La Nuit où le jour s’est levé

La Nuit où le jour s’est levé, texte de Sylvain Levey, Magali Mougel et Catherine Verlaguet, mise en scène d’Olivier Letellier

(C) Christophe Raynaud de Lage

(C) Christophe Raynaud de Lage

La dernière création collective de cet artiste associé au Théâtre National de la danse de Chaillot, actuellement en travaux, est présentée hors-les-murs au Théâtre des Abbesses. Ses auteurs ont accompli un travail passionnant de narration, claire et précise, et on se laisse embarquer sans effort, dans une aventure pleine de rêves et de cauchemars, une épopée d’abord ténébreuse mais qui prendra peu à peu la lumière du soleil et les couleurs d’un avenir radieux.
Entre-temps, cette expérience existentielle aura été nourrie de difficultés pratiques et juridiques, de souffrances à surmonter avec obstination, pour atteindre une vérité intérieure.

Suzanne, une jeune française partie découvrir le Brésil, devient bénévole dans une maternité gérée par un couvent où elle adopte un nouveau-né abandonné par sa mère. Mais ce ne sera pas chose facile pour elle, de ramener en France le petit Tiago; administration et police brésilienne veillent…
De même, la traversée entre l’Espagne et le Portugal est épique, dans le froid et sous la neige qui tombe, et là aussi la police rôde. Heureusement, des gens bienveillants aideront  à l’accomplissement du voyage.

 Clément Bertani, Jérôme Fauvel et Théo Touvet se font les conteurs, mais aussi  les interprètes de cette initiation magnifique: un trio efficace pour la rencontre entre la mère et l’enfant, leur odyssée commune, les secours providentiels. La manipulation de Cyr, un cerceau à taille humaine par le comédien circassien Léo Touvet et par les deux autres acteurs, installe le spectacle entre théâtre et cirque : une illumination scénique d’un engagement, d’après une histoire vraie.

 Dans une scénographie sobre d’Amandine Livet et sous les lumières de Sébastien Revel, le spectacle possède un onirisme subtil, comme celui d’une sorte de caverne maternelle, à la fois sombre et lumineuse, et joue du théâtre d’ombres et des formes enivrantes de la roue Cyr.
Courbes, cercles, rondeurs, souplesse des accessoires signifient l’espace protégé du couvent au milieu d’une nuit inhospitalière, le désert brésilien où l’on se sent minuscule, en voyant passer  des bus inconnus, ou encore les montagnes d’Espagne. Et le public est subjugué par les élans chorégraphiés des interprètes qui incarnent à tour de rôle la jeune femme.

Douceur de la gestuelle, souplesse des mouvements: parfois, les  comédiens dansent presque, et se haussent pour tutoyer le firmament, ou étendent leurs bras alentour comme pour embrasser la terre.

Comment devient-on parent? Pas toujours facile d’être mère… ni d’être soi, et les comédiens interprètent admirablement l’histoire de cette Suzanne, entourée d’hommes empêcheurs de tourner en rond, à part son frère qui lui téléphone souvent, grâce à un accessoire inattendu mais porteur de lumière modeste : un lampadaire.
Des mains qui se serrent et se conjuguent sous une douche de lumière pour une image de partage, d’humanité et de générosité, telles sont les valeurs gagnantes de l’aventure décrite, belle et seule conquête de l’apprentissage de la vie…

 Véronique Hotte

Théâtre des Abbesses, rue des Abbesses, Paris XVIII ème. Tout public à partir de dix ans. jusqu’au 10 novembre. T : 01 42 74 22 77


L’Enfant caché dans l’encrier de Joël Jouanneau

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L’Enfant caché dans l’encrier de Joël Jouanneau

 On connaît l’auteur et metteur en scène de pièces destinées au jeune public, et  celui des textes de Samuel Beckett, Thomas Bernhard, Elfriede Jelinek… Dans Le Marin d’eau douce (2007), il racontait déjà l’histoire d’un enfant, appelé juste Enfant, qui s’ennuyait  dans son grand château.
Pour rompre cet ennui, il décidait de prendre la mer, et à l’issue de ce périple, rencontrait Minnie, sa presque sœur qui le baptisait Ellj.
C’est ce même personnage qu’on rencontre dans cette nouvelle pièce. L’enfant s’ennuie toujours, livré à lui-même, et passe ses grandes vacances dans le château de son père, un grand amiral toujours absent.
Un jour, il entend une voix sortir de l’encrier, celle d’une petite sœur inconnue qui l’appelle au secours et le voilà donc parti sur les routes pour la délivrer. Pendant son voyage sur terre et sur mer, Ellj retranscrit sur un cahier d’écolier ses aventures qui vont prendre vie sur le plateau, par la magie de la lumière, du son, et de quelques accessoires.
Sur le plateau, quelques meubles tirés d’un grenier : un lit en fer, un coffre, un vieux matelas,un escabeau de bois, quelques objets et peluches…
Un seul acteur, Dominique Richard, conteur et acteur de sa propre histoire, s’adresse directement aux enfants dans une langue étrange où tous les verbes sont à l’infinitif, un procédé d’écriture qui plonge le spectateur dans une immédiate étrangeté.
Dans un hors-temps où règnent aventure et magie. Il n’y a plus ni présent, ni passé, ni futur mais une mystérieuse simultanéité.
Tout devient possible : coups du sort, et rencontres fortuites : Basile, l’Ardoizoo, un infortuné compagnon de voyage et enfin Annj, la petite fille inuïte, en qui se réincarne  la presque-sœur tant recherchée.

Grâce à la scénographie de Vincent Desbats, l’espace confiné du plateau s’ouvre sur tous les horizons, les objets s’animent et les meubles se transforment. Le jeu des lumières: petite bougie allumée, cercle de sable coloré, brouillard nocturne, contribue avec la musique à recréer cet univers merveilleux de l’imaginaire enfantin mais où toute mièvrerie est absente ; l’errance de cet orphelin le fait se heurter aux blessures, aux obstacles et murailles des cités.

Joël Jouanneau offre ici une vision ambigüe de l’enfance, miracle de rêverie mais aussi douleur de l’errance : « Les Orphelins !  dit-il, ce pourrait être le titre générique de mes pièces pour enfants. […] Or, si les enfants qui habitent mes textes sont placés, adoptés ou trouvés, ils ne portent pas plainte pour autant. […] Ils ont été mis au monde, comme on dit, et c’est précisément de ce monde qu’ils se sentent orphelins. […] Ils le cherchent, ce monde promis, mais ne le trouvent pas, ou se heurtent à ses murs, clôtures, frontières et autres barbelés. Interdit d’entrer. Papiers ou circulez : il n’y a rien à voir. D’où leur errance et cet esprit nomade qui les habite. »

Le spectateur adulte d’aujourd’hui, quand il entend: « naufrages, murs, clôtures, papiers ou sinon circulez !  se met à trembler et à penser que le monde interdit aux enfants l’est aussi  leurs parents !

Michèle Bigot

Spectacle vu le 26 octobre au Théâtre du Jeu de Paume à Aix-en-Provence.

 

De passage de Stéphane Jaubertie

De passage, de Stéphane Jaubertie, conception et mise en scène de Johanny Bert

 

De-Passage-©-Jean-Louis-FernandezIl était une fois… Un conte ultra-moderne, la trajectoire à grande vitesse et très intense d’un enfant-racontée par lui-même, arrivé à ses quarante-trois ans-du départ de Maman chaque soir pour l’hôpital où elle travaille jusqu’au noyau dur au centre de la terre et retour.
En passant par la maladie, le doute, le mensonge, la peur, la question des origines, l’amour, les fleurs de chaque saison, et la vie, la vie, la vie… Avec tout ça, l’écriture de Stéphane Jaubertie concrète, directe, adressée à l’enfant que nous restons, au fond. Pas de joliesses : la mort même, regardée en face et prise à bras le corps.
 Mais un rythme soutenu, vivace, qui représente l’enjeu même du conte : tenir, encore et encore. L’enfant ici est courageux et généreux (ce que l’on accorde plus rarement aux enfants) et attentif à employer les mots justes : prenons-en de la graine.
Pour De Passage, Johanny Bert a conçu un dispositif unique et original. Dans un cadre de scène aux centaines d’ampoules (à basse consommation), le conteur appelle les images, s’efface devant l’écran du théâtre d’ombres pour donner à chacune sa dimension, au fil des angoisses et des victoires de l’enfant.
 Parfois, il rejoint les acteurs de l’autre côté, dans ce spectacle, on ne peut plus vivant. Le conte nous est glissé dans l’oreille par des casques diffusant, sous la parole, une bande-son d’une grande délicatesse.
Tout cela réalisé avec une précision magique, pour ne pas dire infernale, et de cette exactitude naît la poésie. Johanny Bert, avec des spectacles étiquetés « théâtre d’objets »,  est en effet passionné par l’objet, et invente à chaque fois, jusque dans le moindre détail, la forme nécessaire à son propos.
On dira que c’est le travail de tout metteur en scène  mais tous n’ont pas choisi la liberté absolue (et les contraintes particulières) du théâtre d’objets. Chapeau donc à son théâtre d’ombres et aux comédiens qui s’y sont initiés avec lui.
Ah ! Et il y a encore une bonne nouvelle pour les enfants : huit d’entre eux pourront assister au spectacle de l’autre côté de l’écran, et profiter de toute la manipulation. L’envers vaut l’endroit, double magie ! De Passage est joué au Théâtre de l’Epée de Bois-au nom particulièrement bienvenu- pour La Grande escale des Tréteaux de France en région parisienne.
Cinq spectacles qui ont déjà éprouvé leurs forces dans tout le pays, comme c’est la vocation de ce Centre Dramatique National itinérant, vont se poser à la Cartoucherie : L’Ecole des femmes, de Molière, mise en scène (et jouée) par Robin Renucci, directeur de ce Centre Dramatique national et Le Faiseur de Balzac, œuvrer, de et par Laure Bonnet, sur nos rapport avec le travail et sa place dans notre vie, et l’inusable et terrifiante Leçon, d’Eugène Ionesco, mise en scène par Christian Schiaretti, directeur du T.N.P. à Villeurbanne.
Plus des rencontres, débats et ateliers de pratique théâtrale tous les week-ends : dans le très joli Théâtre de l’Epée de Bois, à la Cartoucherie de Vincennes : de quoi s’offrir un beau moment de théâtre populaire.

Christine Friedel

De Passage, jusqu’au 5 juin.
La Grande escale, jusqu’à 2 juillet. T : 01 48 08 39 74

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T’es pas né! Histoire de frangins

T’es pas né de Philippe Maymat,  mise en scène de Laurent Fraunié

 

t'es pa néC’est une histoire de grand frère et de petit frère, mais surtout de petit frère. L’ auteur/acteur incarne le difficile vécu des fratries et s’adresse à la fois aux enfants en train de vivre ces temps difficiles, et aux parents avec leur passé des années 70 et 80, des programmes télé de l’époque, de la culture BD (mais Mandrake le magicien dit-il quelque chose aux enfants d’aujourd’hui?) du  football etc.
La plupart du public se sent donc concerné (davantage peut-être les hommes que les femmes) car dans T’es pas né, la grande sœur ne fait que passer.
A travers les passages obligés: vécu dans la famille, camp de scouts, vacances chez pépé et mémé, sports, premier amour,  Philippe Maymat, supposé petit-fils d’Hans-Christian Andersen, revit son enfance avec une belle énergie, dans un monologue où il a quelques morceaux épatants.
Il évite le piège du spectacle banal pour enfants, en particulier grâce à la qualité de son écriture
(le passage sur « la bobinette cherra » est un morceau d’anthologie), grâce aussi à son interprétation du petit frère, à qui son aîné refuse l’existence (t’es pas né)  jusqu’à leur réconciliation réparatrice.
Des réserves?  Juste parfois vers la fin, quelques trous d’air dans le monologue mais le spectacle a trouvé un très bon écho chez les jeunes spectateurs.

Claudine Chaigneau

Théâtre de Belleville, Paris XXème jusqu’au 1er juillet.
Relâche les 29 mai, 9 et 11 juin

Ils se marièrent et eurent beaucoup

Ils se marièrent et eurent beaucoup de Philippe Dorin, mise en scène de Sylviane Fortuny, version bilingue franco-russe

 

ils-se-marierent-et-eurent-01-frank-berglund-792x520Les enfants, d’abord surpris d’entendre les comédiens parler russe, s’habituent très vite à ces sonorités étranges pour eux, d’autant que deux acteurs français leur font écho et se fondent dans la troupe du Théâtre Dourova de Moscou. Plus surprenante encore, la structure du spectacle : «Mes histoires ne commencent pas forcément par le début, et ne finissent pas par la fin, avertit l’auteur. Il faut prendre les choses comme elles viennent, une petite histoire se construira. »
Les pièces de Philippe Dorin ne se racontent pas, elles se vivent comme un rêve, et l’ordre bouleversé des scènes ne déroute pas le  jeune public. Ils se marièrent et eurent beaucoup se déroule comme La Ronde d’Arthur Schnitzler. Dans une suite de petits marivaudages où les couples se font et se défont : de la rencontre à la rupture, et aux retrouvailles, mais dans le désordre…
  Cœurs volages, baisers volés, et disputes vite oubliées. Un jeune homme pleure sa fiancée partie à l’autre bout du monde, une jeune fille passe par là et l’embrasse. Dépité, mais non moins séduit, il l’envoie rendre ce baiser à son aimée. Elle obéit, mais d’autres prétendants s’annoncent…
La pièce, montée en Russie en 2013, vient sur les scènes françaises, plus chorale qu’à l’origine:  quatre comédiens quand Sylviane Fortuny l’a créée en 2004 et huit à présent.  Comme dans une salle de bal aux chaises disposées de part et d’autre du plateau, et sous les belles lumières de Jean Huleu,  les courts tableaux colorés se succèdent sans interruption. Une légèreté poétique règne ici et les paroles ne portent pas à conséquence: on joue avec les mots et les situations…

Les comédiens moscovites, très physiques, s’emparent avec gourmandise de cette comédie acidulée et lui apportent leurs chants et la sonorité de leur langue qui persiste quand ils passent au français.Pour le plus grand plaisir des enfants (à partir de dix ans) et des adultes.

 Mireille Davidovici

 Théâtre des Abbesses, jusqu’au 3 avril.

 

 

Loki – Pour ne par perdre le Nord

Loki-Pour ne par perdre le Nord, conte électro-acoustique, feuilleton mythologique d’Abbi Patrix, librement inspiré des travaux de Georges Dumézil, Régis Boyer, Kevin Crossley-Holland, Marit Jerstad et J.R.R. Tolkien, des poèmes eddiques du XIIème siècle et de L’Edda en prose de Snorri Sturluson

 101Ce mythe littéraire du Nord correspond à une construction fantasmatique et merveilleuse de nos rêves et de nos manques, selon le spécialiste Régis Boyer.  Un Nord fascinant, à la mesure des imaginations enfiévrées, une Scandinavie au bout du monde physique et mental, territoire définitivement marginal.
Danemark, Suède, Norvège, Islande et îles Féroé évoquent des fjords, fjells, glaciers, volcans, mers glaciales et terres immenses peu habitées, un royaume naturel élu par le renne, l’aigle, l’élan, le faucon, animaux surréels de contrées inexploitées et laissées au vent large des songes.

La glace et la neige, blancheur et lumière, signifient pureté et dureté, silence et solitude. Avec les aurores boréales et le soleil de minuit, les rêves s’envolent et la réalité transfigurée se dédouble, sous des impulsions mystérieuses, mystiques et magiques : «Du Nord vient la lumière, disaient les Anciens. Toute une alchimie n’a cessé de placer là, le siège du Troisième Empire ou du Royaume des Morts ou du Monde des Supra-Vivants. »
 Au moment de la création, lance le conteur, s’était creusé un grand vide au centre, puits infernal ou gouffre maudit, avec alentour, une terre de neiges sauvages à n’en plus finir.  Ce paysage idéal confond la terre et le ciel, et  l’eau, la terre, l’air, le feu: éléments, dit Gaston Bachelard, à dimension universelle
L’univers légendaire possède un décor onirique, entre crainte et émerveillement, peuplé de nains, trolls, jars et vikings qui mirent des siècles à élaborer leur merveilleux drakkar lancé sur les mers et ancré dans la mémoire.

  Avec des histoires d’affrontements entre les dieux siégeant dans leur tour et les géants alentour. Cette vision scandinave du monde n’en fait pas moins la part belle à l’inexprimé, à l’ineffable et au secret respectueux de la complexité sensible de l’être.
Loki, personnage principal d’une grande série mythologique Viking mi-dieu, mi-géant, héros ambigu par excellence et roi de la métamorphose, peut à chaque instant conduire l’humanité à la fin du monde.
On l’assimile au dieu de la discorde qui nous ressemblerait : une drôle de figure dont les agissements équivoques et non réfléchis relèvent du « Ragnarok » : la fin du monde.

Pour raconter cette saga extraordinaire, le conteur illuminé Abbi Patrix et la sage musicienne et chanteuse Linda Esdjö aux percussions nous invitent, face à leur haute table sonorisée à laquelle ils donnent vie et tremblements,  imaginant différents numéros de poésie sonore et visuelle. Amplifiés, les sons frappés, frottés proviennent ici de perles, haricots, clous, clés, bols…

  Loki ne perd pas le Nord et raconte le cycle complet de la destruction du monde pour qu’ enrayée, elle ne puisse se répéter. Ce conte, d’une belle étrangeté, participe d’une odyssée sonore aux visions oniriques.
Abbi Patrix a bien fait d’explorer à travers musiques, chants et comptines, ces veines légendaires et inépuisables de l’imaginaire nordique.

Véronique Hotte

Cycle Musiques au Comptoir  spectacle (à partir de douze ans) vu à Fontenay-sous-Bois, le 12 février.
Théâtre de l’Étoile du Nord à Paris, du 29 mars au 16 avril. T : 01 42 26 47 47.

 

Sales Gosses

 Sales Gosses de Mihaela Michailov, traduit du roumain par Alexandra Lazarescou, mise en scène de Michel Didym 

SalesGosses©EricDidym4 La pièce est inspirée d’un fait divers : une jeune élève a été ligotée dans sa classe par la maîtresse d’école…  Alexandra Lazarescou, sa traductrice, était venue en 2013, en parler à La Mousson d’été, festival international d’écritures contemporaines fondé par Michel Didym qui a aussitôt été séduit par cette écriture singulière : «Une seule voix traite tous les personnages, et cela apporte de la créativité». Il retint aussi le traitement direct d’un sujet politique, social, et violent d’une pièce  pour « jeune public » qui, pour Mihaela Michailov, n’est pas en Roumanie, le théâtre du seul public jeune…
   Elle a écrit Sales Gosses comme un  texte-manifeste contre le système éducatif qui ne cesse de prôner aux enfants comme aux adolescents, la nécessité d’être le meilleur en tout, quitte à écraser son voisin ! En Roumanie et ailleurs…  Dans la pièce, le narrateur dit: « Qu’as-tu appris à l’école hier ? Et aujourd’hui ? Et demain ?
 Es-tu compétitif ?
 Es-tu productif ?
 Sais-tu obéir?
 Sais-tu reproduire ?
 Sais-tu te taire?
 Sais-tu penser? 
As-tu le droit de dire non ? »
  C’est quoi un « sale gosse » dans nos sociétés libérales et de consommation extrême? En effet,  rentable, conforme (à quoi? Cela reste souvent trouble) et productif sont les seuls mots d’ordre pour devenir un homme ou une femme  responsable, citoyen(ne) digne de la démocratie,  évoquée  ici avec humour et ironie.
  Nous sommes confrontés au réel, vécu par certains ou présent dans tous les médias européens; les exemples d’enfants maltraités à l’école, par leurs enseignants ou par leurs camarades, parce que différents ou doux rêveurs, ne manquent pas!
Créée pour la première fois en France, Sales Gosses s’apparente au théâtre documentaire, avec beaucoup de poésie, mais sans féerie dans le texte ni dans la mise en scène, inventive et sobre. Plein de surprises, l’unique décor à transformations de Daniel Mestanza et Philippe Poirot, nous fait passer d’une situation à une autre.
 Alexandra Castellon joue tous les rôles avec aisance. Jérôme Boivin et Philippe Thibault ont créé une musique électronique qui  prend une place importante, en prolongeant l’écriture de la fable, en se logeant entre les mots et en lui donnant une tension dramatique encore plus riche. Elle résonne comme si elle était une double parole/voix des différents intervenants. « La voix de la comédienne me donne aussi des idées,  dit le compositeur, la musique n’est pas écrite dans le texte; à moi, de la rêver, de l’inventer, avec le metteur en scène ».
Cette dimension se fait l’écho de situations que les personnages expriment ou ressentent, ou qui se transmettent entre la petite fille, ses camarades, l’enseignante, la mère, tel un nuage de plus en plus noir, au-dessus du chemin de l’école de cette élève drôle, imaginative  mais étrange aux yeux des autres : « Je fais mes devoirs. Je n’entends plus rien. Je lis. Je copie. Je ne pense plus à rien. Si c’était possible, j’aimerais jouer toute la journée avec des girafes en élastiques, avec des fleurs en élastiques, des petites étoiles en élastiques et aussi avoir Ricky en élastiques, des villes en élastiques et moi aussi en élastiques pour m’envoyer là où je n’ai pas envie d’aller. À l’école, par exemple. Et j’aimerais que mon école aussi soit en élastiques pour qu’elle se rompe facilement ».

  On voit rarement dans un spectacle autant de justesse dramatique et de qualité esthétique. Le texte, politique, dénonce la violence souvent souterraine qui s’infiltre dans les pratiques éducatives, et dans le rapport à l’autre entre élèves et adultes. Seules en effet la force, et bien souvent la moquerie, ont les pleins pouvoirs dans cette micro-société qu’est une école… pourtant censée former notre sens civique et critique pour affronter avec lucidité et respect, la vie d’adulte.
Un spectacle coup-de-poing, tour à tour drôle et tragique pour enfants (dix ans), adolescents et… très grands enfants ! 

 Elisabeth Naud

Théâtre de la Manufacture/C.D.N. de Nancy-Lorraine, jusqu’au 18 décembre, puis en tournée en France et à l’étranger. T: 03 83 37 12 99

 

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Pinocchio d’après Collodi, texte et mis en scène de Joël Pommerat (à partir de huit ans)

  Cinq ans après sa création ici, (voir Le Théâtre du Blog ci-dessous), nous n’avons pas changé d’avis et cet impeccable spectacle parait tout neuf, dans une mise en scène d’une qualité exceptionnelle. L’adaptation de ce conte, d’une noirceur absolue quand elle est revisitée par Joël Pommerat, est d’une grande intelligence dramaturgique et d’une précision absolue quant à la direction d’acteurs, tous excellents (Myriam Assouline, Sylvain Caillat, Pierre-Yves Chapalain, Daniel Dubois, Maya Vignando). Et la scénographie, capitale chez Joël Pommerat, à la fois simple et d’une véritable imagination poétique, est grâce à un univers lumineux et sonore comme on en voit rarement, en parfaite unité avec sa mise en scène.
On retrouve sur le grand plateau des Ateliers Berthier, avec le même plaisir, les personnages de cette adaptation destinée en priorité aux enfants: le narrateur, pour qui rien n’est plus important que la vérité, la fée en grande robe blanche surdimensionnée et, bien sûr, le petit bonhomme en proie à ses mensonges, devenu agressif et insolent, qui ne veut pas avouer que son père est pauvre, son père qui s’est privé d’un manteau pour lui acheter un livre de classe… L’expérience de Pinocchio que peut comprendre tout enfant à qui ce spectacle est d’abord destiné, pose une vraie question:  Peut-on  quitter l’enfance, tout en restant libre ?

  Seul absent de cette reprise, Philippe Lehembre, qui jouait le père de Pinocchio, a déserté cette vallée de larmes mais on se souviendra longtemps de ce comédien aux merveilleux yeux bleus, aussi discret que formidablement présent.
Bref, la reprise de ce Pinocchio est un vrai bonheur théâtral, même si parfois le texte comporte quelques facilités, devant lequel tout adulte retrouve des yeux d’enfant.

Ph. du V.

Théâtre de l’Odéon/Ateliers Berthier,  8 boulevard Berthier, 75017 Paris, T: 01 44 85 40 40,  jusqu’au 3 janvier.

http://theatredublog.unblog.fr/wp-admin/post.php?post=274&action=edit

Asa Nisi Masa

Asa Nisi Masa chorégraphie, scénographie et conception vidéo de José Montalvo

 RTEmagicC_AsaNisiMasa_uneIncantation poétique, Asa Nisi Masa renvoie au film de Federico Fellini, Huit et demi, où Asa Nisi Masa, une formule magique lancée par une fillette, permet au jeune Guido de faire un plongeon onirique dans son enfance.
Au début du spectacle, le public est incité à la prononcer, suivant une gestuelle indiquée par les danseurs. Un rituel qu’ils répéteront sur scène, pour ponctuer les changements de tableaux. La pièce, destinée au jeune public, s’organise en rêves successifs, comme autant de contes où la danse, comme souvent chez le chorégraphe, flirte avec la vidéo. Les images, projetées sur grand écran en fond de scène, convoquent des animaux de toute taille, de tous poils et plumes, en peluche ou en chair et en os.

Volatiles graciles ou de poulailler, fauves bondissants, singes, tortues… se rejoindront sur une kora géante, voguant, telle l’arche de Noé. Le chorégraphe a l’art de démultiplier les échelles de grandeur : un énorme gorille regarde avec mépris la frêle danseuse qui, en bas de l’écran, dompte des oiseaux ; des éléphants viennent se percher sur la tête des interprètes.
Dans une deuxième partie, encore plus délirante, Don Quichotte et ses moulins à vent débarquent dans le métro parisien, station Asa Nisi Masa… En solo ou en tribu, les danseurs, eux aussi, de styles et d’apparences disparates, jouent avec les images, et vice et versa. Hip-hop, danse classique ou contemporaine, rythmes africains, flamenco, claquettes, figures acrobatiques coexistent, accentuant le caractère baroque de ces histoires à dormir debout (au bon sens du terme).

 » Sur un sujet aussi universel que l’enfance et l’animalité, toutes les danses se rassemblent, dialoguent et se mélangent, commente le maître d’œuvre. Finalement, cette pièce, je l’ai écrite d’abord pour moi, pour laisser encore résonner l’extravagance de mes émerveillements d’enfant. »
Asa Nisi Masa, créée la saison passée au Théâtre National de Chaillot, où José Montalvo est artiste permanent, subjugue petits et grands par la magie de ses images et l’alacrité de ses danseurs.

Le baroque de la pièce s’affirme grâce à une impeccable synchronisme entre les mouvements des uns et des autres, la conjugaison du virtuel et du réel, et la maîtrise extraordinaire d’un désordre organisé. Une petite fausse note : les costumes ne sont pas du meilleur goût, et c’est dommage…
La tournée ne fait que commencer, ne manquez pas ce spectacle s’il arrive dans votre région, surtout si vous avez des enfants.

 Mireille Davidovici

 Vu à  Bonlieu/Scène Nationale d’Annecy, le  21 novembre. Théâtre intercommunal Le Forum de Fréjus/Saint-Raphaël, les 29 et 30 novembre ; MA scène nationale-Pays de Montbéliard, les 2 et 3 décembre; Espace des Arts de Châlon-sur-Saône, les 10 et 11 décembre ; Théâtre du Vellein, (38) les 16 et 17 décembre ; Théâtre-Cinéma Paul Eluard de Choisy-le-Roi, les 19 et 20 décembre.
Maison de la Danse à Lyon, du 5 au 9 janvier ; Théâtre Jacques Prévert d’Aulnay-sous-Bois, les 15 et 16 janvier ; Théâtre des Sablons, Neuilly-sur-Seine, les 27 et 28 janvier; Le Rive Gauche, 76800 Saint-Étienne-du-Rouvray
les 28 et 29 février ; Théâtre municipal de Charleville-Mézières, les et 4 mars ;Théâtre de Bourg-en-Bresse, les 16 et 17 mars ; Le Carré Belle Feuille, Boulogne-Billancourt  les 3 et 4 avril ; Le Pin Galant, à Mérignac  les 3 et 4 mai ; Odyssud, à  Blagnac du 25 au 29 mai; Théâtre National de Chaillot, Paris du 11 au 20 mai ; Châteauvallon/C.N.C.D.C , le 7 juin.

 

Udo complètement à l’Est

UdoUdo complètement à l’Est, texte et mise en scène de Métilde Weyergans et Samuel Hercule, création musicale de Mathieu Ogier

 Blanche-Neige est un conte allemand dont la version la plus connue est celle de Jacob et Wilhem Grimm (1812) dont on ne compte plus les adaptations pour la scène, la BD  et bien sûr le  cinéma qui ont commencé il y a un siècle  avec le film muet, en noir et blanc de J. Searle Dawley.
 Une reine, malheureuse de ne pas avoir d’enfant, se pique le doigt en cousant : quelques gouttes de sang tombent sur la neige. «Si j’avais, dit-elle, un enfant, au teint blanc comme la neige, aux lèvres rouges comme le sang et aux cheveux noirs comme le bois d’ébène !». Et peu après, elle meurt, en accouchant d’une petite fille. Le roi se remarie avec une femme  jolie mais méchante et jalouse de Blanche-Neige. Son miroir magique lui répète qu’elle est la plus belle du royaume mais reconnaît un jour que  Blanche-Neige  est devenue plus belle.
 La reine demande alors à un chasseur de la tuer et de lui en rapporter le cœur, mais il n’obéit pas et l’abandonne Blanche-Neige dans les bois, qui, seule, découvre une  petite maison abritant sept nains qui ont pitié d’elle, la cachent et l’emploient comme servante. La reine, apprend, toujours grâce à son miroir qu’elle vit toujours, et  elle essaye trois fois de la faire mourir. Déguisée en paysanne, elle lui fait croquer une pomme empoisonnée à Blanche-Neige qui  tombe comme morte.
Les nains, accablés de tristesse, la mettent dans un cercueil de verre pour que tous puissent l’admirer.Un prince en tombe amoureux et obtient leur permission d’emporter le cercueil, mais, en route, le morceau de pomme coincé dans la gorge de Blanche-Neige se dégage, et elle se réveille. Le prince la demande en mariage; invitée à la fête, la reine est condamnée à danser avec des chaussures de fer chauffées au rouge…
 Un psychanalyste comme Bruno Bettelheim s’était beaucoup intéressé aux contes de fées, «miroir magique qui reflète certains aspects de notre univers intérieur et des démarches qu’exige notre passage de l’immaturité à la maturité ». Et sur le petit plateau, Mathieu Ogier qui a sans doute aussi lu Bruno Bettelheim, sait nous parler de cette Blanche-Neige mais d’une autre façon:  « Vous connaissez l’histoire ? Mais je peux vous le dire, moi : ça ne s’est pas du tout passé comme ça. Pas du tout.Dans ce livre, on parle d’un roi. Une seule fois, à la première page, après plus rien. Tout le monde s’en fout complètement du père de Blanche-Neige. Et ce père, ce roi, c’est moi. Udo, je m’appelle Udo, mais dans l’histoire, on dit juste «le roi». Mais il est où, ce «roi» pendant tout ce temps où sa petite fille est en danger? C’est bizarre, non ? Et il fait quoi ? Il s’est sans doute passé quelque chose dans sa vie pour qu’il soit si transparent… Comme un fantôme. Peut-être qu’il faudrait lui poser la question, au roi… Vous voulez que je vous raconte mon histoire? ».
 Ainsi commence  ce court (quarante-cinq minutes) mais très beau et poétique spectacle pour enfants.  Matthieu Ogier, seul à un pupitre, raconte d’abord cette histoire merveilleuse et cruelle, en tournant les pages d’un livre illustré, puis en joue le prolongement imaginé par Métilde Weyergans et Samuel Hercule.On le voit ainsi mimant Udo dans le train qui l’emmène très loin de son royaume, un ensemble de hautes tours de H.L.M. !. Avec des moyens très simples, les metteurs en scène suggèrent une situation, un lieu comme la vitre embuée d’un wagon (photo plus haut). Ce  fameux roi, en réalité, un pauvre trapéziste au chômage, reçoit une proposition de travail dans un cirque… installé tout au bout du Transsibérien.
Il va donc quitter donc femme et fille pour un long voyage dans une Russie neigeuse et glacée que l’on voit, comme les autres personnages de cette épopée, sur un écran, comme par magie grâce à de minuscules projecteurs, mais les flocons  de neige sont  soufflés  à vue par un ventilateur.

Tout va donc bien pour le trapéziste qui a retrouvé du travail, mais le dernier jour du sixième mois de son contrat, il rate le filet et fait une grave chute, ici métaphoriquement figurée par l’écroulement d’une trentaine de grosses boîtes de conserve blanches et rouges. Il s’en sortira mais deviendra amnésique pendant huit ans, ce qui rappelle évidemment la mort supposée de Blanche-Neige.
Il
finit par retrouver sa fille mais c’est maintenant une jolie jeune femme qu’il ne reconnaît pas vraiment…  Udo travaille toujours dans un cirque  où… faute de mieux, il vend à l’entracte des pommes d’amour! Vous savez : celles enrobées de caramel rouge qui font rêver les enfants, à l’inverse de la fameuse pomme empoisonnée, croquée par Blanche-Neige. C’est une  triste fin  mais moins cruelle que celle du conte  traditionnel!
Mathieu Ogier nous raconte l’histoire de cet Udo, avec beaucoup d’intelligence, de simplicité et une excellente diction. Quentin, son frère, à la console, apporte bruitages en direct et musique qui servent d’appui aux images  illustrant cet
impeccable et beau spectacle, mis en scène avec une grande rigueur par leurs auteurs sur la petite scène du café des Œillets où il a été chaleureusement applaudi par les adultes…
Nous souhaitons vraiment aussi que les groupes d’enfants puissent le voir, dès que cela sera à nouveau possible.

Philippe du Vignal

Café des Oeillets au Théâtre de la Ville, 2 place du Châtelet, Paris (4ème). Les représentations sont bien maintenues jusqu’au 28 novembre, et ensuite jusqu’au 20 février (dès huit ans). T: 01.42.74.22.

 

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