Tous les enfants veulent faire comme les grands, texte et mise en scène de Laurent Cazenave

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Tous les enfants veulent faire comme les grands, texte et mise en scène de Laurent Cazenave

Que se passe-t-il dans l’instant sans fin qui sépare un : embrasse-moi, du baiser ? Toute une vie, tout un corpus de légendes qui finissent par : «Ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants», tout le mystère d’une rencontre au coin d’un bois, et même, entre les lignes, les secousses des rapports traditionnels entre femmes et hommes. Lui est naïf, maladroit, timide, et résolu. Elle, se définit comme «la Frileuse». Un baiser, c’est peut-être trop chaud, trop tôt. Il faut une heure quinze de représentation pour que la situation se retourne comme un gant, que les fuites et assauts changent et rechangent de camp, et qu’arrive Le moment, ce joli mot né du latin, et qui évoque le mouvement décisif que fait le plateau d’une balance quand on y ajoute un unique grain de sable.

L’écriture de Laurent Cazenave allie franche naïveté, astuce, clins d’œil, humour délicat et pas dupe, le tout avec un grand raffinement. On vous laisse découvrir une parodie de chanson yéyé beaucoup plus savoureuse que ses modèles. L’ambition du texte : tout simplement de dire ce qu’on ne dit jamais ; le monologue intérieur s’entrelace avec le dialogue, avec le commentaire, même muet, des témoins qui tirent les ficelles avec leurs délicates interventions sonores.

Comment jouer cela  sans tomber dans une totale mièvrerie ?  Les comédiens, formés, pour trois d’entre eux, à l’école du Théâtre National de Bretagne, ont tous les quatre des CV en or massif. Beaux sans coquetterie, à l’aise dans leur plaisir de jouer, à la fois investis et «à la bonne distance», précis, ils donnent l’image d’une jeunesse heureuse, mûre, sans illusions ni renoncements.

Le sous-titre du spectacle, La Poésie est la seule réalité, est emprunté au metteur en scène Claude Régy, qu’ils ont fréquenté. Le spectacle  ne manque pas de cette poésie, mais reste légère, sans risque. Sans doute Tous les enfants veulent faire comme les grands  n’en demande pas plus. Un “petit bijou“, comme on dit, dans son décor de papier découpé. La vérité du titre est dans son inversion : tous les grands veulent faire comme les enfants. Peut-être la petite goutte d’acide qui fait ici défaut : pas facile de se résoudre à devenir adulte dans ce monde. On fera comme si, par pudeur et prudence, et on se réfugiera du côté de l’enfance, on jouera à cache-cache et à chat, avec cette réalité.

Christine Friedel

Théâtre des Déchargeurs, rue des Déchargeurs, Paris Ier. T. 01 42 36 00 50 -19h30, jusqu’au 18 octobre.


Au-delà de la forêt, le Monde, texte et mise en scène d’Inês Barahona et Miguel Fragata

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 Festival d’Avignon

Au-delà de la forêt, le Monde, texte et mise en scène d’Inês Barahona et Miguel Fragata, traduction de Luís de Andrea (à partir de huit ans)

Émilie Caen et Anne-Élodie Sorlin attendent devant le public, le feu vert du régisseur pour commencer. Assises sur un entassement de valises, malles, boîtes en osier et vanity-case comme on disait dans les années soixante. Au sol, un long tapis qu’elles vont dérouler, et en fond de scène, une grande carte peinte de l’Europe et du Moyen-Orient  jusqu’en Afghanistan… Elles vont une petite heure durant, à la manière d’un conte, nous dire l’histoire de Farid, un jeune garçon afghan d’une dizaine d’années que sa mère a poussé à partir avec son frère vers l’Europe et surtout l’Angleterre, via Calais. En quête d’un avenir plus sûr. Le prix à payer est déjà lourd sur le plan financier mais elle sait aussi qu’elle ne les reverra qu’adultes et donc différents, ou peut-être même jamais. Farid brutalement séparé de son frère, souffrira de la faim, du froid, de la solitude la plus extrême et surtout du danger permanent qui le guette pour traverser l’Europe quand il essayera de passer en Angleterre. Il y réussira enfin, caché dans dans un camion frigorifique.

C’est donc de l’actualité la plus récente et de la crise des réfugiés en Europe dont veulent nous parler les auteurs portugais avec Au-delà de la forêt, à travers le regard et la parole d’un enfant. Avec ces grosses valises qui servent de relais au récit et accompagnent l’interminable voyage de Farid.  Il y a aussi-belle image- une grosse malle ancienne que les conteuses ouvrent et où l’on voit une mini-mer Méditerranée avec un canot chargé de migrants qui fait naufrage. Cette sorte de conte pour enfants en cinquante minutes évoque à travers la tragédie vécue par le petit Farid, celle de milliers de gens qui fuient quotidiennement la misère et le chaos politique où est plongé leur pays. Le propos n’a rien de très neuf mais après tout, pourquoi pas ? Les deux conteuses font le boulot mais l’acoustique de la chapelle étant ce qu’elle est, on ne les entend pas toujours très bien et la mise en scène, trop approximative, se résume le plus souvent à d’inutiles manipulations de valises.

« De la fiction à la réalité, le temps des personnages côtoie celui des spectateurs et le récit se met en suspens pour assimiler la brutalité des situations, disent Inês Barahona et Miguel Fragata. Mais le récit de ce voyage, assez conventionnel, laisse un goût de trop peu. Les bonnes intentions au théâtre, on le sait depuis longtemps, cela ne fonctionne pas…

Philippe du Vignal

Chapelle des Pénitents blancs jusqu’au 13 juillet,  à 11h et à 15h, (à partir de huit ans). T. : 04 90 14 14 14.

Festival Todos à Lisbonne,  du 21 au 23 septembre  (et autres dates au Portugal). Festival de Liège (Belgique) les 8 et 9 février. Théâtre de la Ville, Espace Cardin, du 14 au 23 mars.

 

Cardamone de Daniel Danis, mise en scène de Véronique Bellegarde

Cardamone de Daniel Danis, mise en scène de Véronique Bellegarde, (spectacle tout public à partir de dix ans)

 

(C)Philippe Delacroix

(C)Philippe Delacroix

Pour l’auteur, cette pièce écrite pour Julie Pilod et sa metteuse en scène, l’histoire, dont il déroule le fil, pourrait se passer n’importe où: au Québec, en France, dans les Balkans… Mais surtout en dedans de soi; il  s’amuse des mots et de leur forme pour les bousculer, les faire tomber tête-bêche et se relever. Renaissants et toniques comme un grand coup d’air frais venu de l’extérieur qui aurait balayé les pesanteurs quotidiennes et les habitudes.

 Ce mouvement intérieur d’une parole expressive à l’extrême, se révèle être la mise en abyme de l’aventure du personnage principal, la petite Cardamone qui avance certes difficilement sur la terre et dans la vie en chutant mais en se redressant aussi. Toujours autre, vindicative, tenace et menant sa route, quoi qu’il arrive.

Époque de migrations subies-la faute aux guerres et aux conflits territoriaux-hommes et femmes parcourent des kilomètres, des plus âgés aux plus jeunes. Cardamone, une mineure isolée, avec ses feutres en poche pour dessiner et raconter le monde, fait l’apprentissage de la vie, de manière brutale et violente. Au départ, dotée d’une fausse mère-une adulte qui aurait dû s’occuper de l’enfant-elle la quitte pour prendre en charge à son tour « une petite sans nom », un double plus fragile et se fait mère symbolique et gardienne d’une vie à protéger.

Sur la route de l’exil, elles affrontent ensemble le froid, la glace et l’égarement. Elles croisent le marcheur Curcuma, enthousiaste et ouvert qui guide la fillette, en lui montrant «les pieds-de-vent», ces rayons de lumière qui, poussés par le vent, traversent les nuages et descendent sur l’horizon, signes d’une vie salvatrice. Dans la forêt, Cardamone rencontre la Guerre: Julien Masson incarne cette figure cruelle, en haranguant le monde et interprète  aussi  le  jeune migrant fougueux Curcuma. .

La mise en scène de Véronique Bellegarde est efficace. Sous la lumière de Philippe Sazerat, Julie Pilod joue avec malice, colère et tendresse cette enfant décidée. Regardant le public dans les yeux, habitée, elle se dirige grâce au miroir qu’elle tient dans sa main, objet magique inversant ciel et terre, nuages et traces de boue. Elle s’oriente entre peurs, menaces et clairières de survie, et pour tracer son voyage, découpe au cutter des rouleaux de papier où elle écrit, dessine et illustre sa pensée. Ensuite, elle les roule en boule rageusement pour en faire une marionnette, la Petite sans nom. Une poupée presque vivante, imaginée par Valérie Lesort, prend le relais de la figurine de papier, étrangement expressive dans cette humanité recréée. Puis un vestige de poupée Barbie étendu sur le sol, représente la même enfant.

Pour décor, un arbre sec se tient fier avec, à côté, une cabane miniaturisée de bois. Sur l’écran, des images vidéo de Michel Séméniako avec des périphéries urbaines traversées par les migrants: des visions mêlées d’enfer et de rêve… Sur le sol, un morceau de miroir cassé où se reflète le visage de la grand-mère aimante qui parle toujours au cœur de la petite-fille. La musique et la création sonore de Philippe Thibault accompagnent avec tact cette expérience intense.

Véronique Hotte

Le spectacle a été joué au Colombier, 20 rue Marie-Anne Colombier, Bagnolet ( Seine-Saint-Denis) jusqu’au 19 mai. T. : 01 43 60 72 81.

Le texte sera publié chez L’Arche Editeur à l’automne. 

Alex au pays des poubelles, conception et chorégraphie de Maria Clara Villa Lobos

Alex au pays des poubelles, conception et chorégraphie de Maria Clara Villa Lobos,

93beb92efc72848ed9a7fff5fe926326Un clin d’œil  à Alice au pays des merveilles… Le spectacle destiné au jeune public à partir de six ans est mené avec une étonnante maîtrise par cette jeune artiste brésilienne basée à Bruxelles, où elle a réalisé une dizaine de pièces qui ont été ensuite jouées en Europe mais aussi au Brésil, au Canada, et en Corée du Sud.

Alex, petite fille très gâtée,reçoit beaucoup de jouets… qu’elle jette sans scrupules quand elle n’en veut plus. Mais un jour, elle se retrouve dans un étrange pays: un immense dépôt de déchets-impressionnante scénographie d’Isabelle Anais-avec des centaines de bouteilles et de sacs en plastique envahissant le plateau. Alex va rencontrer de curieux personnages-bien interprétés par Clara Henry, Clément Thirion, Gaspard Herblot et Antoine Pedro-qui  plongent dans ces déchets. La petite fille va se mêler à eux pour un concert de bouteilles et des danses virevoltantes mais elle est brutalisée par un monstre qui surgit tout à coup. Les personnages font mine de se régaler de coca-ketchup, mais pour avoir le droit de boire, il faut s’asseoir et Alex n’a pas de place. Ils se transforment en bibendum, Alex aussi. « C’est devenu le pays des poubelles, le roi a complètement interdit de faire le tri, on dit le thé  (…) Il y a de plus en plus d’objets jetables, et, du coup on a rasé la forêt ! On a perdu tout espoir de revoir un jour un arbre et même des fleurs! »

Les acteurs parviennent à reconstituer un dragon chinois, et des costumes à partir de peluches jetées par Alex Le spectacle, par moments assez effrayant, reste drôle et rejoint étrangement le thème traité par Eugenio Barba dans L’Arbre présenté par la compagnie de l’Odin Teatret actuellement joué au Théâtre du Soleil.

Edith Rappoport

Le spectacle a été  joué au Tarmac, 159 avenue Gambetta, Paris XX ème du 14 au 18 mai.

La Guerre de Troie (en moins de deux) d’Eudes Labrusse,mise en scène de Jérôme Imard et Eudes Labrusse (à partir de neuf ans)

© L Ricouard

© L Ricouard

La Guerre de Troie  (en moins de deux) d’Eudes Labrusse, d’après Homère, Sophocle, Euripide, Hésiode et Virgile, mise en scène de Jérôme Imard et Eudes Labrusse (à partir de neuf ans)

En fait, le spectacle n’est pas construit sur cette seule fameuse guerre mais participe d’une sorte de récit mythologique, tissé de courtes scènes jouées par sept acteurs, accompagnés par un pianiste; on peut ainsi entendre et/ou voir la naissance divine de la belle Hélène, la colère d’Achille, la jalousie des déesses face à la Pomme d’or, le choix de Pâris qui va enlever cette maudite Hélène, le sacrifice de la jeune Iphigénie par son père Agamemnon pour que souffle le vent qui l’emmènera à Troie, la colère d’Achille, le cheval de bois imaginé par les Grecs, les ruses d’Ulysse qui apparaît beaucoup moins sympathique que dans L’Odyssée mais aussi la transformation de Zeus en cygne blanc pour donner naissance à la plus belle femme du monde, la ruse de Palamède pour piéger Ulysse, la folie où va tomber le valeureux Ajax et le destin de Philoctète…
Soit en vingt-quatre tableaux, une fresque qui a donc trait en partie à la guerre de Troie. Eudes Labrusse a donc surtout travaillé sur Homère mais avec quelques emprunts à Sophocle, Euripide, Hésiode et Virgile.

 “Le projet dit-il,  s’attache à retracer la «miniature» d’une immense fresque mythologique, tout en tâchant d’en traduire le souffle d’épopée. La mise en scène est ancrée dans ce jeu de confrontation entre le petit et le grand. » Sur le plateau, une dizaine de chaises noires en bois et une très belle table rectangulaire aux pieds métalliques qui sert aussi et surtout de praticable où les acteurs jouent souvent. Des costumes noirs aussi: jupes, chemises, avec parfois quelque chose du drapé mais aussi de morceaux de treillis militaire. Quant à la belle Hélène, elle apparaît seulement en poupée barbie… “Il s’agit, précise Eudes Labrusse, de maintenir toujours une tension entre incarnation et distanciation (comme le suppose une prise en charge à la troisième personne)”.

On veut bien mais, même si la mise en scène  le jeu des acteurs sont très précises (impeccables diction et gestuelle) la dramaturgie adoptée ne fonctionne pas vraiment. Toutes ces silhouettes-plus que des personnages-défilent pendant quatre-vingt minutes, sans  que l’on puisse s’y attacher, que ce soit par le récit ou lors de trop courtes scènes. Jérôme Inard et Eudes Labrusse font (discrètement) dans l’anachronisme: une poupée barbie, un casque militaire actuel, un revolver… La vieille recette, même un peu usée, reste efficace à chaque fois auprès du public, ravi de partager une certaine connivence avec les metteurs en scène.

Mais on aimerait bien que les comédiens baissent parfois un peu le ton, et jouent moins en force ce texte-patchwork qui n’en est pas vraiment un… mais qui a le mérite de la clarté quand il faut raconter ces histoires mythologiques aux nombreux héros. Cela dit, il aurait sans doute aussi fallu moins jouer moins la carte du burlesque et du dérisoire, et davantage montrer et/ou dire l’extrême violence des combats très sanguinaires: c’est surtout cela l’Iliade-et aussi l’émotion.  Choses que l’on ne ressent presque jamais ici. A force de jouer le décalage, le burlesque et la trop fameuse distanciation, le souffle épique disparait vite… Dommage. Pauline Bayle qui avait adapté L’Iliade comme avec L’Odyssée avec beaucoup d’intelligence scénique, (voir Le Théâtre du Blog) avait beaucoup mieux réussi son coup avec deux formidables spectacles.

Il y a ici un accompagnement musical assez invasif, composé et  joué au  piano par Christian Roux, “sur un mode monophonique: la Grèce Antique ne connaissait que ce mode, puis tordu pour lui donner des sonorités orientales et balkaniques, que la musique grecque ne tardera pas à adopter mais qui surtout nous emmènent si facilement en voyage”. Mais nous n’avons rien perçu de cela. Trouver un musique inspirée de l’antique-puisqu’on n’en sait pas grand-chose et qu’il en reste juste quelques phrases-relève du pari impossible. Dans ce cas, pourquoi le tenter? Jacques Chailley pour Les Perses d’Eschyle joués plusieurs centaines de fois sur quelque trente ans dans la mise en scène-culte (1935) de Maurice Jacquemont pour le Groupe de Théâtre antique de la Sorbonne, y avait parfois assez bien réussi. Il avait eu l’idée de marier des instruments remontant à la nuit de temps comme des gongs, tambourins, crotales… mais aussi les ondes Martenot conçues dans les années vingt, ancêtre du synthétiseur, aux sons magiques, et parfois glaçants dans les aigus. Plus tard  vers 1960, Guy Morançon avait pour Les Sept contre Thèbes d’Eschyle, conçu une remarquable partition musicale, mais cette fois résolument contemporaine et toujours à base d’ondes Martenot…

Malgré un travail des plus honnêtes, et même si on ne s’ennuie pas vraiment à cette petite chose sympathique, on passe à côté de « l’approche festive et ludique d’un monument de notre imaginaire collectif”, revendiquée avec une certaine prétention par les metteurs en scène. Bref, rien ici de très nouveau ni de très convaincant: on reste donc sur sa faim, malgré quelques  beaux moments comme celui du cheval de Troie avec une table et des chaises empilées… Voilà, vous êtes prévenus et, si le cœur vous en dit, allez-y.

Philippe du Vignal

Théâtre 13/Jardin, 103 A boulevard Auguste Blanqui, Paris XIIIème. T.: 01 45 88 62 22

 

Nosferatu, écriture, mise en scène de Julien Mellano et Denis Althimon

 
Nosferatu, écriture et mise en scène de Julien Mellano et Denis Althimon, à partir de huit ans

Bob-théâtreAprès Ersatz et Fulmine que la compagnie du Bob Théâtre avait présentés au Mouffetard et au Dunois, ce théâtre d’objets à faire peur, atteint ici son objectif avec une salle de jeunes enfants qui sont fascinés. Cela se passe au XIX ème siècle dans un château des Carpates, où est appelé pour affaires un jeune clerc de notaire. Sur son chemin, s’accumulent rencontres menaçantes et mauvais présages. Il arrivera quand même au château où l’accueille le sinistre comte Orlock. On pense bien sûr,  entre autres au roman de Bram Stocker et au film-culte de Murnau.
Tonnerre, obscurité due à des pannes de courant, musique dramatique et effets de suspense: Julien Mellano et Denis Althimon, en croque-morts impassibles au visage livide, reprennent aujourd’hui ce théâtre d’objets, petit bijou du répertoire du Bob Théâtre qui  avait été nommé aux Molières Jeune public en 2008.
Ce Nosferatu se joue sur une table avec un chaudron et juste deux acteurs qui manipulent des objets: «Vivants, vivantes, sachez que la plus grande force du vampire est que personne ne croit à son existence!» On a droit à des projections de voyages en Transylvanie et rien ne nous est épargné pour nous glacer de terreur en un clin d’œil…
Comment prendre du plaisir à avoir peur à un spectacle de théâtre  ou au cinéma? Un paradoxe … depuis les vieilles légendes horribles où le sang coule jusqu’à la reconstitution de faits divers bien sanglants? En tout cas, ici le contrat est ici remarquablement rempli et avec beaucoup d’humour.

Edith Rappoport

Spectacle vu le 8 avril au Mouffetard-Théâtre de la Marionnette, rue Mouffetard Paris Vème  jusqu’au 13 avril. T. :  01 84 79 44 44.

7 d’un coup, texte et mise en scène de Catherine Marnas

7 d’un coup texte inspiré du Vaillant petit tailleur des frères Grimm et mise en scène de Catherine Marnas 

©frederic Desmesure

©frederic Desmesure

Ce beau spectacle créé l’an passé à Bordeaux (voir Le Théâtre du Blog) arrive à Paris. Un conteur invite les jeunes spectateurs «à la grande aventure des rêves », avec une histoire « qui commence bien mal». Il était une fois un petit garçon «un peu trop “tout », que l’on appellera Olivier : trop petit, trop malingre, trop maladroit…» Tête de turc de ses camarades, souvent violents à son égard, il se réfugie dans la lecture et l’étude. Un jour, les mouches le harcèlent pendant le goûter mais il réussit à en écraser sept. A partir de cet exploit, sa vie bascule : il arbore fièrement un  tee-shirt où est écrit: 7 d’un coup et part à l’aventure. Ce 7, objet de malentendu, sera interprété de travers et forcera le respect de ses adversaires et interlocuteurs. 

 Le personnage principal (Olivier Pauls) quitte alors son univers quotidien et pénètre dans le monde imaginaire du conte des Grimm, où les épreuves qu’il rencontre et surmonte lui permettront de dissiper ses peurs et de se débarrasser de son rôle de victime.  Olivier, petit, mais malin, vaincra un géant redoutable mais un peu bêta, des fantômes évanescents, et surtout, trois sorcières sanguinaires, dernière épreuve qui lui vaudra la main de la princesse…

 «J’ai eu envie, dit la metteuse en scène et directrice du Centre Dramatique National de Bordeaux,  de m’attaquer à  une adaptation du Vaillant petit tailleur, pour cet âge de l’enfance où l’on se sent toujours plus petit, plus faible ou plus malhabile que les autres. Les peurs, angoisses, désirs,  et sentiment d’impuissance devant le monde des adultes, trouvent dans les personnages ou les situations de ce conte, un soulagement, des consolations, voire une revanche. »

Partant d’une situation réaliste et familière où les enfants évoluent en survêtement, sweat à capuche et baskets, la pièce entre progressivement dans un environnement onirique, et les êtres étranges qui peuplent les forêts revêtent des costumes de conte de fée contrastant avec les uniformes des jeunes d’aujourd’hui. La musique et les sons réverbérés renforcent l’étrangeté de l’ambiance. Un contraste entre réalisme et fantastique, géré par le narrateur, sorte de meneur de jeu, qui, avec deux autres partenaires se partage tous les rôles satellites autour d’Olivier. 

Catherine Marnas aborde ici de manière ludique, à travers ce conte initiatique, le thème du harcèlement. Les enfants présents au débat à l’issue de la représentation, ont d’abord, spontanément, commenté cet aspect de la pièce disant que cela arrive surtout aux filles mais aussi aux garçons. Ils ont ensuite posé des questions aux acteurs et techniciens sur les effets de magie. Preuve que le spectacle est une réussite à la fois esthétique et pédagogique.

Mireille Davidovici

Théâtre Paris-Villette, 211 avenue Jean Jaurès, Paris XIXème.

 

Helen K., texte et mise en scène d’Elsa Imbert

 

Helen K., texte et mise en scène d’Elsa Imbert (spectacle jeune public, à partir de huit ans)

helen KLe principe de la Comédie Itinérante est un projet de développement artistique et culturel du territoire initié par la Comédie de Saint-Etienne. Avec comme but, « faire découvrir des auteurs vivants, et partager un théâtre d’aujourd’hui qui parle d’aujourd’hui ». Mais aussi proposer des temps de rencontre avec les artistes.
Helen K. est l’histoire de Miracle en Alabama de William Gibson qui se joue actuellement au Théâtre La Bruyère (voir Le Théâtre du Blog): celle réelle d’Helen Keller, une petite fille qui, bébé, devint aveugle, sourde et muette à la suite d’une scarlatine et qui, grâce à la ténacité d’Annie Mansfielfd Sullivan, une jeune éducatrice passionnée, réussira à recouvrer en partie la parole. Annie la prendra entièrement en charge avec une grande amitié, et malgré son handicap, Helen  intégrera une Université et fera de brillantes études supérieures.
Ici, il ne s’agit pas d’une adaptation de la nouvelle de William Gibson mais plutôt d’une réécriture de cette histoire par Elsa Imbert, assistant d’Arnaud Meunier, le directeur de la Comédie de Saint-Etienne. « Au delà de la question du handicap, dit la metteuse en scène, l’histoire d’Helen Keller m’intéresse également, parce qu’elle nous montre à quel point l’apprentissage du langage transforme notre perception du monde. Le langage vient éclairer le monde noir et silencieux d’Helen. » A part ces bonnes intentions, que se passe-t-il sur le plateau? Quelques branches d’arbre  ancrées dans des cubes-pas très beau et encombrant-et une table pour seul décor, et pour ce Miracle en Alabama, on dira de poche, trois comédiens au lieu d’une dizaine, comme dans l’adaptation de Marguerite Duras.
Au début, on se dit que ce n’est pas une sotte idée que cette adaptation où Elsa Imbert veut aborder la question du handicap devant des enfants, ce qui nous renvoie en somme, dit-elle comme dit, un texte bien pâlichon, une mise en scène et une direction d’acteurs aux abonnés absents. Maybie Vareilles se sort tout juste de ce rôle difficile de miss Sullivan, et Stéphane Piveteau qui joue plusieurs personnages, annone son texte et n’est pas crédible une seconde! Seule, Leïla Ka, danseuse qui interprète la petite Helen sourde et muette, a une belle gestuelle et finit par s’imposer.

Quant au jeune public, les plus petits semblent regarder sans trop comprendre le message sur le handicap qu’on voudrait leur faire passer, et les plus âgés trouvaient  ces cinquante cinq minutes plus que longuettes et visiblement s’ennuyaient. Il y a juste une minute-particulièrement réussie-d’une danse sur une table avec Helen et Miss Sullivan. Mais l’ensemble n’est guère convaincant et ne mérite pas qu’on s’y attarde… Dommage pour les enfants de Chambon-sur-Lignon, ce formidable village marqué par une tradition protestante, qui fut un des piliers de la Résistance et qui sauva de très nombreux Juifs pendant la dernière guerre. Il possède depuis quelques années un beau lieu de mémoire dont nous vous reparlerons.

Philippe du Vignal

Spectacle vu à la salle polyvalente de Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire),  le 2 mars.

La Chaise-Dieu, auditorium Cziffra, Place Lafayette, le 9 mars, 14 h et 20 h 30. T.: 04 71 00 01 16.
Sainte Sigolène, Auditorium-Maison de la musique, avenue de Marinéo, le 16 mars à 16 h 30 et 20 h 30.

 Saint-Didier-en-Velay salle polyvalente, complexe sportif de La Péchoire, le 13 mars à 14 h et 20 h. T.:  04 71 61 14 07.

Pélussion, salle des fêtes, rue de la Maladière, le 15 mars, 14 h et 20 h. T: 04 74 87 62 02

Costaros Salle polyvalente le 17 mars, 20 h 30. T: 04 71 57 88 00 Saint-Etienne, La Comédie/La Stéphanoise, les 21 mars,  à 15 h et 19 h, les 22,  23 mars, à 10 h et 14 h, et le 24 mars, à 17 h. T.: 04 77 25 14 14

 

           

  

La Migration des canards d’Élisabeth Gonçalves, mise en scène d’Émilie Le Roux

 

La Migration des canards d’Élisabeth Gonçalves, mise en scène d’Émilie Le Roux

 

© Jessica Calvo

© Jessica Calvo

Une petite fille de dix ans évoque son quotidien, ses parents, l’école, et parle de «la loge» : sa mère est gardienne d’immeuble… Quand ses camarade de classe l’invitent à leur anniversaire, sa mère trouve systématiquement une excuse pour ne pas l’y envoyer : rendez-vous chez le médecin, départ en week-end… Car elle a honte de son petit logement et ne peut inviter à son tour, les amis de sa fille. Le père n’hésite pas à battre l’enfant quand elle ne répond pas à ses exigences : il veut qu’elle excelle en tout et qu’elle ne fasse pas de vagues.

C’est l’histoire de toutes ces familles issues de l’immigration qui ne se sentent légitimes que si elles se fondent dans le paysage, que si elles renoncent à leur culture et à leur identité d’origine. La petite fille vit difficilement les coups, mais plus encore cette injonction d’exemplarité,  si pesante. Comment, dans ces conditions, grandir, s’épanouir et exprimer sa personnalité ? Pour Émilie Le Roux, «Le défi de cette création était de faire entendre ce récit fort et sensible en l’ancrant dans une aspiration à la vie et à la liberté. Sous l’emprise d’une éducation stricte, violente, l’enfant voudrait s’en extraire et elle en prend conscience sur les bancs de l’école qui vient mettre en tension son éducation et ses aspirations »

 Elisabeth Gonçalves signe un texte fort et âpre mais qui prend un certain temps à s’incarner au plateau. Élisa Violette Bernard parvient petit à petit à nous embarquer, insidieusement au début. Puis son débit devient plus rapide, ses gestes sont plus marqués et elle s’essouffle comme si une spirale se refermait sur elle.

Au-dessus de l’espace de jeu, des chaises de classe, immobiles et retenues par de minces filins, finiront par descendre, danser et encercler la comédienne. L’école, seul lieu extra-familial du personnage, se révèle ici un endroit à la fois d’enfermement et d’épanouissement. La vidéo, bien « dosée » de Pierre Reynard complète la scénographie de Tristan Dubois éclairée de façon magnifique par Éric Marynower. Et par ailleurs, la musique enregistrée par Roberto Negro et les frères Ceccaldi accompagne ce travail d’équipe d’une grande cohérence. Émilie Le Roux et la compagnie Les Veilleurs s’imposent spectacle après spectacle, comme des acteurs incontournables du théâtre jeune public (voir Le Théâtre du Blog). Mais au-delà de cette étiquette, la pièce reste intéressante à tout âge, et cette Migration des Canards prend son envol, une fois que l’on est entré dans cette écriture un peu particulière.

Julien Barsan

Spectacle vu au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne).

Le 16 mars au Parvis, Scène nationale de Tarbes-Pyrénées. T. : 05 62 90 08 55

 

Les Séparables de Fabrice Melquiot, création collective sous le regard de Christophe Lemaire et Emmanuel Demarcy-Mota

 © Jean-Louis Fernandez.

© Jean-Louis Fernandez.

Les Séparables de Fabrice Melquiot, création collective sous le regard de Christophe Lemaire et Emmanuel Demarcy-Mota

L’auteur est un vieux complice d’Emmanuel Demarcy-Mota, le directeur du Théâtre de la Ville. Acteur dans sa compagnie, il a ensuite été auteur en résidence à la Comédie de Reims, quand il  la dirigeait. Il a notamment écrit plusieurs pièces de théâtre pour enfants, dont Alice et autres merveilles, rejoué l’an passé à l’Espace Cardin. Et Fabrice Melquiot dirige depuis cinq ans le théâtre pour la jeunesse, Am Stram Gram à Genève.

 © Jean-Louis Fernandez.

© Jean-Louis Fernandez.

Les Séparables, un beau titre pour une histoire d’amour à la fois simple et des plus subtiles, dans un quartier ou une cité actuels, où le « vivre ensemble » n’est pas toujours facile, à cause de la diversité des populations. Et où fleurissent des tensions sur fond de préjugés et non-dits mais aussi de clichés et injures racistes. Romain, un français et Sabah, d’origine algérienne, n’ont même pas dix ans et vont connaître des amours enfantines à la fois imprégnées de tendresse mais aussi du sentiment de précarité.

Leur amour mais aussi la haine des adultes entre eux vont être leur ordinaire. Sabah se prend pour une Sioux de la tribu des Dakota qui chasse le bison blanc et sa vie va tourner autour de cette légende qu’elle s’est inventée pour se protéger d’un monde hostile. Romain, lui, est un petit garçon dont les parents s’aiment tellement… qu’ils le laissent le plus souvent seul. Il les dit capables de «l’oublier dans un coin et d’aller manger des huîtres au restaurant». Plus tard, il apprendra, catastrophé, qu’ils divorcent! Comme Sabah, il se réfugie donc dans un imaginaire bien à lui et s’imagine en cow-boy à cheval, loin des horreurs du quotidien.

D’abord très amis, ils découvrent l’amour mais aussi la haine des adultes entre eux, ce qui finira par les séparer. Sabah a apporté à Romain des makrouts-une pâtisserie maghrébine à base de semoule et pâte de dattes-que sa mère a  confectionnés. Mais ce petit cadeau va tout bouleverser! Romain estropie le mot makrout qu’il trouve plutôt bizarre. Sabah, elle, lui dit qu’il a des parents racistes. La famille de Sabah, effectivement écœurée par le racisme ambiant, quittera la cité et les  amoureux seront donc séparés. Pour se retrouver plus tard… mais quelque chose aura évolué dans leur relation. Ainsi la vie n’est pas le long fleuve tranquille décrit par la Bible, semble nous dire Fabrice Melquiot. Avec beaucoup d’humour, de sensibilité et de raffinement dans une écriture virtuose, quand il peint ces enfants en quête d’un idéal et qu’il dénonce le comportement de certains adultes…

 © Jean-Louis Fernandez.

© Jean-Louis Fernandez.

Sur le plateau, Yves Collet a imaginé une scénographie très simple avec surtout, en fond de scène, des  images vidéo réussies et efficaces de Mike Guermyet qui situent bien les choses: de hautes barres d’immeubles grises et tristes comme on en voit un peu partout dans les banlieues des grandes villes, une belle forêt avec un cerf, et la silhouette d’un cheval que Romain va enfourcher… Céline Carrère et Stéphane Krähenbühl imposent vite les personnages de ces enfants qui «croyaient en des mystères plus grands qu’eux», et «enrageaient de ne pas être ceux qu’ils voulaient être». Mais la jeune comédienne aurait quand même intérêt à faire simple et à ne pas jouer parfois en force cette petite fille qu’elle n’est plus.

Un spectacle pour enfants, plus que pour adolescents, en cinquante minutes et d’une grande exigence artistique dans la mise en scène, le jeu et la scénographie. Qui sonne comme une invitation au respect et à la tolérance envers l’autre… Et où les parents peuvent aussi trouver matière à réflexion, quand il s’agit pour eux de vivre la différence, avec des parents d’enfants amis des leurs,  mais d’une autre couleur de peau et/ou issus d’autres civilisations… Il faut signaler que le Théâtre de la Ville a, chaque saison, une bonne programmation de théâtre, pour enfants et pour adolescents. Ce qui n’était pas le cas sous le règne des précédents directeurs de ce théâtre, ni dans les autres salles parisiennes qui ne font jamais de création de textes contemporains, et qui, le plus souvent, présentent des pièces classiques en format poche, mal mises en scène et mal jouées…Et la petite salle de l’Espace Cardin qui héberge le Théâtre de la Ville-fermé pour cause de travaux depuis 2016-convient bien à ce type de spectacle.

Mais au fait, madame Hidalgo, pourquoi ces dits travaux, longs et coûteux, n’ont-ils visiblement pas commencé? Pourtant planifiés de plus longue date pour remettre aux normes les outils techniques, la sécurité et l’accessibilité de la salle. Cela veut sans doute dire que le Théâtre de la Ville va devoir loger dans la médiocre salle de Cardin et, au coup par coup, dans d’autres salles parisiennes pendant encore plus de deux ans! Alors que le Théâtre du Châtelet, lui aussi sous tutelle de la Mairie de Paris, est actuellement aussi en rénovation…L’inauguration des deux bâtiments étant prévue avant les prochaines élections municipales  en mars 2020! Mais on voit mal comment les délais pourront être tenus…

Cela n’est pas digne d’une ville comme Paris! Vous avez dit désordre?

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville, Espace Cardin, avenue Gabriel, Paris VIIIème, jusqu’au 23 février.  

Le texte est publié aux éditions de l’Arche.

 

 

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