La Noce chez les petits bourgeois

 La Noce chez les petits bourgeois de Bertold Brecht, traduction de Magali Rigaill, mise en scène de Julie Deliquet.

lanoce0082sabinebouffelle.jpgLa Noce chez les petit bourgeois, on l’oublie souvent, a presque cent ans, puisque Brecht l’écrivit  en 1919, il avait alors juste vingt et un ans. Et ce n’est sûrement pas un hasard, cette  pièce en un acte, est souvent jouée par les jeunes compagnies. On peut y mettre beaucoup de choses, la situer à une époque ou une autre, lui adjoindre de la musique et des chansons, la  jouer réaliste ou plutôt poétique.
Bref, c’est une formidable auberge espagnole pour des comédiens réunis en collectif comme c’est le cas avec In Vitro. ou bien d’autres. Comme si la notion de collectif ressemblait peu ou prou à un rempart contre la solitude et le manque de contrats.
Charlotte Maurel, la scénographe, avec trois bouts de ficelle et demi, et du matériel de récupération, a réussi quand même à recréer un univers des années 74 ; soit au sol, un lino imitation de parquet à chevrons en chêne. Une  table en verre à roulettes avec  un électrophone 33 tours, un petit bar en tour avec bouteilles, un fauteuil  tournant de bureau bien affaissé, tous meubles dont personne ne vaudrait plus aujourd’hui, une armoire  pauvrette avec un papier à motifs des plus hideux, pur jus années 70 , et enfin deux tables disposées en T, avec une nappe bien laide et des serviettes à carreaux rouges.   Plus loin, sur le côté, il y a une banquette en plastique crème à vomir et des chaises tubulaires  avec une galette ronde en agglo recouvert de vinyl rouge foncé. Dans le genre laideur poussée à l’extrême, c’est plutôt bien vu.
Les costumes sont, eux, moins réussis et n’ont ni unité  ni vérité. Pas bien mais pas grave: on oublie, et on fait avec. Quand on entre dans la petite salle,  les invités de la noce sont déjà à table: tout le monde fume , parle fort et boit déjà pas mal; il y a là  toute la famille, Jacob et Maria,les deux jeunes mariés, le père qui se lance dans un discours  confus et a une forte tendance à parler opérations avec force détails pas très ragoûtants, et insiste lourdement sur le toucher rectal.. Déjà bien imbibé, il se lance dans une imitation de Giscard d’Estaing. On danse le boogie, mais très vite, le repas bascule dans l’ennui et l’agressivité, bref le cœur n’y est pas, ou plus tout à fait et  les  gens de la famille tous âges confondus, vont se révéler de plus en plus glauques.
En poussant la table pour pouvoir danser, un des invités casse le pied d’une table, et la banquette  va s’effondrer aussi. Et comme c’est Jacob, dont Maria est si fière ,qui se vante d’avoir lui-même réalisé les meubles, il n’apprécie pas du tout. Maria, elle, danse en se dénudant les seins et se laisse draguer sous l’œil indifférent de son mari. Bref, la soirée dérape de plus en plus, malgré les desserts apportés par la mère, et  on  continue à remplir les verres de vin rouge. Les couples commencent à s’injurier et une jeune femme , elle aussi bien imprégnée, révèle que Maria est enceinte.
Les invités,  qui n’ont rien à se dire,  vont  alors à fuir courageusement ce champ de ruines;  les deux jeunes mariés se retrouvent seuls,  et  font un triste bilan: pourquoi on s’est marié? Pourquoi t’as dansé avec cette dévergondée? Malgré tout, mi-pleurant mi-riant, ils  vont  s’embrasser goulûment – la vie même médiocre reprend le dessus – avant d’aller faire l’amour à moitié nus dans le fond de la scène… Comme pour exorciser cette soirée au triste  avant-goût de ce qu’ils vont aussi devenir dans une dizaine d’années: condamnés à vivre en commun une vie de bofs, aussi vulgaires que leur famille  venue  pour leur mariage,  rite obligatoire de passage pour  leur  entrée dans la société. Et l’on rit mais un peu jaune.
Presque cent ans après l’écriture de la pièce , remaniée en 29,  ce petit acte du jeune Brecht tient encore bien  la route. Sans doute grâce à la traduction précise de Magali Rigaill qui ne mâche pas les mots de Brecht  et tout d’un coup, ils retrouvent une verdeur et une vérité bien savoureuses. Grâce aussi et surtout à la qualité de la mise en scène, et à  la direction d’acteurs rigoureuse de Julie Deliquet: avec, en amont, sans doute  de nombreuses impros et un long  travail en commun: tous les comédiens-
pas de vedette et une réelle complicité- ont une formidable aisance sur scène, comme  s’ils  avaient toujours vécu là, et une belle unité de jeu .
C’est à la fois jubilatoire et  insolent. Aucune tricherie, aucune  criaillerie  mais  un ton et une gestuelle toujours justes; les personnages sont bien là, dans une grande proximité avec le public ,même si l’interprétation est parfois inégale. Il faudra que le spectacle se rode;  il est encore un peu brut de décoffrage et mieux vaut oublier les justifications théoriques un peu embrouillées de Julie Deliquet. Mais cette  réussite de travail collectif  qui, « mutatis mutandis, » comme dirait Giscard d’Estaing, rappelle (ne rougissez pas de plaisir Julie Deliquet) les tout débuts du Théâtre du Soleil avec Les Petit bourgeois ou La Cuisine… Si, si c’est vrai, et nous jurons devant Brecht que c’est vrai.
Reste à vendre ce spectacle, et il y a neuf comédiens, et, par les temps qui courent,  ce n’est pas gagné. Croisons les doigts pour eux; ils  le méritent.

Philippe du Vignal

La Noce ,traduction de Magali Rigaill est éditée chez l’Arche.

 Salle Panopée: 11 avenue Jézéquet à Vanves jusqu’au 7 mai; ce 7 mai, il y a, avant La Noce, une reprise du précédent spectacle d’ In Vitro: Derniers remords avant l’oubli de Jan-Luc Lagarce:  encore un histoire de famille…


Archive de l'auteur

La nouvelle saison de l’Odéon par Olivier Py.

La nouvelle saison de l’Odéon par Olivier Py.

Pour les épisodes précédents et le résumé du feuilleton théâtro-politico-élyséen, voir Le Théâtre du Blog ( Les petits tours de prestidigitation de tonton Frédo). Pour l’heure, c’est l’encore maître de maison, Oliver Py qui officiait dans l’ancien foyer du Théâtre de l’Odéon pour sa conférence de presse annuelle.  Après quelques cocoricos  forts justifiés sur la saison passée, Olivier Py ne cache pas son émotion, et on le comprend:  » Je suis très triste, de polivierpy.jpgar le fait du Prince,  de quitter cette maison, son architecture et surtout  l’équipe avec laquelle j’ai travaillé pendant quatre ans, soit un an et demi, pour faire démarrer les choses, deux ans et quelque pour atteindre le plein régime.Il me reste donc un an à être encore dans ces murs ».
« J’ai demandé au Ministre de la Culture de préserver les projets en cours dont celui de l’opération Villes en scène que j’avais mise en place. Cela a été particulièrement douloureux, dit-il- et on peut le croire quand on voit la façon dont F. Mitterrand  s’y est pris- cette annonce de non-reconduction. Ce n’est pas moi mais ce sont les idées, celle de promouvoir un théâtre de service public, mais aussi le fait  d’avoir des relations suivies avec l’Éducation nationale qui étaient à la base du travail que nous avons mené tous ensemble; mon équipe et moi ,nous  nous sommes battus  pour recréer ce  théâtre public que toute l’Europe nous envie mais qui  crée des devoirs : nous avons donc élargi le public en pratiquant  des prix abordables, et  en remplissant les salles sans tomber dans la démagogie mais cela  été remis en question par le Ministre; c’est toujours le public qui légitime l’action d’une équipe théâtrale et non l’audimat ,  et nous avons toujours considéré le spectateur comme un relais avec d’autres spectateurs éventuels.
C’est vrai , je suis triste de quitter l’Odéon mais  ma dernière saison dans ces murs, je veux l’accomplir avec enthousiasme dans trois directions essentielles à mes yeux: un projet européen dont  quatre spectacles allemands,  et une saison qui soit une sorte de miroir d’histoires d’amour. Olivier Py insistera bien,  et à plusieurs reprises, mais sans jamais citer le nom de son successeur potentiel Luc Bondy sur la dimension européenne de son travail en cours: Ivan van Hove avec un  Misanthrope en allemand surtitré, Castorf avec La Dame aux camélias avec des comédiens français, Ostermeier  avec son Mesure pour mesure, et  Cassiers avec une nouvelle pièce Sang et roses. Il y a aura aussi  la reprise de  Tramway de Warlikowski, tous déjà bien connus en France mais aussi le Belge Fabrice Murgia avec une pièce de lui Le Chagrin des ogres, et surtout  La Maison de la force de la grande Angelica Liddell qui avait été la révélation l’an passé du Festival d’Avignon ( voir encore Le Théâtre du Blog). et l’Estonien Tiit Opsaoo: autrement dit, suivez mon regard, puisque c’est ce manque soi-disant de » dimension européenne »,  que le Ministre, sans doute à court d’arguments,  avait  injustement reproché à Olivier Py.  Deuxième axe de cette prochaine saison: l’accession à l’Odéon de nombreux jeunes metteurs en scène qui se plaignent d’être laissés en marge des institutions.  Comme le disait joliment Vitez: « Le plus dur,  c’est de pénétrer dans la citadelle », et il était bien placé pour le dire!
Et, du côté français, on retrouvera Joël Pommerat avec Cercles/ Fictions , Ma chambre froide et Cendrillon: grands  moments de théâtre des saisons passées. Olivier Py créera Roméo et Juliette dont il veut montrer la dimension politique et Prométhée Enchaîné. Fiesbach reprendre sa Mademoiselle Julie qui va être créée au Festival d’Avignon, avec J. Binoche et Nicolas Bouchaud.
Beau programme à la fois exigeant sans être branchouille, et osons le mot ,populaire sans être vulgaire… Franchement, que pourrait demander le peuple? L’éviction d’Olivier Py qui se révèlait  déjà  être  un  beau gâchis, se confirme …  Le Ministre de la Culture qui  n’a décidément pas la main très heureuse en ce qui concerne les nominations, aurait pu en faire l’économie. Olivier Py  a aussi ajouté  que c’était pour lui l’occasion de dire qu’il nous appartenait à tous de demander aux candidats à la Présidence de mettre la culture au centre de leur programme. Là on veut bien, mais avec Marine Le Pen, la réponse, au moins, on la connaît déjà; quant au Président actuel, même s’il s’ s’agite en ce moment pour montrer qu’il possède quelques brins de culture, on peut être tout à fait sceptique sur ses intentions…
On souhaite en tout cas à Olivier Py, comme il le veut profondément, qu’il puisse poursuivre  au Festival d’Avignon, tout le travail  qu’il a réalisé à l’Odéon; encore faudrait-il, comme il l’a rappelé,  que le conseil d’administration du Théâtre de l’Odéon demande à celui du Festival d’Avignon d’entériner la proposition de tonton Frédo qui, de toute façon, ne sera plus ministre dans un an tout juste.
Décidément l’affaire est compliquée, quoiqu’en disent les services du Ministère de la Culture. D’ici là, beaucoup d’eau aura coulé sous les ponts de Paris comme d’Avignon.

Philippe du Vignal

Odéon-Théâtre de l’Europe,Paris le 2 mai.

Lettres d’amour à Staline

Lettres d’amour à Staline de Juan Mayorga, texte français de Jorge Lavelli et Dominique Poulange, conception et  mise en scène Jorge Lavelli.

  Juan Mayorga, à 46 ans, membre du collectif  théâtral El Astillero de Madrid, a écrit une trentaine de pièces, et est sans doute l’écrivain espagnol contemporain le mieux connu en France. Et sa pièce pour le moins complexe,Le Garçon du dernier rang, qu’avait monté Jorge Lavelli en mars 2009 ( voir Le Théâtre du Blog) , mettait singulièrement en lumière les difficultés que nous éprouvons tous quant à notre identité et  le pouvoir de la manipulation. ..
 Cette fois, la pièce  de Juan Mayorga, à travers quelques épisodes de la vie de Boulgakov, constitue, comme le dit l’auteur lui-même,  » une méditation sur la nécessité pour l’artiste d’être aimé du pouvoir, nécessité aussi forte que celle du pouvoir à être aimé de l’artiste ». Boulgakov (1891-1940)  fut d’abord médecin, puis se mit à l’écriture: on lui doit plusieurs romans dont le célèbre Le Maître et Marguerite,  et plusieurs pièces; il  fut ,  tout  au long de sa courte vie, à la fois  jalousé  par Meyerhold, Maïakoswski, et Taïrov, ce qui fait quand même beaucoup, et  joué par Stanislawski,  mais n’a cependant pas pas cessé  d’avoir de sérieux ennuis avec la censure et cela ,dès les années 20. Staline l’admirait beaucoup et l’a même aidé, mais s’en méfiait terriblement. Au moins, lui,  ne fut-il pas exécuté…
  Staline, comme le dit Jorge  Lavelli, » cette bête redoutable dont la voix et la volonté ont irradié la fin de la seconde guerre mondiale » régnait alors sur les intellectuels et il n’y avait aucune possibilité de se démarquer du régime, sauf à se taire et à ne plus écrire que des choses inconsistantes.
Sur cette base historique t simplifiée, Mayorga en profite pour nous parler des situations  déchirantes à un moment de la vie, qui accablent les grands poètes comme n’importe lequel d’entre nous. Dans ces Lettres d’amour à Staline, on voit donc le malheureux Boulgakov avec son épouse à un moment où il ne sait plus très bien comment rester lui-même face à une censure sans nom, sans visage mais terriblement efficace et éprouvante.

  Et Boulgakov décide alors d’écrire une lettre à Staline pour lui demander de quitter l’Union soviétique, même provisoirement, puisque tous ses écrits sont systématiquement rembarrés par un pouvoir occulte. Et, fait extraordinaire, il reçoit même un jour un coup de téléphone du petit père des peuples, en personne qui désire beaucoup le rencontrer pour avoir un entretien avec lui. Mais, fatalité ou volonté du maître absolu du Kremlin,on le saura pas, la communication est soudainement coupée. Et la vie de Boulgakov va devenir insupportable, et sa personnalité elle-même en est dévorée. Il l’écrit: « mes forces sont brisées, je n’ai plus le courage d’exister dans cette atmosphère de traque, je sais qu’à l’intérieur de l’URSS, il m’est interdit de publier mes livres ou de faire jouer mes pièces ». Mais l’exil tant demandé ne lui est pas accordé.
 Il y a dans la pièce de Mayorga deux personnages: Boulgakov et sa femme, sans doute la deuxième,( il en eut trois) qui joue au début surtout le personnage de Staline en cherchant à l’incarner au maximum dans une sorte d’exorcisme, puis Staline lui-même ou son fantôme, sort d’une armoire , en costume militaire blanc, et va passer dans la vie du couple, comme un être maléfique qui ne cesse de hanter la pensée de l’écrivain. A raconter comme cela, cette manipulation psychologique devrait être aussi passionnante à observer qu’ effrayante.
 Malheureusement , le texte de Mayorga n’a pas, et de loin,  les mêmes qualités que celui  du Garçon du dernier rang. Et cette farce philosophico-historique, bien bavarde, sur la cruauté et la bêtise humaine fait long feu, comme si l’auteur avait voulu surtout privilégier la fable plus que les personnages qui semblent, sauf à quelques rares moments, assez  inconsistants. Le dispositif scénique imaginé: des meubles sévères: tables, chaises,banquette, armoire, lit, le tout rangé au cordeau sur une moquette rouge n’est pas non plus d’une fabuleuse inventivité; quant à la direction d’acteurs, on a connu le grand Lavelli mieux inspiré. Les trois acteurs: Luc-Antoine Diquero, Gérard Lartigau et Marie-Christine Letort font ce qu’ils peuvent mais ne savent pas quelle direction de jeu prendre, et criaillent trop souvent pour être vraiment crédibles. Même la gestuelle est souvent fausse ou conventionnelle…
  Mission peut-être impossible: comment représenter des personnages comme Boulgakov et Staline sans tomber dans l’anecdotique? En tout cas, ces quelque 95 minutes dégagent un ennui profond. Comme l’auteur était dans la salle hier soir, les Français, qui sont  (en général mais pas toujours) des gens  polis, l’ont applaudi, mais sans grand enthousiasme… Et ce ne ne serait pas très honnête de vous  recommander ce spectacle.
  Décidément il y a des semaines comme cela: après le Noli me tangere, ces Lettres d’amour à Staline ne donnent pas trop envie de fréquenter les auteurs contemporains…Et ce n’est pas avec ce genre de spectacles que l’on attirera les jeunes au théâtre!

Philippe du Vignal

 

Théâtre de la Tempête jusqu’au 29 mai. t: 01-43-28-36-36

Noli me tangere

Noli me tangere, texte et mise en scène de Jean-François Sivadier, avec la collaboration artistique de Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit et  Nadia Vonderheyden. 

   btdjeanfrancoissivadiernolimetangerecreditsbrigitteenguerandwebsite.jpgLe titre reprend le fameux:  » Noli me tangere » (Ne me touche pas; en grec ancien: Μή μου άπτου ce serait plutôt:ne me retiens pas), que prononça  Jésus, ressuscité le dimanche de Pâques, à l’adresse de Marie-Madeleine, d’après l’évangile selon saint Jean,« Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va trouver mes frères et dis-leur : « je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu ». Le Christ  ressuscité en effet n’est plus accessible, comme de son vivant, et c’est pourquoi  Marie-Madeleine, comme les autres,  qui a perdu cet être cher ,ne le reconnaît  pas et le prend  d’abord pour un simple jardinier. On comprend que cette merveilleuse fable de ce  Noli me tangere ait  séduit  bien des peintres, entre autres : Fra Angelico, Giotto, Holbein, Memling, Poussin… et plus récemment Maurice Denis. Jean-François Sivadier avait monté il y a quelques années une ébauche de la Salomé d’ Oscar Wilde que l’on va retrouver plutôt dans la seconde partie de ce spectacle; auparavant, on aura vu défiler Ponce Pilate ,  Hérode, et Hérodias… dans une suite de petites scènes et monologues  sans grande unité. Pilate signifie aux Hébreux que leur pays est soumis au pouvoir universel de Tibère, empereur de Rome. Et il y a dans l’air de furieuses tensions de guerre coloniale, mais qu’on ne sent pas vraiment sur le plateau.
Tout se passe en fait comme si Jean-François Sivadier et metteur en scène n’arrivait  pas se débrouiller d’un scénario quand même assez médiocre. écrit par lui-même, dont  voit mal  le fil conducteur .  Il y a aussi des moments où des comédiens  , comme dans Le Songe d’une nuit d’été, jouent quelques petites scènes sans grand intérêt et c’est un euphémisme! Et le théâtre dans le théâtre une fois de plus, véritable manie du théâtre contemporain,  ce n’est pas d’une invention récente…
De toute façon, on a depuis longtemps décroché: ce Noli me tangere,   qui se voudrait une réflexion sur le temps et sur l’histoire ,ne tient pas vraiment la route… Une scène  vide et nue ,si l’on excepte trois espaces rectangulaires avec un peu d’eau; avec dans le fond  des tables où il y  a quelques accessoires dont des bustes romains en résine; scénographie stéréotypée que l’on a vu des dizaines de fois; les comédiens jouent la plupart du temps face public: autrement dit, Sivadier ne s’est pas compliqué la vie et,  comme le texte ne vaut pas bien cher, disons tout de suite que l’on s’ennuie rapidement, et que ces deux heures quarante cinq n’en finissent pas de finir. Les comédiens font leur travail honnêtement et si l’on a bien compris , ils ont participé à l’élaboration de ces petites scènes maladroitement mises bout à bout. Mais Nicolas Bouchaud (Ponce Pilate) qui  , au début s’impose vite,  a tendance ensuite  à en faire des tonnes, sans doute pour remplir un vide textuel trop évident; Charlotte Clamens ( Hérodias) , elle, est solide; quant à  la pauvre Marie Cariès  -en robe bleue sur la photo- (Salomé), elle  a aussi une belle présence, mais, à la fin, à moitié asphyxiée par la poussière de jets de sable que l’on balance  depuis les cintres, tousse à n’en plus finir mais lutte courageusement dans son monologue final, avec la tête de Jean-Baptiste placée dans un sac en plastique près d’elle. On sourit parfois quand Sivadier auteur met un peu de piment avec quelques anachronismes faciles mais c’est bien tout, et le spectacle se termine plutôt qu’il ne finit vraiment, sans que l’on sache pourquoi.
Ce qui aurait pu à la rigueur être une pochade d’une heure et quelque, à voir entre gens avertis et amis comédiens, devient ici vraiment pénible; on ne comprend pas que Sivadier, par ailleurs, excellent metteur en scène et à  à qui on doit tellement de belles choses, ait pu se fourvoyer à ce point. Et la chose , même si elle avait  été revue après sa création en janvier dernier au Théâtre national de Bretagne, était,  de toute façon,irrécupérable. Mission impossible: les comédiens n’aiment pas du tout – et on les comprend-que l’on coupe dans leurs scènes ou du moins dans ce qui y ressemble.
Alors à voir? Non, absolument pas. Nous allons bien recevoir quelques messages pour nous avertir que nous n’avons rien compris à cette avant-garde de tout premier ordre… Tant pis.
Restera un beau titre et l’occasion de revoir les peintres cités plus haut et surtout  le merveilleux Fra Angelico…

Philippe du Vignal

Odéon-Théâtre de l’Europe Ateliers Berthier 17 ème jusqu’au 22 mai.

 

Tennessee Williams Théâtre, romans, mémoires

Tennessee Williams Théâtre, romans mémoires, édition établie et présentée par Catherine Fruchon-Toussaint, nouvelles versions théâtrales de Pierre Laville.

theatreromanmemoires.jpg Dans la collection Bouquins est paru récemment un gros volume qui regroupe d’abord une remarquable introduction de Catherine Fuchon-Toussaint où elle rappelle que  que nous ne connaissons en France qu’une vingtaine  des quelque cent pièces du célèbre auteur-dont beaucoup en un acte- qui a aussi écrit cinquante  nouvelles, et deux romans ,  Le Printemps romain de Mrs Stone et Une femme nommée Moïse , et enfin de nombreux poèmes…
Ce qui frappe,  quand on lit la biographie de Tennessee Williams qui suit cette introduction, c’est la force de travail de cet écrivain, né en 1911, qui débuta comme ouvrier dans une usine de chaussures, et qui, épuisé, tomba dans une profonde dépression . Accueilli par ses grands-parents, il se refit une santé chez eux  à Memphis, tout en lisant Tchekov qui l’influença grandement par la suite ,puis commença à écrire des pièces.Ce qui frappe aussi , c’est son insatiable curiosité et son irrésistible envie de voyages aux Etats-Unis comme en Europe où seront vite connues , comme  en France La Ménagerie de verre montée juste un an après sa création en 45 à New York. Même destin pour son fabuleux chef d’œuvre Un Tramway nommé Désir mis en scène par Raymond Rouleau en 49 à Paris, dans une traduction de Jean Cocteau avec  Arletty et Daniel Ivernel…

 Il y a donc dans ce volume , précédées pour chacune par une introduction précise de Catherine Fruchon-Toussaint, la « nouvelle version théâtrale » de Pierre Laville pour La Ménagerie de verre, Un Tramway nommé DésirUne chatte sur un toit brûlant et La Nuit de l’Iguane. Il y a de singulières différences avec, par exemple, la traduction de Marcel Duhamel pour la première ou pour la seconde  dûe à André Obey, notamment pour les didascalies , voire pour une tirade qui n’est pas dans cette première version. Comme l’œuvre de T. Williams a subi au théâtre puis  au cinéma, de nombreuses modifications,il n’y a peut-être rien d’étonnant… Il faudra vérifier.
tennesseewilliams.jpgIl y a aussi une pièce Les Carnets de Trigorine, inspirée de La Mouette de Tchekov que Williams admirait tant mais qui, à vrai dire, nous laisse un peu sur notre faim, même si l’on y retrouve ses dons exceptionnels de dialoguiste. Mais aussi Une Femme nommée Moïse, un  roman écrit à la fin  de sa vie en 75 qui reçut un accueil assez froid, roman  où il traite de l’homosexualité, à un moment où il n’avait plus guère de succès au théâtre et où  les deuils de proches se succédaient.
Il y a une chose frappante dans cette œuvre, c’est la fascination des rencontres que fait sans cesse T. Williams, qui avait le plus grand mal à rester seul. Mais il y a un peu de tout dans ce roman: à la fois, le désir de trouver une nouvelle forme d’écriture; l’on trouve à la fois des personnages réels et d’autres , tout aussi crédibles mais de pure fiction.

Et  enfin un véritable régal, ce sont ses Mémoires écrits peu après ce roman , et cette autobiographie est tout à fait passionnante; on y découvre un T. Williams, célèbre, couvert de gloire, qui  raconte sa vie sentimentale et sexuelle, en termes les plus crus, sans omettre aucun détail, comme s’il voulait bien insister, alors qu’il n’a plus rien à perdre, sur le fait qu’il a toujours été homosexuel à une époque où cela n’avait rien d’évident dans une Amérique très puritaine. Il raconte aussi cette passion des rencontres avec  une foule de gens et non des moindres , notamment la grande actrice que fut Edwige Feuillère qu’il couvre d’éloges, Kazan, Quintero ou Steinbeck… entre autres.
 L’écrivain est lucide et semble parfois très amer quant aux relations qu’il entretient avec ses semblables. Terriblement seul, même s’il a quelques amants de passage, il est alcoolique, accroché à ses médicaments comme à d’inutiles bouées de sauvetage, souvent en proie à de graves crises de dépression, et il prend conscience qu’il lui reste  seulment quelques années à vivre… Il reste obsédé par la maladie et la mort. Comme il l’avait répondu à un journaliste: « Les artistes meurent deux fois. pas seulement de leur mort physique mais de la mort de leur pouvoir créateur qui disparaît avec eux ».
Ces Mémoires furent écrites entre  72 à 75, et Williams mourra seul, en 82 à l’Elyseum Hotel de New York, nom prédestiné! Depuis son théâtre ne cesse d’être joué aux Etats-Unis, comme un peu partout dans le monde et en France (voir Le Théâtre du Blog).

 

Philippe du Vignal

 

Tennessee Williams,Théâtre, romans, mémoires est publié dans la collection Bouquins chez Robert Laffont; 1024 pages, 30 €.

Jour d’été

Jour d’été de Slawomir Mrozek, traduction de Jean-Yves Ethel, mise ne scène de Simon Pitaquaj.

 

Cela se passe au début du moins dans un endroit  non identifié., puis sur une plage au sable chaud. Un homme, la trentaine, arrive avec une corde dans l’intention évidente de se pendre… Motif: il  se sent  comme un bon à rien, incapable de réaliser la moindre chose un peu positive. Il nous raconte qu’il a demandé le Nobel, parce qu’il à rédigé des livres de compte, mais ne comprend pas qu’on ne lui ai même pas répondu. Là-dessus, vient le rejoindre un homme au crâne rasé qui, lui aussi,  veut absolument en finir avec la vie qui est bien la sienne, mais au contraire de l’autre candidat au suicide,  une vie exemplaire de réussites. Ils discutent à l’infini sur le suicide et la meilleure façon d’y parvenir, peut-être en se tirant un coup de revolver.
Mais il ne peut y avoir dans l’opération qu’un  exécutant… Arrive alors, sur une patinette,  une belle jeune femme en robe blanche et avec un  grand foulard rouge qui, bien évidemment, en personnage de l’amour aveugle, va faire oublier à nos deux compères leur volonté suicidaire, d’autant qu’elle a très envie d’aller voir un spectacle, plutôt comique, dit-elle car elle n’aime pas le  tragique.
C’est l’occasion  pour le célèbre auteur polonais, plus connu en France pour ses Emigrés, de nous faire réfléchir sur les notions de réussite, d’argent, d’égoïsme, de bonheur ou plutôt d’illusion de bonheur. Les hommes peuvent-ils avoir un véritable but dans la vie,  qu’ils  soient riches ou pauvres, optimistes ou farouchement pessimistes? Mais la pièce est souvent bavarde et n’a pas la même envergure que Les Emigrés, même si on y retrouve la patte personnelle de Mrozek.
Il  aurait sans doute aussi fallu une mise en scène et une direction d’acteurs un peu moins appliquée, et plus virulente que celle de Simon Pitaquaj qui ne réussit pas vraiment à rendre crédibles le doute métaphysique qui obsède les deux hommes, et la volonté de vivre de la jeune femme. Le spectacle, passées les dix premières minutes, n’en finit pas de patiner et le temps parait  long comme un jour sans pain, même si les questions que pose Mrozek restent toujours aussi justes, quelque vingt cinq ans après la création de la pièce.
Alors à voir?  Désolé, mais le spectacle n’a pas tout à fait les moyens de ses ambitions. Alors plutôt que de recevoir des commentaires indignés, nous préférons vous dire non tout de suite;  ni la pièce ni la mise en scène ne méritent vraiment le déplacement. Maintenant, si vous êtes un fidèle inconditionnel  de Mrozek… tentez votre chance!

 

Philippe du Vignal

 

Spectacle vu au Lavoir Moderne Parisien le 23 avril.

La Banalité du mal

La Banalité du mal de Christine Brückner, traduction de Patricia Thibault, mise en scène de Jean-Paul Sermidarias.

 

Christine Brückner (1921-1996) est sans doute l’un des écrivains les plus connues de son pays; à travers plusieurs romans, elle a raconté l’histoire d’une génération de femmes qui ont dû se battre pendant les épreuves en tout genre qui émaillèrent la seconde guerre mondiale. Elle est aussi l’auteur de plusieurs pièces et  de monologues comme cette Banalité du mal qui met en scène le tout dernier jour d’Eva Braun, qui fut la compagne secrète d’Adolphe Hitler auquel elle voua un amour sans faille. On est le 30 avril 45, dans le bunker du Führer et elle vient de se marier , dans la plus stricte intimité comme on dit, avec celui qui a pris sans doute conscience que sa belle aventure allait finir.
Ils vont en effet se suicider quelques heures plus tard et le Troisième Reich
banalit.jpg de ses rêves n’y survivra pas. Entre temps, des millions d’innocents y auront laissé leur vie dans des conditions atroces.
Eva Braun n’a que 33 ans , et elle raconte, dans une absolue sérénité, ce qu’est son amour pour Hitler, en voulant ignorer soigneusement toute l’horreur des camps et des exécutions massives conduites par celui qui est devenu son mari. La photo du programme montre une jeune femme brune,assise dans un fauteuil recouvert de tissus à fleurs ,regardant avec douceur son amant qui, les yeux fermés, se repose dans un fauteuil identique: rien de plus banal que cette photo si on n’en connaissait pas le protagoniste!
Mais voilà, le texte de Christine Brückner , n’en déplaise à Jean-Paul Sermidarias, n’a quand même rien de très fascinant: c’est un peu comme  une petite et rapide leçon d’histoire contemporaine; Eva Braun évoque son amour, sa vie dans le bunker  comme  celle des  quelques dignitaires nazis encore proches d’Hitler, et  la fin programmée du dictateur complètement isolé. Patricia Thibault incarne au mieux et avec beaucoup d’intelligence et de retenue cette jeune femme qui se confie à nous. Pourtant la question que pose avec raison le metteur en scène dans sa note d’intention, est une des plus brûlantes qui soit, et les récents événements de Lybie sont là pour nous le rappeler: dans un régime totalitaire, ceux qui choisissent d’accomplir les activités les plus monstrueuses sont-ils différents de nous?
Continuer à penser (c’est à dire s’interroger sur soi, sur ses actes, sur la norme) est peut-être la condition sine qua non pour ne pas sombrer dans ce que la grande Hannah Arendt appelait la banalité du mal? Ce n’est pas en restant spectateur que cela peut suffire à se désolidariser des atrocités commises au nom de je ne sais quel idéal auquel une patrie d’une grande nation a obéi.
Oui, sans aucun doute mais, tout cela, on ne le sent pas vraiment dans ce monologue. qui manque singulièrement de chair.  Et ce que Chrstine Brückner fait dire à Eva Braun n’est quand même pas d’un niveau de pensée très élevé… Il y manque, même en filigrane  le personnage  d’Hitler, presque impossible à rendre crédible, sauf à la fin quand on l’entend éructer au micro, applaudi par  une  foule enthousiaste.
Alors à voir? A vous de juger si cela vaut le déplacement;  ces cinquante cinq minutes passent très vite mais le moins que l’on puisse dire est que l’on reste sur notre faim…

 

Philippe du Vignal

 

Manufacture des Abbesses, jusqu’au 19 mai 7 rue Véron Paris 18 ème.

J’ai couru comme dans un rêve

J’ai couru comme dans un rêve, création collective, mise en scène d’Igor Mendjisky.

sscoughislaindorglandes03500x375.jpgC’est l’histoire d’un homme de trente ans, à peu près à l’âge où l’on passe aujourd’hui de “garçon“ à homme. Martin apprend ce jour-là qu’il a une tumeur foudroyante au cerveau et qu’il va être père. Et naturellement la jeune femme, danseuse, est en tournée en Australie. Il ne connaîtra jamais son enfant ? Il reverra ses frère et sœur et l’ami de toujours ? Les parents déjà étaient morts trop tôt : c’est “l’oncle Ben’s“ qui s’est occupé d’eux. C’est encore lui qui portera sur ses épaules les derniers jours du jeune mort.
Les “Sans cou“ se sont donné là tous les éléments du mélo le plus larmoyant. Mais ils sont trop sensibles, trop intelligents pour tomber là-dedans, et cela sans se priver de l’émotion, au contraire. Leur martingale, leur botte de Nevers, leur génie –soyons simples -, c’est de faire une confiance absolue au théâtre.
Romain Cottard, en meneur de jeu, lance la soirée en réunion de rencontre, groupe de parole type “ les anonymes anonymes “, en posant explicitement la vraie question : « pourquoi êtes-vous là ce soir ? “. Cela vaut pour le public comme pour les acteurs. Ceux-ci nous montrent très vite qu’ils savent pourquoi ils sont là : parce que le théâtre est un des rares lieux où tout est possible. Et le public les suit. En un instant, l’ “animateur“ installe le silence comme il avait installé le rire, en médecin annonçant “la“ nouvelle avec tact et pudeur, sans jamais prononcer le mot. Un médecin ne peut dire que « pronostic vital (engagé) ».

La mort est un sujet sérieux, les “sans cou“ – qui n’en sont pas à leur premier coup – en explorent les effets secondaires : la peur, la gêne du langage, le déni, la sidération, un petit tour au Paradis avec Dieu et les anges, la télé-réalité au-delà de ses propres (très sales) limites, la surprise d’un moment d’émotion au fond d’une boîte de nuit, quand les Paradis perdus de Christophe font taire la vulgarité. Un sommet, qui clôt la première partie du spectacle : le monologue effréné, hyper sportif, de Martin, énonçant à toute vitesse ce qu’il aurait aimé faire dans a vie, s’il en avait eu une devant lui.
Un exploit d’acteur comme ils nous en donnent sans cesse, passant en deux secondes et une paire de lunettes noires de la brave famille de Martin à un staff d’immondes dirigeants des programmes-télé, du médecin humain à l’animateur avalé par son micro, des gentils emmerdés par la mort du frère aux anges kitsch en “brainstorming“ (remue-méninges, si vous préférez) avec Dieu. Ils allient sans temps morts (!) virtuosité et engagement, astuce et naïveté. Ils sont naturellement modernes, ça parle anglais comme de la musique, ils n’ont pas besoin de retomber en enfance, ils y sont toujours, mais avec leurs savoirs d’adultes et leur souci de traiter leur sujet sérieusement, c’est-à-dire avec tous les moyens du théâtre, à vue, le rire, et le silence. Il y a beaucoup d’amour là-dedans.
On se dit que la seconde partie est peut-être de trop – c’est toujours risqué de montrer la réalisation des rêves -, et puis ils nous rattrapent avec une invention scénique d’une justesse « craquante ». On ne va pas dire : « il faudrait tous les citer », on va les citer : Clément Aubert , Paul Jeanson (Cottard, c’est déjà fait), Arnaud Pfeiffer, Eléonore Joncquez, Esther Van Den Driessche et Frédéric Van Dan Driessche.
Ce n’est pas un spectacle “avec“ eux, c’est un spectacle d’eux, “avec“ leur metteur en scène, du théâtre qui fait plaisir, qui donne envie de vivre, modeste, intelligent, encore une fois. La “relève“, sans prétention et avec toutes les ambitions, pourvu qu’aucun petit cochon ne vienne les manger en route.

 Christine Friedel

                                                                           ***************

J’ai couru comme dans un rêve, création collective, mise en scène d’Igor Mendjisky.

Rien ou si peu de cette petite salle; juste quelques rangées de chaises pliantes pour le public et sur la scène, ou plutôt le pas de scène, une grande table , quelques chaises peintes en gris, et une blouse blanche de médecin suspendue à une patère. Il sont six quatre garçons et deux jeunes femmes qui se présentent tous par leur seul prénom aux spectateurs. L’histoire est simple: Un médecin annonce sans hésitation- méthode américaine- à un homme jeune encore qu’il est atteint d’une tumeur au cervau d’origine inconnue; ni opérable, ni curable, prend-t-il soin de préciser. C’est net et sans bavures, et le public retient son souffle; l’homme a une amie danseuse en tournée à l’étranger et il essaye de lui annoncer la chose mais c’est elle qui va parler la première pour lui annoncer qu’elle est enceinte… De son côté lui va réunir ses proches c’est à dire ses frères dont l’un occupe un poste important dans une chaîne de télé, et un oncle dont on apprend que c’est lui en fait qu’il les a élevés. C’est , semble-t-il , un comédien ou du moins quelqu’un qui aurait bien aimé l’être et qui répète des bouts de rôles à tout moment. Le frère producteur de télé parle d’une fiction qui justement traite d’un thème semblable: un homme en proie à une terrible maladie et tout proche de la mort.
Fiction? Réalité? Comme si le personnage principal passait d’un mode à l’autre dans la confusion la plus totale entre réalité quotidienne et onirisme, entre vie quotidienne et vie scénique. Bref, c’est la vieille recette du théâtre dans le théâtre qui n’en finit pas de fasciner les jeunes générations de comédiens, dont leurs professeurs auraient dû les prévenir que la recette est usée jusqu’à la corde. La deuxième partie du spectacle montre l’homme malade allongé dans un lit en fait debout contre un mur, avec ses proches autour de lui . Et cela se termine par les mots fameux et tout à fait extraordinaires de la fin de Macbeth: « Eteins, éteins toi , court flambeau: la vie n’est qu’une ombre qui marche; elle rassemble à un comédien qui se pavane et s’agite pendant une heure et alors on ne l’entend plus; c’est un conte raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, qui ne signifie rien ».
C’est, disons le tout de suite, remarquablement joué, et dirigé avec une sobriété exemplaire, malgré pas mal de criailleries qui, vu la petitesse du plateau auraient pu nous être épargnées. Et il y a de très bons moments quand enfin les comédiens arrivent à s’échapper de leurs rôles de pseudo  » créateurs, fabricants ».  » Nous entendons dire par là qu’ils se poseront comme des piliers (sic!!!!!) . Chacun d’entre eux écrit, tous chantent, certains jouent de la musique, d’autres dansent. Nous travaillerons la construction de ce spectacle en partant de ces séances de discussions autour de nos préoccupations d’aujourd’hui, de nos histoires personnelles puis nous tenterons de transformer cette matière en matière théâtrale autour d’improvisations faites au plateau. (…) Faisons du théâtre vivant pour rappeler au spectateur qu’il est lui-même vivant, précise Igor Menjisky qui se définit comme auteur et metteur en scène. Ce qui est quand même à la fois d’une rare banalité et assez prétentieux..
Le spectacle au début fonctionne plutôt bien avec un air de fraîcheur qui n’est pas à négliger mais, très vite, le semblant de texte, sorti tout droit d’impros, traîne en longueur. La compagnie des Sans cou veut « intégrer le public et le sortir de son statut de spectateur passif » ! Cela participe d’une belle naïveté et ressemble furieusement aux déclarations sentencieuses du Living Theater des années 70!
Tout se passe en fait comme si l’on avait demandé aux comédiens de remplir le temps imparti: soit trois heures avec entracte. Ce qui est beaucoup trop long et souffre d’un manque de véritable dramaturgie. La chose passerait en une heure vingt, mais devient ici assez pesant. » L’éternité,  c’est long surtout vers la fin , comme disait Alphonse Allais ». On a comme l’impression d’avoir devant soi quelques jeunes et brillants  acteurs qui s’adressent à leurs jeunes amis et copains du Conservatoire tout à fait complaisants et acquis d’avance à leur cause. Mais, quand on n’est pas de la paroisse,  on reste quand même sur sa faim.
Alors à voir? Pas sûr. Au moins, on vous aura prévenu. Cette sorte de brouillon intelligent, un peu ennuyeux, un peu estoufadou, reste un brouillon. Cela dit,  la compagnie des Sans-cou prouve qu’elle possède les moyens de construire un vrai spectacle.

Philippe du Vignal

Spectacle créé au Théâtre de l’Atalante jusqu’au 25 avril – 01 46 06 11 90 et repris du 24 au 29 mai au Studio Théâtre 3 rue Edmond Fantin à Asnières du 24 au 29 mai – 01 47 90 95 33.

 

Pas d’inquiétude

  Pas d’inquiétude de Virginie Hocq, avec la collaboration Marie-Paule Kumps, Jérôme de Warzée et Marc-Donnet-Monay, mise en scène de Marie-Paule Krumps.

 

 virginie.jpg Après un troisième spectacle C’est tout moi en compagnie de Victor Scheffer, on a vu Virginie Hocq dans Les deux Canards de Tristan Bernard; elle revient au Petit-Montparnasse avec un solo: Pas d’inquiétude.  Elle commence à chauffer la salle avec une parodie de music-hall avec chanson disco, en petit short  pailleté et collants noirs, avant de mettre vite fait un pantalon avec corsage tout aussi noir.s Mais c’est déjà le délire dans la petite salle  visiblement remplie de son fan club français et belge.
 Et elle va enchaîner pendant un peu plus d’une heure, des petits sketches  aux thèmes les plus divers: une lettre délirante au père Noël d’une jeune adolescente, une femme obsédée par la chirurgie esthétique, une jeune enseignante qui ne sait plus comme gérer ses étudiants, ou -et c’est  sans  doute  celui qui est le mieux écrit-un dialogue entre une clown et un enfant hospitalisé. Elle est intelligente et drôle, connaît toutes les ficelles du métier pour se mettre le public dans la poche, sait imiter les animaux, notamment des bonobos, et danse avec un bonheur contagieux. Ce qui en fait une vraie bête de scène. 
Virginie est une excellente comédienne et passe de l’un à l’autre de ses personnages avec un  savoir-faire, un rythme et une énergie remarquables, et, ce qui ne nuit pas, avec une belle générosité. La mise en scène, elle,  n’est pas aussi réussie  et ne fait pas toujours dans la dentelle (fumigènes, musiques , scénographie et effets lumineux bien vulgaires). Avec  un rire gras, le public applaudit après chaque sketch  trop  souvent  racoleur et semble beaucoup apprécier quand le texte est à double sens, sexuel, bien entendu,  et Virginie Hocq n’hésite pas à en rajouter une petite, voire une grosse  louche. Et là, c’est souvent limite : cela passe quand même, grâce à une gestuelle et à une diction tout à fait impeccables: on voit qu’elle a eu de bons  enseignants au conservatoire de Bruxelles et qu’elle a beaucoup travaillé …

  Mais cela suffit-il? Pas si sûr. Virginie Hocq est sympathique et a un talent comique indéniable , mais, attention danger:  elle aurait tout intérêt à mettre son énergie et sa belle  intelligence de comédienne au service de textes qui volent quand même un peu plus haut.
  La virtuosité facile paye sans doute mais… à très  court terme, et Virginie Hocq devrait faire preuve de plus d’exigence dans ses choix.

 

Philippe du Vignal

Le Petit Montparnasse  31 rue de la Gaieté 75014 Paris 01-43-22-74

Lise Brunel nous a quittés…

Lise Brunel nous a quittés…

image51.jpgElle allait avoir 80 ans et nous l’avions bien connue dans les années 70 aux Chroniques de l’Art Vivant que dirigeait Jean Clair, historien et critique d’art; Lise Brunel, critique avertie, fit partager en pionnière, avec humilité et générosité, sa passion de la danse contemporaine, notamment américaine  avec Trisha Brown,inconnue à l’époque à qui elle consacra à un livre.
C’était une époque de découvertes, où, dans ce même magazine, nous le faisions pour le théâtre actuel, Dominique Noguez pour le cinéma, et, récemment disparus, Daniel Caux  pour la musique et Alain Clerval pour la littérature. Alors que la France découvrait encore seulement Maurice Béjart…
Lise Brunel avait d’abord été danseuse avec Londolf Child,chorégraphe de la danse expressionniste allemande, puis elle collabora comme critique aux Lettres françaises et travailla aussi au Musée d’art moderne avec Pierre Gaudibert mais aussi avec  les grands maîtres Françoise et Dominique Dupuy qui, les premiers en France, accueillirent Merce  Cunnignham. Elle fut aussi la conseillère de Jean-Marc Adolphe à l’Espace Kiron. C’était l’épouse de Jacques Dugied, scénographe de cinéma, en particulier de Lautner .
C’est dire qu’elle avait traversé toute la danse contemporaine qui lui devra beaucoup.  Adieu, Lise et merci.

Philippe du Vignal

1...637638639640641...681

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...