I will survive, mise en scène Jean-Christophe Meurisse avec sa compagnie Les Chiens de Navarre.
I will survive, mise en scène de Jean-Christophe Meurisse avec sa compagnie Les Chiens de Navarre.
Dans les années soixante-dix, de nombreux thèmes politiques étaient mis en scène et aujourd’hui le théâtre s’empare de thèmes graves de société comme entre autres, l’inceste. Récemment avec Œdipe-Roi d’après Sophocle, adaptation et mise en scène d’Eddy d’Aranjo (voir Le Théâtre du Blog).
Ici le metteur en scène traite d’un mal qui gangrène la société française: les violences faites aux femmes. Toute ressemblance avec l’actualité n’est pas un hasard et ces deux histoires vraies finiront par se rejoindre dans une pirouette finale. La première est malheureusement assez fréquente: une directrice d’école voit Cécile Gallot pour lui signaler que son fils Lucas a des soucis d’ordre psychologique et cette maman finit par lui dire qu’elle est victime de violences conjugales permanentes. Celle qui pourrait être votre cousine, votre amie ou voisine, finira par aller au commissariat où elle est reçue avec une certaine désinvolture.
Un policier enregistre son témoignage mais humilie la plaignante anxieuse: » Quand on porte plainte, on porte la voix.» Les Chiens de Navarre excelle dans la peinture des mâles alpha de cette brigade. Devant ces indifférences banales, Cécile Gallot finit un jour par se rebeller et tuera son mari!
Une scène violente très réaliste. Le plus touchant: Jean-Christophe Meurisse fait ensuite jouer à ses interprètes le moment de leur rencontre, lors d’une soirée arrosée et la naissance d’un amour, il y a vingt ans, ne laissait rien présager de néfaste…
Cécile Gallot sera condamnée pour avoir commis cet homicide à neuf ans de prison. Un simple réflexe d’autodéfense l’aura amenée au banc des accusés.
Cette pièce s’inspire de l’affaire Jacqueline Sauvage et d’une émission de radio du Service public, ressemblant fortement à celle de Nagui sur France-Inter. Didier, un humoriste dérape avec une blague sexiste. Un des autres chroniqueurs lui dit: «Didier, non on ne peut pas rire de tout.» Et une autre s’emporte: « Les féministes me cassent les couilles. Elle a raison, Brigitte Macron, ce sont vraiment des salles connes. » Et « Tu es dans une radio nationale, tu ne peux pas te permettre de sortir du cadre. » souligne un dirigeant de cette radio. Bref, le ton est donné !
Ici, toute ressemblance avec les évictions de Guillaume Meurice, Pierre-Emmanuel Barré ou il y a plus longtemps, de Tex sur France 2, est, bien entendu, volontaire. Les actrices et acteurs sont tous excellents et, pour alléger la dureté de certaines scènes, certains brisent le quatrième mur et s’adressent au public: « Le public des Bouffes du nord, ce sont des gens de droite mais qui font semblant d’être de gauche. »
Les tableaux se succèdent, entre autres, la découverte de la prison et de ses codes par le journaliste et une scène cruelle de réalisme politique où le Président de la République; entouré de ses conseillers, apprend à faire de la communication. L’humour Charlie Hebdo imprègne cette pièce mais bascule dans le réalisme, quand, vers la fin, on entendra les plaidoiries de la Cour d’appel dans l’affaire Cécile Gallot: la liberté d’expression qu’ont tous les interprètes est salutaire.
Ainsi, l’avocat général se transforme en ogre sanguinaire, quand il veut défendre à tout prix l’homme qui battait chaque jour son épouse. Mais la défense fait le constat cruel des féminicides et violences faites aux femmes aujourd’hui dans notre pays. Et dit l’avocate en pleurs: « Les hommes sont violents, parce que cette société leur donne la possibilité de l’être. Je regrette d’avoir été la voisine, d’avoir été le gendarme, d’avoir été la directrice d’école, d’avoir été la collègue de travail, d’avoir été le frère, qui détournons les yeux. C’est le procès de notre propre lâcheté, de notre indifférence.» Ici, tout est clairement exprimé. Le spectacle a reçu le Molière du Théâtre public et il le mérite.
Jean Couturier
Jusqu’au 27 juin, Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle, Paris (X ème). T. : 01 46 07 34 50.

