Orphée aux enfers

Orphée aux enfers, conception, scénographie et mise en scène de Pierre Blaise, musique de Jean-Pierre Arnaud/ Ensemble Carpe Diem

f-ebf-5416f520ba6f2Pierre Blaise, qui vient de reprendre le Théâtre aux Mains nues, à la suite d’Éloi Recoing, nommé à la direction de l’École Internationale de Marionnettes de Charleville-Mézières, présente une nouvelle étape  de ce spectacle,  toujours en cours d’élaboration.
  Un premier travail avec marionnettes et musique, en collaboration avec l’ensemble Carpe Diem, avait été entrepris dès 2012 au cours d’un stage avec une dizaine de jeunes professionnels de l’Atelier Arketal de Cannes. Pour ces premiers essais, la compagnie avait utilisé une série de marionnettes neutres à gaine. Et, en 2013, l’Ensemble Carpe Diem avait permis une confrontation des sources musicales possibles pour cet opéra.
« Orphée nous redit le mythe grec de celui qui est descendu jusque dans les enfers pour retrouver son amour perdu : Eurydice. La musique d’Orphée, dit le metteur en scène, berce et endort Charon l’épouvantable passeur des âmes. Il profite de son sommeil pour lui voler sa barque et… c’est une des plus belles histoires de l’humanité. La musique, l’amour, la mort, l’espoir… Les marionnettes, figures animées, sont de la matière magique. Elles portent en elles et colportent les contes et les grands mythes depuis la nuit des temps. »
Dans la petite salle du Théâtre aux Mains Nues, un public d’une cinquantaine d’enfants. Devant un castelet bariolé, un clarinettiste lance les premières notes, esquisse la terrible histoire de la perte d’Eurydice piquée par un serpent, et la quête d’Orphée pour la retrouver dans les enfers. Mais il va la perdre car il s’est retourné pour la voir… Les marionnettes ont une tête figurée par un simple cercle jaune, mais elles vivent sur des trapèzes  se déployant dans l’espace, grâce à la musique de Jean-Pierre Arnaud  et à la parole des manipulateurs.
C’est un spectacle très prometteur mais encore en devenir.

Edith Rappoport

Le spectacle a été présenté au Théâtre aux Mains Nues, Paris,  du 9 au 11 octobre.


Léonce et Léna

Léonce et Léna de Georg Büchner, adaptation et mise en scène de Grégoire Callies
 

Leonce-et-Lena_2.-Ms-Gregoire-Callies-©-Victor-Tonelli-ArtcomArtLéonce, prince du royaume de Popo, refuse d’épouser Léna, princesse du royaume de Pipi, qui ne veut pas se marier avec un inconnu. Chacun fuit de son côté. Lui, en compagnie de Valério, un aventurier philosophe ; elle, avec sa servante. Le hasard les fait se rencontrer dans une auberge, en Italie, et ils tombent amoureux. Tout est bien qui finit bien. Ils se marient, Léonce devient roi et Valério ministre.
 La pièce de Büchner, située dans un royaume d’opérette, avec ses personnages stéréotypés, réduits à leurs fonctions, traite d’un monde arbitraire où les hommes sont les jouets du hasard. Si bien qu’elle convient parfaitement à la marionnette.
Les charmantes petites figurines à gaine, habilement manipulées par Grégoire Callies et Marie Vitez,  se déploient dans un décor de conte de fées. Il en sort de partout, à croire que les deux comédiens ont plus de quatre mains.
  La boîte à jouer, conçue par Jean-Baptiste Manessier est étonnante d’astuce et de beauté. Elle se déplie en largeur, pour créer de vastes paysages ; elle s’ouvre, découvrant les dessous du théâtre (ou du monde !) où triment des homoncules attelés à des rouages grinçants.
Dans le ciel, monte la lune et les étoiles, romantiques à souhait pour la rencontre des amoureux, devant la vieille auberge, aux escaliers en colimaçon, qui descend des cintres. Dans cet espace miniature, les petites poupées ont un rien d’irréel qui amplifie la poésie du texte.
La légèreté, que confère aussi les déplacements et les voix des marionnettes, n’occulte pas regard aigu que l’auteur porte sur une société déliquescente où les riches oisifs s’ennuient et les souverains sont tyranniques et inconséquents, comme le roi de Popo, représenté en poussah absurde, réduit à ses «attributs», prêt à célébrer la noce de son fils en effigie, puisque c’est le jour inscrit dans le protocole.
Dans cette Allemagne de roitelets décadents, Léonce cède à la mélancolie : «Je suis si jeune et le monde est si vieux, je pourrais m’asseoir et pleurer»,  dit-il. Ce que confirme Valério : «Il était si vieux sous ses boucles blondes, le printemps dans les yeux et l’hiver dans le cœur», et  sa maîtresse Rosetta le lui reproche : «Tes lèvres sont mornes à force de bailler. Tu m’aimes par ennui.»
Mais, comme tout est possible dans le monde fantaisiste de Georg Büchner, Valério conclut  la pièce par une déclaration libertaire: «Et je deviens ministre d’état, et je promulgue ce décret, qu’on mette sous tutelle celui qui a des ampoules aux mains, qu’on condamne aux assises celui qui tombe malade à force de travail, qu’on déclare dément et socialement dangereux, celui qui se vante de gagner son pain à la sueur de son front. Et nous nous coucherons à l’ombre, et nous prierons le bon dieu qu’il nous  envoie  des  figues,  des melons et  des  macaronis,  des  gorges  mélodieuses,  des corps classiques et une religion commode.»
Après un début un peu confus, Léonce et Léna trouve tout son sens dans cette adaptation assez fidèle. Et l’on se laisse emporter avec plaisir dans l’univers loufoque de Georg Büchner que ne trahissent pas les marionnettes.

 

Mireille Davidovici

 

Théâtre de l’Atalante, 10 Place Charles Dullin, 75018 Paris
T. 01 46 06 11 90 Jusqu’au 10  octobre

Fragments

Festival mondial de marionnettes de Charleville-Mézières :

Fragments- Scènes de voyages des temps anciens par la compagnie Daru-Thémpô

  imageCette compagnie de marionnettes installée en Essonne, fête plus de quarante ans de créations avec un spectacle constitué d’extraits de ses spectacles :  Le combat de Tristan, Le Départ d’Yvain, Le Voyage d’AnaïLe Retour d’Ulysse,  Dante aux enfers,  La Fin de Don Juan  et Le Voyage de la vie.   Le fil rouge étant le voyage de héros «légendaires ou anonymes aux prises de forces qui les dominent, les manipulent. Ces Fragments sont une invitation au questionnement philosophique par l’émotion poétique, par le recul philosophique nécessaire pour combattre l’amnésie des temps anciens. »   Le décor, qui doit s’adapter aux différentes pièces, est fait de draps tendus et d’un enchevêtrement de tissus au centre du plateau.  Une fois abaissé, il servira d’écran pour de nombreuses projections d’images, un peu de théâtre d’ombres et… quelques  marionnettes.   Images ou  scènes sont souvent accompagnées par une voix off très caverneuse ! Et certains spectacles ont beaucoup vieilli, avec une musique au synthé qui porte la marque d’une époque aujourd’hui révolue !   Sauf pour les inconditionnels de la compagnie, quel est l’intérêt  de présenter cet enchaînement de très courtes scène, anecdotes de formes plus importantes ?

Julien Barsan

Le Cœur cousu

Festival mondial des Théâtres de marionnettes de Charleville-Mézières.

 

Crédit photo Christophe Loiseau

Crédit photo Christophe Loiseau

Le Cœur cousu, d’après  le roman de Carole Martinez par le Théâtre de la Licorne, adaptation, mise en scène et scénographie de  Claire Dancoisne

 Avec des masques, objets et «comédiens marionnettisés », Claire Dancoisne met en scène un théâtre plastique et décalé. Mais l’art dramatique n’est-il pas toujours décalé ? La metteuse en scène est accompagnée dans cette aventure par Martha Romero  qui a conçu les masques, et par la sculptrice Anne Bothuon, qui joue avec des  matières troublantes: ouate, tissu et peinture.                        
 À l’origine, il y a le façonnement des volumes d’ouate, bridés et noués, comprimés et faits de fils et  cordelettes, puis recouverts ensuite d’une étoffe blanc gris. Un travail patient. Les marionnettes se  révèlent être des hommes et des femmes, conçus et construits de toutes pièces et mécanisées, à taille humaine, répliques vertigineuses des comédiens, manipulateurs à leur tour, et beaux interprètes qui, avec leur effigie respective, jouent aussi leur propre rôle.
Ces corps de chiffon forment la matière privilégiée de la sculptrice couturière, une cérémonie en mouvement, une parade de vivants et de morts, de morts-vivants Pour le Théâtre de La Licorne, la mise en scène du roman de Carole Martinez, Le Cœur cousu, tombe à point  nommé : points de broderie et points de fil d’or.
 Le titre éponyme tisse la matière romanesque de la scène aux sens propre et figuré, filant la métaphore de la couture féminine: ciseaux, aiguilles et fils de couleur,  avec une prédilection pour le rouge: passion, émotion, douleur, fruits et naissances, feu de la vie animée qui circule toujours.
Au départ, tout était blanc et sec pourtant, brûlant sous le soleil du Sud de l’Espagne où rien ne pousse, si ce n’est la dureté et la rigidité d’une pensée étroite qui s’en tient aux préjugés et menaces d’une religion catholique omnipotente. Les brancards des pardons pour les processions de la semaine sainte, par exemple, sont significatifs: à la fois magnifiques, ils sont ciselés et faits de métal ouvragés comme de la dentelle, avec des bougies dorées  mais terrifiantes, signes d’une violence déterminée et tyrannique.

   Les mères vêtues de noir et et à aux  mantilles sombres, sont des veuves à vie  frayant à jamais avec la mort, si elles avaient prétendu une fois à vivre, pourtant. Une seule résiste à l’oppression et au joug, Frasquita Carasco, une jeune fille vive, puis une  jeune mère spontanée aux doigts de fée, douée d’un art de coudre et de réparer les vivants à nul autre pareil, recousant, rattrapant les mailles, faufilant, surfilant, rapiéçant, reprisant, ourlant les âmes et les cœurs, donnant plus de sentiment à un tel, plus d’émotion à tel autre, grâce au dessin du geste et à la portée de la parole.
Une manière libre d’imposer une part non négligeable de l’humanité dans le paysage existentiel, à travers l’astuce, puisqu’il est plus ardu pour la femme, depuis la nuit des temps, de se faire entendre sur les scènes intimes, familiales et publiques du monde.
Le Théâtre de la Licorne réussit avec le beau travail choral d’Olivier Brabant, Nicolas Cornille, Gaëlle Fraysse, Gérald Izing, Florence Masure, Gwenaël Przydatek et Maxence Vandevelde, à faire surgir la dimension merveilleuse des contes…

Véronique Hotte

Spectacle vu le 20 septembre. Pour tout public dès 11 ans.

 

 

Le Mouffetard, Théâtre des arts de la marionnette/ saison 2015/2016

Le Mouffetard, Théâtre des arts de la marionnette/saison 2015-2016

  Enfin, installé depuis trois ans dans un lieu permanent, le Théâtre de la marionnette offre une saison reflétant la grande diversité de cet art et s’adressant à des publics variés. Dès le 30 septembre, les adultes apprécieront Fastoche de Pierre Tual. Seul en scène, il manipule son double marionnettique, face à deux grandes figures également portées auxquelles est confronté ce trentenaire en crise.Un humour qui s’annonce grinçant.(jusqu’au 22 octobre.)
  x179_4312-photos-quefaireaparis14Dans la tradition de marionnette à gaine chinoise, Yeung Faï, entourés de tous ses minuscules personnages, invite grands et petits à une traversée dans l’histoire de son pays avec Tea House (voir Le Théâtre du Blog : Pyka Puppet Festival). (du 5 au 29 novembre.)
  Pour le très jeune public, Damien Bouvet se métamorphose en clown masqué qui manipule accessoires et objets,  et les transforme les éléments du quotidien en personnages incongrus et bigarrés. Dans les deux spectacles qu’il propose, les mots sont, pour lui, superflus ; il parle avec son corps. (La Vie de Smisse, du 9 au 30 décembre  et Abrakadubra, du 1er au 6 décembre.)
  x179_0a5a-photos-quefaireaparis08Colette Garrigan a, comme tout bon Britannique, baigné dans Shakespeare depuis sa plus tendre enfance, et  se risque à interpréter Macbeth du point de vue de la Reine sanglante. Interrogeant la relation des femmes au pouvoir, au mal et à la culpabilité, elle crée un univers inquiétant et insolite, grâce à des jeux d’ombre et de lumière sur des objets emblématiques. Lady Macbeth , la Reine d’Ecosse promet de belles images. (du 14 au 31 janvier).
x179_4fb7-photos-quefaireaparis06On retrouvera avec plaisir l’univers exotique de Roland Shön dans une nouvelle aventure : La Ligne â. Un autobus fantasque emprunte des chemins de traverse et, de station en station, l’on rencontre d’étranges personnages, sur des îles lointaines ou hors des sentiers battus. L’artiste trace une cartographie du monde extravagante, inspirée de l’œuvre graphique multiforme et inventive de Saul Steinberg. (du 3 au 13 février.) Quelle bonne idée que de reprendre Les Trésors de Dibouji,  un ancien spectacle, présenté plus de mille fois depuis 1996 ! Associant texte et images, Roland Shön propose d’explorer, en ethnologue, et à la lumière de bougies, les trésors amassés par des enfants : tous ces petits riens prennent une dimensions mythiques, d’autant qu’ils sont menacés de disparition. (du 16 au 28 février.)
hans-christian-you-must-be-an-angel-crédit-morten-fauerby03Les contes pour enfants sont souvent cruels, comme nous le montrera Bodil Alling dans Hans Christian, you must be an Angel. Le collectif vient spécialement d’Aarus, à l’est du Danemark, pour célébrer, avec le public français, l’anniversaire d’Andersen lors d’un festin insolite (du 7 au 10 mars.)
De même, convoquant Alphonse Daudet, Luc Laporte a commandé à Sandrine Roche une pièce, Ravie, sur les autres chèvres de Monsieur Seguin qui, à l’instar de la dernière, Blanquette, ont toutes fini dévorées par le loup. Images et marionnettes raconteront comment ces êtres ont choisi la liberté, au prix de leur vie. (du 1er au 14 avril.)
Les spectacles s’installeront assez longtemps, afin de fidéliser le public,  et  une exposition accompagnera chacun d’entre eux. Le Mouffetard dispose, en outre, d’un centre de ressources où l’on peut trouver documents et pièces de théâtre.

Mireille Davidovici

Le Mouffetard, 73 rue Mouffetard Paris 5 ème; T: 01 84 79 44 44 ; www.lemouffetars.com

 

Je hais les marionnettes

Pyka Puppet  Festival:

 Je hais les marionnettes de et par Jean-Louis Heckel

 

ean louis HeckelReprenant le principe de son spectacle, Qui manipule qui,  avec sa compagnie La Nef, Jean-Louis Heckel retrouve ici la marionnette de Rosie Palmer, responsable d’une émission web radio émise en direct, et la contrebassiste Anne Shreshta.
  Il nous conte ici l’histoire d’un personnage, Victor Schimpferling, grand maître de la marionnette, fils caché d’Edward Gordon Craig et d’Isadora Duncan, vivant à Saint-Petersbourg, et mêle à  cette fiction  vie des éléments autobiographiques renvoyant à sa propre carrière théâtrale.
 L’occasion pour lui de citer des propos d’Antoine Vitez ou d’Edward Gordon Craig sur l’art du marionnettiste et d’évoquer  les diverses  esthétiques  de cette discipline. Il dialogue avec Rosie, magnifiquement manipulée par Pascal Blaison et se confronte, en silence, à une étrange figure métissée qui l’attend, assise dans un petit castelet.  Autant Rosie Palmer/Pascal Blaison fait preuve  d’une véritable assurance, autant Jean-Louis Heckel semble plus fragile dans son récit, comme si le poids du passé l’envahissait. Cette fragilité touchante, facilement perceptible dans le petit théâtre de l’Atalante, donne à cette évocation le ton  intimiste  d’une émission nocturne de France-Culture, d’autant que l’accompagnement musical s’y prête.
Entre pédagogie et poésie, Je hais les marionnettes devrait trouver son rythme, au fil des représentations.  Le spectacle,  en tout cas, traduit bien l’amour indéfectible que nourrit bien sûr Jean-Louis Heckel pour les marionnettes…contrairement à ce que nous dit le titre.

 Jean Couturier

 Spectacle joué au théâtre de l’Atalante le 9 juin.

www.la-nef.org               

Ressacs, tragi-comédie sur table

Ressacs, tragi-comédie sociale sur table, mise en scène de Françoise Bloch

  Ressacs, Alice PiemmeIls sont assis tous les deux derrière une table, c’est un couple qui semble perdu en mer à bord d’un tout petit bateau que l’on voit secoué sur la mer figurée par un grand tissu bleu. Ils ont tout perdu mais on ne saura jamais pourquoi. Plusde petite adorable maison cosy avec pelouse verte, plus de grosse voiture rouge,  chic et impressionnante, plus de délicieux verre de whisky  dans le soir qui tombe. Envolé le bon temps, leur banque les a ruinés et sans aucun scrupule, comme tant d’autres.
  Ils s’en vont donc vivre sur une île où ils découvrent des richesses, entre autres des puits de pétrole, ressources inexploitées par les habitants. Et les braves gens ruinés d’autrefois vont vite se transformer en tristes personnages, prédateurs assoiffés  de pouvoir et d’argent, à la redoutable cupidité. Le bonheur,encore une fois, n’est pas dans le pré… Agnès Limbos, comédienne et créatrice de théâtres d’objets, et  Grégory Houben, chantent et jouent, lui de la trompette et les deux à des petits claviers aux sons aigrelets.
  Ils manipulent aussi et surtout des figurines, modèles réduits patiemment récoltés par Agnès Limbos : maisons, personnages, chiens, voitures… plus vrais que les vrais (voir Claude Lévi-Strauss) et racontent cette histoire de vaincus devenus riches, au détriment d’autres qui à leur tour seront vaincus. Ils le font avec une grande aisance mais non sans humour ni tendresse, un peu à la façon de feu Stuart Sherman dans les années 70, sur sa petite table de camping, seul dans les rues de New York.  Avec peu de mots, ou en silence, ce qui donne encore plus de poids à cette manipulation qui est tout, sauf naïve.
 Il y a aussi  autour de leur table, une voie ferrée circulaire, où, à un moment, passeront des wagons chargés de petits voiliers. Dans la meilleure veine surréaliste… C’est un théâtre d’objets, à la fois burlesque  et poétique qu’anime ce couple belge qui, par moments, se débat, (elle et lui l’air un peu innocent), avec leur anglais approximatif à l’accent très franchouillard. Exactement comme nous, pauvres français. Ce qui les rend tout de suite très sympathiques.
Ils  parlent aussi avec beaucoup de drôlerie, en traquant les stéréotypes et les lieux communs, pour dire l’absurdité du monde et les pauvres petits rêves d’exotisme de ceux qui ne pourront jamais dépasser les frontières de la Belgique… Comme ces spectacles en forme de vraie/fausse conférence, c’est souvent très drôle, et parfois excellent, mais peine sur la durée; cela ne fonctionne en effet pas toujours, à cause d’une mise en scène trop statique et de longueurs  qui auraient pu être évitées…
Mais aux meilleurs moments, il y a dans l’air, un vrai parfum de tendresse et d’inimitable humour, et cela fait toujours du bien par où cela passe.

Philippe du Vignal

Mouffetard- Théâtre des arts de la marionnette 73 rue Mouffetard Paris 5ème, jusqu’au 29 mars 2015, à 20 h et le dimanche à 17 h .

 

Les Fourberies de Scapin

Les Fourberies de Scapin de Molière, adaptation des Fourberies de Scapin de Molière, mise en scène de Jean Sclapis.

Fourberies-de-Scapin-1-9a53cC’est en quelque 80 minutes que l’on pourrait presque assimiler à une sorte de  performance avec un seul acteur, Jean Sclavis, capable d’assumer tous les personnages incarnés par huit marionnettes de cent quarante cms. Marionnettes qu’il anime grâce à trois leviers avec contre-poids, quelque sacs de toile, aidé dans la coulisse deux régisseurs qui veillent au grain.Pas vraiment de décor sinon un parquet de larges lattes de bois avec quelques marches.
Jean Sclavis, après sa sortie du conservatoire de Lyon, où il s’était spécialisé dans l’emploi de valet de comédie, et où il avait créé le rôle de Scapin dans une production lyonnaise ; suite aux empêchements successifs de plusieurs comédiens, il avait dû aussi jouer leurs personnages, et il eut l’idée d’un spectacle en sol. Enfin, quinze ans d’expérience avec Emilie Valantin l’ont conforté dans la faisabilité d’un spectacle en soliste avec des marionnettes.
« Le personnage de Scapin, dit-il, qui laisse le choix de plusieurs degrés de lecture, est une des sources de l’art de « l’innocence / insolence », associée à la solitude sociale, et à l’auto-dérision. Nous avons déjà exploré cette attitude, si compatible avec la marionnette, dans J’ai gêné et je gênerai sur des textes de Daniil Harms, et avec le personnage du Zay, inspiré des contes de Nasr-Eddin, dans le répertoire des Castelets ».
Pas de reconstitution, ici les personnages sont habillés façon 17 ème siècle, mais c’est en clin d’œil, et avec juste ce qu’il faut d’accessoires. Et quelques moments de musique au clavecin de .
Le spectacle, créée en 2008, est parfaitement rodé, et joué avec une grande sensibilité et une incontestable virtuosité ; Scapin_2-60e6dJean Sclavis arrive à jouer Scapin et anime au sens strict sens du terme, les autre personnages. C’est intelligent et brillantissime, et parfois même émouvant, quand, entre autres moments, qaund le père et le fils se regardent avec une certaine connivence.
« Objets inanimés, avec-vous donc une âme ? écrivait Baudelaire». Ici, la réponse est oui, huit fois et Sclavis arrivent à rendre vivants deux personnages à la fois. Et, à la fin quand le comédien installe ses huit comparses à tous réunis à une table de banquet, cela touche alors au sublime. Oui, mais… la dramaturgie de ces Fourberies de Scapin, revue et corrigée par Sclavis, avec un texte assez coupé, ne tient pas vraiment la route,  et c’est dommage. Que vient-on voir? Un acteur brillant et virtuose, qui a une intimité évidente avec ses marionnettes, remarquables sculptures créées par Emilie Valantin et François Morinière, dont il est l’âme, et bien costumées par Mathilde Brette, Coline Privat et Laura Kerouredan, ou bien un véritable spectacle… Si on reste admiratif devant la technique fabuleuse de Sclavis qui fait souvent penser à celle des acteurs de bunraku japonais, on reste quand même un peu déçu par cette pièce qui, ici, n’en est pas vraiment une, et un peu ennuyeuse par moments…

Philippe du Vignal

Le spectacle s’est joué au Mouffetard, Théâtre de la Marionnette, et se poursuit en tournée ; et du 25 mars au 27 mars, Faust et usages de Faust à Paris par la compagnie Emilie Vallantin au Mouffetard.

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Mano à Mano 7e rencontre

CARTE BLANCHE AUX ANGES AU PLAFOND Équinoxe de Châteauroux

C’est la 7e rencontre de Mano à Mano, événement consacré au Théâtre d’objets qui a rassemblé nombre de jeunes artistes prometteurs invités par Mireille Silbernagl, conseillère à la programmation. Pour cette édition, François Claude, directeur de l’Équinoxe, a confié une carte blanche aux Anges au Plafond, qu’il accueille pour une résidence de 3 ans. 

 

Les Anges au Plafond, nous les avions découverts voilà une dizaine d’années au Théâtre 71 de Malakoff. Camille Trouvé faisait ses premières armes avec Les Chiffonnières, marionnettistes dans leur jolie roulotte, aujourd’hui dispersées. Avec Brice Berthoud, elle crée « un laboratoire de formes animées » d’une force poétique étrange, aux formes toujours renouvelées. Après la série de La Tragédie des Anges -Au fil d’Œdipe, Une Antigone de papier, Les nuits polaires, et Le cri quotidien-, elle a créé à l’automne dernier Les mains de Camille, bouleversant spectacle sur Camille Claudel (voir theâtre du blog déc 2012).

   Et cette compagnie généreuse a concocté une journée précieuse en invitant 4 compagnies amies, une exposition et un final musical avec une chanteuse Éthiopienne à l’autre bout de la ville jusqu’à l’aube. Tout cela au lieu de reprendre l’intégrale de leur répertoire comme on aurait pu le penser. Il faut dire que les Anges au Plafond ont du mal à répondre aux invitations, avec près de 150 représentations de leur répertoire dans toute la France  pendant la saison en cours.

 

CŒUR DE PATATE, leçon d’épluchage, Compagnie Peplum Cactus, conception Jessy Caillat

avec Marie Girardin et Sylvain Blanchard.

Issue de l’École Internationale de  Marionnettes de Charleville Mézières, Jessy Caillat a fondé sa compagnie , elle monte des spectacles singuliers, notamment Bilan sur la maîtrise du poste vu avec plaisir en 2005. Ce Coeur de patate est une courte ébauche hilarante qui doit être peaufinée pour une durée plus longue. On voit un homme et une femme assis à table, en train d’éplucher rageusement  un énorme tas de pommes de terre, ils se défient, se jettent les épluchures à la figure, tentent de triompher par la vitesse, puis s’abandonnent à un échange de patates marionnettes plantées au bout de leur couteau. Dans la caisse de patates érigée en castelet, il y a un échange sensuel et même un striptease, une projection d’épluchures, des jeux avec le couteau et la râpe des plus drôles.  Pour une fois, on peut rêver d’aller voir la version « longue » de ce spectacle !

 

PETITE  CONVERSATION SUR LES ARTS DE LA MARIONNETTE…

Mireille Silbernagl échange avec Brice Berthoud des propos  sur la myriade de fils qui relient les marionnettes dont l’histoire est subversive. Elle cite un proverbe africain « Si l’on ne sait pas où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient ! » Les marionnettes étaient des objets sacrés qu’on a retrouvés dans les tombes des pharaons, dans les statues des églises que les prêtres faisaient bouger pour impressionner les fidèles. Marionnette viendrait de petite Marie. Les marionnettes ont été jetées hors de l’église pour se retrouver dans les foires avec les personnages de la commedia dell’arte qu’on retrouve dans toute l’Europe. Pulcinella qui se révolte contre toutes les formes d’autorité, devient Punch en Angleterre, Karagheuz en Grèce et en Turquie. Giovanni Briocci arracheur de dents sur le Pont Neuf conquiert la gloire avec ses marionnettes à gaines, Guignol s’impose à Lyon avec Mourguet…Devant le succès populaire des marionnettes à la Foire Saint Germain, la Comédie Française fait interdire les marionnettistes de parole. Qu’importe ! Les bateleurs continuent à parler avec une lamelle en fer qui transforme leurs voix.

 On a tenté de reléguer au seul jeune public la marionnette devenue dénaturée, mais heureusement, elle continue de vivre à travers le monde en conservant sa force….

 

JE BRASSE DE L’AIR Exposition de et par Magali Rousseau

Magali Rousseau nous guide à travers un chemin initiatique, celui de son exposition de bouts de fil de fer et d’étranges machines métalliques qu’elle manipule. C’est son parcours de vie, un parcours politique à travers une vingtaine d’oeuvres, certaines miniatures, d’autres plus volumineuses, un travail sur l’air,  l’équilibre sur des mécanismes aléatoires et fragiles, une déclinaison des ailes sous toutes leurs formes. D’abord le reflet inversé d’une phrase écrite sur un fil de fer qu’elle relève : »je pédale dans la semoule ». Ensuite elle hisse au sommet d’un petit téléférique de petites feuilles blanches de tilleul, « grimper le plus haut possible (…), ne pas tomber avant l’heure de gloire ». Des ballons aéronefs qui tournent, un mot ne convient pas mieux qu’un autre…Il faut voir ce brassage étonnant difficile à décrire !

 

LA VIEILLE ET LA BÊTE , Théâtre Meschugge de et par Ilka Schönbein, musique Alexandra Lupidi

Ilka Schönbein promène depuis près de 20 ans les douleurs d’un monde morbide dans des solos déchirants. Nous l’avions découverte en 1998 au Centre d’Art et de Plaisanterie de Montbéliard dans Métamorphoses, il y eut ensuite Le Roi Grenouille et Pourquoi l’Enfant cuisait dans la Polenta et d’autres…

Pour La Vieille et la Bête, elle est accompagnée d’une étonnante musicienne chanteuse grimée en homme,  qui donne une résonance émouvante et parfois drôle à ce personnage  de vieille squelettique et desséchée, dont le corps se tord et se transforme en personnages de Jérôme Bosch. Ilka pèle une pomme, la pose devant elle de ses mains noueuses. Elle porte un masque hideux, se plie et fait surgir de son corps des formes étranges : »Il était une fois une petite fille, elle voulait devenir ballerine, la petite ballerine est devenue une vieille ruine (…) Est-ce qu’il y a une vie après la danse ? » On entend des accents de Purcell, un âne surgit étrangement mêlé au corps d’Ilka. L’âne chante, il est tombé à l’eau et le spectacle aussi. « Qu’est ce que tu veux à la fin, mourir, vieillir ? »

Nous sortons bouleversés de ce voyage autobiographique, Ilka Schönbein avait commencé son initiation en Allemagne comme danseuse auprès de Rüdolf Steiner. C’est une très grande actrice qui a choisi de vivre dans une pauvreté essentielle.

On pourra revoir Ilka Schönbein au Grand Parquet, où elle a présenté récemment Faim de Loup.

 

Mano à Mano 7e rencontre mano-a-mano-rehabilite-l-art-de-la-marionnette_image_article_largeLE VIEUX DE LA MONTAGNE, Compagnie les Antliaclastes, mise en scène Patrick Sims

avec Joséphine Biereye, Orial Vilalomiu, Richard Penny, Zana Goodal, Ilan Katin

Patrick Sims nous accueille en ouverture de la journée  auprès de son gigantesque flipper, décor de son spectacle pour évoquer son itinéraire. Né en Amérique, il a fait une thèse sur la pataphysique de la marionnette, Alfred Jarry et l’interprète inhumain. Il a exploré les marionnettes dans le monde, notamment à Java. Il s’est installé près d’Hérisson pour fonder et diriger Butchingers’Booot Marionnettes pendant 5 ans. Les Antliaclastes en sont issus.

Le vieux de la montagne s’inspire d’un texte de William Burroughs, ainsi que d’une fable perse de Hassan Sabbah du 12e siècle, c’est une poésie aléatoire, on peut rentrer dans l’histoire n’importe quand. 

La première partie se passe à l’intérieur du flipper, on peut y voir les mécanismes du paradis, le diable manipule le flipper qui est un modèle du rebelle underground…

Cette première partie fait surgir des visions terrifiantes surgies de l’enfer, des robots, des monstres à tête de chien, des squelettes, un cul de jatte,  un diable rouge, un brontosaure mangeant des glaces, des visions d’enfer parfois comiques, tout un capharnaüm poétique de marionnettes à fil manipulées par des artistes masqués qui semblent des géants inquiétants. La deuxième partie après l’entracte laisse le flipper à découvert manipulé par un acteur coiffé d’une grosse tête de président qu’on assassine.

Edith Rappoport

 

Théâtre Monfort du 16 au 27 avril, tél 01 56 08 33 88

http://www.antliaclastes.com

Edith Rappoport
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