Avidya –L’Auberge de l’obscurité, texte et mise en scène de Kurô Tanino

© Avidya

© Avidya

 

Festival d’Automne à Paris: Japonismes 2018

Avidya-L’Auberge de l’obscurité, texte et mise en scène de Kurô Tanino

Cela se passe dans une petite auberge de montagne, Avidya, coupée du monde contemporain et où on peut se baigner dans une eau de source thermale : le luxe pour tous mais dans des conditions rustiques. Avidya, en sanskrit le premier des douze maillons du bouddhisme représentant la vie de l’homme, signifie aussi obscurité. C’est ici dans un huis-clos, une sorte de conte teinté de philosophie, toujours  à la frontière du quotidien réaliste et de l’imaginaire.

Deux marionnettistes arrivent de la ville, le fils et le père, un nain aux longs cheveux, pour présenter leur spectacle. Invités par le propriétaire… Mais personne n’est au courant pour les recevoir. Ils attendant dans le petit hall d’accueil et se réchauffent un peu auprès d’un petit poèle. Une vieille femme leur dit quand même d’entrer. Il y a ici plusieurs autres personnages dont Matsuo, un homme qui perd la vue, et deux geishas, l’une jeune et l’autre plus âgée,  qui vont jouer du shamisen. Ils semblent résider pour un certain temps dans des grandes chambres collectives, l’une pour les hommes, et l’autre pour les femmes.

 Dans une grande salle avec bassin pour se baigner où l’on pénètre par un vestiaire, règne un «sansuke». Jusque dans le milieu du XIX ème, il était chargé de  prendre soin des clients, de les laver et parfois, avec l’accord tacite du mari, de faire l’amour avec une cliente pour qu’elle tombe enfin enceinte… « J’ai fait apparaître un « sansuke » dans ma pièce, dit Kurô Tanino, un métier disparu que la plupart des Japonais ne connaissent même pas: il s’agit de renforcer le caractère coupé du monde de cette auberge. De même, il n’existe plus aujourd’hui que de très rares sources gratuites ouverts au public comme ici. »
L’auteur et metteur en scène nous parle un peu comme Anton Tchekhov d’un monde ancestral qui va disparaître et dont les personnages ont la nostalgie, même si les gens du village souffrent de problèmes de santé. Dans les vapeurs du bain collectif, on dit que l’auberge est condamnée pour laisser place à une  ligne de TGV… 

Belle scénographie de Michiko Inada et Kurô Tanino qui ont  conçu de façon très réaliste les quatre lieux de cette auberge- en fait presque le personnage principal-  où se déroulent les tranches de vie de cette pièce étrange sur un plateau tournant. Un dispositif qui a toujours  quelque chose de magique et permet de changer d’angle et de voir les personnages autrement, comme presque de l’intérieur. Dans une sorte de cycle où on entre facilement dans l’intimité des personnages que l’on voit parfois nus, et qui semblent avoir habité longtemps et comme chez eux, dans cette simple auberge rurale plongée dans la nature, totalement à l’écart d’une ville. Mais tout le charme et la paix de ce lieu -on le sent bien- vont disparaître quand les villageois devront supporter le vacarme du TGV.

  Le spectacle doit beaucoup à la grande présence de tous les comédiens, et plus particulièrement de cet acteur nain dans ce spectacle lent, où les silences et les bruits du quotidien ont une place importante. Les dialogues ne sont  pas de la même  qualité que ceux de The Dark master, l’autre pièce de Kurô Tanino jouée ici (voir Le Théâtre du Blog)  mais il y a un sens du temps qui passe et des images parfois fabuleuses. Et cela n’a pas de prix. Kurô Tanino avec Avidya –L’Auberge de l’obscurité nous emmène avec une lenteur bien assumée sur les chemins d’une vie qui s’en va. Consolation, à la fin, une des deux geishas tient un  bébé dans ses bras. Beau symbole:  une auberge est condamnée mais la vie continue malgré les désastres de la modernité. Et le Japon depuis la catastrophe de Fukushima est bien placé pour le savoir…

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué du 25 au 29 septembre, au T2G de Gennevilliers (Seine-Saint-Denis).


Tsukimi-Zatô ( L’Aveugle qui admire la lune ) et Sambasô, conception et scénographie d’Hiroshi Sugimoto

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Tsukimi-Zatô (L’Aveugle qui admire la lune) et Sambasô, conception et scénographie d’Hiroshi Sugimoto

 

Ce photographe et artiste septuagénaire de renom, s’est tourné depuis dix ans vers le spectacle japonais traditionnel mais dans une esthétique renouvelée. Il a créé en 2009, l’Odawara Art Foundation, pour favoriser le développement de la culture  de son pays. «La logique de la tradition, dit-il, est de se réécrire sans cesse au présent ».
Dans le cadre du programme Japonismes,  nous découvrons, dans la même soirée, un kyôgen la comédie populaire et pendant du nô- puis Sambasô,  une danse rituelle du Shintô. Pièces interprétées par des acteurs de kyôgen, membres de la famille Nomura: l’aïeul Mansaku, le père, Mansai et le jeune Yûki. Trois générations se transmettant cet art de père en fils (ce qu’on nomme la « filiation par le sang », autrement dit par l’origine)… Même si, de nos jours, l’héritage ne repose plus nécessairement sur ces liens de parenté, au Japon, modernité et tradition font bon ménage. Pour preuve, le travail du maître-d’œuvre: plutôt que d’opérer une synthèse entre un art traditionnel et art contemporain, Hiroshi Sugimoto donne corps à une  «extension des classiques » .

 Tsukimi-Zatô (L’Aveugle qui admire la lune )

En prélude, trois musiciens (deux tambours et une flûte) s’assoient cérémoniellement et font résonner de belles sonorités. Chants et  percussions alternent en boucle, tandis que la flûte intervient en continu. En fond de scène, un pan de lune brun-orangé, agrandissement réalisé par le metteur en scène d’un cliché pris par l’Observatoire de Paris en 1902… Apparaît un vieillard marchant en tâtonnant avec un long bâton (le maître Mansaku Nomura) « Je suis aveugle » dit-il.
 Venu admirer la pleine lune des moissons, ce villageois se contente «du chant des insectes », celui «des grillons mors de cheval» et « de ceux des pins ». Tout à son plaisir, il rencontre un habitant de la ville qui lui offre à boire. Aux cours de joviales libations, ils chantent, dansent, récitent des poèmes jusqu’à l’ébriété… A l’instar des farces de Molière, la comédie vire au drame, quand le citadin bastonne le vieil homme. Le genre veut que l’on montre des infirmes, victimes de persécutions… On sourit, plus qu’on ne rit, à ce petit drame paysan des origines, joué avec une grande économie de gestes.

  Sambasô, danse divine

Comme pour la première partie, une introduction musicale  avec  tambours, flûte et chants, est une sorte d’incantation préliminaire: voix de basses, cris, percussions et son grêle de la flûte accompagnent l’entrée solennelle des acteurs, et la cérémonie commence !  « Cette pièce se réfère à une danse sacrée qui renvoie aux premiers temps de l’humanité au Japon,  dit Hiroshi Sugimoto. » Sambasô désigne à la fois la performance de l’acteur et le personnage de la pièce Okina, un rituel shintô proche du théâtre nô, mais c’est “un nô sans en être un“». Avec deux danses : le «momi no dan », sans masque, et le «suzu no dan», interprété avec masque noir et grelots à la main.  Le primesautier Yuki puis son père, Mansai, accélèrent progressivement le tempo, sautent et  frappent le sol du pied, foulant la terre. « On dit “fouler Sambasô“,  dit le metteur en scène, car il s’agit d’apaiser les divinités agrestes ». On admire le style de ces artistes, aux gestes codifiés et vêtus de costumes somptueux.

Nous ne saisissons pas toute la symbolique de cet art ancestral, mais nous  sommes subjugués par la beauté du spectacle. Rideaux de scène et costumes ont été réalisés à partir de l’œuvre photographique d’Hiroshi Sugimoto. Pour Sambasô, un grand éclair blanc oblique barre le fond de scène, réplique de Lightning Fields, qui résulte de l’impression directe sur la pellicule de traces de décharges électriques. Il s’illumine aux acmés de la danse On retrouve ce motif sur le kimono de Mansai Nomura, tandis que des grues ornent celui de son fils. Entre ciel et terre, ce trait lumineux capte les énergies que renvoient musique, chant et danse. Rien de folklorique dans cette épure que nous recevons malgré nos manques en culture nippone.

 Mireille Davidovici

Espace Cardin-Théâtre de la Ville, 1 avenue Gabriel, Paris VIIIème dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, jusqu’au 25 septembre. T. : 01 42 74 22 77

 

Shochiku Grand Kabuki

©STEPHANE DE SAKUTIN/AFP

©STEPHANE DE SAKUTIN/AFP

Shochiku Grand Kabuki

Le kabuki né au XVII ème siècle est une forme de théâtre japonais créée par des acteurs. Et fondée sur le chant, la danse et l’habileté du jeu avec une une intrigue complexe, au romantisme tragique, renversements de situation, et personnages masculins assez négatifs. Et centré sur un jeu  très codifié où des hommes se spécialisèrent dans les rôles féminins. Pour remplacer les prostituées qui les jouaient à l’origine.  Appelés onagata, ces acteurs souvent des plus fameux, veulent exprimer la féminité aussi bien, sinon mieux qu’une femme.
Dans le kabuki, il y eut deux styles de jeu: l’aragoto  un jeu rude et impétueux, créé à la fin du XVIIème siècle et le «  souple » wagoto,  avec diction, gestuelle, costumes et maquillages exagérés Dans le wagoto, le jeu est plus réaliste, et plus adapté à des pièces tournant pour l’essentiel autour d’une romance tragique.
Le kabuki connaîtra une apogée  au début du XVIIIème siècle, puis subit l’influence du bunraku, ce formidable théâtre de marionnettes où chaque personnage est animé par plusieurs manipulateurs. Le grand dramaturge Chikamatsu Monzaemon écrivit à l’origine plusieurs pièces importantes pour le bunraku puis les transposa pour le kabuki. Théoricien du théâtre, on lui doit cette phrase exemplaire : «L’art du théâtre se situe dans un espace entre une vérité qui n’est pas la vérité, et un mensonge qui n’est pas un mensonge ».
Après un déclin au XVIIIème siècle dû à la popularité du bunraku, le kabuki effectuera un retour en grâce sous l’influence des acteurs de la famille Danjuro au milieu du XIXème siècle. Et en réaction contre la culture occidentale avec la construction de grands théâtres exclusivement consacrés à cette forme de théâtre.
Puis le kabuki subit un rejet après la Seconde Guerre mondiale un phénomène de rejet. Mais . actuellement, le kabuki demeure le plus populaire des styles de théâtre traditionnel japonais en termes d’audience Avec des acteurs  très connus jouant aussi au cinéma ou dans des téléfilms. Mais les théâtre kabuki n’existent que dans les grandes villes. Connu dans le monde entier grâce à des tournées, il a été classé en 2005 parmi les chefs-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’ l’humanité par l’Unesco.
Le Théâtre National de Chaillot a accueilli pour quatre jours seulement deux pièces emblématiques du kabuki jouées par des acteurs, chanteurs et musiciens exceptionnels.

Kabuki1-NakamuraShidoNakamuraSchichinosukeIromoyô Chotto Karimame Kasane avec l’ensemble musical Kiyomoto

C’est l’histoire de Yoemon en fuite  et recherché pour le meurtre d’un certain Suke. Kasane son amante le recherche aussi. Il lui a juste laissé une lettre où il lui dit que mourir ensemble n’avait plus de sens. Elle le retrouve près d’une rivière, lui reproche sa perfidie et la passion qui les unit. Et lui dit qu’elle est enceinte…. Mais ils se préparent à la mort quand un crâne, avec une faucille ancré  dans l’orbite,  posé sur une tablette funéraire en bois, flotte sur la rivière. Yoemon y lit le nom de Suke ! En fait, ce Suke est son père car Yoemon avait autrefois  séduit sa mère, et Suke avait voulu se venger. Ksane s’est effondrée dans les buissons quand arrivent deux policiers. Combat violent avec Yoemon qui récupère une lettre qui l’accuse. Kasane sous le coup d’une métamorphose, défigurée et jalouse, accuse son amant de la tromper. Exaspéré, il lui tend un miroir pour qu’elle voit ce qu’elle est devenue. Lui, avec la même faucille, tuera alors son amoureuse mais du cadavre de Kasane, se lève un spectre assoiffé de vengeance dont Toemon ne peut se débarrasser…
Décor traditionnel d’arbres, fleurs et rivière à la fois peint et en relief, donc entre vérité et mensonge, dirait Monzeamon. Avec trois récitants et trois joueurs de shamisen. Cette pièce du XIX ème dure cinquante minutes et on reste fasciné par ce conte hors du temps, mais aussi et surtout par le jeu des protagonistes, Nakamura Schichinosuke (Kasame) et Nakamura Shido (Yoemon). Notamment dans cette danse où le fantôme de Kasane poursuit Yoemon. Seule condition : accepter d’entrer dans le jeu et de retrouver un peu de son âme d’enfant Mais quelle virtuosité, quelle rigueur et quelle intelligence dans le jeu et la chorégraphie ! Une sublime leçon d’interprétation.

Quelle beauté, quelle merveille, ces costumes et maquillages blancs, si justes, si poétiques, en parfaite cohérence avec la dramaturgie…  et très loin de la très fréquente vulgarité des costumes des spectacles européens ! Une pensée pour Jérôme Savary, directeur pendant onze ans de Chaillot, qui disait aux élèves de l’Ecole : «Si c’est pour retrouver sur une scène des vêtements qu’on voit au quotidien dans la rue, cela ne m’intéresse pas. » Il faut signaler le formidable accompagnement- et c’est assez rare- de l’audio-guide où on explique avec une discrétion exemplaire, à la fois l’intrigue, le sens de la musique, et où on traduit les répliques les plus importantes. Chapeau! Cet audio-guide est pour beaucoup dans la réussite de la réception enthousiaste du public à ces deux spectacles

Capture d’écran 2018-09-20 à 15.48.17Narukami avec l’ensemble musical Ozatsuma

Après un entracte, changement total de décor. Nous sommes chez l’ermite Karukami, «le dieu qui tonne»;  fâché contre la Cour qui lui a refusé un privilège, il a réussi à priver les hommes de pluie depuis plusieurs mois. Pour faire revenir cette pluie indispensable à la vie, on lui envoie la belle princesse Kumo na Taema que vont accueillir deux moines assez facétieux. Elle va essayer d’endormir la méfiance de Karukami en prétendant vouloir célébrer ici la mémoire de son défunt mari. L’ermite la prie alors de raconter son histoire : elle dénude alors ses jambes pour franchir un gué, comme quand elle était allée voir son amoureux. Le saint ermite n’est pas de marbre et s’évanouit presque ! Mais elle va le ranimer en lui faisant un bouche-à-bouche avec de l’eau fraîche !

Furieux, quand il revient à lui, il la menace et elle promet de devenir nonne mais feint habilement un douloureux mal de ventre. Il lui propose de lui masser le ventre et a une révélation érotique au contact de ses seins. Il veut se marier tout de suite avec elle mais elle veut boire avec lui les coupes de saké rituelles. Il accepte amis habile elle le fait trop boire. Et il va l’emmener sur son lit…. Mais la princesse va aller couper la corde sacrée au dessus de la fontaine qui retient la pluie. Tonnerre et  éclairs  peints qui descendent des cintres, et tombe alors une pluie torrentielle. Les moines vont réveiller le saint ermite qui très en colère mais très amoureux va poursuivre celle qui l’a aussi bien trompé…
Là aussi, c’est une sorte de fable, dans le style arogoto, qui flirte avec l’érotisme mais aussi avec la caricature avec ces moines bouffons et ridicules. Et servie par les mêmes acteurs exceptionnels de la pièce précédente avec un jeu d’une extrême précision aussi distancié que fabuleux. Il y a comme de la BD dans l’air mais avec un tel sens du jeu théâtral que, là aussi, on se laisse facilement séduire par ce spectacle hors-normes et cet ensemble musical de grande qualité de trois récitants et trois joueurs de shamisen. Mais dommage pour les Parisiens et les nombreux Japonais de la capitale, il s’est joué à guichets fermés, et quatre fois seulement …

Philippe du Vignal

Théâtre National de la danse de Chaillot, place du Trocadéro, Paris XVIème du 13 au 19 septembre.

 

Avidya-L’Auberge de l’obscurité

 

Avidya-L’Auberge de l’obscurité, texte et mise en scène de Kurô Tanino, spectacle en japonais surtitré en français

 324«Mumyô»-Avidya est le nom de l’établissement traditionnel japonais de bains est aussi celui du premier des douze maillons du bouddhisme, à savoir l’idée d’ignorance, d’illusion ou d’aveuglement. Dans un paysage grandiose aux montagnes aux sommet enneigé, et près de sources thermales chaudes, il y a une auberge, établissement thermal historique et familier à la région, et transmis de génération en génération.

 Une voix féminine, amusée, apprend au spectateur que ce lieu populaire mythique est menacé de perdre sa tranquillité actuelle que ses clients apprécient pour avoir un repos réparateur : le Shinkansen, un TGV, doit absolument passer par ce territoire qui serait dévasté et soumis à une grave pollution sonore ! On reconnaît ici le thème de La Cerisaie de Tchekhov dont les personnages doivent faire le deuil de leur passé. Mais l’auteur et  metteur en scène Kurô Tanino ne s’en tient pas aux souvenirs d’une enfance à jamais perdue, et met en scène le petit peuple humble des campagnes, si éloigné des villes au  temps et à l’espace espace modernes et  aux  plaisirs désordonnés…

 Les âmes errantes trouvent refuge où elles le peuvent, dans les chambres vides ; telles des personnes fragilisées par l’existence, aveugles, ou malades, âgées et isolées, ou des geishas en liberté qui trouvent un répit bienfaisant dans l’auberge pour répéter et jouer leur partition musicale avec leur violon traditionnel chinois-erhu-nécessaire aux banquets dans les campagnes.

 

Le théâtre dans le théâtre impose son mystère avec tact et minutie : deux marionnettistes, un fils adulte et un père âgé et lilliputien, artistes aguerris, surviennent dans la maison de thermes endormie et comme déjà disparue. Ils montrent une lettre où le propriétaire  leur demande de  donner une représentation dans l’auberge, mais il est absent. Alors, tels deux génies, merveilleux ou infernaux, comme dans Théorème de Pier Paolo Pasolini, ils imposent alors simplement leur présence, sans rien demander, mais bousculent la paix installée ici avec ses règles, principes et habitudes. Ils sont, pour les premiers spectateurs, les locataires de l’auberge, une occasion de découvrir leurs rêves intimes et leurs désirs cachés.

 A Paris, le public qui découvre le spectacle, admire ce manège sensuel qui s’établit instinctivement et malgré eux, entre les êtres étonnés. Le dispositif scénique fait tourner quatre plateaux représentant les pièces de l’auberge : entrée, chambre, thermes, et l’étage dévolu aux femmes, mais traite avec précaution de la dimension érotique des bains publics.

Le sansuke, figure virile japonaise de l’époque Edo (1603 à 1868), dont le métier est d’assurer le bon fonctionnement de ces thermes, lave le corps des clients et les coiffe à l’occasion. Personnage muet mais gestuellement explicite. Dans cette salle pleine de vapeur, signe brumeux de la présence de sources chaudes,  les locataires de l’auberge, entièrement nus, prennent leur bain avec pudeur, sous les yeux du  public, entre ombres et lumières jetées sur les parois.Ces hommes nus, silencieux, résistent encore à révéler leur intériorité. Mais une marionnette farcesque, à l’effigie du manipulateur, père sarcastique, caustique et plein d’humour, vole à leur secours.
Une aventure théâtrale savoureuse, proche du sentiment existentiel et de la tension d’une réalité quotidienne brute : chacun se résigne (la servitude de l’Avidya) à affronter une vie à la fois fruste et enjouée.

Véronique Hotte

Maison de la Culture du Japon, Paris /Festival d’Automne, du 14 au 17 septembre. T: 01 44 37 95 01/ 01 53 45 17 17.

 

 

 

Le Lièvre blanc d’Inaba et des Navajos

 

Le Lièvre blanc d’Inaba et des Navajos, création de Satoshi Miyagi (en japonais sur-titré)

IMG_0619Dix ans après avoir inauguré le théâtre Claude Lévi-Strauss avec Le Mahabharata, qui avait aussi ensuite enchanté le public du festival d’Avignon (voir Le Théâtre du Blog), Satoshi Miyagi et sa compagnie du SPAC-Shizuoka Performing Arts Center ont été de nouveau invités par le musée du Quai Branly  pour y présenter une création originale.
 Six mois de répétitions au Japon, complétées par une résidence sur place, ont donné  naissance à cette épopée inspirée par L’Autre face de la lune de Claude Lévi-Strauss (2002). Le célèbre ethnologue voit une correspondance entre le mythe du lièvre blanc, relaté dans Le Kojiki, recueil de contes japonais du Vlllème  siècle, et la légende amérindienne plus récente, de l’Oiseau-Tonnerre. Selon lui, il existerait un troisième mythe d’origine, datant de l’époque des  grandes glaciations, donc avant la dérive des continents, qui aurait circulé de l’Indonésie à l’Alaska. Claude Lévi-Strauss n’a pas réécrit la fable d’origine et laisse les chercheurs libres de la retrouver. 
  Le public découvre successivement les mythes japonais et amérindien, joués, chantés et dansés par les artistes de Satoshi Miyagi, puis une marionnette représentant Claude Lévi-Strauss, relate ce mystère : «Tout se passe comme si un système mythologique, peut-être originaire d’Asie continentale et dont il faudrait chercher les traces, était passé d’abord au Japon, ensuite en Amérique.»
La dernière partie du spectacle, fruit de recherches, dialogues et expérimentations du metteur en scène et de ses acteurs, aboutit à une écriture scénique qui réinvente le mythe d’origine. Nous nous souvenons alors des grands moments de création collective au Théâtre du Soleil, mis en scène par Ariane Mnouchkine; spectacle total, Le Lièvre blanc d’Inaba et des Navajos s’y apparente et, en deux heures,  mobilise tous les artifices scéniques, avec vingt-six acteurs, chanteurs et musiciens en permanence sur le plateau nu, modifiant la place des instruments, et se changeant à vue, selon les tableaux.
Personnages simples, parfois naïfs évoqués ici avec poésie, le lièvre porte un kimono en tissu clair et un masque stylisé aux longues oreilles en paille, matériau qui est aussi celui d’un crocodile, joué par des comédiens rampant sur le plateau. Ceux qui jouent les animaux du mythe amérindien, portent de grands masques rappelant ceux de la célèbre troupe américaine du Bread and Puppet des années 70. Accompagnés de musiques et chants superbes.
Grâce à l’adaptation de la scénographie japonaise au théâtre Claude Lévi-Strauss, avec un surprenant final ouvert sur le jardin, le public, très proche de la scène, peut saisir pleinement les nuances de jeu des comédiens.

Exemple parfait de théâtre-récit, Le Lièvre blanc d’Inaba et des Navajos nous emporte dans un voyage fantastique, et au musée du Quai Branly, ce spectacle prendra une valeur symbolique. Un moment fort de partage et d’intelligence…

Jean Couturier

Spectacle vu le 3 mai à Shizuoka (Japon); présenté du 9 au 19 juin au Théâtre Claude Lévi-Strauss, Musée du quai Branly, Paris.
www.quaibranly.fr    

 

Nô et Kabuki à la Maison de la Culture du Japon

Nô et Kabuki à la Maison de la Culture du Japon

 

Aoï, Yesterday’glory is to day’s dream, nôpéra d’après le livret Aoi no Ue de Zeami, musique de Noriko Baba, mise en scène et chorégraphie de Mié Coquempot, direction musicale de Pierre Roullier

 

ob_b5431f_aoi03Cela se veut, nous dit le programme, “une écriture hybride entre nô traditionnel, danse et musique contemporaine”, à partir d’un nô du grand dramaturge et théoricien du XVIème siècle. Il s’agirait d’une (sic) “recontextualisation dans un monde post-punk “. Dans le drame de Zeami,  Rokujo, l’ancienne maîtresse âgée de Kikaru Genji repense aux moments heureux d’autrefois avec une grande nostalgie. Elle éprouve une grande colère pour la jeune Aoï, la nouvelle épouse de Genji, et veut sa mort. Mais Aoï connaîtra le même destin et refusera de vivre plus longtemps.
   Cette création, initiée par Pierre Roullier, directeur de l’Ensemble 2e2m est jouée par Ryoko Aoki, une actrice de nô, mais aussi danseuse et chanteuse; Pierre Roullier, lui, dirige plusieurs interprètes (flûte, clarinette, basson, violon, alto et violoncelle).
  Ce mariage franco-japonais, d’une parfaite rigueur, mais très statique, tient plus d’une sorte de récital/concert sur une scène nue et ne fonctionne pas bien. Et l’histoire de ces deux femmes qui devrait être émouvante, même si elle ne dure ici qu’une heure, a du mal à retenir l’attention du public.
Sans doute à cause d’un mauvais équilibre entre musique contemporaine (pas franchement exaltante!) et une dramaturgie qui semble occuper la seconde place, à l’inverse du nô traditionnel qui, des siècles après sa naissance, n’a cessé  de fasciner les dramaturges occidentaux  contemporains. Dommage…

 

La Barrière d’Isaka sous la neige des amours

 

CiUJdweUoAAvLJ8D’une toute autre envergure  est ce spectacle de kabuki dont le titre est  en fait celui de la seconde pièce de ce formidable triptyque qui commence par une très belle danse Omatsuri (Le grand festival). Très souvent jouée dans les spectacles de kabuki actuels. Avec un personnage, chef d’une brigade de pompiers qui était considéré comme un super-héros, à cause du grand nombre d’incendies.
Ensuite Yajûro Bando,  grand acteur japonais  a joué dans des pièces très variées du répertoire kabuki, explique avec beaucoup d’intelligence et d’humour les fondements de son art.
  Après l’entracte, La Barrière d’Osaka sous la neige des amours qui fait partie d’un kabuki créé à Edo en 1784, un drame qui n’a pas été conservé sauf deux remarquables scènes dont l’une est présentée ici. Cela se passe près du Mont Osaka couvert de neige, près d’un cerisier en fleurs de plus de trois siècles, alors qu’on est en plein hiver.
Le gardien de la barrièe un peu alcoolisé est Omoto no Kuronushi, un homme qui veut être empereur à la place de l’empereur. C’est comme dans un  conte de fées: la coupe, le cruchon de saké, et la hache ont une taille anormale. Il essaye de lire son avenir dans le reflet des étoiles au fond de sa coupe, lesquelles étoiles lui prédisent que s’il abat le vieux cerisier et en brûle le bois  pour l’offrir aux dieux, il sera empereur. Mais, quand il veut donner le premier coup de hache, il tombe évanoui et surgit alors l’esprit de l’arbre, incarné par  Kurozome, une jeune prostituée qui lui raconte sa vie.

Kuronoshi laisse tomber à son insu une morceau de kimono ensanglanté; Kurosome fond alors en larmes: elle a la preuve que Kuronoshi a tué Yasusada son amoureux.  Les deux personnages vont alors se battre.
  La pièce est admirablement jouée par Bandô Yajûrô et par son fils aîné Bandô Shingo qui interprête ce rôle d’onnagata (travesti) avec une concentration et une présence  étonnantes… Chant et récitatif, orchestre de shamisen et autres instruments, en parfaite unité avec le jeu des deux acteurs. Costumes et maquillages sont aussi de toute beauté.
Un seul regret: le spectacle s’est joué trois jours seulement, alors que tous les professionnels et élèves d’écoles de théâtre devraient avoir vu ce remarquable trésor vivant. Le kabuki et le nô, avec leur sens de la rigueur et un autre sens du temps et de l’espace, auront beaucoup apporté au théâtre contemporain occidental. Cela devient de plus en plus évident.
  Il faudrait absolument que cette Barrière d’Osaka sous la neige des amours, avec toute son immense poésie, puisse être invité par un grand théâtre français:  investir la salle Gémier au Théâtre National de Chaillot, ou le Cent-Quatre, ou le Théâtre des Abbesses, pour une série de représentations…

 Philippe du Vignal

Ce dernier spectacle s’est joué du 12 au 14 mai à la Maison de la Culture du Japon à Paris.

 

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