Jaz de Koffi Kwahulé

Jaz de Koffi Kwahulé, mise en scène d’Alexandre Zeff

 

  IMG_5936Avec engouement, et en compagnie de Ludmilla Dabo  qui a une présence intense et radieuse, soutenue par le groupe Mister Jazz Band, le metteur en scène fait entendre la cadence bien frappée et sentie de Jaz de l’auteur ivoirien Koffi Kwahulé, dont il a créé  le très viril Big Shot. La pièce, peu banale,nous interpelle  en nous incitant à une écoute attentive puisqu’elle évoque la situation douloureuse et indigne d’une femme violée. Victime d’un rapport d’inégalité dû à la volonté sadique d’humilier, elle qui  subit une telle violence, est soupçonnée  dans l’Occident judéo-chrétien d’être une Ève séductrice. Comme si les schémas ancestraux et universels de domination et de soumission ne lui permettaient pas d’échapper à la loi des hommes, mimant tous la posture du guerrier et du conquérant victorieux.
 
Au-delà des clichés évoquant l’humiliation et la soumission féminines, le discours est rebelle et provocateur, marqué par l’oralité traditionnelle africaine. Mais l’écrivain francophone s’ouvre aussi à toutes les inspirations. Jaz (1998) est en effet un solo rythmé par des changements de vitesse constants et des  contradictions propres à toute partition musicale, d’où une sensation de déséquilibre.  En même temps, l’interprète donne sa vision des faits, méditant tout haut, souffrant du conflit et hurlant sa colère, avant de prendre le micro pour chanter sa fierté d’être ; et le drame renâcle puis se précipite avant de se reposer.

 La femme noire, crâne rasé et corps dénudé pudique, investit  des wc urbains, ici une cabine d’interrogatoire aux lumières bleuies tamisées. Est-elle la dénommée Jaz, jeune femme à la beauté de lotus, ou bien une proche ? «Tout à l’heure. Ce matin. Dans une sanisette. Place Bleu-de-Chine. Ma copine. Mon amie Je ne suis pas ici pour parler de moi mais de Jaz. »

La honte et la culpabilité, désignées et aussitôt rejetées, ne peuvent guère fragiliser celle qui se livre peu et résiste à tout pour vivre à la lumière. Jaz habite un immeuble, un no man’s land au milieu de la cité avec «étiquetage uniforme et lisible de tous les noms sur les boîtes … Le maire, la police et ceux qui tiennent les comptes du livre des morts chacun attend que tout pourrisse… » Erreur d’appréciation car tant que l’énigmatique Jaz vivra là, l’immeuble sera sauf.
Les origines métissées du jazz rejoignent les questions esthétiques et politiques de l’identité et de l’altérité, et le théâtre de Koffi Kwahulé se saisit avec la violence de l’histoire des noirs. Le jazz mine l’écriture de l’intérieur, arrachant «le secret du silence». Et la musique interraciale traduit les désarrois, colères, afflictions et espoirs, qu’on soit artiste, musicien, écrivain, peintre, ou  simple citoyen du monde.

Art transculturel, le jazz  exprime les grandes émeutes dans les ghettos des villes industrielles, l’oppression raciale, la tyrannie de la misère, les vies non respectées. À côté de la honte, s’impose la nécessité de la révolte, la fierté d’être. Articulation du rythme, selon le phrasé balancé du swing, traitement original des sonorités et timbres instrumentaux : cette musique évoque les convulsions de la société, respirant des pulsations rythmiques bien à elle, battant l’amble de la parole. Avec à la guitare, Frank Perolle, à la basse, Gilles Normand , à la batterie, Louis Geffroy et au saxophone, Arthur Desligneris. La scénographie et la création-lumière de Benjamin Gabrié soulignent les faits et gestes de la femme subversivement belle: Ludmilla Dabo est ici, sûre de ses droits de femme et de son existence.Au-delà de son verbe rauque,  elle affronte les spectateurs en compagne proche.

Un temps fort de théâtre et de jazz, dénonçant les iniquités des hommes violents.

 

Véronique Hotte

 

Spectacle vu à La Loge, 77 rue de Charonne 7011 Paris, le 5 juillet.
Le texte est publié aux Éditions Théâtrales.


Tabou

Tabou texte et mise en scène de Laurence Février, avec la plaidoirie de Gisèle Halimi à la Cour d’Assises d’Aix-en-Provence,  le 3 mai 1978

Tabou tabou

Le viol est un crime défini par la loi, et,  en même temps, indicible. Tabou. On en parle, et on ne peut pas en parler, « médusés », sidérés par la tête de Méduse, par l’horreur qu’il constitue. Il faudrait dire sidérées, car les victimes du viol sont en grande majorité des femmes : voir le bruit fait autour du livre d’Annick Cojean sur les « amazones », de Khadafi, son harem d’esclaves sexuelles, quatre fois détruites, dans leur corps, dans leur âme, dans l’honneur – hélas – de leur famille et dans la suspicion d’une complicité avec leur tortionnaire.
Une histoire vieille comme le monde : voir le mythe de Procné et de Philomèle, le beau-frère violant sa belle-sœur puis lui coupant la langue pour qu’elle ne raconte pas … Mais la belle a brodé l’histoire sur une tapisserie. Leçon retenue par Chiron et Demetrius, dans Titus Andronicus, la pièce la plus sanglante de Shakespeare : après l’avoir violée, ils coupent aussi les mains de Lavinia.
Laurence février et les comédiennes de Tabou ont choisi de ne pas représenter l’irreprésentable. La violence parle d’elle-même. Brigitte Dujardin a conçu un dispositif extrêmement simple : puisqu’il s’agit d’assises, un certain nombre de chaises seront dispersées sur la scène. Salle d’attente, salle d’angoisse, rumeurs confuses des autres salles d’audiences, rumeur intérieure du souvenir de la peur et de la peur du souvenir. Le corps de l’action est constitué par une rigoureuse « ronde » des interrogatoires des victimes. Chacune des comédiennes a son tour jouera et subira la nouvelle violence de cet interrogatoire : « des faits, madame, rien que des faits ».
Bien au-delà de la crudité et de l’impudeur qui lui sont imposées, la victime se trouve mise en accusation, a priori coupable. « Elle m’a provoqué » – une enfant de huit ans -, « elle était consentante » – terrorisée et à moitié assommée, « elle va détruire la vie de ce jeune garçon » – et sa vie à elle ? Et ainsi de suite. Glaçant.
La pièce finit heureusement par la belle plaidoirie de Gisèle Halimi aux Assises d’Aix-en-Provence : oui, il faut espérer, lutter pour une société où le viol n’existe plus, où les rapports d’égalité – on a envie de dire de liberté, d’égalité, de fraternité – entre les hommes et les femmes rendent un tel crime impossible et absurde. En attendant, c’est un crime, et quand une femme dit non, c’est non. Et que l’on sache bien qu’être vaincue, céder à la force n’est pas consentir.
Laurence Février et les comédiennes de Tabou (Anne-Lise Sabouret, Françoise Huguet, Carine Piazzi, Véronique Ataly, Mia Delmaë) ne font pas ici un théâtre documentaire : les interrogatoires sont la synthèse de multiples « cas » ; il n’y en a pas deux semblable, même si l’on peut en établir la terrible typologie, viol par un proche, viol conjugal, viol « en réunion »…
Le texte de la pièce est simplement vrai, on le sent, on le sait. Le spectateur n’est pas entretenu dans l’illusion de « personnages » : il voit les comédiennes changer de rôle et de fonction, tranquillement, il sait qu’il est au théâtre, et que ce théâtre c’est la présence d’une parole vraie, au moment où elle est dite, « dans le cercle de l’attention ». Après quoi les comédiennes peuvent saluer.
C’est très fort.

Christine Friedel

Théâtre du Lucernaire, 20h, jusqu’au 21 octobre, 01 45 44 57 34.

Le 15 septembre à 15, rencontre avec Geneviève Fraisse, auteure de Du consentement (éditions du Seuil, 2007) et Georges Vigarello, auteur de L’histoire du viol (éditions du Seuil, 1998). Informations juliechimene@gmail.com

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