauté urbaine de Dunkerque.
 Formidable pari que ce cahier des charges  et, n’en déplaise à Laurent Wauquiez, nouveau et jeune président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes qui semble trouver bien encombrants, les enseignements de la marionnette et du cirque (voir Le Théâtre du Blog), La Licorne possède un outil de  création de tout premier ordre, et un lieu à la fois fonctionnel et magnifique  pour organiser des stages professionnels, des expos et des rencontres.
  Chômage important dans la région, montée du F.N. aux dernières élections: c’est tout à l’honneur des institutions locales qui ne roulent pas sur l’or d’avoir  défendu et soutenu financièrement ce projet de grande envergure. Dans une ville pas très belle (92.000 habitants) mais où les gens sont chaleureux, et dans un quartier  excentré, l’ouverture de ce lieu a été saluée avec enthousiasme.
  Claire Dancoisne, issue de l’Ecole des Beaux-Arts de Lille, qui a une véritable passion pour le théâtre d’objets et les marionnettes, avoue sa reconnaissance à Tadeusz Kantor et à Alexandre Calder, dont toutes les créations en portent peu ou prou, la marque. “La Licorne, dit-elle, ce sont des spectacles pour tous, mais exigeants, qui se sont toujours voulus rassembleurs, non dans un esprit populiste de nivellement mais bien dans une sorte de fête communautaire comme au Théâtre du Soleil”.
Au 60 rue du Fort Louis, le lieu, a ouvert ses portes, il y a un mois.  Situé dans le quartier populaire, assez pauvre, dit de la Basse-Ville, et sans beaucoup de commerces, ( il y a juste un petit café à deux rues de là) avec souvent des maisons murées, il a pourtant suscité un intérêt évident chez sa population, fière d’avoir elle aussi comme dans le centre ville,  une institution culturelle conçue par les architectes Anne Fauvarque et Jean Dupond.
Ici,
aucun luxe inutile. Il y a un accueil et une petite cafeteria à l’entrée avec cuisine, avec au premier étage, des bureaux spartiates mais clairs pour la petite équipe de la Licorne. Puis un grand espace sur chaque côté, les passerelles métalliques de chantier, les poutrelles en fer du toit,  le ciment peint du sol,  et le bois  font des murs font très bon ménage. Bien proportionnée, sa surface de 1.500m2 (50m x 30m) est capable d’accueillir à la fois des expositions mais aussi éventuellement des spectacles, avec, sur le côté, des loges, un atelier de construction, une réserve de plus de 1.000 m2 pour les éléments de spectacles en cours, et d’autres plus petits pour la couture, la sérigraphie et la peinture  et, dans le fond, une cour/jardin où les camions peuvent accéder.
Il y a aussi et encore un lieu de stockage de matériaux récupérés (fer, bois,etc.) qui serviront à la fabrication des décors, objets et masques des futurs spectacles. Bref, de quoi faire rêver, par paquets de dix, les compagnies installées en Ile-de-France et ailleurs…
  Il y a eu Bruits de planche, une très belle exposition jusqu’au 6 décembre dans la grande halle. Imaginez une suite de micros-sites scénographiés par Claire Dancoisne et Alexandre Herman. Ils résument chacun les spectacles créés par  La Licorne avec de beaux  croquis préparatoires, des machines fantastiques en fer articulées, proches de celles que concevait le grand Tadeusz Kantor, des masques mais aussi des objets, pour la plupart faits de matériaux récupérés.
 Comme, entre autres, cet éléphant de Spartacus, en bidons de tôle ondulée, ou les marionnettes des Encombrants font leur cirque. Toutes ces admirables sculptures, très vivantes,  font aussi partie de l’art contemporain mais populaire. Loin, très loin des petites formes minimales, souvent prétentieuses, des galeries parisiennes. Et il y a un coin avec un grand écran et quelques sièges d’anciens cinémas qui permet de voir des extraits de spectacles  de la Licorne.
L’exposition, gratuite, a eu un beau succès à Dunkerque et en particulier auprès de la population du quartier et leur a permis de connaître ce travail théâtral hors-normes mais d’une qualité exceptionnelle. Et tout près de chez eux: on ne dira jamais assez l’importance de la proximité d’un lieu théâtral pour les habitants d’une ville.
Pour la prochaine exposition, Une humanité cousue, Anne Bothuon présentera les costumes et le corps des personnages, marionnettes de la dernière création de La Licorne Le Cœur cousu.

Claire Dancoisne et son équipe ont aussi programmé plusieurs stages tous publics d’initiation à la soudure ( janvier) mais aussi au jeu masqué (février) et à la manipulation de mannequins (mars).
Le nouveau lieu sera inauguré pour le public du 29 mars au 3 avril, et officiellement, le 31 mars.

  Philippe du Vignal

-Théâtre La Licorne 60 rue du Fort Saint-Louis 59140 Saint-Louis. T:  03 74 06 00 01 www.theatre – lalicorne.fr

-L’exposition Anne Bothuon aura lieu du 8 janvier au 4 février, vernissage le 7 janvier à 19h. Les mercredi, jeudi, vendredi de 14h à 18h  et le dimanche de 15h à 18h. Nocturne le jeudi de 18h à 21h.

-Le Cœur cousu,  d’après le roman éponyme de Carole Martinez,  Théâtre des Bergeries à  Noisy-le-sec (93) T. : 01 41 83 15 20 le 13 février  à 20h30 ; Le Boulon/ Centre national des arts de la rue (à confirmer) Vieux-Condé (59) T. : 03 27 20 35 40  le 1er mars  à 14h30 et le 2 mars en soirée ; Comédie de l’Aa Saint-Omer (62) le 4 mars  en soirée. L’escapade à Hénin-Beaumont (62) T. : 03 21 20 06 48, le 13 mars en soirée.
Yzeurespace-Théâtre Sylvia Monfort,Yzeure (03). T. : 04 70 48 53 80 le 15 mars à 20h30. Le Temple à Bruay-la-Buissière (62) T. : 03 20 61 96 96 le 13 mai 14h30 et 20h.

  

Le petit Théâtre du bout du monde d’Ezechiel Garcia-Romeu

Le petit Théâtre du bout du monde d’Ezechiel Garcia-Romeu

 

PTBM7-small«Tout ceci, on s’en excuse, est un peu imprévisible. Mais n’est-ce pas mieux que la fin d’un monde.» Avertissement que se voient remettre les «chers visiteurs» dans le hall du Théâtre National de Nice. Une lettre dans une enveloppe leur donne en effet quelques indications sibyllines et paradoxales sur la conduite à tenir durant le spectacle. En substance : explorez, soyez curieux !
Le parcours débute dans l’ascenseur, en petit comité, et se poursuit par un couloir qui fait office de galerie de portraits. Les visiteurs peuvent s’arrêter sur la poésie mélancolique que dégagent d’étranges êtres mutants, avant d’entrer dans l’obscure salle de répétition, où se trouve une sorte de longue  et assez basse cabine vitrée.

  Autour de cet inquiétant studio, tenant à fois du vivarium et du laboratoire, des bancs sont disposés en espace quadri-frontal. Sur le toit, un monde d’errance, de trappes, où quelques «prolétaires du néant» patientent. Au-dessus, un avion constitué de plaques de métal et de haut-parleurs.
  Bienvenue dans le petit monde post-apocalyptique d’Ezechiel Garcia-Romeu! Dramaturge associé à Laurent Caillon, metteur en scène et concepteur de marionnettes, il en assure aussi la manipulation. Au premier coup d’œil, on retrouve ce talent de miniaturiste et cette recherche d’intimité avec le spectateur, qui faisaient déjà le charme de Banquet Shakespeare et du Scriptographe.
Cet univers souterrain, muséal, en lisière de l’art brut, est parsemé d’objets d’autrefois: un tourne-disques, une machine à écrire, une télé qui neige, un téléphone filaire… Autant de vestiges d’un passé technologique déjà frappé d’obsolescence. Une ambiance un peu poussiéreuse d’Allemagne de l’Est, quand elle est peinte dans Good Bye Lenin par le cinéaste Wolfgang Becker.

  Une marionnette à tige, énigmatique personnage-taupe aux yeux lumineux, fait figure de guide. Le spectateur peut se déplacer au gré des micro-saynètes mises sous verre. Ecouter de la musique liturgique dans des gouttières. Observer ce qui se passe au-dessus, en-dessous. Nous assistons à une succession lente d’instants de (sur)vie.
   Parmi ces personnages usés, appareillés, dégingandés, un obèse cul-de-jatte attire plus particulièrement l’attention. Animé par une opération douloureuse, un tuyau planté dans le dos, il émet un discours-gromelot stupéfiant. Moment de grâce cacochyme. C’est la vie qui se déploie sous nos yeux, si finement décrite par Kleist dans son fabuleux petit texte, Sur le théâtre de marionnettes : «L’âme (vix motrix), centre de gravité du mouvement».
Ces personnages qui attendent, se déplacement difficilement, traînent leur valise ou leurs sacs de vide, aussi touchants que déprimants. Prophétisent-ils la société de demain ? Ne sont-ils pas plutôt le miroir de la nôtre, peuplée d’êtres blessés, amputés, claudiquant dans la jungle de Calais, les zones commerciales, ou  le monde de l’entreprise et autres lieux de transit ?

Leur univers de claustration, feutré, ralenti, dénonce notre absence d’ambition écologique, sous une lumière jaunâtre. L’univers sonore, surtout, nous alerte; percé de sons métalliques, de vols de mouche, de grésillements issus de haut-parleurs, il nous donne la clé : notre production de plastique et de béton est alarmante.
  L’homme provoque un tsunami sans précédent à l’échelle planétaire. La COP 21, conférence de Paris sur les changements climatiques, c’est maintenant! Il n’y a que la fondation Gates, nous dit une voix de chroniqueuse, qui investisse dans le traitement de nos matières fécales. Ambiance…
Le spectacle semble illustrer cruellement les théories d’Edward Gordon Craig qui voyait dans la marionnette, l’acteur idéal. Sans psychologie, sans égo, elle impose sa présence et s’anime, allégorie idéale de cette post-humanité réduite à quelques postures et gestes. L’univers d’Ezéchiel Garcia-Romeu est cohérent de bout en bout, désespéré. Il extrait de la matière brute, l’ultime mouvement, la grâce dernière. C’est beau, poignant.
Mais qui viendra nous apporter à nous, humains, un nouveau souffle ? Nous relever, nous guider, nous libérer de la gravité, sinon nous-mêmes ?
Le message sur l’artiste comme lanceur d’alerte, est expulsé avec plus de douleur. D’où, sans doute, ces applaudissements ténus à la fin de cette visite douce-amère. Si le spectateur ne peut qu’être sensible à la délicatesse des créatures, à l’urgence écologique, il est toutefois maintenu dans le désespoir par une esthétique où tout agonise.
Ici ou là, lui restent une maigre énergie et le menu plaisir de transgresser son impuissance en changeant d’angle de vue, en faisant tourner un vélo d’appartement (fournisseur d’électricité), en décrochant un téléphone pour un maigre dialogue. Il touche furtivement à la possibilité d’agir, d’entrer en contact.
Emergent de tout petits fragments d’humanité. Et pourtant, jusqu’au bout de ce monde, un constat : l’homme bouge encore.

 Stéphanie Ruffier

Théâtre National de Nice, jusqu’au 15 novembre. Théâtre d’Arles, les 8 et 9 janvier. Centre Dramatique National de Strasbourg du 13 au 15 janvier.

Orphée aux enfers

Orphée aux enfers, conception, scénographie et mise en scène de Pierre Blaise, musique de Jean-Pierre Arnaud/ Ensemble Carpe Diem

f-ebf-5416f520ba6f2Pierre Blaise, qui vient de reprendre le Théâtre aux Mains nues, à la suite d’Éloi Recoing, nommé à la direction de l’École Internationale de Marionnettes de Charleville-Mézières, présente une nouvelle étape  de ce spectacle,  toujours en cours d’élaboration.
  Un premier travail avec marionnettes et musique, en collaboration avec l’ensemble Carpe Diem, avait été entrepris dès 2012 au cours d’un stage avec une dizaine de jeunes professionnels de l’Atelier Arketal de Cannes. Pour ces premiers essais, la compagnie avait utilisé une série de marionnettes neutres à gaine. Et, en 2013, l’Ensemble Carpe Diem avait permis une confrontation des sources musicales possibles pour cet opéra.
« Orphée nous redit le mythe grec de celui qui est descendu jusque dans les enfers pour retrouver son amour perdu : Eurydice. La musique d’Orphée, dit le metteur en scène, berce et endort Charon l’épouvantable passeur des âmes. Il profite de son sommeil pour lui voler sa barque et… c’est une des plus belles histoires de l’humanité. La musique, l’amour, la mort, l’espoir… Les marionnettes, figures animées, sont de la matière magique. Elles portent en elles et colportent les contes et les grands mythes depuis la nuit des temps. »
Dans la petite salle du Théâtre aux Mains Nues, un public d’une cinquantaine d’enfants. Devant un castelet bariolé, un clarinettiste lance les premières notes, esquisse la terrible histoire de la perte d’Eurydice piquée par un serpent, et la quête d’Orphée pour la retrouver dans les enfers. Mais il va la perdre car il s’est retourné pour la voir… Les marionnettes ont une tête figurée par un simple cercle jaune, mais elles vivent sur des trapèzes  se déployant dans l’espace, grâce à la musique de Jean-Pierre Arnaud  et à la parole des manipulateurs.
C’est un spectacle très prometteur mais encore en devenir.

Edith Rappoport

Le spectacle a été présenté au Théâtre aux Mains Nues, Paris,  du 9 au 11 octobre.

Léonce et Léna

Léonce et Léna de Georg Büchner, adaptation et mise en scène de Grégoire Callies
 

Leonce-et-Lena_2.-Ms-Gregoire-Callies-©-Victor-Tonelli-ArtcomArtLéonce, prince du royaume de Popo, refuse d’épouser Léna, princesse du royaume de Pipi, qui ne veut pas se marier avec un inconnu. Chacun fuit de son côté. Lui, en compagnie de Valério, un aventurier philosophe ; elle, avec sa servante. Le hasard les fait se rencontrer dans une auberge, en Italie, et ils tombent amoureux. Tout est bien qui finit bien. Ils se marient, Léonce devient roi et Valério ministre.
 La pièce de Büchner, située dans un royaume d’opérette, avec ses personnages stéréotypés, réduits à leurs fonctions, traite d’un monde arbitraire où les hommes sont les jouets du hasard. Si bien qu’elle convient parfaitement à la marionnette.
Les charmantes petites figurines à gaine, habilement manipulées par Grégoire Callies et Marie Vitez,  se déploient dans un décor de conte de fées. Il en sort de partout, à croire que les deux comédiens ont plus de quatre mains.
  La boîte à jouer, conçue par Jean-Baptiste Manessier est étonnante d’astuce et de beauté. Elle se déplie en largeur, pour créer de vastes paysages ; elle s’ouvre, découvrant les dessous du théâtre (ou du monde !) où triment des homoncules attelés à des rouages grinçants.
Dans le ciel, monte la lune et les étoiles, romantiques à souhait pour la rencontre des amoureux, devant la vieille auberge, aux escaliers en colimaçon, qui descend des cintres. Dans cet espace miniature, les petites poupées ont un rien d’irréel qui amplifie la poésie du texte.
La légèreté, que confère aussi les déplacements et les voix des marionnettes, n’occulte pas regard aigu que l’auteur porte sur une société déliquescente où les riches oisifs s’ennuient et les souverains sont tyranniques et inconséquents, comme le roi de Popo, représenté en poussah absurde, réduit à ses «attributs», prêt à célébrer la noce de son fils en effigie, puisque c’est le jour inscrit dans le protocole.
Dans cette Allemagne de roitelets décadents, Léonce cède à la mélancolie : «Je suis si jeune et le monde est si vieux, je pourrais m’asseoir et pleurer»,  dit-il. Ce que confirme Valério : «Il était si vieux sous ses boucles blondes, le printemps dans les yeux et l’hiver dans le cœur», et  sa maîtresse Rosetta le lui reproche : «Tes lèvres sont mornes à force de bailler. Tu m’aimes par ennui.»
Mais, comme tout est possible dans le monde fantaisiste de Georg Büchner, Valério conclut  la pièce par une déclaration libertaire: «Et je deviens ministre d’état, et je promulgue ce décret, qu’on mette sous tutelle celui qui a des ampoules aux mains, qu’on condamne aux assises celui qui tombe malade à force de travail, qu’on déclare dément et socialement dangereux, celui qui se vante de gagner son pain à la sueur de son front. Et nous nous coucherons à l’ombre, et nous prierons le bon dieu qu’il nous  envoie  des  figues,  des melons et  des  macaronis,  des  gorges  mélodieuses,  des corps classiques et une religion commode.»
Après un début un peu confus, Léonce et Léna trouve tout son sens dans cette adaptation assez fidèle. Et l’on se laisse emporter avec plaisir dans l’univers loufoque de Georg Büchner que ne trahissent pas les marionnettes.

 

Mireille Davidovici

 

Théâtre de l’Atalante, 10 Place Charles Dullin, 75018 Paris
T. 01 46 06 11 90 Jusqu’au 10  octobre

Fragments

Festival mondial de marionnettes de Charleville-Mézières :

Fragments- Scènes de voyages des temps anciens par la compagnie Daru-Thémpô

  imageCette compagnie de marionnettes installée en Essonne, fête plus de quarante ans de créations avec un spectacle constitué d’extraits de ses spectacles :  Le combat de Tristan, Le Départ d’Yvain, Le Voyage d’AnaïLe Retour d’Ulysse,  Dante aux enfers,  La Fin de Don Juan  et Le Voyage de la vie.   Le fil rouge étant le voyage de héros «légendaires ou anonymes aux prises de forces qui les dominent, les manipulent. Ces Fragments sont une invitation au questionnement philosophique par l’émotion poétique, par le recul philosophique nécessaire pour combattre l’amnésie des temps anciens. »   Le décor, qui doit s’adapter aux différentes pièces, est fait de draps tendus et d’un enchevêtrement de tissus au centre du plateau.  Une fois abaissé, il servira d’écran pour de nombreuses projections d’images, un peu de théâtre d’ombres et… quelques  marionnettes.   Images ou  scènes sont souvent accompagnées par une voix off très caverneuse ! Et certains spectacles ont beaucoup vieilli, avec une musique au synthé qui porte la marque d’une époque aujourd’hui révolue !   Sauf pour les inconditionnels de la compagnie, quel est l’intérêt  de présenter cet enchaînement de très courtes scène, anecdotes de formes plus importantes ?

Julien Barsan

Le Cœur cousu

Festival mondial des Théâtres de marionnettes de Charleville-Mézières.

 

Crédit photo Christophe Loiseau

Crédit photo Christophe Loiseau

Le Cœur cousu, d’après  le roman de Carole Martinez par le Théâtre de la Licorne, adaptation, mise en scène et scénographie de  Claire Dancoisne

 Avec des masques, objets et «comédiens marionnettisés », Claire Dancoisne met en scène un théâtre plastique et décalé. Mais l’art dramatique n’est-il pas toujours décalé ? La metteuse en scène est accompagnée dans cette aventure par Martha Romero  qui a conçu les masques, et par la sculptrice Anne Bothuon, qui joue avec des  matières troublantes: ouate, tissu et peinture.                        
 À l’origine, il y a le façonnement des volumes d’ouate, bridés et noués, comprimés et faits de fils et  cordelettes, puis recouverts ensuite d’une étoffe blanc gris. Un travail patient. Les marionnettes se  révèlent être des hommes et des femmes, conçus et construits de toutes pièces et mécanisées, à taille humaine, répliques vertigineuses des comédiens, manipulateurs à leur tour, et beaux interprètes qui, avec leur effigie respective, jouent aussi leur propre rôle.
Ces corps de chiffon forment la matière privilégiée de la sculptrice couturière, une cérémonie en mouvement, une parade de vivants et de morts, de morts-vivants Pour le Théâtre de La Licorne, la mise en scène du roman de Carole Martinez, Le Cœur cousu, tombe à point  nommé : points de broderie et points de fil d’or.
 Le titre éponyme tisse la matière romanesque de la scène aux sens propre et figuré, filant la métaphore de la couture féminine: ciseaux, aiguilles et fils de couleur,  avec une prédilection pour le rouge: passion, émotion, douleur, fruits et naissances, feu de la vie animée qui circule toujours.
Au départ, tout était blanc et sec pourtant, brûlant sous le soleil du Sud de l’Espagne où rien ne pousse, si ce n’est la dureté et la rigidité d’une pensée étroite qui s’en tient aux préjugés et menaces d’une religion catholique omnipotente. Les brancards des pardons pour les processions de la semaine sainte, par exemple, sont significatifs: à la fois magnifiques, ils sont ciselés et faits de métal ouvragés comme de la dentelle, avec des bougies dorées  mais terrifiantes, signes d’une violence déterminée et tyrannique.

   Les mères vêtues de noir et et à aux  mantilles sombres, sont des veuves à vie  frayant à jamais avec la mort, si elles avaient prétendu une fois à vivre, pourtant. Une seule résiste à l’oppression et au joug, Frasquita Carasco, une jeune fille vive, puis une  jeune mère spontanée aux doigts de fée, douée d’un art de coudre et de réparer les vivants à nul autre pareil, recousant, rattrapant les mailles, faufilant, surfilant, rapiéçant, reprisant, ourlant les âmes et les cœurs, donnant plus de sentiment à un tel, plus d’émotion à tel autre, grâce au dessin du geste et à la portée de la parole.
Une manière libre d’imposer une part non négligeable de l’humanité dans le paysage existentiel, à travers l’astuce, puisqu’il est plus ardu pour la femme, depuis la nuit des temps, de se faire entendre sur les scènes intimes, familiales et publiques du monde.
Le Théâtre de la Licorne réussit avec le beau travail choral d’Olivier Brabant, Nicolas Cornille, Gaëlle Fraysse, Gérald Izing, Florence Masure, Gwenaël Przydatek et Maxence Vandevelde, à faire surgir la dimension merveilleuse des contes…

Véronique Hotte

Spectacle vu le 20 septembre. Pour tout public dès 11 ans.

 

 

Le Mouffetard, Théâtre des arts de la marionnette/ saison 2015/2016

Le Mouffetard, Théâtre des arts de la marionnette/saison 2015-2016

  Enfin, installé depuis trois ans dans un lieu permanent, le Théâtre de la marionnette offre une saison reflétant la grande diversité de cet art et s’adressant à des publics variés. Dès le 30 septembre, les adultes apprécieront Fastoche de Pierre Tual. Seul en scène, il manipule son double marionnettique, face à deux grandes figures également portées auxquelles est confronté ce trentenaire en crise.Un humour qui s’annonce grinçant.(jusqu’au 22 octobre.)
  x179_4312-photos-quefaireaparis14Dans la tradition de marionnette à gaine chinoise, Yeung Faï, entourés de tous ses minuscules personnages, invite grands et petits à une traversée dans l’histoire de son pays avec Tea House (voir Le Théâtre du Blog : Pyka Puppet Festival). (du 5 au 29 novembre.)
  Pour le très jeune public, Damien Bouvet se métamorphose en clown masqué qui manipule accessoires et objets,  et les transforme les éléments du quotidien en personnages incongrus et bigarrés. Dans les deux spectacles qu’il propose, les mots sont, pour lui, superflus ; il parle avec son corps. (La Vie de Smisse, du 9 au 30 décembre  et Abrakadubra, du 1er au 6 décembre.)
  x179_0a5a-photos-quefaireaparis08Colette Garrigan a, comme tout bon Britannique, baigné dans Shakespeare depuis sa plus tendre enfance, et  se risque à interpréter Macbeth du point de vue de la Reine sanglante. Interrogeant la relation des femmes au pouvoir, au mal et à la culpabilité, elle crée un univers inquiétant et insolite, grâce à des jeux d’ombre et de lumière sur des objets emblématiques. Lady Macbeth , la Reine d’Ecosse promet de belles images. (du 14 au 31 janvier).
x179_4fb7-photos-quefaireaparis06On retrouvera avec plaisir l’univers exotique de Roland Shön dans une nouvelle aventure : La Ligne â. Un autobus fantasque emprunte des chemins de traverse et, de station en station, l’on rencontre d’étranges personnages, sur des îles lointaines ou hors des sentiers battus. L’artiste trace une cartographie du monde extravagante, inspirée de l’œuvre graphique multiforme et inventive de Saul Steinberg. (du 3 au 13 février.) Quelle bonne idée que de reprendre Les Trésors de Dibouji,  un ancien spectacle, présenté plus de mille fois depuis 1996 ! Associant texte et images, Roland Shön propose d’explorer, en ethnologue, et à la lumière de bougies, les trésors amassés par des enfants : tous ces petits riens prennent une dimensions mythiques, d’autant qu’ils sont menacés de disparition. (du 16 au 28 février.)
hans-christian-you-must-be-an-angel-crédit-morten-fauerby03Les contes pour enfants sont souvent cruels, comme nous le montrera Bodil Alling dans Hans Christian, you must be an Angel. Le collectif vient spécialement d’Aarus, à l’est du Danemark, pour célébrer, avec le public français, l’anniversaire d’Andersen lors d’un festin insolite (du 7 au 10 mars.)
De même, convoquant Alphonse Daudet, Luc Laporte a commandé à Sandrine Roche une pièce, Ravie, sur les autres chèvres de Monsieur Seguin qui, à l’instar de la dernière, Blanquette, ont toutes fini dévorées par le loup. Images et marionnettes raconteront comment ces êtres ont choisi la liberté, au prix de leur vie. (du 1er au 14 avril.)
Les spectacles s’installeront assez longtemps, afin de fidéliser le public,  et  une exposition accompagnera chacun d’entre eux. Le Mouffetard dispose, en outre, d’un centre de ressources où l’on peut trouver documents et pièces de théâtre.

Mireille Davidovici

Le Mouffetard, 73 rue Mouffetard Paris 5 ème; T: 01 84 79 44 44 ; www.lemouffetars.com

 

Je hais les marionnettes

Pyka Puppet  Festival:

 Je hais les marionnettes de et par Jean-Louis Heckel

 

ean louis HeckelReprenant le principe de son spectacle, Qui manipule qui,  avec sa compagnie La Nef, Jean-Louis Heckel retrouve ici la marionnette de Rosie Palmer, responsable d’une émission web radio émise en direct, et la contrebassiste Anne Shreshta.
  Il nous conte ici l’histoire d’un personnage, Victor Schimpferling, grand maître de la marionnette, fils caché d’Edward Gordon Craig et d’Isadora Duncan, vivant à Saint-Petersbourg, et mêle à  cette fiction  vie des éléments autobiographiques renvoyant à sa propre carrière théâtrale.
 L’occasion pour lui de citer des propos d’Antoine Vitez ou d’Edward Gordon Craig sur l’art du marionnettiste et d’évoquer  les diverses  esthétiques  de cette discipline. Il dialogue avec Rosie, magnifiquement manipulée par Pascal Blaison et se confronte, en silence, à une étrange figure métissée qui l’attend, assise dans un petit castelet.  Autant Rosie Palmer/Pascal Blaison fait preuve  d’une véritable assurance, autant Jean-Louis Heckel semble plus fragile dans son récit, comme si le poids du passé l’envahissait. Cette fragilité touchante, facilement perceptible dans le petit théâtre de l’Atalante, donne à cette évocation le ton  intimiste  d’une émission nocturne de France-Culture, d’autant que l’accompagnement musical s’y prête.
Entre pédagogie et poésie, Je hais les marionnettes devrait trouver son rythme, au fil des représentations.  Le spectacle,  en tout cas, traduit bien l’amour indéfectible que nourrit bien sûr Jean-Louis Heckel pour les marionnettes…contrairement à ce que nous dit le titre.

 Jean Couturier

 Spectacle joué au théâtre de l’Atalante le 9 juin.

www.la-nef.org               

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