Contre les bêtes de Jacques Rebotier

© Pascale Collet

© Pascale Collet

 

Contre les bêtes de Jacques Rebotier, mise en scène d’Emilie Le Roux

 

Le Théâtre Dunois, à Paris, dédié à l’enfance et la jeunesse, situé dans le quartier en pleine mutation de la B.N. F. , déploie sa façade aux vitres colorées au pied d’un grand immeuble. Heureux les jeunes du quartier qui bénéficient de cette programmation au goût toujours sûr. Jacques Rebotier y fait son entrée avec Contre les Bêtes, paru en 2012. Il y est question des bêtes qui paraissent et qui, surtout, disparaissent, en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire.

Un horrible personnage nous explique que «les bêtes sont bêtes», qu’elles sont en trop, qu’il faut les supprimer. Peu à peu, le discours se retourne contre notre « omme »  qui se prend les pattes dans son argumentaire, pour nous dire des vérités qui débordent la question animale : « Le propre de toi ? Etre le seul qui détruise son nid, et avec entrain, et tout le reste avec. La bestialité est le propre de l’omme. » Il nous rappelle aussi quelques scandales sanitaires comme:  » La grippe du poulet qui a tué dans le monde une gigantesque … cinquantaine de personnes. Qui ont été scandaleusement privées de mourir d’autre chose ! Prix : cent millions de poulets, abattus-rabattus. La vache folle a eu la pauvre peau de millions, non de centaines de mille, euh, de milliers, euh! non, finalement : cent quarante-trois personnes. Et de bons millions de vaches, en nette surproduction d’ailleurs, que ça tombait pas trop mal. »

Acerbe, ironique, parfois hystérique, le texte nous malmène, et virevolte à un rythme effréné. Xavier Machault le tient bien en bouche et le porte haut et fort pendant cinquante minutes. Sans jamais savonner, sans jamais tomber dans les pièges des jeux de mots et des consonances de Jacques Rebotier, il nous captive.

Émilie Le Roux travaille beaucoup sur le rythme, apporte des cassures, et des montées en puissance dans un texte pas facile à porter au plateau et à rendre intelligible. Aux côtés du comédien, les virtuoses Valentin Ceccaldi, violoncelliste, et Théo Ceccaldi, au violon. Avec une partition enjouée, rapide et contrastée qui, en phase avec le travail sur le tempo,  apporte des respirations bienvenues et de belles phases improvisées. Véritables partenaires du comédien,ils  s’engagent à fond et s’impliquent dans son jeu. Ils se trémoussent, entrent en transe et sont aussi intéressants à regarder qu’à entendre. Sous de belles lumières, très étudiées.

Retenons le nom d’Émilie Le Roux et de sa compagnie Les Veilleurs. On a déjà pu apprécier son travail et sa finesse d’approche du jeune public (voir dans Le Théâtre du Blog, Mon frère ma princesse et En attendant le petit Poucet). Ce Contre les bêtes est un spectacle salutaire et drôle à aller voir au plus vite !

Julien Barsan.

Théâtre Dunois, 108 Rue du Chevaleret, 75013 Paris. T : 01 45 84 72 00 jusqu’au 22 janvier T. 01 45 84 72 00
Train Théâtre de Portes-lès-Valence,  le 6 avril. T. 04 75 57 14 55.
Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine, les 23 et 24 mai T. : 01 55 53 10 60

 


Drôles de Vampires

Drôles de Vampires,  texte et mise en scène de Richard Demarcy

 

2416739080Dans le cadre de ce sixième parcours jeunesse, le Théâtre de la Ville présente au Grand Parquet le nouveau spectacle de Richard Demarcy, metteur en scène mais aussi auteur de pièces pour enfants ou tout public comme on dit maintenant, où il fait souvent avec bonheur appel aux grands mythes, avec une prédilection pour les contes et légendes du continent africain…
Avec cette fois, le recours à une sorte de fantaisie burlesque/mini-comédie musicale sur le thème d’une jeune ado vampire qui, comme tous les ados, est en rupture avec sa famille dont elle voudrait bien s’émanciper. Cela commence par une scène où, très bcbg, trois vampires un peu inquiétants mais pas trop, à tête caractéristique de vampire-père, mère, et fille (la photo-cidessus) vont se mettre à table après cette prière qui avait pour nom benedicite (une toute autre époque!) et que l’on disait encore récemment dans les familles très catholiques…

Le ton est donné, assez cynique. Le Père : «Remercions nos ancêtres. Donnez du sang à ceux qui n’en ont pas, à ceux qui ont froid et faim. Pour vous, ce sang bien chaud. Ainsi, soit-il. Bon appétit, bonne déglutition.» La Mère : « Bois ton bol de sang, ma petite, il est tiède à souhait. » Le Père : « Un joli résiné, bien oxygéné. T’as pas d’appétit, ce soir? Il faut se nourrir ma petite chérie, sinon tu vas maigrir et dépérir »… « Tu es de plus en plus pâle ?  »

Mais juste après, la vampirette aux airs naïfs-petites couettes et chaussettes blanches-va tenter une sorte de voyage initiatique en solitaire et oser quitter le monde souterrain, pour aller découvrir une autre vie inconnue: celle qui se passe à la lumière du bon vieux et sympathique soleil des vivants… «Je n’en peux plus de cette vie de cloîtrée. Tant pis, je risque le tout pour le tout, je veux savoir ce qui se passe dehors, c’est plus fort que moi, je veux voir.»

Et dans la rue-le hasard fait bien les choses-elle rencontre des collégiens qui préparent une petite comédie musicale rock, intitulée La Parade des vampires. Ces collégiens l’accueillent volontiers dans leur groupe mais elle ne leur dira pas qu’elle est aussi fait partie de la grande famille des vampires… Et elle découvrira aussi l’amour et le plaisir de choisir sa vie, au lieu de se la voir imposée par ses affreux parents… Même si elle sait déjà inconsciemment que la vie et la mort sont de vieux ennemis unis depuis l’éternité, et que le vampire est condamné à évoluer entre les deux. Pour le meilleur et le vent-pire… comme aurait pu dire Jacques Lacan.

Comme dans tous les spectacles de Richard Demarcy, ici, les acteurs sont aussi musiciens et chanteurs : Alvie Bitemo, Antonio Nunes Da Silva, Dima Smirnov, Nadja Maire, Nicolas Lebossé, Théodora Sadek, et de différentes origines : Congo, Portugal, France, Egypte, Russie. Impeccables et particulièrement efficaces dans le second degré, drôles et généreux avec une autre approche de la scène, et qui savent vite mettre le public dans leur poche.

 Et cela donne, sur fond légèrement psychanalytique, une couleur aussi particulière que poétique à cette mini-comédie musicale, très au point, avec orchestre rock (guitare électrique, harmonica, batterie et percussions) et chants en solos, duos et chœurs, qui revisite aussi bien James Brown, Lou Reed, Tom Waits que Bernard Lavilliers… Il y a donc ici une belle énergie, malgré quelques très courts temps morts, dans cette histoire où comédiens/musiciens/chanteurs se permettent aussi quelques pas de danse. A la fin, il y a ainsi un ballet avec une petite forêt de totems avec masques de vampires, tout à fait réussi.

En fait, ce spectacle tout public, mis en scène avec une grande rigueur, est plutôt destiné aux enfants de dix ans et plus, et à leurs parents. (Les petits semblaient moins concernés). Mais malgré une série de représentations en Avignon cet été, il est encore un peu brut de décoffrage: au chapitre des bémols, il y a une bien mauvaise balance entre une musique trop forte qui sature le petit espace du Grand Parquet, et des dialogues que l’on peine à entendre. Mais après quelques mises au point, cela devrait s’arranger, surtout quand le spectacle sera joué sur une plus grande scène. Par ailleurs, Richard Demarcy aurait intérêt à revoir d’urgence sa scénographie: rideaux, accessoires et costumes non signés et pour la plupart franchement laids, voire bricolés, comme ce manteau noir en cuir vite réparé au scotch!

A ces réserves près, dans le froid et la pluie d’un dimanche parisien, cela faisait du bien de se retrouver avec un vrai public, dans cet endroit simple mais chaleureux, à voir jouer et chanter ces six jeunes comédiens… Curieux aller et retour: la fille dans ce conte quitte sa famille pour de nouvelles aventures, mais, et les choses sont bien faites, Emmanuel Demarcy-Motta, directeur du Théâtre de la Ville, a eu raison de contribuer à accueillir le spectacle de son papa au Grand Parquet, dont sa structure est partenaire. Même si la Mairie de Paris a finalement décidé d’en refiler la gestion au Théâtre Paris-Villette. Que la vie est compliquée dans le petit monde du théâtre parisien!

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville au Grand Parquet, jusqu’au 21 janvier à 17h, et le 22 janvier à 15h30.

Espace Paris Plaine 13 rue du Général Guillaumat, Paris 15ème, du 8 au 29 mars. T : 01 40 43 01 82.  espaceparisplaine@wanadoo.fr

 

 

Blanche,tragédie théâtrale pour enfants

Blanche, tragédie théâtrale pour enfants, écriture et mise en scène de Céline Snepf, création musicale et sonore de Frédéric Aubry (à partir de neuf ans)

Céline Schnepf continue à créer un théâtre jeune public qui puisse tisser un lien entre générations.  Blanche clôt un diptyque des forêts, ouvert avec Au Fond du Bois Dormant, inspiré du Petit Poucet. Blanche, est une enfant traquée, au fond des bois, en proie à la méchanceté d’une femme insatiable de beauté, mais qui restera invisible à nos yeux…

Un colosse barbu, assis sur un grand tambourin jonché de feuilles mortes et débris de branches, nous raconte son histoire : il est chargé de tuer une belle jeune fille dont la reine est jalouse. Max Bouvard  joue les trois personnages de cette fable inspirée de Blanche-Neige,  mais dont Céline Snepf s’est habilement écartée.

 On voit ainsi la belle-mère ranger avec soin les abats de la prétendue belle-fille! Elle chante devant son miroir. Le colosse dialogue en racontant les personnages, et creuse un trou en y déposant des chaussures. Blanche sort alors d’une boîte: «Il faut attendre et rêver à plus tard ! » Musiques et  projections vidéo agrandissent cet espace obscur et inquiétant. Mais Blanche finira par triompher…

Ce beau voyage onirique, bien mis en scène par Céline Snepf installée à Besançon, passionne le jeune public qui participe ensuite avec vigueur au débat. Après Philéas, créé en 2009, Le Vol des hirondelles (à partir de un an), Au fond du bois dormant à partir de cinq ans, Blanche est destiné aux plus de neuf ans… dont nous faisons partie.

Edith Rappoport

Spectacle vu au Théâtre de Châtillon le 8 décembre.

Théâtre Gérard Philipe à Frouard, les 2 et 3 février; Le Channel de Calais, les 10 et 11 février; Théâtre du Pilier-Belfort, les 15 et 16 février; Le Grand Kursaal à Besançon, le 23 février; Espace Culturel Grossemy  à Bruay-la-Buissière, les 23 et 24 février.

http://www.unchateauenespagne.com

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En attendant le Petit Poucet de Philippe Dorin

tumultes-les_veilleurs_compagnie-600x600-1436801989En attendant le Petit Poucet de Philippe Dorin, mise en scène d’Émilie Le Roux

 La compagnie Les Veilleurs qui nous avait déjà fortement touchés avec Mon frère, ma princesse de Catherine Zambon (voir Le Théâtre du Blog), a été choisie pour faire partie du projet Les Inattendus développé par la S.A.C.D.,  le Théâtre de la Ville à Paris et le festival Petits et Grands à Nantes.

Le but étant, un peu comme avec Sujets à vif au festival d’Avignon, de rassembler des artistes de disciplines différentes, pour créer de petites formes destinées à des lieux non équipés, en particulier les écoles.

Émilie Le Roux s’est tournée vers un travail chorégraphique: «A un moment où le corps est souvent oublié, nié et censuré, il nous a semblé intéressant de le remettre au cœur de notre démarche théâtrale, particulièrement à l’occasion du travail thématique que nous voulons mener. Nous avons donc invité la chorégraphe Adéli Motchan à nous rejoindre sur ce projet.» Emilie Le Roux s’appuie sur un texte de Philippe Dorin, pointure du théâtre jeune public, dont l’écriture, très poétique, flirte souvent avec l’absurde et ne se prive jamais de jouer avec le langage.

Ici, un frère et une sœur fuient, errent, à la recherche de leur rêve et d’un endroit bien à eux où ils pourraient «retirer leurs chaussures et poser leurs pieds sur un petit tapis». Ils s’inventent des jeux pour surmonter les difficultés et ne pas perdre espoir. A partir du Petit Poucet, Philippe Dorin trace un habile parallèle avec la douloureuse question des migrants : comment se projeter dans un avenir incertain et repartir à zéro, en n’emportant que ses souvenirs ? Autant de questions que  pose l’auteur, avec des dialogues pudiques et poétiques, sans jamais brusquer les jeunes spectateurs, mais sans rien omettre (il est ici beaucoup question de la mort!).

Pour Émilie Le Roux, cette pièce écrite en 2001, «ouvre une discussion sur les migrations et l’immigration avec les plus jeunes. Les images terribles de l’été 2015 ont inscrit la nécessité de poser des mots sur ces morts échoués sur les plages, et sur les vivants sillonnant les routes européennes. Réfléchissons ensemble. Qui sont-ils ? Ont-ils choisi d’être en route ? Pourquoi ? Quelle est leur détresse ? Pourquoi les accueillir chez nous ? Mais qu’est-ce ce «chez nous » ? Un pays ? Une nation ? Si migrer, est passer les frontières, quelle est la nature de ces frontières ? À quoi servent-elles? Toutes ces questions recouvrent des champs juridiques et philosophiques. En nous menant sur des routes peines de symboles, le texte de Philippe Dorin nous offre une entrée par la poésie et le sensible. »

 Un grand cube rectangulaire, plus long que large pour une scénographie bi-frontale. Première surprise : les comédiens sortent de ce cube, tout habillés de noir. La scénographie, intelligente et sobre de Tristan Dubois et Éric Marynower, est faite de quatre longs blocs verticaux qui renferment l’unique dispositif d’éclairage des comédiens… Et d’un peu de magie aussi: des cailloux et une petite charrette bougent tout seuls.

La gestuelle est très étudiée, avec des mains qui sortent de la structure, et une marche sur place, plusieurs fois renouvelée pendant le spectacle. Sans être de la danse, le mouvement des corps obéit à une chorégraphie précise. Kim Laurent et Jonathan Moussali, avec un jeu simple mais expressifs, provoquent le rire des écoliers qui écoutent avec attention ce texte de Philippe Dorin, exigeant dans sa thématique comme dans son écriture, et cela, malgré des conditions de représentation difficiles.

Il faudrait être avec eux pour savoir ce qu’ils en ont pensé, et si ce parallèle avec les migrants leur a parlé. En tout cas,  saluons cette intelligente proposition qui a su s’adapter aux contraintes de départ. Cette pièce d’actualité se joue en effet aussi dans les écoles où le théâtre ne sera jamais assez présent pour former des citoyens et des amoureux de la culture.

En janvier, Contre les bêtes, un très beau texte de Jacques Rebotier, sera repris au Théâtre Dunois par cette compagnie. Il faut signaler la vitalité de l’écriture à destination du jeune public où les écrivaines sont très présentes: Nathalie Papin, Estelle Savasta, Karin Serres, Eve Ledig, la compagnie Tourneboulé…

 Julien Barsan

Théâtre Jean Vilar à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), du 23 au 27 janvier ; Les Sept Collines à Tulle (Corrèze) du 7 au 16 mars ; Salle des fêtes de Nanterre (Hauts-de Seine), du 21 au 24 mars ; Théâtre-cinéma Paul Éluard de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne), du 26 au 29 mars.
Festival Petits et Grands à Nantes (Loire Atlantique), du 31 mars au 1er avril ; Parvis de Tarbes (Hautes-Pyrénées), du 26 au 28 avril, et Le Train-Théâtre de Portes-lès-Valence (Drôme) du 9 au 12 mai.

 

 

 

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Suzette, texte et mise en scène de Fabrice Melquiot

Suzette-d-Elisabeth-Carecchio

©Elisabeth-Carecchio

Suzette, texte et mise en scène de Fabrice Melquiot

 Suzette est une petite fille dont on suivra la trajectoire, de sa naissance à ses vingt ans, sous les yeux de son père et de sa mère, convaincus (comme nombre de parents !) qu’elle est un génie. Lourde responsabilité pour le fillette et ses géniteurs, dépassés par les événements…

Une fois la trame narrative posée, l’auteur s’amuse à éclater sa fable et les trois rôles : «C’est l’histoire d’un groupe : deux acteurs, trois musiciens, un dessinateur, un vidéaste qui, ensemble, expérimentent ce qu’est jouer : jouer à être ensemble, jouer avec des souvenirs d’enfance (…). Tous sont un peu Suzette, un peu sa mère, un peu son père (…) » .

Avec une belle énergie, entraîné par la musique d’Emmanuelle Destremau qui chante et joue aussi Suzette, chacun se glisse alternativement dans tous les personnages. Peintures et dessins de Louis Lavedan sont projetés sur le fond de scène : «Il s’agit d’un système de rétro-projection, avec une boîte opaque vitrée sur la face du haut. Une caméra, à l’intérieur de la boîte, filme le dessin par en-dessous». Cette peinture vivante où alternent formes abstraites, dessins illustratifs et captations vidéo transmises en direct, anime le plateau de formes et de couleurs.

Pourtant, rien d’anarchique dans cette vitalité. L’action suit son cours et l’on voit Suzette grandir, chaque âge de sa vie lui apportant, comme à ses parents, son lot de joies et de soucis. «Le temps qui passe, est un rapace», dit l’une des chansons. Le spectateur est ainsi interpellé, du point de vue de l’enfant comme celui de l’adulte.

 Fabrice Melquiot, aujourd’hui directeur du Théâtre Am Stram Gram à Genève, a écrit une cinquantaine de pièces dont quelques-unes pour la jeunesse, sans se dire spécialiste en la matière : «J’écris des pièces accessibles aux enfants, parce que c’est revenir à la source du jeu, à la source de la présence au monde, à ce début de l’être. Jean Genet dit : “Créer, c’est toujours parler de l’enfance » et Charles Baudelaire : “Le génie, c’est l’enfance retrouvée à volonté ». »

Qu’est-ce que le génie ? Et une œuvre ?  Et quelle sera la mienne ? Ces questions courent tout au long de la pièce. Pertinentes à une époque où les enfants sont soumis aux pressions du marketing et de la performance. Chacun est unique, rétorque Fabrice Melquiot : « Je crois que nous avons eu ou que nous aurons tous droit , au cours de notre existence, à notre quart d’heure de génie.»

Comment chacun va-t-il réaliser le potentiel qu’il reçoit à la naissance ? La pièce propose une belle réponse à ces interrogations, en images, en chansons (toutes excellentes), et en courtes séquences dialoguées. «Je me sens, dit l’auteur, quand je m’adresse aux jeunes spectateurs, dans un devoir d’horizon.  Dans un théâtre des promesses (…) L’insulte à l’avenir est interdite, et la joie doit répondre aux angoisses, aux inquiétudes enfantines ; le chemin doit éclairer l’errance.»

 «Salut, j’existe, je n’ai rien d’autre sur ma liste», constate Suzette parvenue à vingt ans. Mais, à force de chercher son fameux Eurêka (« J’ai trouvé » d’Archimède, dans sa baignoire), elle finit par chanter : «Moi, j’ai trouvé mon Eurêka/Mon Eurêka, c’est moi ! »

Le théâtre jeune public prend ici un sérieux coup… de jeune. Les enfants ne s’y trompent pas et participent activement à ce «jouer ensemble».

 Mireille Davidovici

 

Théâtre de la Ville, Espace Pierre Cardin, jusqu’au 8 décembre.

13-15 décembre Théâtre en Dracénie, Draguignan

 

 

Le théâtre de Fabrice Melquiot est publié chez l‘Arche Éditeur

La Nuit où le jour s’est levé

La Nuit où le jour s’est levé, texte de Sylvain Levey, Magali Mougel et Catherine Verlaguet, mise en scène d’Olivier Letellier

(C) Christophe Raynaud de Lage

(C) Christophe Raynaud de Lage

La dernière création collective de cet artiste associé au Théâtre National de la danse de Chaillot, actuellement en travaux, est présentée hors-les-murs au Théâtre des Abbesses. Ses auteurs ont accompli un travail passionnant de narration, claire et précise, et on se laisse embarquer sans effort, dans une aventure pleine de rêves et de cauchemars, une épopée d’abord ténébreuse mais qui prendra peu à peu la lumière du soleil et les couleurs d’un avenir radieux.
Entre-temps, cette expérience existentielle aura été nourrie de difficultés pratiques et juridiques, de souffrances à surmonter avec obstination, pour atteindre une vérité intérieure.

Suzanne, une jeune française partie découvrir le Brésil, devient bénévole dans une maternité gérée par un couvent où elle adopte un nouveau-né abandonné par sa mère. Mais ce ne sera pas chose facile pour elle, de ramener en France le petit Tiago; administration et police brésilienne veillent…
De même, la traversée entre l’Espagne et le Portugal est épique, dans le froid et sous la neige qui tombe, et là aussi la police rôde. Heureusement, des gens bienveillants aideront  à l’accomplissement du voyage.

 Clément Bertani, Jérôme Fauvel et Théo Touvet se font les conteurs, mais aussi  les interprètes de cette initiation magnifique: un trio efficace pour la rencontre entre la mère et l’enfant, leur odyssée commune, les secours providentiels. La manipulation de Cyr, un cerceau à taille humaine par le comédien circassien Léo Touvet et par les deux autres acteurs, installe le spectacle entre théâtre et cirque : une illumination scénique d’un engagement, d’après une histoire vraie.

 Dans une scénographie sobre d’Amandine Livet et sous les lumières de Sébastien Revel, le spectacle possède un onirisme subtil, comme celui d’une sorte de caverne maternelle, à la fois sombre et lumineuse, et joue du théâtre d’ombres et des formes enivrantes de la roue Cyr.
Courbes, cercles, rondeurs, souplesse des accessoires signifient l’espace protégé du couvent au milieu d’une nuit inhospitalière, le désert brésilien où l’on se sent minuscule, en voyant passer  des bus inconnus, ou encore les montagnes d’Espagne. Et le public est subjugué par les élans chorégraphiés des interprètes qui incarnent à tour de rôle la jeune femme.

Douceur de la gestuelle, souplesse des mouvements: parfois, les  comédiens dansent presque, et se haussent pour tutoyer le firmament, ou étendent leurs bras alentour comme pour embrasser la terre.

Comment devient-on parent? Pas toujours facile d’être mère… ni d’être soi, et les comédiens interprètent admirablement l’histoire de cette Suzanne, entourée d’hommes empêcheurs de tourner en rond, à part son frère qui lui téléphone souvent, grâce à un accessoire inattendu mais porteur de lumière modeste : un lampadaire.
Des mains qui se serrent et se conjuguent sous une douche de lumière pour une image de partage, d’humanité et de générosité, telles sont les valeurs gagnantes de l’aventure décrite, belle et seule conquête de l’apprentissage de la vie…

 Véronique Hotte

Théâtre des Abbesses, rue des Abbesses, Paris XVIII ème. Tout public à partir de dix ans. jusqu’au 10 novembre. T : 01 42 74 22 77

L’Enfant caché dans l’encrier de Joël Jouanneau

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L’Enfant caché dans l’encrier de Joël Jouanneau

 On connaît l’auteur et metteur en scène de pièces destinées au jeune public, et  celui des textes de Samuel Beckett, Thomas Bernhard, Elfriede Jelinek… Dans Le Marin d’eau douce (2007), il racontait déjà l’histoire d’un enfant, appelé juste Enfant, qui s’ennuyait  dans son grand château.
Pour rompre cet ennui, il décidait de prendre la mer, et à l’issue de ce périple, rencontrait Minnie, sa presque sœur qui le baptisait Ellj.
C’est ce même personnage qu’on rencontre dans cette nouvelle pièce. L’enfant s’ennuie toujours, livré à lui-même, et passe ses grandes vacances dans le château de son père, un grand amiral toujours absent.
Un jour, il entend une voix sortir de l’encrier, celle d’une petite sœur inconnue qui l’appelle au secours et le voilà donc parti sur les routes pour la délivrer. Pendant son voyage sur terre et sur mer, Ellj retranscrit sur un cahier d’écolier ses aventures qui vont prendre vie sur le plateau, par la magie de la lumière, du son, et de quelques accessoires.
Sur le plateau, quelques meubles tirés d’un grenier : un lit en fer, un coffre, un vieux matelas,un escabeau de bois, quelques objets et peluches…
Un seul acteur, Dominique Richard, conteur et acteur de sa propre histoire, s’adresse directement aux enfants dans une langue étrange où tous les verbes sont à l’infinitif, un procédé d’écriture qui plonge le spectateur dans une immédiate étrangeté.
Dans un hors-temps où règnent aventure et magie. Il n’y a plus ni présent, ni passé, ni futur mais une mystérieuse simultanéité.
Tout devient possible : coups du sort, et rencontres fortuites : Basile, l’Ardoizoo, un infortuné compagnon de voyage et enfin Annj, la petite fille inuïte, en qui se réincarne  la presque-sœur tant recherchée.

Grâce à la scénographie de Vincent Desbats, l’espace confiné du plateau s’ouvre sur tous les horizons, les objets s’animent et les meubles se transforment. Le jeu des lumières: petite bougie allumée, cercle de sable coloré, brouillard nocturne, contribue avec la musique à recréer cet univers merveilleux de l’imaginaire enfantin mais où toute mièvrerie est absente ; l’errance de cet orphelin le fait se heurter aux blessures, aux obstacles et murailles des cités.

Joël Jouanneau offre ici une vision ambigüe de l’enfance, miracle de rêverie mais aussi douleur de l’errance : « Les Orphelins !  dit-il, ce pourrait être le titre générique de mes pièces pour enfants. […] Or, si les enfants qui habitent mes textes sont placés, adoptés ou trouvés, ils ne portent pas plainte pour autant. […] Ils ont été mis au monde, comme on dit, et c’est précisément de ce monde qu’ils se sentent orphelins. […] Ils le cherchent, ce monde promis, mais ne le trouvent pas, ou se heurtent à ses murs, clôtures, frontières et autres barbelés. Interdit d’entrer. Papiers ou circulez : il n’y a rien à voir. D’où leur errance et cet esprit nomade qui les habite. »

Le spectateur adulte d’aujourd’hui, quand il entend: « naufrages, murs, clôtures, papiers ou sinon circulez !  se met à trembler et à penser que le monde interdit aux enfants l’est aussi  leurs parents !

Michèle Bigot

Spectacle vu le 26 octobre au Théâtre du Jeu de Paume à Aix-en-Provence.

 

De passage de Stéphane Jaubertie

De passage, de Stéphane Jaubertie, conception et mise en scène de Johanny Bert

 

De-Passage-©-Jean-Louis-FernandezIl était une fois… Un conte ultra-moderne, la trajectoire à grande vitesse et très intense d’un enfant-racontée par lui-même, arrivé à ses quarante-trois ans-du départ de Maman chaque soir pour l’hôpital où elle travaille jusqu’au noyau dur au centre de la terre et retour.
En passant par la maladie, le doute, le mensonge, la peur, la question des origines, l’amour, les fleurs de chaque saison, et la vie, la vie, la vie… Avec tout ça, l’écriture de Stéphane Jaubertie concrète, directe, adressée à l’enfant que nous restons, au fond. Pas de joliesses : la mort même, regardée en face et prise à bras le corps.
 Mais un rythme soutenu, vivace, qui représente l’enjeu même du conte : tenir, encore et encore. L’enfant ici est courageux et généreux (ce que l’on accorde plus rarement aux enfants) et attentif à employer les mots justes : prenons-en de la graine.
Pour De Passage, Johanny Bert a conçu un dispositif unique et original. Dans un cadre de scène aux centaines d’ampoules (à basse consommation), le conteur appelle les images, s’efface devant l’écran du théâtre d’ombres pour donner à chacune sa dimension, au fil des angoisses et des victoires de l’enfant.
 Parfois, il rejoint les acteurs de l’autre côté, dans ce spectacle, on ne peut plus vivant. Le conte nous est glissé dans l’oreille par des casques diffusant, sous la parole, une bande-son d’une grande délicatesse.
Tout cela réalisé avec une précision magique, pour ne pas dire infernale, et de cette exactitude naît la poésie. Johanny Bert, avec des spectacles étiquetés « théâtre d’objets »,  est en effet passionné par l’objet, et invente à chaque fois, jusque dans le moindre détail, la forme nécessaire à son propos.
On dira que c’est le travail de tout metteur en scène  mais tous n’ont pas choisi la liberté absolue (et les contraintes particulières) du théâtre d’objets. Chapeau donc à son théâtre d’ombres et aux comédiens qui s’y sont initiés avec lui.
Ah ! Et il y a encore une bonne nouvelle pour les enfants : huit d’entre eux pourront assister au spectacle de l’autre côté de l’écran, et profiter de toute la manipulation. L’envers vaut l’endroit, double magie ! De Passage est joué au Théâtre de l’Epée de Bois-au nom particulièrement bienvenu- pour La Grande escale des Tréteaux de France en région parisienne.
Cinq spectacles qui ont déjà éprouvé leurs forces dans tout le pays, comme c’est la vocation de ce Centre Dramatique National itinérant, vont se poser à la Cartoucherie : L’Ecole des femmes, de Molière, mise en scène (et jouée) par Robin Renucci, directeur de ce Centre Dramatique national et Le Faiseur de Balzac, œuvrer, de et par Laure Bonnet, sur nos rapport avec le travail et sa place dans notre vie, et l’inusable et terrifiante Leçon, d’Eugène Ionesco, mise en scène par Christian Schiaretti, directeur du T.N.P. à Villeurbanne.
Plus des rencontres, débats et ateliers de pratique théâtrale tous les week-ends : dans le très joli Théâtre de l’Epée de Bois, à la Cartoucherie de Vincennes : de quoi s’offrir un beau moment de théâtre populaire.

Christine Friedel

De Passage, jusqu’au 5 juin.
La Grande escale, jusqu’à 2 juillet. T : 01 48 08 39 74

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T’es pas né! Histoire de frangins

T’es pas né de Philippe Maymat,  mise en scène de Laurent Fraunié

 

t'es pa néC’est une histoire de grand frère et de petit frère, mais surtout de petit frère. L’ auteur/acteur incarne le difficile vécu des fratries et s’adresse à la fois aux enfants en train de vivre ces temps difficiles, et aux parents avec leur passé des années 70 et 80, des programmes télé de l’époque, de la culture BD (mais Mandrake le magicien dit-il quelque chose aux enfants d’aujourd’hui?) du  football etc.
La plupart du public se sent donc concerné (davantage peut-être les hommes que les femmes) car dans T’es pas né, la grande sœur ne fait que passer.
A travers les passages obligés: vécu dans la famille, camp de scouts, vacances chez pépé et mémé, sports, premier amour,  Philippe Maymat, supposé petit-fils d’Hans-Christian Andersen, revit son enfance avec une belle énergie, dans un monologue où il a quelques morceaux épatants.
Il évite le piège du spectacle banal pour enfants, en particulier grâce à la qualité de son écriture
(le passage sur « la bobinette cherra » est un morceau d’anthologie), grâce aussi à son interprétation du petit frère, à qui son aîné refuse l’existence (t’es pas né)  jusqu’à leur réconciliation réparatrice.
Des réserves?  Juste parfois vers la fin, quelques trous d’air dans le monologue mais le spectacle a trouvé un très bon écho chez les jeunes spectateurs.

Claudine Chaigneau

Théâtre de Belleville, Paris XXème jusqu’au 1er juillet.
Relâche les 29 mai, 9 et 11 juin

Ils se marièrent et eurent beaucoup

Ils se marièrent et eurent beaucoup de Philippe Dorin, mise en scène de Sylviane Fortuny, version bilingue franco-russe

 

ils-se-marierent-et-eurent-01-frank-berglund-792x520Les enfants, d’abord surpris d’entendre les comédiens parler russe, s’habituent très vite à ces sonorités étranges pour eux, d’autant que deux acteurs français leur font écho et se fondent dans la troupe du Théâtre Dourova de Moscou. Plus surprenante encore, la structure du spectacle : «Mes histoires ne commencent pas forcément par le début, et ne finissent pas par la fin, avertit l’auteur. Il faut prendre les choses comme elles viennent, une petite histoire se construira. »
Les pièces de Philippe Dorin ne se racontent pas, elles se vivent comme un rêve, et l’ordre bouleversé des scènes ne déroute pas le  jeune public. Ils se marièrent et eurent beaucoup se déroule comme La Ronde d’Arthur Schnitzler. Dans une suite de petits marivaudages où les couples se font et se défont : de la rencontre à la rupture, et aux retrouvailles, mais dans le désordre…
  Cœurs volages, baisers volés, et disputes vite oubliées. Un jeune homme pleure sa fiancée partie à l’autre bout du monde, une jeune fille passe par là et l’embrasse. Dépité, mais non moins séduit, il l’envoie rendre ce baiser à son aimée. Elle obéit, mais d’autres prétendants s’annoncent…
La pièce, montée en Russie en 2013, vient sur les scènes françaises, plus chorale qu’à l’origine:  quatre comédiens quand Sylviane Fortuny l’a créée en 2004 et huit à présent.  Comme dans une salle de bal aux chaises disposées de part et d’autre du plateau, et sous les belles lumières de Jean Huleu,  les courts tableaux colorés se succèdent sans interruption. Une légèreté poétique règne ici et les paroles ne portent pas à conséquence: on joue avec les mots et les situations…

Les comédiens moscovites, très physiques, s’emparent avec gourmandise de cette comédie acidulée et lui apportent leurs chants et la sonorité de leur langue qui persiste quand ils passent au français.Pour le plus grand plaisir des enfants (à partir de dix ans) et des adultes.

 Mireille Davidovici

 Théâtre des Abbesses, jusqu’au 3 avril.

 

 

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